ENQUÊTE  ANGLAISE  SUR  LA  MONNAIE  INTERNATIONALE [1]

 

I. Nécessité d’une réforme – II. Possibilité d’une réforme – III. Le système à adopter – IV. Conclusions.

 

Dans le dernier numéro de ce journal, M. Michel Chevalier a rappelé les circonstances dans lesquelles le gouvernement français a pris, en 1865, l’initiative d’un accord avec quelques gouvernements voisins, pour commencer l’établissement d’un système monétaire uniforme.  Notre savant collègue a exposé les erreurs que les négociateurs ont pu commettre et les lacunes de la convention qui est intervenue en décembre de la même année, puis il a raconté la proposition faite à l’Angleterre de s’associer à cette convention, au moyen de l’abaissement du souverain, qui vaut aujourd’hui 25 fr. 22, à une valeur fixe de 25 fr.  Nous n’avons pas à revenir sur ces divers points.

Mais à la suite de cette proposition, le gouvernement anglais a nommé une commission chargée de faire une enquête sur la nécessité d’une réforme, sur sa possibilité, et enfin sur le système qu’il paraîtrait le plus désirable d’adopter.  Cette commission était composée du vicomte Halifax, de MM. C.-P. Villiers, S. Cave, payeur général, vice-président du bureau du commerce et des colonies, J. W. Patten, chancelier du duché de Lancastre, M. Longfield, docteur en droit, sir John Lubbock, banquier, T. Hankey, J. G. Hubbard, T. Baring, banquier, L. N. Rothschild, banquier, J. B. Smith, banquier, T. N. Hunt, gouverneur de la Banque d’Angleterre, J. B. Airey, astronome royal, et T. Graham, directeur de la monnaie.  Toutes les séances ont été présidées par le vicomte Halifax.  Nous allons donner une analyse des dépositions.

 

I. Nécessité d’une réforme

 

M. S. S. Lloyd, banquier à Birmingham, pense que l’établissement d’une monnaie uniforme doit être la conséquence directe de l’ouverture des chemins de fer, et de l’adoption des principes du libre échange.  Les rapports entre les nations vont devenir aussi intimes que le sont aujourd’hui les relations de province à province en Angleterre.

Diverses autres causes militent encore en faveur de cette mesure : Il y a en Europe environ 5,000 changeurs; si l’on admet qu’il y en ait seulement 2,000 qui gagnent chacun 5,000 fr. par an, le change des monnaies coûte au monde commercial 10 millions par an.  Si l’on y ajoute le coût de la refonte pour toutes les monnaies jetées au creuset, la somme devient beaucoup plus considérable.

M. Lloyd aurait pu ajouter, dans ce même ordre d’idées, que le monde commercial perd en outre tout le service qu’il pourrait retirer des sommes fort considérables tenues en réserve par les changeurs; nous croyons, eu outre, que le profit accordé aux changeurs par M. Lloyd est bien au-dessous de la vérité.

M. Behrends, négociant à Bradford et à Manchester a examiné la question à un autre point de vue : selon lui, l’adoption d’une monnaie uniforme est nécessaire parce qu’elle établirait une sorte d’égalité entre toutes les maisons de commerce, anglaises et étrangères; les échanges avec l’étranger s’accroîtraient, la concurrence deviendrait plus active, et les avantages que possèdent les nations qui se sont unies ne leur seraient plus particulières.  Les difficultés résultant de la conversion des monnaies tendent à maintenir les échanges dans les mains des grandes maisons; la tendance du commerce est tout à fait différente : les fabricants cherchent à se passer des grands intermédiaires et les petits marchands essayent de se rapprocher des fabricants.  La différence des monnaies agit comme le ferait un droit différentiel en faveur des grosses maisons.

Avec les grandes maisons les factures sont faites en monnaies et mesures anglaises, avec les petits marchands on emploie les mesures et les monnaies qui ont cours à l’étranger.

L’uniformité des monnaies est une des raisons qui font choisir le lieu de vente ou d’achats : ainsi le planteur de Rio préférera envoyer un chargement de café au pays où l’on compte comme lui, plutôt que là où l’on se sert de poids et monnaies différents.

M. Behrends est d’avis qu’avec une monnaie identique les variations du change se réduiraient presque au coût de transport des monnaies.  Les grandes maisons qui font le commerce de l’argent ont des idées différentes sur ce point, mais M. Behrends est convaincu qu’elles se trompent.

Il cite un exemple des inconvénients de la différence des monnaies.

Il avait à recouvrer une somme de 97 livres sterling à Luxembourg où la monnaie française a cours.  Il endossa son mandat, payable au change en francs; le tiré refusa de payer en répondant que la monnaie légale était la monnaie de Prusse.  La conversion des francs en thalers et des thalers en souverains lui fit perdre 45 fr.  Si la monnaie internationale eût existé, il aurait tiré pour 2,425 fr. et cette perte eût été évitée.

Le troisième comparant a été M. F. Hendricks, actuary dans les compagnies d’assurances.

Très peu de personnes, selon lui, comprennent les opérations de change : c’est une cause incontestable de perte pour eux.  La raison de cette ignorance provient de la complication des faits : ainsi une roupie vaut à l’Hôtel des monnaies de Calcutta 2 shillings 35/100 d’un penny; le pair commercial du change est 1 shilling 11 pence 51/100; à la monnaie de Londres le prix est de 1 shilling 11 pence 4/100.  On ne sait jamais, même ceux qui ont l’habitude de ces sortes d’affaires, si on a reçu ce qui était dû.

La compagnie du chemin de fer South-Eastern prend 9 livres ou 225 fr., pour transporter 4,000 livres de Londres à Paris; sur ces 9 livres l’expéditeur anglais perd 18 pence; que ne perd pas le Français qui envoie la même somme à Londres.

Les inconvénients résultant de la conversion des monnaies s’accroissent quand il s’agit de différents métaux : le gros du public ne s’imagine pas ce qu’il y a de calculs à faire.

Le change disparaîtrait en grande partie avec une monnaie identique; il est vrai qu’il existe un change entre l’Australie et l’Angleterre, malgré l’identité des monnaies, mais ce n’est plus qu’une commission prise par les banquiers en payement du service qu’ils rendent.

La diversité des monnaies, poids et mesures entrave toutes les recherches statistiques, et sous ce rapport, les nations qui ont adopté la convention jouissent d’avantages que l’Angleterre n’a pas.  Si l’on adoptait l’uniformité on économiserait les trois quarts du temps consacré à apprendre les différents systèmes de mesures et monnaies, et ces systèmes sont si nombreux, si différents et si compliqués que personne ne les possède entièrement.

La commission a ensuite entendu M. Leone Levi, professeur de pratique et de droit commercial au King’s College à Londres.

