CONFÉRENCE  MONÉTAIRE  DE  1881  –  PREMIÈRE  SESSION

PREMIÈRE  SÉANCE : MARDI  19  AVRIL  1881


Présidence de M. Magnin

 

MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grèce, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège et de la Suisse se sont réunis en conférence à Paris, le 19 avril 1881, à deux heures, à l’hôtel du Ministère des Affaires Étrangères.

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

M. le baron de Thielmann, conseiller de l’Ambassade impériale à Paris

M. Schraut, conseiller intime de gouvernement et conseiller-rapporteur à l’Office du Trésor impérial

–  pour l’Autriche-Hongrie :

M. le comte de Küfstein, conseiller de l’Ambassade impériale et royale à Paris, membre de la Chambre des Seigneurs

M. le chevalier Antoine de Niebauer, conseiller au Ministère impérial et royal des finances

M. Alexandre de Hegedüs, député à la Diète hongroise

–  pour la Belgique :

M. Pirmez, membre de la Chambre des Représentants, ancien Ministre de l’intérieur

M. Garnier-Heldewier, conseiller de la Légation de Belgique à Paris

–  pour le Danemark :

M. Moritz Lévy, conseiller d’État

–  pour l’Espagne :

M. Moret y Prendergast, député aux Cortès, ancien Ministre des finances, ancien Ministre des colonies

–  pour les États-Unis d’Amérique :

M. Evarts, ancien secrétaire d’État des États-Unis

M. Thurman, ancien sénateur

M. Howe, ancien sénateur

M. Dana Horton, précédemment délégué à la Conférence monétaire internationale de 1878

–  pour la France :

M. Barthélemy Saint-Hilaire, membre de l’Institut, sénateur, Ministre des affaires étrangères

M. J. Magnin, sénateur, Ministre des finances

M. J.-B. Dumas, membre de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, président de la Commission de contrôle de la circulation monétaire

M. Denormandie, sénateur, gouverneur de la Banque de France

M. Cernuschi

–  pour la Grèce :

M. Braïlas-Arméni, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Grèce à Paris

–  pour les Pays-Bas :

M. Vrolik, ancien Ministre des finances

M. Pierson, professeur d’économie politique à l’Université d’Amsterdam, membre de la direction de la Banque des Pays Bas

–  pour le Portugal :

M. le comte de San-Miguel, premier secrétaire de la Légation de Portugal à Paris

–  pour la Suède :

M. le docteur Hans Ludwig Forssell, ancien Ministre des finances, président de la Chambre des finances

–  pour la Norvège :

M. le docteur Öle Jacob Broch, ancien Ministre de la marine et des postes, professeur à l’Université de Christiania

–  pour la Suisse :

M. le docteur Kern, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suisse à Paris

M. Lardy, conseiller de la Légation de Suisse à Paris.

M. le Ministre des Affaires Étrangères déclare la séance ouverte et prononce le discours suivant :

«Messieurs,

En vous recevant ici, notre premier devoir et notre premier besoin, c’est de vous dire : soyez les bienvenus parmi nous.  Ces paroles de bon augure, nous vous les adressons au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, qui se félicitent de voir notre capitale choisie pour le centre de vos savants et utiles travaux.  L’accueil que nous vous faisons est profondément cordial, parce que nous sommes reconnaissants et fiers de ces témoignages réitérés de confiance que nous donnent les nations, en députant auprès de nous leurs représentants les plus autorisés pour étudier en commun et pour résoudre, s’il se peut, quelques-unes des questions qui intéressent le plus directement le bien-être et les relations pacifiques des peuples.  C’est une gloire pour notre pays; mais c’est un bienfait plus réel encore pour l’humanité.

Vous le savez; dans un intervalle de quelques mois à peine, trois de ces assemblées solennelles auront eu lieu dans cette même enceinte : celle que j’ai l’honneur d’inaugurer aujourd’hui, de concert avec vous; puis les deux précédentes, qui ont eu pour résultat de réaliser un progrès très apprécié dans le service international des postes et d’assurer à la propriété industrielle les garanties réciproques dont elle avait manqué jusqu’à ce jour dans plusieurs États.  Nous pouvons bien aussi prédire, dès à présent, l’égal succès d’une autre conférence, celle de l’électricité, qui se réunira bientôt, et dont notre cité sera encore le rendez-vous et le témoin émerveillé, vers la fin de l’année actuelle.

Mais, quelles qu’aient été les conférences antérieures, celle que vous allez ouvrir n’en restera pas moins une des plus nécessaires et des plus essentielles qui puissent jamais être tenues.

La science monétaire prise dans sa généralité est presque aussi ancienne que la société elle-même.  Dès la plus haute antiquité, les philosophes s’en sont préoccupés, et leurs théories sur le rôle de la monnaie, quoique les premières en date, ont été d’une justesse que rien depuis lors n’a surpassé, précisément à cause de l’importance du sujet.  Mais c’est dans les temps modernes, et très spécialement dans le nôtre, que les phénomènes relatifs à la monnaie ont pris un développement et une intensité qui ont frappé vivement tous les économistes et les hommes d’État.  La production presque incalculable des métaux précieux, leur emploi varié sur la surface du globe, la prodigieuse richesse de quelques nations plus avancées que les autres, la multiplicité toujours croissante des échanges, les calculs intelligents de l’industrie et du commerce, la création d’établissements financiers de tout ordre, les variations imprévues du marché universel, les audaces de la spéculation, les besoins sans cesse accrus des gouvernements les plus réguliers, ce sont là autant de causes qui agissent puissamment sur la circulation de la monnaie et qui lui font subir des alternatives imprévues dont les observateurs les plus désintéressés et les plus curieux ont grand’peine à se rendre un compte bien exact.

Tant que ces oscillations, qui sont comme des marées dans l’océan économique, ne franchissent pas certaines bornes, le monde des affaires s’en ressent très peu; mais quand elles dépassent la limite accoutumée, la fortune publique et la fortune particulière en souffrent violemment, et alors, pour porter remède au mal, il n’y a pas trop de toutes les lumières que peuvent avoir accumulées des esprits sérieux, sagaces, dévoués à la science et au bien, comme ceux que nous saluons en ce moment de nos sincères hommages et de nos remerciements.  C’est là le grand objet qui vous rassemble et qui imprimera à vos débats un caractère exceptionnel.  Vous essayerez de rétablir, par vos conseils, un état normal à la place d’un équilibre rompu, et vous chercherez les moyens de prévenir le retour de crises si funestes.  Que d’études vous aurez à faire, que de détails à éclaircir, que de faits à constater, quelles longues et graves investigations à instituer méthodiquement sur tant de points obscurs et délicats !

Mais Dieu me garde de toucher, même de très loin, à un problème si complexe et si vaste, où les meilleurs esprits soutiennent passionnément les opinions les plus opposées, et où l’usage n’est pas moins divers que les opinions, selon les peuples et selon les temps.

Aussi, Messieurs, me bornerai-je à souhaiter à vos efforts le succès qu’ils méritent; ils l’obtiendront certainement, mais ce ne sera peut-être pas du premier coup.  Si vous ne pouvez dans une seule tentative accomplir toute votre tâche, vous aurez, du moins, soulevé des controverses préliminaires qui sont indispensables pour la découverte de la vérité et pour la solution définitive.  Vous aurez fixé quelques principes, que l’avenir saura féconder.  Ce que vous ferez à cette heure, le monde civilisé vous en aura toujours beaucoup de gratitude; car il n’est pas douteux que, de vos discussions aussi libres qu’approfondies, il sortira des flots d’idées lumineuses et pratiques.  Vous atténuerez le mal, si vous ne le supprimez pas tout à fait; et, en supposant que la guérison radicale ne vienne qu’un peu plus tard, c’est encore à vous qu’elle sera due, puisque c’est vous qui l’aurez préparée et rendue possible.

À l’Exposition universelle de 1878, la pensée d’une réunion comme celle-ci s’était déjà fait jour; mais elle ne put aboutir, parce qu’alors elle parut, à certains égards, un peu prématurée; aujourd’hui, après trois autres années où tant de symptômes significatifs et même alarmants se sont produits, cette pensée a semblé entièrement mûre, et il n’est pas trop téméraire d’en espérer le triomphe, après ces deux triomphes, presque aussi difficiles à obtenir, que je vous rappelais tout à l’heure.

Encore une fois, Messieurs, vous êtes les bienvenus parmi nous; acceptez tous nos vœux, avec ceux du monde entier qui vous regarde, pour que le noble but que vous poursuivez puisse être atteint aussitôt et aussi pleinement que vous le désirez et que toutes les nations le désirent avec nous.»

M. le Ministre des Affaires Étrangères invite ensuite la Conférence à vouloir bien se constituer, en faisant choix d’un président.

Sur la proposition de M. Evarts, la présidence est déférée à M. Magnin, Ministre des finances.

M. Magnin prend place au fauteuil.  Il remercie ses collègues de l’honneur qu’ils lui font en l’appelant à diriger les délibérations d’une assemblée où se trouvent réunis tant d’hommes éminents par leur science et par leur expérience.  Il compte sur leur bienveillance et sur leurs lumières pour lui faciliter l’accomplissement de sa tâche.  Quelque doive être le résultat des discussions de la Conférence, il se félicite de travailler, de concert avec eux, à l’étude des problèmes économiques qu’ils auront à aborder et dont la solution présente une si haute importance.

Il est ensuite décidé, sur la motion de M. le Délégué de la Grèce, qu’avant de compléter la constitution de son bureau par la désignation d’un ou de plusieurs vice-présidents, la Conférence attendra l’arrivée de ceux de ses membres qui n’ont pas pu assister à la présente séance.

Conformément à la proposition de M. le Président, la Conférence confie les fonctions de secrétaire à M. René Lavollée, docteur ès lettres, consul général de France, et celles de secrétaire adjoint à M. Bruwaert, rédacteur au cabinet de M. le Ministre des affaires étrangères.

Le bureau de la Conférence se trouvant ainsi provisoirement constitué, M. le Président prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Deux grandes Conférences monétaires internationales ont déjà été tenues à Paris, la première en 1867, la seconde en 1878.

La Conférence de 1867 avait pour but de préparer l’uniformité monétaire, en ce sens, était-il dit dans le discours d’ouverture, qu’on substituerait à la «variété des types monétaires actuellement en usage des espèces métalliques frappées suivant des règles uniformes.»

En quel métal seraient faites ces espèces ?  En argent seulement ?  En or seulement ?  Ou en or et argent simultanément ?  La Conférence se prononça pour le monométallisme-or.  Voici en quels termes le vice-président de la Conférence, M. de Parieu, s’est exprimé, à ce sujet, dans le rapport final qu’il présenta, le 16 juillet 1867, à ses collègues :

«Une question qui s’imposait comme fondamentale à l’examen était celle de l’étalon monétaire.  La législation du monde se divise à cet égard, vous le savez, entre trois systèmes différents : le régime de l’étalon d’or, celui de l’étalon d’argent, celui du double étalon.

Il était indispensable de savoir dans laquelle de ces trois formes résidait, en quelque sorte, le point de maturité du système monétaire, ce point dans lequel on pourrait trouver la formule définitive, base de l’unité désirable.» (page 107).

Il disait plus loin :

«Par la plus remarquable des unanimités, alors qu’aucune condition préalable de conformité d’opinion n’avait été ni cherchée, ni prévue, votre Conférence, ne comptant, sur vingt États dont vous êtes les Délégués, que deux pays seulement dans lesquels l’or soit la monnaie normale, a été cependant d’avis de chercher dans l’étalon d’or, avec l’argent, au besoin, comme son compagnon transitoire, la base des rapprochements monétaires de l’avenir.  La Conférence s’est ainsi prononcée, en principe, pour l’unité de l’étalon d’or, tout en considérant le double étalon comme pouvant avoir des raisons d’être temporaires dans la législation de certains États habitués à ce régime ou placés jusqu’à présent sous la loi de l’étalon d’argent exclusif.

Cette unanimité précieuse sur une question fondamentale ne saurait manquer d’influer sur l’opinion du public et des hommes spéciaux qui, dans l’intérieur de chaque État, conserveraient des doutes sur cette question d’avenir.» (page 112).

Le programme de 1867 fut adopté, de tous points, par le législateur allemand, en 1871 : suppression du monnayage de l’argent et démonétisation de l’ancien numéraire blanc pour faire place au monométallisme-or.  Les États scandinaves en firent autant.  L’Union latine et la Hollande fermèrent, par mesure de précaution, leurs hôtels des monnaies à la frappe de l’argent.  Aujourd’hui, des deux côtés de l’Atlantique, l’or seul a droit au monnayage illimité.

Interdire dans de grands États la frappe d’un métal jusqu’alors librement monnayé et se promettre que ce métal garderait son ancienne valeur, c’eût été contradictoire.  Il a été facile de prédire la baisse de l’argent : elle était fatale.

L’Angleterre, dont les intérêts étaient touchés au vif par cette baisse, s’en émut.  Au mois de mars 1876, son parlement ordonna une enquête; mais cette enquête ne pouvait provoquer aucune mesure réparatrice; car on ne lui avait pas donné pour but de suggérer des remèdes à la baisse, mais seulement d’en découvrir les causes et d’en décrire les effets sur le change anglo-indien.

Aux États-Unis d’Amérique, on procéda autrement.  En août 1876, le Congrès nomma une commission monétaire, composée de sénateurs et de représentants, avec mandat non seulement de s’enquérir des causes auxquelles il fallait attribuer l’altération survenue dans la valeur relative de l’or et de l’argent, mais aussi d’examiner s’il ne faudrait pas adopter le régime bimétallique.

Au mois de mars 1877, cette Commission déposa son rapport.  Les conclusions en étaient que la baisse de l’argent par rapport à l’or n’avait pas été déterminée par des faits naturels, mais seulement par des faits législatifs, et que, pour remettre les choses en bon état, il fallait conférer le même droit monétaire aux deux métaux, en établissant, par convention internationale, une proportion uniforme de poids entre les pièces d’or et les pièces d’argent.

C’est pour faire valoir ces principes que les États-Unis ont provoqué la réunion de la Conférence internationale qui s’est tenue, ici même, en août 1878, et que ses Délégués demandèrent à l’assemblée ainsi réunie de se prononcer sur les deux propositions suivantes :

I.

«La Conférence est d’avis qu’il n’est pas désirable que le métal argent soit exclu du libre monnayage en Europe et aux États-Unis.  Elle croit, au contraire, désirable que le libre monnayage de l’argent et son emploi comme monnaie légale ayant force libératoire illimitée soient maintenus dans les pays où ils existent et, autant que cela pourra se faire, rétablis dans ceux où ils ont cessé d’exister.

II.

L’emploi simultané de l’or et de l’argent, comme monnaie légale ayant cours illimité, peut être assuré sans inconvénient :

1°)  En les mettant sur un pied d’égalité au moyen d’un rapport à fixer par entente internationale;

2°)  En adoptant pour chaque métal, d’après le rapport fixé, des conditions égales de frappe, sans qu’il soit fait entre eux aucune distinction.» (page 33).

Ces propositions furent discutées; mais elles ne donnèrent pas lieu à un vote général.  Les Délégués anglais et les Délégués français avaient rédigé un projet de réponse que les Délégués européens pourraient faire aux Délégués américains.  La réponse était ainsi conçue :

Les Délégués des États européens représentée à la Conférence désirent exprimer tous leurs remerciements au Gouvernement des États-Unis d’Amérique pour avoir provoqué un échange international d’opinion sur l’importante question monétaire.

Après avoir mûrement considéré les propositions des Délégués des États-Unis, ils reconnaissent :

1°)  Qu’il est nécessaire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or; mais que le choix entre l’emploi de l’un ou de l’autre de ces deux métaux ou l’emploi simultané des deux doit avoir lieu suivant la situation spéciale de chaque État ou groupe d’États;

2°)  Que la question de la limitation du monnayage de l’argent doit également être laissée à la libre décision de chaque État ou groupe d’États, suivant les conditions particulières où ils peuvent se trouver, et cela d’autant plus que les perturbations qui se sont produites dans ces dernières années sur le marché de l’argent ont diversement affecté la situation monétaire des différents pays;

3°)  Que, en présence des divergences d’opinion qui se sont manifestées et de l’impossibilité où se trouvent même des États ayant le double étalon de prendre un engagement relatif à la frappe illimitée de l’argent, il n’y a pas lieu de discuter la question d’un rapport international de valeur à établir entre les deux métaux.» (page 192).

