LE  PROBLÈME  MONÉTAIRE  ET  SA  SOLUTION

G. M. BOISSEVAIN

Fellow of the London Institute of Bankers

Membre du Conseil de l’Institut de Statistique à Amsterdam et membre correspondant de la Société d’Economie politique de Paris et de la Manchester Statistical Society

Mémoire qui a remporté le Premier Prix au concours bimétallique de Sir H.-M. Meysey-Thompson Bart

«Modem society could not exist in its present complex form without the means which money constitutes of valuing, distributing and contracting for commodities of various kinds.»

(W. Stanley Jevons, Money and the Mechanism of Exchange).

 

1891

TABLE  DES  MATIÈRES

Avant-propos

Sujet du concours

Théorie du système bimétallique

Les avantages du régime monétaire bimétallique

Réfutation de quelques objections spéciales

La situation actuelle − Le rapport légal à adopter − Les conséquences probables

Le mode d’application du système bimétallique

Solutions proposées en dehors de l’adoption du système bimétallique − Conclusion

Appendice

Notes de l’appendice

 

AVANT-PROPOS

L’auteur des pages suivantes avait en grande partie composé le Mémoire qu’il se proposait de présenter au Concours bimétallique ouvert à l’occasion du Congrès monétaire de Paris, par M. Cernuschi, auquel s’associa alors Sir H. Meysey-Thompson Bart pour offrir un second prix, lorsqu’il apprit par une note insérée au Compte rendu in extenso du dit Congrès, et seulement quand ce livre fut publié, qu’ultérieurement Sir Meysey-Thompson avait jugé plus utile de donner son prix séparément pour la meilleure étude sur les avantages à attendre d’un système bimétallique.

Or, il se trouva que l’auteur avait conçu sa tâche, et par conséquent composé son Mémoire, d’une façon qui lui permettait de se servir de ce dernier tout autant comme réponse au concours de Sir Meysey-Thompson qu’à celui de M. Cernuschi.  Que devait-il faire en ces circonstances ?  Se remettre au travail pour diviser son Mémoire en deux, et adapter chacun d’eux plus spécialement aux différents programmes ?  Eût-il voulu agir ainsi, le manque de temps ne le lui aurait pas permis.  Mais il avoue que, lors même que cela ne lui eût pas été matériellement impossible, il lui en aurait coûté de prendre une pareille décision.

Son travail forme un tout.  Il est, quelles que soient les critiques auxquelles il pourra donner lieu quant à l’exécution, une œuvre de conviction, et comme telle, complet en soi.  L’auteur n’aurait donc pas voulu le diviser.

En conséquence, il se décida à présenter son Essai, tel qu’il était, en réponse tant au concours de M. Cernuschi qu’à celui de Sir Meysey-Thompson.

Au concours de M. Cernuschi, c’est le travail de M. Rochussen qui a obtenu les honneurs.  L’auteur du présent Mémoire n’a garde d’attaquer ce jugement.  M. Rochussen et lui ont traité la matière d’une façon toute différente.  Le premier a fait une étude plutôt académique et a traité la question monétaire d’une manière beaucoup plus générale que lui.  Comme il est dit plus loin, ce n’est pas ainsi que lui a compris le sujet du concours.  Il rend du reste volontiers hommage à son concurrent au concours Cernuschi pour la manière dont celui-ci s’est acquitté de la tâche telle qu’il l’avait conçue.  Et il est heureux de pouvoir constater que, quelle que soit la différence entre les deux essais, pour ce qui en est du fond de la question, M. Rochussen et lui sont parfaitement d’accord.

L’auteur vient maintenant de remporter le premier prix au concours de Sir Meysey-Thompson.

C’est pour lui un très grand honneur.  Il avoue volontiers qu’il en est tout fier et tout heureux.  L’approbation de son travail par des hommes aussi compétents que Sir Meysey-Thompson lui-même et les trois juges auxquels celui-ci avait confié l’examen des essais qui lui avaient été présentés, lui est une preuve indubitable de la justesse de son jugement sur le problème en question.

Fort de cette approbation, l’auteur se permet maintenant de présenter cet Essai au public en général et spécialement aux personnes auxquelles il l’adresse directement; il y a joint, avec l’assentiment de Sir Meysey-Thompson, un Appendice.  Il espère ardemment que par son travail il contribuera au triomphe d’une cause qui lui est chère; triomphe qu’il considère de la plus haute importance pour le bien-être général.

Amsterdam, 25 novembre 1890.

 

Retour

SUJET DU CONCOURS

Le sujet du concours bimétallique ouvert par M. Cernuschi est indiqué dans la lettre qu’il adressa à M. Magnin pour lui en faire part, comme suit :

«Comment se comporterait, dans le présent et dans l’avenir, la valeur réciproque du métal argent et du métal or, si le système monétaire ci-après était simultanément introduit et pratiqué en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis et en France :

1° Monnayage libre et gratuit pour le public;

2° Unité monétaire bimétallique : le Juste; le Juste en argent, au poids et à la finesse de la pièce de 5 francs; le Juste en or, au poids et à la finesse d’un dollar des États-Unis ?»

Et à la séance du Congrès monétaire où M. Magnin donna connaissance de la dite lettre, M. Cernuschi ajouta qu’on verrait que le problème, tel qu’il l’avait posé, supprime toutes les questions de statistique ou d’ordre académique; que la question était posée d’une manière si simple que tout le monde la comprendrait.  Toutefois il exprima aussi le désir qu’à l’occasion de ce prix, on se livrât à une discussion complète du sujet.

Si je comprends bien l’intention de M. Cernuschi, il s’agit donc de donner une réponse catégorique à la question, telle qu’elle a été posée par lui.  Réponse motivée, cela s’entend.  Et encore faudra-t-il tenir compte des principaux arguments qui se sont fait entendre dans un sens opposé, et surtout de ceux qui ont été soulevés tout récemment.  Mais, évidemment, M. Cernuschi n’a pas voulu qu’à l’occasion de son concours on se mît à faire un travail académique sur la monnaie, en exposant tout d’abord l’A B C de la matière, pour en venir de là au problème tel qu’il se trouve posé actuellement; ni qu’on se mît à refaire toutes les études statistiques auxquelles la question donne lieu.  De fait, si c’est bien ainsi qu’il faudrait s’y prendre, ce serait un livre et un gros livre qu’il faudrait écrire, et non pas un Mémoire, comme il est indiqué.  Et puis, on est en droit de se demander à quoi cela pourrait bien servir.  Il semble plutôt qu’on doive considérer le débat académique comme épuisé pour le moment.  Après le travail si étendu et si complet de la commission anglaise dite Gold and Silver Commission et le Final Report de cette commission, on ne voit pas ce qui resterait à dire, surtout maintenant qu’ont eu lieu en outre les délibérations du Congrès monétaire de Paris, où les plus illustres représentants de l’ancienne école économique française ont exposé leur manière de voir et ont fait connaître quelles sont leurs objections contre les conclusions de la commission anglaise.

Comme le disait encore M. Cernuschi, le temps presse; il faut enfin aller de l’avant.  Et ce serait mal entrer dans les vues du promoteur du concours que de ne pas entrer dans le vif de la discussion.

Je prends donc la question telle que M. Cernuschi la pose et je vais tenter d’y répondre sans autres préliminaires.

Mais il y a lieu, ce me semble, de distinguer deux choses dans ce qui doit nous occuper; il y a le système monétaire, dont ce que M. Cernuschi propose est une application possible, et cette application elle-même.

Tenons-nous-en d’abord au système, en laissant de côté le mode d’application.  Nous verrons alors, en second lieu, ce qu’il y a à dire au sujet de celui-ci.

Retour

LA THÉORIE DU SYSTÈME BIMÉTALLIQUE

Le système que M. Cernuschi désire voir adopté, on le savait bien du reste, c’est le système bimétallique.

Il veut que dorénavant les deux métaux dits précieux, l’or et l’argent, fassent office de monnaie sur un pied parfaitement égal et ce, non pas l’un d’eux étant adopté à cet effet par un certain nombre de nations, l’autre par un second groupe, mais les deux métaux étant simultanément adoptés partout, ou au moins sur un territoire suffisamment étendu pour que l’on puisse à bon droit s’attendre à ce que de cet état de choses dépendent dans le monde entier la situation faite aux dits métaux et leur rapport de valeur.

Et pour qu’il en soit ainsi, il demande qu’en vertu d’une convention ou entente internationale, le monnayage libre soit accordé tant pour l’argent que pour l’or et que plein pouvoir libératoire soit donné aux deux métaux dans un rapport de valeur déterminé.

C’est bien là, en effet, le système bimétallique, ou du moins la base de ce système.  Et tel aussi nous en retrouvons l’exposé dans le programme du concours bimétallique qui, à la suite de celui de M. Cernuschi, a été ouvert par Sir Henry Meysey-Thompson.  Ce programme disait «qu’un prix sera décerné à l’auteur du meilleur mémoire sur la question des avantages qu’on pourrait espérer, si la France, l’Allemagne, les États-Unis, la Hollande, la Belgique, l’Italie et l’Angleterre adoptaient simultanément le bimétallisme dans les conditions suivantes :

«1° Monnayage libre et gratuit pour le public, en or et argent,

2° Plein pouvoir libératoire pour l’or et pour l’argent dans  une certaine proportion qui serait déterminée par les nations indiquées ci-dessus.»

Je me déclare partisan pleinement convaincu du dit système.

C’est absolument à mon avis le seul au moyen duquel il soit possible d’obtenir l’unité monétaire dans le monde commercial pris dans son ensemble.  C’est en même temps le système qui assurera de la manière la plus parfaite et la plus sûre la stabilité de valeur de la monnaie, autant qu’il soit possible d’y atteindre.  Et enfin, à ne considérer que l’intérêt individuel de chaque nation, c’est le système qui, mieux que tout autre, permet une organisation monétaire bonne en soi et qui promette de tenir d’une manière durable ce qu’on en attend.

Je vais tout de suite m’expliquer sur les trois points que je viens d’avancer et je n’aurai garde d’oublier de fixer l’attention sur la grande importance des résultats à obtenir, à ces divers points de vue, par la mise en pratique du système.

Mais, avant tout, il faut bien s’arrêter à la question préalable de savoir si le système bimétallique n’est pas une pure utopie, s’il repose en vérité sur des bases scientifiques et se rattache suffisamment à la réalité des choses pour qu’on soit autorisé à prédire qu’il n’échouera pas dans la pratique.  Car, il n’y a pas à dire, tout ceci est encore contesté.

Cependant, disons-le hautement, ce n’est pas de la fraction anti-bimétalliste de la Gold and Silver Commission que nous vient encore cette contestation.  Bien au contraire; on lit au paragraphe 107 du Final Report, IIe partie, c’est-à-dire du rapport spécial des six membres de la commission qui se sont prononcés contre l’adoption du bimétallisme et pour l’abstention de tout changement fondamental du système monétaire de l’Angleterre, ce qui suit :

«Nous estimons que, étant données toutes les circonstances qu’on puisse raisonnablement prévoir pour l’avenir, et en tant qu’on puisse les prévoir d’après l’expérience du passé, un rapport stable arriverait à être maintenu, si les nations auxquelles nous avons fait allusion acceptaient le bimétallisme au taux du rapport proposé et y adhéraient fidèlement.  Nous estimons que si, dans tous ces pays, l’or et l’argent pouvaient être librement monnayés et devenaient ainsi échangeables contre les marchandises au taux du rapport fixé, la valeur marchande de l’argent, en tant qu’elle est mesurée par l’or, se conformerait à ce taux et ne varierait pas sensiblement.» [1]

Les attaques contre la base même du système bimétallique sont venues dernièrement de deux côtés différents.  Au Congrès monétaire de Paris, plusieurs orateurs, et des plus illustres, ont fait la guerre au système; deux d’entre eux surtout en ont combattu carrément le principe, tandis que deux autres, bien qu’ils ne soient pas allés aussi loin que les premiers, s’y sont opposés tout de même fondamentalement.  D’un autre côté, en Angleterre, c’est éminent statisticien, M. Giffen, qui, tout à coup, après s’être abstenu pendant longtemps de prendre part aux discussions sur le bimétallisme, s’est jeté dans la mêlée pour attaquer, avec un étrange acharnement, ce système et ses défenseurs.

«Nous affirmons, disait M. du Puynode, que les métaux monnaies sont des marchandises ordinaires, sujettes aux variations de l’offre et de la demande et qu’il est, en conséquence, impossible d’établir entre eux un rapport fixe, constant ou à peu près constant».  Et disant que c’était bien la base de sa doctrine et de celle de ses amis, il ajoutait : «De même que la base de la doctrine contraire, qu’on le déclare ou qu’on s’en taise, c’est que la loi crée la valeur des métaux monnayés et peut, par suite, établir un rapport permanent ou à peu près permanent entre eux.» [2]

M. Frédéric Passy, reprenant la même thèse, mais entrant dans de plus longs développements, s’exprima comme suit :

«Nous disons qu’aucun gouvernement n’a, non seulement le droit, mais le pouvoir de maintenir entre deux valeurs, entre deux marchandises, variables toutes deux et variables tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, dans des proportions impossibles à déterminer, un rapport fixe et invariable [3].

Vouloir, malgré ces variations (les variations du rapport de valeur entre l’or et l’argent), maintenir l’ancien rapport, c’est, je le répéterai jusqu’à satiété, vouloir faire violence à la nature; c’est dire que 2 et 2 font à volonté 4 ou 5 et qu’un vingtième est la même chose qu’un quinzième [4].

C’est précisément cette variabilité inévitable de la marchandise or et de la marchandise argent qui rend impossible de déterminer une fois pour toutes leurs prix respectifs [5].

Ce n’est pas, quoi que vous en disiez, le monnayage qui donne à l’or et à l’argent leur valeur; c’est la valeur propre de l’or et de l’argent qui confère à ces métaux la fonction monétaire.» [6]

Et enfin, prenant en main, dans son éloquente péroraison, la défense des lois naturelles, M. F. Passy dit que la théorie du bimétallisme repose sur la négation de ces lois, auxquelles on substitue la doctrine de la toute-puissance de l’État.

Il n’y a pour les deux autres orateurs français auxquels je faisais allusion plus haut, aucune citation à ajouter ici à celles que je viens de faire.

M. Emile Levasseur et M. Clément Juglar, que j’avais en vue, se sont déclarés en franche opposition à l’égard du bimétallisme.  Mais il y a, quant au premier, une notable différence entre la base de son argumentation et celle des propositions de M. du Puynode et de M. F. Passy.  Et quant à M. Juglar, ce n’est pas sur le terrain des théories qu’il a engagé le combat; c’est plutôt sur des faits historiques qu’il a prétendu pouvoir s’appuyer pour soutenir son dire.

Mais chez M. Giffen nous retrouvons des assertions qui se rapprochent sensiblement de celles de M. du Puynode et de M. F. Passy, bien que son raisonnement soit, au moins en partie, d’un ordre tout à fait différent.  Ainsi, dans l’article qu’il a publié dans la livraison de novembre 1889 du Nineteenth Century, il avance qu’il n’y a pas de relation spéciale entre les métaux précieux, d’un côté, et les autres marchandises, d’un autre côté.  Il prétend que c’est à tort qu’on considère le prix des marchandises comme dépendant de la quantité des métaux précieux monnayés et, qu’au contraire, c’est de ces prix que dépend l’emploi des dits métaux comme monnaie.  Il ajoute que, d’après sa manière de voir, le rapport de valeur entre les métaux précieux et les autres marchandises est simplement établi, comme tout rapport de valeur, par l’offre et la demande et par les frais de production de la dernière quantité nécessaire pour répondre à la dernière marge de la demande.  À plusieurs reprises, il revient à cette conclusion, disant encore expressément que, selon lui, ce n’est nullement de la demande des métaux précieux dans le but d’être employés comme monnaie que dépend leur proportion d’échange avec les autres marchandises.  Et, partant de cette assertion, il se refuse à admettre que l’or et l’argent puissent servir ensemble et indifféremment de monnaie, l’un déplaçant à la rigueur l’autre, lors même que la loi aurait déterminé un rapport fixe pour leur usage comme tel.  De là à conclure que le système bimétallique ne saurait être mis en pratique, il n’y a naturellement pas loin, puisque, indubitablement, la théorie croule alors par la base.

M. Giffen a continué sa campagne contre le bimétallisme dans le Times (numéros des 26 décembre 1889 et 4 janvier 1890).  Nous n’avons pas à nous occuper ici de ce qui fait le fond de ces deux articles.  Mais il est à observer que, dans le premier, on retrouve la thèse que l’auteur a développée dans le Nineteenth Century.  Et à cette occasion il dit qu’il règne une certaine confusion d’idées dans les conceptions des bimétallistes au sujet de l’influence du cours légal des monnaies, confusion qu’il attribue à quelque chose de peu défini dans les phrases dont on se sert en parlant du monnayage et du cours légal des métaux dans un rapport fixe.  Monnayer les deux métaux dans un rapport fixe ne serait, selon M. Giffen, qu’une question de mots, de dénomination .  Mais, après comme avant, les deux métaux resteraient des marchandises et ne seraient rien d’autre, et ils seraient ainsi, après leur monnayage, exactement soumis aux mêmes lois d’échange que précédemment.

Eh bien, ce qu’il y a à répondre à ces diverses affirmations et aux raisonnements qui s’y rattachent, c’est que les opposants du bimétallisme commettent une double erreur.  Ils font erreur en ce qu’ils croient être les assertions des bimétallistes, et ils se trompent sur la portée du système.

Les bimétallistes ne prétendent nullement que la loi crée la valeur des métaux monnayés et puisse, par suite, établir un rapport fixe entre eux.

Ils reconnaissent parfaitement bien et affirment hautement que quel que soit le système monétaire d’un pays, du moment que la frappe de la monnaie y est libre et illimitée, la valeur de celle-ci y est conforme à celle du métal non monnayé, et que le rapport de valeur entre ce métal et conséquemment aussi entre le métal monnayé et toutes les autres marchandises, c’est-à-dire le prix des marchandises, résulte simplement du choc de l’offre et de la demande qui exercent leur influence des deux cotés.

Mais, en même temps, les bimétallistes prétendent − et il me semble que c’est là une vérité incontestable − que le choix que font les gouvernements des divers pays entre les deux métaux précieux pour leur servir de monnaie est d’une influence majeure sur la valeur de ces métaux.  Et ceci uniquement, parce que c’est de ce choix qu’il dépend que ces métaux soient plus ou moins demandés.  Puis, ce qu’ils ajoutent encore, c’est que depuis des temps immémoriaux − et encore actuellement − l’usage qu’on fait des métaux précieux comme monnaie est d’une influence tellement prépondérante quant à leur demande en général que, de fait, c’est cette demande qui détermine leur rapport de valeur avec les autres marchandises.

Et invoquant alors la loi économique, qui a été expliquée principalement par l’un des plus grands économistes modernes de l’Angleterre, M. Stanley Jevons, à savoir : que lorsque différentes marchandises servent à la même fin, les conditions de la demande et de l’échange à leur égard ne sont pas indépendantes, ils disent que, pourvu que les gouvernements des principaux pays commerciaux s’unissent pour accorder aux deux métaux précieux cours légal et plein pouvoir libératoire dans un rapport fixe, avec liberté illimitée de la frappe, le rapport de la valeur marchande de ces métaux se conformera automatiquement au rapport monétaire.

Quoi qu’en dise M. F. Passy, il s’agit bien certainement en ceci d’une question d’économie politique appliquée et les bimétallistes, en défendant leur théorie, se meuvent sur le terrain de la science pure et classique.  «Les lois, disait M. F. Passy en rappelant les paroles de Montesquieu, sont les rapports nécessaires des choses; la science est la constatation de ces rapports.  Elle consiste à observer les faits d’abord, à en reconnaître les relations ensuite et à les relier les uns aux autres par la chaîne des causes et des conséquences.» [7]

Or, n’en déplaise à l’orateur, on ne saurait mieux décrire le procédé par lequel justement les bimétallistes en sont venus à l’affirmation de leur système.

Je crois ne pouvoir mieux faire, pour justifier ce dire, que de reproduire le raisonnement par lequel un des premiers économistes hollandais, M. Mees, expliquait naguère la théorie du système [8].

Voici ce que M. Mees écrivait :

«Il est clair que si partout, dans toutes les circonstances et pour chacun, trois hectolitres de seigle et deux hectolitres de froment avaient la même utilité et produisaient les mêmes jouissances, la valeur des dites quantités de différents blés serait toujours identique, quelles que fussent les conditions générales de leur production et les résultats des moissons.  Les quantités des deux sortes de grains varieraient, mais leur rapport de valeur serait parfaitement stable.

Et lors même que l’une des deux espèces de grains pourrait seule satisfaire à quelque besoin spécial et l’autre de même à un besoin différent, ledit rapport de valeur n’en subirait aucune influence, aussi longtemps que la satisfaction de ces besoins spéciaux n’exigerait partout et dans toutes les circonstances que des quantités suffisamment limitées pour ne pouvoir nulle part absorber toute la récolte, de sorte que toujours une partie des récoltes devrait servir à satisfaire le besoin principal en vue duquel trois hectolitres de seigle et deux hectolitres de froment seraient absolument égaux.  Il pourrait y avoir renchérissement ou diminution de valeur pour les deux sortes de blés, mais jamais de manière que la valeur des trois hectolitres de l’un et des deux hectolitres de l’autre ne fût plus la même.

Il en serait de même de l’or et de l’argent si le système du double étalon, avec un seul et même rapport légal de valeur, fonctionnait partout, parce que la proportion dans laquelle ces  métaux servent de monnaie est infiniment supérieure à celle de tous leurs autres emplois ensemble.

Supposons qu’on ne se servît de ces métaux qu’exclusivement comme monnaie, et que partout un kilogramme d’or monnayé fût égal à 15 kilogrammes et demi d’argent, évidemment le rapport de la valeur marchande des deux métaux serait conforme au rapport de la valeur monétaire.

Car par quelle raison attacherait-on une valeur supérieure ou inférieure à un kilogramme d’or qu’à 15 kilogrammes et demi d’argent, si l’on ne pouvait se servir de l’un et de l’autre d’aucune autre manière et que, par conséquent, il n’y eût nulle différence d’utilité entre les deux ?

Or, il est bien avéré que les dits métaux ne servent pas exclusivement de monnaie, mais qu’au contraire des quantités considérables d’or et d’argent sont utilisées comme matière première ou secondaire dans différentes industries.  Cependant, et quelque important que soit l’usage qu’on fait ainsi des dits métaux, il est inconcevable que jamais toute la quantité disponible d’aucun des deux trouve un emploi dans l’industrie à un niveau de valeur supérieur à celui auquel il serait utilisé comme monnaie, à moins toutefois qu’un rapport de valeur monétaire absolument déraisonnable ne fût adopté.

En conséquence, les deux métaux devraient toujours, dans la plupart des cas, faire office de monnaie, et comme on ne pourrait s’en servir en cette qualité que dans le rapport de valeur légal, ce rapport déciderait du rapport général de valeur.»

Vouloir que les gouvernements s’entendent pour établir de la manière indiquée un seul régime monétaire − le régime de l’unité monétaire internationale basée sur le double étalon − ne constitue aussi nullement l’hérésie d’avoir recours à la prétendue toute-puissance de l’État pour modifier arbitrairement la face des choses.  Il est reconnu partout qu’il appartient à l’État de prescrire les règles d’après lesquelles se fera l’organisation du système monétaire du pays.  Veiller à ce que cette organisation réponde le mieux possible aux besoins auxquels il faut satisfaire dans cette matière, ce n’est pas seulement le droit, c’est le devoir de tout gouvernement.  Il en est ainsi, que cela soit dit péremptoirement, comme c’est le cas dans la constitution de l’empire allemand, ou non.  Mais pourquoi alors le gouvernement reste-t-il dans son rôle lorsqu’il fait choix de l’un ou de l’autre des métaux précieux pour servir de monnaie et avoir, comme tel, cours légal et pouvoir libératoire, et non pas lorsqu’il décrète que les deux métaux serviront simultanément à cet usage et auront tous les deux cette capacité dans un rapport fixe de valeur ?  Certes, il y a une objection qu’on peut formuler contre une organisation pareille : à savoir qu’il dépend de tout gouvernement isolé d’établir dans son pays un système monétaire fondé sur l’unité d’étalon, et qu’il créera de cette manière une organisation qui répondra tant bien que mal aux besoins de la circulation monétaire dans ce pays.  Tandis que, pour que le système monétaire basé sur le double étalon réussisse dans la pratique, il faut qu’il y ait une entente internationale pour agir de concert et spécialement à l’égard du rapport à adopter entre les deux métaux.  Mais ceci n’est pas une objection contre la théorie elle-même.  Il en résulte seulement que le système bimétallique ne pourra être mis en pratique en toute sécurité que dans le cas où les pays, dont le concours est indispensable, s’entendront à ce sujet.  Or, les partisans du système bimétallique ne demandent pas autre chose.

Reste l’objection fondamentale contre le bimétallisme soulevée par M. Giffen, dont l’importance, si elle était fondée, ne saurait être contestée.

Mais sans vouloir manquer de respect à l’auteur, quelque peu soucieux que lui-même se montre de respecter ceux qu’il combat, il ne sera pourtant pas nécessaire d’entrer dans de longs développements pour le réfuter.  Sans doute, il faudrait passer par là si l’on voudrait suivre le raisonnement de M. Giffen pied à pied.  Mais ces diverses assertions sont tellement en contradiction avec tous ce qui est admis par tous les économistes et financiers, que cela paraît superflu.  Du reste, l’auteur est aussi en pleine contradiction avec ce qu’il a écrit lui-même antérieurement.  Et ce ne sera pas trop que d’attendre sa réponse sur ce sujet à l’observation qui lui a été faite par M. le professeur Nicholson [9], lequel en même temps lui a démontré l’erreur de ses nouvelles propositions, pour entamer une discussion approfondie à propos de ce qu’il avance maintenant.  Une seule observation suffira pour le moment.

M. Giffen prétend que pour ce qui regarde les prix des marchandises, c’est-à-dire leur proportion d’échange avec les métaux précieux, ce n’est pas la quantité du métal monnayé qui fait sentir son influence, mais que c’est plutôt le contraire qui a lieu.  Ce sont les prix, dit-il, qui déterminent le montant des métaux précieux à employer comme monnaie.  Or, si tel était en vérité le cas, il faudrait qu’il y eût toujours un stock des métaux non monnayés qui fût susceptible d’être augmenté ou diminué à volonté, ou au moins selon les besoins du moment.  Car, à défaut de ce stock, la hausse ou la baisse des prix qui demanderait, pour pouvoir se réaliser, une extension ou une contraction de la circulation monétaire, ne trouverait pas où puiser cette adjonction, ou bien où déverser le trop-plein.  Et il en résulterait que la hausse ou la baisse serait contrariée par la situation monétaire, ce qui serait justement ce dont M. Giffen dit que cela n’a point lieu.  Son raisonnement tomberait donc en contradiction.  Mais, en effet, M. Giffen admet ce stock de métal non monnayé.  Il le trouve même un peu partout; dans les réserves des banques, dans l’or et l’argent thésaurises aux Indes et ailleurs, dans les ornements et les parures, et en général dans tous les objets fabriqués de métaux précieux.  Or, prétendre que la réserve en métaux précieux des banques, c’est-à-dire la couverture métallique de leurs engagements, ne fait point partie de la circulation monétaire, est certainement étrange; plus étrange encore est-il de considérer les autres richesses nommées comme un stock qui augmenterait ou diminuerait à mesure que l’exigeraient les besoins monétaires.

Toute l’argumentation de M. Giffen paraît prouver que l’auteur a été extrêmement contrarié par la déclaration des membres anti-bimétallistes de la Gold and Silver Commission dont il a été parlé plus haut, ce que, du reste, il n’a eu garde de cacher dans son premier article dans le Times.  Il semble s’être mis alors à la recherche de nouveaux arguments pour effacer l’impression de cette déclaration.  Mais ce qu’on peut hardiment dire, c’est qu’il n’a pas eu la main heureuse et qu’il ne les a pas trouvés.

Cependant nous n’en avons pas encore fini avec M. Giffen, et nous devons en même temps parler de nouveau du discours précité de M. du Puynode.  Tous deux ne s’en sont pas tenus aux raisonnements, mais il ont invoqué la grande autorité de lord Liverpool et surtout de Locke pour confondre les bimétallistes.

De fait, il s’est formé autour de ces deux noms, spécialement en Angleterre, comme une croyance que le système monométallique est le seul système monétaire véritablement scientifique.  On a érigé quelques-unes de leurs paroles, que chacun se répète, en dogme; et protester contre ce dogme est considéré par d’aucuns comme une hérésie en économie politique.

Mais, comme bien d’autres dogmes, celui-ci aussi n’a pas de véritable fondement historique, et il y a lieu de croire que les prétendus fondateurs du dogme seraient les premiers à s’étonner du sens qu’on a donné à leurs paroles, s’ils le savaient.

Je ne suis certes pas le premier à faire cette observation.  Au Congrès monétaire de Paris, M. Foxwell a déjà fait justice du fameux Mémoire de lord Liverpool, et il a démontré comment la politique de celui-ci était absolument insulaire.  Dans un article des plus intéressants, inséré au Times du 7 janvier 1890, dans lequel il a brillamment réfuté M. Giffen, il est revenu sur ce sujet pour ce qui concerne Locke.  Il a expliqué comment les assertions de Locke n’ont point la signification qu’on veut leur donner actuellement.  On connaît, du reste, les très intéressantes études historiques sur le même sujet de M. Dana Horton : elles ont conduit cet infatigable et très sérieux défenseur de la réhabilitation de l’argent à des conclusions parfaitement identiques [10].

Le meilleur moyen, toutefois, de se convaincre de la véritable portée des divers écrits anglais des siècles précédents sur la politique monétaire de l’Angleterre, c’est de prendre en main, soi-même, les meilleurs de ces mémoires ou brochures dont il est question.  C’est du reste une étude qui a été rendue facile par les soins du Political Economy Club de Londres, lequel publia, en 1856, à la demande de lord Overstone, si je ne me trompe, et avec l’assistance de M. J.-R. MacCulloch, qui y ajouta une préface et des notes, un choix de ces écrits [11].

En lisant ces brochures à la suite les unes des autres, on se rend bien compte des difficultés contre lesquelles les gouvernements du XVIIe et du XVIIIe siècle eurent à se débattre pour défendre la circulation monétaire du pays contre une exportation qui en vérité était ruineuse, parce qu’elle se fondait sur les différences qui existaient dans les divers pays à l’égard du rapport de valeur adopté entre les deux métaux précieux.  On comprend alors qu’en fin de compte l’Angleterre se décida à s’en tenir à l’unité d’étalon, et l’on estime à leur juste mérite ses conseillers éclairés qui, depuis longtemps, avaient indiqué cette mesure comme la seule efficace pour se tirer des difficultés du moment.

Mais, en même temps, on voit bien que dans toute cette controverse il n’a jamais été question du problème monétaire tel qu’il se trouve posé de nos jours.  À l’exception d’un seul auteur, M. Joseph Harris, Assay master of the Mint, qui écrivait vers 1758, on ne trouve même pas de plaidoyer en faveur du système de l’étalon monétaire unique, où véritablement la défense théorique du système forme la base du raisonnement.  Et encore ce que Harris avança est-il sans importance aucune au point de vue actuel.