M. Leone Levi ne se borne pas à recommander l’adoption de monnaies identiques, il voudrait que l’uniformité s’étendît aussi aux poids et mesures.  Dernièrement il s’informait de la manière dont fonctionnent les poids et mesures, sans parler des monnaies, à la gare du chemin de fer du Nord-Ouest.  Il arrive là une foule de colis, très tard, presque au moment du départ; chaque colis doit être ou mesuré ou pesé, et la part respective des chemins dont il emprunte la voie doit être calculée.  La difficulté de faire ces calculs est si grande que l’on est obligé d’avoir autant de commis pour redresser les erreurs que pour faire l’expédition.

Dans les Expositions, les juges ne peuvent se rendre un compte exact de la valeur des articles, à cause de la grande différence des mesures et des monnaies.  Il en est de même pour l’établissement des statistiques, on perd un temps considérable à convertir les poids et les mesures.

L’adoption du système décimal des poids, mesures et monnaies réduirait dans une forte proportion le temps consacré aux études.

M. C. Manby, ex-secrétaire de l’Institut des ingénieurs civils et aujourd’hui représentant MM. Stephenson et C°, fabricants de locomotives, déclare que tous ceux qui font de grandes opérations avec le continent ont reconnu la nécessité d’une sorte de langage monétaire universel.  L’absence d’une monnaie internationale fait perdre du temps, et le temps est de l’argent.

Les commandes que reçoivent les fabriques anglaises de la part d’ingénieurs étrangers sont faites en monnaies, mesures et poids étrangers; quand on travaille avec presque tous les pays, on est forcé d’avoir toujours un barème à la main.  On ne trouve que quelques jeunes gens qui puissent faire ces conversions; ils en ont fait leur étude; les commis ordinaires n’y comprennent rien.

M. E. K. Muspratt, fabricant de produits chimiques à Liverpool, et membre de la chambre de commerce de la même ville, est d’avis, comme la chambre de commerce, qu’il importe d’adopter un système de monnaie uniforme, tant seront grands les avantages que le commerce en retirera.  Les prix courants, après la réduction du souverain à 25 fr. et l’assimilation du dollar à 5 fr., seront compris du monde entier.

Les facilités qui en résulteraient seraient beaucoup accrues si les monnaies anglaises avaient des divisions décimales, soit comme celles de la France, soit comme celles d’Amérique.  À présent, il y a peu de spéculateurs en coton à Liverpool qui puissent comprendre à première vue les cours du Havre ou de Marseille.  L’assimilation des monnaies, seule, ne donnerait pas les avantages que l’on retirerait de l’assimilation des mesures, poids et monnaies.

Les grandes maisons de Liverpool ont des commis étrangers qui comprennent les cours des divers pays; les maisons de moindre importance doivent se priver de leurs services, c’est une entrave pour le commerce.

Quand j’envoie mes prix courants en France, dit-il, on me demande toujours de les convenir en monnaie française; nous sommes obligés d’avoir recours à des tables de conversion.

On nous demande souvent d’établir un change fixe de 25 fr., dans ce cas nous perdons 2 pence par livre.

M. Muspratt ne croit pas que l’assimilation des monnaies aurait un grand effet sur le change, mais elle faciliterait le calcul du change.  Ainsi pour les affaires avec la Californie, où le dollar est à peu près 4 shilling ou 48 pence, les calculs sont plus simples que les comptes avec le reste de l’Amérique.  On n’a qu’à diviser la somme par 5, parce que le dollar est la cinquième partie de la livre, et on a des livres ou souverains.

Les changeurs verraient leurs affaires diminuer, mais le commerce en général réaliserait une forte économie.  Quant aux grosses maisons de change, elles ne pourraient qu’y gagner, parce que la réforme donnerait un vive impulsion au commerce, le commerce est la raison d’être des lettres de change, et leurs affaires s’accroîtraient dans une énorme proportion.

Sans doute la suppression d’un droit de douane faciliterait le commerce davantage, mais il ne faut pas négliger la suppression des petites entraves : on en a la preuve par l’abolition des petits droits de douane qui semblaient trop faibles pour être un obstacle, et qui cependant empêchaient l’immense trafic qui a suivi leur suppression.

Pour douter de l’importance de la question, il faut supposer que le commerce entre l’Angleterre et l’Australie aurait atteint le chiffre auquel il est arrivé, si les deux pays avaient des monnaies, des mesures et des poids différents.  Serait-il avantageux d’avoir des monnaies différentes dans chaque comté d’Angleterre, d’avoir un système différent en Angleterre et en Écosse ?  Personne ne voudrait retourner à cet état de choses, parce que chacun en comprend les embarras et les avantages qui ont résulté de l’assimilation des mesures, des monnaies et des poids.

M. Alfred Field, négociant à Birmingham, et président de la chambre de commerce, est aussi d’avis qu’il est opportun d’adopter une monnaie internationale.

On a parlé des facilités que cela donnerait aux voyageurs, mais c’est le petit coté de la question : un des grands avantages résulterait de la facilité que l’on aurait de remettre des espèces; les grandes maisons qui font le commerce des lettres de change pourraient employer une grande partie de leur capital et les services de leurs commis à d’autres affaires, ce serait une occupation que le monde économiserait.  L’Angleterre et les autres pays y gagneraient énormément.

Toutes les affaires étant basées sur l’achat et la vente des marchandises, les acheteurs et les vendeurs s’entendraient plus facilement s’ils avaient une monnaie commune.  Dans les opérations avec les États-Unis, on sait toujours quels sont les frais d’emballage, d’embarquement et de douane, on ne sait jamais ce que sera le change.

Voici par exemple, dit M. Field, une facture d’un envoi fait à New-York, en février dernier; le total s’élève à 253 livres : il y a 421 prix différents.  Considérez donc à quels calculs sans fin il faut se livrer pour convertir toutes ces sommes en dollars et en cents.  Si la monnaie internationale existait, aucun calcul ne serait nécessaire.

Tous les produits fabriques dans les pays qui ont signé la convention seront préférés aux nôtres dans ces pays, à cause de l’assimilation des monnaies.

L’Angleterre a fait de grands efforts pour faire abaisser les droits de douane à l’étranger; or, il n’y a aucun doute que la différence des monnaies est égale, comme entrave, à une taxe perçue par la douane.

Les variations du change seraient limitées, avec une monnaie internationale, au coût de transport des monnaies : la commission prise par les marchands de lettres de change, pour la complication des calculs et des comptes, pour les difficultés de la conversion des monnaies, serait économisée au grand avantage du commerce.  Cette complication des comptes est énorme : voici ce qui se passe entre l’Angleterre et le Canada, où M. Field voyageait dernièrement.  «Que chacun de vous, Messieurs, auquel les calculs sont familiers, se rende compte des difficultés qu’il y a à calculer le prix d’une chaîne de navire, par exemple, pesant tant de tonnes, centaines de livres, quarts de cent et de livres au prix de tant de livres, shillings et pence par tonne !  Mais ce n’est pas tout, le marchand de Montréal paye les droits de douane sur cet article en dollars et en cents, il le vend en monnaie de Halifax, c’est-à-dire en souverains qui ne valent que 16 shillings, et son compte chez son banquier est tenu en dollars et cents !»