Au moment d’adhérer à cette réponse, les Délégués hollandais n’étaient pas présents.  Les Délégués italiens refusèrent leur adhésion, et celle des autres Délégués ne fut donnée que sous réserves.

Venant après des débats où le monométallisme avait trouvé des défenseurs convaincus et éloquents, la réponse formulée par les Délégués anglais et français était une condamnation de la propagande monométallique-or.  Mais cette condamnation ne pouvait pas suffire et n’a pas suffi à changer la face des choses.  Pour que le métal argent retrouve son ancienne valeur, il est indispensable qu’il soit, comme par le passé, librement monnayé à côté de l’or.  Et comme aucun État ne veut être ni ne peut être seul à reprendre ce monnayage, il est absolument certain qu’on ne sortira des difficultés actuelles qu’autant qu’une convention bimétallique et internationale sera conclue.

Il fallait, pour atteindre ce résultat, que tous les intéressés, c’est-à-dire tous les Gouvernements, se trouvassent en présence.  Telle est la raison d’être de notre Conférence.  Le Gouvernement américain et le Gouvernement français se sont entendus pour adresser simultanément des invitations aux autres Gouvernements.

Quinze Gouvernements ont ou auront ici leurs Délégués.  Il en est qui ont fait des réserves : elles étaient de droit.  Nous n’avions qu’à leur en donner acte.

Nous espérons que, des discussions qui auront lieu dans cette assemblée, jaillira la lumière; nous espérons qu’il sera démontré, et par les données de la théorie et par celles de l’expérience, que le bimétallisme international est le seul système qui puisse ramener la régularité monétaire dans toutes les parties du monde.

Il ne s’agit pas ici, Messieurs, de disputer des conditions d’un traité dans lequel l’un aurait à gagner et d’autres à perdre : il ne s’agit pour aucun de faire ni de demander des sacrifices; il ne s’agit pour personne d’être plus avisé que les autres : il s’agit simplement de prendre, de bonne foi et en connaissance de cause, des résolutions également favorables à toutes les parties.

Ai-je besoin d’ajouter que nous n’avons nullement la prétention d’imposer nos opinions, que tous les systèmes pourront se produire, qu’ils seront librement discutés dans cette assemblée où se trouvent réunis tant d’hommes illustres dont la compétence dans les questions monétaires est universellement reconnue ?»

M. le Président demande ensuite à la Conférence si elle désire utiliser le concours des sténographes que le Gouvernement français met à sa disposition et qui seraient placés sous la direction des secrétaires.

La Conférence accepte cette proposition; mais il demeure entendu que les comptes rendus sténographiques auront un caractère absolument confidentiel; ils seront soumis aux orateurs et ne pourront être publiés qu’avec l’assentiment de MM. les Délégués; les procès-verbaux adoptés par la Conférence constitueront seuls le résumé officiel de ses délibérations.

Sur la demande de MM. les Délégués des États-Unis et sous les mêmes réserves, il est également convenu que le sténographe attaché à leur mission pourra, de son côté, suivre les séances de la Conférence.

M. le Président fait connaître que le Gouvernement français vient d’être avisé de la désignation de MM. les Délégués du Gouvernement italien et de leur très prochaine arrivée à Paris.

M. Kern, Premier Délégué de la Suisse, transmet à la Conférence l’expression des regrets de M. Burckhardt-Bischoff, délégué de la Suisse, rappelé à Bâle par un deuil de famille.

M. le Président prie M. le Premier Délégué de la Suisse de vouloir bien être, auprès de M. Burckhardt-Bischoff, l’interprète de la douloureuse sympathie de la Conférence.

M. le Président demande ensuite à la Conférence si, avant de commencer ses délibérations, elle ne jugerait pas à propos de préparer un questionnaire, de se tracer un programme qui servirait de base et de point de départ à ses travaux ultérieurs.

M. Vrolik, Premier Délégué des Pays-Bas, appuie cette proposition.

M. Kern, Premier Délégué de la Suisse, tout en reconnaissant les avantages de ce mode de procéder, demande à la Conférence si, pour faciliter l’élaboration de ce programme, elle ne verrait pas quelque utilité à ce qu’au préalable, les Délégués de chaque État fussent appelés à exposer sommairement les vues de leurs Gouvernements respectifs sur les questions qu’il s’agit de résoudre.

M. le baron de Thielmann, Premier Délégué d’Allemagne, déclare partager, sur ce point, l’avis de M. Kern.

M. Cernuschi, Délégué de la France, fait remarquer que les dispositions des différents Gouvernements, en ce qui concerne la question monétaire, sont déjà, en général, suffisamment connues : il y aurait, dès lors, peu d’utilité à faire précéder la préparation d’un questionnaire d’une série de déclarations de principes formulées successivement par les Délégués de chacun des États représentés à la Conférence.

M. Pirmez, Premier Délégué de la Belgique, s’associe à cette observation.  Il lui paraît logique de commencer par la discussion et d’en attendre le résultat pour formuler des conclusions.  Procéder autrement, ce serait intervertir l’ordre naturel des délibérations.

M. Vrolik partage également cette manière de voir.  Il convient, à son avis, de discuter d’abord, au point de vue scientifique, les questions soumises à la Conférence.  En suivant une marche différente, on risquerait de voir, comme en 1878, se produire, dès l’abord, des divergences dont la constatation immédiate pourrait compromettre le succès ultérieur des travaux de la Conférence.

En présence de ces objections, M. Kern déclare ne pas insister.

M. Denormandie, Délégué de la France, résumant le débat, constate que la Conférence reconnaît unanimement la nécessité de préparer, soit sous la forme de questionnaire, soit sous toute autre forme, un programme de délibération, et que, d’autre part, elle paraît, en grande majorité, considérer comme préférable de procéder à la rédaction de ce programme, sans déclaration préalable de principes.  Il propose, en conséquence, de confier à une Commission, que la Conférence choisirait dans son propre sein, l’élaboration d’un projet de questionnaire.

M. le comte de Küfstein, Premier Délégué de l’Autriche-Hongrie, appuie cette proposition.

M. le Président demande si la Conférence est disposée à choisir elle-même les membres qui composeraient la Commission chargée de la préparation du questionnaire.

M. Vrolik répond que, comme à la Conférence monétaire de 1867, le choix des membres de la Commission pourrait être confié à MM. les Délégués de la France.

M. le Président exprime l’opinion que MM. les Délégués des États-Unis devraient être associés à cette désignation.

Cette double motion obtenant l’assentiment unanime, la séance est suspendue pendant un quart d’heure, pour permettre à MM. les Délégués des États-Unis et de la France de se concerter.

À la reprise de la séance, M. Denormandie formule, en ces termes, les propositions arrêtées par MM. les Délégués des États-Unis et de la France :

1°)  La Commission à laquelle devra être confiée l’élaboration d’un questionnaire serait composée d’autant de membres qu’il y a d’États représentés à la Conférence

2°)  La délégation de chacun de ces pays choisirait elle-même celui de ses membres qui serait appelé à siéger au sein de la Commission

3°)  Afin de laisser à MM. les Délégués de la Grande-Bretagne et de l’Italie la possibilité de prendre part aux travaux préparatoires, la première réunion de la Commission serait fixée au samedi 23 avril, à deux heures

4°)  Les décisions de la Commission n’auraient, en aucun cas, pour effet de préjuger la solution des questions en discussion, ni d’engager la Conférence, celle-ci demeurant seule maîtresse de l’ordre de ses délibérations.

Ces diverses propositions sont successivement adoptées sans observations.

M. le baron de Thielmann dépose sur le bureau de la Conférence, pour être distribués à MM. les Délégués, trente exemplaires de deux publications officielles émanées de son Gouvernement et intitulées : la première «Documents relatifs à la réforme monétaire en Allemagne», la seconde «Exposé de la situation monétaire en Allemagne» (Annexe).

M. le Président prie M. le baron de Thielmann de vouloir bien transmettre au Gouvernement allemand les remerciements de la Conférence pour cette intéressante communication.

La séance est levée à quatre heures. 

PREMIÈRE  SÉANCE : ANNEXE



La situation monétaire en Allemagne

I.

L’introduction en Allemagne de l’étalon d’or unique, au lieu et place de l’étalon d’argent qui prévalait jusqu’en 1871 dans la plupart des États allemands, a été décrétée par les lois des 4 décembre 1871 et 9 juillet 1873.  Le marc d’or est la 1/2,555 h partie d’une livre d’or de 500 grammes à neuf dixièmes de fin, et il est monnayé en pièces d’or de 20, de 10 et de 5 marcs.  Le droit de monnayage privé existe, en ce sens que tout particulier a le droit de faire frapper pour son compte des pièces d’or de 20 marcs, en payant les frais de monnayage, à raison de 3 marcs par livre d’or fin.

Les monnaies d’argent, de nickel et de cuivre font l’office de monnaies divisionnaires.  Dans la frappe des monnaies impériales d’argent (pièces de 5, de 2 et de 1 marcs, et de 50 et de 20 pfennigs), on tire 100 marcs de la livre d’argent fin; la proportion de l’alliage étant de 900 parties d’argent contre 100 parties de cuivre, 90 marcs d’argent monnayé pèsent une livre.

La somme totale des monnaies impériales d’argent ne doit pas, d’après la législation actuelle, dépasser 10 marcs par tête de la population de l’Empire.

Nul n’est tenu d’accepter en payement des monnaies d’argent impériales pour une somme de plus de 20 marcs.  Par contre, ces monnaies sont reçues en payement, sans limitation de somme, par les caisses de l’Empire et des États allemands, et peuvent, à volonté, être changées contre de l’or à un certain nombre de bureaux officiellement désignés pour cela.  Comme il n’était pas possible de retirer à la fois de la circulation les anciennes monnaies des divers États, non plus que d’y faire entrer d’un seul coup les nouvelles monnaies impériales, les lois en question établirent, comme phase transitoire, un régime analogue à celui du double étalon, et sous lequel les anciennes monnaies des États étaient reconnues comme instrument libératoire de payement, au taux de 1 thaler pour 3 marcs d’or, taux qui est basé sur la proportion de 1 à 15 ½ pour la valeur des deux métaux.

II.

Pour la mise à exécution de cette réforme monétaire, il a été frappé, jusqu’à la fin de 1880, en monnaies d’or impériales, 1,747,237,095 marcs, dont 1,270,509,920 en pièces de 20 marcs, 448,759,250 en pièces de 10 marcs et 27,969,925 en pièces de 5 marcs.  Quant aux monnaies divisionnaires, il a été frappé, jusqu’à la fin de 1880 :

en monnaies d’argent, sur la base de la population de l’Empire, constatée par le recensement du 1er décembre 1875, et s’élevant à 42,727,000 âmes, une somme ronde de 427 millions de marcs – en monnaies de nickel, 35 millions de marcs en chiffres ronds – en monnaies de cuivre, 9 millions et demi de marcs, également en chiffres ronds.

Par contre, des anciennes monnaies des États particuliers, il a été retire de la circulation, jusqu’à la fin de 1880, pour le compte de l’Empire, une somme totale de 1,080,486,138 marcs.

Sur cette somme :

1. Ont été livrés aux hôtels des monnaies pour la frappe des nouvelles monnaies impériales d’argent :
  pour le compte de l’Empire 382,501,331 marcs
  contre remboursement de la valeur 183,510 marcs
  (2,034 livres d’argent fin) 383,684,841 marcs
2. Fondus en lingots d’argent, 697,797,069 marcs
  ayant produit 7,474,644 livres d’argent fin
  Sur cette quantité, il a été :  
  vendu pour le compte de l’Empire 7,102,862 livres d’argent fin
  Employé dans la fabrication des nouvelles monnaies d’argent 32,429
  Il reste donc un reliquat de  339,353 livres d’argent fin
  qui est encore actuellement en la possession du Gouvernement impérial, car les ventes d’argent ont été suspendues en mai 1879 et n’ont pas été reprises depuis cette époque.  

La vente de ces 7,104,896 livres d’argent fin (y compris les 2,034 livres ci-dessus, livrées aux hôtels des monnaies contre remboursement de leur valeur) a été réalisée comme suit :             

Années

Livres d’argent fin

Produit net

Total en marcs Par livre d’argent, fin en marcs

Par once d’argent standard en pence

1873
1874
1875
1876
1877
1878
Jusqu’à la suspension des ventes d’argent, fin mai 1879

105,923,372
703,685,175
214,898,594
1,211,759,204
2,868,095,533
1,022,696,403
377,744,712

9,296,682.77
61,135,670.29
18,208,449.08
93,936,482.37
230,424,238.51
126,203,852.08
27,934,417.89

87.77
80.88
84.09
77.52
80.34
77.77
73.95

59
58 ¾
57 ¼
52 ⅜
54 c
52 b
50

Totaux

7,104,895,993 567,139,992.99 79.82 53 ,

De la comparaison du produit de ces ventes – 567,139,993 marcs – avec le coût original de ces 7,104,896 livres d’argent fin, qui avaient été prises à 663,621,109 marcs, il résulte que ces ventes d’argent se sont soldées, pour l’Empire, par une perte de 96,481,136 marcs.

À cette perte mentionnée de 96,481,136 marcs viennent s’ajouter les autres frais de l’exécution de la réforme monétaire (frais de monnayage, perte à la vente du cuivre, intérêts des fonds d’exploitation des ateliers monétaires, etc.) de 29,316,438, ce qui donne un total de 125,797,574 marcs.

Par contre, les profits résultant de cette même exécution de la réforme monétaire (bénéfice brut de la frappe des monnaies impériales d’or, d’argent, de nickel et de cuivre, bonis de diverses sortes, etc.) ont produit 81,728,134 marcs.

La caisse de l’Empire a donc dû fournir un appoint effectif de 44,069,440 marcs

III.

Outre les nouvelles monnaies impériales, il y a encore dans la circulation actuelle le reliquat des pièces d’argent de 1 thaler non encore retirées.  On ne peut qu’estimer par à peu près le montant des thalers en circulation.  Il avait été frappé, en tout, pour 1,280 millions de marcs en pièces de 1 thaler, en y comprenant 93 millions de marcs en thalers autrichiens dits thalers de l’Union (Vereinsthaler), qui sont assimilés par la loi, pour tous les payements, aux thalers de frappe allemande, et au sujet du retrait desquels aucune décision législative n’a encore été prise.

Sur cette somme de 1,280 millions de marcs, une certaine partie a, dans le cours des temps, été fondue par des particuliers, ou exportée, ou a disparu par des causes et accidents de toute sorte.  Il s’agit d’évaluer ce déchet, pour se rendre compte de ce qui reste encore dans la circulation.  Si l’on s’en rapporte aux résultats du retrait des autres monnaies d’argent, d’un type grossier, ce déchet devrait être évalué à 20 %; la somme ci-dessus serait réduite à 1,024 millions de marcs en thalers, dont 614 millions ont été jusqu’ici retirés et démonétisés; la circulation actuelle des thalers serait donc d’environ 410 millions de marcs.  D’après une autre estimation, qui suppose un déchet de 17 % seulement, tel qu’il a été constaté par l’opération du retrait des anciennes pièces de 2 thalers, il resterait encore en circulation environ 450 millions de marcs en thalers.  L’évaluation la plus forte de celles qui invoquent des données plausibles, va jusqu’à 500 millions.  Dans toutes ces évaluations est compris le stock de thalers qui fait partie de l’encaisse métallique de la Banque impériale.

IV.

Si l’on poussait jusqu’au bout l’application de la législation monétaire actuelle, et si l’on reprenait en conséquence les ventes d’argent, le Gouvernement impérial n’aurait lieu de se défaire, au dehors, des thalers actuellement en circulation pour 450 ou 500 millions de marcs, non plus que de l’argent en barres qui lui reste depuis 1879, qu’autant qu’il ne trouverait pas à les employer pour l’augmentation de la circulation des monnaies d’argent divisionnaires.