Voyez Locke lui-même.  Il est vrai qu’il écrit dans son premier mémoire [12] : «Mais ce que j’affirme sans hésitation, c’est que tout pays est intéressé à ce que tout son numéraire principal soit composé d’un seul et même métal; à ce que toutes les monnaies soient frappées à la même finesse, et à ce que l’étalon de monnaie, ayant été fixé une fois, demeure immuablement le même [13].  Et dans son second mémoire [14], revenant sur le même sujet, il dit : Deux métaux comme l’or et l’argent ne peuvent servir ensemble dans un pays de mesure de valeur pour les transactions commerciales, parce que cette mesure commerciale doit être toujours la même, invariable, et gardant la même proportion de valeur dans ses fractions.  Mais c’est ce qu’on ne trouve qu’en se servant d’un seul métal; c’est le cas de l’argent en soi et de l’or en soi.  Une once d’argent vaut toujours ce que vaut une once d’argent, et une once d’or ce que vaut une once d’or, et deux onces de l’un de ces métaux valent toujours le double de ce que vaut une once du même métal.  Mais la valeur de l’or et de l’argent par rapport de l’un à l’autre peut subir des variations; si aujourd’hui le rapport est de 16 à 1, le mois prochain il sera peut-être de 15 ¾ ou de 15 ⅞ à 1.  Et l’on pourrait tout aussi bien se servir, pour mesurer la longueur de différents objets, d’un mètre dont les parties peuvent s’allonger ou se rétrécir, que de mesures pour les opérations commerciales, faites de différents matériaux entre lesquels il n’existe pas de rapport de valeur fixe et invariable.» [15]

Mais il ne faut pas oublier que ces argumentations n’étaient que la conclusion d’un long raisonnement, duquel il ressort clairement que Locke n’a pas prétendu donner à ses affirmations le caractère de vérités absolues, mais qu’elles sont simplement les conséquences qu’il tire de l’expérience du moment.  Ainsi, presque immédiatement avant la première tirade citée, nous lisons :

«L’argent, c’est-à-dire la monnaie, est la mesure du commerce et sert à indiquer le rapport de valeur de tous les objets et doit en conséquence rester (comme toutes les mesures) aussi stable et invariable que possible.  Mais il n’en saurait être ainsi, si l’on se sert comme monnaie de deux métaux dont le rapport, et par suite le prix, varient à chaque instant …  Et comment voulez-vous que la loi modifie ce rapport dans ce pays, quand il en est ainsi partout autour de nous ?  Si votre loi établit un rapport de 15 à 1, lorsque, au taux du marché libre dans les pays environnants, le rapport est de 16 à 1, croyez-vous que ceux-ci ne vous enverront pas leur argent pour l’échanger contre votre or avec une perte de 1/16 pour vous ?  Ou si vous fixez le rapport de l’or à l’argent, dans la proportion de 15 à 1, et qu’en Hollande, en France, en Espagne, l’or ne vaille que 14 fois autant que l’argent; ces pays n’enverront-ils pas leur or chez nous pour emporter notre argent avec une perte de 1/15 pour nous ?  C’est ce qui certainement aura lieu si vous battez monnaie des deux métaux à la fois et que vous veuillez fixer leur valeur réciproque par la loi.» [16]

Ce raisonnement nous fait connaître clairement que Locke n’envisageait pas la question au point de vue du problème scientifique, mais qu’il la traitait uniquement telle qu’elle se trouvait posée dans la pratique sous l’influence des circonstances du jour.  Comment pourrait-on faire décréter un rapport fixe par la loi, quand dans les pays environnants le rapport est différent et peut être modifié d’un moment à l’autre ?  Voilà la question qui se présente à son esprit.  Il ne trouve pas, il est vrai, l’issue dont Wolowski, Cernuschi et autres ont fait la découverte et qui, du reste, avait déjà été trouvée au XVIe siècle en Italie par Gaspard Scarruffi.  Mais s’il ne recommande pas cette solution, ce n’est pas qu’il la rejette; seulement il n’y a pas même pensé.

Qu’il me soit permis d’ajouter encore une citation à celles que j’ai faites.  Parmi les autorités auxquelles M. Giffen en appelle se trouve Sir Robert Peel.  Il me paraît important de confronter une fois, d’une façon précise, les paroles de cet homme d’État avec les idées qu’on lui attribue à présent.

Je prends à cette fin son discours prononcé le 1er juin 1835 au Parlement, à l’occasion d’une proposition de M. Cayley tendant à instituer une enquête, pour examiner si l’on ne pourrait pas porter remède aux maux dont souffrait l’agriculture, en adoptant de nouveau l’étalon monétaire argent, ou bien l’argent conjointement avec l’or.

Sir Robert Peel se déclara résolument opposé à toute dépréciation voulue de la monnaie, dont il paraît que d’aucuns se promettaient et prédisaient des résultats favorables à la classe des agriculteurs et il démontra que (dans les circonstances qui existaient alors) il ne pouvait servir de rien de changer d’étalon monétaire, à moins que pareille dépréciation de la monnaie ne fût réellement le but qu’on désirait atteindre par ce moyen.

Dans son discours, il traita directement la question du double étalon et celle de l’étalon unique.  Voici ce qu’il dit : «Maintenant, si nous voulons réformer notre régime monétaire, la première question qui s’impose est celle-ci : Adopterons-nous le double étalon, l’or et l’argent conjointement, ou bien passerons-nous seulement de l’étalon or à l’étalon argent ?  Je ne vois pas quel avantage il y aurait à passer au régime du double étalon.  Vous ne pouvez l’adopter sans fixer le rapport qui existera entre les valeurs nominales des deux métaux.  Dire que chacun pourra se libérer des sommes qu’il devra, en faisant ses paiements soit en or soit en argent, selon qu’il le désirera, sans prendre de décision à l’égard de la valeur réciproque des deux métaux, serait absurde et impraticable.  Il est certain que nous pourrions avoir un double étalon, le rapport de valeur entre l’or et l’argent étant fixé, et quiconque ayant un paiement à faire restant libre de se servir à cet effet soit de l’or soit de l’argent.  Cependant, cette liberté même me paraît être contraire au but d’un étalon de monnaie et devoir introduire, sans nécessité, un élément d’incertitude dans les contrats.  Il me semble que ce serait une chose bien moins simple que de s’en tenir à un seul étalon et qu’il n’y aurait aucun avantage qui nous dédommagerait du sacrifice qui serait fait ainsi.  Qu’il existe un lien entre l’or et l’argent, cela parait incontestable, puisque dans le langage usuel on ne fait bien souvent aucune distinction entre les deux métaux; mais il n’y a pas plus de raison à s’en servir ensemble comme étalons que d’unir à cette fin le plomb ou le cuivre à l’or.  Unir deux métaux, qui ne sont pas et ne peuvent être dans un rapport de valeur fixe, dans un étalon double, c’est diminuer les avantages et l’utilité de l’étalon.  Plus l’étalon est simple, mieux cela vaut; le nom même implique unité et simplicité.

C’est une mesure de valeur; et pourquoi ne pas avoir une seule mesure de valeur, tout comme on n’a qu’une mesure de longueur ou de capacité ?» [17]

Eh bien, à première vue, ces paroles de sir Robert Peel semblent certainement donner gain de cause à ceux qui prétendent pouvoir se couvrir du nom de ce grand homme d’État dans leur opposition au bimétallisme.  Mais, si l’on y regarde bien, il faut reconnaître que tel n’est pas le cas.  Tout d’abord déjà on pourrait détacher du paragraphe cité une partie qui prouverait tout le contraire; notamment tout le commencement, où la question est traitée d’une façon qui est pleinement en désaccord avec la manière de voir des antagonistes du système.  Mais il va de soi qu’agir ainsi serait ne pas rendre justice à l’intention de l’orateur.  On ne peut prendre le passage cité que dans son entier.  Et alors voici ce qui en ressort.  C’est que Peel ne faisait pas au système du double étalon une opposition de principes, mais il trouvait le système de l’étalon unique plus simple et il ne voyait pas l’utilité de recourir au double étalon.  Mais que nos Wolowski, nos Cernuschi, nos Gibbs, nos Nicholson et nos Foxwell eussent pu démontrer à Peel que, bien au contraire de ce qu’il avançait, le double étalon garantit infiniment mieux que le simple étalon la stabilité de la valeur de la monnaie; que les avantages du bimétallisme sont bien supérieurs à l’avantage de simplicité de l’étalon unique; qu’entre l’or et l’argent il y a un lien qui ne se retrouve pas entre l’un de ces métaux et d’autres, parce que ces deux métaux-là sont les seuls dont le monde civilisé se serve comme d’étalons monétaires; qu’enfin Wolowski eût pu communiquer à sir Robert Peel ses Notes préliminaires sur la question monétaire et son Mémoire sur l’or et l’argent [18] pour lui faire comprendre combien toute comparaison entre la monnaie comme mesure de valeur et les mesures de longueur, etc., est fausse et dépourvue de signification, parce qu’elle ne repose que sur une similitude de mots et non pas d’idées; bien certainement Peel se fût rangé entièrement du côté des bimétallistes.

Mais en voilà bien assez sur cette question préalable.  La théorie du bimétallisme revient, en peu de mots, à ceci :

Que les deux métaux précieux, dont on se sert exclusivement comme monnaie proprement dite dans le monde commercial pris dans son ensemble, doivent leur valeur, c’est-à-dire leur proportion d’échange par rapport aux autres marchandises, à cet usage qu’on en fait.

Que, par conséquent, l’on peut tout aussi bien se servir simultanément des dits métaux comme monnaie, que de l’un ou de l’autre, pourvu que la loi, dont il dépend de régler le système monétaire en tout pays, accorde le cours légal et plein pouvoir libératoire, sur le pied de parfaite égalité, aux deux monnaies dans un rapport fixe.  Et pourvu que ce système monétaire − le système de la monnaie bimétallique − soit adopté, grâce à une entente internationale, sur un terrain suffisamment étendu pour que, dorénavant, ce soit l’emploi qu’on fait des deux métaux dans cette région monétaire, qui décide de leur proportion d’échange par rapport aux autres marchandises pour le monde commercial tout entier.

Or, dans les objections de MM. F. Passy, du Puynode et Giffen, dont j’ai parlé, tout comme dans les écrits des financiers et économistes auxquels ceux-ci s’en sont rapportés, il n’y a rien qui démontre que cette théorie ne soit pas juste ou qu’elle se heurte contre les leçons et les préceptes de la science.

Passons donc outre, et venons-en à l’exposition des motifs pour lesquels le régime du bimétallisme international serait préférable, et de beaucoup préférable, à la situation monétaire actuelle.

Retour

LES  AVANTAGES  DU  RÉGIME  MONÉTAIRE  BIMÉTALLIQUE

Le premier motif que j’ai indiqué en faveur du bimétallisme, c’est que c’est le seul système par lequel il soit possible d’obtenir l’unité monétaire dans le monde commercial.

Cette unité monétaire a existé de fait, ou peu s’en faut (je dis expressément : ou peu s’en faut, car je conviens que l’état de choses n’était pas parfait), du commencement de notre siècle jusque vers 1873.  Pendant toute cette période, le régime du double étalon à rapport fixe en France, et plus tard dans les pays de l’Union latine, a suffi, grâce à la manière dont, à cette époque, les autres pays étaient divisés en pays à étalon or et à étalon argent et à la situation qui par là était faite aux deux métaux dans ces divers pays, à maintenir partout un rapport de valeur entre l’or et l’argent qui ne s’écartait pas de beaucoup du rapport légal français.

Mais actuellement, on ne le sait que trop, cette unité de fait n’existe plus.  Rappelons à cette occasion, le plus brièvement possible, quelles sont les causes de la rupture.

Dans la période de 1860 à 1870, il s’est produit un certain mouvement qui tendait à l’extension de l’union monétaire inaugurée par l’Union latine, et l’on paraissait admettre assez généralement que le nouveau point de ralliement devait et pouvait être l’étalon or comme étalon unique.  Survint la guerre de 1870, qui mit fin à tous les pourparlers entamés à ce sujet.  Mais après la guerre, l’Allemagne, ayant à organiser le système monétaire du nouvel empire, adopta en effet pour cette organisation − soit encore sous l’influence de ce qui avait été dit et écrit sur la question monétaire dans les années précédentes, soit pour d’autres motifs − l’étalon or, et ce, en remplacement de l’étalon argent qui, jusqu’alors, avait été l’étalon de monnaie dans tous les pays allemands.

Or, il est incontestable que, par cette réforme monétaire, l’état de choses subit un bouleversement général.  L’équilibre monétaire qui avait existé jusqu’alors était menacé et bientôt il était perdu entièrement.  Eût-il pu être maintenu encore par l’action de la France et des autres membres de l’Union latine ?  Ce n’est guère probable, ou plutôt on peut dire sûrement que c’était impossible.  Et cela d’autant plus qu’ailleurs encore qu’en Allemagne, dans les royaumes scandinaves, aux Pays-Bas, on suivait plus ou moins l’exemple donné par cet empire.  Et surtout, parce qu’en même temps commençait à se produire une modification dans la production annuelle de l’or et de l’argent, quant à l’importance réciproque des deux métaux.  Il en résulta qu’à la fois l’offre du métal argent augmentait, premièrement du côté des producteurs, secondement parce que d’anciens consommateurs avaient maintenant à en vendre, et que la demande de ce métal diminuait.  Au contraire il s’offrait moins de nouvel or, et en même temps, ce métal trouvait des demandeurs nouveaux.  On ne peut donc qu’approuver la résolution du gouvernement français et des autres participants de l’Union latine de suspendre la frappe de l’argent.  Mais il n’en est pas moins vrai que, du coup, tout lien entre les deux métaux fut rompu.  Depuis, il n’a plus existé aucun rapport direct de valeur entre l’or et l’argent; leur proportion d’échange avec les autres marchandises est maintenant parfaitement indépendante et n’est pour chacun d’eux que le résultat de l’offre et de la demande qui se produisent séparément.

Revenir sur ce passé des quinze ou vingt dernières années est une impossibilité.  L’unité monétaire de fait qui a existé ne peut être rétablie comme résultat d’un arrangement quel qu’il soit.

Il n’y a qu’un moyen de reconquérir l’unité monétaire; c’est en l’organisant désormais de commun accord, et toutes les parties contractantes prenant part à cette organisation sur le pied de parfaite égalité.

En d’autres termes, pour rétablir le lien qui existait auparavant entre l’or et l’argent dans le monde commercial pris dans son ensemble, il faut le reconstituer maintenant dans chacune des différentes parties de l’ensemble.  Ce sera en même temps le moyen de l’établir mieux et plus solidement.

Le bimétallisme est le seul système monétaire qui, dans la pratique, se prête à cette organisation.

Certes, en théorie, on peut admettre l’unité monétaire basée sur l’étalon simple.  Et encore jusqu’à un certain point seulement; car les pays riches ne voudraient jamais sacrifier entièrement l’or, et cependant il faut bien reconnaître qu’il y a un grand nombre de pays où l’adoption de l’étalon or serait une absurdité, parce qu’il ne pourrait y être une réalité.  Tout l’Orient et bien d’autres contrées ne sauraient, même dans l’état de choses actuel, utiliser pour la plupart des paiements que la monnaie d’argent.

Mais, dans tous les cas, il se présenterait une difficulté bien autrement importante.  Que le monde commercial adoptât tout entier un seul étalon de monnaie, et l’on verrait se produire une perturbation de tous les prix existants, en comparaison de laquelle ce qu’on a éprouvé ces dernières quinze années ne serait que pur enfantillage.  On peut dire que ce serait à coup sûr un bouleversement économique et social qu’on déchaînerait en agissant ainsi.

Aussi bien n’est-il guère nécessaire de s’arrêter à envisager les conséquences d’une telle éventualité, car il n’est personne qui désire ou recommande qu’on en vienne à une pareille extrémité.  Cependant ce dont on ne convient pas, c’est qu’il faille accepter le bimétallisme.

Mais l’unité monétaire est-elle en réalité une chose si éminemment désirable, nécessaire même ?  Pour ma part, je n’hésite aucunement à répondre affirmativement à cette question.

Il y a deux choses à considérer ici.  L’unité monétaire est désirable en soi, parce que c’est une condition du progrès et du développement économique.  Et elle l’est de plus parce que c’est le seul moyen de nous délivrer du combat des étalons qui, aussi longtemps qu’il durera, sera une cause d’incertitude très préjudiciable à de nombreux intérêts.

L’unité monétaire est une condition du progrès et du développement économiques.

La monnaie est partout la mesure des valeurs.  Non pas une mesure comme les mesures de longueur, etc., mais en ce sens qu’elle sert de terme de comparaison pour toutes les valeurs.  Eh bien, rien qu’à ce seul point de vue, il ne se peut pas que le commerce international n’en souffre point, s’il y a de par le monde deux mesures de valeur au lieu d’une seule.  Dans le fait, c’est la monnaie elle-même qui disparaît à l’égard des transactions internationales, et le commerce réduit de nouveau aux trocs en nature.  Et comme le disait Jevons dans les mots que j’ai choisis pour servir d’épigraphe à mon Essai : «Notre société moderne, si complexe dans toutes ses formes, ne saurait exister si nous n’avions la monnaie qui nous sert comme mesure de valeur, qui est un puissant auxiliaire pour la distribution des richesses et qui nous met à même de conclure tant de contrats.» [19]

Cependant, dit-on, même entre deux pays à étalons de monnaie différents, il y a toujours les cours des changes qui subsistent, tout du reste comme entre un pays à étalon de monnaie et un autre soumis au régime du papier à cours forcé; c’est incontestable.  Mais ce qui fait défaut, c’est la stabilité du change, la certitude que les cours du change ne peuvent se mouvoir qu’entre des limites connues.  Et croit-on que le commerce d’un pays qui est au régime du cours forcé ne souffre pas de cet état de choses ?  Je parle, bien entendu, du commerce du pays pris en son entier, non pas des opérations spéciales que quelques-uns trouvent alors l’occasion de faire et qui leur procurent peut-être des bénéfices exceptionnels, mais qu’ils acquièrent au détriment des autres.  Je croyais, au contraire, que la science nous a toujours enseigné et que la pratique des choses nous a toujours appris, qu’immanquablement un pays au régime du papier à cours forcé se ressent de cette situation dans son commerce et que tout ce qui dépend de ce commerce en souffre de même.  Et je croyais encore qu’un pays qui souffre dans son commerce n’est jamais seul à s’en apercevoir, mais que la perte en retombe, bien qu’à des degrés différents, sur le monde commercial tout entier.  Eh bien, j’accepte la comparaison entre deux pays à étalons de monnaie différents, d’une part, et un pays à étalon de monnaie et un autre au régime du papier à cours forcé d’autre part.  Mais c’est donc dans cette situation-là qu’on veut placer le monde commercial tout entier !  Et notez encore que, pour ce qui en est du commerce international, ce sont tous les pays sans exception qu’on réduit ainsi à une condition identique à celle des pays soumis au régime du papier à cours forcé.

Mais, répond-on, ces maux dont vous parlez sont imaginaires; c’est de la théorie pure.  Pour la réalité, voyez le commerce de l’Angleterre avec les Indes-Britanniques.  L’enquête de la Gold and Silver Commission a démontré que tout le mal se borne à quelque insignifiante commission de banque à payer.

À ceci je réponds, d’abord, qu’il s’en faut de beaucoup que les témoignages à cet égard soient unanimes; secondement, que certes, pour deux pays qui ont des rapports aussi suivis que les précédents, le mal peut se réduire à un minimum, mais qu’il est loin d’en être ainsi partout.  Et puis, dans ces choses aussi, il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas.  Admettons pour le moment que le fabricant de Manchester, quand il a un envoi de marchandises à faire aux Indes, puisse toujours se couvrir des risques du change.  Mais quand il veut faire ses calculs sur les probabilités du montant auquel ses exportations aux Indes pourront s’élever dans un temps donné, pour qu’il règle en conséquence ses achats de matière première et tout ce qui s’ensuit, peut-il alors aussi se garantir contre l’influence que les perturbations des prix, qui peuvent se produire en suite des modifications du change pourront exercer sur son commerce ?  N’est-il pas plutôt certain qu’il y a là une cause d’incertitude pour le commerce et l’industrie, à laquelle il est impossible de se soustraire ?

Et nous ne sommes pas au bout de l’influence néfaste d’un pareil état de choses pour le commerce international.

La monnaie n’est pas seulement une mesure, mais c’est en même temps un équivalent.  Et comme tel, elle occupe toujours encore une place très importante dans toutes les transactions commerciales et spécialement dans le commerce international, ne serait-ce que parce que c’est grâce aux importations et aux exportations du métal qui sert de monnaie, que le rapport naturel des prix entre deux pays se maintient.  Supprimez l’identité d’étalon monétaire entre ces pays, et le lien qui les unissait de la sorte est rompu.

Et il y a autre chose encore.

La monnaie est, troisièmement, l’étalon de valeur pour tous les engagements contractés à terme.  Tous les emprunts, tous les prêts à longue ou à courte échéance sont des contrats monétaires.  Par conséquent, il est de la plus grande importance pour toutes ces opérations, quand elles se font entre des pays différents, qu’il y ait identité d’étalon monétaire entre ceux-ci.

Le capitaliste, qui fait un placement à l’étranger, n’aime pas à s’exposer à des pertes sur sa créance, par suite d’une dépréciation de la monnaie qui en indique le montant.  La dépréciation dont il subirait les conséquences ne fût-elle qu’apparente, elle serait toujours réelle par rapport à la monnaie de son pays dont il se sert pour faire ses comptes.  Et, à plus forte raison, le banquier qui opère sur les capitaux et qui, souvent, emprunte dans un pays pour prêter dans un autre, redoute-t-il de courir de pareils risques.  Il faut qu’il y ait de bien grandes compensations d’un autre côté pour qu’il s’y expose.

Il en résulte que la rupture du lien monétaire entre deux pays est un très grand obstacle pour toutes ces opérations.  Et cependant, la facilité du déplacement des capitaux est une question vitale pour le développement économique.

Si les capitaux des pays riches peuvent être mis à la disposition des contrées qui en manquent encore, il y a là une source de gains directs pour les deux parties, et la prospérité générale s’en trouve bien.

On peut sûrement avancer que le dualisme monétaire des quinze ou seize dernières années a fait, à cet égard aussi, un mal immense.  Au point de vue du progrès économique du monde tout entier, il est essentiel qu’il prenne fin.

Voyez les Indes Britanniques.  Il est incontestable que leur situation économique a subi une grande amélioration dans ces derniers temps, amélioration qui, de l’avis des personnes les plus compétentes, n’est due que très partiellement, si même en aucune part, aux prétendus avantages des perturbations du change, et dont, en tous cas, le développement du réseau des chemins de fer et d’autres travaux d’utilité publique sont la cause principale.  Mais combien plus importante n’eût-elle pu être encore, si le dualisme monétaire de l’Angleterre et de son empire des Indes n’eût entravé cette marche des choses !  Et que de fois n’a-t-on pas vu dans cette même période l’escompte à Bombay et à Calcutta monter à 10 et 12 %, tandis qu’à Londres il n’était que de 2 ou 3 % ?  Qu’un escompte aussi élevé puisse être avantageux pour le commerce des Indes, personne ne le soutiendra.  Cependant ce n’était que la conséquence directe de la situation monétaire qui empêchait les banques de déplacer leurs capitaux.

Et à côté des Indes Britanniques, que de pays qui sont dans une situation pareille, à la seule exception près qu’ils auraient bien davantage encore besoin des capitaux de l’Europe pour les mettre en état de profiter de leurs richesses naturelles !  Voici, par exemple, la Chine qui commence à s’ouvrir au progrès de la civilisation européenne.  Mais, pour elle aussi, la question monétaire est la grande difficulté, contre laquelle viennent se heurter nombre de projets.  Des lettres particulières, de date toute récente, dont l’auteur de ces pages a eu l’occasion de prendre connaissance, disent de la manière la plus péremptoire que c’est bien là l’unique obstacle à la construction des chemins de fer dans ce pays.  Le gouvernement chinois ne veut emprunter qu’en monnaie du pays − étalon argent − et les banquiers ne veulent prendre ses emprunts que s’ils sont contractés en monnaie or.

L’unité monétaire, disais-je, est désirable encore, parce que c’est le seul moyen de nous délivrer du combat des étalons.

La situation qui est faite au monde commercial par ce combat des étalons est en elle-même un grand mal.  On ne sait pas ce qui en résultera pour un grand nombre de cas où la question se trouve posée plus particulièrement, ou bien encore pourra s’imposer d’un moment à l’autre.

Ainsi, pour ce qui regarde les pays de l’Union latine, il semble qu’il sera impossible de conserver indéfiniment l’énorme montant de monnaie argent dont la circulation y est surchargée, si la valeur de l’argent, par rapport à l’or, ne se relève pas; mais on ne sait tout de même pas si effectivement la décision sera prise quelque jour de démonétiser cet argent et, si cela se fait, dans quelles conditions ce sera.

Autre exemple.  Si l’Europe ne peut prendre la résolution d’accepter le bimétallisme, les États-Unis de l’Amérique devront à un moment donné choisir entre la discontinuation de la frappe de l’argent et l’adoption de ce métal comme la véritable monnaie étalon du pays; mais il est impossible de dire laquelle de ces deux décisions sera prise alors.

Puis, il y a le cas tel qu’il se présente, par exemple, en Russie.  Grâce au relèvement de son crédit, ce pays pourra bientôt songer à reprendre ses paiements en espèces; mais, si cela se fait, adoptera-t-on l’étalon or ou l’étalon argent ?

Enfin, plus d’une fois déjà, le désir a été exprimé que le gouvernement des Indes Britanniques se résolve à suivre l’exemple de l’Europe en suspendant la frappe de l’argent, adoptant en même temps l’étalon or sous de certaines conditions; faudrait-il vraiment s’attendre quelque jour à cet événement ?

Partout incertitude au sujet de ce qu’un avenir plus ou moins rapproché nous apportera.  Voilà ce qui caractérise la situation, ce qui est le résultat direct du combat des étalons.

Mais que le dualisme monétaire prenne fin, et toutes ces causes d’incertitude disparaîtraient au même instant.  En effet, la plupart de ces problèmes seraient alors résolus du même coup.  Et dans les cas où cela ne serait pas, l’issue ne serait plus douteuse; ainsi la Russie, le moment venu, se rallierait indubitablement aussi au bimétallisme.

En second lieu, j’ai signalé comme motif, plaidant pour l’adoption du bimétallisme, la probabilité que, de cette façon, on assurera le mieux possible la stabilité de la valeur de la monnaie.

Tout le monde est d’accord qu’il n’y a aucun moyen de parvenir à une stabilité absolue.  Toujours − c’est inhérent à la nature des choses − la proportion d’échange entre les métaux précieux et les autres marchandises sera sujette à se modifier.  Et la monnaie, c’est-à-dire la véritable monnaie étalon, celle dont la frappe est libre, vaut toujours ce que vaut le métal dont elle est faite.

Il y a d’abord les modifications des prix − car les prix, je l’ai déjà dit plus haut, ne sont que l’expression de la proportion d’échange entre la monnaie et une marchandise quelconque; il y a donc, d’abord, les modifications des prix qui proviennent de ce que la marchandise est plus ou moins demandée, de ce que les frais de production augmentent ou diminuent.  Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-ci; ce sont, du reste, ordinairement des variations de prix isolées, ou au moins propres à une ou autre catégorie de marchandises seulement, bien que leur influence se fasse souvent sentir aussi sur d’autres prix.  Mais, quoi qu’il en soit, il est évident que l’initiative du mouvement, dans ces cas-là, ne vient pas du côté de la monnaie.  Et il en est encore de même lorsque se produit un mouvement plus ou moins général, il est vrai, mais qui est la conséquence d’un événement politique ou financier, comme en cas de guerre ou de crise de crédit.  De ces variations de prix-là nous n’avons donc pas à parler.

Mais il n’y a pas, en fait de modifications de prix, que celles qui sont de cette nature.  L’initiative du mouvement peut, très certainement, venir tout aussi bien du côté de la monnaie.  Partout où l’on se sert de monnaie, il y a un certain rapport entre celle-ci et toutes les autres richesses matérielles prises dans leur ensemble, rapport extrêmement compliqué, parce qu’il dépend de l’organisation du crédit dans le pays, du mouvement des affaires, et de bien d’autres causes encore; mais, tout de même, le rapport existe incontestablement.  Et ce rapport est tel que si toute la monnaie qui se trouve répandue dans le monde entier pourrait être doublée à un moment donné, le moment d’après les prix de toutes les marchandises, bien qu’ils ne seraient pas doublés de même, subiraient pourtant une hausse considérable.  Or donc, la monnaie étant sujette à être augmentée ou diminuée, il va de soi qu’il peut y avoir des variations de prix dont pareille augmentation ou diminution est la seule et unique cause.

Il est même probable qu’il doit y avoir, pour ainsi dire, un mouvement continuel de variations, soit dans un sens, soit dans l’autre.  Pour qu’il n’en fût pas ainsi, il devrait y avoir équilibre constant entre les causes qui influent sur l’offre et celles qui influent sur la demande.

Toutefois, s’il ne se passe rien d’extraordinaire, ces variations ne pourront être que très peu importantes et ne se faire sentir que très lentement, puisque toute cause de hausse ou de baisse de la valeur de la monnaie doit opérer sur l’énorme montant des métaux précieux qui existe à l’état de monnaie.

Maintenant, considérons de plus près quelles peuvent être les causes des variations de valeur de la monnaie.

Il se peut tout d’abord qu’il y ait disproportion entre le produit annuel des métaux précieux des mines, abstraction faite du montant qui trouve un emploi industriel, et le montant nécessaire à entretenir la circulation monétaire à sa valeur.

En deuxième lieu, il peut se produire des besoins nouveaux de monnaie : un pays au régime du papier-monnaie passant au régime de la monnaie métallique, ou de nouvelles contrées étant mises en exploitation et ouvertes au commerce international.  Le contraire aussi peut se présenter; c’est-à-dire qu’un pays en état de culture soit abandonné, ce n’est guère probable, mais un pays au régime de la monnaie métallique peut se voir réduit à passer au régime du papier-monnaie.

Eh bien, ce qu’on peut dire ici a priori, c’est que plus le montant de monnaie sur lequel ces causes diverses de hausse ou de baisse de valeur opéreront sera grand, plus les variations seront limitées.

Mais partagez le monde en deux: le monde de la monnaie or et le monde de la monnaie argent, et vous exposez chacune de ces parts à une double chance de subir ces influences dans une mesure deux fois plus forte.  D’abord, parce que, en cas de disproportion entre l’offre et la demande du produit des mines, il se peut fort bien que cette disproportion ne tienne qu’à la production de l’un des deux métaux.  Et puis, parce que si la demande des métaux précieux subit une modification par une des causes plus haut indiquées, l’effet produit par là sera plus ou moins grand selon qu’il se fera sentir sur une étendue plus ou moins limitée.

Il s’agit bien réellement ici de l’état de choses que Jevons a fait connaître avec une justesse parfaite, par l’image si connue de deux bassins réunis par un tuyau ou isolés.  Cependant il ne suffit pas de s’en tenir, pour ce qui concerne cette question, aux raisonnements abstraits.

Les antagonistes du bimétallisme ne prennent pas seulement fait et cause pour l’étalon unique et contre le double étalon; ils le font encore spécialement pour l’étalon or contre l’étalon bimétallique.  Mais ce qu’il faut bien dire aussi, c’est qu’il est rare qu’en prenant cette position, ils soient logiques et osent aller jusqu’à la dernière conséquence de leur proposition.

Ainsi, à commencer par l’Angleterre, quand d’un côté on ne veut pas abandonner l’étalon or, mais qu’en même temps on veut conserver l’étalon argent pour les Indes Britanniques, il est clair qu’on manque pourtant quelque peu de conviction.  À moins que ce ne soit qu’on désire garder ce qui est bon pour soi-même et laisser ce qui ne l’est pas à d’autres; mais on ne saurait admettre que ce soit là le cas pour l’Angleterre par égard à son empire des Indes.

Et de même on a entendu, au Congrès monétaire de Paris, M. Levasseur avancer qu’avec le double étalon, non seulement les fluctuations sont plus fréquentes, mais qu’il y a beaucoup de chances qu’elles se fassent toujours en baisse [20].

Je n’ai pas à revenir sur cette première assertion; j’ai démontré déjà qu’en ceci le double étalon promet certainement une plus grande stabilité que l’étalon unique.  Et il est indubitable, me semble-t-il, que lors même que les fluctuations seraient plus fréquentes, elles seraient moins grandes; or, ceci serait certainement un avantage.