Obliger le commerce à faire tous ces calculs, c’est comme si l’on forçait un homme à sauter par-dessus les chaises et les tables, au lieu de le laisser marcher à son aise sur le plancher.

Un des membres de la commission ayant fait observer que si toutes les nations s’entendaient pour avoir une monnaie uniforme, elles jouiraient toutes des avantages de cette uniformité, et l’Angleterre n’y trouverait aucun bénéfice, M. Field répond qu’il importe que l’Angleterre ne reste pas en dehors de la convention, parce que l’uniformité serait l’équivalent d’une réduction dans le coût de la production, et qu’elle doit pouvoir entrer en concurrence avec les autres nations.

M. W. S. Jeffery, associé de la maison Howell et James de Londres et Liverpool, déclare que tous les mois ils envoient cinq ou six acheteurs sur le continent.  Chacun d’eux est obligé d’avoir des tables de conversion des monnaies, et s’il les perdent, ils sont à la merci du premier venu.  Ces agents sont en outre à la merci de ceux qui leur vendent ce dont ils ont besoin.  Nous en éprouvons souvent quelques pertes, parce qu’ils ne comprennent pas les monnaies : ils reviennent avec une certaine somme dans leur poche, c’est toute l’explication qu’ils peuvent donner.

N’en déplaise à M. Jeffery, son argument n’est pas des plus sérieux, car il ne saurait lui être impossible d’avoir des agents assez au courant des affaires pour comprendre la valeur des monnaies.

Cependant M. Jeffery a cité un fait assez extraordinaire.  Il fait des affaires avec la Belgique, et il produit une facture reçue de Ypres.  Les prix sont en sols gulden et en deniers qu’il faut réduire en monnaies françaises : le sol gulden est égal à 1 fr. 81, le denier est la vingtième partie du sol; quant à la mesure, on se sert d’une aune égale à ¾ d’une aune anglaise !

Nous pensions que l’emploi des mesures métriques et du système décimal était obligatoire en Belgique comme en France.

M. Joseph Wrigley, membre de la chambre de commerce, et fabricant à Huddersfield, est d’avis que si l’Angleterre reste en dehors de la convention, elle finira par être exclue du commerce des pays associés.  Déjà les Français et les Belges nous font une active concurrence dans les pays neutres, les avantages qui résultent de l’uniformité des monnaies les rendent donc des concurrents redoutables dans les pays de la convention.  Ce que le fabricant désire aujourd’hui c’est de pouvoir envoyer ses voyageurs vendre aux petits marchands, comme il le fait en Angleterre : la différence des mesures et monnaies lui retire cette facilité sur le continent.

M. Wrigley pense que le fabricant du continent emploie des travailleurs plus instruits que les ouvriers anglais, et que les directeurs de filatures et de fabriques ont reçu plus d’éducation : cette question a une grande importance et ne saurait être négligée.  Un directeur plus instruit comprend mieux les principes d’après lesquels l’entreprise doit être dirigée, il a plus de goût, plus de savoir, il peut produire à meilleur marché et des marchandises qui conviennent mieux aux acheteurs.

Si la commission faisait un rapport favorable à la reforme proposée, on prendrait immédiatement des mesures pour préparer l’opinion et la familiariser avec les nouvelles monnaies.

M. Field déclare que Roubaix est leur concurrent le plus sérieux; il a connu les pétitions émanant des ouvriers comme le traité de commerce, il n’y a attaché aucune importance, parce qu’il a remarqué qu’aucune des assertions émises n’était appuyée sur des chiffres.  Roubaix aura, pour les acheteurs du continent, la préférence sur les fabriques anglaises aussi longtemps que l’Angleterre restera en dehors de la convention monétaire.

M. W. Newmarch s’est longtemps occupé de la question des monnaies.  Si l’on avait à établir, pour la première fois, les poids, mesures et monnaies, personne au monde ne songerait à en établir de plusieurs sortes; mais certaines raisons lui font penser que les effets de la convention de 1865 seront plus avantageux à la France, la Belgique, l’Italie et la Suisse qu’ils ne peuvent l’être à l’Angleterre.

La raison principale est que dans ces pays la monnaie et ses divisions sont les mêmes, le système monétaire est identique : le franc est divisé en 100 centimes, il y a identité non seulement dans la valeur intrinsèque, mais dans la manière d’exprimer la valeur.  Si le souverain était assimilé à la pièce de 25 fr., les parties divisionnaires seraient différentes de celles du continent; il faudrait toujours convertir les shillings et pence en francs et centimes.

M. Newmarch croit que l’on exagère beaucoup les avantages qui résulteraient de l’assimilation des monnaies.  Il est parfaitement indifférent à un négociant que le souverain vaille 25 fr. 20 ou 25 fr., ou toute autre somme : c’est une affaire de calcul que l’on fait avec la plus grande facilité.  Si le négociant a une somme considérable à remettre à l’étranger, il envoie des lingots d’un certain poids et d’un certain titre.  Les lingots sont une marchandise qui est expédiée comme toute autre.

Quant à la conversion des prix courants d’une monnaie dans une autre, M. Newmarch pense que l’on s’est encore exagéré les avantages de la chose : il faudrait toujours calculer pour la conversion des shillings et des pence.  On a parlé des facilités données aux voyageurs, c’est un argument de peu d’importance.  Le voyageur prudent ne prend pas de monnaie, il se procure une note de crédit circulaire, et reçoit l’argent du pays où il se trouve; les changeurs étrangers prendront toujours une commission pour le débours de l’argent qu’ils ont à recouvrer à Londres.

M. Newmarch est d’avis que la convention sera très avantageuse aux pays qui l’ont signée et serait très avantageuse aux États-Unis s’ils y adhéraient, parce que le dollar et le cent divisionnaire peuvent se convertir facilement en francs et centimes; mais il en est tout autrement pour l’Angleterre.

Nous ferons remarquer qu’en élargissant la question un peu plus, M. Newmarch serait arrivé forcément à des conclusions radicalement contraires.  Pourquoi, puisqu’il reconnaissait les avantages de l’assimilation des monnaies, n’avoir pas demandé hardiment le renvoi des shillings et des pence, des aunes et des pouces, des cent livres et des stones (poids de 14 livres), des boisseaux, des pintes et des gills, aux musées d’antiquités, et l’adoption pure et simple de monnaies, de poids et de mesures plus en rapport avec l’état de la science et les besoins du commerce et de l’industrie.