Ainsi qu’il est mentionné au titre I, le montant total des monnaies impériales d’argent ne doit pas, jusqu’à nouvel ordre, dépasser 10 marcs par tête de la population de l’Empire.  Comme cette dernière, entre le recensement du 1er décembre 1875 et celui du 1er décembre 1880, a progressé de 42,727,372 âmes à 45,194,172, et a gagné, par conséquent 2,466,800 âmes, on peut dès à présent, sous la législation existante, augmenter de 25 millions de marcs environ la masse des monnaies d’argent frappées jusqu’ici, et qui s’élève à 427 millions de marcs.  Mais, en outre, le Gouvernement impérial a reconnu, dès l’année 1880, l’opportunité d’élever le taux de la monnaie divisionnaire de 10 marcs à 12 marcs par tête de la population, pour le cas où la réforme monétaire suivrait son cours.  Si l’on base ce taux nouveau sur le chiffre actuel de la population de l’Allemagne, il faudrait frapper encore pour 115 millions de marcs de monnaies d’argent; ce qui absorbera les 31 millions de marcs de lingots d’argent qui restent et 73 millions de marcs des thalers actuellement en circulation.  Il resterait à vendre, en comptant 74 à 81 millions de marcs en thalers autrichiens, une masse de 387 à 427 millions de marcs, c’est-à-dire de 3,740,000 à 4,750,000 livres d’argent fin.  Si on laisse hors de compte les thalers autrichiens, il n’y aurait à se défaire que de 263 à 346 millions de marcs, soit 2,920,000 à 3,840,000 livres d’argent fin.

 

Retour


DEUXIÈME  SÉANCE : JEUDI  5  MAI  1881


Présidence de M. Magnin

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grèce, des Pays-Bas, du Portugal, de la Suède, de la Norvège, de la Suisse, qui assistaient à la première séance, et :

–  pour la Grande-Bretagne :

M. Fremantle, député-maître de la Monnaie de Londres

Lord Reay, pair d’Écosse

–  pour le Canada :

Sir Alexandre Galt, haut commissaire du Canada à Londres

–  pour l’Italie :

M. Seismit-Doda, membre du Parlement italien, ancien Ministre des finances

M. Luzzatti, membre du Parlement italien

M. Simonelli, membre du Parlement italien

M. le comte Rusconi, ancien Ministre des affaires étrangères, Secrétaire général du Conseil d’État

–  pour la Russie :

M. de Thoerner, conseiller privé, directeur du Département de la Trésorerie de l’Empire

–  pour la Suisse :

M. Burckhardt-Bischoff.

La séance est ouverte à deux heures et demie.  Le procès-verbal de la précédente réunion est lu et adopté.

M. le délégué de la Grande-Bretagne transmet à la Conférence l’expression des regrets de sir Louis Mallet, secrétaire d’État et Premier Délégué des Indes britanniques, qui se trouve momentanément retenu en Angleterre.

M. le Président rappelle que, dans sa précédente réunion, la Conférence avait remis à la présente séance la choix de son Vice-Président.  La Conférence se trouvant presque absolument au complet, le moment paraît venu de procéder à la constitution définitive du bureau.

Sur la proposition de M. Evarts, la vice-présidence est déférée à M. Vrolik, Premier Délégué des Pays-Bas.

M. Vrolik adresse ses remerciements à la Conférence.

L’ordre du jour appelle le rapport de la Commission qui avait été, dans la précédente séance, chargée de rédiger un projet de questionnaire.

M. Vrolik, président et rapporteur de cette Commission, rend compte de ses travaux dans les termes suivants :

«Monsieur le Président et Messieurs les Délégués,

Il vous a plu de décider, dans notre première séance, qu’il y aurait un questionnaire et que chaque délégation désignerait un de ses membres pour constituer une commission qui serait chargée de faire un projet de questionnaire, destiné à être soumis ensuite à l’approbation de la Conférence plénière.

Conformément à la décision de notre Conférence, cette Commission s’est réunie le samedi 23 avril.

Seize États s’y trouvaient représentés : l’Allemagne, par M. le baron de Thielmann; l’Autriche, par M. le chevalier de Niebauer; la Hongrie, par M. de Hegedüs; la Belgique, par M. Pirmez; le Danemark, par M. le conseiller d’État Lévy; l’Espagne, par M. Moret y Prendergast; les États-Unis, par M. Dana Horton; la France, par M. Cernuschi; la Grèce, par M. Braïlas-Arméni; les Pays-Bas, par M. le docteur Vrolik; le Portugal, par M. le comte de San-Miguel; la Suède, par M. le docteur Forssell; la Norvège, par M. le docteur Broch; la Suisse, par M. le docteur Kern.  La Commission eut aussi l’avantage de voir à sa séance deux de MM. les Délégués qui n’avaient pu assister à l’ouverture de la Conférence : M. Luzzatti, pour l’Italie, et M. de Thoerner, pour la Russie.  Elle a été assistée de MM. Lavollée et Bruwaert comme secrétaires.

La séance a été ouverte par M. Kern, doyen d’âge, qui proposa de déférer la présidence à M. Cernuschi, représentant l’État qui nous offre une large hospitalité; mais M. Cernuschi déclina cet honneur et proposa de me nommer président.  La Commission accepta cette proposition si flatteuse pour moi et, en conséquence, je suis chargé d’offrir à la Conférence le projet de questionnaire adopté par la Commission pour être soumis à l’approbation de cette assemblée.

Permettez-moi de faire précéder les discussions, auxquelles ce projet pourrait donner lieu, d’un court résumé de la voie qu’on a suivie pour y arriver.

L’honorable Président de notre Conférence avait fait allusion à la possibilité que, sinon tous, du moins quelques-uns des Délégués, eussent des projets de questionnaire à soumettre à la Commission.  Si c’eût été le cas ou bien que plusieurs Délégués eussent fait connaître l’intention d’offrir leurs projets sous peu de jours, on aurait pu tâcher peut-être – sans se faire illusion sur la grande difficulté de cette manière d’agir – de trouver moyen de coordonner ces différents projets dans un seul, qui aurait compris autant que possible les questions proposées.

La Commission, craignant que ce mode de procéder n’offrît trop de difficultés, et par là, peut-être, n’entraînât une grande perte de temps, crut qu’il serait plus utile d’inviter les Délégués des deux États dont l’invitation est émanée à vouloir bien se charger de la rédaction d’un programme qui devait être imprimé et distribué confidentiellement, au moins quarante-huit heures avant la prochaine séance de la Commission.

MM. Cernuschi et Horton ont bien voulu – après une courte délibération – se charger de ce travail.  Les Délégués des Pays-Bas, qui avaient préparé, de leur côté, un projet de questionnaire, le mirent, à la demande de MM. Cernuschi et Horton, à leur disposition, pour en faire tel usage qu’ils trouveraient convenable.

MM. Cernuschi et Horton m’ayant averti que leur travail était achevé, j’ai pu inviter mes honorables collègues à se réunir le mardi 3 mai.  À cette réunion, nous avons eu l’avantage de voir, outre les membres qui avaient assisté à notre première séance.  Sir Charles Fremantle, Délégué de l’Angleterre, et M. Burckhardt-Bischoff, Délégué de la Suisse, qui, à cause d’une perte très douloureuse, n’avait pu assister aux premières séances de la Conférence et de la Commission.

MM. Cernuschi et Horton avaient préparé chacun un programme; en outre, ils avaient demandé aux Délégués néerlandais s’ils n’avaient aucune objection à voir imprimer aussi leur projet.  Ceux-ci n’y voyant aucun inconvénient, la Commission se trouva donc saisie de trois projets, qui ont été imprimés et distribués à vous tous, Messieurs, de sorte que toute la Conférence en a pu prendre connaissance.

Après un intéressant débat, où une bienveillance réciproque a eu une large part, la Commission a été d’avis que, tout en rendant pleine justice aux travaux de MM. Cernuschi et Horton, qui embrassent un très vaste terrain théorique et historique, le projet néerlandais avait l’avantage de concentrer l’attention sur les points essentiels qui doivent être débattus conformément aux termes de l’invitation faite par la France et les États-Unis, tout en laissant une entière latitude, en examinant les questions proposées par les Délégués néerlandais, de traiter aussi différents sujets très intéressants indiqués dans les projets des Délégués français et américains.  Aussi ces Messieurs n’ont-ils pas hésité, après avoir vu quelles idées prédominaient dans la Commission, à retirer les projets et à se rallier au projet néerlandais.

Peut-être n’est-il pas inutile de mentionner ici que deux tendances assez prononcées se sont fait jour dans la Commission, comme il est aussi probable qu’elles se manifesteront dans les discussions de la Conférence.  L’une de ces tendances est d’accorder une très large part aux discussions scientifiques, l’autre est de se borner autant que possible aux questions pratiques, juridiques et diplomatiques.  Dans le projet de questionnaire qui vous est présenté, on s’est surtout efforcé d’éviter ces deux extrêmes.

Au reste, la Commission a fort apprécié la manière d’agir de MM. Cernuschi et Horton et a tenu à communiquer leurs travaux à la Conférence, où ils pourront être de grande utilité dans mainte discussion (Annexes A et B).

Voilà, Messieurs, un exposé succinct de la marche des idées, qui a conduit à adopter le questionnaire que nous avons l’honneur de soumettre à votre examen.

Avant d’y procéder, je suis invité par la Commission à exprimer deux vœux à notre honorable Président.

Le premier est que, si le questionnaire a la bonne fortune d’être adopté par la Conférence, la Commission attacherait un grand prix à ce qu’avant d’ouvrir la discussion sur la première question, M. le Président voulût bien fournir à ceux de MM. les Délégués qui ont des communications officielles à faire l’occasion de s’en acquitter, et à ce qu’ensuite une discussion générale pût avoir lieu avant de procéder à l’examen des questions proposées.

Le second vœu est que, si l’on a l’intention de proposer des questions nouvelles, complémentaires ou accessoires, elles ne puissent être mises en discussion sans avoir été préalablement rédigées, communiquées au bureau de la Conférence et distribuées à tous ses membres.

Je ne mentionne un dernier vœu de la Commission que pour remercier notre honorable Président d’y avoir répondu avec une gracieuse promptitude : c’était le vœu de réunir la Conférence aussi vite que possible.»

Les conclusions du rapport de M. Vrolik sont successivement mises aux voix et adoptées sans discussion.

Il est, en conséquence, décidé :

1°)  Que ceux de MM. les Délégués qui ont des déclarations à faire au nom de leurs Gouvernements seront mis en mesure de les présenter avant l’ouverture des débats

2°)  Qu’une discussion générale précédera la discussion des différents paragraphes du questionnaire qu’adoptera la Conférence;

3°)  Que chaque Délégué conservera, même après le vote d’un questionnaire, le droit de proposer des questions nouvelles, complémentaires ou accessoires, mais que ces questions ne pourront être mises en discussion qu’autant qu’elles auront été préalablement rédigées, communiquées au bureau de la Conférence et distribuées à tous ses membres.

Le projet de questionnaire élaboré par la Commission est également adopté sans discussion.  En voici le texte :

I.

La diminution et les grandes oscillations de la valeur de l’argent, qui se sont manifestées surtout dans les dernières années, ont-elles été nuisibles ou non au commerce, et, par conséquent, à la prospérité générale ?

Est-il désirable que le rapport de valeur entre les deux métaux ait une grande fixité ?

II.

Les phénomènes indiqués dans la première partie de la question précédente doivent-ils être attribués à l’accroissement de la production de l’argent ou bien à des mesures législatives ?

III.

Est-il probable, ou non, que, si un grand groupe d’États accorde la frappe libre et illimitée de pièces légales des deux métaux, ayant pleine faculté libératoire, dans une proportion uniforme pour l’or et l’argent contenu dans l’unité monétaire de chaque métal, on obtiendra une stabilité, sinon absolue, du moins très forte, de la valeur relative de ces métaux ?

IV.

En cas de réponse affirmative à la question précédente, quelles mesures devrait-on prendre pour réduire au minimum les oscillations du rapport de valeur entre les deux métaux ?

Par exemple :

I.    Serait-il désirable d’imposer aux banques d’émission privilégiées l’obligation d’accepter toujours à prix fixe les lingots d’or et d’argent que le public leur présente ?

II.   Comment pourrait-on faire jouir le public du même avantage dans les pays où il n’y a pas de banque d’émission privilégiée ?

III.  Le monnayage doit-il être gratuit, ou, du moins, uniforme, dans tous les pays, pour les deux métaux ?

IV.  Devrait-on s’entendre pour laisser libre de toute entrave le commerce international des métaux précieux ?

V.   En adoptant le bimétallisme, quelle devra être la proportion entre le poids de l’or et de l’argent pur contenu dans les unités monétaires ?

La parole est ensuite donnée à MM. les Délégués pour communiquer à la Conférence les déclarations qu’ils ont à présenter, au nom de leurs Gouvernements respectifs.

M. le baron de Thielmann, Premier Délégué d’Allemagne, MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques, du Canada, du Danemark, du Portugal, de la Russie, de la Grèce, M. le comte de Küfstein, Premier Délégué de l’Autriche-Hongrie, MM. les Délégués de la Suède, de la Norvège et de la Suisse lisent les déclarations suivantes :

DÉCLARATION  DE  MM.  LES  DÉLÉGUÉS  DE  L’ALLEMAGNE

«Monsieur le Président, Messieurs,

Le Gouvernement impérial d’Allemagne, en prenant part à cette Conférence, convoquée dans le but d’établir un système monétaire international fondé sur le bimétallisme, n’entend point, par ce fait, préjuger ses décisions ultérieures; les déclarations de ses Délégués ne doivent donc pas, par conséquent, être regardées comme liant définitivement le Gouvernement impérial; elles serviraient plutôt de base à des négociations ultérieures.

Lorsque, entre 1865 et 1870, le monométallisme à étalon d’or gagna du terrain dans une grande partie des pays civilisés, et que, vers la fin de cette période, une quantité considérable d’or rentra au trésor de l’Empire d’Allemagne, le Gouvernement profita de cette occasion pour établir solidement son système monétaire et régler uniformément sur la base de l’étalon d’or ceux qui jusqu’alors avaient prévalu dans les différents États de l’Empire.  Si, à cette époque, l’Allemagne avait conservé l’étalon d’argent unique ou si elle avait adopté le bimétallisme, d’autres pays auraient d’autant plus facilement passé à l’étalon d’or unique que l’établissement du bimétallisme en Allemagne leur aurait facilité la vente de leur argent.  La réforme monétaire en Allemagne, résolue et décrétée après mûre réflexion, se trouve, en ce moment, très avancée : 1,747 millions de marcs ont été frappés en monnaies d’or, tandis que 1,080 millions de marcs d’anciennes monnaies d’argent ont été démonétisés; les frais résultant de ces opérations se sont élevés à 44 millions de marcs.  D’après l’évaluation la plus forte, il reste en Allemagne environ 500 millions de marcs en thalers anciens, y compris les thalers autrichiens.

La réforme monétaire a sensiblement amélioré les conditions de la circulation monétaire en Allemagne; non seulement la circulation générale, calculée par tête d’habitant, a augmenté, mais elle a encore gagné en ce sens que la circulation de l’or s’est accrue, tandis que celle de la monnaie d’argent, de la monnaie d’appoint et celle des billets non couverts par une réserve métallique a diminué.  Tout en considérant ainsi le système monétaire de l’Allemagne comme solidement établi, nous ne méconnaissons nullement la portée de la baisse du métal argent survenue depuis.

On est généralement convenu d’attribuer cette baisse moins aux ventes d’argent réalisées par l’Allemagne, qu’à la mesure prise par notre Gouvernement d’enlever au métal argent sa qualité de monnaie courante, ce qui amena les États de l’Union latine à faire cesser le monnayage de l’argent.  On ne saurait méconnaître que cette dernière mesure, en faisant disparaître l’effet compensateur qui jusque-là avait maintenu les oscillations des prix de l’argent dans d’étroites limites, enleva tout obstacle à une baisse progressive et démesurée; il est juste de convenir, d’autre part, que la crainte de se voir octroyer une somme d’au moins un demi-milliard de marcs d’argent allemand fut pour beaucoup dans la décision que prit l’Union latine, et qui ne pouvait manquer de déprécier dans des proportions considérables sa propre circulation.  La baisse de l’argent n’eût cependant point pris de pareilles proportions, si, en même temps, la production de ce métal n’avait considérablement augmenté en Amérique, tandis que la demande de l’Asie allait en diminuant.

En présence de ces conjonctures, le Gouvernement impérial prit, au mois de mai 1879, la résolution d’interrompre ses ventes d’argent, qui n’ont pas été reprises depuis.  Cette mesure, en consolidant les conditions du marché métallique, facilitait l’initiative des Puissances intéressées à la réhabilitation de l’argent.  Elle fit, en même temps, diminuer la demande de l’or, ce qui paraît d’autant plus important que la production décroissante de ce métal, en présence d’une demande toujours croissante, avait déjà, dans le courant des dernières années, produit une certaine tension du marché.