Mais si l’on croit pouvoir prédire qu’avec le double étalon les fluctuations se feraient toujours en baisse, parce qu’alors la valeur de la monnaie en son ensemble subirait l’influence de la diminution de valeur du métal argent, il faut qu’on ait alors une triste opinion de ce que sera la stabilité de valeur de la monnaie dans un pays au simple étalon argent.  Et tout de même M. Levasseur ne trouvait pas que l’Inde, n’ayant d’autre monnaie que l’argent, fût à plaindre.

J’avoue que, dans tout ce raisonnement, M. Levasseur me fait quelque peu l’effet d’être, tout comme l’Angleterre monométalliste, à cheval sur deux opinions qui cependant se contredisent.

Tenons-nous-en toutefois à l’assertion d’après laquelle l’étalon or promettrait une plus grande stabilité de valeur que le double étalon, et examinons si celle-ci en soi est bien fondée.

M. Levasseur dit que ceux qui prétendent que l’or est rare, qu’il augmente et augmentera encore de valeur, oublient deux choses; premièrement, que les moyens de crédit suppléent dans une forte mesure à la monnaie dans les échanges, et qu’il y a encore dans les affaires une très large place pour le progrès des moyens de compensation et de circulation fiduciaire; deuxièmement, que des découvertes nouvelles peuvent ajouter au stock métallique.

Eh bien, je crois pouvoir hardiment avancer, au contraire, que ceux qui fondent sur ces motifs leur confiance dans la stabilité de valeur de la monnaie avec l’or pour étalon unique, bâtissent leur maison sur le sable.

Certes, les moyens de crédit peuvent suppléer dans une large mesure à la monnaie dans les échanges, et dans beaucoup de pays il y aurait à faire encore de cette façon de sérieuses économies de numéraire.

Mais le développement du système de crédit qu’on a en vue ici ne se produit d’ordinaire que simultanément avec un développement général du mouvement commercial d’un pays.  Peut-être conviendrait-il même de dire qu’il ne saurait être que la conséquence d’un pareil mouvement général.  Et s’il en est ainsi, il en résulte qu’on peut bien obvier de cette manière à la nécessité d’une augmentation de numéraire, mais que jamais on n’obtiendra ainsi une véritable économie de numéraire en comparaison de l’état de choses d’auparavant.  Voyez, à cet égard, ce qui s’est passé ces dernières années en Allemagne.  Les virements de comptes à la Banque d’État de l’Allemagne y ont pris une grande extension, grâce aux soins que la direction de la Banque a mis à les rendre faciles.  Toutefois, c’est à peine s’il y a eu là un développement qui ait marché de pair avec celui des affaires en général.  La preuve en est que l’Allemagne a plutôt eu besoin d’augmenter son stock monétaire que l’occasion d’en passer la moindre part à d’autres.

Et ce qui est incontestable, en tous les cas, c’est que jamais, dans aucun pays, on n’a vu réussir un pareil recours à des moyens de crédit afin d’économiser l’emploi de la monnaie métallique, lorsqu’on a voulu introduire le système d’une manière plus ou moins artificielle, ou parce qu’on croyait qu’il ne s’agissait que d’en préparer l’organisation par des mesures législatives pour le faire marcher.

En outre, il y a une chose encore à ajouter au sujet de l’application qui a été faite jusqu’ici du système : à savoir, que le très grand développement qu’il a pris en Angleterre n’a été rendu possible que parce que c’est un cas isolé.  Certes, l’Angleterre fait ses affaires avec un minimum de numéraire, tant en circulation active que pour ce qui en est de la réserve métallique de ses banques, et cela lui réussit, bien que, de temps à autre, il en résulte la nécessité de faire de grands sacrifices.  Mais il lui serait absolument impossible de faire à ce point des économies de numéraire, si elle ne pouvait compter sur le stock monétaire des autres pays pour en attirer un renfort à ses caisses lorsque le besoin s’en fait sentir.

Et d’ailleurs, si d’un côté il y a moyen de faire des économies de numéraire − et admettons pour le moment qu’en fin de compte il en soit ainsi; que d’emplois nouveaux de numéraire qui se présentent de temps en temps !  Ainsi, actuellement pour le moins, on pourrait citer nombre de pays dont le régime monétaire est dans un bien triste état, surtout − sinon exclusivement − parce qu’il leur a été impossible de se procurer une bonne monnaie métallique.

Mais, dit-on, il pourra y avoir de nouvelles découvertes de mines d’or.  M. Levasseur,en reprochant aux bimétallistes de ne pas tenir compte de cette possibilité, a toutefois eu la bonne grâce d’ajouter en leur faveur que s’ils n’en parlent pas, il est vrai aussi qu’on n’en sait rien.  Cependant, admettons encore que ce soit probable, que même ce soit certain.  Mais, même en ce cas-là, est-on bien sûr que l’or affluerait en masse vers nos vieilles contrées à monnaie métallique ?  M. Levasseur nomme, par exemple, les mines d’or de l’Afrique australe comme pouvant devenir une source d’abondance pour le métal jaune.  Dernièrement, M. Paul Leroy-Beaulieu appelait aussi l’attention de ses lecteurs sur les richesses des dites mines, tout en leur conseillant cependant de ne pas s’en alarmer, de peur qu’il n’y ait là une menace de dépréciation sensible de l’or et d’une hausse sensible des prix des marchandises.  «Il semble − disait-il − que des terreurs à ce sujet seraient fort prématurées [21].»  Eh bien, jusqu’ici ces gisements aurifères de l’Afrique ont coûté plus d’or à l’Europe qu’ils ne lui en ont rapporté !

L’année dernière, la production de l’or de l’Amérique du Sud s’est élevée à environ £ 1.750.000 contre environ £ 900.000 en 1888, mais en même temps l’’exportation de l’or de l’Angleterre vers ces mêmes contrées s’élevait, de £ 1.420.394 en 1888, à £ 2.390.680 en 1889.

Et il n’y a rien d’anormal dans un fait pareil.  Sous l’influence de la découverte de nouvelles mines d’or, il se produit toujours un très grand développement général de l’heureux pays où elles se trouvent, surtout quand ce pays avait été jusqu’alors plus ou moins en dehors du monde commercial.  Cependant c’est bien dans de tels pays neufs qu’il y a le plus de chance de faire ces découvertes.  Or, il y a alors tout à coup des chemins de fer à construire et des villes à bâtir et toute une masse de nouveaux besoins auxquels il faut suffire.  La vieille Europe y expédie à cette fin ses travailleurs et ses capitaux.  Et comme il faut aussi nombre de numéraire à cette nouvelle société qui ainsi s’improvise, c’est pour une bonne part en espèces que se fait l’envoi de ces capitaux.  Il faut un certain temps et une production vraiment importante pour que de nouvelles mines viennent réellement alimenter le stock monétaire du monde commercial.

Il semble donc, en vérité, que de quelque façon qu’on envisage la question, il n’y ait aucun motif pour trouver dans le simple étalon or une garantie de stabilité de valeur pour la monnaie qui soit supérieure à celle du double étalon.  Et que de raisons, au contraire, qui plaident en ceci pour l’étalon bimétallique !

Et si encore on pouvait se choisir sa petite place à soi au milieu de tous les autres pays et arranger les choses de manière à servir le mieux possible ses intérêts propres ?  L’étalon or pour soi-même et quelques amis seulement, et ne gagnant du terrain que s’il se découvre de nouvelles mines de ce métal; avec cela, un peu de numéraire argent comme monnaie subalterne, mais d’autres continuant à se servir de ce métal pour monnaie étalon, afin qu’il ne diminue pas trop de valeur.  De fait, voilà qui ne serait pas mal; c’est-à-dire pour celui-là même qui serait dans cette position favorisée.  Mais pour les autres, quelle serait leur position ?  Et nous parlons ici des intérêts de tous; c’est là ce qui est en cause.

Aussi bien, et ce n’est pas malheureux pour les autres, il n’appartient à personne de se faire ainsi sa place exceptionnelle.  Loin de là, au point où en sont venues les choses, c’est entre le bimétallisme et le combat des étalons qu’il faut faire son choix.  Et quelle que soit l’opinion qu’on ait sur ce qui serait, en vue de la stabilité de valeur de la monnaie, le meilleur étalon si l’on pouvait arranger les choses à sa guise, je doute qu’il se trouve personne qui ne redoute à cet égard ce combat avec toutes les incertitudes qui en résultent.

Mais ceci nous amène au troisième motif que j’ai indiqué en faveur du bimétallisme.

Le bimétallisme, ai-je dit en troisième lieu, est aussi le meilleur système monétaire parce que, pour ce qui concerne l’intérêt individuel de chaque nation, c’est celui qui, mieux que tout autre, permet une organisation bonne en soi et qui promet de donner d’une manière durable ce qu’on en attend.

J’avoue que ceci me paraît une chose si simple qu’elle demande à peine une explication.

Admettons un moment qu’on puisse faire valoir de bonnes raisons pour préférer pour son pays soit l’étalon or, soit l’étalon argent, à l’étalon bimétallique.  Mais l’état de choses désiré ne pourra jamais se réaliser qu’à condition qu’ailleurs il soit fait aux métaux précieux une situation qui ne dérange pas les prévisions sur lesquelles on fonde sa préférence.  Ainsi, de fait, l’Angleterre s’est pendant longtemps très bien trouvée de son système monétaire à étalon or; mais ce n’est qu’accidentellement qu’il en a été ainsi.  Pendant tout le temps, elle a été continuellement exposée à voir la proportion d’échange de sa monnaie subir une brusque modification par quelque mesure prise autre part et contre laquelle elle ne pouvait rien.  Et c’est, en effet, ce qui est arrivé après 1870.

Eh bien, il en sera ainsi toujours et partout, aussi longtemps que la décision au sujet de l’étalon monétaire continuera à dépendre des mesures législatives des différents pays, agissant chacun séparément, au lieu d’être le résultat d’une entente internationale.

La valeur de la monnaie, sa proportion d’échange, dépendant du sort qui est fait aux métaux précieux dans le monde commercial dans son ensemble, il en résulte que le choix de l’étalon monétaire ne peut faire l’objet de la décision des différents pays agissant tous individuellement, et doit être, au contraire, le résultat d’un arrangement international.  Voilà comment je voudrais formuler mon assertion à ce sujet; et il me semble que ceci est presque un axiome.

Or, le seul système monétaire auquel on pourra aboutir par une entente internationale, c’est le système bimétallique.  Je ne pense pas du moins que quelqu’un puisse avoir le courage de proposer la démonétisation générale de l’un des deux métaux précieux, ou même seulement sa relégation générale au rôle de monnaie subalterne.  En dehors de ces deux issues, il n’y a de possible que le dualisme monétaire, c’est-à-dire le partage du monde commercial en pays à étalon or et pays à étalon argent; état de choses déplorable, qui peut être la situation de fait, faute d’entente internationale, mais qui ne pourra jamais être le résultat de pareille entente.

Serait-il donc vraiment bien difficile de réunir une conférence où les gouvernements des principaux pays commerciaux se concertent pour régler les conditions d’une convention bimétallique ?

On pouvait peut-être encore douter de la possibilité de pareille conférence il y a quelques semaines.  Mais, depuis que, grâce à l’initiative de l’empereur Guillaume II, la conférence ouvrière de Berlin a pu avoir lieu, il semble que nul doute à cet égard ne soit plus possible.

Nous avons appris par les journaux que la note adressée par le prince de Bismarck au comte de Leyden, chargé d’affaires d’Allemagne à Londres, et communiquée par celui-ci à lord Salisbury, pour inviter l’Angleterre à prendre part à cette conférence, débutait par les paroles suivantes :

«La concurrence des peuples dans le commerce universel et la communauté d’intérêts qui en résulte rendent impossible de créer avec succès des institutions ayant pour objet le bien des classes ouvrières d’un pays sans porter préjudice à la concurrence de ce pays avec les autres.

Des institutions de ce genre ne peuvent être établies que sur des bases adoptées en commun par tous les pays intéressés.»

Eh bien, c’est dans des termes en grande partie identiques que l’invitation de participer à la conférence monétaire pourrait être faite; et il y a lieu de faire en effet de pareilles invitations, bien plus encore que pour la conférence ouvrière.

La concurrence des peuples dans le commerce universel et la communauté d’intérêts qui en résulte, rendent bien certainement la solution de la question monétaire nécessaire.  Et jamais on ne pourra arriver à cette solution que sur des bases adoptées en commun par tous les pays intéressés.

Retour

RÉFUTATION  DE  QUELQUES  OBJECTIONS  SPÉCIALES

Nous avons maintenant à nous occuper encore de certaines objections qu’on a soulevées dernièrement contre le système bimétallique.

J’ai réfuté plus haut les attaques contre la théorie du système.  Mais il me reste à parler d’autres assertions qu’on a avancées, en prétendant démontrer que jamais le système ne pourrait réussir dans la pratique.

À cet effet, on s’en est surtout rapporté à la situation monétaire de la France sous le régime du double étalon.

Au Congrès de Paris, M. Levasseur disait : «Le pays dont le système monétaire est fondé sur le double étalon est exposé à voir sa monnaie sans cesse en mouvement par l’afflux du métal délaissé et par l’écoulement du métal préféré, et le courant se renversera chaque fois que la préférence se déplacera; et ce n’est assurément pas là une condition de fixité de valeur.»  Et il ajoutait qu’en France on en est instruit sur ce point par l’expérience.  Il cita en même temps quelques faits concernant l’importation et l’exportation des métaux précieux pour justifier son dire [22].

De même, M. du Puynode, contestant qu’on puisse établir un rapport permanent entre l’or et l’argent, disait que jamais ces deux métaux «n’ont circulé aux mêmes conditions, quelles que fussent les lois; que jamais le rapport légal établi entre eux ne s’est maintenu [23]».

M. F. Passy, à son tour, s’exprima dans le même sens, disant qu’en fait la France n’a connu que des étalons alternatifs, tout comme il devait en être conformément à la loi de Gresham, d’après laquelle le métal déprécié chasse toujours l’autre [24].

Mais c’est surtout M. Juglar qui, au dit Congrès, entra en de nombreux détails pour fournir la preuve de ce que, pendant toute la durée du régime du double étalon en France, le rapport entre les deux métaux se serait continuellement écarté du rapport légal [25].

M. Giffen, dans une note ajoutée à son article du Nineteenth Century, dit aussi que c’est à tort qu’on s’en réfère à l’exemple de ce qui s’est passé en France pour soutenir que les deux métaux précieux puissent circuler simultanément avec pleine force libératoire.

À l’encontre de ces assertions il y a, à mon avis, deux observations à faire : l’une, par rapport aux faits dont il est question; l’autre, au sujet des conclusions qu’on en tire et des raisonnements qu’on fonde sur ces faits.

Quant aux faits, on cite constamment la cote de Londres ou de Hambourg des prix du métal argent comme preuve de ce que, malgré le régime du double étalon en France, la valeur marchande des métaux précieux s’écartait du rapport légal français, ou bien l’on cite, c’était M. Juglar qui le faisait, les cours du change de Paris sur Londres.  Mais tout ceci, en vérité, ne prouve pas grand’chose.

Lors même que l’or et l’argent en barre eussent toujours pu être vendus et achetés à Paris dans la parité exacte du rapport légal monétaire, il pouvait, il devait cependant y avoir une marge entre le prix de l’argent par rapport à l’or à Paris et le prix de Londres.  Et du moment que la dite parité n’existait pas à Paris pour les métaux en barre, les cours du change sur Londres devaient aussi avoir des fluctuations dans lesquelles se reflétaient les variations entre le rapport des deux métaux en barre et le métal monnayé, rapports qui dépendaient de ce que Londres demandait du métal argent à Paris ou lui en offrait.  De ce que la France était sous le régime du double étalon à rapport fixe, il ne s’ensuivait pas qu’ailleurs la proportion d’échange entre les deux métaux dût être exactement conforme au rapport légal français.  Au contraire, il n’eût pu en être ainsi qu’accidentellement, et la situation naturelle comportait qu’il y eût une marge, dans un sens ou dans l’autre, entre le dit rapport légal et le rapport de la valeur marchande des deux métaux partout ailleurs qu’en France.

Si donc le dit écart et les fluctuations des cours du change, dont parlait M. Juglar, n’eussent jamais été plus grands que la marge dont nous parlons, le régime du double étalon en France aurait réellement exercé, de par le monde entier, le maximum d’influence qu’on eût pu en attendre.

Car − que l’on s’en rende bien compte − l’influence du régime du double étalon à rapport fixe sur la proportion d’échange des deux métaux n’est pas une influence morale, mais c’en est une qui ne peut se produire que par des faits matériels.  Elle s’exerce parce que le cours légal et la pleine force libératoire étant accordés aux deux monnaies, celles-ci se remplacent mutuellement à mesure qu’il se produit des modifications dans l’offre ou dans la demande.

Mais, dit-on, l’écart dont il s’agit a de fait été plus important, et si jamais la France n’a été entièrement dépourvue de l’une des deux monnaies, il y a eu pourtant des périodes où il n’y en avait en réalité en circulation qu’une seule : tantôt l’argent, tantôt l’or, tandis qu’alors l’autre métal faisait véritablement prime.

On sait que tous les auteurs ne sont pas d’accord sur ce point.  Ainsi M. Haupt, dans son Histoire monétaire de notre temps, a représenté les choses sous un aspect sensiblement différent.  Selon lui, les chiffres de la frappe de la monnaie en France, de 1803 à 1871, mieux que n’importe quel cours authentique, pratiqué à telle ou telle époque sur le marché du métal blanc à Londres, défendent la cause du bimétallisme sur la base de 1 à 15 ½ [26].  Cependant je n’ai pas l’intention, de me disputer avec les opposants du bimétallisme sur ce point.  J’accepte, pour le moment, leur manière de représenter les faits; ou du moins il me semble inutile de nous arrêter plus longuement à cette question de détails et je leur accorde certainement une chose; c’est que pendant cette période la France a eu souvent à supporter les charges de la situation, tandis que tous les autres pays profitaient de la position que son régime monétaire leur faisait.

C’était la France seule, et plus tard l’Union latine, qui soutenaient l’équilibre entre l’or et l’argent par rapport à la distribution de ces métaux dans le monde commercial.  Et comment donc eût-on voulu qu’un seul pays remplît ce rôle sans que dans ce pays même ce fût tantôt l’un, tantôt l’autre des métaux, qui y affluât et y déplaçât plus ou moins l’autre ?

La France était le point d’attache du balancier; le jeu de l’offre et de la demande le mettait en mouvement, mais, grâce à cette attache, le mouvement était limité, et cette attache a suffi pour ne pas lui permettre de sortir de ses gonds.

Mais que maintenant l’on considère de nouveau les tableaux si connus de la cote des prix du métal blanc à Londres pendant la période du régime du double étalon en France, et qu’en même temps on se rappelle les fluctuations qui ont eu lieu dans cette période à l’égard de l’importance relative du produit des deux métaux; je demande si alors il n’est pas impossible de nier l’influence énorme que l’action du régime monétaire de la France a eue sur la stabilité du rapport de valeur des deux métaux ?

L’unité monétaire a bien réellement été conservée dans le monde commercial par l’action de ce régime tout le temps qu’il a duré.  Non pas cependant d’une manière parfaite; je l’ai dit déjà plus haut.  Et ce qu’il est important de faire observer ici, c’est que telle aussi n’a jamais été l’assertion des bimétallistes.  Lorsque, dans les années qui précédèrent 1870, MM. Wolowski et Cernuschi ont commencé leur campagne en faveur du bimétallisme, ils ont tout de suite soutenu que le régime du double étalon, pour produire tout son effet, devait être adopté internationalement.  Et depuis lors les partisans du système n’ont pas demandé autre chose.

Jamais les bimétallistes n’ont voulu que la France seule, ou l’Union latine, revinssent sur les décisions prises de 1873 à 1878.  Toujours on a défendu le bimétallisme comme un système qui demandait absolument à être adopté par convention ou entente internationale.  On peut affirmer que c’est justement ce qui distingue le système de celui du double étalon d’autrefois; qu’en ceci il est même l’opposé de l’ancien régime du double étalon.

Toutefois on a ajouté, et on a pu ajouter à juste titre, que l’action exercée par le régime du double étalon en France sur le monde commercial fournit la preuve historique de ce que la théorie bimétallique repose sur une base solide.

Mais de cette distinction, sur laquelle j’appelle ici l’attention, ce sont les détracteurs du système qui n’en ont pas tenu compte.  Et cependant les objections précédentes tombent d’elles-mêmes devant cette distinction.

Certes, la France a été exposée à voir sa monnaie sans cesse en mouvement aussi longtemps que son régime était celui du double étalon.  Mais pourquoi ?  Uniquement parce qu’elle était seule à avoir ce régime.  En conséquence il pouvait se faire que, soit sa monnaie or, soit sa monnaie argent, jouit d’une certaine préférence.  Mais il ne pourra plus en être ainsi lorsque le régime bimétallique aura été adopté sur une large échelle dans le monde commercial tout entier, ou tout au plus pourrait-il être question alors d’une pareille préférence pour l’un des deux métaux, qui prendrait son origine en dehors du groupe bimétallique; mais l’action n’en saurait être importante, et comme de plus elle s’exercerait sur tout le monde bimétallique, il n’y paraîtrait nullement.

De même, la loi de Gresham ne trouverait plus à exercer son empire.  Pour que le métal déprécié chasse celui qui est préféré, il faut qu’il y ait pour ce dernier un centre d’attraction en dehors du pays.  Or, du moment que le bimétallisme serait le régime monétaire international, ce centre d’attraction ferait défaut.

Il s’est produit d’autres objections encore contre la possibilité de la mise en pratique du système, ou contre celle de le maintenir.

Sur ce chapitre, M. Giffen surtout s’est montré très agressif dans son article du Times du 26 décembre 1889.

Tout d’abord il a jeté un cri d’alarme, qui était bien propre à répandre de la frayeur dans la Cité de Londres.  «Il y a, écrivait-il, pour environ 600 millions de livres sterling de dépôts dans les banques anglaises.  Eh bien, lorsqu’on aura réellement foi dans la probabilité de l’adoption du bimétallisme, tout le monde voudra retirer son dépôt à la banque pendant qu’on a droit à exiger encore le paiement en or, car le bimétallisme sera la réduction de la valeur actuelle de l’or et personne ne voudra s’exposer à devoir accepter plus tard de la monnaie argent dans un rapport avec l’or de 20, 18, peut-être même de 15 ½, quand, à présent, c’est 21 onces d’argent qu’il obtiendrait contre son or au lieu de ces 20 onces ou même 15 ½ onces.  Mais si les fonds versés aux banques leur sont retirés en masse, celles-ci ne pourront satisfaire aux demandes.  Le triomphe du bimétallisme serait donc − telle est la conclusion de M. Giffen − la banqueroute générale.

Il a déjà été fait justice de ce raisonnement dans plusieurs lettres écrites à cette fin au Times, et insérées dans les colonnes de ce journal.  Examinons-le à notre tour.

M. Giffen part de cette idée que, au moment où le bimétallisme sera adopté, l’or perdra dans sa proportion d’échange actuelle avec les autres marchandises.  Reste à savoir s’il en serait réellement ainsi, même avec le rapport fixé à 15 ½.  C’est une question dont nous aurons à nous occuper plus tard et nous ne pouvons nous y arrêter en ce moment.  Mais admettons que ce pronostic soit fondé.  Qu’en résulterait-il ?  Que la dernière chose que les déposants des banques devraient chercher à obtenir en échange de leurs dépôts, ce serait de l’or.  Ce qu’ils devraient faire rationnellement, s’ils pouvaient disposer librement de leurs fonds et qu’ils n’eussent pas besoin de les garder disponibles pour satisfaire aux besoins de leur commerce, ce sont des achats de marchandises.  Et, en effet, il pourrait se produire un certain mouvement dans cette direction, lequel cependant trouverait bientôt son correctif dans la hausse qu’il causerait.  Mais ce ne serait en tout cas qu’un échange de marchandises entre différentes personnes qui aurait lieu de la sorte, et la situation des banques n’en serait pas plus ébranlée que par tout autre mouvement de hausse sur les marchandises.  Il y aurait toutefois une autre opération encore à faire; ce serait d’acheter du métal argent.  Mais pour combien de millions de livres sterling trouverait-on à en acheter en cette occurrence à un prix qui laisserait de la marge sur le rapport qu’on saurait être adopté ?  Il est probable que ce ne serait pas une somme bien forte.  Donc, là encore, il n’y aurait rien dont on dût s’inquiéter.

Cependant, admettons − disait M. Giffen − que le bimétallisme soit légalement adopté; en serait-on beaucoup plus avancé; le régime bimétallique ne serait-il pas tout simplement une fiction légale et non pas une réalité ?  Et lui-même, à peine est-il besoin de le dire, ne croit pas à cette réalité.  Selon lui, le régime bimétallique n’aboutirait dans la pratique qu’au régime de la monnaie argent, et puis, à côté de la monnaie légale, il y aurait l’or qui ferait prime et dont on se servirait quand même comme étalon de valeur pour bon nombre de contrats.

De pareils doutes concernant la possibilité de voir le bimétallisme adopté en réalité, dans la pratique des affaires, ne sont pas nouveaux.  On les retrouve dans les dépositions dans l’enquête de la Gold and Silver Commission.  Toutefois, même la fraction antibimétalliste de la commission n’y a pas attaché une grande importance [27].  Ils ont été reproduits tout de même au Congrès de Paris.

Là, ce fut M. Coste qui se montra très inquiet du sort que le régime bimétallique ferait au métal argent.  Il voyait déjà l’Europe inondée de ce métal.

Mais, tout d’abord, les calculs que M. Coste a soumis à cette occasion au Congrès ne sont pas justes.  Il a représenté l’état de choses comme s’il existait seulement 16 ½ milliards de stock monétaire en or et 9 ½ milliards de stock monétaire argent avec lesquels il faudrait compter, et comme si la plus grande partie de l’argent qui s’exporte à présent annuellement en Asie et en Afrique viendrait fondre alors sur l’Europe; qui plus est, comme si une grande partie de l’argent accumulé actuellement dans l’Orient serait réexportée en Europe.

Aux chiffres de M. Coste j’oppose les suivants : environ 20 milliards de stock monétaire or et un montant à peu près égal de stock monétaire argent, parce que, évidemment, nous avons à compter pour les circonstances que nous avons en vue, non pas uniquement avec le stock monétaire des pays dits civilisés, mais avec ce stock en son entier, y compris celui de l’Asie et de l’Afrique.  Et, à ce propos, je me demande d’où M. Coste peut bien tirer le montant de 30 milliards d’argent non monnayé dont il parle.  D’après les statistiques qui ont le plus d’autorité, la production de l’argent est estimée s’être élevée jusqu’à nos jours au chiffre total d’environ 45 milliards de francs (contre environ 40 milliards de francs d’or [28].  De ces 45 milliards retranchez les 20 milliards d’argent monnayé [29], il reste 25 milliards.  Mais sur ces 25 milliards, quel n’est pas le montant qui, dans les cinq siècles, au commencement desquels remontent les calculs dont nous parlons, n’ait été absorbé par l’emploi industriel et qui se soit perdu.  Il est à présumer que ce n’est pas 30 milliards, ou du moins 25 ou 20 ou 15 milliards d’argent non monnayé − ainsi que s’exprimait M. Coste − avec lesquels il faudrait compter comme sujets à une conversion partielle en monnaie, mais au contraire seulement un montant absolument insignifiant.

En second lieu, M. Coste fait décidément erreur, à mon avis, en son appréciation concernant la faculté d’absorption du métal argent de l’Asie et de l’Afrique.  Certes il faudra s’attendre à ce qu’au premier moment l’adoption du bimétallisme, surtout si le rapport légal des deux métaux est fixé à 1 : 15 ½, produise une diminution plus ou moins sensible de l’exportation du métal argent vers l’Orient.  Cependant on est en droit de prévoir qu’en aucun cas il ne s’ensuive un revirement complet du mouvement habituel.  Il y a à cet égard un antécédent très instructif.

Sous l’influence de la guerre civile aux États-Unis d’Amérique, le prix du coton indien subit une forte hausse et l’exportation de cet article vers l’Europe augmenta dans de très fortes proportions.  Simultanément l’importation du métal argent aux Indes Britanniques s’éleva à des chiffres inconnus jusqu’alors.  Elle atteignit en 1865-1866 le chiffre colossal de 186 millions de roupies.  La guerre civile terminée, il en résulta naturellement une très forte réaction.  L’exportation des marchandises des Indes tomba de 655 millions de roupies en 1865-1866 à 419 millions l’année suivante, et de 1867-1868 à 1870-1871 se mut entre 500 et 550 millions.  Mais en résulta-t-il aussi que le mouvement du métal argent changea de direction ?  Nullement.  L’importation de ce métal aux Indes diminua certes, mais en aucune année elle ne se changea en exportation.  Elle tomba à 9 millions en 1870-1871, et à 7 millions en 1872-1873 au plus bas, et ce ne fut encore que parce que d’autres circonstances y contribuèrent.  De 1866-1867 à 1869-1870, l’importation se soutint même à un chiffre variant entre 55 et 86 millions.

Et la raison d’une pareille marche de choses, qui sans doute eût été tout autre s’il se fût agi d’un pays d’Europe, n’est pas difficile à trouver.  C’est qu’aux Indes, comme dans tout l’Orient, et généralement dans les pays de civilisation plus ou moins inférieure, il existe encore des besoins très importants de numéraire.  Il s’ensuit qu’à chaque occasion propice, toutes les fois que par une cause ou une autre la situation économique de ces pays s’améliore, il est donné satisfaction à ces besoins dans la mesure du possible.  Et malgré tout ce qui a déjà été fait dans cette voie, il reste à faire infiniment davantage.  Ce n’est encore, pour ainsi dire, qu’aux confins du monde oriental que l’état de choses commence à devenir tant soit peu analogue à celui des pays européens, mais à l’intérieur des différents pays qu’il comprend et même pour la totalité de plus d’un, il n’en est rien.

Or, il est indubitable que l’adoption du bimétallisme par l’Europe serait, à plus d’un égard, un véritable bienfait pour tous ces pays et contribuerait largement à leur développement.  Qu’on soit donc sans inquiétude au sujet d’une inondation d’argent de l’Europe du fait de l’Orient.

Pour ma part, loin de partager de pareilles craintes, je souscrirais plutôt à ce qu’écrivait il n’y a pas bien longtemps, à ce sujet, M. Haupt.  «En se livrant à une étude approfondie de la situation qui nous serait créée après la réhabilitation de l’argent − ainsi s’exprimait-il − il se présenterait très probablement ceci :

Ce ne serait pas l’or qui ferait prime, mais, chose étrange, l’argent !  Ce métal-ci − que l’on se rende bien compte du concours des circonstances − serait tout d’abord une excellente monnaie indigène, bonne pour toute transaction locale, ensuite une monnaie internationale, et en dernier lieu la monnaie par excellence aux Indes, en Chine, aux Straits Settlements, au Japon, etc.  Ces pays-là ne demandent en paiement, pour ainsi dire, autre chose que le métal blanc; et comme au prix du monnayage, moins une petite fraction pour frais, toutes les grandes banques sont acheteurs, il s’ensuit qu’il faut offrir une prime plus ou moins forte pour avoir ce dont on aurait besoin pour cette destination-là.» [30]

Quant à la surproduction des mines d’argent, dont parlait encore M. Coste, il me semble que de ce côté aussi il n’y ait aucun danger, pour le maintien du régime bimétallique.

Mais voyez donc, nous dit-on, combien la production des mines d’argent des États-Unis a augmenté de 1870 à 1887 malgré la baisse du prix de l’argent (par rapport à l’or) de 60 ⅝ à 44 ⅝; que sera-ce quand le prix se sera relevé de nouveau et qu’on verra rentrer en activité les mines qui ont réduit leur extraction pendant les dernières années et transformer en métal le minerai qui a déjà été extrait des mines, mais qui n’a pu être traité au prix actuel de l’argent ?»