Nous ferons encore remarquer que M. Newmarch fait trop bon marché des petites opérations commerciales et attache trop d’importance aux grosses sommes, aux gros envois d’or; il n’aurait pas dû oublier que les petits ruisseaux font les grosses rivières et que les opérations qui comptent par millions ne sont que le résultat de la combinaison de petites forces et de la réunion de petites sommes.

M. Charles Candy est depuis quarante-trois ans dans le commerce des soies à Londres et possède des succursales à Paris, Lyon et Saint-Étienne.

Il n’éprouve aucun embarras de la différence des monnaies, leur assimilation serait contraire à ses intérêts, parce que ses commis et lui sont parfaitement au courant des calculs à faire.  Il a un commis allemand, un italien, huit français, un anglais pour tenir la caisse, et le commerce d’un pays est sous la direction d’un jeune homme de ce même pays.  L’assimilation des monnaies pourrait être avantageuse à d’autres maisons, quant à lui il en souffrirait.  Sans aucun doute la réforme tendrait à accroître les échanges; les petites maisons pourraient acheter directement.

Si le système décimal était adopté dans toutes ses branches, les avantages que l’on en retirerait seraient beaucoup plus considérables.

Un courtier de lettres de change, M. C. Jourdan, est d’avis que la réforme proposée n’aurait d’autre effet que de permettre de diviser la livre sterling par 25 au lieu de 25 fr. 20.

Il est possible qu’après la réforme quelques maisons puissent se passer de l’intervention des courtiers de valeurs, mais Londres restera toujours le grand marché pour le placement des lettres de change, qui comme toutes les marchandises vont sur le marché qui offre le plus de débouchés.

Le calcul du changes comprend toujours la différence dans le taux de l’intérêt qui peut exister d’un pays à un autre.  Ainsi une lettre de change à vue se négocie à un chiffre plus favorable au tiré, qu’une lettre de change à trois mois.

Le coût du transport de l’or, de Londres à Paris, est en ce moment de ¼ %; l’intérêt de trois mois est d’environ ½ %.

Quand il y a des demandes de mandats sur Paris ou quand on envoie des métaux, c’est que le change est à 25 fr. 20 ou 25, parce que le coût de transport de l’or n’est que de ¼ %.  Ceci n’a lieu que dans les moments ordinaires : en temps d’embarras financiers, il n’y a pas autant de facilité pour expédier de l’or.  D’après M. Jourdan, ¼ % fait d’environ 6 centimes, et on peut compter que le coût habituel de l’envoi de l’or est de 7 ½ centimes, mais on l’a vu monter à 37 centimes.  Cependant la chose est réciproque, et quand le change de Paris sur Londres est a 25 fr. 30, il y a avantage à envoyer de l’or de France en Angleterre.

Dans une certaine mesure, l’adoption d’une monnaie identique tendrait à réduire les fluctuations extrêmes du change, parce qu’aujourd’hui l’or qui est envoyé d’un pays dans l’autre ne peut entrer en circulation immédiatement : il reste inactif pendant le temps du monnayage.

Il y a vingt ans, la circulation monétaire française était en argent; les variations de change étaient beaucoup plus grandes qu’aujourd’hui.  En se reportant aux changes de 1844-1845, on trouve que le change sur Paris n’était jamais au-dessous de 25 fr. 40 et s’élevait souvent à 25 fr. 60.  Il fallait tenir compte de la différence de valeur entre l’or et l’argent.

L’habitude que l’on a en France de faire les lettres de change payables au domicile du tiré, de ne pas concentrer tous les payements à Paris, comme tous les payements anglais sont concentrés à Londres, n’a pas une grande influence sur le taux du change, parce que les nombreuses succursales de la Banque de France permettent de faire les recouvrements presque partout.  Si l’on faisait les mandats payables à Paris, le tiré aurait à payer une commission qu’il économise aujourd’hui.

L’or qui est envoyé en France est, en général, en lingots; si une monnaie identique existait, on enverrait de la monnaie, et cela tendrait à réduire les fluctuations du change, parce que celui qui reçoit l’or n’aurait pas à payer une commission à la Banque pour avances sur métaux, s’il a besoin d’argent; il économiserait, soit le délai s’il fait monnayer son or, soit la commission d’avances et l’intérêt s’il le met en dépôt de garantie.

M. R. A. Hill, employé à la Monnaie, dépose certaines tables relatives à la fabrication des espèces d’or et déclare que, quant aux avantages respectifs du douzième ou du dixième de l’alliage pour la durcie des pièces et leur conservation, il ressort des essais faits par M. Hatchett et publiés dans le volume des Transactions philosophiques de 1803, que l’or est rendu plus dur par l’addition de 1/12 de cuivre ou d’argent.  On en a conclu que M. Hatchett avait trouvé que l’addition de 1/12 était préférable à celle de 1/10; mais telles ne sont pas ses conclusions : on peut presque affirmer que, s’il y a une préférence à avoir, elle doit être en faveur du dixième au lieu du douzième.

M. W. S. Jevons est professeur d’économie politique au collège d’Owens, à Manchester.

Il est d’avis que les facilités que donnerait aux voyageurs l’uniformité des monnaies ont une certaine importance, qui disparaît presque devant l’avantage qu’offrirait l’uniformité d’expression des valeurs; la régularisation du change suivrait l’adoption d’une monnaie uniforme.  Il y a, dans chaque pays, une certaine quantité de monnaie étrangère qui reste inactive et n’est considérée que comme métal.  L’Angleterre, comme le pays le plus commercial du monde, a intérêt à l’uniformité des monnaies.  Il serait à désirer que la pièce de 25 fr. devînt le signe universel de l’échange, comme l’était autrefois le dollar d’Espagne.  Considérant la position de l’Angleterre au sommet du monde commercial, M. Jevons pense qu’il ne faut pas se hâter de décimaliser les monnaies anglaises; il faut d’abord adopter la pièce de 25 fr. et étudier ensuite la meilleure solution à donner à la question de l’unité de compte.

Il est certain que le pays trouve avantageux d’avoir un système monétaire uniforme; il est également certain que l’uniformité, dans le monde entier, présenterait des avantages de même nature, mais d’une plus grande portée.

M. R. Culley, directeur de la Banque d’Irlande, se rappelle que, antérieurement à 1826, la monnaie irlandaise différait de celle d’Angleterre : la livre irlandaise ne valait que 18 shillings 5 ½ pence anglais.  La différence était de 1 penny par shilling ou 8 3 %.  Il a vu des lettres de change de 100 livrer à sept ou dix jours de date sur Londres, se négocier à une prime de 18 3, c’est-à-dire à 10 % au-dessus du pair.  Il y avait alors un change régulier entre les deux pays; on y allait trois fois par semaine; les marchands qui avaient tiré sur l’Angleterre offraient leurs mandats, ceux qui avaient à y payer les achetaient.

Quand la monnaie commença à être assimilée, il se fit de grands envois d’espèces; tantôt d’un coté, tantôt de l’autre, parce qu’on ne voulait plus payer des primes de 10 %.  Les transactions avec Paris se font aujourd’hui plus facilement que celles entre Londres et Dublin avant 1826.