Nous reconnaissons sans réserve qu’une réhabilitation de l’argent est à désirer, et qu’on pourrait y arriver par le rétablissement du libre monnayage de l’argent dans un certain nombre des États les plus populeux représentés à cette Conférence, qui, à cette fin, prendraient pour base un rapport fixe entre la valeur de l’or et celle de l’argent.  Néanmoins, l’Allemagne, dont la réforme monétaire se trouve déjà si avancée et dont la situation monétaire générale ne semble point inviter à un changement de système d’une aussi vaste portée, ne se voit pas à même de concéder, pour ce qui la concerne, le libre monnayage de l’argent.  Ses Délégués ne peuvent donc pas souscrire à une pareille proposition.  Le Gouvernement impérial se voit, d’autre part, tout disposé à seconder de son mieux les efforts des autres Puissances qui voudraient se réunir en vue d’une réhabilitation de l’argent par le moyen du libre monnayage de ce métal.  Pour arriver à ce but et pour garantir ces Puissances contre l’afflux de l’argent allemand qu’elles paraissent redouter, le Gouvernement impérial s’imposerait lui-même des restrictions.

Pendant une période de quelques années, il s’abstiendrait de toute vente d’argent, et pendant une autre période d’une certaine durée, il s’engagerait à n’en vendre par an qu’une quantité limitée et si faible que le marché général n’en serait pas encombré.  La durée de ces périodes et la quantité d’argent à vendre par an durant la deuxième période formeraient l’objet de négociations ultérieures.  Un pareil arrangement garantirait les hôtels des monnaies des États bimétalliques contre l’afflux illimité des thalers allemands provenant des fonds de l’État.  Les particuliers ou la Banque de l’Empire (qui est une banque particulière sous le contrôle spécial du Gouvernement) ne pourraient, d’autre part, faire affluer les thalers aux hôtels des monnaies de l’Union bimétallique que dans le cas où le bilan commercial serait défavorable à l’Allemagne ou si la relation de 1 à 15 ½, rétablie par l’Union bimétallique, se modifiait sensiblement en faveur de l’argent.  Cette dernière éventualité paraît, du reste, peu probable.  Dans tous les autres cas, l’exportation des thalers devrait nécessairement se solder par une perte pour le compte des entrepreneurs, et les pays de l’Union bimétallique, par conséquent, n’ont pas lieu d’appréhender que l’argent allemand vienne inonder leurs hôtels des monnaies.  On pourrait, du reste, rendre ces opérations encore plus onéreuses, en excluant les thalers en espèces du libre monnayage dans l’Union bimétallique; une pareille mesure ajouterait aux autres frais à supporter par les entrepreneurs les frais de la refonte et de l’affinage des thalers.

Si l’on arrivait à un arrangement international basé sur ces indications, l’Allemagne resterait toujours libre de vendre de l’argent dans les limites qu’elle se serait imposées ou de ne pas en vendre du tout.  Mais l’Allemagne, afin de resserrer encore ces mêmes limites, pourrait faire d’autres concessions : elle donnerait, dans sa propre circulation, une place plus ample au métal argent et en généraliserait ainsi l’usage.  Pour arriver à ce but, le Gouvernement impérial s’engagerait éventuellement à retirer les pièces de 5 marcs en or (27 ¾ millions de marcs), ainsi que les billets de caisse de l’Empire de la même valeur (40 millions de marcs).  Il pourrait, en outre, faire refondre et remonnayer les pièces de 5 marcs et de 2 marcs en argent (71 et 101 millions de marcs), en prenant pour base une relation entre les deux métaux se rapprochant de celle de 1 à 15 ½, tandis que, d’après la législation actuelle, on tire 100 marcs de la livre de fin, ce qui équivaut à peu près à la relation de 1 à 14.

Voilà, Messieurs, les concessions que le Gouvernement impérial vous proposerait et dont ses Délégués sont prêts à discuter la portée et les détails d’exécution.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DE  LA  GRANDE-BRETAGNE

«Messieurs,

Avant le commencement de vos débats, je crois de mon devoir de vous expliquer en quelques mots, avec la permission de M. le Président, la position que j’ai l’honneur d’occuper en venant prendre part aux délibérations de la Conférence.

Au mois de février dernier, le Gouvernement de Sa Majesté Britannique a reçu une invitation des Gouvernements de la France et des États-Unis d’Amérique à prendre part à une Conférence entre les Puissances principalement intéressées dans la question d’établir l’usage de l’or et de l’argent comme monnaie internationale, et d’assurer la fixité de la valeur relative entre ces deux métaux.  «La Conférence devait examiner et adopter, dans le but de les soumettre à l’acceptation des Gouvernements représentés à cette Conférence, un plan et un système pour l’établissement, au moyen d’une convention internationale, de l’usage de l’or et de l’argent comme monnaie bimétallique, suivant une valeur relative déterminée entre ces deux métaux.»

Or, Messieurs, depuis 1816, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans, le système monétaire du Royaume-Uni a reposé sur l’or comme étalon unique, et ce système a satisfait à tous les besoins du pays, sans donner lieu aux inconvénients qui se sont manifestés ailleurs et sous d’autres régimes : il a, par ces raisons mêmes, été accepté par les Gouvernements de tous les partis et par la nation.  Le Gouvernement de Sa Majesté ne pouvait donc pas entrer en Conférence comme soutenant le principe du double étalon, et sa réponse à l’invitation de la France et des États-Unis a dû faire ressortir les raisons qui l’empêchaient de prendre part à la réunion qui lui a été proposée.

Le Représentant du Gouvernement des États-Unis à Londres ayant cependant déclaré que les Puissances représentées à la Conférence se réservaient une entière liberté d’action après la discussion, le Gouvernement de Sa Majesté Britannique a cru ne pas devoir manquer d’égards envers des Puissances amies en s’opposant toujours à l’envoi d’un Délégué du Royaume-Uni.

C’est ainsi, Messieurs, que j’ai l’honneur de faire partie de la Conférence comme représentant de la Grande-Bretagne.  Mes instructions m’imposent le devoir – un devoir que je remplirai avec empressement – de vous fournir tous les renseignements que vous pourrez désirer sur les lois et le système monétaires de l’Angleterre.  Elles ne me permettent pas de voter sur les propositions qui vous seront soumises; mais j’ose vous assurer que je ne suivrai pas moins avec le plus vif intérêt les discussions qui pourront se produire dans une assemblée, comme a si bien dit notre Président, où se trouvent réunis tant d’hommes illustres dont la compétence dans les questions monétaires est universellement reconnue.»

DÉCLARATION  DE  MM.  LES  DÉLÉGUÉS  DES  INDES  BRITANNIQUES,  LUE  PAR  LORD  REAY

«Monsieur le Président, Messieurs,

Le Gouvernement des Indes britanniques, en envoyant des Délégués à la Conférence, n’est pas tenu, par ce fait, avoir reconnu l’adoption du principe du bimétallisme aux Indes britanniques, et, pour dégager sa responsabilité des conclusions auxquelles pourrait arriver la Conférence, ses Délégués ne sont pas autorisés à prendre part aux votes de la Conférence.

Quoique le Secrétaire d’État, ainsi que le Conseil des Indes britanniques, ne croient pas pouvoir nourrir l’espoir d’une réforme radicale, dans les circonstances présentes, du système monétaire des Indes, ils sont prêts à prendre en considération les mesures dont on pourrait suggérer l’introduction aux Indes, afin de rétablir la valeur de l’argent.

Je n’aurai pas besoin d’offrir l’assurance à Votre Excellence, et à vous, Messieurs, que le Gouvernement des Indes suivra avec le plus vif intérêt vos délibérations et vos résolutions, qui pourront exercer une si grande influence sur les destinées de l’Empire des Indes britanniques.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DU  CANADA

«I am instructed by the Government of Her Britannic Majesty to state, on behalf of the Government of Canada, that, while they will give the most respectful consideration to the conclusions of the Conference, the Government of Canada desires to reserve perfect freedom of action in respect to such conclusions.

I am further instructed to state that, while authorized to vote on the questions submitted to the Conference, such action must not be considered as prejudicing the future action of Canada.»

(traduction)

«Je suis chargé par le Gouvernement de Sa Majesté Britannique de déclarer, au nom du Gouvernement du Canada, que tout en tenant le plus grand compte des décisions de cette Conférence, le Gouvernement du Canada désire réserver sa complète liberté d’action vis-à-vis de ces décisions.

Je suis, en outre, chargé de déclarer que, bien que je sois autorisé à voter sur les questions soumises à la Conférence, mes votes ne sauraient être considérés comme préjugeant les futures décisions du Canada.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DU  DANEMARK

«Comme le Gouvernement danois n’entend nullement abandonner l’étalon d’or unique introduit dans le pays, il y a quelques années, j’ai reçu pour instructions, de la part de mon Gouvernement, de m’abstenir de toute discussion sur la manière (quomodo) dont le système bimétallique pourrait être réglé.»  

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DU  PORTUGAL

«Monsieur le Président, Messieurs les Délégués,

Le Gouvernement portugais, en acceptant l’invitation cordiale du Gouvernement français et du Gouvernement des États-Unis d’Amérique de se faire représenter à cette Conférence, a voulu, tout en remplissant un devoir de courtoisie internationale, donner à ces deux Gouvernements un témoignage de considération et de déférence méritée à tous égards; mais il leur a franchement déclaré que le système monétaire en vigueur en Portugal ne lui permettrait pas d’entrer dans l’Union bimétallique qu’on a en vue.

À cette déclaration que je suis chargé de faire à la Conférence, je dois ajouter que le Gouvernement portugais entend se réserver très expressément la résolution ultérieure et la plus complète liberté d’action concernant les conclusions que la Conférence monétaire viendrait à adopter.

De ce qui précède, il résulte que ma situation officielle à cette Conférence m’impose la plus grande réserve.  Il n’entre pas dans mes attributions de voter sur une question tendant à engager mon Gouvernement d’une manière quelconque, ni d’émettre une opinion qui pourrait donner lieu de penser que le Gouvernement portugais se départirait de l’attitude qu’il a cru devoir prendre en se faisant représenter ici.  Mes opinions, si je suis amené à entrer dans la discussion, me seront donc tout à fait personnelles.

Mon devoir est de suivre et d’étudier la situation de la question telle qu’elle se développera dans les discussions, et d’en référer à mon Gouvernement, en y attachant tout l’intérêt que mérite une question si importante et si intimement liée à tous les mouvements de la vie sociale.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DE  LA  RUSSIE

«Le Gouvernement russe, en envoyant, sur l’invitation des Gouvernements français et des États-Unis d’Amérique, un Délégué à la Conférence monétaire internationale, l’a fait dans l’intention :

D’une part, de pouvoir, avec une entière connaissance des opinions échangées dans cette réunion, prendre en considération ensuite les résolutions auxquelles la Conférence pourra arriver sur la question monétaire;

Et, d’autre part, de mettre, en tant que cela dépend de lui, la Conférence à même d’obtenir directement du Représentant russe tous les renseignements sur la situation monétaire de la Russie, dont la Conférence pourrait avoir besoin pour l’élucidation de la question générale.

Mais, en même temps, le Gouvernement russe entend réserver entièrement son opinion sur cette matière et n’engager en rien, par les résolutions de la Conférence, sa liberté d’action.

Quant à ma position personnelle au sein de cette Conférence, je ne puis donc que répéter ce qui vient d’être dit, pour son compte, par mon honorable collègue le Représentant du Portugal.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DE  LA  GRÈCE

«Le Délégué de la Grèce, en vue des déclarations faites par MM. les Délégués d’Angleterre, de Russie, du Portugal, etc., se croit en devoir de déclarer aussi qu’en sa qualité de représentant d’un État qui a adopté le monométallisme, il ne saurait s’associer à aucune mesure qui pourrait amener un changement de ce système.  Il sera très heureux de prendre part aux travaux de la Conférence et, sur toute autre question qui serait proposée et discutée, il s’empressera d’en informer son Gouvernement, en lui réservant toute liberté d’action.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  COMTE  DE  KÜFSTEIN,  AU  NOM  DE  MM.  LES  DÉLÉGUÉS  DE  L’AUTRICHE-HONGRIE

«Monsieur le Président, Messieurs,

Je n’avais pas l’intention de faire une déclaration formelle dans le cours de cette séance; mais, puisque plusieurs Délégués ont donné des explications sur la pensée dans laquelle leur Gouvernement a accepté l’invitation du Gouvernement français et du Gouvernement des États-Unis, je demande également la permission de caractériser en quelques mots la situation de notre Gouvernement.  Je n’ai, du reste, qu’à me reporter à la Conférence de 1878; notre situation est à peu près ce qu’elle était à cette époque : nous suivons les travaux de l’honorable assemblée avec les mêmes sympathies et nous faisons les mêmes réserves.

Les conditions particulières de notre circulation ne vous sont pas inconnues.  Nous avons une circulation essentiellement fiduciaire.  Il est vrai que nous faisons les plus sincères efforts pour reprendre nos payements en espèces; cependant, nous n’y sommes pas encore arrivés à l’heure qu’il est.  Cet état de choses crée pour nous une position quelque peu délicate en face des importantes questions dont l’honorable Conférence aura à s’occuper.

Notre attitude sera donc surtout une position de bienveillante réserve, et, tout en prenant, ad referendum, les résultats de nos délibérations, nous ne pourrons cependant prendre aucun engagement sur quelque point que ce soit.  Aussi, si l’un ou l’autre de nous trouvait utile de prendre part à la discussion, ce ne serait que pour exprimer ses opinions personnelles.

Toutefois, nous n’éprouvons aucune hésitation à dire, conformément à ce que le Gouvernement impérial et royal a fait déclarer à la Conférence de 1878, que, dès à présent, notre sympathie est acquise à toute mesure qui serait adoptée dans le but d’améliorer ou bien de rétablir autant que possible la position du métal blanc.

Aussi aimons-nous à espérer que la Conférence ne se séparera pas définitivement avant d’avoir adopté quelque remède pour obvier aux inconvénients de la situation monétaire actuelle qui, selon notre avis, est grave sous plus d’un point de vue.

Avec toutes les réserves que nous impose notre situation particulière, nous prendrons part aux intéressants travaux de l’assemblée avec le plus vif intérêt et la plus profonde sympathie.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DE  LA  SUÈDE

«Monsieur le Président, Messieurs,

Je ferai connaître en peu de mots la situation du Délégué de la Suède : mon Gouvernement, tout en réservant son entière liberté d’action au sujet de son système monétaire, a permis à son Délégué de prendre part aux discussions de la Conférence.»

DÉCLARATION  DE  M.  LE  DÉLÉGUÉ  DE  LA  NORVÈGE

«Vous savez, Messieurs, que les Pays scandinaves ont une union monétaire qui repose sur l’étalon unique d’or; mon Gouvernement réserve tous ses droits, mais il m’a donné la liberté complète de prendre part aux discussions, sauf à lui faire un rapport ultérieurement.»

DÉCLARATION  DE  MM.  LES  DÉLÉGUÉS  DE  LA  CONFÉDÉRATION  SUISSE

«La Délégation suisse déclare que la Confédération n’a, en ce qui la concerne, pas de motifs de provoquer des dérogations aux dispositions de la Convention monétaire dite latine, du 5 novembre 1878, dont la durée a été fixée à sept ans.  Elle ajoutera que la Suisse s’est déclarée, néanmoins, prête à prendre part à la Conférence convoquée à Paris sur l’initiative des Gouvernements de la République française et des États-Unis de l’Amérique du Nord.

L’invitation à la nouvelle Conférence impliquant le désir d’arriver à la conclusion d’un traité international ayant pour effet d’autoriser le libre monnayage de l’or et de l’argent comme monnaie bimétallique, les Délégués suisses se borneront à entendre les motifs qui ont guidé les Gouvernements des États-Unis et de la France dans leur initiative; ils renseigneront, en outre, le Conseil fédéral sur l’attitude que les grandes Puissances commerciales, notamment l’Angleterre et l’Allemagne, prendront vis-à-vis des propositions franco-américaines, et ils demanderont de nouvelles instructions avant de prendre position et avant de se prononcer, au nom de la Suisse, à l’égard de ces propositions, soit pour les approuver, soit pour les rejeter.

En conséquence de ce qui précède, les Délégués suisses ont pour mission d’assister à la Conférence, quant à présent, ad audiendum et referendum.