Or, ce qu’il y a à répondre ici, c’est d’abord qu’on oublie que ce n’est pas uniquement le prix de l’argent qui a baissé, mais qu’il y a eu une baisse des prix (par rapport à l’or) plus ou moins générale et que, par conséquent, les frais de production du métal argent ont dû diminuer aussi.  Secondement, que la période dont il est question est celle du grand développement du réseau des chemins de fer aux États-Unis, grâce auquel on a pu mettre en exploitation des régions minières qui auparavant étaient inabordables.  Troisièmement, que ce ne sont pas les mines qui, dans les circonstances actuelles, ont dû être délaissées et le minerai resté sur le carreau qui, quelles que soient les circonstances, occasionneront une surproduction de l’argent.  Et enfin, que si en effet la production de l’argent allait continuer d’augmenter et même considérablement encore, il n’y aurait vraiment pas grand mal, au contraire !

Car ce qu’il faut bien considérer, c’est que, malgré l’augmentation de la production de l’argent dans les dernières années et nonobstant la triste position qui est faite à ce métal par la situation monétaire actuelle, on ne saurait cependant parler pour le moment de surproduction à son égard.  Je m’en rapporte en ceci à ce qui a été écrit tout récemment à ce sujet par le docteur Soetbeer, dont l’autorité en cette matière ne sera récusée par personne.  Voici ce que nous lisons dans le Mémoire qu’il a écrit pour le Congrès monétaire de Paris, et qui est daté du 12 août 1889 : «En regard de ces données approximatives, on peut affirmer avec confiance que, d’une manière ou d’une autre, il a dû se produire, dans ces deux dernières années, un emploi de l’argent correspondant à l’augmentation de la production.»

Et ce qu’on peut tenir pour certain, c’est que, aussitôt que l’adoption du bimétallisme mettra fin à l’obstacle que la situation actuelle crée à la réorganisation monétaire dans différents pays, il se produira et continuera de se produire des demandes nouvelles des métaux précieux de très grande importance, des demandes, en outre, qui s’adresseront de préférence au métal blanc.  Ainsi, voici la République Argentine.  On comprend que, pour le moment, son gouvernement ne veuille pas adopter l’étalon argent, mais qu’il puisse suivre l’exemple des États-Unis et de l’Europe et adopter l’étalon bimétallique, et quel terrain immense s’ouvrirait du coup à l’absorption du métal blanc à l’intérieur de ces pays neufs, dont en même temps le développement ultérieur obtiendrait la base solide qui actuellement leur fait défaut ? [31]

Je dis donc qu’en fait de prime à redouter pour l’or sous le régime bimétallique, il n’y aurait pas lieu de craindre qu’elle se produisît sous l’influence d’une offre surabondante du métal blanc.

Voyons si tout de même ce serait chose probable, en suite de ce que d’aucuns auraient une telle préférence pour l’or que ce métal-là fût retiré de la circulation et thésaurisé, et ceci en de telles proportions que ladite conséquence devînt inévitable; car c’est bien à cela que revient la supposition.

J’avoue que cela me paraît littéralement impossible et que la supposition me fait l’effet de quelque chose de réellement monstrueux.  Précisons, et l’on verra que je n’en dis pas trop.

Il y a actuellement en circulation de la monnaie d’or pour un montant d’environ 20 milliards de francs et de la monnaie d’argent pour à peu près le même montant.  Mais sur ces 20 milliards de monnaie d’argent il y a, en comptant ce qu’il en faut faire le service de grosse monnaie d’appoint en Europe, etc., et pour les paiements ordinaires dans les pays, comme par exemple les Indes Britanniques, au moins la moitié qui ne saurait en aucune manière être remplacée par de l’or.  Resteraient 20 milliards d’or et 10 milliards d’argent seulement, dont on pourrait se servir indifféremment, donc deux tiers de ce total en monnaie d’or et un tiers en monnaie d’argent.  Et lors même qu’en vue de la question qui nous occupe en ce moment on ne voudrait pas admettre la distinction que je fais, ce serait toujours encore la moitié de la circulation monétaire qui consisterait en monnaie d’or.  Maintenant, à quel montant les thésaurisations de l’or pourraient-elles bien s’élever ?  À un milliard ?  Cela me paraît douteux.  Et il reste à savoir si ce ne serait pas une chose possible, même dans des proportions beaucoup plus fortes, sans que par suite il s’établît véritablement une prime sur l’or, au moins d’une manière durable.  Toutefois, ce qui aurait lieu certainement si l’on se mettait à thésauriser l’or, c’est que, pour autant qu’on le ferait, on soustrairait pareil montant de monnaie à la circulation.  Et c’est ceci qui ne serait pas une mince affaire et qui serait impossible, sans qu’il en résultât des embarras pour le marché monétaire et une modification de la proportion d’échange entre la monnaie et les autres marchandises; ce qui en même temps dérangerait tous les calculs et la spéculation des thésauriseurs.

Mais est-il bien nécessaire de s’occuper de pareilles suppositions ?  La preuve que ces prophéties de malheur, par lesquelles on tâche d’effrayer les timides, sont sans fondement, n’est-elle pas faite par ce que nous voyons déjà se passer autour de nous ?  Le sort qui est fait actuellement à l’argent, dans les pays à étalon boiteux, n’est vraiment pas meilleur qu’il ne le serait sous le régime bimétallique d’après la manière de voir des détracteurs du système.  Et cependant, on ne voit pas qu’il soit fait, en France par exemple, ou en Hollande, aucune différence soit dans les transactions journalières, soit en fait de contrats, entre la monnaie à cours légal en général et la monnaie or.

Il y a enfin encore une difficulté qui a été soulevée contre l’adoption du bimétallisme, dont il faut dire un mot ici, à savoir que les parties contractantes seraient exposées au danger de voir le pacte rompu par l’une ou plusieurs d’entre elles.

C’est une des principales objections des signataires de la seconde partie du Final Report de la Gold and Silver Commission contre le bimétallisme en général [32].

Or, pour ceux qui ont véritablement confiance dans les résultats de la mise en pratique du système, c’est une objection qui, pour ainsi dire, ne compte pas.  Car, avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent s’imaginer ce qui pourrait bien occasionner une telle action.  À moins que ce ne fût la nécessité où un pays se verrait réduit de passer au régime du papier-monnaie à cours forcé.  Mais, en ce cas, le mal qui en résulterait pour les autres, serait plutôt amoindri qu’aggravé par le bimétallisme.  On a bien dit quelquefois que ce pourrait être une mesure à prendre en cas de guerre par l’un ou l’autre pays pour faire du tort à son adversaire; mais on peut difficilement concevoir un gouvernement qui, de parti pris, irait en pareille circonstance augmenter les difficultés du moment par une modification de son système monétaire.

Cependant il s’agit, pour ce qui regarde la signification de ladite objection, de se mettre à la place de ceux qui la font, parce qu’ils sont encore hésitants au sujet des avantages à attendre du régime bimétallique.  Et l’on conçoit en effet, jusqu’à un certain point au moins, cette hésitation de la part de l’Angleterre.  Il y a pour elle une double décision à prendre : celle de changer de système monétaire, et celle de le faire par une convention internationale.  Toutefois je crois l’hésitation mal fondée.

Car quoi que l’Angleterre pût risquer en s’engageant de cette manière, elle court des risques bien autrement graves de voir sa position monétaire et sa situation économique, et tant la sienne propre que celle de son empire des Indes, sérieusement compromises en laissant de plus en plus les choses aller leur train suivant les décisions que d’autres peuvent prendre sans elle.  Il y a pour elle, plus peut-être que pour quelque pays que ce soit, un très grand intérêt à mettre un terme à l’incertitude qui découle de la situation actuelle.  Pour l’Angleterre surtout, en vue de ses différents intérêts, cette incertitude est infiniment plus dangereuse que ne le serait le manque de certitude à l’égard de la solidité du lien à constituer par l’entente internationale.  Dût un jour ce lien se rompre − ce qui toutefois, à mon avis, n’est guère probable − elle y perdrait toujours moins qu’à ne pas le voir formé actuellement.

Quant à ce qu’on lit au dit rapport au sujet des difficultés qui résulteraient, en cas de rupture de l’entente ou de la convention à conclure, des stipulations spéciales dont il faudrait convenir, je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter à ce sujet parce que, selon ma manière de voir, ces stipulations seraient pour la plupart inutiles.  Mais en ceci il s’agit du mode d’application du système bimétallique, dont nous n’avons pas à parler pour le moment.

Retour

LA  SITUATION  ACTUELLE — LE  RAPPORT  LÉGAL  À  ADOPTER — LES  CONSÉQUENCES  PROBABLES

Jusqu’ici nous ne nous sommes principalement occupé du bimétallisme qu’en thèse générale.  J’ai exposé la théorie du système et je l’ai défendue contre les attaques auxquelles elle est toujours encore en but.  J’ai indiqué quels sont les mérites du système.  J’ai enfin répondu à ceux qui prétendent que le régime bimétallique ne saurait réussir dans la pratique.

Mais il nous reste à examiner quels seraient plus particulièrement les résultats de l’adoption du système par rapport à l’état de choses actuel et en vue des différents intérêts en cause, dans la position que la situation monétaire présente leur a faite.

Qu’un système soit bon en soi, théoriquement, mais qu’il y ait des raisons pour qu’à un moment donné son application fasse plus de tort que de bien, ce n’est pas une chose inconcevable.  En serait-il peut-être actuellement ainsi pour le bimétallisme ?  Je reconnais qu’il y a là une question à examiner.  Ainsi, l’on entend souvent dire que certes il eût été désirable de prévenir le bouleversement monétaire inauguré par l’adoption de l’étalon or par l’Allemagne, par un accord international au sujet de l’étalon bimétallique, mais qu’au point où en sont venues les choses il vaut mieux les laisser en état.  Or, c’est là un raisonnement qui n’est nullement absurde, encore qu’il ne soit pas juste.

Approfondissons donc le problème; tâchons de le scruter dans tous ses détails.  C’est bien là aussi, me semble-t-il, ce que sir Meysey-Thompson a eu en vue en rédigeant le programme du concours ouvert par lui dans les termes précités.

Pour procéder de cette façon il faut, avant tout, se rendre compte des conséquences de la modification que la situation monétaire a subie depuis 1873.

Je vais donc commencer par exposer, le plus succinctement qu’il me sera possible, ce que je pense à cet égard.

Nous sommes en face d’un seul fait évident, c’est qu’il y a eu une forte baisse du métal argent par rapport à l’or.  Mais quand ceci a été dit, nous en avons fini avec les événements qui ne sauraient être interprétés de deux manières.  La modification du rapport entre les deux métaux provient-elle d’une hausse de l’or ou d’une baisse de l’argent ?  Voilà tout de suite un point sur lequel on n’est pas d’accord.

Pour ma part je n’hésite pas à affirmer que c’est l’or qui a renchéri.  Il y a eu de temps à autre de la baisse sur l’argent et surtout une baisse locale de ce métal; je ne le conteste pas.  Ainsi, c’est là certainement ce qui fut le cas en Europe lors de la démonétisation de la monnaie argent en Allemagne.  Mais ce n’est pas de pareils mouvements temporaires que nous parlons en ce moment.  La question est de savoir quel a été le résultat final.  Or, à cet égard, il me paraît indubitable que c’est la hausse de l’or qui l’a emporté sur la baisse de l’argent; il est même probable que, au bout du compte, il n’y a plus eu de baisse de l’argent du tout.

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire, afin de justifier mon dire, de rappeler tout ce qui a été écrit sur ce sujet.  Une seule observation suffira; mais, celle-là, je l’avoue, me paraît être très concluante.

Elle revient à ceci : qu’en admettant le renchérissement de l’or, on trouve que tous les faits s’enchaînent et s’accordent.  Mais qu’on écoute ceux qui soutiennent que ce n’est pas l’or qui a augmenté de valeur, mais l’argent qui a perdu de la sienne, on se heurte à chaque instant à des raisonnements qui clochent.

Ainsi il est évident que de 1873 jusqu’à 1886 ou 1887, il y a eu un mouvement général de baisse des prix des marchandises dans les pays à étalon d’or.  Dans les pays à étalon d’argent, et notamment aux Indes Britanniques, les prix sont restés, au contraire, sensiblement stationnaires pendant cette période.  Voilà ce qui, tout de suite, fait penser que ce qui a eu lieu réellement, c’est que l’or a renchéri.

Nullement, a-t-on dit, et c’est singulièrement se tromper que de s’arrêter à ces apparences.  Que dans les pays à étalon d’or les prix aient baissé plus ou moins généralement, c’est incontestable; mais la raison en est dans diverses circonstances dont le concours a causé ce mouvement, et la rareté de l’or, qu’aussi bien vous alléguez à tort − car elle n’a jamais existé − n’a rien à y voir.  Et c’est encore vrai que dans les pays à étalon d’argent, et spécialement aux Indes Britanniques, les prix sont restés à peu près les mêmes, mais ils auraient baissé si ce n’eût été que l’argent diminua de valeur.  En suite de cette baisse du métal étalon, les prix font maintenant l’effet d’avoir été stationnaires; mais ce qui a eu lieu réellement, c’est qu’il y a eu deux mouvements qui se sont neutralisés quant à l’effet qu’ils auraient dû produire à l’égard des prix des marchandises.

Il n’y a pas à dire : le raisonnement peut sembler assez spécieux, cependant il contient une explication qui, à première vue du moins, fait l’effet de ne rien laisser à désirer.  Mais regardons-y de plus près.

Pour que les assertions qu’il contient fussent justes, il faudrait, en ce qui concerne l’état de choses en Europe et aux États-Unis de l’Amérique, deux choses.  Premièrement que, malgré que la demande de l’or subît une modification importante, la proportion d’échange entre ce métal et les autres marchandises ne s’en fût pas ressentie; ce qui ne saurait être.  Deuxièmement, quant à la baisse des prix, qu’il y eût concordance entre l’effet qu’elle a produit et les causes qu’on lui attribue; et cette concordance ne se trouve pas.

Que la demande de l’or augmentât de beaucoup, voilà qui est un fait avéré.  Ce fut, on s’en souviendra, surtout M. Goschen qui fixa l’attention sur la grande importance que les différents événements monétaires, par lesquels la période qui nous occupe s’est signalée, ont eue à cet égard.  Et bien que depuis lors d’aucuns se soient efforcés d’en atténuer la signification, ils n’y ont point réussi.  Ils ne pouvaient y réussir, car contre la logique des faits il n’y a rien qui tienne.

D’après des calculs basés sur les statistiques de M. le docteur Soetbeer il s’est produit, dans les années 1870 à 1885, des demandes nouvelles d’or, rien que pour l’Allemagne, les États-Unis, les royaumes scandinaves et l’Italie, qui surpassèrent le montant de la production de ce métal dans cette même période, déduction faite de l’emploi industriel et de l’exportation en Orient, de la somme d’un milliard de francs en chiffres ronds, c’est-à-dire d’environ un seizième du montant total de l’or monnayé qui, vers la fin de cette époque, se trouvait répandu en Europe, aux États-Unis et en Australie.  Il a donc fallu que dans les autres pays, pris ensemble, il n’y eût non seulement aucune augmentation de monnaie or pendant la dite période, mais que même le milliard susnommé fût pris sur leur circulation monétaire.  Et encore n’ai-je tenu compte, en fait de demandes nouvelles, que de celles des quatre pays précités, à côté desquelles il y en a eu cependant d’autres aussi.

Sans entrer dans d’autres particularités à ce sujet et rien qu’à considérer les faits énoncés, il paraît vraiment impossible de ne pas admettre que la proportion d’échange entre l’or et les autres marchandises ait dû se modifier de manière à donner une plus-value à l’or.

Pour qu’il n’en eût pas été ainsi il aurait fallu que, sous l’influence d’autres circonstances, la demande de l’or, telle qu’elle se faisait sentir antérieurement, eût subi une très forte réduction, une réduction en effet tellement importante que la demande habituelle eût fait place à une offre considérable.  Or, on ne sait rien de pareilles circonstances.

Mais il y a plus.  Il y a notamment le fait que, pendant toute la période qui s’est écoulée depuis la réforme monétaire en Allemagne, le marché monétaire, c’est-à-dire ce qu’en Angleterre on appelle le money-market, a constamment été sous l’influence de la rareté de l’or.  C’est un point sur lequel je reviendrai tout à l’heure.

Continuons d’abord notre raisonnement, et voyons si la baisse générale des prix peut trouver son explication dans d’autres raisons que celles qu’on trouve dans la situation monétaire.

Ceux qui soutiennent cette opinion disent que l’abaissement du prix des marchandises trouve sa raison d’être dans la diminution des prix de revient, par suite des progrès de l’industrie et des moyens de transport.  C’est une proposition qui a été défendue, par exemple, avec un talent incontestable et une grande érudition par le professeur Nasse, dans le mémoire qu’il a écrit pour la Gold and Silver Commission et qui a été publié aux annexes du second rapport de cette commission.

Il est impossible de s’occuper ici de la discussion sur ce sujet dans ses détails, et d’examiner les différents arguments qui ont été produits des deux côtés.  Mais il y a une chose sur laquelle je désire fixer l’attention, et qui est un point d’une importance et d’une portée si grandes qu’à mon avis il clôt le débat.  Voici ce dont il s’agit.  C’est que si, en effet, l’abaissement du prix des marchandises eût été la conséquence de la diminution des prix de revient, il aurait dû en résulter une augmentation générale de bien-être et de prospérité en même temps qu’un grand développement industriel et commercial.  Or, on sait que c’est tout le contraire qui a eu lieu.  Jamais auparavant on n’avait connu une aussi longue période de dépression et de malaise que celle dont, partout dans le monde civilisé, on s’est plaint en ces derniers temps.  Donc il y a encore contradiction entre l’effet produit par l’abaissement du prix des marchandises et la cause qu’on lui attribue en opposition à celle de l’accroissement du pouvoir d’achat de l’or.

Examinons maintenant, en deuxième lieu, si ce que ceux qui croient à la baisse de l’argent, et non pas au renchérissement de l’or, disent touchant les faits qui se sont produits en Orient et spécialement aux Indes Britanniques, est mieux fondé que leur assertion concernant ce qui s’est passé en Europe.

Il y a eu là, disent-ils, deux choses : abaissement du prix des marchandises et diminution de la valeur du métal étalon.  Et, ajoutent-ils encore, le mouvement de baisse qui a eu lieu sur les marchandises s’est, de même, manifesté quant aux salaires.  Les salaires n’ont pas subi de réduction apparente, il est vrai, tout comme il en a été des marchandises, mais, comme celles-ci, ils ont éprouvé une baisse réelle en conséquence de la diminution en valeur de la monnaie argent.

Du reste, continuent-ils, il n’aurait pu en être autrement.  Car, suivant la loi économique qui a été exposée principalement par Ricardo et Cairnes, les prix des salaires, de la journée de labeur, dépendent toujours directement des prix des principaux articles d’exportation du pays.  Si ceux-ci baissent, les premiers ne peuvent se maintenir.  Entre les deux il y a un lien direct.  Or, qu’on consulte les prix de Londres des principaux articles d’exportation des Indes Britanniques, et il saute aux yeux combien ils ont baissé.  Par conséquent il faut bien que les salaires, et de même les prix des marchandises en général, aient subi une forte baisse aux Indes Britanniques  Mais cela ne paraît point, en conséquence de la baisse simultanée de l’argent, le métal étalon du pays.

Eh bien, l’erreur qu’on commet en faisant ce raisonnement est double.  On cherche à appliquer une loi économique dans un cas où les conditions qu’il faudrait pour rendre l’application possible, font défaut.  Et on fonde son raisonnement sur une affirmation, tandis que ce qu’on affirme est tout juste un des points qu’il s’agit de prouver.

La loi économique en question demande, pour pouvoir être appliquée, qu’il y ait unité monétaire entre le pays d’exportation des marchandises et celui de leur destination.  Or, à l’époque dont nous parlons, cette unité monétaire n’existait plus entre les Indes Britanniques et l’Angleterre.  C’est une distinction qui, il est vrai, n’a pas été faite par Ricardo et Cairnes, mais ces auteurs n’ont eu en vue que l’état de choses tel qu’il existait lorsqu’ils écrivaient, et à cette époque l’unité monétaire existait de fait, le lien qui maintenait un rapport fixe ou à peu près fixe entre l’or et l’argent n’ayant pas encore été rompu.

Et on dit que les prix de Londres démontrent que les principaux articles d’exportation des Indes Britanniques ont subi une forte dépréciation.  Oui, une baisse par rapport à l’or; il y a eu modification de la proportion d’échange entre ces marchandises et l’or.  Mais si c’est l’or qui a éprouvé le renchérissement, alors il n’y a pas eu de diminution de valeur des marchandises.  Or, il s’agit justement de savoir si c’est l’or qui a augmenté de valeur, ou bien si l’argent a perdu de la sienne.  Le terme de comparaison est donc sans signification.

Toutefois la loi économique susmentionnée nous met sur la bonne voie pour trouver la solution du problème qui nous occupe.  Elle nous apprend que lorsqu’il se produit une modification des conditions d’échange entre deux pays, les conditions de l’exportation de l’un de ces pays vers l’autre devenant moins favorables, cela se manifeste de deux manières : par la baisse des prix des articles d’exportation dans le pays d’exportation et par la diminution du mouvement commercial du pays avec l’étranger et spécialement du montant des importations de marchandises proportionnellement à celui des exportations.

Eh bien, voici à ce sujet un petit tableau qui contient, dans les deux premières colonnes, les chiffres de l’exportation et de l’importation de marchandises des Indes Britanniques pour la période de 1865-1866 à 1884-1885, tant par année que par époques quinquagénaires, et dans la troisième colonne le chiffre de proportion entre l’importation et l’exportation :

Années Montant de l’exportation des marchandises
(en millions de rupees)
Montant de l’importation des marchandises
(en millions de rupees)
Proportion de l’importation à l’exportation
(en %)
1865-66
1866-67
1867-68
1868-69
1869-70
655
416
509
531
525
2639 296
290
357
360
329
1632 45
69
70
68
63
62
1870-71
1871-72
1872-73
1873-74
1874-75
553
632
552
550
564
2851 345
321
319
338
362
1685 62
51
58
61
64
59
1875-76
1876-77
1877-78
1878-79
1879-80
581
610
652
609
672
3124 389
384
415
378
415
1968 67
61
64
62
61
63
1880-81
1881-82
1882-83
1883-84
1884-85
746
820
835
882
833
4116 531
491
521
553
557
2653 72
60
62
63
67
64

Il ressort clairement de ce tableau qu’il y a eu, il est vrai, une légère diminution du montant de l’importation proportionnellement à l’exportation, dans la période quinquagénaire de 1870-1871 à 1874-1875 en comparaison de celle de 1865-1866 à 1869-1870, mais déjà, vers la fin de l’époque 1870-1871 à 1874-1875, l’ancienne proportion était rétablie et depuis elle a même été plus favorable encore.  Et le mouvement commercial dans son ensemble a augmenté continuellement depuis 1872.

Maintenant considérons encore les chiffres de l’importation et du monnayage du métal argent aux Indes Britanniques dans la même période.

En voici les détails :

Années Importation d’argent
(en millions de rupies)
Monnayage d’argent
(en millions de rupies)
Proportion de l’importation et du monnayage à l’exportation des marchandises
(en %)
1865-66
1866-67
1867-68
1868-69
1869-70
186
69
55
86
73
469 146
61
43
42
75
367 15,8
1870-71
1871-72
1872-73
1873-74
1874-75
9
65
7
25
46
152 17
17
40
24
49
147 5,3
1875-76
1876-77
1877-78
1878-79
1879-80
15
72
146
39
79
350 25
62
162
72
103
424 12,4
1880-81
1881-82
1882-83
1883-84
1884-85
38
53
74
64
72
301 44
29
73
41
60
247 6,7

Ces chiffres demanderaient, sans aucun doute, une étude sérieuse pour qu’ils pussent servir à donner des éclaircissements tant soit peu exacts sur la situation économique du pays, et il y aurait, si l’on voulait en faire un pareil usage, bien des choses dont il faudrait tenir compte.  Mais en les prenant tels quels, ils démontrent tout de même que l’importation de l’argent aux Indes Britanniques et son monnayage sont loin d’avoir pris, toutes ces dernières années, des proportions extraordinaires.  Il en ressort plutôt − soit dit par parenthèse − que, bien certainement, à mesure que le développement de l’intérieur du pays continuera, il devra se trouver là encore une grande force d’absorption pour ce métal.

Cependant, si réellement il se fût produit une baisse de l’argent aux Indes Britanniques, cela n’aurait pu avoir lieu que par suite d’une importation surabondante de ce métal.

Donc, il appert que l’appréciation de ce qui s’est passé aux Indes Britanniques, suivant laquelle nous aurions affaire à une dépréciation du métal blanc et non pas à un renchérissement de l’or, est encore erronée.

Et revenons maintenant à l’histoire du marché monétaire.

Jamais ce marché ne s’est signalé par une abondance de capital disponible aussi grande et aussi constante que celle des dernières années.  Les taux de l’escompte ont rarement été plus bas et surtout ne se sont jamais maintenus aussi longtemps à un niveau aussi peu élevé.  Et partout les conversions facultatives de fonds d’État et autres valeurs ont été à l’ordre du jour.  Voilà ce qui s’est dit et ce qu’on a répété cent fois.  Et, certes, c’est un fait qui ne se conteste pas, mais il s’agit de l’apprécier à sa juste valeur.

Or, c’est la longue dépression commerciale et industrielle qui partout a fait affluer les capitaux au marché monétaire pour y chercher un emploi temporaire, ou encore pour s’y mettre en sûreté contre les pertes découlant de l’abaissement du prix des marchandises en se plaçant dans les fonds publics.

Cette abondance de capital disponible est donc la conséquence directe du renchérissement de l’or; le capital s’est détourné du commerce et de l’industrie et s’est réfugié à la Bourse.  En même temps il résulta de la marche des choses que les demandes de crédit aux banques diminuèrent.  Et c’est ainsi que la position des banques de circulation est devenue très forte et que le stock monétaire visible s’est assez sensiblement accru.

Cependant cette abondance du numéraire était fort relative seulement.  Et c’est surtout le cas pour ce qui concerne la monnaie d’or.  Car il y a lieu de faire ici une distinction.  Ainsi, il n’y a pas à nier que l’encaisse métallique de la Banque de France ne soit devenue très forte dans ces derniers temps.  Mais son encaisse en monnaie d’argent est sans aucune utilité pour les paiements internationaux, et elle ne saurait donc être considérée comme ayant la même signification que l’encaisse or.

Nous disons donc que l’abondance du numéraire aux banques − dans laquelle d’aucuns cependant ont cru trouver la preuve de ce qu’il n’y avait pas eu de raréfaction de l’or − n’était que relative.  On s’en est bien aperçu toutes les fois que le véritable état de choses se faisait jour en produisant des demandes du métal d’or pour l’exportation.

Pour se rendre compte de la situation, c’est surtout le marché de Londres qu’il faut observer.  Car, comme le disait dernièrement M. Raffalovich dans son Année économique [33] «le marché de Londres reste le premier marché du monde, et si l’on veut faire le bilan d’une année, il faut d’abord tourner les regards de ce côté».  Et j’ajoute qu’il faut agir de même, si l’on veut faire le bilan de la situation générale à un moment donné.

Eh bien, M. Giffen, dans une Étude sur l’état monétaire écrite en 1885 [34], a donné un résumé de ce qui s’est passé sur le marché de Londres dans toute la période du début de laquelle date le commencement de la contraction de l’or.  Dans ce résumé il fait ressortir que pendant toute la période dont il parle, de 1871 à 1885, il ne s’est pas passé une année sans que le taux de l’escompte ait monté temporairement dans une forte mesure.  Au début de la période, dit-il, au moment où les prix des marchandises étaient encore à leur maximum, mais lorsque la contraction de l’or commença (when the contraction of gold begins) le marché monétaire fut entièrement bouleversé.  Mais dans les années suivantes aussi, bien qu’alors la moyenne annuelle du taux de l’escompte fût moins élevée que dans les années précédentes, ce qui indique une plus grande abondance de capital, le marché continua d’être dérangé, et à chaque année il y eut au moins un mois où le taux fut très haut.  De 1875 à 1879 il y eut régulièrement une baisse de l’escompte jusqu’à 2 % et cependant les moyennes mensuelles maxima s’élevèrent à 4 ½, 4 ⅝, 4 ⅞, 5 ⅝ et 4 ½ %.  Auparavant lorsque l’escompte tombait à 2 %, les taux maxima aussi restaient peu élevés; et le nouvel état de choses ne peut être attribué, disait M. Giffen, qu’à des circonstances particulières.  Ces circonstances continuèrent encore à faire sentir leur influence, quoique à un moindre degré, pendant les années 1880-1885 aussi.  Tout le temps, lisons-nous, on resta sous l’influence de l’action de la contraction monétaire.

Cependant l’affluence de capital disponible au marché de Londres, comme ailleurs, exerça de plus en plus son empire sur l’état de choses, et il en est résulté, à la fin, cette véritable pléthore du marché monétaire qui a été à son maximum dans les années 1886 et 1887.

Mais qu’avons-nous vu depuis ?

De 1888 date une véritable réaction, qui s’est manifestée généralement dans toutes les branches du commerce et de l’industrie et qui a été en augmentant jusque vers la fin de 1889.  Elle a eu une double cause.  L’abaissement à peu près continu des prix des marchandises jusqu’en 1887 les avait enfin ramenés à un niveau qui maintenant s’accordait avec la nouvelle situation monétaire.  En même temps, la situation politique, qui, pendant de longues années avait contribué au découragement général, commençait à s’éclaircir.

Les affaires alors se ranimèrent, et elles semblèrent prendre enfin un nouvel élan.

Or, tout ce beau mouvement ne dura que bien peu de temps.  Bientôt la raréfaction de l’or vint de nouveau le contrarier.  Et nous venons de voir que l’escompte à Londres, alors qu’au mois de juillet dernier il était encore à 2 ½ %, a dû être élevé à 5 % dès le mois de septembre et à 6 % à la fin de l’année; et que, pendant plus de six semaines, il dut être maintenu à ce taux.

Quant à ces grandes fluctuations du taux de l’escompte à Londres, il faut toutefois aussi tenir compte de l’organisation toute spéciale du marché financier du pays et de la situation qui est faite par là à la Banque d’Angleterre.  Tout de même, les faits que je viens de rappeler sont d’une grande signification.

Ajoutons cependant encore que les demandes d’or pour le Brésil et la République Argentine, qui se sont produites dans les deux ou trois dernières années, ont contribué dans une certaine mesure à rendre récemment la situation du marché de Londres plus ou moins tendue.  Cependant − fait important à noter − il n’a été donné suite à ces demandes que dans des proportions minimes.

Mais, pendant longtemps, elles ont été une source de grandes inquiétudes, et elles le sont encore.  Les banquiers qui font les affaires de ces pays ont réussi jusqu’ici à empêcher que l’or ne fût exporté plus largement vers ces contrées, mais il reste à savoir s’il pourra en être ainsi à la longue.  En attendant, il a été fait par là un grand tort à l’état de choses dans ces pays mêmes, bien que − malheureusement − ce ne soit pas l’unique mal dont ils souffrent.  Cependant, ce n’est pas ce côté-là de la question que nous avons à examiner ici.  Mais je demande si sérieusement on peut nier que l’état monétaire du monde commercial se ressent d’une manière désastreuse de la raréfaction de l’or, et que cette raréfaction elle-même est un fait, quand on voit se passer de pareilles choses.

La grande leçon qu’il y a à tirer des événements financiers des derniers mois, est celle-ci : que le présent état monétaire de l’Europe ne comporte ni extension des affaires en Europe même, ni aucune opération à l’étranger qui puisse occasionner une exportation du métal monétaire.  Et certes on ne pourra prétendre que ce soit là une situation désirable et avantageuse.

Pour se convaincre qu’il en est bien ainsi, on n’a, du reste, qu’à parcourir les journaux financiers de Londres de tous ces derniers temps.  Il n’y a rien qui frappe à cette lecture comme cet éternel refrain d’une situation bonne quant à l’abondance du capital, mais tout de même pleine de dangers à cause des demandes d’or qui peuvent se produire d’un moment à l’autre.