M. W. Bagehot, directeur de la Banque de Stukeley et rédacteur en chef de l’Economist, a lu beaucoup d’écrits publiés sur la question de la monnaie internationale.  Il regarderait comme un grand malheur que l’Angleterre parût, à quelque degré que ce soit, enrayer le mouvement qui s’est déclaré, comme un besoin de l’époque, en faveur d’une monnaie internationale; il désirait qu’elle y prît une part prépondérante.  Et cela, il le dit, parce qu’il ne croit pas qu’il y ait au monde un système qui réponde à la théorie économique et à ce que la pratique a démontré comme indispensable.

D’abord, la monnaie devrait présenter une haute unité en or; elle devrait être divisible en décimales, et enfin elle ne devrait consister qu’en un seul métal, l’argent, et le cuivre servant seulement de monnaie d’appoint.  Aucune monnaie en cours actuel n’offre ces trois conditions : la monnaie anglaise est en or, mais ses divisons ne sont pas décimales; la monnaie française se divise en décimales, mais elle est basée sur deux métaux et ne possède pas une haute unité en or; celle d’Amérique est dans le même cas.  Il serait à désirer que les travaux de la commission aboutissent à un système répondant à ces trois principes.

Une monnaie telle que vient de l’indiquer M. Bagehot, présenterait cet avantage que, quiconque lirait un journal, dans quelque partie du monde que ce soit, verrait quelle serait la puissance échangeable de l’or là où le journal serait publié : il aurait le point de départ de toutes les opérations commerciales.  Il est certain que cela ne simplifierait pas les opérations du change au point que le supposent certaines personnes : il y aurait toujours le coût du transport des espèces d’un pays à un autre, mais on connaîtrait le premier élément de toutes les transactions commerciales, le prix des produits de chaque pays.  La valeur des choses serait exprimée dans les mêmes termes dans tous les pays.

Les banquiers, par exemple, pourraient prévoir plus facilement quelles seraient les tendances du commerce.  À présent, les bilans de la Banque de France ne sont pas compris par la moitié des banquiers anglais; ils n’y regardent pas.  Chacun d’eux cependant sait que l’encaisse de la Banque de France a une grande importance; mais personne n’étudie ses bilans parce qu’on ne sait pas les convertir en monnaie anglaise.  Les grands changements qui ont lieu dans les affaires de la Banque en France, comme l’accroissement de la circulation des billets, sont parfaitement inconnus en Angleterre, à cause de la différence des monnaies.  Si les monnaies étaient semblables, il suffirait de lire le bilan pour le comprendre et l’importance des chiffres qu’il présente sauterait aux yeux de chacun.

M. Bagehot regarde l’assimilation de la monnaie comme une question secondaire.  La première est, pour lui, l’identité de la monnaie de compte.  Il voudrait que l’Angleterre prît l’initiative d’une proposition, aux termes de laquelle elle offrirait à la France d’adopter la pièce de 25 fr., de la décimaliser et d’en faire l’unité de compte.

Le système français ne peut convenir au monde civilisé : il est basé sur l’or et l’argent.  Le franc est une unité trop petite, et ce serait retourner en arrière que d’adopter le système français.

Il faut se rappeler que le franc ne date que de soixante-dix ou de quatre-vingts ans, et que le souverain est un moyen d’échange plus important, au point de vue commercial, que le franc ou le dollar.  Le souverain, il est vrai, n’est pas aussi ancien que le franc, mais il représente une unité de compte beaucoup plus forte; il convient mieux pour de grandes affaires.

Le changement des monnaies est un acte de la plus haute importance, un acte qui ne peut se faire qu’une ou deux fois, peut-être seulement une fois, durant la vie d’une nation.  On ne doit donc l’entreprendre que quand on est certain de réaliser tous les avantages possibles.

M. S. Brown, président, de l’institution des actuaries, est d’avis que toutes les nations devraient s’entendre pour employer la même unité de compte.  L’adoption des multiples de la pièce de 5 fr. présenterait une si grande diversité de monnaies que cela ne vaudrait pas la peine de changer.  Il préfère l’unité de la pièce de 10 fr.  Cette unité conviendrait à toutes les nations qui ont signé la convention de 1865, la France, l’Italie, la Suisse, la Belgique, la Grèce, les États Romains, l’Autriche.  Ces nations ne sont pas convenues de faire une unité de la pièce de 10 fr. mais elles ont le franc et il suffit de déplacer la virgule décimale pour établir l’unité.  Les nations qui se serviraient de l’unité 10 fr. et celles qui emploieraient l’unité 1 fr. n’auraient qu’à reculer ou avancer la virgule pour assimiler leurs comptes.  La pièce de 10 fr. est plus métrique qu’aucune autre.

Le franc est trop petit comme unité, quand l’unité est d’or, comme aujourd’hui; 5 fr. font encore une monnaie trop petite et n’offrent pas les avantages de la pièce de 10 fr.

Avec la pièce de 10 fr., l’Angleterre serait le seul pays qui aurait à réduire son unité de compte.  Ce système aurait l’avantage de pouvoir élever au besoin l’unité de compte pour les grandes transactions; cette unité pourrait être portée de 10 à 100 fr.

Sir J. Bowring s’est longuement occupé des questions relatives à la monnaie.  Il a été commissaire du gouvernement anglais pour les affaires commerciales dans plusieurs contrées de l’Europe, dans le Levant, et surintendant en chef du commerce en Chine pendant plusieurs années.  Il est en désaccord complet avec les résolutions de la conférence de Paris : la valeur et l’importance de la livre sterling n’ont pas été suffisamment appréciées; la livre sterling représente le progrès et la situation des intérêts commerciaux sur la plus grande arène : une grande partie du monde la considère comme une mesure satisfaisante et certaine des valeurs; elle représente, dans l’esprit du commerce étranger, la probité du commerce anglais.

Les annales les plus anciennes mentionnent la livre sterling et le penny; leur valeur réciproque a changé, il est vrai, mais les noms sont restés comme les pivots de la valeur, comme le point centra! vers lequel converge le change du monde entier.  On peut la négocier dans tou s les marchés.  Dans une grande partie du monde, le franc et le dollar sont inconnus, mais Londres étant le centre où se soldent toutes les affaires du monde, la livre sterling est connue partout et par chacun.

Quand l’expédition française alla en Chine, elle emportait des crédits sur Paris, donnés par les premières maisons de l’Europe, mais on ne pouvait négocier les francs sur aucun marché de Chine.  La livre sterling ne subit pas de variations, c’est le pôle autour duquel tournent tous les changes du monde.  Le franc varie, le dollar varie, le guilder varie, le ducat varie, mais la livre sterling est immobile, elle est le centre cosmopolite qui régularise toutes les représentations inférieures de la valeur.