Ils font, dès le début de la Conférence, une déclaration formelle dans ce sens, et réservent, en prévision de toutes les éventualités, la position, en droit, des États de l’Union latine, telle qu’elle a été réglée par la Convention du 5 novembre 1878, et ajoutent, afin de ne laisser subsister à cet égard aucun doute, que le Conseil fédéral a envoyé des Délégués à la Conférence seulement parce qu’il considère cette Conférence comme n’ayant qu’un caractère préparatoire, et comme ayant pour seule tâche de rechercher les bases sur lesquelles un projet de traité acceptable pourrait être édifié.

Les Délégués suisses ne participeront, en conséquence, à aucune décision, de quelque nature que ce soit, avant d’avoir, au préalable, fait rapport au Conseil fédéral et reçu de ce dernier des instructions ultérieures.»

Acte de ces diverses déclarations est donné à MM. les Délégués.

La discussion générale est ouverte sur l’ensemble des questions soumises à la Conférence.

M. Cernuschi, Délégué de la France, demande à faire part tout d’abord à la Conférence de l’impression que lui ont fait éprouver les déclarations dont il vient d’être donné lecture, notamment celles de MM. les Délégués de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne.  Ces déclarations ont une importance considérable et qui ne saurait échapper à la Conférence.  À quelle condition, en effet, est subordonnée la réussite de l’œuvre qu’elle entreprend aujourd’hui ?  À l’accord des quatre grandes puissances métalliques du globe : la France, les États-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.  L’entente de la France et des États-Unis est déjà un fait accompli, dont la réunion même de cette Conférence, convoquée par les deux républiques, est comme la consécration officielle.  Le succès de la Conférence et le sort du bimétallisme ne dépendent donc plus que de l’Allemagne et de l’Angleterre.  Si elles se joignent toutes deux à la France et aux États-Unis, le bimétallisme devient la loi monétaire du monde entier; si l’une d’elles s’y rallie, il est encore possible; si elles refusent toutes deux leur coopération, il est condamné à rester impraticable.

Or, que ressort-t-il des déclarations qui viennent d’être lues à la Conférence ?  C’est, en premier lieu, que le concours de la Grande-Bretagne est, quant à présent, refusé.  En dépit des manifestations récentes des Chambres de commerce de Liverpool et de Birmingham, malgré les pétitions signées à Manchester et à Londres par les grands négociants et les banques, qui sont, en raison de leurs relations étendues avec l’Inde, particulièrement intéressés au succès du bimétallisme, l’Angleterre persiste à maintenir le système monétaire établi, en 1816, par lord Liverpool.  On ne saurait s’en étonner.  En agissant ainsi, le Gouvernement britannique est, en quelque sorte, dans son droit historique.  L’Angleterre ne déroge jamais qu’avec une extrême circonspection à ses traditions.  Il lui faut dix années pour accomplir une évolution économique.  Il a fallu dix ans à sir Robert Peel pour passer du camp de la protection dans celui du libre-échange; il lui a fallu dix ans pour cesser d’être partisan du papier-monnaie et adversaire des métallistes.  Il faudra peut-être quelque temps encore au Cabinet de Londres pour se rallier au principe du bimétallisme; mais on peut presque répondre de sa conversion.

Du côté de l’Allemagne, la situation est tout autre.  Sa conversion au principe du bimétallisme n’est plus à faire, elle est faite.  Par l’organe de son Premier Délégué, l’Empire allemand vient de reconnaître que la réhabilitation de l’argent est désirable, et il se déclare disposé à prêter son concours à cette entreprise.  Au point de vue des principes et de la science monétaire, la satisfaction est donc complète : nous n’avons qu’à le constater et à nous en féliciter.

Reste à examiner, au point de vue pratique, ce qu’offre l’Allemagne.  Elle fait des propositions dont on ne saurait contester l’importance, mais qui semblent encore insuffisantes.  Elle invite les autres États à prendre des résolutions dans le sens bimétalliste, et fait espérer qu’elle différera la réalisation de son monométallisme-or.  Il est vrai qu’elle promet de maintenir la suspension des ventes d’argent.  Cependant, il n’en reste pas moins vrai que les banquiers allemands pourraient envoyer de l’argent en payement et n’en recevraient pas.  Il y aurait une inégalité dangereuse contre les conséquences de laquelle il est essentiel de se prémunir.

Ce n’est pas que l’on puisse faire au Gouvernement allemand un reproche de son attitude.  Elle est justifiée par sa situation, par les conditions mêmes dans lesquelles l’Empire allemand a récemment accompli sa réforme monétaire et que rappelait très justement tout à l’heure M. le baron de Thielmann.  Cet exposé historique, ajoute M. Cernuschi, me suggère à l’instant une proposition dont je crois utile de faire part à la Conférence, sous ma responsabilité personnelle.

L’Allemagne a été la première à faire l’expérience du monométallisme-or dans un moment où ce système monétaire était l’objet de l’engouement, presque de la manie universelle.  En 1869, le Chancelier de l’Échiquier, M. Lowe, pouvait déclarer, en plein Parlement, à l’occasion des propositions d’unification monétaire faites par la France, qu’il ne traiterait jamais avec un pays qui garderait le bimétallisme, mais il se déclarait disposé à diminuer d’un grain le poids de la livre sterling, pour la rapprocher de la pièce internationale de 25 francs, à la condition absolue que la France renonçât au monnayage de l’argent, et il pouvait ajouter, sans être démenti, que le Gouvernement français était disposé à souscrire à cet arrangement.  En même temps, de ce côté du détroit, se poursuivait avec éclat, devant le Conseil supérieur de l’agriculture et du commerce, une vaste enquête monétaire dont les conclusions étaient favorables à l’adoption du monométallisme-or.  Une conférence internationale, réunie à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867, s’était déjà prononcée dans le même sens, et l’on peut dire que tout semblait présager le prochain triomphe du monométallisme.

C’est au lendemain de ces faits significatifs que l’Allemagne a dû procéder à la réforme de son système monétaire.  Il est assez naturel qu’elle l’ait effectuée comme elle l’a fait.  Elle n’a pas voulu, en devenant puissance bimétalliste, s’exposer à servir de marchepied aux autres États, qui tendaient presque tous alors au monométallisme; elle n’a pas voulu aider ses voisins à adopter le monométallisme-or pour qu’ils pussent s’en servir ensuite contre elle.  Une telle conduite, sauf l’erreur qu’elle contient, paraissait rationnelle; mais il n’en reste pas moins certain que si, en 1871, l’Allemagne n’avait pas eu cette crainte, elle aurait préféré le bimétallisme, qu’elle reconnaît aujourd’hui logique et légitime au point de vue de la science.  Elle aurait ainsi épargné 96 millions de marcs que les autres États ont gagnés à ses dépens.

Dans cette situation, que convient-il de faire ?  Il faut, pour ainsi dire, biffer de l’histoire ces dix années et revenir au statu quo d’avant la guerre monétaire, en un mot, faire la liquidation de l’expérience désastreuse tentée par l’Allemagne.  En achetant au Trésor allemand, comme marchandise, un métal avili par sa démonétisation même et en remettant ensuite en circulation ce même métal transformé en monnaie au taux légal de 1 à 15 ½ ou de 1 à 16, tous les États ont réalisé un profit aux dépens de l’Allemagne.  Que chacun recherche à combien s’est monté son bénéfice, qu’il le rembourse à l’Allemagne, et l’Allemagne, indemnisée des 96 millions de marcs qu’elle a perdus, pourra revenir, sans restrictions, au bimétallisme.

Si la somme ainsi recueillie n’équivalait pas à la perte subie par l’Allemagne, ne pourrait-on pas demander la différence à l’Inde ?  En facilitant le retour de l’Allemagne, et, par elle, du monde entier au bimétallisme, c’est surtout en faveur de l’Inde que l’on travaillerait.  Aucun pays ne profiterait, autant que l’Inde, d’un tel changement.  Le bimétallisme rétabli, c’est, pour le Trésor indien, une économie annuelle d’au moins 25 millions de roupies que le change lui fait perdre aujourd’hui sur les 17 millions de livres sterling qu’elle paye à l’Angleterre.

En résumé, il ne reste plus, sur le continent, aucun grand État à convertir au bimétallisme.  L’Autriche-Hongrie et la Russie, bien que demeurant sous le régime du papier-monnaie, se montrent sympathiques à notre entreprise; l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas nous y secondent.  Le succès n’en saurait être compromis par la résistance de quelques pays qui se trouvent, comme les États scandinaves et le Portugal, dans une position particulière, et qui pourraient, d’ailleurs, la conserver.  Tout ne dépend plus, en définitive, que de l’Allemagne, et, l’accord paraissant établi sur les principes, le moment est venu de négocier avec elle les conditions pratiques d’une entente.

M. Broch prononce le discours suivant :

«J’ai demandé la parole au début de cette discussion, parce que, de tous les Délégués présents à cette séance, je suis le seul qui ait pris part à toutes les conférences monétaires internationales, depuis 1867; je l’ai demandée encore, parce que j’ai été l’un des principaux promoteurs de la réforme monétaire qui a été accomplie, en dernier lieu, par les États scandinaves, et qui a eu pour résultat l’introduction du monométallisme-or dans ces pays, presque sans perte pour le Trésor et sans préjudice pour les particuliers.  Bien que ce fait n’ait exercé, sur le marché général des métaux précieux, qu’une influence minime, il n’en paraît pas moins utile à rappeler à titre d’exemple.

Si l’on compare les conditions monétaires dans lesquelles se trouvait l’Europe, il y a trente-cinq ans, et celles où elle se trouve aujourd’hui, on est frappé des progrès rapides du monométallisme-or.  Il y a trente-cinq ans, l’Angleterre seule avait l’étalon d’or unique; tous les autres pays étaient, ou de fait et de droit, ou simplement de fait, monométallistes-argent.  Ainsi, dans les Pays-Bas, on frappait bien des ducats d’or qui circulaient, de préférence à l’étranger, comme marchandise, sans valeur officielle.  À cause de la finesse et de l’exactitude de leur titre, ils étaient fort appréciés en Orient et surtout dans la péninsule des Balkans; mais ces ducats n’avaient pas de cours fixe à l’intérieur des Pays-Bas, bien que le monnayage en fût libre.  Le seul étalon du royaume néerlandais était réellement l’étalon d’argent.  La Russie, l’Allemagne, l’Autriche frappaient également des ducats d’or, des frédérics d’or, des pistoles, pour l’exportation; mais, comme les Pays-Bas, elles n’employaient, à l’intérieur, que des monnaies d’argent.  La France avait, il est vrai, une législation bimétallique; mais sa circulation monétaire consistait surtout en argent.  De 1789 à 1848, elle avait frappé pour 4 milliards de francs de monnaie d’argent, tandis que la quantité d’or monnayé pendant la même période représentait seulement 1 milliard.  Partout, en Europe, l’or faisait prime; partout la circulation, non seulement intérieure, mais encore extérieure, s’effectuait à l’aide d’argent.

Aujourd’hui, la situation est absolument inverse.  Il n’y a plus, en Europe, d’hôtel des monnaies ouvert à la frappe libre de l’argent.  L’État seul, dans tous les pays, fait monnayer ce métal, en quantités plus ou moins limitées; partout, le change extérieur se calcule de pièces d’or à pièces d’or.  L’or est devenu, en Europe, le seul véritable instrument d’échange.  De l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, la position respective de l’or et de l’argent est analogue.  Après de nombreux changements de législation, les États-Unis sont aujourd’hui placés sous l’empire du Bland Bill, qui a, sans doute, établi en apparence une sorte de bimétallisme très limité; mais, en réalité, le monométallisme-or persiste en Amérique comme en Europe.  Le Bland Bill porte, en effet, uniquement que, chaque mois, le Trésor fédéral emploiera, en achats de lingots d’argent destinés à être frappés, une somme qui ne pourra être ni inférieure à 2 millions de dollars, ni supérieure à 4 millions de dollars.  Or, en fait, depuis le vote du Bland Bill, le Gouvernement des États-Unis n’a jamais dépassé, dans ses achats d’argent, le minimum de 2 millions de dollars; la monnaie d’argent fabriquée à l’aide de ces achats n’a même pas pu entrer dans la circulation; elle est demeurée, pour moitié au moins, dans les coffres de l’État, et l’or reste maître du marché monétaire.

Quelles sont les causes de cette grande révolution économique qui, partout et de plus en plus, tend à substituer le métal jaune au métal blanc ?  Elles sont nombreuses et complexes.  Toutefois, il suffit d’énumérer les principales pour se convaincre que l’élimination graduelle de l’argent par l’or n’est pas un accident, mais le résultat naturel, logique et forcé des circonstances et des progrès de la civilisation.

La première de ces causes est la découverte des grandes mines d’or, d’abord en Californie, puis dans les autres parties des États-Unis et en Australie.  Depuis trente ans, la quantité d’or a doublé : dans ce court espace de temps, l’industrie et le commerce ont jeté dans la circulation autant d’or que l’humanité en avait accumulé en quatre siècles.  Il est vrai que, durant la même période, la production des mines d’argent a également augmenté dans des proportions considérables; mais la progression est beaucoup moins rapide pour l’argent que pour l’or, comme le prouve le tableau de la production de l’or et de l’argent depuis le XVe siècle (Annexe C2).

En même temps que ce développement de la production des métaux précieux et surtout de l’or, il se produisait d’autres phénomènes économiques et sociaux qui feront de notre siècle l’une des plus grandes époques de l’histoire de la civilisation et de l’humanité.  Grâce aux découvertes de la science, grâce au développement des moyens de communication, la vie intellectuelle et industrielle des nations était comme transformée.  Les peuples commençaient à avoir conscience de leur solidarité; les différents marchés nationaux tendaient, de plus en plus, à ne former qu’un seul grand marché universel; le commerce, et surtout le commerce international, prenait un incomparable essor; les voyages entraient de plus en plus dans les mœurs et s’accomplissaient avec une merveilleuse facilité; les valeurs mobilières internationales devenaient un élément de plus en plus considérable, de plus en plus fructueux de transactions et de règlements de comptes de nation à nation.  C’est ainsi que, tout récemment, l’Europe a pu solder en titres américains les énormes approvisionnements de céréales que trois mauvaises récoltes successives l’ont obligée à demander aux États-Unis.

C’est par une loi providentielle que cette transformation du monde économique a coïncidé avec une prodigieuse augmentation de la production de l’or, car l’une n’eût pas été possible sans l’autre.  On se flatte, il est vrai, de se passer de plus en plus des métaux précieux et de régler les opérations commerciales à l’aide des lettres de change, des compensations, des clearing-houses.  Cela peut se réaliser, en effet, pour le grand commerce; mais il est une foule de petites transactions que l’or seul peut faciliter.  Ainsi, l’or est le métal et le seul métal qui convienne aux voyageurs; ni l’argent, si incommode et si lourd, ni même les lettres de crédit, dans les voyages rapides, ne sauraient le remplacer.  L’or seul est l’agent nécessaire du commerce de frontières que, de toutes parts en Europe, les gouvernements cherchent à faciliter et dont toutes les opérations se soldent au comptant.  L’or seul permet encore aux négociants de profiter d’un voyage pour régler eux-mêmes en numéraire leurs comptes avec leurs correspondants des pays voisins, sans recourir à l’intermédiaire onéreux des banquiers.  En somme, l’or est le métal qui convient le mieux, non pas, comme on l’a dit, aux pays riches, mais aux pays qui ont proportionnellement le plus de moyens de communication, le plus de voyageurs et dont les transactions commerciales atteignent le chiffre le plus élevé.  C’est ainsi que les États-Unis et l’Europe sont, en fait ou en droit, monométallistes-or, tandis que l’Inde anglaise, qui n’a, en proportion de sa population et de son étendue, qu’un réseau de voies ferrées dix fois moindre que celui de l’Europe, reste monométalliste-argent.

Les bimétallistes prétendent, il est vrai, que leur système présenterait les mêmes avantages que le monométallisme-or, mais à la condition que l’on permît partout la frappe de l’argent.  Or, je pense, au contraire, qu’avec cette frappe illimitée, les dangers du bimétallisme sont considérables, et je reconnais en même temps que, sans cette frappe illimitée, il n’y a pas de bimétallisme sérieux.  Je suis, à cet égard, d’accord avec M. Cernuschi.  Il a très bien démontré que le système bimétallique avec la proportion de 1 à 15 ½ était le seul bimétallisme acceptable non seulement pour la France et les pays de l’Union latine, mais encore pour le reste de l’Europe, et que le monométallisme-or serait préféré au bimétallisme avec le rapport de 1 à 18.  Je reconnais aussi, avec lui, qu’il n’y a pas de bimétallisme réel, si la frappe des deux métaux n’est pas libre et illimitée pour les particuliers comme pour les États, et si les lingots ne sont pas partout immédiatement échangeables moyennant une retenue de 0.20, 0.25 ou 0.50 % au plus, soit contre des billets de banque ayant cours légal, soit contre du numéraire.  Ce système est déjà suivi pour l’or, en Angleterre et en Norvège; mais, avec la frappe illimitée des deux métaux, et même avec la frappe illimitée de l’argent seul, il devient impraticable dans l’état actuel des choses.  Il serait très onéreux, très périlleux pour les grands États, et les petits États ne sauraient essayer de l’appliquer.