Mais, dira-t-on peut-être, l’état de choses du marché de Londres ne se retrouve pas sur le continent, ou du moins on n’y retrouve pas une situation tendue à ce point.  Or, ce qu’il y a à répondre à cette observation, c’est que, en effet, on n’y retrouve pas le côté faible de la situation se manifestant sous les mêmes formes, mais qu’il n’en existe pas moins.  Les grandes banques continentales n’ont pas à lutter pour la préservation de leur encaisse or de la même façon que le fait la Banque d’Angleterre.  Toutefois elles ne s’en trouvent pas moins dans la nécessité de défendre cette encaisse rigoureusement et elles n’ont garde d’y manquer, mais elles le font à leur manière.  Voilà toute la différence.  Et les banques continentales ont eu bien raison aussi d’en agir ainsi, car par là elles n’ont réussi tout au plus qu’à ne pas laisser entamer leur position par les demandes d’or.  Que n’a-t-on pas dit de certains côtés au sujet de l’augmentation de l’encaisse or à la Banque de France en 1889, et de même de l’augmentation de ce métal en général dans les grandes banques dans ces dernières années !  Mais, en cette matière, un chiffre isolé est sans signification aucune, ou peu s’en faut.

Voyons : l’encaisse or de la Banque de France s’est accrue de janvier 1888 à janvier 1890 de 1100 à 1261 millions.  Voilà, certes, une belle augmentation.  Mais voici le total des chiffres qu’il eût fallu prendre en considération pour se rendre compte de la signification de cette augmentation.

  5 janvier 1888 2 janvier 1890
  Millions de francs Millions de francs
Encaisse or
Encaisse argent
Billets en circulation
Comptes courants
1.100
1.186
2.839
   532
1.261
1.242
3.155
  747
  % %
Proportion de la couverture métallique des engagements
Proportion de la couverture or
64,9
32,6
64,1
32,3

D’où il résulte qu’en janvier 1890, la position de la Banque n’était pas même tout à tait aussi forte que deux ans auparavant, et que la couverture or de ses engagements était toujours encore au-dessous d’un tiers.

Examinons de même la position de la Banque d’État de l’Allemagne au 31 décembre 1889, en la comparant à celle de deux ans auparavant.

  31 décembre 1887 31 décembre 1889
  Millions de marks Millions de marks
Encaisse or
Encaisse argent (estimation)
Billets en circulation
Comptes courants
   566
   200
1.010
   332
   534
   200
1.160
   342
  % %
Proportion de la couverture métallique des engagements
Proportion de la couverture or
57,1
42,2
48,7
35,4

Voilà donc où en était réduite au 31 décembre dernier l’encaisse or de ladite Banque.  Et cependant celle-ci aussi faisait un bel effet dans les tableaux qu’on présentait comme détruisant «la légende de la raréfaction de l’or».

Quant à moi je prétends, bien au contraire, que l’examen du marché monétaire, pourvu qu’on se rende bien compte de la signification des faits et des chiffres, mais quelle que soit du reste la façon dont on s’y prenne − et il y aurait bien des choses encore à ajouter à ce que j’en ai dit − fait ressortir clairement que la raréfaction de l’or n’est nullement une légende, mais un fait absolument vrai.

Et ici donc encore, je trouve la confirmation de mon assertion concernant la vraie cause de la modification de la proportion d’échange entre les deux métaux précieux.

Par conséquent, le problème dont nous avons à nous occuper maintenant se pose dans les termes suivants : Étant donné que le bouleversement de la situation monétaire qui est résulté des événements des quinze à vingt dernières années a causé le renchérissement de l’or, quels seront les avantages qu’on pourra espérer de l’adoption du bimétallisme ?

Nous n’avons plus à nous occuper à cette occasion des mérites du système, dont il a été parlé au commencement de cette étude.

Le rétablissement de l’unité monétaire dans le monde commercial, le fait de mieux assurer la stabilité de valeur de la monnaie et celui de donner une base plus solide à l’organisation monétaire de tous les pays, ne sont cependant pas choses indifférentes pour les divers intérêts particuliers; elles le sont tout aussi peu que pour les intérêts sociaux pris dans leur ensemble.  Mais il s’agit en ceci d’avantages tellement évidents, et tellement importants pour tous, qu’à notre point de vue actuel il n’y a vraiment plus à en parler.

Il serait peut-être permis de dire à leur égard que ce sont des avantages de premier ordre; et lors même qu’il se trouverait que le bimétallisme, tout en étant avantageux à de nombreux intérêts particuliers qui sont en cause, serait préjudiciable à d’autres, il y aurait à se demander si ces avantages de premier ordre ne priment pas à ce point toutes les autres considérations, qu’à eux seuls ils devraient suffire à faire trancher la question.

Continuons donc notre examen et tâchons de résoudre le problème indiqué.

Toutefois il se présente ici tout d’abord une difficulté, sur laquelle il faut s’expliquer.

L’influence que l’adoption du bimétallisme exercera sur la marche des choses, sera en partie indépendante du rapport à établir entre les deux métaux comme monnaie à cours légal.  Mais en partie aussi cette influence dépendra pour beaucoup de la décision à prendre à cet égard.

Or, si mon travail était simplement polémique, il serait peut-être politique de ne toucher à la question du rapport que le moins et le plus tard possible.  Je pourrais tâcher de convaincre en premier lieu mes adversaires en laissant à l’écart autant que possible cette question délicate.  Et nous ne nous en occuperions qu’en dernier lieu seulement.

Mais ici, il me semble que je dois procéder autrement et dire tout de suite mon opinion au sujet du rapport qu’il serait désirable d’adopter.

Aussi bien je n’ai aucune raison de ne pas agir ainsi, ayant une opinion très décidée à ce sujet.

Je suis, notamment, pleinement convaincu que l’entente internationale ne pourra avoir lieu que sur le pied du rapport de 1à 15 ½, l’ancien rapport légal de la France et de l’Union latine, ou encore de 1 à 16, le rapport légal américain.

Entre ces deux rapports il n’y a, à mon avis, pas de distinction fondamentale à faire.  Mais, dans la pratique, il vaudra certainement mieux de s’en tenir au 15 ½.  Il en résultera la nécessité de la refonte de la monnaie argent des États-Unis, mais celle-ci ne présentera que peu de difficultés.  Et dans le cas contraire, il y aurait à faire la refonte de la monnaie argent des pays de l’Union latine et de bon nombre d’autres pays encore, et ce serait une chose bien moins facile.  D’ailleurs, il serait plus logique de revenir au 15 ½ que de s’arrêter au 16.

Exiger, une fois le bimétallisme adopté en principe, que la France et les autres pays qui sont dans la même position fassent le sacrifice du 15 ½, ce serait leur imposer une perte des plus considérables.  Il est à craindre que ce serait une pierre d’achoppement pour l’accord à conclure et un obstacle vraiment insurmontable.  Et ce d’autant plus que nulle part, et surtout aux États-Unis de l’Amérique, on n’a abandonné l’espoir de voir disparaître, au moins pour une grande part, l’écart entre la proportion actuelle d’échange des deux métaux et l’ancien rapport, même sans convention bimétallique.  Du reste, il suffirait que les États-Unis se décidassent à brusquer les choses, pour que, d’un moment à l’autre, le métal blanc subît une forte hausse par rapport à l’or.

Toutefois, je désire ajouter au sujet du sacrifice pécuniaire que, s’il ne s’agissait que de cela dans la question du rapport légal à adopter, ce serait certainement une œuvre de bonne politique pour les gouvernements en cause de ne pas s’y refuser absolument et de tâcher de faire aboutir, le cas échéant, les négociations à une transaction.

Mais il y a de bien autres intérêts en jeu dans cette question.  Aussi, pour ma part, j’estime que le 15 ½ n’est pas uniquement le seul rapport sur lequel, selon toutes les probabilités, l’entente pourrait s’établir; mais, qu’avant tout, c’est le rapport qui devrait être adopté.  Les principales raisons qui plaident en sa faveur sont d’un ordre tout spécial et où la question des sacrifices pécuniaires n’a rien à voir.  Voici ce qui en est.

La proportion d’échange entre l’or et l’argent s’est modifiée, et en même temps celle de l’or par rapport aux autres marchandises.  La cause, c’est que les demandes de l’or ont augmenté tandis que l’offre n’augmentait pas, et même diminuait; on éprouva donc une contraction de la monnaie dans les pays à étalon d’or.  Cette contraction menace de plus de s’aggraver encore.  Et c’est pour empêcher cette aggravation de se produire − et pour rétablir l’unité monétaire dans le monde commercial, mais c’est là une considération dont nous n’avons pas à nous occuper ici − qu’il faudrait revenir à l’emploi de l’argent comme monnaie étalon simultanément avec l’or.  La demande du métal monétaire s’adresserait alors aux deux métaux précieux, et il en résulterait qu’elle serait moins forte par rapport à l’offre que ce n’est actuellement le cas, partout où il ne peut y être donné satisfaction qu’avec de l’or.

Toutefois la dite contraction monétaire dans les pays à étalon or a été jusqu’ici, quelque sensible qu’elle fût, beaucoup moins forte qu’elle ne le serait devenue si réellement on ne se fût servi comme monnaie à cours légal que de monnaie d’or.  Mais en adoptant l’étalon or, les divers gouvernements ont laissé subsister la monnaie argent qui était en circulation comme monnaie fiduciaire, à l’exception seulement du gouvernement allemand, qui cependant n’a pas achevé entièrement la démonétisation de l’argent.  Par conséquent, la circulation monétaire des pays à étalon or s’est trouvée augmentée de tout ce montant de monnaie argent, et ce, non pas à la valeur marchande actuelle du métal mais à sa valeur nominale, tout comme si l’ancien rapport de valeur n’eût pas été rompu.  Et aux États-Unis il a même été nouvellement frappé, depuis 1878, un montant considérable de monnaie d’argent, qui est entré dans la circulation de ce pays dans des conditions identiques.

Il y a eu en ceci pour les pays en cause, tout le temps que cet état de choses a duré − et il dure encore − une situation monétaire qui décidément est irrégulière et en même temps pleine de dangers.  Mais le monde commercial en général et la société tout entière en ont profité puisque, si dans ces pays on eût agi autrement, le renchérissement de l’or aurait pris des proportions bien plus grandes encore, et que la proportion d’échange entre les deux métaux aurait subi une modification beaucoup plus forte.

Que, grâce à une entente internationale, on adopte maintenant l’étalon bimétallique, et la situation se trouvera régularisée; le métal blanc se trouvant alors réhabilité et la monnaie d’argent redevenant véritablement monnaie étalon, tout comme l’or.  Oui, mais à une condition; c’est que l’ancien rapport légal soit aussi adopté de nouveau; car, s’il n’en est point ainsi, toute cette monnaie fiduciaire devra être soumise à une refonte, et cette mesure aurait deux conséquences : premièrement d’imposer aux pays en cause le sacrifice pécuniaire dont nous avons déjà parlé; secondement, et c’est là le point où j’en veux venir, de causer une nouvelle contraction de la circulation monétaire qui serait d’une très grande importance.

Qu’on en juge par les chiffres suivants [35] :

Aux États-Unis la frappe des standard-dollars avait atteint le 1er octobre 1889 la somme de
Ajouter pour le monnayage pendant six mois
$ 340.000.000

15.000.000

Total au 1er avril 1890

$ 355.000.000

On sait que le rapport légal aux États-Unis est de 1 ÷ 16.  Supposons maintenant que le rapport légal bimétallique soit fixé à 1 ÷ 20.  La refonte réduirait alors ce montant de 71 millions de dollars, c’est-à-dire qu’un vide de 368 millions de francs serait créé dans la circulation monétaire des États-Unis.

Nous n’avons pas pour ce qui regarde l’Europe des données aussi certaines que pour les États-Unis.  Mais d’après les calculs de M. le docteur Soetbeer et de M. Haupt, nous pouvons admettre qu’il doit y avoir actuellement en circulation un montant d’au moins 5 milliards de francs de métal argent en monnaie fiduciaire, montant en circulation en ce moment-ci encore à sa valeur nominale d’après le rapport de 1 à 15 ½.  Que la refonte s’en fasse sur le pied de 1 à 20, et c’est un vide de 1125 millions de francs qu’on crée du coup dans la circulation monétaire de l’Europe.

Les deux chiffres réunis font un total d’à peu près un milliard et demi.

Or, d’après les dernières évaluations de M. le docteur Soetbeer [36], la circulation monétaire de l’Europe, des États-Unis et de l’Australie doit s’élever actuellement à 17,4 milliards de fr. de monnaie d’or, et 10,5 milliards de fr. de monnaies d’argent, soit un total de 27,9 milliards de fr.

Il résulterait donc de la dite refonte une contraction de la circulation monétaire des pays sus-nommés de plus de 5 %, et encore n’ai-je tenu compte, pour la refonte, que de la monnaie d’argent proprement dite, non pas de la monnaie d’appoint.  Cependant il serait peu désirable que celle-ci ne subît point une refonte analogue.  Et en ce cas, le vide à créer dans la circulation monétaire par la refonte augmenterait de plus de la moitié.  Prenons encore un autre point de comparaison :

La production annuelle de l’or est actuellement − toujours d’après les dernières statistiques de M. Soetbeer − de
dont à déduire pour l’emploi industriel
fr. 640.000.000

270.000.000

Reste

fr. 270.000.000
La production de l’argent est, à sa valeur marchande actuelle, de
dont à déduire pour l’emploi industriel
fr. 530.000.000
70.000.000

Reste

fr. 460.000.000

Production de l’or et de l’argent ensemble, montant net

fr. 730.000.000

Pour combler le dit vide il faudrait donc le total de cette production pendant deux ans, et sans que pendant cette période ni la circulation du monde entier, ni les thésaurisations augmentassent d’un centime; et la production de trois ans, si la monnaie d’appoint subissait aussi la refonte.

Vouloir inaugurer d’une manière pareille les mesures à prendre pour remédier à la contraction monétaire dont le monde commercial a souffert pendant plus de quinze ans, ce serait en vérité le comble de l’absurde.

La perte pécuniaire, c’est-à-dire la perte de capital qu’on imposerait de cette manière aux pays en cause ne serait, je le répète, que le moindre des maux que cela causerait.  Mais il en résulterait de nouveau une perturbation des prix, une baisse générale qui surpasserait peut-être celle à laquelle nous avons assisté déjà, et qui serait d’autant plus pénible à supporter qu’elle se produirait dans un laps de temps beaucoup plus court.

Il ne pourrait y avoir qu’un seul remède au bouleversement commercial et social qu’on créerait de la sorte.  Ce serait que non seulement toute exportation d’argent et d’or vers les pays de l’Orient et en général vers les pays qui actuellement ont l’étalon argent, fût interrompue pendant ces deux ou trois ans, mais qu’encore ces pays mêmes se missent à exporter de l’or et de l’argent vers l’Europe et les États-Unis par centaines de millions.  Or, ceci encore n’est guère probable.  Et cela aurait lieu, qu’il en résulterait aussi une grande perturbation des prix dans ces contrées.  Donc, à mesure que le bouleversement général diminuerait en importance en Europe et aux États-Unis, il s’étendrait au contraire à d’autres pays.

À tout ceci il n’y a qu’une seule conclusion.  C’est que l’adoption du système bimétallique, sur le pied d’un rapport de 1 à 20, doit être considérée réellement comme une impossibilité.

Il faudra absolument revenir au rapport de 1 à 15 ½ ou au moins à un rapport qui ne s’éloigne pas sensiblement de celui-ci.

Je me permets du reste d’appeler tout spécialement l’attention sur les considérations que je viens de faire valoir en faveur du rétablissement de l’ancien rapport légal français.  Car il me semble que, même parmi les bimétallistes, on ne se rend pas toujours suffisamment compte de la très grande importance de ce point capital.

Examinons toutefois aussi les raisons alléguées à l’appui de l’adoption d’un autre rapport.  Ou plutôt voyons quelles sont les objections qu’on soulève tout particulièrement contre le rapport de 1 à 15 ½.

Nous ne pouvons mieux faire que de suivre à cet égard la deuxième partie du Final Report de la commission anglaise, le rapport spécial des membres de cette commission qui se déclarèrent opposés à l’adoption du système bimétallique et surtout au rétablissement dudit rapport.

La première objection que nous trouvons mentionnée, c’est que, si les événements monétaires des vingt dernières années ont causé un renchérissement de l’or qui a produit une baisse générale des prix ou qui s’est manifesté ainsi, le résultat d’un retour au rapport de 1 à 15 ½ devrait être un mouvement opposé.  Il s’ensuivrait donc une hausse générale et, en vertu d’une mesure législative, la portée de tous les contrats entre débiteurs et créanciers, comme celle de tous les contrats commerciaux, se trouverait modifiée.  La hausse des prix pourrait être sensible et engendrer une crise commerciale, et elle pourrait être surtout préjudiciable aux ouvriers, les salaires ne suivant pas toujours le mouvement des prix.  Mais, en tout cas, est-il dit encore, la mesure serait injuste.

Elle ne porterait pas remède aux pertes subies précédemment, mais en causerait de nouvelles, et si l’on ne peut guère se soustraire à des pertes infligées par les événements où l’action de l’État est sans influence, c’est une autre chose d’en endurer par suite de son intervention.  En outre, cette intervention serait doublement condamnable, parce qu’il ne faut toucher à l’organisation monétaire que dans les cas extrêmes, et non certainement pour provoquer une hausse artificielle des prix.

L’objection de la commission anglaise est donc fondée sur deux assertions.  L’adoption du bimétallisme avec le rapport de 1 à 15 ½ provoquerait une hausse des prix, et c’est bien à cette fin qu’elle serait réclamée.  Et il s’agirait d’une intervention de l’État dans un ordre de choses où jusqu’ici son action ne se serait point fait sentir.

Quant à ce premier point, nous avons déjà vu que M. Giffen a soulevé la même objection ou, du moins, que lui aussi prévoit une hausse des prix comme conséquence de l’adoption du bimétallisme.  Et le Times, s’associant dans un article «éditorial» en date du 4 janvier 1890 à cette manière de voir, disait que c’est bien là ce qui au fond est le véritable but des bimétallistes.  Au Congrès de Paris, M. Levasseur disait de même que si encore la réunion des deux métaux précieux dans le rapport de 1 à 15 ½ pour ne faire qu’une masse, qu’un seul stock monétaire, pouvait se faire lentement, il n’aurait pas la même objection à opposer au changement qui en résulterait que dans le cas contraire; mais lui aussi, il s’attendait à ce que pareille mesure causât un brusque et important changement, l’argent réapparaissant alors en maître sur la scène comme par un coup de théâtre [37].

Eh bien, je viens de démontrer que ces pronostics et ces craintes ne sont pas fondés; que, bien au contraire, pour laisser autant que possible les choses en l’état, c’est le bimétallisme au rapport de 1 à 15 ½ qu’il nous faut.  Aussi bien ce que les partisans du système veulent obtenir par là, ce n’est nullement un nouveau bouleversement commercial et économique, mais seulement qu’il soit mis fin au renchérissement de l’or et à tout le mal qu’il occasionne.

Et d’où proviendrait donc cette brusque hausse de tous les prix qu’on redoute ?  En Europe et aux États-Unis la monnaie d’argent fait toujours encore partie de la circulation monétaire dans le rapport de 1 à 15 ½ ou de 1 à 16.  Et, comme je l’ai dit plus haut, l’expérience du passé nous apprend que l’exportation des métaux précieux vers l’Orient peut, sous l’influence de circonstances exceptionnelles, se ralentir pendant un certain temps; elle pourra peut-être cesser tout à fait pour un moment; mais jamais on n’aura à s’attendre qu’au contraire ces pays-là exportent eux-mêmes le métal monétaire.  Enfin, de stock du métal blanc non monnayé, qui attendrait un moment propice pour se déverser sur l’Europe − je m’en rapporte encore une fois au docteur Soetbeer − il n’y en a pas.

Maintenant n’y aurait-il pas du tout de hausse des prix à prévoir ?  J’estime que ce serait trop dire.  Un certain mouvement de relèvement des prix en général serait tout à fait probable, ne fût-ce que par l’effet moral de la délivrance de la situation actuelle, qui toutes ces dernières années a pesé comme un cauchemar sur le monde commercial.  Le commerce et l’industrie ne se sentant plus retenus par le frein de l’état monétaire prendraient donc un nouvel essor, et vraisemblablement cela ne se ferait pas sans quelque amélioration des prix.  Mais il n’y aurait rien d’inquiétant à ce mouvement.  Ce serait uniquement la saine et vigoureuse reprise des affaires que pendant tant d’années on a souhaité partout se voir produire, et dont les ouvriers seraient les premiers à profiter.

«Je suis quelque peu surpris que des économistes gémissent de l’abaissement des prix en général».  Ainsi s’exprimait encore M. Levasseur au Congrès de Paris [38].  L’effort des hommes dans la production, disait-il, n’a-t-il donc pas pour objet l’abondance et le bon marché de la richesse ?

Certes, l’abondance des richesses et leur bon marché, voilà qui est et qui doit être le desideratum universel.  Mais qui ne sait qu’abondance et bon marché ne sont pas synonymes d’abaissement des prix !

L’abaissement des prix, qui a eu lieu en suite des événements monétaires des vingt dernières années, a été tout ce qu’il y a de plus préjudiciable au développement de la production, et les bas prix qu’il nous a procurés ont été les prix d’un état de misère et de souffrances; de souffrances surtout pour les ouvriers auxquels la réduction des salaires et la diminution du travail firent un tort immense.

Qu’à cet abaissement des prix il soit mis fin, on peut être sûr qu’en général on ne s’en plaindra pas, et la société tout entière en profitera largement.

Mais la hausse factice et artificielle, il n’y a aucune raison pour qu’elle se produise.  Cependant nous ne contesterons point qu’il y ait un plus grand danger pour que le mouvement commercial et industriel soit poussé outre mesure et donne lieu à des spéculations exagérées lorsque les affaires sont actives, que quand tout languit et que le commerce et l’industrie sont sous l’influence d’une dépression générale.  Mais faut-il donc empêcher le bien parce qu’il peut en sortir du mal ?  Et en outre, une période de dépression comme nous l’avons connue en ces derniers temps est bien plus nuisible encore que la pire de ces crises qu’on redoute si fort.  D’ailleurs, ladite période de dépression a tout aussi bien engendré des crises commerciales que ne pourrait le faire une activité trop grande dans les affaires.  Les crises occasionnées par la dépression ont seulement eu un autre aspect, mais il y en a eu tout de même.  Ou n’est-ce pas en crises que se sont terminées les spéculations sur les métaux, que nous avons connues ces dernières années ?  Or, c’est bien dans cette dépression même, dans cet abaissement continu des prix, qu’il faut chercher l’origine de ces spéculations.  On a voulu réagir contre la baisse et forcer une hausse, cette fois bien réellement artificielle, et on a bouleversé le marché, tout comme une autre fois on le ferait en exagérant simplement un mouvement naturel de hausse.

Mais il s’agirait − disait encore la commission anglaise − d’une intervention de l’État dans un ordre de choses où jusqu’ici son action ne se fît pas sentir.

C’est là, me semble-t-il, une argumentation dont les prémisses ne sont pas justes.  La situation monétaire d’un pays dépend infailliblement, jusqu’à un certain point, de la législation à ce sujet.  Et le législateur peut ne pas pécher seulement par son action, il peut tout aussi bien le faire par inaction.  Que le gouvernement anglais plaide quand même les circonstances atténuantes parce que ce n’est pas lui qui a pris l’initiative des mesures législatives dont l’état de choses actuel se ressent, passe encore, mais ce ne saurait être une raison pour continuer à ne rien faire.  Maintenant déjà il y a une lourde responsabilité qui pèse sur l’Angleterre, puisque c’est elle surtout qui, en refusant en 1881 de se rallier aux propositions de la France et des États-Unis, en rendit l’exécution impossible.  Et combien il eût été plus facile alors que maintenant d’adopter le bimétallisme; combien les inconvénients qui sont inhérents à tout changement de système monétaire se seraient fait sentir à un moindre degré; que de maux et de misères aussi on eût empêchés !  Mais ce sont d’inutiles regrets.  Ce qui importe à présent, c’est de sortir enfin de l’inaction.  Les conséquences de l’abstention du gouvernement anglais à s’associer aux autres États pour résoudre le problème monétaire se sont malheureusement fait sentir fort rigoureusement.  Qu’il agisse ou qu’il n’agisse pas, sa part de responsabilité pour la situation qui en dépend est égale.  Voilà la position.

Une autre objection qui est soulevée par la commission anglaise contre le rapport bimétallique de 1 à 15 ½, c’est qu’il en résulterait un redoublement de difficultés pour la mise en pratique du système.  Il faudrait craindre, dit-on, que ce soit une raison de plus pour d’aucuns à accorder, malgré le régime bimétallique, une préférence à l’or et de thésauriser ce métal.  En outre, le danger de voir l’accord international se rompre à un moment donné se trouverait augmenté.

En ceci il est clair que nous avons affaire à des personnes qui ne sont pas convaincues de la justesse de la théorie du système.  Mais peut-être bien y a-t-il autre chose aussi.  Dans les pays de l’Union latine, en Hollande, etc., on se fait facilement à l’idée que quatre pièces de 5 francs, par exemple, auraient réellement de nouveau la même valeur que la pièce d’or de 20 francs.  Mais en Angleterre, la génération présente ne connaît pas par la pratique le régime du double étalon.  De là une certaine hésitation à se bien représenter ce qu’il serait dans la pratique.  Il est possible qu’en effet cette disposition d’esprit continuât encore dans les premiers temps que le bimétallisme aurait été adopté.  Mais nul doute que cela ne passât bientôt, et l’influence qui pourrait en résulter pour l’état de choses ne saurait être qu’extrêmement limitée.

L’Angleterre − lisons-nous encore − est en possession de nombreuses créances payables en or, et toute mesure qui diminuerait le pouvoir d’achat de ce métal porterait préjudice au pays.

J’avoue que c’est là un argument contre lequel il n’y a rien à dire.  Si les intérêts dont il est question ici devaient primer tous les autres intérêts anglais, on aurait certainement raison de s’opposer à tout ce qui empêcherait la raréfaction de l’or de faire de nouveaux progrès, quand bien même ce serait une politique plus intéressée que juste qu’on suivrait en ce cas.  Mais je doute que la majorité des Anglais ne trouvât pas à redire qu’on fît primer les dits intérêts.  Ce seraient en premier lieu les intérêts commerciaux du pays qu’on sacrifierait à ceux de la classe des rentiers, en agissant de cette façon.  Secondement, il y a dans le pays même bon nombre de débiteurs à côte des créanciers, et ils ne méritent certainement pas moins d’égards.  En un mot, on comprendrait que le Stock Exchange de Londres attachât de l’importance audit argument; mais il serait inconcevable que le gouvernement le fît valoir.

Après les créanciers anglais, ce sont les propriétaires des mines d’or de l’Australie et des autres colonies qui ont leur part dans la sollicitude des signataires de la seconde partie du Final Report.

C’est une chose curieuse de rencontrer ici un pareil argument, alors qu’en Angleterre on se complaît si souvent à accuser les bimétallistes de protectionnisme − eux qui pourtant ne cherchent qu’à éliminer les entraves que le commerce international trouve dans l’état monétaire actuel − parce qu’ils sont censés ou réputés défendre les intérêts des propriétaires des mines d’argent.  Que de fois n’a-t-on fait ce reproche aux Américains !  Au Congres monétaire de Paris, aussi, cette assimilation des bimétallistes et des protectionnistes fut un thème favori de leurs détracteurs.  Or, il est indéniable que dans le dit Rapport anglais c’est bien l’argument protectionniste qu’on retrouve.

Mais, disons-le à cette occasion, rien n’est moins juste que cette accusation de protectionnisme à l’adresse des bimétallistes comme tels.  Ils réclament qu’on rende au métal blanc son ancienne place comme métal monétaire, parce qu’il y va de l’intérêt public; et c’est là leur seul crime.  Il n’y a pas plus de protectionnisme en faveur du métal blanc à désirer sa réhabilitation, qu’il n’y en a en général à s’opposer à ce désir en faveur de l’or.

Que toutefois on trouve aux États-Unis des partisans du bimétallisme, qui s’y sont ralliés parce qu’ils le trouvent favorable à leurs intérêts particuliers, c’est possible, ou plutôt on sait qu’il en est ainsi.  Encore n’y a-t-il pas là une raison de douter de la sincérité des bimétallistes américains en général.

En dernier lieu la commission anglaise, par rapport à la question du 15 ½, s’occupe des différents intérêts en cause aux Indes Britanniques

Or, il n’y a pas à dire, c’est là en effet qu’est le côté faible de la situation en vue du rétablissement de l’ancien rapport de l’or et de l’argent.  Les cours du change entre l’Angleterre et les Indes Britanniques en seront profondément touchés, et il en résultera une modification sensible des prix aux Indes.

Mais quels que soient les préjudices qui seront portés par là à de nombreux intérêts particuliers, il y aura aussi des compensations non moins importantes.  Tout d’abord les finances publiques y trouveront un immense avantage, et il y aura là déjà un bénéfice pour toute la population.  Puis, pour peu que le gouvernement profite tout de suite du nouvel état de choses pour entreprendre sur une large échelle des travaux d’utilité publique avec des capitaux empruntés à cette fin en Angleterre, il pourra neutraliser de cette façon, dans une forte mesure, les conséquences désavantageuses du revirement que subira la situation qui est faite au pays par l’état de choses actuel.

Il me reste à rappeler, au sujet de la question du 15 ½, une considération spéciale, qui a bien aussi son importance.

C’est que la proportion d’échange des deux métaux, antérieurement aux événements de 1870 et des années suivantes, n’avait varié pendant plus de deux siècles que dans des limites passablement restreintes.  Depuis la moitié du XVIIe siècle jusqu’à 1870 le rapport s’est soutenu entre environ 1 à 14 ½ et 1 à 15 ¾.  Et cependant que de modifications en ce long espace de temps, tant dans les mouvements de la production des deux métaux, que dans les différentes législations monétaires !  Mais après 1870 cette stabilité relative du rapport fit place à de violentes fluctuations et, au bout du compte, à une très forte dépréciation de l’argent en comparaison de l’or.  En vain en chercherait-on la cause dans les mouvements de la production de cette dernière époque.  On peut dire, au contraire, en négligeant les détails des événements, que ce fut uniquement le résultat de l’illusion que l’Europe se fit de pouvoir se passer du métal blanc comme monnaie proprement dite, l’or seul lui suffisant.

Or, que maintenant l’on revienne par l’adoption du bimétallisme à l’emploi simultané des deux métaux; ce sera, pour ainsi dire, reconnaître que l’on s’est trompé.

Maïs si alors on est conséquent, il faudra revenir aussi à l’ancien rapport.  Substituer à celui-ci le rapport de valeur qui est résulté de l’erreur qu’on commît, ce serait presque y persister au lieu d’y remédier.

En traitant de la question du 15 ½, j’ai déjà parlé en même temps des résultats à attendre de l’adoption du bimétallisme.  Cependant ce sujet est d’une trop grande importance pour que je puisse m’abstenir d’en faire encore l’objet de quelques observations plus spéciales.  Mais désirant éviter autant que possible de tomber dans des répétitions, je me dois d’être bref.

Le mal dont on a souffert en Europe et aux États-Unis, ou plutôt dans tous les pays à étalon or, depuis bientôt vingt ans, c’est, comme je l’ai exposé longuement plus haut, la raréfaction de l’or.