Les noms de livre et sou en français, de lira et de solda en italien, de libro et de sueldo en espagnol, ne sont que des mots pour exprimer le rapport entre la livre sterling et le penny.  La langue et la littérature anglaise sont pleines de proverbes comme ceux-ci : «Penny wise and pound foolish (économiser un penny et jeter une livre à l’eau) – In for a penny, in for a pound (qui dépense un penny dépense une livre) – A penny saved is a penny gained (un penny économisé est un penny gagné).»  Ceci montre que le penny et la livre sterling sont une sorte d’héritage de patrimoine national.  Quand Luther traduisit la bible en allemand, il rendit talent par livre et denarius par penny.  Nos traducteurs ont fait de même : la livre et le penny sont des traditions bibliques.

Il y a cinquante ou soixante ans que les Américains ont essayé d’introduire le mot dîme; ils n’y sont pas plus parvenus que les Français avec leur franc et leur centime, que l’on néglige universellement pour la livre et le sou.  L’unité de compte représentée par la livre sterling, n’est pas trop élevée, et la preuve c’est que les grands marchands, les banquiers, la Banque d’Angleterre négligent les dernières parties divisionnaires comme le demi-penny et le farthing.  On peut estimer que les payements annuels faits à Londres s’élèvent à 10,000 millions sterling; pour les exprimer en francs il faudrait multiplier cette somme par 25.

Les payements quotidiens de la Banque d’Angleterre varient de 6 millions sterling à 28 millions, de sorte que la moyenne est de 10 millions et le total annuel de plus de 3,000.  À la Clearing house, la moyenne de chaque jour est aussi de 10 millions, faisant 3,000 millions.  Ni le franc, ni le dollar ne figurent dans des opérations aussi gigantesques, et remarquez que l’influence et la puissance de la livre sterling s’accroissent tous les jours.  Le franc a sans doute fait de grands progrès en Europe, et M. Bowring reconnaît qu’il serait très désirable d’avoir une monnaie universelle.  La décimalisation de la livre serait un immense avantage pour le système monétaire et le système de compte.

L’Angleterre n’a jamais pu faire circuler le souverain en Chine; il y est connu comme quelque chose de philosophique plutôt que comme réalité.  Le dollar espagnol forme la monnaie courante, mais en 1864 le carolus valait 7 shillings 2 pence, tandis que le mexicain n’obtenait que 4 shillings 11 pence.  Cette année le mexicain valait 4 shillings 2 ½ pence à Shanghaï, et le carolus 5 shillings 9 ½ pence.  Les comptes se font en Chine en once d’argent pur; l’once s’appelle taël et se divise en mille parties; les Chinois comptent sur leurs doigts avec une merveilleuse facilité.

Quand on achète du thé en Chine, on ne peut négocier de traites sur Paris ni sur New-York, tous les payements se font en mandats sur Londres.

Quand on considère l’immense masse d’affaires qui depuis des siècles et des siècles se font avec la livre sterling, on est effraye à l’idée de jeter le trouble et le désarroi dans toutes ces transactions.

M. Louis Mallet que le gouvernement a souvent employé à la négociation de traités de commerce, s’est beaucoup occupé de la question d’une monnaie internationale.  Considérant que le commerce de l’Angleterre avec l’étranger est un des éléments importants, sinon le plus important, de la prospérité du pays, l’assimilation des monnaies, qui aurait pour résultat de donner plus de facilités à ce commerce, est une chose des plus désirables.

Il est à remarquer que, quand la concurrence est très active, quand les prix sont presque au même niveau, que la moindre considération peut faire pencher la balance, la connaissance de la monnaie par l’acheteur est une de ces considérations décisives.  Il semble évident que les nations qui ont signé la convention jouissent pour leurs échanges internationaux d’un avantage que nous n’avons pas.  Les fabricants les plus intelligents le reconnaissent sans hésitation.

Ou ne saurait nier les inconvénients qui résulteraient d’une diversité de monnaies entre nos différents comtés, comment peut-on les nier quand cette diversité existe entre les différents peuples ?

En outre, le commerce entre la France et l’Angleterre tend au commerce de détail : le petit commerçant achète directement au fabricant, la différence des monnaies est un obstacle au développement normal de ce commerce.  L’existence des différentes monnaies est égale à une perte d’argent et une perte de temps.

Les grandes maisons peuvent à peine comprendre comment cette différence des monnaies peut être une entrave, mais comme tous nos efforts doivent tendre à développer le terrain de la concurrence, à supprimer toute action intermédiaire, à faciliter les échanges en les rendant moins coûteux, l’une des réformes les plus nécessaires est l’assimilation des monnaies.

L’assimilation des monnaies ne supprimerait pas toutes les difficultés, l’assimilation des poids et mesures est très désirable pour économiser beaucoup de temps et beaucoup d’argent et faciliter les échanges.

Le tarif franco-anglais a été basé sur l’assimilation du souverain à 25 fr., en fait le souverain vaut 25 fr. 20, il en résulte que si un fabricant anglais prend le tarif et calcule ce que ses produits auront à payer en France, il sera de 20 centimes au-dessous de la vérité.

M. Jevons a publié dernièrement un travail dans lequel il indique les quantités de monnaies et de lingots qui sont exportées : plus de la moitié de cette exportation est en monnaies; il semble que si ces monnaies étaient internationales ce serait un avantage.

Vu les dispositions protectionnistes des États-Unis, et les tendances du même genre qui se produisent dans les colonies anglaises, il est de la plus haute importance pour l’Angleterre de chercher le développement des échanges avec l’Europe, il serait donc très regrettable qu’elle se tînt en dehors du mouvement qui s’est manifesté en Europe en faveur d’une monnaie internationale.

 

II. Possibilité d’une réforme

 

Les opinions émises par les déposants, sur la question de la possibilité d’une réforme ont été presque unanimes en faveur de l’affirmative.  Nos lecteurs ont pu juger, d’après ce que nous avons déjà dit des dépositions de M. W. Newmarch et de sir John Bowring qu’ils y trouvaient, au contraire, d’immenses difficultés.

M. Newmarch a prié la commission de ne pas s’occuper beaucoup de l’idée de ces ingénieuses personnes qui voulaient réduire la valeur du souverain à 25 fr., ce qui ferait une différence de 9 ‰.  Si la commission accueillait une proposition de ce genre, tous les contrats, tous les engagements existants auraient à être modifiés.  La valeur intrinsèque du souverain serait altérée, des mesures devraient être prises pour que tous les engagements soient remplis aux termes des contrats.  En supposant par exemple, que la loi décide que la modification aura lieu le 1er janvier 1869, la Banque d’Angleterre, le 31 décembre 1868, aurait à changer tous les comptes relatifs à la dette nationale, tous les comptes des banquiers, des sociétés de secours mutuels et autres, de toutes les associations, sociétés ou personnes qui figurent dans ses livres.  Personne ne peut s’imaginer l’immensité du travail que cela nécessiterait et des embarras qui en résulteraient.