Il est, d’ailleurs, un inconvénient particulièrement redoutable que présente le bimétallisme et qu’on a souvent omis de signaler : c’est celui de la liquidation en cas de dissolution d’une union monétaire universelle ou très étendue.  Il est bien évident que, si les deux métaux étaient admis sans limite à la frappe, dans les hôtels des monnaies de tous les États composant une semblable union monétaire, ce serait, de préférence, ou même uniquement vers les hôtels de monnaies des grands États que seraient dirigés les lingots d’argent destinés au monnayage.  C’est là seulement, en effet, que les propriétaires de lingots trouveraient un outillage assez complet, assez perfectionné pour pouvoir retirer rapidement leur métal monnayé, sans recourir aux bons de monnaie et sans perdre les intérêts pendant l’opération de la frappe, toujours longue lorsqu’il s’agit d’argent.  Or, les monnaies ainsi fabriquées porteraient nécessairement les armes ou l’effigie du souverain de l’État sur le territoire duquel elles auraient été frappées, et non moins inévitablement, en vertu d’un principe incontesté du droit international, ce serait à ces Puissances qu’incomberait le devoir de les reprendre, si l’union monétaire venait à se dissoudre.  Il arriverait donc qu’à l’expiration du contrat d’union, deux ou trois grands États auraient seuls à recevoir l’immense quantité d’argent qui aurait jusqu’alors circulé, sinon sur tout le globe, du moins dans une notable partie du monde civilisé.  Ils subiraient, de ce chef, une perte incalculable à laquelle les plus grandes Puissances financières ne résisteraient peut-être pas, et que les petits États ne doivent pas s’exposer à subir.

Alors même qu’une union monétaire universelle se constituerait et se perpétuerait sur la base du rapport de 1 à 15 ½, les difficultés et les périls du bimétallisme seraient encore considérables.  En raison de ses avantages intrinsèques, l’or ferait prime, et ce serait une illusion de croire que les banques continueraient à le jeter dans la circulation, en gardant l’argent comme réserve métallique.  Sans doute, la Banque de France rembourse aujourd’hui ses billets en métal jaune ou en métal blanc indistinctement; mais la raison en est simple.  Le bimétallisme n’étant que partiel, l’or est nécessaire pour les transactions avec certains pays étrangers, et la Banque de France sent, dès lors, que, si elle le refusait, elle causerait un grave dommage au commerce français.  Il en serait autrement, le jour où le bimétallisme deviendrait universel : les banques tiendraient probablement alors à garder une certaine quantité d’or dans leurs réserves; elles chercheraient à se le procurer, même en subissant un agio, et elles payeraient en argent, de telle sorte qu’au bout de peu de temps, la circulation intérieure serait surchargée d’argent.

Une autre conséquence fâcheuse de l’adoption universelle du bimétallisme avec la proportion de 1 à 15 ½ serait une augmentation de la richesse monétaire du monde, et, par suite, une dépréciation des métaux accompagnée d’une hausse correspondante et générale des prix.  On calcule qu’aujourd’hui les métaux monnayés en circulation dans le monde entier représentent 34 milliards de francs (18 en or, 16 en argent).  Ces 16 derniers milliards, calculés à 15 ½, n’en valent en fait que 14, l’écart entre le rapport légal et le rapport réel étant de 15 ½ à 18, c’est-à-dire de 18% environ.  Le jour où la proportion de 15 ½ deviendrait universelle et obligatoire, l’argent hausserait de 18%, l’or baisserait, et les prix de toutes les marchandises, surtout de celles que l’on tire de l’Orient et qui se payent en argent, subiraient une hausse considérable.  Cette hausse s’accentuerait encore, à mesure que viendraient s’accumuler sur le marché monétaire les produits de nombreuses mines d’argent qui aujourd’hui ne travaillent pas ou ne travaillent que très peu et presqu’à perte, mais dont l’exploitation redeviendrait fructueuse, grâce au relèvement de la valeur de l’argent.  Une hausse si générale, si subite, si considérable bouleverserait le monde commercial, le monde économique et jetterait la perturbation dans toutes les sociétés.  Elle modifierait toutes les relations des hommes entre eux, elle équivaudrait à une diminution des dettes.  Or, il n’est pas seulement injuste de produire ainsi, par voie de mesure législative, une hausse artificielle de toutes les marchandises; il est encore dangereux de le faire, car on s’expose, en pareil cas, à de graves complications sociales.  On répond, il est vrai, qu’immédiatement, les salaires des ouvriers augmenteraient dans une proportion équivalente à la hausse des denrées et que, de la sorte, l’équilibre se trouverait rétabli; mais l’expérience a prouvé que, dans la réalité, il n’en est pas ainsi.  Les salaires des ouvriers n’augmentent que lentement, après des luttes acharnées, à la suite de grèves multipliées; ils ne s’accroissent jamais aussi vite, ni aussi fortement que les prix des subsistances.  La classe ouvrière aurait donc inévitablement à souffrir de l’augmentation de la valeur de l’argent, résultat du bimétallisme à 15 ½.  Il en serait de même des fonctionnaires publics qui seraient condamnés à descendre dans l’échelle sociale, si l’État ne se décidait à leur accorder de très fortes augmentations de traitements.

Est-il rationnel de s’engager dans une voie qui mène au renchérissement ?  Cette tendance – l’histoire du monde est là pour le montrer – n’est que trop sensible et trop constante.  Observé sur un petit nombre d’années, ce phénomène échappe presque à l’observation; mais, pour une longue période, il prend des proportions considérables.  Il est également marqué pour des objets naturels de consommation, tels que les céréales [1], et pour des objets manufacturés.  Quelques produits chimiques ou métallurgiques ont baissé de prix, mais seulement par suite des progrès de la science.  Pour les objets manufacturés, en général, le renchérissement est d’autant plus significatif qu’il s’agit de marchandises dont les inventions modernes et les procédés de fabrication tendent, de plus en plus, à réduire le prix de revient.  La valeur vénale en augmente néanmoins : cela tient évidemment à la dépréciation constante du numéraire.  Convient-il d’accélérer, par des mesures législatives, ce mouvement de hausse universelle ?

En résumé, il y a incontestablement un grand intérêt, non pas à «réhabiliter» l’argent, ce qui semble impossible, mais, du moins, à en enrayer la baisse.  Mais le véritable moyen d’y réussir n’est pas d’élever arbitrairement la valeur de ce métal en Europe et en Amérique, c’est d’en encourager l’usage dans les pays d’Orient qui le préfèrent encore, dans ce vaste empire chinois à peine entr’ouvert à l’Europe, dans cet immense continent africain aujourd’hui attaqué de toutes parts, où le commerce ne se fait encore que sous la forme primitive du troc, mais où il serait sans doute facile d’introduire l’usage de la monnaie d’argent.  Pour que le métal se relève de son discrédit actuel, il ne suffit pas que le développement de la civilisation en active la circulation en Orient et en Afrique; il faut encore que, chez les nations civilisées de l’Europe occidentale et de l’Amérique, la faculté de consommer les matières premières provenant de ces pays fasse des progrès parallèles.  Or, il est malheureusement certain que le système désastreux de paix armée qui prévaut aujourd’hui a pour effet de diminuer la force de consommation des différents peuples d’Europe.  En surchargeant les budgets, en appelant sous les drapeaux trois millions d’hommes dans la force de l’age, la paix armée réduit, dans une proportion considérable, la puissance de production de tous les peuples, et, par là même, leur faculté de consommer; mais on peut espérer que cette situation fâcheuse, conséquence des fautes de nos devanciers, ne durera pas toujours et que, les besoins croissant avec la possibilité de les satisfaire, le marché européen offrira un débouché de plus en plus large aux produits naturels des pays où prévaut la monnaie d’argent.  Déjà, ces pays ont absorbé une masse considérable de ce métal.  Ainsi, en examinant le tableau du commerce des Indes britanniques, de 1855 à 1880 (Annexes C3 et C4) on reconnaît que, dans ce quart de siècle, cet empire a importé du numéraire pour une valeur de 2 milliards et demi de francs en or, et pour une valeur de 5 milliards et demi de francs en argent.  Durant la même période, on a tiré sur les Indes pour plus de 4 milliards et demi de francs de traites gouvernementales.  De la masse immense de numéraire envoyée dans l’Inde, une très faible partie (250 millions de francs en or et 750 millions de francs en argent) a été exportée par mer; une autre partie, se composant surtout de monnaie d’or et qu’il est très difficile d’évaluer, a dû également sortir par terre, à destination de la Perse et de l’Afghanistan.  Le reste a dû demeurer dans l’Inde et s’y accumuler, sous forme soit de bijoux, soit de trésors.  Or, loin de diminuer, la demande des produits indiens par l’Europe et la demande corrélative de l’argent européen par l’Inde ne feront que s’accroître dans l’avenir.  Le stock métallique en argent trouvera ainsi son écoulement, par suite d’un progrès lent, naturel et logique, bien préférable à un bouleversement subit et factice résultant de mesures législatives.

Je persiste donc, comme en 1867, comme en 1878, à conseiller aux États européens et aux États-Unis l’adoption de l’étalon d’or unique.  Quoiqu’on en ait dit, ils pourront se procurer ce métal en quantité suffisante pour satisfaire aux besoins du commerce.  La production en est encore d’un demi-milliard de francs par an, et il est peu probable qu’elle diminue sensiblement.  On est donc assuré de posséder assez d’or pour faire face à tous les besoins, alors même que les États actuellement condamnés au cours forcé reprendraient les payements en espèces.  Ces États auront, en effet, besoin de longs délais pour revenir au numéraire, ils n’y reviendront pas tous en même temps, et ils possèdent déjà une certaine quantité d’or pour leur commerce extérieur.

Je ne vois donc aucun danger; je ne vois, au contraire, que des avantages à ce que l’Europe et les États-Unis maintiennent le statu quo.  Je leur conseillerais même de se préparer, dès à présent, à en sortir, plus ou moins prochainement, pour passer à l’étalon d’or; car, dans tous les pays civilisés de l’Occident, l’avenir appartient à l’or et à l’or seul.»

M. Broch dépose entre les mains du Secrétaire de la Conférence deux notes faisant connaître : la première, le rapport du prix de l’or à celui de l’argent sur le marché de Londres, de 1845 à 1880 (Annexe C1); la seconde, le système monétaire des États scandinaves et le montant de la fabrication des monnaies dans l’Union scandinave jusqu’au 31 décembre 1880 (Annexe D).

Sur la proposition de M. le baron de Thielmann, la séance est suspendue pendant une demi-heure.

À la reprise de la séance, M. Moret y Prendergast, Délégué de l’Espagne, demande qu’en raison de l’importance considérable des propositions du Gouvernement allemand et des déclarations de MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, la Conférence modifie l’ordre de ses travaux.  D’une part, en effet, la communication de M. le Premier Délégué de l’Allemagne soulève, au point de vue pratique, des questions d’une gravité exceptionnelle et auxquelles la plupart des Gouvernements représentés à la Conférence ne sont sans doute pas préparés à répondre.  D’autre part, les déclarations anglaise, indienne, canadienne, tout en dénotant l’intention de résister à l’introduction d’un certain système de circulation monétaire, laissent cependant entrevoir non seulement une réelle sympathie pour la tentative faite par la Conférence en vue de l’amélioration de cette circulation, mais encore une disposition à prêter appui à cette entreprise dans des conditions et dans des proportions que l’on n’est pas encore en mesure de déterminer.  En présence de ces diverses déclarations, MM. les Délégués et leurs Gouvernements eux-mêmes ont besoin d’étudier, d’examiner à fond les propositions qu’elles contiennent, de consulter des autorités financières compétentes et de se concerter.  M. Moret y Prendergast propose donc 1°) de consacrer une séance, dont la date pourrait être rapprochée, à la discussion générale des déclarations allemande, anglaise, indienne et canadienne, afin d’en dégager la valeur et la portée – 2°) de s’ajourner ensuite à une date que la Conférence fixerait ou qu’elle laisserait à son Président le soin de déterminer, mais qui devrait, dans tous les cas, être assez éloignée pour permettre à des négociations de s’engager et se poursuivre.

M. Vrolik fait remarquer que l’ajournement de la Conférence à une date peut-être incertaine, mais, dans tous les cas, éloignée, pourrait être interprété dans un sens défavorable, surtout s’il se produisait presque au début de ses travaux, au moment même où elle vient d’adopter un programme de délibérations et de se compléter heureusement par l’arrivée de MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, des Indes et du Canada.  La proposition de M. le Délégué de l’Espagne ne semblerait pouvoir être accueillie qu’autant que l’ajournement de la Conférence aurait été précédé d’une discussion plus ou moins longue des divers points indiqués dans le questionnaire que la Conférence a pris pour base de ses délibérations.

M. le Président propose à la Conférence, pour concilier les deux propositions de MM. les Délégués de l’Espagne et des Pays-Bas, de continuer la discussion générale du questionnaire et d’examiner ensuite chacun des paragraphes dont il se compose, mais sans prendre de résolution, sans émettre de votes sur les questions qui s’y trouvent posées.  C’est à la suite de cet examen contradictoire des diverses doctrines en présence que la proposition d’ajournement présentée par M. Moret y Prendergast pourrait le plus utilement se produire.

MM. les Délégués de l’Espagne et des Pays-Bas se ralliant à cette combinaison, la suite de la discussion générale est renvoyée au samedi 7 mai à deux heures.

La séance est levée à cinq heures et demie.

 

___________________

[1]  Voir l’Annexe C5 au présent procès-verbal, le tableau des prix des céréales sur les principaux marchés du Nord de l’Europe depuis trois siècles pour Copenhague, depuis près d’un siècle pour Hambourg, Berlin et Londres, ainsi que pour la France.

      Retour

DEUXIÈME  SÉANCE – ANNEXES

 


Annexe A : Propositions présentées à la Commission par M. Henri Cernuschi
 

Paris, le 30 avril 1881

La Conférence pourrait réserver les questions pratiques, mettre en seconde ligne le débat bimétallique et commencer ses travaux par une discussion générale sur la théorie de la monnaie.  La science d’abord; les intérêts ensuite.

Convaincu de l’utilité de cette méthode, le soussigné a rédigé les propositions suivantes et il espère que la Commission voudra bien les soumettre à la Conférence.

PROPOSITIONS

I.

La monnaie est une valeur légale et mathématique.

II.

Valeur légale, car c’est le législateur qui désigne la matière dont la monnaie sera faite et qui impose le cours forcé.

III.

Valeur mathématique, car la monnaie vaut en raison inverse de sa masse, c’est-à-dire de la quantité qui en existe.

IV.

Le monnayage libre sans limite de quantité et le cours forcé sans limite de somme a pour effet de constituer avec la totalité du métal, ancien ou nouveau, monnayé ou monnayable, une seule masse monétaire.

V.

La monnaie métallique est d’émission automatique : la limite d’émission n’est fixée par personne.  La monnaie de papier est d’émission gouvernementale : la limite d’émission est fixée par le Gouvernement.

VI.

Le papier-monnaie n’est que monnaie nationale.  La monnaie métallique peut être monnaie internationale.

VII.

Pour qu’elle soit monnaie internationale, il faut qu’il y ait similitude de législation entre plusieurs États; il faut, pour le moins, que l’or ou que l’argent soit leur commune monnaie avec monnayage illimité et cours forcé.

VIII.

La valeur de la monnaie change si la masse monétaire vient à changer de volume.

IX.

Si une marchandise vient à changer de valeur, son prix change, mais les prix de toutes les autres marchandises et de tous les biens ne changent pas.  Si la monnaie vient à changer de volume et par conséquent de valeur, tous les prix se trouvent changés.

X.

Dettes et créances, rentes, revenus, pensions, assurances viagères, tous les contrats pour future transmission de capital sont stipulés en monnaie.  Si la valeur de la monnaie vient à changer, tous ceux qui auront à payer ou tous ceux qui auront à recevoir seront lésés.