Il y a toutefois une parenthèse à ouvrir ici.  Je tiens notamment à constater qu’en m’exprimant ainsi, je ne veux pas dire que ce soit le seul mal dont la situation économique se soit ressentie pendant cette période.  Ainsi, il y a eu encore l’inquiétude au sujet de la situation politique qui, toutes ces dernières années, a exercé, tantôt plus, tantôt moins, une influence désavantageuse sur les affaires et sur l’esprit d’entreprise.  Il y a eu de plus les dépenses militaires qui, allant toujours en augmentant et demandant de très importants sacrifices tant en argent qu’en force productrice humaine, ont pesé lourdement sur la production générale.  Et c’est bien dans ces causes-là qu’il faut chercher, au moins en partie, l’explication de ce que le malaise général a été beaucoup plus sensible encore en Europe que partout ailleurs,

Il y a eu aussi d’autres faits économiques qui furent préjudiciables à un certain nombre d’intérêts particuliers, quand bien même ils étaient avantageux au point de vue des intérêts généraux.  Ainsi il est indubitable que la baisse des blés, qui est résultée de l’extension des voies de transport et d’autres événements de même nature, a infligé des pertes sensibles aux agriculteurs en Europe, pertes compensées et plus que compensées par la plus grande abondance et le bon marché des blés, pour ce qui regarde les intérêts de la population en général, mais qui, tout de même, n’ont pas frappé uniquement les parties directement en cause mais d’autres encore, en conséquence de la solidarité des intérêts économiques.

Mais en outre de ces divers faits, qui ont contribué au malaise et à la dépression générale en beaucoup de pays, sans que cependant ils aient exercé la même influence partout, il y a eu le mal que nous indiquions, dont le monde économique tout entier a pâti : la raréfaction de la monnaie dans les pays à étalon or.

C’est de deux manières que cette raréfaction de la monnaie a influé défavorablement sur la marche des choses : par la baisse des prix et par l’altération des contrats financiers.

Il y a deux points à distinguer au sujet de cet abaissement des prix, qui est le résultat de la raréfaction de la monnaie.

Rappelons d’abord le fait bien connu que, autant il est vrai qu’à la longue l’influence de l’état monétaire s’exerce sur tous les prix également, autant il est certain que la modification de cet état n’influe sur les prix que graduellement.  Il suit de là que cette modification est en elle-même un élément d’incertitude dans les affaires, et rien que par là elle leur est déjà plus ou moins nuisible.

Secondement il y a ceci : lors même que l’abaissement des prix qui résulte de la raréfaction de la monnaie n’est qu’apparent, en ce sens qu’il n’y a en réalité qu’une modification de la proportion d’échange entre la marchandise dont le prix s’est abaissé et la monnaie, et non pas entre celle-ci et les autres marchandises, l’effet que cette baisse produit aux yeux de celui qui en subit les conséquences est le même que s’il en eût été autrement.  Et il s’en suit que c’est toujours une cause de découragement dans les affaires.  Mais ce n’est pas tout.  Pour le fabricant et le commerçant l’abaissement des prix, même lorsqu’il se présente dans les dites conditions, sera la plupart du temps une cause de pertes très réelles aussi.  La marchandise est pour eux, au moment de sa réalisation, le produit d’un grand nombre de déboursés antérieurs; et pour rentrer dans leurs fonds il leur faut réaliser, non pas un montant qui ait à ce moment-là le même pouvoir d’achat que ne l’avait la somme déboursée au moment du déboursement, mais un montant absolument égal.  Et ainsi surtout en sera-t-il, si le capital nécessaire aux déboursements a été obtenu par des opérations de crédit.  Si encore ce n’eût été que son propre capital dont le fabricant ou le commerçant se fût servi, il n’eût essuyé qu’une perte nominale sur ce capital, encore qu’il eût pu y échapper en n’entamant point de pareilles opérations.  Mais lorsque les affaires se font à l’aide d’un capital emprunté, sous quelle forme que ce soit, c’est tout autre chose.  L’emprunteur doit supporter en ce cas, en outre des pertes que le mouvement inégal de l’abaissement des prix lui infligera peut-être, toute la perte du renchérissement du métal monétaire sur le montant de sa dette.

Or, si l’on se rend bien compte des formes multiples sous lesquelles ces emprunts se font dans le commerce et l’industrie, on trouvera que c’est à un montant énorme que le total doit s’élever.  Il y a d’abord les opérations de crédit proprement dites.  Et de plus il y a les emprunts déguisés qui sont compris dans toutes les transactions qui ne se font pas strictement au comptant.  Puis, pour l’industrie il y a encore ceci, que très souvent le capital fixe de l’entreprise n’a été obtenu que par un emprunt quelconque.  Rien qu’à faire l’addition des sommes empruntées par les Sociétés anonymes qui s’occupent d’industrie ou de commerce, les debentures et obligations de toutes sortes avec lesquels il faut compter ici, c’est un total vraiment colossal auquel on parviendra.  Et que d’emprunts essentiellement pareils, qui ont été faits par des particuliers !

Par conséquent, la raréfaction de l’or ne peut pas ne pas avoir été un événement vraiment désastreux pour le commerce et l’industrie.  Et il est tout naturel qu’il se soit passé, ce qu’on a observé partout, un véritable ralentissement du mouvement commercial et industriel.

Donc c’est en premier lieu la production générale qui en a souffert.  Et c’est ce qui explique que pendant toute la période de la raréfaction de l’or les prix ont bien été bas, mais que tout de même ce n’a point été une période de véritable abondance.

Deuxièmement, c’est surtout sur la classe ouvrière que l’état de choses a pesé lourdement, parce que pour elle le resserrement des affaires signifiait diminution de travail et abaissement des salaires.  Cependant ce ne sont pas seulement les ouvriers proprement dits qui subirent ainsi les conséquences de la situation monétaire.  Il ressort clairement de ce que je viens de dire que la classe industrielle et commerciale tout entière en a supporté les charges.

Mais ce qu’il faut bien observer encore en tout ceci, c’est qu’il n’y est pas question de pertes essuyées par les uns et dont, en revanche, d’autres profitèrent; ou du moins si tel a été le cas en partie, ce n’est pas là ce qui caractérise ce qui se passa de cette manière.  C’est le ralentissement du mouvement commercial et industriel et le resserrement de la production qui furent le principal résultat auquel nous avons affaire ici.  Il est tout clair qu’il a dû s’ensuivre une diminution de la prospérité et du bien-être général.

Quant à l’altération des contrats financiers qui résulta de la raréfaction de l’or, c’est au contraire avant tout un transfert de richesses qu’elle occasionna.  La perte des débiteurs se changeait en gain pour les créanciers.  Cependant ce qui se passa là encore ne fut pas sans signification au point de vue des intérêts généraux.  Car les créanciers, ce sont pour la plupart les rentiers et les grands capitalistes.  Les débiteurs, au contraire, ce sont les travailleurs de toute espèce.  Et quelle que soit l’utilité du capital dans la société, et bien qu’il faille, sans aucun doute, respecter le capital individuel comme une des bases de la société, il n’est certes pas de l’intérêt public, aussi peu qu’il est juste, que le capital soit avantagé indirectement au détriment du travail.

Il y a du reste deux cas spéciaux qui attirent ici notre attention, notamment les contrats de fermage et les dettes publiques.

La raréfaction de la monnaie augmente le bail du fermier au profit du propriétaire.  C’est dans ce fait qu’on trouve aussi en partie l’explication de ce que la classe des agriculteurs a été si particulièrement affectée par la situation monétaire des derniers temps.

Et quant à la question de la dette publique, il suffira, pour se pénétrer de sa signification, de se rappeler la place considérable que le service de la dette prend dans les dépenses publiques de presque tous les pays, et la grande importance de ces dépenses par rapport à la répartition du produit net de la production annuelle parmi la population.

Cependant, dans toute cette question des contrats financiers, il y a une considération qui doit nous occuper bien plus encore que celle des différents intérêts qui sont en cause.  Il y a notamment à demander, avant tout, ce qu’exige la justice.

En ceci je suis parfaitement du même avis que M. Levasseur, lorsque, au Congrès de Paris, il disait ne pouvoir admettre qu’on eût recours au bimétallisme comme à un moyen de produire un allégement des dettes publiques [39].  Mais j’ai hâte d’ajouter que, autant que je sache, jamais pareil désir n’a été exprimé par un bimétalliste.

Ce que les bimétallistes demandent seulement, c’est qu’on mette fin à un état monétaire qui augmente d’une manière déguisée les charges de ces dettes.  Et s’il n’est que juste que l’État − ainsi que le disait encore M. Levasseur − ne doit pas aspirer à un résultat qui ruinerait ses créanciers, il n’est pas moins juste que l’État ne doit pas souffrir la continuation d’un régime monétaire qui ruine les contribuables, au bénéfice de ses rentiers.

Cependant, disait aussi M. Levasseur, puisque l’idéal, qui serait un étalon d’une valeur absolument invariable, ne saurait être réalisé, souffrons que l’étalon varie suivant les lois naturelles de l’échange; mais ne conseillons pas à l’État de jeter son épée dans un des plateaux de la balance.  Et de même M. F. Passy, en parlant des rapports entre les créanciers et les débiteurs, disait : «La loi n’a point à favoriser les uns ou les autres; elle doit faire respecter les conventions et tenir la balance égale entre tous.» [40]

Eh bien, je me demande une chose, à savoir comment M. Levasseur et M. F. Passy, en se faisant une arme de pareils arguments contre le bimétallisme, approuvent tout de même que le gouvernement français ait suspendu la frappe de l’argent.  Est-ce que, en agissant ainsi, il ne jeta pas son épée dans un des plateaux de la balance ?

Il me semble que très certainement il le fit, et j’ai déjà dit plus haut que, prenant alors cette mesure, il fit bien.  Mais que maintenant il continue de faire ce qu’il fit alors, c’est-à-dire à agir selon que les circonstances démontrent qu’il est nécessaire de le faire !  C’est pourtant là, en vérité, à quoi revient ce que demandent les bimétallistes.

Ils tiennent haut le drapeau de la justice, non moins que qui que ce soit.  Mais ils ne trouvent pas qu’il soit contraire à la justice qu’un gouvernement revienne sur une mesure, quand celle-ci ne répond plus à ce qu’on est en droit d’en attendre.

Or, dans le cas présent, les bimétallistes disent que l’exclusion du métal blanc comme monnaie réelle à côté de l’or et sur un pied de parfaite égalité monétaire, fait grandement tort à un grand nombre d’intérêts individuels, comme à la prospérité publique prise dans son ensemble.  Et par conséquent ils réclament la réhabilitation du dit métal.

Mais ici se présente une autre question.  L’adoption du bimétallisme remettrait-elle toutes choses dans l’état ou elles étaient avant les derniers événements monétaires ?

De ce que j’ai dit précédemment, il ressort que, pour moi, j’estime qu’il n’en sera point ainsi.

Le bimétallisme mettra un terme à la raréfaction de l’or, et par là il remédiera à l’état actuel des choses.  Il pourra produire en outre une certaine réaction, qui dépendra cependant beaucoup des circonstances du moment.  Mais il n’y a aucune raison pour s’attendre à ce qu’il en résulte un revirement complet des prix et tout ce que cela entraînerait.

Et il n’en serait pas ainsi, que certainement il n’y aura rien à regretter.  Car, comme le dit le rapport de la commission anglaise, ce ne serait pas une réparation du mal qui a été fait − ou, du moins ce ne le serait que très partiellement; mais ce serait surtout une source de maux nouveaux.

Toutefois, y eût-il à craindre qu’une forte réaction se fît jour, que ce ne serait pas encore une raison pour renoncer au bimétallisme.  Ce qui est le principal, c’est que la situation actuelle ne se prolonge pas.  Car, autant qu’elle durera, ce sera la continuation et, par conséquent, l’aggravation de tous les maux qu’elle a engendrés, de tous les torts qu’elle a produits, de toutes les misères qu’elle a causées.  Et − il faut toujours y revenir − ce sera aussi le maintien du dualisme monétaire qui en lui-même est un mal bien réel et un sérieux obstacle au progrès économique et social.

Retour

LE  MODE  D’APPLICATION  DU  SYSTÈME  BIMÉTALLIQUE

Je viens maintenant à la proposition de M. Cernuschi concernant le mode d’application du système bimétallique.

Elle revient à ceci; que l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis et la France adoptent simultanément un seul et même système monétaire, dont l’unité serait :

Le Juste en argent au poids et à la finesse de la pièce de 5 francs;

Le Juste en or au poids et à la finesse d’un dollar d’or des États-Unis.

La première question à laquelle nous avons affaire ici, est celle du rapport qui serait établi de cette manière entre les deux métaux.

Or le poids droit de la pièce de 5 francs d’argent étant de 25 grammes au titre de 0,900, et celui du dollar d’or de 1,6718 au même titre, le rapport entre l’or et l’argent serait de 1 à 14,9538.

La différence de l’ancien rapport légal français ne serait donc pas bien considérable.  Toutefois l’écart ne serait pas entièrement sans importance et il ne serait aucunement motivé.

Qu’en adoptant le bimétallisme on revienne au 15 ½ du régime monétaire de la France et de l’Union latine, même ceux qui ne l’approuveraient pas devront reconnaître qu’il y a là un système.  Et de même ce serait encore agir systématiquement que de s’en tenir, quand l’accord serait conclu, au rapport des deux métaux qui existerait à cette époque sur le marché libre, ou bien à la moyenne de ce rapport pendant une certaine période.

Mais quelle raison y aurait-il à prendre pour base du système monétaire bimétallique le rapport de valeur qui existe tout à fait accidentellement entre la pièce française de 5 francs et le dollar d’or américain ?  Évidemment aucune autre que celle d’emprunter l’unité monétaire en partie à la France et en partie aux États-Unis.

On pourrait tout aussi bien adopter comme unité monétaire le Juste en or, au poids et à la finesse de la pièce de 5 francs d’or, et le Juste en argent, au poids et à la finesse d’un dollar d’argent des États-Unis.  Et même ceci serait certainement préférable à plusieurs égards.  Il en résulterait un rapport de 1 à 16,57, ce qui donnerait une satisfaction partielle à ceux qui voudraient une moyenne entre l’ancien rapport légal français et le rapport des derniers temps sur le marché libre.

Pour ma part, cependant, je ne vois pas la nécessité de faire une concession pareille aux antagonistes du 15 ½; et j’ai déjà exposé pourquoi il ne serait réellement pas désirable de s’écarter dans cette direction, aussi peu que ce fût, dudit rapport.

Mais je trouve qu’un écart dans la direction opposée serait tout aussi mauvais et à quelques égards, je l’avoue, pire encore.

Ce serait donner une plus-value au métal blanc, qui n’aurait vraiment aucune raison d’être.

Mais il y a bien plus encore que la question du rapport dans la proposition de M. Cernuschi.

Si l’union monétaire internationale devrait être contractée sur ladite base, elle impliquerait pour la France et les États-Unis la refonte partielle de leur monnaie, et pour l’Angleterre et l’Allemagne la refonte de toute leur monnaie.

Elle imposerait donc à toutes les parties contractantes des frais énormes.  Et cependant ceux-ci ne seraient encore que le moindre des maux de ces refontes.

Pour la France, notamment, voici la position qui lui serait faite.  Sa monnaie argent resterait ce qu’elle est.  Mais le poids droit de la monnaie or devrait être augmenté de 1,61290 g par 5 francs à 1,67182 g, ou en or fin de 1,4516 g à 1,5046 g; ce qui reviendrait à ceci : que tout l’or monnayé devrait être retiré de la circulation, tandis que de chaque kilogramme d’or qu’on obtiendrait ainsi et qui coûterait 3100 francs de l’ancienne monnaie, plus la perte sur l’or en conséquence du déchet de la monnaie, on ne frapperait à nouveau qu’un montant de Justes, équivalent à 2990,75 fr. de l’ancienne monnaie argent.

Ces Justes cependant ne feraient pas 2990,75 fr. d’or, non certes, mais 598,15 Justes.  Mais quel serait le rapport entre la nouvelle monnaie et l’ancienne, entre le Juste et 5 francs d’avant la refonte ?  Est-ce que toujours encore la pièce de 5 francs en argent − le nouveau Juste en argent − devrait être payée pour solder une ancienne dette de 5 francs, ce dont il résulterait qu’il faudrait aussi 620 Justes en or pour payer une ancienne dette de 3100 francs ?  En ce cas, c’est l’État qui aurait à supporter la perte de la refonte de l’or, perte de 109,25 fr. par 3100 francs.  Et, chose bien plus grave encore, tous les anciens contrats subiraient une altération proportionnelle; évidemment, ce ne pourrait donc être la solution.  Mais elle devrait être au contraire qu’une ancienne créance de 5 francs ne donnerait plus droit à l’ancienne pièce de 5 francs en argent.  Ce qui aussi ne serait que juste, puisque actuellement c’est de la valeur de l’or que dépend la valeur de la monnaie française.

Voici quelles seraient alors les conséquences de la réforme monétaire : premièrement que, malgré que la monnaie argent fût restée la même, l’ancienne unité monétaire ne compterait plus et que tous les contrats exprimés en francs devraient, à leur échéance, être liquidés en nouvelle monnaie dans la proportion de la valeur de celle-ci à l’ancienne; ainsi, l’ancienne pièce de 5 francs en argent suffirait à liquider une dette de 5,18 fr.; secondement, que les détenteurs de monnaie argent profiteraient de la plus value de cette monnaie.

En Angleterre et en Allemagne, la position serait moins compliquée.  Mais la refonte de toute la monnaie du pays s’imposerait comme une nécessité absolue à ces deux États.  Et, en même temps, ils devraient faire le sacrifice de leur unité monétaire actuelle comme monnaie de compte.  De plus, pour l’Angleterre en particulier, la refonte de la monnaie dans les conditions désirées entraînerait aussi la modification du titre.

Rien qu’à cause des ennuis et de l’embarras qui découleraient de la mesure, il n’y aurait pas à y penser qu’elle pût obtenir le consentement des gouvernements en cause.  Et d’autant moins qu’il ne s’agirait pas seulement d’ennuis passagers, mais que ces troubles continueraient à se faire sentir pendant longtemps encore.

Actuellement, il y a entre la monnaie d’or de l’Angleterre et de l’Allemagne et celle des États-Unis les différences suivantes :

  En Angleterre
  En Allemagne
  Aux États-Unis

1 sovereign
20 marks
5 dollars

=
=
=
7,32238 g
7,16846 g
7,52315 g
d’or fin

Il y a donc là des différences trop importantes pour qu’on puisse se passer d’en tenir compte et établir des proportions de valeur simples entre l’ancienne unité monétaire de ces deux pays et la nouvelle unité internationale.  Par conséquent, il y aurait de longs calculs à faire à chaque liquidation d’anciens contrats et d’anciens comptes.

De tout ceci il n’y a, à mon avis, qu’une seule conclusion à tirer, à savoir que le mode d’application du bimétallisme que M. Cernuschi propose créerait de grandes difficultés pour la mise en pratique du système.  Il est important d’observer qu’il en serait ainsi pour deux raisons : à cause du rapport de valeur entre l’or et l’argent qui en résulterait, et à cause des complications que ce mode de procéder occasionnerait.

D’ailleurs, je n’ai nommé encore que les principales difficultés avec lesquelles il faudrait compter.

Il y en aurait d’autres encore.  Mais difficultés, celles-ci d’un autre ordre et qu’on rencontrerait toujours, si l’accord à conclure devrait avoir pour but de constituer une union monétaire semblable à l’Union latine et non pas exclusivement une entente au sujet de l’identité de l’étalon monétaire.

Or, c’est pourtant là la seule chose qui serait nécessaire pour mettre en pratique le système bimétallique.  C’est un point sur lequel on ne saurait trop appuyer.

Que de fois n’a-t-on pas entendu combattre le bimétallisme pas des raisons tirées de l’expérience des difficultés auxquelles l’Union latine a donné lieu ?

Or, toutes ces difficultés sont nées uniquement de ce qu’il y a unité de monnaie entre les parties contractantes de la dite Union, et de ce que, en conséquence, les monnaies des divers pays ont pu dépasser les frontières respectives, non seulement pour servir de paiement, mais encore pour entrer dans la circulation du pays importateur.

Et s’il y a unité de monnaie entre différents pays au lieu de tout simplement, identité d’étalon monétaire, il faut aussi un accord concernant beaucoup plus de détails que dans le cas contraire.  C’était justement dans cette réglementation des détails de l’organisation monétaire que les signataires de la seconde partie du rapport de la Gold and Silver Commission voyaient un obstacle de plus à la conclusion d’un arrangement international.

Il est incontestable que plus on pourra laisser d’indépendance d’action aux divers gouvernements pour les particularités de l’organisation monétaire du pays, mieux cela vaudra.

Or, l’entente au sujet de l’étalon bimétallique n’exigera nullement que tout, en matière monétaire, soit réglementé et convenu entre les diverses parties contractantes.  Il suffira que l’accord se fasse au sujet du rapport légal à établir entre les deux métaux et concernant les mesures à prendre pour que leur frappe libre et illimitée soit assurée, ou encore − ce qui produirait le même effet − concernant leur placement en toutes sommes au Trésor ou à la Banque du pays dans la parité du cours légal.

M. Cernuschi a remis lui-même au Congrès monétaire de Paris un projet de Convention bimétallique [41] que je me permets d’opposer à la proposition contenue dans le programme de son concours.

Il y a dans ce projet de convention quelques stipulations qu’il serait bon peut-être de régler ou de rédiger tant soit peu différemment; mais, pour ce qui regarde les conditions essentielles de la convention et la portée de celle-ci, je ne vois pas qu’il y ait rien à y redire.

Pour ma part du moins, j’y souscris pleinement.  Mais, je le répète, je le fais en opposant le dit projet à la proposition du concours.

Cependant je voudrais faire une ou deux exceptions.  M. Cernuschi a nommé ces deux fois seulement l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis d’Amérique et la France comme les parties contractantes ou concluant l’accord désiré.  Or, il me semble qu’il serait désirable au contraire que, dès le début, l’entente fût aussi générale que possible.  Ainsi l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas devraient certainement y prendre part.  L’adhésion de l’Espagne et du Portugal serait de même désirable, et aussi celle de l’Autriche et de la Russie, bien que, pour ces deux États, elle ne pourrait être donnée que conditionnellement pour le moment.  Enfin, je ne vois pas pourquoi l’empire des Indes Britanniques ne serait pas appelé aussi à faire partie de l’Union bimétallique.

Ma seconde observation concerne le dernier article du projet de convention de M. Cernuschi.  D’après ce qui y est dit, la convention pourrait être dénoncée de dix en dix ans par chacune des parties contractantes.  Et il semble que, dans l’intention de l’auteur du projet, elle serait alors rompue.  J’estime qu’il ne serait point nécessaire de faire dépendre ainsi la rupture générale de la convention de la volonté d’une seule des parties contractantes et il devrait assurément ne point en être ainsi dans le cas d’une entente plus générale.  Il serait désirable de donner, autant que possible, un caractère de stabilité à la convention.

Retour

SOLUTIONS  PROPOSÉES  EN  DEHORS  DE  L’ADOPTION  DU  SYSTÈME  BIMÉTALLIQUE

CONCLUSION

Il y a encore un côté du problème monétaire que je ne saurais passer sous silence.

Qu’adviendra-t-il si l’accord international nécessaire à l’adoption du bimétallisme continue à ne pouvoir être établi ?  Telle est la question qui, malgré nous, s’impose à notre esprit.

Et bien qu’il soit impossible d’y trouver la réponse, il me paraît utile de s’occuper des perspectives qu’on peut envisager.

Au Congres monétaire de Paris, plusieurs orateurs, et spécialement M. Coste et M. Levasseur, se sont prononcés pour le statu quo, mais à condition qu’il fût régularisé, c’est-à-dire que ces orateurs désireraient que la France s’en tînt à l’or comme la seule monnaie ayant plein pouvoir libératoire, tandis que la monnaie d’argent serait réduite au rôle de monnaie subalterne, son pouvoir libératoire étant limité à un montant qui pourrait être de 500 francs ou de quelque chose de plus, mais qui devrait rester en tout cas au-dessous de 1000 francs.

Et M. Coste ajouta expressément qu’il ne considérait pas cette conclusion du problème monétaire comme applicable seulement à une partie de l’Europe, mais comme pouvant être généralisée en Europe et en Amérique et introduite aux Indes.  Et elle ferait naître alors vraisemblablement, disait-il, dans chaque pays particulier, des besoins nationaux d’argent qui suffiraient à maintenir la valeur de ce métal. [42]

En désignant cette solution comme le maintien du statu quo, je ne l’ai fait que pour me servir des propres termes des dits orateurs; mais je n’estime aucunement que si l’on se conformait à cette proposition, ce fût le statu quo.

Ce qui est un des traits distinctifs de l’état de choses actuel, c’est que dans les principaux pays européens et aux États-Unis de l’Amérique, la monnaie d’argent ayant encore plein pouvoir libératoire, entre environ pour le quart dans la circulation monétaire prise dans son ensemble.  Or, si cette mauvaise monnaie − mauvaise uniquement à cause de la situation qui lui a été faite par des mesures législatives − a pu continuer jusqu’ici à occuper cette place dans la circulation, c’est uniquement parce que le plein pouvoir libératoire ne lui a pas été retiré.  Mais aussitôt que cela se fera, c’est par milliards qu’elle sera rejetée de la circulation.  Ainsi, tout d’abord les banques ne pourraient plus la conserver comme couverture métallique de leurs billets et autres engagements.  La belle position qui serait faite à la Banque de France la toute première avec douze cent millions de monnaie, qui n’aurait de cours légal que pour les paiements au-dessous de mille francs !

Donc, ce n’était pas le statu quo que M. Coste proposait, et il ne serait pas possible que les conséquences de la mesure qu’il réclamait répondissent à son attente.

Il y a un point cependant sur lequel je suis parfaitement de son opinion − je l’ai du reste déjà dit plus haut − à savoir, qu’il y a une large et très large place dans la circulation monétaire du monde commercial, d’abord déjà en Europe et surtout ailleurs, pour la monnaie d’argent; mais c’est à condition qu’il lui soit fait une position égale à celle de la monnaie d’or.

Vouloir, au contraire, réduire la monnaie d’argent au rôle de monnaie subalterne, c’est pousser, qu’on le veuille ou non, à la continuation de la démonétisation du métal blanc.  Et qu’on s’en rende bien compte, si l’Europe reprenait la démonétisation de l’argent, il serait à craindre que la baisse de l’argent par rapport à l’or ne reprît aussi de plus belle.  Or, plus l’écart entre le rapport de la valeur marchande des deux métaux et l’ancien rapport légal deviendrait grand, moins il serait possible de conserver à la monnaie d’argent une place quelque peu considérable dans la circulation monétaire.

On a donc beau dire, comme le répétait M. Levasseur au Congrès de Paris, qu’on n’a nullement l’intention de prescrire l’argent de la circulation [43]; on a beau se défendre, comme lui et M. Coste le faisaient, de ne pas être monométalliste-or; la solution du problème monétaire que ces orateurs ont proposée conduit fatalement au monométallisme-or.  Au moins en sera-t-il certainement ainsi, si, généralement, on entrait dans cette voie.

Se résignera-t-on donc à rester dans le statu quo réel, c’est-à-dire laissera-t-on subsister l’état de choses présent ?  La France, tout d’abord, voudra-t-elle conserver indéfiniment dans sa circulation monétaire pour quelques milliards d’assignats métalliques − comme M. Cernuschi a si justement nommé sa monnaie argent actuelle ?

Il me semble que ce serait faire un affront à des hommes tels que MM. Levasseur et Coste, et tous ceux qui, au Congrès de Paris, se sont prononcés comme eux, de supposer seulement un instant qu’ils pourraient considérer l’état de choses présent autrement que comme une situation transitoire.  Du reste, la proposition dont je viens de parler prouve bien qu’il en est ainsi.  Et comment aussi ne serait-ce pas ?  Qui ne voit que la monnaie fiduciaire dont l’Europe et les États-Unis se servent actuellement pèche en théorie contre toutes les règles de la science et constitue dans la pratique un véritable danger pour les pays qui s’en servent ?

Pour les pays qui font partie de l’Union latine, il y a de plus des complications toutes spéciales dans cette situation.  Aussi a-t-on vu dernièrement une commission d’hommes d’affaires réclamer du gouvernement belge qu’il s’occupât enfin sérieusement de la démonétisation de la monnaie argent du pays. [44]

Il n’est malheureusement que trop vrai que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la démonétisation de l’argent s’imposera comme une nécessité aux pays qui sont dans la situation des pays de l’Union latine s’ils veulent ne garder que l’or comme monnaie proprement dite.  Cependant ce n’est pas ce que l’on veut; on comprend bien que le monométallisme or serait contraire à tous les intérêts économiques.  Mais le fait est que les premières démonétisations de l’argent et la rupture du lien entre les deux métaux précieux qui en a été la conséquence, ont acculé l’Europe à une impasse, et que le bimétallisme seul pourra l’en faire sortir.

Il commence toutefois à y avoir une chance pour une certaine réhabilitation de l’argent en dehors du bimétallisme.  On ne sait pas encore en ce moment si réellement il y a quelque probabilité qu’elle se réalise, mais la chose est assez sérieuse pour qu’on s’en occupe déjà.  J’ai notamment en vue les projets qui sont actuellement à l’étude aux États-Unis dans le but d’augmenter l’emploi du métal blanc dans la circulation monétaire du pays.

Ces projets aboutiront-ils ?  Les journaux américains disent qu’on peut s’y fier, que d’une manière ou d’une autre il se fera quelque chose dans cette direction.  Ce qui paraît certain en tout cas, c’est que, pour le moment du moins, on ne pense plus à la suspension de la frappe de l’argent.

À ce propos, on ne peut s’empêcher d’observer que les États européens se placent dans une bien étrange position par leur refus d’entamer des négociations internationales pour la solution du problème monétaire.

Pendant ces dernières années, les États-Unis ont absorbé un quart de la production annuelle du métal blanc pour leur circulation monétaire; maintenant il est question de doubler ce montant.  Mais.  hier encore, d’aucuns proposaient de suspendre au contraire entièrement la frappe de ce métal et demain, peut-être, on reviendra de nouveau à une proposition pareille.  Or, toute décision à ce sujet est d’une immense importance pour le monde commercial tout entier et pour les intérêts particuliers d’un grand nombre d’États, et cependant l’Europe laisse faire les États-Unis comme ils voudront, et ce n’est pas parce qu’il faut bien se résigner à laisser le gouvernement des États-Unis agir à sa guise; bien au contraire, celui-ci ne demanderait pas mieux que de s’entendre avec les principaux États européens pour agir de commun accord.  Son hésitation au sujet de la décision à prendre est même le résultat direct de l’isolement où l’Europe le laisse pour trancher la question au milieu des difficultés qui se présentent de toutes parts.  Mais l’Europe laisse faire; elle regarde les bras croisés et elle attend docilement qu’il plaise au gouvernement américain de prendre des mesures qui remédient quelque peu aux défauts de la situation générale ou bien d’autres qui l’aggravent encore.

Il faut surtout s’étonner, me semble-t-il, de la décision du gouvernement anglais en tout ceci.  Car, enfin, c’est bien de lui qu’il dépendrait de changer la face des choses; en même temps, ce sont les intérêts du royaume britannique et de son empire des Indes qui sont en jeu, plus que ceux d’aucun autre pays.  Or, les conseillers du royaume sont entièrement persuadés de l’importance de toute mesure qui pourra être prise dans les circonstances actuelles, et ils regardent venir les événements !

La question des chances de la réhabilitation partielle du métal blanc sous l’influence des mesures projetées actuellement aux États-Unis, a toutefois une autre face encore.

Il y a lieu de se demander si cette réhabilitation serait réellement une chose avantageuse; et j’estime qu’il y a une raison sérieuse d’en douter, parce qu’il est clair que la situation monétaire qui en résulterait pour les États-Unis même ne pourrait durer.

À mesure que la monnaie argent augmentera plus rapidement dans la circulation du pays, le moment se rapprochera où une décision devra être prise concernant la place définitive qui lui sera faite.  Or, pour le moment du moins, il n’est pas du tout sûr que le gouvernement des Etats-Unis laisse aller les choses aussi loin que de permettre le remplacement de l’or, comme la véritable monnaie étalon du pays, par l’argent.  Donc, aussi longtemps que l’Europe ne se décidera pas enfin à prêter son concours pour la réhabilitation permanente du métal blanc par le bimétallisme, on se trouvera sous la menace continuelle d’un nouveau bouleversement monétaire, qui serait plus redoutable encore, à mesure que le relèvement du prix de l’argent en comparaison de l’or deviendrait important.