Il y aurait d’autres difficultés, prenez par exemple le pont de Waterloo : le revenu de ce pont provient de pennies et demi-pennies perçus pour la traversée; comment fera-t-on pour indemniser les propriétaires de la réduction de 9 ‰ qui se révélera dans leurs recettes ?  S’ils reçoivent aujourd’hui 1,250,000 fr. par an, ils n’auront plus que 1,240,000 fr.

Prenez ensuite les chemins de fer : ils sont en général autorisés à faire payer le transport des voyageurs à raison de 2 pence par mille; les recettes se composent de multiples de ces 2 pence.  En abaissant la valeur du souverain, on abaissera de 9 ‰ toutes les recettes des chemins de fer.

Les recettes du trésor sont formées de la même manière : le total du revenu est de 70 millions sterling; la perte qu’éprouvera l’échiquier sera annuellement de 600,000 livres ou 15 millions de francs.  Il est vrai que ce résultat serait modifié en ajoutant un demi penny à chaque recette s’élevant à 5 shillings et au-dessus.

M. Newmarch pense que le travail à faire pour ajouter à tous les comptes la différence de valeur exprimée par la réduction du souverain serait plus considérable que celui qui résulte de la nécessité de calculer les intérêts chaque année; dans tous les cas, ce serait un nouveau travail à ajouter à celui qui existe.

La réponse aux craintes exprimées par M. Newmarch se trouve dans la disposition de M. Culley, gouverneur de la Banque d’Irlande.

Quand l’assimilation des monnaies irlandaises aux monnaies anglaises eut lieu, la banque d’Irlande eut presque tout le poids de l’affaire.  On modifia tous les comptes, ceux de la dette, ceux des warrants, tous les comptes, sans exception.  Nous eûmes beaucoup de travail, dit-il, et nous éprouvâmes quelque perte, mais quand ce fut fini tout le monde reconnut que c’était un grand bienfait.  Il y eut quelques souffrances parmi les travailleurs, ceux qui étaient payés en cuivre; parce que les boutiquiers ne voulaient pas recevoir les pennies anglais pour plus que les irlandais, et n’abaissèrent pas leurs prix de suite, mais en moins d’un an tout fut régularisé.

On ne trouva pas indispensable de faire les modifications de tous les comptes le même jour; on s’y prit quelque temps à l’avance; il y a toujours une foule de comptes qui ne changent presque jamais; on put s’occuper de ces comptes-là dix jours à l’avance.

M. Swarbrick, directeur du chemin de fer du Sud-Est, déclare que plus de la moitié des recettes de la compagnie provient de sommes au-dessous de 5 schillings et que la réduction de la valeur du souverain serait une cause de perte pour les chemins de fer; il ne voit pas comment la législature pourrait remédier à cet inconvénient.

Sir John Bouwing, on l’a vu par la partie de la déposition que nous avons donnée, trouve qu’il est à peu près impossible de toucher à son idole; le crédit serait ébranlé jusque dans ses fondements, et la perturbation la plus profonde jetée dans toutes les transactions.

Les personnes qui ne connaissent pas les pays où règne le souverain, pays qu’habitent environ 600 millions d’êtres humains, ne sauraient se faire une idée de l’extrême confusion qui résulterait d’une modification du système actuel.  Il craint que les difficultés ne soient insurmontables.

 

III. Le système à adopter

 

La grande majorité des déposants a été d’avis que l’abaissement de la valeur du souverain à 25 fr., et sa division en mille parties, c’est-à-dire sa décimalisation, suffiraient, tout d’abord pour établir entre l’Angleterre, les États-Unis et les pays qui ont adhéré à la convention de 1865, un système raisonnable et très pratique de monnaie internationale.  La plupart d’entre eux ont repoussé le franc comme unité de compte, parce qu’ils en trouvaient la valeur trop petite et que son emploi, disaient-ils, nécessite trop de chiffres.

Nous n’avons pas l’espoir de vaincre l’insurmontable préjugé qui règne dans presque toute l’Angleterre au sujet du souverain, qui cependant, comme l’a fait remarquer M. Michel Chevalier, ne date que de 1816, mais nous ferons remarquer à nos lecteurs, que l’immense majorité des affaires qui se font dans le monde, comporte des sommes qui ne s’élèvent pas à la valeur du souverain.

C’est la réunion de toutes ces sommes qui fait les mille et les millions représentant les totaux des échanges : les salaires, on pourrait dire en totalité, n’atteignent que rarement la somme de 25 fr.; il en est de même de toutes les ventes au détail.  Ne convient-il donc pas de prendre pour unité de compte, une valeur qui se rapproche le plus des opérations de chaque jour et du plus grand nombre ?

Deux ou trois déposants l’ont fait remarquer avec raison; les gros marchands d’argent n’ont aucune idée des petites affaires, ventes, achats, loyers, salaires, échanges, dont se composent leurs grandes opérations.  Ils sont aveuglés comme sir John Bowring par les centaines de millions transférés chaque jour sur les livres de la Banque ou notés dans les carnets des commis de Banque qui se réunissent à la Clearing house.  Sans doute, il faut tenir grand compte de ces affaires, mais nous ne saurions oublier que ceux qui s’en occupent sont assez habitués au maniement des chiffres pour faire leurs calculs et établir leur situation, quel que soit le mode de compte qui soit adopté; ce qu’il importe d’établir, c’est un système de compte et de monnaie assez simple, assez commode pour que chacun, sans oublier les ouvriers salariés, les employés à gages, etc., puisse faire son compte rapidement et sans chances d’erreur.  Or, il est incontestable qu’une petite unité favorise le calcul beaucoup plus qu’une forte unité, et que le calcul décimal, porté au 100e est infiniment préférable à celui qui pousserait la division jusqu’au 1000e.

Le système des francs et centimes ne nécessite pas toujours plus de chiffres que les livres sterling, et leurs divisions.

Ainsi 1000 liv. 12 sh. 6 p. ne peuvent être exprimés à moins de sept chiffres; cette somme serait représentée en francs par cinq chiffres 25,015 fr.

Nous pourrions multiplier ces exemples qui prouvent que les déposants qui ont tant glorifié le souverain comme monnaie de compte, se sont tellement absorbés dans leur admiration qu’ils ont complètement négligé l’étude des autres monnaies.

Quant à la décimalisation du souverain, on nous permettra de dire qu’elle aurait l’inconvénient de multiplier les chiffres et de donner une idée assez confuse de toutes les valeurs au-dessous de 25 fr.

Quatre déposants, MM. Leone Levi, S. Brown, Behrends et Bagehot, les deux premiers très vivement et les autres comme un pis-aller seulement, ont recommandé l’adoption de la pièce de 10 fr. comme unité de compte.