XI.

Pour la stabilité des prix et pour la sécurité des contrats à temps, il importe que la valeur de la monnaie soit stable.

XII.

On doit prendre pour masse monétaire une masse qui soit le moins possible sujette à diminuer de volume, et qui soit, au contraire, susceptible d’en augmenter, car l’augmentation est elle-même nécessaire pour la stabilité de la valeur de la monnaie.

XIII.

Avec l’argent et avec l’or on obtient deux masses qui, l’une et l’autre, sont aptes à servir de masse monétaire.  La masse argent est meilleure que la masse or.  Il n’existe aucune autre substance dont on puisse faire une bonne masse monétaire.

XIV.

Le numéraire dont le monnayage n’est pas libre n’est que monnaie nationale.  Si on le fond, ce numéraire devient marchandise, marchandise qui est loin de valoir ce que valait le numéraire.

XV.

La valeur que pourraient avoir l’or et l’argent comme marchandises, si aucune législation ne les prenait pour masses monétaires, n’est pas un élément constitutif de la valeur de la monnaie.

XVI.

La monnaie est créée pour mesurer la valeur relative de toutes les marchandises et de tous les biens.  On ne mesure pas les mesures.  On ne mesure pas, on n’évalue pas la valeur de la monnaie.

XVII.

La monnaie est la matière qui sert à payer tout ce qu’on achète et vend.  La matière qui sert à payer est elle-même inachetable, invendable.  L’argent est inachetable, invendable dans les pays monométalliques-argent; l’or, dans les pays monométalliques-or.  

 

Retour

 

Annexe B : Projet de questionnaire présenté à la Commission par M. Dana Horton

I.  QUESTIONS  CONCERNANT  LA  NATURE  ET  L’HISTOIRE  DE  LA  MONNAIE

L’histoire ne nous apprend-elle pas que, dans toutes les sociétés, même les plus primitives, il y a eu, sous une forme ou sous une autre, des payements de tributs, de taxes, d’amendes et de dommages ?

Le progrès de la civilisation n’exige-t-il pas que la monnaie, comme institution légale, devienne de plus en plus une partie intégrante de l’État : c’est-à-dire que le moyen légal de remplir ces obligations dont nous avons fait mention devienne, en même temps, un instrument d’évaluation tant pour l’État que pour les individus, l’agent privilégié qui permet de conserver, de transporter et d’échanger la richesse, et la base presque universelle des contrats privés ?  Les lois monétaires, créant presque tout l’emploi qui est fait des métaux précieux, n’en déterminent-elles pas presque entièrement la valeur ?

Lorsque l’or et l’argent sont élevés au rang de monnaie, soit isolément, soit simultanément, avec un certain rapport d’équivalence, la valeur respective ou relative de ces deux métaux n’est-elle pas, tant à l’état de monnaie qu’à l’état de marchandise monnayable, la résultante de l’action complexe des lois monétaires existantes ?

Le principe de la liberté des contrats ou des échanges s’oppose-t-il à l’emploi simultané (avec un rapport fixe) de l’or et de l’argent ?

II.  QUESTIONS  CONCERNANT  LA  POLITIQUE  MONÉTAIRE  MODERNE  (AVANT 1873)  DE  CERTAINS  ÉTATS  ET  SON  INFLUENCE  SUR

LA  STABILITÉ  DE  LA  PUISSANCE  D’ACHAT  DE  LA  MONNAIE  EN  GÉNÉRAL

A.  –  STABILITÉ  DE  LA  PUISSANCE  D’ACHAT  À  L’INTERIEUR.

B.  –  MAINTIEN  D’UN  TAUX  CONSTANT  AU  PAIR  ENTRE  LES  DIFFÉRENTS  SYSTÈMES  DE  MONNAIE  EN  GÉNÉRAL

Quelle que soit la méthode employée pour constater les moyennes générales des prix, la stabilité de la valeur, c’est-à-dire de la puissance moyenne d’achat, n’est-elle pas la qualité principale de la monnaie ?

Une diminution générale de la moyenne des prix n’est-elle pas accompagnée d’une longue crise persistante, mystérieuse et désastreuse ?

A.  –  STABILITÉ  DE  LA  PUISSANCE  D’ACHAT  À  L’INTÉRIEUR

Chaque nation n’a-t-elle pas, proportionnellement à l’activité de la production industrielle et de son commerce, un égal intérêt à la stabilité de la puissance moyenne d’achat de ses monnaies à l’intérieur ?

L’interdiction de la frappe de la monnaie d’argent en Angleterre après 1798, à une époque où l’épuisement de l’or, par suite des besoins de la guerre, avait nécessité l’emploi de papier monnaie, n’a-t-elle pas augmenté l’écart entre la monnaie de papier et la monnaie d’or et contribué à faire durer une situation qui a rendu indispensable le maintien du papier-monnaie ?

Le remplacement par l’Angleterre de ce papier-monnaie exclusivement par de la monnaie d’or (1815–1821) n’a-t-elle pas eu pour effet de retirer par des voies ordinaires de la circulation une portion considérable de l’or répandu dans le monde entier, à une époque où la production annuelle de ce métal avait été et demeurait notablement diminuée, et où la situation monétaire des autres pays rendait probable une baisse générale des prix? Cette législation monétaire n’a-t-elle pas exposé l’Angleterre et les contrées occidentales du globe à une hausse considérable de la puissance d’achat de la monnaie, c’est-à-dire à une grande baisse de tous les prix?

Quel serait l’effet, si une seule nation augmentait sensiblement, par un changement de ses lois monétaires, son emploi actuel de l’or?

B.  –  MAINTIEN  DU  PAIR  ENTRE  LES  DIFFÉRENTS  SYSTÈMES  DE  MONNAIE

Chaque nation n’a-t-elle pas, proportionnellement à ses relations avec les nations étrangères, soit par le commerce, soit par des placements de fonds internationaux, intérêt à la stabilité du taux d’équivalence entre sa propre monnaie et celle des nations avec lesquelles elle fait des affaires ?

Si l’on passe en revue la politique monétaire du siècle et demi qui a précédé 1873, époque pendant laquelle les lois monétaires aient maintenu à l’argent et à l’or la position de monnaie intérieure et internationale dont ces métaux jouissaient depuis l’origine de la civilisation, mais avaient omis de fixer, par une législation commune identique, le rapport d’équivalence entre eux plus approximativement qu’il soit indiqué par la proportion de 1 à 15 ½ comme limite de ses fluctuations, ou demande si ces fluctuations n’auraient été beaucoup moins sensibles :

1° Si l’Angleterre, en 1717 ou plus tard, avait adopté, pour le rapport fixé entre l’or et l’argent, la même proportion qui existait alors en France ?

2° Si la France, en 1785 ou en 1803, avait adopté le taux de 15, au lieu de celui de 15 ½ ?

3° Si l’Angleterre s’était abstenue de proscrire l’argent comme monnaie intérieure en 1798 ou en 1816 ?

4° Si les États-Unis, de 1834 à 1837, avaient adopté le taux de 15 ½ ou un taux correspondant en fait à 15 ½ ?

Pendant la même période, outre l’instabilité infligée au commerce international et aux placements de fonds internationaux par la politique divergente de ces États relativement à l’or, ce désaccord n’a-t-il pas occasionné aussi une grande perte de temps, de travail et de capitaux, par suite des échanges d’une sorte de monnaie contre l’autre et des fluctuations de ce taux d’équivalence ?

A-t-on rendu service à l’humanité, en faisant la monnaie d’or plus légère et celle d’argent plus lourde, c’est-à-dire en prenant une série de mesures législatives qui ont modifié l’écart de valeur entre les deux métaux, de manière à l’élever de 14 ½ à 15 ½, à 16 ou à 18 ?

Quelle partie de la totalité des lois monétaires est la cause effective du maintien du taux d’équivalence entre l’or et l’argent, pendant la période de 1803 à 1873 ?

Quelle aurait été l’influence sur ce taux d’équivalence, si l’Angleterre et la France avaient démonétisé l’or après les découvertes de mines d’or (1849–1851) ?

III.  QUESTIONS  CONCERNANT  LA  POLITIQUE  MONÉTAIRE  DEPUIS  1873

A. N’a-t-on pas constaté une diminution moyenne des prix dans la plupart des pays du monde occidental pendant les années qui ont suivi 1873 ?

Des changements coïncidents dans les lois monétaires, lesquels ont diminue l’approvisionnement d’espèces monnayées dans le monde occidental, par suite du retrait du cours légal aux monnaies d’argent existantes, de l’exclusion de l’argent de la frappe, et des entraves mises à la circulation de la monnaie existante, n’ont-ils pas été une des causes principales de cette diminution des prix ?

L’état actuel des affaires en Europe et en Amérique ne réclame-t-il pas, comme condition du maintien de la moyenne générale des prix, une augmentation annuelle considérable des métaux employés par ces pays comme monnaie ?

L’histoire de la production des métaux précieux ne permet-elle pas de conclure à la probabilité, pour l’avenir, d’une diminution dans la production annuelle de l’or ?

L’exclusion de l’argent de la frappe, qui est actuellement générale dans le monde occidental, et qui réserve l’office de monnaie pleinement libératoire (legal tender) à l’or, dont la production diminue, ne nous menace-t-elle pas, si elle est maintenue, des maux qu’entraîne avec elle une diminution de la moyenne générale des prix ou bien un accroissement excessif de l’usage du papier-monnaie ou même des instruments de crédit au delà des limites déterminées par l’expérience et conseillées par la prudence ?

B. Y a-t-il quelque autre cause déterminante du brusque écart du taux d’équivalence entre l’argent et l’or dans le commerce international, qui s’est manifesté depuis 1873, que la suspension générale de la frappe de l’argent et le transfert à l’or d’une partie importante de l’emploi de l’argent comme monnaie en Europe ?

Si l’Allemagne avait adopté comme étalon l’argent et l’or au taux de 15 ½ pour 1 en 1871-1873, le taux d’équivalence des deux métaux sur les marchés du monde n’aurait-il pas atteint de beaucoup le plus haut degré de fixité ?

L’accession de l’Angleterre à une union bimétallique des États de l’Europe avec les États-Unis d’Amérique ne mettrait-elle pas le taux du pair des métaux dans le monde entier en état de soutenir, sans être altéré, tout changement de masse, par le fait de découvertes de mines de l’un ou de l’autre métal, telles du moins que l’histoire nous en fournit des exemples ?

N’est-il pas à désirer que les États représentés à la Conférence adoptent des règlements identiques quant au seigneuriage ou à la charge à supporter, sous forme de commutation de l’intérêt, pour le temps employé aux hôtels de monnaie à convertir les métaux en monnaies ?  

 

Retour

 

 

Annexe C1 : Rapport du prix de l’or à celui de l’argent d’après les moyennes mensuelles du prix de l’argent sur le marché de Londres

 

Année

J F M A M J J A S O N D

Moyenne

1845
1846
1847
1848
1849
1850
1851
1852
1853
1854
1855
1856
1857
1858
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880

15.85
15.90
15.68
15.95
15.97
15.82
15.30
15.52
15.36
15.27
15.33
15.40
15.19
15.35
15.24
15.18
15.38
15.35
15.29
15.23
15.33
15.32
15.49
15.62
15.53
15.57
15.57
15.50
15.75
16.05
16.38
16.98
16.35
17.53
18.84
17.96
15.92
15.92
15.62
15.90
15.78
15.82
15.32
15.59
15.38
15.29
15.32
15.38
15.24
15.27
15.27
15.19
15.41
15.32
15.33
15.33
15.35
15.43
15.53
15.59
15.49
15.60
15.58
15.45
15.75
16.05
16.42
17.38
16.54
17.38
18.88
18.05
15.95
15.92
15.62
15.93
15.72
15.82
15.33
15.62
15.36
15.26
15.36
15.47
15.27
15.32
15.26
15.18
15.24
15.38
15.33
15.33
15.41
15.47
15.52
15.54
15.57
15.59
15.61
15.51
15.75
16.00
16.51
17.67
17.16
17.30
19.03
18.14

16.05
15.95
15.65
15.95
15.75
15.82
15.33
15.68
15.36
15.26
15.52
15.46
15.27
15.36
15.18
15.29
15.44
15.41
15.43
15.54
15.54
15.65
15.46
15.55
15.57
15.61
15.66
15.57
15.78
16.01
16.47
17.55
17.40
17.44
18.97
18.13

16.22
15.98
15.98
15.97
15.75
15.82
15.43
15.75
15.41
15.27
15.43
15.43
15.33
15.33
15.12
15.30
15.43
15.40
15.38
15.46
15.54
15.32
15.55
15.59
15.65
15.60
15.66
15.68
15.82
16.06
16.61
17.80
17.42
17.62
18.47
18.09
15.98
15.98
15.97
15.85
15.82
15.82
15.43
15.73
15.46
15.36
15.33
15.43
15.26
15.33
15.19
15.40
15.57
15.33
15.35
15.40
15.57
15.19
15.59
15.62
15.68
15.60
15.63
15.70
15.88
16.06
16.74
17.24
17.59
17.76
18.18
17.97
15.95
15.97
15.92
15.85
15.82
15.78
15.52
15.64
15.35
15.36
15.33
15.40
15.29
15.44
15.13
15.44
15.67
15.46
15.44
15.41
15.55
15.35
15.59
15.61
15.64
15.45
15.57
15.68
15.90
16.96
16.90
19.59
17.44
17.92
18.18
17.90
15.88
15.95
15.73
15.77
15.77
15.73
15.49
15.62
15.30
15.40
15.33
15.35
15.24
15.47
15.21
15.36
15.64
15.41
15.46
15.38
15.54
15.57
15.60
15.64
15.64
15.59
15.54
15.68
15.96
16.26
16.76
18.07
17.42
17.97
18.29
17.90
15.88
15.95
15.78
15.78
15.80
15.72
15.57
15.62
15.21
15.36
15.29
15.24
15.32
15.51
15.27
15.30
15.57
15.38
15.43
15.33
15.51
15.51
15.63
15.66
15.60
15.62
15.52
15.61
16.00
16.32
16.63
18.21
17.32
18.33
18.29
18.02
15.82
15.92
15.92
15.77
15.88
15.65
15.65
15.49
15.40
15.40
15.36
15.21
15.26
15.40
15.21
15.29
15.52
15.33
15.38
15.46
15.44
15.46
15.61
15.64
15.61
15.59
15.60
15.70
16.05
16.33
16.56
17.96
17.13
18.71
18.11
18.11
15.80
15.73
15.95
15.83
15.85
15.52
15.62
15.32
15.14
15.36
15.41
15.15
15.29
15.29
15.21
15.32
15.47
15.21
15.35
15.47
15.10
15.47
15.66
15.59
15.59
15.56
15.50
15.85
16.26
16.26
16.61
17.50
17.30
18.65
17.66
18.22
15.92
15.68
15.95
15.85
15.85
15.33
15.52
15.35
15.27
15.32
15.36
15.18
15.26
15.30
15.21
15.35
15.43
15.29
15.35
15.39
15.32
15.49
15.61
15.54
15.59
15.58
15.52
15.79
16.25
16.40
16.74
16.65
17.20
18.87
17.94
18.19
15.93
15.91
15.87
15.87
15.81
15.72
15.46
15.58
15.33
15.33
15.36
15.34
15.27
15.36
15.21
15.30
15.48
15.36
15.38
15.39
15.43
15.44
15.57
15.61
15.60
15.60
15.58
15.64
15.93
16.16
16.63
17.80
17.19
17.96
18.39
18.06

 

Retour

 

Annexe C2 : Production de l’or et de l’argent dans le monde accessible à la civilisation occidentaleTableaux présentés par le Dr Ö.-J. Broch

 

1 kg. d’or fin = 3,444 g francs en comparaison avec la pièce d’or de 10 francs

1 kg. d’argent fin = 222 f francs en comparaison avec la pièce d’argent de 5 francs.

1.  Production de l’or et de l’argent depuis la découverte de l’Amérique jusqu’en 1879, d’après le Dr Soetbeer (Göttingen, 1879-1880)

 

Période

Nombre d’années

Production annuelle moyenne

Production totale

Valeur de l’or par rapport à celui de l’argent

Poids en kg

Valeur en mille fr.