De fait, l’exécution des nouveaux projets américains n’aurait donc d’autre résultat par rapport au problème monétaire que de continuer l’incertitude et la dépression latente des derniers temps et d’augmenter le danger qu’il en résulte de nouveau une crise qui serait plus grave que jamais.

Et lors même qu’on pourrait compter sur ce que les États-Unis passeraient plutôt au régime de l’étalon argent que de suivre eux-mêmes l’exemple de l’Europe en rejetant ce métal, il n’y aurait là encore qu’une compensation bien imparfaite pour l’Europe à se passer du régime monétaire bimétallique.

Il ne serait donc pas mis fin au dualisme monétaire.  Bien au contraire, l’Europe verrait augmenter les pays commerciaux avec lesquels le lien monétaire n’existerait plus pour elle.  Ce lien serait alors rompu entre elle et l’Amérique aussi, et probablement entre elle et les deux Amériques.

Cependant l’Europe n’y aurait rien gagné, d’un autre côté, non plus, c’est-à-dire rien de ce dont les antagonistes du bimétallisme ne veulent pas faire le sacrifice actuellement pour rendre la mise en pratique du système possible.  Car si les États-Unis adoptent franchement l’étalon argent, la répartition des deux métaux précieux dans le monde commercial subira bien certainement de nouveau une telle modification, qu’il en résultera de fait un retour à l’ancien rapport de valeur avec tout le revirement des prix qui s’ensuivrait, hormis cependant la certitude de la stabilité du rapport.

L’Europe aurait gagné toutefois une seule chose à laisser les événements se produire ainsi malgré elle, à savoir la conservation de son indépendance monétaire.  Mais la belle indépendance que cela lui aurait fait, puisqu’elle serait devenue le jouet des circonstances au lieu de les avoir maîtrisées !

Il y a enfin une troisième solution du problème monétaire, dont il faut dire quelques mots.

C’est une chose dont il a déjà été question dans le cours de cet Essai, mais sur laquelle il faut revenir encore ici.  Je veux dire le remplacement de la monnaie comme moyen d’échange dans les transactions commerciales des pays à étalon d’or par une extension des moyens de crédit.

Notons d’abord que tout ce qu’il serait possible d’obtenir de cette manière, ce serait de neutraliser le mal produit par la raréfaction de l’or dans les dits pays, et ce ne serait donc jamais qu’une solution partielle du problème.  Elle laisserait intacte la question du dualisme monétaire.

Que le dit remède se trouve être préconisé par des hommes sérieux, c’est certain.  Tout de même j’estime qu’il ne faut y voir que le résultat d’une singulière aberration au sujet de la vraie nature de la monnaie.

Un remarquable exemple de pareille aberration a été donné il y a quelque temps par un auteur des Indes anglaises, M. H. Bull [45], qui, par un véritable tour de force d’esprit, en est venu à détacher entièrement dans ses raisonnements la livre sterling du métal monétaire.  Inutile d’ajouter qu’il manque à la valeur de sa livre sterling idéale toute base réelle.  Cela finit par être quelque chose de tout à fait fantastique.

Par-ci, par-là, ses méditations rappelaient cependant à la mémoire l’ancien projet d’organisation monétaire de M. Archibald Alison [46].  L’Essai de cet auteur bien connu et hautement estime mérite d’être relu de nos jours, pour ce qui regarde son exposition des désavantages du resserrement de la circulation monétaire.  Mais lui aussi cherchait un remède dans une monnaie dont la valeur n’aurait eu qu’un lien imaginaire avec la réalité des choses.

Et n’est-ce pas quelque peu sur un terrain analogue que s’est égaré même un homme aussi éminent que sir T.-H. Farrer dans son opuscule : What do we pay with ? [47]  Se fondant sur les théories bien connues de M. Macleod, il élève un système de crédit qui en vérité serait bien dangereux.  Et c’est bien parce que lui aussi détache dans la monnaie l’usage qu’on en fait de la valeur intrinsèque.  Or, comme le faisait observer le professeur Nasse dans sa Première Lettre à Sir Farrer, la monnaie métallique n’est pas une créance, mais elle est bien elle-même une marchandise.

Tout système de crédit repose sur l’économie du numéraire comme moyen d’échange, mais jamais cette économie ne pourra aller assez loin pour qu’on puisse se passer de ce numéraire comme base du système.  À traverser un long espace en chemin de fer on s’appuie moins sur la terre qu’en allant à pied, mais il n’en faut pas moins la terre pour parcourir l’espace et nous ne pouvons tout simplement prendre notre vol.  À vouloir accomplir aussi ce progrès, nous retomberions lourdement sur la terre.  Prenons garde de vouloir nous élancer de même dans les airs pour ce qui regarde les transactions commerciales et financières; si l’appui solide nous fait défaut, nous n’irons pas plus vite, et même nous n’irons plus du tout.

Je suis à la fin de mon Essai et ma conclusion est celle-ci : que le bimétallisme sera non seulement la meilleure solution du problème monétaire, mais qu’en dehors de celle-ci il n’y a rien qui soit une vraie solution.

Et cependant on ne voit pas que la cause du bimétallisme soit près de triompher; ce qui n’est guère consolant.

Rappelons-nous cependant pour garder courage que ce n’est pas la première fois qu’il a fallu bien du temps pour que la vérité, en fait d’économie politique appliquée, fît son chemin.

Lorsque Cobden commença sa campagne en faveur de la suppression des lois sur les céréales, un homme d’État anglais lui dit qu’il serait plus facile d’abolir la constitution britannique elle-même que de toucher à ces lois-là; et cependant Cobden atteignit son but et, en plein parlement, le premier ministre rendit hommage à sa persévérance.

Ayons donc l’espoir que le bimétallisme finira aussi par se frayer son chemin, et souhaitons à M. Cernuschi et à ses amis d’Angleterre (qui se sont mis à la tête du mouvement dans leur pays), d’avoir aussi leur jour de triomphe.

Retour

APPENDICE

Depuis que, il y a environ sept mois, j’eus terminé le Mémoire qu’on vient de lire, il s’est passé plusieurs événements de la plus grande importance par rapport à la question monétaire.

Il me semble que, maintenant que je vais publier mon travail, il serait utile de ne pas passer ces événements sous silence, mais bien au contraire d’appeler l’attention sur les observations auxquelles ils donnent lieu et sur les enseignements qui en découlent.

D’abord, nous ne connaissions encore au mois d’avril 1890 que les premières propositions au sujet de la révision de la législation des États-Unis concernant le monnayage du métal blanc.  Depuis, ces propositions ont abouti, après bien des remaniements, à la loi du 14 juillet dernier.  Grâce à cette loi, la situation monétaire a éprouvé une modification plus considérable qu’il ne paraissait probable à ladite époque.

Il n’était question, au mois d’avril, ou du moins presque exclusivement, que du projet de loi dû à l’initiative du ministre des finances, M. Windom.  Or, d’après ce projet, il aurait bien été donné une certaine extension à l’emploi du métal blanc dans la circulation monétaire du pays, mais seulement conditionnellement.  La chose se serait faite de manière qu’il n’eût pu en résulter une augmentation préjudiciable au maintien de la monnaie de l’État à sa valeur or.  Et pour autant que ceci n’eût pas été possible, la loi serait restée effectivement sans suite.  Car c’est bien à cela que revenait la portée de la clause dans laquelle il était stipulé que les billets à émettre contre dépôt de métal blanc seraient échangeables, non pas uniquement en monnaie ayant plein pouvoir libératoire, mais encore, et ce au gré du gouvernement, contre du métal argent non monnayé.

Mais cette clause n’était pas du goût de la gauche du Silver-Party.  De ce côté-là on finit par y opposer une proposition tendant à rétablir, au moins en principe, le libre monnayage de l’argent.  Il serait même résulté de l’amendement qui fut présenté à cet effet, que du moment où le métal blanc serait revenu à un prix en or égal à sa valeur monétaire nominale, le libre monnayage eût été accordé de fait, quelles qu’en dussent être les conséquences.

Le gouvernement, cependant, se refusa à pousser les choses aussi loin.  Il a été dit et il semble certain que, si le Congrès se fût rallié à la dite proposition, le Président aurait opposé son veto à la loi.  Le ministre des finances, M. Windom, et les membres du Congrès qui partagent plus ou moins sa manière de voir, ont eu en vue dans toute cette affaire deux choses : d’abord, remédier, autant que faire se pourrait dans la situation monétaire actuelle, à la rareté du numéraire qui est résultée dans tous les pays à étalon d’or de la démonétisation de l’argent en Europe et, de plus, frayer la voie à la réhabilitation pleine et entière du métal blanc par l’adoption internationale de l’étalon bimétallique.  Mais ils désiraient empêcher que les États-Unis s’exposassent, par les mesures à prendre à cette fin, à passer insensiblement de l’or à l’argent comme la véritable monnaie étalon du pays.

L’antagonisme des deux partis occasionna de longs débats tant au sein de la Chambre des représentants qu’au Sénat, et de nombreux pourparlers entre des délégués des deux sections du corps législatif et avec le gouvernement; en fin de cause, il en résulta un compromis.

Toute stipulation concernant le rétablissement du libre monnayage du métal blanc fut écartée, mais, par contre, le ministre des finances renonça au remboursement facultatif des billets à émettre en argent non monnayé, et il donna aussi son consentement à ce que le montant de métal blanc à acheter mensuellement par le Trésor fût fixé à quatre millions et demi d’onces.

Donc, en vertu de la dite loi, le gouvernement des États-Unis achètera dorénavant quatre millions et demi d’onces d’argent par mois (pour autant toutefois que le prix ne sera pas supérieur à un dollar pour 371,25 grains d’argent fin) et il émettra en paiement de ces achats des billets qui auront plein pouvoir libératoire.

Au prix de 1 dollar par 371,25 grains d’argent fin, ce serait un montant d’environ 70 millions de dollars de billets que le Trésor aurait à émettre par an.

Comme je viens de le dire, la situation monétaire actuelle se trouve sensiblement modifiée par cette nouvelle mesure législative des États-Unis.

Elle l’est de deux manières : d’abord, par rapport à la rareté du numéraire dans les pays à étalon d’or; secondement, pour ce qui concerne la valeur relative des deux métaux précieux.

Pour ce qui en est de l’influence de la loi relativement à la rareté du numéraire dans les pays à étalon d’or, voici la situation.

La production de l’or a été dernièrement d’environ 160.000 kilogrammes par an.  Mais l’emploi industriel du métal absorbe annuellement un montant qui, d’après les calculs des meilleurs statisticiens, doit être évalué à 100.000 ou 110.000 kilogrammes.  De plus, il y a l’exportation du métal en Orient qui, suivant le docteur Soetbeer, demande, bon an mal an, au moins 30.000 kilogrammes.  Restent disponibles 20.000 ou 30.000 kilogrammes.  Or, il n’y aurait plus à compter en outre que sur les besoins monétaires ordinaires des pays à étalon d’or proprement dits, c’est-à-dire sur les besoins qui se font sentir régulièrement dans ces pays en vue du maintien de la circulation monétaire au niveau existant par rapport à toutes les autres marchandises et au mouvement commercial, que ces 20.000 ou 30.000 kilogrammes pourraient difficilement être considérés comme étant une somme suffisante.

Quand on pense combien la population augmente continuellement, même dans les anciens pays, et surtout combien cette augmentation est considérable dans les pays relativement neufs, par exemple aux États-Unis, et combien de plus le mouvement commercial tend incessamment à se développer, il ne saurait être mis en doute qu’il y a un besoin permanent de voir la circulation monétaire s’accroître largement, et cela malgré que le développement du système de crédit supplée plus ou moins à ces besoins nouveaux.

Cependant il s’en faut de beaucoup qu’il n’y ait à tenir compte en ceci que des dits besoins.  Il y a de plus pour l’or de nouvelles demandes, qui viennent d’autres pays encore que ceux que nous avons nommés.  Ainsi, durant ces dernières années, des demandes sont venues de divers côtés, surtout de l’Afrique australe et de l’Amérique du Sud.

Nous trouvons que l’exportation nette de l’or a été, pour l’Angleterre seule :

  En 1888 En 1889
Aux Indes Britanniques
Aux pays de l’Afrique australe
Aux pays de l’Amérique du Sud
£    371.882
   1.420.395
   8.620.645
£  1.349.089
   2.390.680
   3.358.953

Ensemble

£  10.412.921 £  7.098.722

Soit en moyenne, pendant ces deux années, d’environ £ 8.750.000 ou environ 64.000 kilogrammes.

La production annuelle de l’or, disions-nous, a été dernièrement de 160.000 kilogrammes et l’emploi industriel de 100.000 à 110.000.  En ajoutant à ce dernier chiffre seulement celui de l’exportation de l’Angleterre vers lesdites contrées, il se trouve donc que, rien que de ces deux chefs, la production, bien loin de donner un solde tant soit peu considérable pour faire face aux besoins réguliers de l’augmentation de la circulation monétaire dans les pays à étalon d’or de l’Europe et aux États-Unis, a même laissé un déficit.

En ces circonstances, ce fut un fait de la plus grande importance − et l’on peut hardiment ajouter, pour le monde commercial en général et pour l’Europe en particulier, un véritable bienfait − que depuis 1878 les États-Unis ont fait une place dans leur circulation monétaire au métal blanc pour une somme de 27 a 33 millions de dollars (montant nominal) par an.  En tant que ceci avait lieu, c’était une diminution de la demande du métal jaune qui en résultait.  Pour l’Europe, cela revenait au même qu’une augmentation de la production de l’or du même montant.  Et en vérité on ne sait pas ce qui serait advenu de la situation monétaire dans les pays à étalon d’or, si les États-Unis n’eussent pas remédié de cette façon à l’insuffisance de la production de l’or par rapport à la demande.

Eh bien, ce que les États-Unis ont fait depuis 1878 pour un chiffre de 30 millions de dollars par an, ils le feront maintenant pour un montant de 60 à 70 millions.  Si c’est 70 millions et qu’ainsi la différence soit de 40 millions, ce sera pour tous les pays à étalon d’or, pris dans leur ensemble, comme si la production annuelle de l’or augmentait encore de 60.000 kilogrammes.  Par rapport au montant de la production réelle, c’est énorme.  Par conséquent, la situation monétaire actuelle en éprouvera une amélioration très importante.

Quant à l’influence de la loi par rapport à la relation de valeur des deux métaux précieux, le fait qu’il faut envisager est celui-ci : que les États-Unis absorberont dorénavant annuellement dans leur circulation monétaire 54 millions d’onces, soit 1.679.600 kilogrammes d’argent fin, au lieu d’environ 770.000, comme ils l’ont fait dernièrement.

Or, voici comment l’offre et la demande du métal blanc se sont équilibrés récemment.

D’après le docteur Soetbeer, la production s’est élevée en 1888 à 3.637.000 kilogrammes, et, d’après le directeur de la Monnaie aux États-Unis, M. Leech, il faudrait compter, pour 1889, sur 3.918.600 kilogrammes.  Disons en chiffres ronds 3.900.000 kilogrammes.  Voilà pour l’offre.

Maintenant, pour ce qui en est de la demande, il faut d’abord tenir compte de l’emploi industriel, lequel, d’après le docteur Soetbeer doit être évalué à 500.000 kilogrammes.

Deuxièmement, il y a l’absorption monétaire du métal aux États-Unis qui, comme nous le disions, était antérieurement à la loi de juillet 1890 de 770.000 kilogrammes.

Troisièmement, il y a l’exportation en Orient, en Afrique et pour l’Amérique du Sud et l’absorption monétaire au Mexique.  Enfin, il y a la demande de différents pays en Europe pour le monnayage.

D’après les statistiques commerciales de l’Angleterre, il a été exporté de ce pays, en 1889 :

Aux Indes Britanniques
En Chine
Au Japon
Amérique du Sud, à l’exclusion du Brésil
1.366.420 kg    
74.075 kg    
171.038 kg    
35.820 kg     

Ensemble

1.647.353 kg     
Auxquels il faut ajouter les exportations de San Francisco, aux Indes Britanniques, à la Chine et au Japon 432.000 kg     
Total de l’exportation en Orient

1.990.000 kg     

Quant à l’exportation en Afrique et au total du monnayage au Mexique pour les besoins monétaires du pays, il est difficile de donner un chiffre exact, mais en admettant 140.000 kilogrammes, on verra de suite pour quelle raison je m’arrête à ce chiffre, il n’y a pas d’exagération.

Dans les divers pays de l’Europe, en y comprenant pour la France ses colonies, le monnayage s’est élevé − d’après les rapports annuels du deputy master of the Mint de l’Angleterre, Sir Charles Fremantle − en 1888 à £ 5.599.248 et en 1889 (en dehors de l’Espagne dont le chiffre n’était pas encore connu) à £ 3.894.523.  En prenant la moyenne de ces deux années, il y a donc à compter de ce chef sur une absorption annuelle d’au moins 500.000 kilogrammes.

Résumons :

Production   3.900.000
Emploi industriel
Monnayage aux États-Unis
Exportation en Orient, etc.
Monnayage en Europe
  500.000
  770.000
2.130.000
  500.000
Total égal a celui de la production 3.900.000 3.900.000

Telle était la situation concernant l’offre et la demande du métal blanc avant la révision de la législation monétaire aux États-Unis.

Or, la demande annuelle pour le monnayage audit pays se trouve maintenant augmentée brusquement de 770.000 à 1.679.000 kilogrammes, soit de 900.000 kilogrammes en chiffres ronds.

En vérité, on comprend aisément que la spéculation, qui prend toujours le devant sur les événements, les escompte et généralement en exagère même la portée, ait trouvé là matière à hausser successivement le prix du métal blanc de 42 à 54 pence (cours de Londres).  Et même, que d’aucuns aient cru pouvoir espérer que la hausse serait poussée à 59 environ, soit le maximum qui pourra être payé par le gouvernement américain.

Pour le moment toutefois il n’en a pas été ainsi.  Bien au contraire, la hausse a été suivie promptement d’une réaction très sensible dès le début et qui bientôt, sous l’influence d’autres événements, a même ramené le prix du métal presque au point de départ de la dernière hausse.

Cependant, il semble qu’il n’y ait pas lieu, en vue du résultat à obtenir définitivement, d’attacher une bien grande importance à de pareilles fluctuations.  Il serait vrai que les achats du gouvernement américain dussent nécessairement élever à la longue le prix du métal blanc jusqu’à la limite extrême imposée par la loi, qu’intermédiairement il pourrait tout de même se produire de pareils mouvements de recul plus ou moins forts.

Autre chose est cependant de savoir si la hausse pourra réellement être poussée définitivement aussi loin qu’on l’a dit, et même si les cours acquis au premier moment pourront être reconquis et conservés.

Sur ce point, presque toutes les données sur lesquelles on peut baser ses calculs sont incertaines.

Tout d’abord il y a le montant de la production.  Toutes les prédictions à ce sujet sont hasardées, et je crois pour ma part qu’il y a tout autant de raisons à ne pas croire à une augmentation de grande importance qu’à le faire.  Toutefois un certain accroissement de la production, par suite de la grande hausse du prix en or, ne ferait que rentrer dans la logique des choses.

Quant à l’emploi industriel du métal, il n’y a pas lieu de s’attendre à une forte influence de la hausse du prix.  Pour l’emploi industriel, l’argent ne peut guère être beaucoup remplacé par d’autres métaux à moins que ce ne soit par l’or, et par rapport à la valeur de l’or la hausse du prix du métal blanc est sans grande signification.

L’augmentation de la demande pour l’usage monétaire aux États-Unis, voilà qui est un fait acquis.  Mais ce qui n’est pas moins certain, c’est que − toutes autres conditions restant égales − plus cette demande produira de hausse sur la valeur du métal, plus il s’ensuivra que la demande pour l’exportation en Orient diminuera.  L’importance de cette demande devra toujours être influencée par le rapport de valeur entre le métal et toutes les autres marchandises.

Il y a à faire à ce sujet un calcul assez curieux.  Les États-Unis devront acheter de l’argent jusqu’à concurrence d’un montant de 54 millions d’onces par an aussi longtemps que le prix ne dépassera pas 59 pence, et cela produit, disions-nous, une augmentation de 900.000 kilogrammes sur les achats antérieurs de la même nature.  Au cours de 59 pence, la hausse serait d’environ 40 % sur le plus bas prix du métal que nous avons connu dans ces dernières années.  Supposons maintenant que l’Orient continuât à absorber l’argent pour la même valeur en or qu’il l’a fait dernièrement et qu’effectivement le prix de l’argent s’élevât à 59 pence.  Le montant de kilogrammes d’argent exportés en Orient devrait en ce cas subir une diminution en rapport exact avec la hausse du prix, c’est-à-dire de 40 %.  Or, 40 % sur 2.130.000 kilogrammes, cela fait 850.000 kilogrammes, chiffre à peu près égal à celui de l’augmentation de la demande pour compte des États-Unis.  De cette manière, l’équilibre rompu se trouverait donc de nouveau rétabli.

Mais je ne donne ce calcul que pour ce qu’il vaut, c’est-à-dire à simple titre de curiosité.  Car il n’y a aucune raison pour admettre que l’exportation du métal blanc en Orient continue, malgré la hausse du prix, à être ramenée à sa valeur en or, aussi considérable que précédemment.  Je crois plutôt, comme je l’ai dit dans mon Mémoire, que, bien qu’il n’y ait pas lieu de s’attendre à ce qu’en conséquence de la hausse du prix l’exportation de l’argent en Orient fasse place à un mouvement opposé, elle subira toutefois, au moins temporairement, une diminution très sensible.  Notons encore à cette occasion, que tout d’abord la hausse du prix de l’argent n’a pas eu cet effet [48].  Mais il serait dangereux, me semble-t-il, de tirer aucune conclusion de ce premier mouvement de l’exportation.  Les causes qui auraient dû produire un ralentissement de l’exportation ont été provisoirement contre-balancées par d’autres.  En effet, tout dernièrement, l’état de choses a déjà subi un profond revirement; il est même arrivé que l’exportation aux Indes Britanniques s’est arrêtée complètement pendant plusieurs semaines.

En dernier lieu, il y a la demande du métal blanc pour les besoins monétaires en Europe dont il faut s’occuper.  Mais, à ce sujet, il n’y a qu’à dire que tout est incertain.  Tout dépendra de la politique monétaire que l’Europe suivra en conséquence de la révision de la législation américaine.  Il se peut que le triomphe du bimétallisme s’en trouve avancé.  Pour ma part, je trouve qu’il y a de bonnes raisons de s’y attendre.  Je partage en ceci l’opinion de M. Robert Barclay et non pas celle de M. Émile de Laveleye [49]; c’est du reste un point sur lequel je vais m’expliquer.  Et il est possible que dans l’attente qu’il en sera ainsi, le monnayage du métal blanc en Europe continue à être ce qu’il a été dernièrement, et encore que l’on continue à s’abstenir de nouvelles démonétisations.  Mais il se peut tout aussi bien que, quant au monnayage, ce soit le contraire qui ait lieu, et que les démonétisations du métal blanc recommencent.  Et c’est certainement ce à quoi il faut s’attendre, si les gouvernements qui, jusqu’ici, se sont opposés à l’adoption internationale de l’étalon bimétallique, ne prouvent pas leur entier vouloir de mettre fin à cette opposition.

En résumé, je dis donc que, pour le moment, toute prédiction au sujet du prix du métal blanc me semble hasardée, la marche des choses devant dépendre de plusieurs circonstances sur lesquelles il y a bien peu à dire en ce moment.

Cependant, tout bien considéré, je suis porté à trouver que la première hausse du prix de l’argent par rapport à l’or qui a été provoquée par la révision de la législation monétaire aux États-Unis, a été plutôt exagérée qu’insuffisante.  Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que la nouvelle demande du métal blanc qui est la conséquence de cette révision est bien d’une grande importance par rapport aux chiffres de la production annuelle des métaux précieux; mais que, pour que le rapport de valeur entre les deux métaux se modifie, il faut que toute la masse de ces métaux, qui compose la circulation monétaire, subisse l’influence de la cause première du mouvement.  Or, l’événement dont nous parlons n’est en lui-même nullement de nature à provoquer soudainement une modification du dit rapport aussi considérable que celle qui a eu lieu.  Et bien qu’il soit encore vrai que même avant le métal blanc avait une tendance à la hausse par rapport à l’or en conséquence d’une augmentation de la demande pour les pays de l’Orient − fait qui donne l’explication, mieux peut-être que toute autre chose, de ce que la hausse ait tout d’abord pu être poussée aussi vigoureusement − il est vrai aussi qu’une forte hausse est justement de nature à contrecarrer ce mouvement-là.

Pour soutenir la reprise qui a eu lieu sur le prix de l’argent par rapport à l’or et surtout pour la pousser plus loin encore, il semble qu’il faudrait de nouveau une véritable modification dans la distribution des deux métaux dans le monde commercial, et nous n’en sommes pas encore-là.

Cependant c’est bien ce qui pourra résulter à la longue de la nouvelle loi monétaire des États-Unis.

Mais ceci nous amène à nous occuper d’un autre côté de la question, à savoir de l’influence que cette loi devra exercer sur la situation monétaire du pays lui-même.  Et à cette question s’en rattache une autre.  Il y a notamment lieu d’examiner si, en conséquence de cette loi, l’adoption du bimétallisme international doit toujours être considérée comme la seule solution du problème monétaire qui serait véritablement bonne, ou bien, si nous sommes maintenant en face de nouvelles perspectives qui rendent cette solution moins nécessaire.

Je suis, pour ma part, profondément convaincu qu’il n’y a aucune raison de renoncer au bimétallisme international, et je dirai tout de suite pourquoi.  Mais éclaircissons d’abord le premier point.  Ce sera du reste poser en même temps les bases du raisonnement nécessaire pour pouvoir s’expliquer, en vue de la situation actuelle, sur la question de la solution du problème monétaire.

Ce qu’il faut se demander avant tout, c’est l’effet que l’absorption annuelle de 70 millions de dollars d’argent dans la circulation monétaire des États-Unis produira sur la totalité de celle-ci.

Les statistiques concernant la circulation monétaire aux États-Unis ne font pas défaut, mais il faut être sur ses gardes pour s’en servir.  Ce sont généralement des chiffres bruts qu’elles nous indiquent et il s’y trouve beaucoup de doubles emplois.

Voici le résumé d’un calcul que j’ai fait concernant la circulation au 31 décembre 1889 [50].  J’ai trouvé que celle-ci se décomposait alors comme suit, en chiffres ronds :

Circulation fiduciaire à découvert
Circulation fiduciaire à couverture métallique, et espèces en circulation
              Couverture et espèces d’or
              Couverture et espèces d’argent
Monnaie d’appoint
$   257.900.000

610.170.000
360.530.000
76.700.000

Total

$ 1.305.300.000

Tel est donc le total net sur lequel il faut compter.  Cependant il n’y a pas à se demander simplement jusqu’à quel montant l’or en circulation pourra être remplacé par le métal blanc, sans que le premier discontinue d’être le véritable étalon régulateur de la circulation monétaire.  Il faut encore tenir compte de l’accroissement régulier de la circulation.

Or, en appliquant un calcul plus ou moins analogue à celui dont je viens d’indiquer les résultats, à la totalité des différents éléments de la circulation en 1873, on trouve qu’au 30 juin de cette année le montant net de celle-ci était de $ 642.500.000 [51].

La circulation a donc éprouvé en seize ans et demi une augmentation de $ 662.800.000, soit d’environ $ 40.200.000 en moyenne par an.

Supposons maintenant qu’elle continue d’augmenter annuellement du même montant, disons comme chiffre rond 40 millions, et que la circulation fiduciaire à découvert reste égale au montant actuel.  Voici quel serait alors, après cinq ans, le résultat combiné de cette augmentation et de l’absorption annuelle de 70 millions de monnaie d’argent.  Total de la circulation monétaire après cinq ans ($ 1.305.300.000 + 5 × 40.000.000 = $ 1.505.300.000) :

À savoir :

Circulation fiduciaire a découvert
Monnaie d’appoint
Circulation fiduciaire à couverture métallique, et espèces en circulation
           Argent : $ 360.530.000 + 5 × 70.000.000
Reste : or
$   257.900.000
76.700.000

710.530.000
460.170.000

Total

$ 1.505.300.000

À ce compte, au bout de cinq ans, la proportion pour laquelle les deux métaux entrent actuellement dans la circulation monétaire aurait donc déjà subi une modification très importante.  Et l’on peut hardiment avancer que l’argent aurait alors remplacé l’or jusqu’à la dernière limite du possible pour que l’état de choses restât ce qu’il est.

Je sais bien qu’il y a un point dans mon calcul qui est incertain, notamment le montant que j’ai adopté pour l’augmentation annuelle de la circulation.  On peut différer d’opinion à ce sujet et trouver mon chiffre insuffisant.  D’aucuns iront peut-être même jusqu’à dire qu’il eut fallu appliquer la progression géométrique au lieu de la progression arithmétique.

Or, je ne nie pas qu’il y ait des objections à formuler contre mon procédé.  Cependant je me permets de douter que de pareilles objections puissent être soutenues jusqu’à l’extrême; et ceci pour une très bonne raison, c’est que si les États-Unis augmentent annuellement leur circulation métallique de 40 millions de dollars, ils s’accaparent déjà de la plus grande part du métal monétaire qui reste à la disposition de tous les pays à étalon d’or ensemble.  D’où il résulte que lors même qu’ils sentiraient le besoin d’augmenter leur circulation métallique dans une plus forte proportion, ils n’en trouveraient pas le moyen.  À moins toutefois qu’ils ne veuillent prendre encore davantage de l’argent et passer par contre de l’or à d’autres pays.  Mais, en ce cas encore, leur situation monétaire, relativement à la proportion pour laquelle les deux métaux entreraient dans la circulation, ne s’en trouverait pas améliorée.

De quelque manière donc que j’envisage la chose, j’en viens à cette conclusion : que les États-Unis ne pourront pas, pendant un laps de temps bien long, continuer à absorber un montant de 70 millions de dollars (ou davantage) d’argent comme métal monétaire, sans toucher à la limite où l’or ne saurait plus être la monnaie régulatrice de la valeur du dollar.

Et avant que fatalement on en arrive à ce point, il faudra que le pays fasse son choix, et ou bien adopte franchement le métal blanc comme étalon monétaire, ou bien discontinue les achats de ce métal.

Dans le premier cas, la loi monétaire américaine du 14 juillet 1890 aurait en effet pour résultat cette redistribution des deux métaux dans le monde commercial dont nous parlions plus haut.

Et alors, sans aucun doute, il pourrait s’ensuivre un retour durable à une relation de valeur des deux métaux qui se rapprocherait plus ou moins de l’ancien rapport d’avant 1873.

Dans le second cas, au contraire, tout le terrain regagné par le métal blanc serait perdu de nouveau et la hausse du prix par rapport à l’or avec toutes les perturbations qu’elle a occasionnées déjà et qu’elle continuera d’occasionner, ferait place encore une fois à une nouvelle baisse avec d’autres perturbations, et nous retomberions plus que jamais dans la situation de dépression, de malaise et d’incertitude qui a suivi les réformes monétaires de 1873.

Il dépend de l’Europe et surtout de l’Angleterre d’empêcher qu’il en soit ainsi.  Qu’enfin l’on se rallie au bimétallisme international, reprenant ainsi de commun accord et de la bonne manière l’œuvre de réhabilitation du métal blanc commencée − d’une manière bien imparfaite, il faut en convenir, mais à qui la faute ? − par les États-Unis, et tout sera dit.