Cette pièce, qui ne serait autre que notre ancienne pistole, encore en usage comme monnaie de compte dans une grande partie de nos campagnes, surtout parmi les marchands de bestiaux, a été recommandée comme préférable au franc, à cause de sa plus grande valeur comme unité de compte.

L’adoption de ce système aurait l’avantage, nous devons le reconnaître, de n’apporter qu’une légère modification au système décimal en usage parmi les nations signataires de la convention de 1865.  Il suffirait de séparer, par une virgule, le dernier chiffre d’une somme exprimée en francs pour avoir des pistoles, des francs, des centimes.  Mais qui ne voit qu’au lieu de n’avoir que deux colonnes de compte, on en aurait inévitablement trois, et que dans les calculs, pour rechercher la valeur d’objets livrés, soit au mètre et centimètre, soit à l’hectolitre et au litre, il se trouverait de faciles raisons d’erreur parce que les deux termes de la question n’auraient plus le même nombre de fractions.

M. S. Brown a indiqué, comme solution scientifique de la question, l’adoption de l’idée de M. Michel Chevalier, c’est-à-dire des disques d’or, au titre de 900 ‰ de fin, et pesant 5 ou 10 grammes.  Mais il a déclaré que, dans son opinion, cette solution était, pour le présent, de toute impossibilité.

Nous regrettons d’avoir à dire que notre opinion est, sur ce point, tout à fait conforme à celle de M. Brown.  Le monde n’est pas encore assez avancé pour que l’on puisse songer à introduire cette monnaie, bien que ce soit la seule que la science puisse avouer et qui soit conforme au système métrique décimal.

Il est grandement à regretter qu’à l’époque où le système métrique a été adopté, ses savants organisateurs ne se soient pas défaits de l’idée de livres, de francs et d’autres monnaies.  Nous aurions eu des disques de métal pesant des poids décimaux, et les ventes, comme les achats, se seraient faits en centigrammes, en grammes, décagrammes, hectogrammes d’or.  On aurait échangé 1 kilogramme de viande, 1 mètre de drap, 1,000 kilogrammes de fer ou 2 hectogrammes de blé contre tant de centigrammes, grammes ou hectogrammes d’or.  Le monde entier se fût quelque jour rallié à ce système si simple et si complet, et qu’aucune variation dans le prix des métaux n’aurait jamais pu faire modifier.

Plusieurs déposants ont longuement exposé leur opinion sur la question de seigneuriage.  M. V. Hendricks a démontré la nécessité d’un accord entre tous les gouvernements sur cette question.  D’après lui, la valeur des pièces d’or est affectée à un certain degré par le plus ou moins de seigneuriage que l’on prélève.  La fabrication des monnaies est comme la fabrication de toute autre marchandise : le travail que l’on incorpore à la matière y ajoute une certaine valeur.  Mais, en Angleterre, ce travail est fait gratis par le gouvernement : les personnes qui veulent échanger leurs lingots contre de la monnaie d’or doivent s’adresser à la Banque, qui fait l’échange à raison seulement de 1 penny ½ par once d’or.  En France, aux États-Unis et ailleurs, les hôtels des monnaies font payer un certain droit de seigneuriage ou monnayage.

Voici, d’après M. Hendricks, les différents droits perçus : sur un million sterling, ou 25 millions de francs on perçoit :

en Angleterre
en France
aux États-Unis
en Australie
en Inde
£



1,605
10,490
15,000
13,330
13,330

ou



40,125 fr.
262,250 fr.
375,000 fr.
333,250 fr.
333,250 fr.

On voit que la différence est assez considérable.  Si les choses restaient en cet état, tous les lingots, après l’adoption d’une monnaie uniforme, iraient se faire frapper en Angleterre, au grand détriment des intérêts budgétaires.

Nous ne suivrons pas les autres déposants dans la question de savoir si le souverain frappé à 25 fr. et pour lequel on aurait payé un seigneuriage d’environ 20 centimes, vaudrait 25 fr. ou 25 fr. 20 : cette question n’est qu’incidente à celle de la monnaie internationale et n’a pas été assez bien élucidée pour que tous les membres de la commission aient pu se mettre d’accord.  Il sera temps d’y revenir quand le principe même d’une monnaie internationale sera définitivement adopté.

 

IV. Conclusions

 

Voici quelles ont été les conclusions de la commission :

«L’adoption de la proposition de la conférence de Paris d’abaisser simplement la valeur de la livre sterling à 25 fr., faciliterait la comparaison des sommes exprimées en fortes monnaies (large coins) mais resterait la difficulté de comparer les sommes exprimées en Angleterre en pennies, en France en centimes, aux États-Unis en cents, et il est rare que les listes de prix ou les tableaux de statistiques ne contiennent pas des sommes exprimées en ces monnaies divisionnaires.

«La réduction de la valeur de la livre sterling modifierait tous les contrats existants et occasionnerait les nombreuses et grandes difficultés dont il est parlé au commencement de ce rapport, tandis que, si à une époque future, une assimilation plus complète des monnaies était décidée, un nouveau changement occasionnerait, sous une foule de rapports, de plus grandes difficultés.

«La mesure, en elle-même, ne serait qu’une mesure partielle; et bien que recommandée par quelques déposants, comme bonne en elle-même, et un pas vers une plus grande assimilation, les résultats recherchés par les déposants engagés dans les affaires commerciales, ou dans les institutions scientifiques du pays, ne seraient complètement atteints que par une complète assimilation des monnaies des différents pays.»

La commission déclare donc, qu’elle ne peut recommander l’adoption du souverain réduit à une valeur de 25 fr.  Puis elle ajoute qu’elle n’éprouve aucun doute à dire qu’un système de monnaie, s’harmonisant avec les différents étalons de valeur et les monnaies de compte, dans leur plus haute dénomination, comme dans leurs divisions les plus intimes, ainsi qu’un système uniforme de poids et mesures, serait d’un immense avantage.

La commission est disposée à croire que le meilleur moyen de sortir des difficultés actuelles, serait la convocation d’une grande conférence internationale, chargée d’étudier ces questions.  Nous sommes complètement de son avis.

L’adoption de la pièce de 25 fr. ne formerait qu’un point de repère insuffisant dans la plupart des cas, et dont l’introduction en Angleterre offrirait des difficultés presque insurmontables.

La commission désire la convocation d’un congrès; c’est là une nouvelle preuve de la puissance de ce sentiment universel qui porte les peuples à se rapprocher les uns des autres, à se fondre comme une seule famille.  Il nous est permis d’espérer que les gouvernements comprendront ce besoin de fusion et ne tarderont pas à rassembler les membres de ce congrès dans lequel nous voyons un nouveau gage de paix.

T.-N. Bénard

 

 



[1]   Report from the royal commission on international coinage, Londres, Eyre et Spotiswood, 1868, in-4° de 432 p.

 

 

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