Et pourquoi aussi n’en serait-il pas ainsi, pourquoi l’Angleterre continuerait-elle encore à présent son opposition ?  Lors de la discussion parlementaire du mois d’avril 1890, M. Goschen disait qu’il trouvait la proposition d’une conférence monétaire en tous cas prématurée; c’est une objection qu’il serait difficile, semble-t-il, de répéter maintenant.  Mais, de plus, il lui semblait peu juste que le gouvernement anglais, qui n’a pas pris de rôle actif dans les mesures dont la baisse du prix de l’argent est résultée, prêtât son concours actif à des mesures devant servir à relever la valeur du métal.  Et je crois ne pas me tromper en disant que c’était bien là la principale objection du chancelier de l’Échiquier contre la participation de son gouvernement à une Union bimétallique.  Eh bien, il ne s’agirait plus actuellement de mettre en mouvement la réhabilitation du métal blanc pour le ramener à son ancienne valeur par rapport à l’or, mais seulement de consolider et de compléter la réaction qui a eu lieu déjà et dans laquelle de nouveau le gouvernement anglais n’a été pour rien.

Et si le gouvernement anglais refusait maintenant de s’associer aux autres pays commerciaux pour atteindre ce but, ce serait bien certainement sur lui que retomberait la responsabilité s’il en résultait une nouvelle baisse de l’argent.

Ou bien, pareil refus pourrait-il être motivé à présent, parce que le concours de l’Angleterre serait devenu superflu et que l’action des États-Unis, indépendamment du concours de l’Europe, suffira à créer une situation meilleure ?

À ceci je réponds, en premier lieu, qu’en tous les cas cette réponse n’aurait de raison d’être que si l’on était assuré que les États-Unis passeraient plutôt à l’étalon d’argent simple que de revenir sur la dernière loi monétaire.  Et quelles que soient les probabilités à ce sujet, j’estime que la chose n’est nullement certaine.  Les combinaisons politiques ont bien été aussi pour quelque chose dans le succès de la loi du 14 juillet 1890.  Mais que le gouvernement passe définitivement aux mains des Démocrates et la situation pourra très bien ne pas rester la même.

Secondement, il y a une autre chose qu’il ne faut pas perdre de vue, à savoir que seul le triomphe du bimétallisme pourra mettre fin définitivement à la possibilité de nouvelles démonétisations du métal blanc en Europe.  Les pays qui sont actuellement au régime de l’étalon boiteux ne pourront, à la longue, s’abstenir de pareilles démonétisations que si réellement les deux métaux prennent de nouveau rang dans la circulation monétaire sur le pied de parfaite égalité.  Quel que soit le rapport de valeur entre les deux métaux, qui résulte en fin de cause de la politique monétaire des États-Unis, aussi longtemps que le monde commercial sera divisé en deux parts : les pays à étalon d’or et ceux à étalon d’argent, le maintien dans une forte proportion de la monnaie d’argent dans les pays où la libre frappe n’est accordée qu’à l’or, serait toujours en théorie une hérésie et dans la pratique un véritable danger.

Enfin, en troisième lieu, je réponds, et ceci surtout est d’une très grande importance, qu’en dehors du bimétallisme international rien ne pourra assurer la stabilité du rapport de valeur entre les deux métaux, ni rétablir l’unité de l’étalon monétaire dans le monde commercial.

À cet égard, c’est-à-dire relativement à l’unité de l’étalon monétaire, j’estime même que si les États-Unis adoptaient réellement l’étalon argent, ce serait une nouvelle cause d’embarras pour l’Europe et que son commerce en souffrirait sensiblement.

En outre pour l’Angleterre, au point de vue spécial des besoins du marché monétaire, ce serait aussi une chose extrêmement sérieuse dont il résulterait des dommages très réels.  Car, à moins de réformer entièrement son système de banque, l’Angleterre éprouvera toujours de temps à autre un besoin impératif de fortifier sa réserve métallique par des importations d’or du dehors.  Et comment sera-t-elle assurée de pouvoir satisfaire à de pareils besoins, si les Banques de France et d’Allemagne ne se départent pas de leur ligne de conduite actuelle et qu’avec cela il n’y ait plus de fixité du change entre Londres et New-York, et que de plus on ne soit jamais sûr de trouver de l’or pour l’exportation aux États-Unis, même en faisant de grands sacrifices ?  Car il resterait toujours bien de l’or là-bas, quand bien même il ne ferait plus partie de la circulation monétaire proprement dite; mais il pourrait se cacher à l’occasion et ferait certainement prime s’il était recherché pour l’exportation.

Pour conclure, je dis donc que la dernière révision de la législation monétaire aux États-Unis ne nous a pas encore procuré une solution du problème monétaire.

Il n’en est résulté directement qu’un état de choses qui ne pourra durer; donc il ne saurait être question d’une solution pour le moment.  Et j’ajoute que, quelles que seraient les mesures que les États-Unis prendraient ultérieurement, jamais on n’aboutira de cette façon à une solution qui équivaudrait − même de loin − à celle que l’adoption du bimétallisme international nous promet et que, par la nature des choses, lui seul peut nous donner.

Toutefois nous devons bien quelque chose à la loi monétaire américaine du 14 juillet dernier; c’est que, pour le moment, l’adoption générale de l’étalon bimétallique se trouverait facilitée considérablement.

Espérons que l’Europe profitera de l’occasion qui se présente ainsi.

Cependant il se peut qu’à présent, justement, les partisans du bimétallisme en Europe se heurtent à une nouvelle difficulté.

Le moment, dira-t-on, ne saurait être plus mal choisi pour tendre la main aux États-Unis en vue d’une entente monétaire internationale.  Comment; l’Europe qui pendant plus de dix ans, a fait la sourde oreille aux propositions qui ont été faites dans ce sens par les États-Unis, se déclarerait tout à coup favorable à leur mise en exécution, maintenant que l’Amérique, par la loi du bill McKinley, s’est mise en guerre ouverte contre elle au point de vue des intérêts commerciaux internationaux !  Mais ce serait absurde !  Aussi longtemps, pour le moins, que la politique commerciale des États-Unis aura pour base : «L’Amérique pour les Américains seuls», toute convention monétaire américano-européenne est devenue une impossibilité !

Eh bien, j’avoue qu’à première vue pareille objection paraîtrait réellement avoir sa raison d’être; mais que, cependant, on y regarde bien; que si, au contraire, on approfondit la question, on trouvera qu’elle se pose tout différemment.

Je ne demanderai pas même si l’Europe, qui à présent se plaint de l’adoption du bill McKinley, n’a rien à se reprocher à ce sujet; si son refus à prêter son concours aux États-Unis pour remédier à la baisse des prix qui est résultée du détrônement de l’argent de son ancienne place comme métal monétaire, et le tort qui a été fait par là au développement du commerce international, n’ont pas contribué au triomphe du mouvement protectionniste en Amérique ?  Admettons pour le moment qu’il n’en a point été ainsi.

Tout de même, il n’y a, en vérité, aucune raison pour répondre à l’adoption du tarif McKinley par une fin de non-recevoir au sujet d’une convention monétaire internationale.  Ah ! si c’était un sacrifice que l’Europe avait à faire en acceptant pareille convention, et surtout s’il s’agissait d’un sacrifice à faire en faveur des États-Unis, on concevrait qu’actuellement on opposât un refus formel à toutes les ouvertures qui seraient faites de ce côté pour conclure une telle convention, ou que, pour le moins, et certes c’est cela qui vaudrait toujours mieux, on liât la question des tarifs à celle de l’arrangement monétaire.  Mais telle n’est pas la position.

L’intérêt que l’Europe a à voir le bimétallisme triompher, à rétablir l’unité monétaire du monde commercial par l’adoption internationale de l’étalon bimétallique, c’est son intérêt propre; son intérêt à elle tout autant que celui des États-Unis, peut-être même son intérêt plus encore que celui de l’Amérique.  Car toute décision que les États-Unis peuvent prendre au sujet du choix de l’étalon monétaire dans le pays même est d’une importance majeure pour l’Europe, et aussi longtemps qu’il n’y aura pas à ce sujet une entente qui engage l’Amérique aussi bien que l’Europe, il se trouvera de ce chef une épée de Damoclès suspendue sur la tête du monde commercial, et ce sont les États-Unis qui en ont le fil en main.

Et qu’on y songe pendant qu’il en est temps encore.  Pour assurer la réussite du régime bimétallique, il faudra à l’Amérique le concours de l’Europe; mais, de même, il faudra à l’Europe celui des États-Unis.  Et qui sait si le moment ne viendra pas où les États-Unis, persistant dans leur politique commerciale du moment, estimeront trouver un plus grand avantage au dualisme qu’à l’unité monétaire, leur pays adoptant le même étalon que tout le vaste Orient, et l’Europe seule restant enfermée dans son cercle d’or et par là exposée au désavantage d’un change incertain avec tout le reste du monde commercial ?

Que donc, malgré le bill McKinley, l’Europe s’avise et agisse sans tarder plus longtemps encore.

D’ailleurs, il y a dans les événements des derniers temps d’autres motifs aussi à ce qu’on agisse promptement, et cela en dehors même de celui auquel il est superflu de s’arrêter, à savoir l’extrême instabilité du rapport de valeur entre les deux métaux précieux qui découle de la situation actuelle.

Il y a, notamment, qu’en Russie et surtout en Autriche-Hongrie, la question de la reprise des paiements en espèces est mise à l’ordre du jour.  Et dans les deux pays c’est l’étalon d’or qu’il s’agirait d’adopter présentement et, du moins pour l’Autriche-Hongrie, il faudrait bien qu’il en fût ainsi par égard à l’état de choses général en Europe.

Or, il est indubitable que si, en réalité, l’Autriche-Hongrie et la Russie, ou même seulement l’Autriche-Hongrie, se décidaient à agir ainsi, ce serait le combat pour l’or qui recommencerait en Europe.  J’invoque à ce sujet une autorité dont on ne récusera pas le témoignage à cette occasion, à savoir le professeur Lexis (de Göttingen).  Il est connu que M. Lexis, malgré ses sympathies pour le système du bimétallisme international, ne partage cependant pas entièrement les vues de ceux qui croient à l’appréciation de l’or.  Eh bien, tout de même, dans un article tout récent [52], il s’est prononcé nettement contre ceux qui prétendent que l’Autriche peut hardiment reprendre ses paiements en or.  À ce sujet il disait, comparant la position de l’Autriche à celle de l’Italie naguère :

«D’autant moins l’Autriche pourrait-elle espérer de conserver réellement et en bon état son nouveau régime monétaire, lorsqu’on se disputerait de nouveau l’or de nation à nation, ce qui ne saurait manquer d’avoir lieu.» [53]

Et quant à la Russie, il a exprimé l’avis qu’il lui serait tout simplement impossible de se procurer l’or nécessaire à la circulation du pays.

J’estime, pour ma part, qu’en ceci M. Lexis a parfaitement raison.  Mais il n’en est pas moins vrai, que dans les deux pays on se berce d’illusions à cet égard et que l’essai de venir à bout de la mesure projetée pourrait très bien devenir une réalité.

Or, ladite réforme monétaire en Autriche serait, sur une moindre échelle, la répétition de la réforme monétaire allemande.  Comme l’empire allemand, l’Autriche devrait se procurer un certain montant de métal or et aurait par contre du métal blanc à démonétiser et à vendre.  Ceci promettrait donc à l’Europe un retour à l’état de choses qui suivit de près 1873.  La Russie, elle, aurait probablement seulement besoin de se procurer le métal jaune.  Elle n’en trouverait pas suffisamment, disons-nous.  Mais qu’on pense à tout le mal qui résulterait rien que d’un commencement de la mise en exécution de ses projets !

Il ne tiendra qu’aux autres pays de l’Europe, à l’Angleterre avant tout et encore à l’Allemagne et à la France pareillement, d’empêcher que le monde commercial soit de nouveau exposé au renouvellement de tous les maux et de toutes les misères qui ont caractérisé la période des seize ou dix-sept dernières années.

Mais ce qu’il faudra pour qu’il en soit ainsi, c’est que les pays européens à étalon d’or prennent les devants et se mettent franchement à la tête du mouvement en faveur du régime bimétallique international.

Et enfin, et surtout, n’y a-t-il pas un motif impérieux de s’occuper sans retard de la solution du problème monétaire, par l’adoption du bimétallisme international, dans la crise à laquelle le monde commercial et en particulier la place de Londres se sont trouvés exposés tout récemment, et que peut-être même il serait prudent de ne pas considérer déjà comme entièrement écartée ?

Sans aucun doute, ce n’est pas la situation monétaire qui a été la cause de cette crise.  Personnellement, du moins, je suis pleinement convaincu que cette cause se trouve bien plutôt dans des spéculations exagérées sur plusieurs valeurs, et surtout dans les placements de capitaux importants dans la République Argentine, en Uruguay, etc., placements dont il est résulté des pertes considérables et encore − et c’est là surtout ce qui momentanément a fait un tort immense − des déplacements de capitaux dont, à un moment donné on s’est vivement ressenti.

Mais ce que certes il serait puéril de nier, c’est que la situation monétaire a beaucoup fait pour aggraver la crise.  Depuis longtemps déjà on a senti à Londres le besoin de fortifier le marché monétaire, et la Banque d’Angleterre, bien avant les tout récents événements, a agi en conséquence avec une grande énergie.  Mais c’était en vain.  L’or qu’on voulait attirer à la place de Londres ne venait toujours pas.  Et enfin, quand le danger devint bien pressant, il fallut avoir recours à des mesures tout à fait exceptionnelles.  Ces mesures font honneur − disons-le hautement − à tous ceux qui y ont concouru.  La justesse du coup d’œil et l’énergie dont à cette occasion le gouverneur et les directeurs de la Banque d’Angleterre ont fait preuve, et de même l’énergie et le bon vouloir du gouverneur et des régents de la Banque de France, méritent tous les éloges.  Mais, en même temps, les mesures prises en disent long sur les défauts de la situation actuelle.

Il paraît que le gouvernement anglais s’occupe maintenant de mesures à proposer au parlement, en vue d’une réforme du système de banque établi par la loi de 1844.  Si j’osais me permettre un avis à ce sujet, je dirais que c’est bien, mais que ce n’est pas assez.

Que la constitution de la Banque soit modifiée de manière à donner à l’organisme du crédit en Angleterre un peu de cette élasticité que nous devons aux Pays-Bas, en France, en Allemagne, à nos banques de circulation, certes, ce serait une bonne chose.  Il me semble toutefois, que l’usage anglais d’économiser autant que faire se peut sur le capital qui est placé en numéraire est trop invétéré, pour qu’on puisse s’attendre à ce qu’aucune réforme du système de banque change de fond en comble l’état des choses.

Aussi ne faudra-t-il jamais s’attendre à retrouver en Angleterre cette abondance de capital parfaitement disponible et de numéraire qu’on trouve en France, et qui, disons-le à cette occasion − telle est du moins mon opinion personnelle − est, bien plus encore que la différence du système monétaire, la cause de ce que le marché monétaire en France ne connaît pour ainsi dire pas les embarras qui, de temps en temps, se font sentir sur celui de Londres.

Mais c’est une raison de plus − je l’ai déjà dit dans mon Mémoire − pour l’intérêt que la place de Londres a à une situation monétaire générale qui lui permette de travailler avec un montant de numéraire peu considérable.  Et cette situation monétaire générale, il n’y a que l’adoption de bimétallisme international qui puisse la faire naître.

Ajoutons que si, par miracle, l’Angleterre se décidait à travailler avec un luxe de numéraire tel qu’on trouve en France, il lui serait absolument impossible de se le procurer dans la situation monétaire actuelle.

Donc, de quelque manière qu’on envisage les choses et à quelle particularité de la situation présente qu’on s’arrête, il faut toujours y revenir que l’intérêt général exige qu’enfin l’on se décide à adopter internationalement le double étalon monétaire, le bimétallisme.

Non cependant qu’on doive trouver là le palladium contre tous les maux, ou au moins contre tous les maux économiques.  Il n’y aura de changé, après tout, que la situation monétaire.  Et le bien-être général, pas même une situation commerciale saine et forte, ne dépendent uniquement de la situation monétaire.  Cependant, que celle-ci soit bonne ou mauvaise, ce n’est certes pas une chose indifférente; qui plus est : sans bonne situation monétaire, la situation commerciale ne pourra jamais être réellement satisfaisante.

Retour

Note A − La Circulation monétaire aux États-Unis au 31 décembre 1889

On sait que les statistiques officielles concernant la circulation monétaire aux États-Unis ne font pas défaut, et que pour la plupart des détails elles sont absolument sûres.  Il en est ainsi par égard à la circulation des billets de l’État, des billets de banque et encore de la monnaie argent qui n’a jamais pu être exportée.  Il n’en est pas de même, cependant, au sujet de la circulation de l’or monnayé.  Le directeur actuel de la Monnaie, M. Leech, a dû reconnaître lui-même, dans son dernier rapport [54], que des doutes sérieux se sont fait entendre à l’égard de la justesse des chiffres relatifs à cette circulation.  D’après ceux-ci, il aurait dû y avoir en circulation active au 31 décembre 1889, en sus de l’encaisse des banques, un montant de monnaie d’or de 269 696 645 dollars; et comme il est bien connu que presque nulle part aux États-Unis on ne voit faire usage d’or dans les transactions journalières, ou du moins que très peu, on est généralement d’avis qu’il doit y avoir eu des soustractions d’espèces en or à la circulation, soit pour l’emploi industriel, soit pour l’exportation, dont il n’a pas été tenu compte.

D’après le calcul auquel je me suis livré, il faudrait admettre que l’évaluation officielle du montant de l’or en circulation est trop élevée d’environ 80 millions au moins.

Dans la calculation qui va suivre, je me suis permis, en conséquence, de porter à l’actif de la circulation la monnaie d’or à un total de 80 millions de moins que le chiffre mentionné dans les statistiques officielles.  Mais, pour le reste, tous les chiffres dont je me suis servi sont empruntés aux documents officiels.

Ceci dit, je joins le résultat que j’ai obtenu à cet Appendice de mon Mémoire.

Voici d’abord l’énumération des différents éléments dont se composait la circulation à la date du 31 décembre 1889, soit en circulation active, soit dans les caisses du Trésor public.

En circulation active Solde net au Trésor
Or : espèces et métal monétaire au Trésor
Total du montant au Trésor
Gold-certificates émis par contre
Reste solde net au Trésor
$ 313.818.943


$ 122.985.889


$ 190.833.053
Monnaie d’or, total du montant évalué
     comme étant en circulation
     dont à déduire le montant de

$ 610.169.991
313.818.942
faisant partie de l’encaisse des Banques nationales
Encaisse des autres banques
Solde, estimé répandu dans le pays

$ 71.910.000
34.000.000
190.441.049
Argent
Total du montant des «Standard-Dollars» au Trésor
Métal monétaire au Trésor
Ensemble
Silver-certificates émis par contre
Reste solde net au Trésor

$ 288.535.500
4.654.540
293.190.040





$ 282.949.073





$ 10.240.967
Trade-Dollars au Trésor     $ 6.074.538
Montant total des « Standard-Dollars » monnayés jusqu’à ce jour
Déduire le montant précité
Reste en circulation

$ 349.802.001
288.535.500



$ 61.266.501

Monnaie d’appoint

Total monnayé
Dont au Trésor
Reste en circulation
$ 76.699.216
21.927.928


$ 54.771.288

$ 21.927.928
Billets de Banque
Total actuel des billets en circulation
Dont au Trésor
Reste en circulation
$ 197.078.918
133.253


$ 196.945.665

$ 133.253
Billets de l’État
Total émis
Dont au Trésor
Reste en circulation
$ 346.681.016
6.673.925


$ 340.007.091

$ 6.673.925

Total

$ 1.355.276.556 $ 235.883.664

Total général

$ 1.591.160.230

Mais dans cette énumération sont compris aussi bien la circulation fiduciaire que sa couverture métallique, et encore les billets de l’État et les billets de banque qui sont dans les caisses du Trésor.  Il y a là des doubles emplois dont il faut tenir compte.

Voici donc, en second lieu, l’exposé de la situation réelle :

En circulation active Solde net au Trésor
Circulation fiduciaire
Montant net : Billets de l’État
Montant net : Billets de banque

$ 340.007.091
196.943.663
Ensemble   $ 536.953.736  
Dont couverture métallique
    En or au Trésor
    En or aux Banques nationales

$ 190.883.053
71.910.000
Total en or
En argent au Trésor
$ 262.743.053
16.315.505
   
Ensemble   $ 279.058.558  
Reste à découvert     $ 207.894.198
À couverture en or
À couverture en argent

$ 262.743.053
16.315.505
Ensemble   $ 279.058.558 $ 279.058.558
Gold-certificates
Silver-certificates
Monnaie argent : Standard-Dollars
Monnaie or dans les banques autres que les Banques nationales
Monnaie or répandue dans le pays
Monnaie d’appoint au Trésor
Monnaie d’appoint en circulation






21.927.928
54.771.286
$ 122.983.889
282.949.073
61.266.301

34.000.000
190.441.049
76.699.211

Total général

$ 1.305.294.484
Dont, en résumé
Circulation fiduciaire à découvert     $ 257.894.198
Monnaie d’or
Formant la couverture de la circulation fiduciaire
Certificates
Dans les banques
Répandue dans le public
$ 262.743.053
122.985.889
34.000.000
190.441.049



$ 610.169.991

Monnaie d’argent

En couverture de la circulation fiduciaire
Certificates
Standard-Dollars en circulation
$ 16.315.505
282.949.073
61.266.501


$ 360.531.079

Monnaie d’appoint

Diverses provenances $ 76.699.216

Total général

$ 1.305.294.484

Note B − La Circulation monétaire aux États-Unis au 30 juin 1873

Monnaie d’or
Gold-certificates
Monnaie d’argent
Monnaie d’argent d’appoint
Monnaie d’appoint en papier
Billets de banque
Billets de l’État
Divers anciens billets

$ 135.000.000
39.460.000
1.149.305
5.000.000
44.799.365
347.267.061
387.730.000
2.100.656

Total  

$ 962.306.387

Dont à déduire    
Monnaie d’or au Trésor
Monnaie d’or dans les banques
Gold-certiticates au Trésor
Gold-certiticates dans les banques
Monnaie d’argent au Trésor
Monnaie d’argent d’appoint
Monnaie d’argent d’appoint dans les banques
Billets de banque au trésor
Billets de banque dans les banques
Billets de l’État au Trésor
Billets de l’État dans les banques

$ 72.281.687
3.370.378
5.208.680
22.139.000
1.149.305
905.344
2.440.618
8.304.586
26.965.726
39.265.000
137.996.000






    $ 320.016.324
  Montant net $ 642.490.063

Retour


[1]   La traduction dont je me suis servi est empruntée à M. Cernuschi (Compte rendu in extenso du Congrès monétaire, page 46).  Voici, du reste, le texte anglais : «We think that in any conditions fairly to be contemplated in the future, so far as we can forecast them from the experience of the past, a stable ratio might be maintained if the nations we have alluded to were to accept and strictly adhere to bimetallism at the suggested ratio.  We think that if in all these countries gold and silver could be freely coined, and thus become exchangeable against commodities at the fixed ratio, the market value of silver as measured by gold would conform to that ratio and not vary to any material extent.»

[2]   Congrès monétaire international.  Compte rendu in extenso, p. 154.

[3]   Ibid., p. 183.

[4]   Ibid., p. 184.

[5]   Ibid., p. 191.

[6]   Ibid., p. 194.

[7]   Ibid., p. 196.

[8]   J’ai déjà rapporté ce raisonnement dans ma brochure intitulée : Quelques observations au sujet des discussions du Congrès monétaire international.  Mais comme cette brochure ne fut pas mise dans le commerce, j’ai pensé qu’il n’était pas sans utilité de transcrire ici le passage en entier.

[9]   J. Shield Nicholson, M. Giffen’s Attack on Bimetallism (Nineteenth Century, décembre 1889).

[10] S. Dana Horton, the Silver Pound and England’s monetary policy since the restoration.  London, 1887.

[11] A select collection of scarce and valuable Tracts on Money.  Londres, 1856.  Il faut ajouter cependant que le livre est rare et ne se trouve que difficilement, ce qui n’est pas étonnant puisqu’il n’a été tiré qu’à 125 exemplaires.

[12] «Some considerations of the consequences of the lowering of interest and raising the value of Money.» Je me sers de l’édition originale de Londres, 1692.  Les écrits de Locke n’ont pas été réimprimés dans le recueil du Political Economy Club.

[13] «Only this I will confidently affirm, that it is the interest of every country, that all the current money of it should be of one and the same metal; that the several species should be all of the same alloy, and none of a baser mixture; and that the standard once thus settled, should be inviolably and immutably kept to perpetuity.» (Some considerations, p. 169-170).

[14] Further considérations concerning raising the value of Money.  London, 1756.

[15] «Two metals, as gold and silver,cannot be the measureof commerce both together, in any country : because the measure of commerce must be perpetualy the same, invariable, and keeping the same proportion of value in all its parts.  But so only one métal does, or can do to itself; so silver is to silver and gold to gold.  An ounce of silver is always of equal value to an ounce ot silver, and an ounce of gold to an ounce of gold, and two ounces of the one, or the other, of double the value to an ounce of the same.  But gold and silver change their value one to another; for supposing them to be in value as sixteen to one now; perhaps the next month they may be as 15 ¾ , or 15 and ⅞ to one.  And one may as well make a measure e.g. a yard, whose parts lengthen and shrink, as a measure of trade of materials, that have not always a settled unvariable value to one another.» (Further considerations, p. 20-21).

[16] «Money is the measure of commerce and of the rate of every thing, and therefore ought to be kept (as all other measures) as steady and invariable as may be.  But this cannot be, if your money be made of two metals, whose proportion, and consequently whose price, constantly varies in respect to one another …  And can any law you shall make alter this proportion here, when it is so everywhere else round about you ?  If your law set it at fifteen, when it is at the free market rate, in the neighbouring countries, as sixteen to one; will they not send hither their silver to fetch away your gold at 1/16 loss to you ?  Or if you will keep its rate to silver, as fifteen to one, when in Holland, France and Spain, its market value is but fourteen; will they not send hither their gold, and fetch away your silver at 1/15 loss to you ?  This is unavoidable, if you will make money of both gold and silver at the same time and set rates upon them by law in respect of one another.» (Some considerations, p. 166-167).

[17] «Now, if we proceed to alter the currency, the first question would be, shall we have a double standard of gold and silver conjointly, or shall we simply alter our standard from gold to silver.  I cannot see any advantage derivable from the institution of a double standard − you cannot make a double standard without defining the ratio which is to exist between the nominal values of the two metals.  To say that every man shall pay his debt in silver or gold, whichever he might please, without defining their relative value, would be absurd and impracticable.  We might certainly have a double standard, defining the relative values of gold and silver, and leaving it to the option of a party who had money to pay, to make his payment either in gold or in silver.  But this very option seems defeating the object of a standard, and introducing, unnecessarily, uncertainty into contracts.  It appears to me a much less simple course than that of adhering to a single standard, and a course unaccompanied by any advantage countervailing the loss of simplicity.  Gold and silver seem to have some necessary connexion, from being so frequently united in common partance; but there is no more reason that they should be united in a standard, than that gold and lead, or gold and copper, should be so united.  To unite two metals, the value of which is not in a fixed ratio, and cannot be, in a double standard, is to diminish the value and advantage of a standard.  The more simple the standard the better − the very name implies unity and simplicity.  It is the measure of value − and why not have one measure of value, as well as one measure of length or capacity.»  Thé speeches of the late R. Hon. Sir Robert Peel Bart.  London, 1853, vol. III, p. 131-132.

[18] La Question monétaire, par L. Wolowski.

[19] «Modern society could not exist in its present complex form without the means which money constitutes of valuing, distributing, and contracting for commodities of various kinds.»

[20] Congrès monétaire, Compte rendu in extenso, p. 101 et suiv.

[21] Paul Leroy-Beaulieu, le Sud de l’Afrique, 2e article (l’Économiste français du 26 octobre 1889).

[22] Compte rendu in extenso, p. 99-100.

[23] Ibid., p. 134.

[24] Ibid., p. 192.

[25] Ibid., p. 226 et suiv.

[26] O. Haupt, Histoire monétaire de notre temps, p. 45.

[27] Voy. le § 119, IIe partie du Final Report.

[28] Voyez les différents chiffres reproduits dans l’ouvrage tout récent de M. Roswag, l’Argent et l’Or, t. Ier, Paris, Dunod, 1889.

[29] Voyez pour ce montant les statistiques du Dr Stoebeer et Haupt, Histoire monétaire de notre temps.

[30] Ottomar Haupt, la Réhabilitation de l’argent.  Paris, 1881.

[31] Ce que je dis au sujet de la République Argentine était écrit lorsque l’Économiste français du 5 avril, dans un article de M. Joseph Chailley, a communiqué l’opinion qui aurait été émise par le docteur Nin, délégué de l’Uruguay au Congrès panaméricain, concernant le peu de chances de succès de ce congrès.  Nous y trouvons le passage suivant, par rapport à la question monétaire : «Une circulation d’argent commune à toute l’Amérique est une pure plaisanterie, puisque chacune des nations américaines fait des affaires énormes avec des pays européens qui ont adopté depuis longtemps l’étalon d’or : il faudrait donc adopter l’étalon d’or avec une monnaie d’argent pour l’appoint; mais cela ne passera pas au Congrès des États-Unis.»  Voilà une opinion d’une autorité tout à fait compétente qui prouve la justesse de ma manière de voir.  On observera que le docteur Nin n’a pas dit que la circulation d’argent dût être considérée comme impossible en soi pour les pays de l’Amérique du Sud, mais uniquement en conséquence de l’adoption de l’étalon d’or en Europe.

[32] Final Report, IIe partie, § 115.

[33] Arthur Raffalovich, l’Année économique.  1888-1890.  Paris, 1889.

[34] Robert Giffen, Gold supply; the rate of discount, and prices, Essays in Finance, IIe série.  London, 1886.

[35] Annual Report of the Secretary of the Treasury, 1889.  Appendice A, p. 95.

[36] Voyez Soetbeer’s Materialen, et au Compte rendu in extenso du Congrès monétaire de Paris; le rapport sur les Materialen de M. Soetbeer par M. Coste, et le mémoire de M. Soetbeer sur la production de l’or et de l’argent de 1885 à 1888.

[37] Compte rendu in extenso, p. 105.

[38] Ibid., p. 90.

[39] Ibid., p. 93.

[40] Ibid., p. 193.

[41] Ibid., p. 257.

[42] Ibid., p. 65.

[43] Ibid., p. 103.

[44] Rapport du Comité d’études de la question monétaire en Belgique.  Anvers, 1890.

[45] H. Bull, A revised currency system; London 1887; The currency problem and its solution.  London, 1889.

[46] Archibald Alison, England in 1815 and 1845, or a sufficient and a contracted currency.  Edimbourg-Londres, 1845.

[47] Sir T.-H. Farrer Bart, What do we pay with ? or Gold, Credit, and Prices (Including correspondence with professor Erwin Nasse of Bonn, on the same subject), Cassel et C°, 1889.

[48]  L’exportation de l’argent de l’Angleterre aux Indes-Britanniques a été, pendant les huit premiers mois de l’année 1890 de £ 6.324.209 contre £ 5.283.547 pendant la même période en 1889.  Donc, tout en tenant compte de la plus-value du métal en livres sterling, il n’y a pas eu trace de diminution du mouvement d’exportation pendant cette période.

[49]  Robert Barclay, The Silver question and the Gold question, 3e édit., p. 134-135; Émile de Laveleye, La Belgique et le Silver bill (Moniteur des intérêts matériels, 24 août 1890).

[50]  Pour les détails de ce calcul, voyez ci-après la note A.

[51]  Voyez ci-après la note B.

[52]  Conrad’s Jahrbücher, livraison du 16 septembre 1890.

[53]  «Um so weniger würde es (Österreich) hoffen dürfen, bei einem ernstlichen internationalen Kampfe um das Gold, der nicht ausbleiben würde, seine neue Währung effektiv und unversehrt zu erhalten».

[54]  Report upon the production of the precious metals in the U.S. during the calendar year 1889.

 

Fermer Sluiten

Close

 

©  KBGN-SRNB, 2008-2021