Poids en mille kg

Valeurs en millions

Or

Argent

Or

Argent

Or

Argent

Or

Argent

1493–1520
1521–1544
1545–1560
1561–1580
1581–1600
1601–1620
1621–1640
1641–1660
1661–1680
1681–1700
1701–1720
1721–1740
1741–1760
1761–1780
1781–1800
1801–1810
1811–1820
1821–1830
1831–1840
1841–1850
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1865–1870
1871–1875
1876
1877
1878
1879
1876-1879
1493–1600
1601–1700

1701–1800
1801–1850
1851–1879

28
24
10
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
10
10
10
10
10
5
5
5
5
5
1
1
1
1
4
108
100
100
50
29

5,800
7,160
8,510
6,840
7,380
8,520
8,300
8,770
9,260
10,765
12,820
19,080
24,610
20,705
17,790
17,778
11,445
14,216
20,289
54,759
197,515
206,058
185,133
191,900
170,675
171,700
182,800
183,700
156,900
173,775
6,990
9,123
19,001
23,698
187,193

47,000
90,200
311,600
299,500
418,900
422,900
393,600
366,300
337,000
341,900
355,600
431,200
533,145
652,740
879,060
894,150
540,770
596,450
450,560
780,415
886,115
904,990
1,101,150
1,339,085
1,969,425
2,365,000
2,428,000
2,603,000
2,557,000
2,488,250
211,400
372,340
570,350
654,480
1,312,300

19,980
24,660
29,310
23,560
25,420
29,350
28,590
30,210
31,900
37,080
44,160
65,720
84,770
72,320
61,280
61,240
39,420
48,970
69,900
188,600
680,300
709,800
637,600
661,000
588,000
591,800
629,800
632,600
540,300
598,550
24,070
31,430
65,440
81,620
647,520

10,440
20,040
69,240
66,560
93,100
93,980
87,470
81,400
74,900
76,000
79,000
95,800
118,500
145,000
195,300
198,700
120,200
102,300
132,500
173,400
196,900
201,100
244,700
297,600
437,600
525,500
539,500
578,300
568,200
552,875
46,280
82,750
126,720
145,420
313,840

162,400
171,800
136,200
136,800
147,000
170,400
166,000
175,400
185,200
215,300
256,400
381,600
492,200
414,100
355,800
177,800
114,400
142,200
202,900
547,600
987,600
1,030,000
925,600
959,500
853,400




695,100
754,800
912,300
1,900,100
1,184,900
5,451,200

1,316
2,165
4,986
5,990
8,378
8,458
7,872
7,326
6,740
6,838
7,112
8,624
10,663
13,055
17,581
8,942
5,408
4,606
5,964
7,804
4,431
4,525
5,506
6,695
9,847




9,953
22,835
37,234
57,035
32,724
40,957

560
592
469
471
508
587
572
604
638
742
883
1,314
1,695
1,426
1,226
612
394
490
699
1,886
3,402
3,549
3,188
3,305
2,940




2,394
2,600
3,143
6,544
4,081
18,778

292
481
1,108
1,331
1,862
1,880
1,749
1,628
1,498
1,520
1,580
1,916
2,370
2,900
3,906
1,987
1,202
1,023
1,325
1,734
985
1,006
1,223
1,488
2,188




9,101
2,211
5,074
8,275
12,672
7,271

11.3
11.2
11.3
11.7
11.9
13.0
13.4
13.8
14.7
15.0
15.2
15.1
14.8
14.8
15.1
15.6
15.5
15.8
15.7
15.8
15.4
15.3
15.4
15.6
16.0
17.80
17.19
17.96
18.39
17.40
11.5
14.0
15.0
15.7
15.85

1493–1879

387

Production totale

10,203,000 190,785 35,146 42,393  

 

2.  Production de l’or et de l’argent depuis la découverte de l’Amérique jusqu’à 1878, d’après M. Alexander Mardle, M.E., ancien directeur du bureau de statistique aux États-Unis (Londres, 1880)

 

Période Nombre d’années Production annuelle moyenne Production totale
Poids en kg Valeur en mille fr. Poids en mille kg Valeurs en millions
Or Argent Or Argent Or Argent Or Argent
1493–1580
1581–1600
1601–1620
1621–1640
1641–1660
1661–1680
1681–1700
1701–1720
1721–1740
1741–1760
1761–1780
1781–1800
1801–1810
1811–1820
1821–1830
1831–1840
1841–1850
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1865–1870
1871–1875
1876
1877
1878
1876-1878
1493–1600
1601–1700
1701–1800
1801–1850
1851–1879

88
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
10
10
10
10
10
5
5
5
5
5
1
1
1
3
108
100
100
50
28

3,000
4,390
3,660
4,250
4,250
4,100
7,530
17,570
32,950
22,700
14,650
14,650
14,790
10,540
15,520
20,940
47,870
214,000
202,000
167,600
163,800
144,200
131,800
141,300
122,300
131,800
3,260
4,760
20,500
21,900
173,300

98,400
317,800
261,000
286,000
286,000
277,000
269,000
238,300
283,700
397,200
499,400
681,000
795,200
510,500
485,700
479,000
742,100
921,000
925,200
1,080,000
1,152,800
1,534,000
1,725,000
1,669,000
1,485,000
1,626,000
139,000
275,800
419,900
602,000
1,176,400

11,260
15,150
12,600
14,650
14,650
14,100
26,000
60,500
113,500
78,200
50,400
50,400
50,900
36,300
53,500
72,100
210,300
137,200
695,100
577,400
564,000
496,400
454,000
487,200
421,000
454,000
11,200
16,400
70,600
84,600
597,000

21,850
70,650
58,000
63,500
63,500
61,600
59,800
53,000
63,000
88,300
111,000
151,300
176,700
113,400
107,500
106,400
164,900
204,600
205,600
240,000
256,200
340,800
383,000
371,000
330,000
361,000
30,200
61,300
93,300
133,800
261,400

264,500
87,900
73,200
84,900
84,900
82,600
150,600
351,500
659,000
454,000
292,200
292,200
147,900
105,400
155,200
209,400
478,700
1,070,000
1,010,000
838,000
819,000
721,000



395,400
354,400
475,600
2,050,300
1,096,600
4,853,400

8,656
6,356
5,221
5,720
5,720
5,539
5,380
4,767
5,675
7,945
9,988
13,620
7,952
5,105
4,837
4,790
7,421
4,605
4,626
5,400
5,764
7,670



4,879
15,012
27,580
41,995
30,105
32,944

911
303
252
293
293
282
520
1,211
2,270
1,564
1,009
1,009
509
363
535
721
2,103
3,686
3,478
2,887
2,820
2,482



1,362
1,214
1,640
7,063
4,231
16,715

1,923
1,413
1,160
1,271
1,271
1,231
1,196
1,059
1,261
1,766
2,220
3,027
1,767
1,134
1,075
1,064
1,649
1,023
1,028
1,200
1,281
1,704



1,084
3,336
6,129
9,333
6,689
7,320

1493–1879 386 Production totale 8,828,300 147,636 30,863 32,807

 

3.  Production de l’or et de l’argent, d’après l’estimation de M. Burchard, directeur de la Monnaie des États-Unis (Washington, 1880)

 

Années Poids en kg de fin Valeur en millions de fr.
   Or Argent Or Argent
1877 171,400 2,175,000 590.5 483.0
1878 179,100 2,326,000 616.9 517.0
1879 158,500 2,175,000 546.6 483.0

  

4.  — Exportation de l’or de l’Australie, y compris la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande (non compris le transport intercolonial de l’or), d’après les «Statistical Abstracts»

 

Années financières

Poids de l’or fin en kg Valeur de l’or exporté en mille francs Années financières Poids de l’or fin en kg

Valeur de l’or exporté en mille francs

1/5/1850–30/4/1851
1/5/1851–30/4/1852
1/5/1852–30/4/1853
1/5/1853–30/4/1854
1/5/1854–30/4/1855
1/5/1855–30/4/1856
1/5/1856–30/4/1857
1/5/1857–30/4/1858
1/5/1858–30/4/1859
1/5/1859–30/4/1860
1/5/1860–30/4/1861
1/5/1861–30/4/1862
1/5/1862–30/4/1863
1/5/1863–30/4/1864
6,570
69,370
76,200
75,120
81,040
91,860
82,960
83,620
85,240
74,590
79,930
76,560
83,980
66,090
22,600
238,900
262,500
258,800
279,200
316,400
285,800
288,000
293,600
256,900
275,300
263,700
289,300
227,600
1/5/1864–30/4/1865
1/5/1865–30/4/1866
1/5/1866–31/3/1867
1/4/1867–31/3/1868
1/4/1868–31/3/1869
1/4/1869–31/3/1870
1/4/1870–31/3/1871
1/4/1871–31/3/1872
1/4/1872–31/3/1873
1/4/1873–31/3/1874
1/4/1874–31/3/1875
1/4/1875–31/3/1876
1/4/1876–31/3/1877
1/4/1877–31/3/1878
69,810
70,430
64,420
68,470
76,030
60,320
55,690
55,630
68,610
56,110
50,890
42,420
55,650
42,680
240,500
242,600
221,500
235,900
261,900
207,800
191,800
191,600
236,300
193,300
175,300
146,100
191,700
147,000

1/5/1850–31/3/1878 pour 28 années, exportation totale de l’or de l’Australie

1,870,290 6,441,900

 

5.  Production de l’or et de l’argent aux États-Unis, d’après l’estimation du Directeur de la Monnaie de Washington

 

Années finissant le 30/6 

Poids en kg Valeur en mille francs
Or fin Argent fin Or Argent
1845
1846
1847
1848
1849
1850
1851
1852
1853
1854
1855
1856
1857
1858
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
1,500
1,700
1,300
15,000
60,200
75,200
82,800
90,300
97,800
90,300
82,800
82,800
82,800
75,200
75,200
69,200
64,700
59,000
60,200
69,400
80,100
80,500
77,800
72,200
74,500
75,200
65,400
54,200
54,200
60,200
60,200
66,700
67,900
71,100
58,500
54,200
12,000
2,400
3,600
48,100
108,300
5,200
5,700
4,600
52,000
207,000
259,000
285,000
311,000
337,000
311,000
285,000
285,000
285,000
259,000
259,000
238,000
223,000
203,000
207,000
239,000
276,000
277,000
268,000
249,000
257,000
259,000
225,000
187,000
187,000
207,000
207,000
230,000
234,000
245,000
202,000
187,000

2,700
500
800
10,700
24,000
44,400
58,800
60,100
53,500
72,200
64,100
64,100
85,500
123,800
153,700
191,100
171,000
171,000
219,400
208,200
249,800
218,200
201,500

Production totale (36 années pour l’or, 23 années pour l’argent)

2,310,300

11,034,300

7,957,000

2,410,400

 

 

Retour

  

Annexe C3 : Commerce de l’Empire des Indes Britanniques – Remise aux Indes de mandats gouvernementaux (Indian Council Bills) – Importations et exportations

Aux Indes, étalon unique d’argent : 1 roupie = 180 troy grains d’argent au titre de 11/12.

Dans le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, étalon unique d’or : £ 1 = 123 171/623 grains troy au titre de 11/12.  

(1)   Année financière terminant le

(2)   Rapport moyen de l’or à l’argent à Londres

(3)   Valeur correspondante des roupies (en sh., d. et 16ièmes de d.)

(4)   Remise aux Indes de Mandats gouvernementaux en or et en argent : Taux moyen des mandats à Londres

(5)   Mandats vendus à Londres (en lacs de rp.)

(6)   Importation d’or aux Indes (en mill £)

(7)   Importation d’argent aux Indes (en lacs)

(8)   Somme totale des remises (en lacs)

(9)   Exportation des Indes : Or (en mille £)

(10)  Exportation des Indes : Argent (en lacs)

(11)  Exportation des Indes : Total (en lacs)

(12)  Excédent des remettances aux Indes (en lacs)

 

(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) (10) (11) (12)
30/4/1856
30/4/1857
30/4/1858
30/4/1859
30/4/1860
30/4/1861
30/4/1862
30/4/1863
30/4/1864
30/4/1865
30/4/1866
31/3/1867
31/3/1868
31/3/1869
31/3/1870
31/3/1871
31/3/1872
31/3/1873
31/3/1874
31/3/1875
31/3/1876
31/3/1877
31/3/1878
31/3/1879
31/3/1880
15.38
15.28
15.30
15.33
15.20
15.35
15.48
15.35
15.38
15.41
15.45
15.45
15.45
15.58
15.59
15.58
15,55
15.71
16.00
16.28
16.85
17.56
17.37
18.33
18.18
1/10/13
1/10/15
1/10/14
1/10/14
1/11/1
1/10/13
1/10/10
1/10/13
1/10/13
1/10/12
1/10/11
1/10/11
1/10/11
1/10/8
1/10/8
1/10/8
1/10/9
1/10/5
1/9/14
1/9/8
1/8/13
1/7/15
1/8/5
1/7/2
1/7/4
2/–/4
2/–/3
2/–/7
2/1/11
2/2/–
2/2/–
2/1/14
1/11/5



1/11/4
1/10/8
1/11/2
1/10/12
1/10/6
1/10/3
1/9/9
1/8/8
1/8/12
1/7/11
1/7/11
147.4
279.9
61.4
2.4
0.4
0,1
120.0
666.4
926.9
700.9
722.5
579.5
427.1
382.5
720.0
901.0
1,070.0
1,470.0
1,427.0
1,174.0
1,377.9
1,485.8
1,166.6
1,656.5
1,835.0
2,508.4
2,176.0
2,830.1
4,437.3
4,288.0
4,242.4
5,190.4
6,881.6
8,925.4
9,875.0
6,372.9
4,581.5
4,775.9
5,177.0
5,690.4
2,782.6
3,573.8
2,622.4
1,648.8
2,089.2
1,836.4
1,443.7
1,578.9
1,963.1
2,050.4
879.3
1,223.8
1,298.5
838.0
1,206.9
643.5
976.2
1,362.7
1,403.7
1,148.3
2,018.4
865.5
699.9
997.9
826.4
266.2
800.0
193.4
414.4
605.2
346.4
999.2
1,577.7
559.9
960.5
1,277.5
1,721.3
1,642.9
1,284.1
1,636.1
1,067.8
1,615.2
2,717.3
3,223.2
2,836.7
3,378.2
1,903.2
1,604.6
1,898.1
2,115.5
1,445.5
2,227.4
1,930.9
2,011.2
1,996.5
1,920.9
2,648.1
2,919.5
2,446.1
3,035.4
2.1
84.8
47.0
10.9
3.8
9.9
6.0
33.4
27.1
35.0
648.4
739.1
166.5
17.6
98.3
500.5
8.4
79.0
266.2
215.7
1,527.0
1,110.0
2,359.0
59.8
116.4
77.6
65.1
92.1
110.7
67.5
107.7
124.1
141.0
151.5
169.2
140.5
137.8
94.4
172.0
148.7
123.0
169.2
141.0
470,2
110.0
163,3
60.0
124.9
82.3
66.2
92.5
111.6
68.1
111.1
126.8
144.5
216.4
243.1
157.2
139.6
104.2
222.1
149.6
131.0
196.6
163.4
225.0
417.0
233.1
439.3
192.9
1,217.5
1,596.4
1,560.6
1,217.9
1,543.6
956.2
1,547.1
2,606.2
3,096.4
2,692.2
3,161.8
1,660.1
1,447.4
1,758.5
2,011.3
1,223.4
2,077.8
1,779.9
1,814.6
1,833.1
1,695.9
2,231.1
2,686.4
2,006.8
2,842.5
Total 19,201.9 99,541.7 23,111.9 52,503.2 7,996.0 3,152.8 4,218.5 48,284.7
Moyennes annuelles de cinq en cinq années
1855–60 15.30 1/10/14 2/1/9 98.3 3,247.3 1,089.3 1,512.4 29.7 82.0 85.1 1,417.3
1860–65 15.39 1/10/12 2/–/– 482.9 7,023.0 1,106.9 2,292.0 22.3 110.2 112.4 2,179.6
1865–70 15.50 1/10/5 1/11/4 576.9 5,402.8 1,097.3 2,214.5 347.4 141.8 176.5 2,038.0
1870–75 15.82 1/10/2 1/10/9 1,208.4 2,543.4 445.8 1,922.3 214.0 150.8 172.5 1,749.8
1875–80 17.66 1/7/5 1/8/7 1,504.9 1,774.5 999.7 2,594.0     285.3 2,308.7
Total en millions de francs 4,586 2,510 5,491   202 749    

 

Retour

 

Annexe C4 : Commerce de l’Empire des Indes Britanniques – Importations et exportations  

 

1 roupie contient 165 troy grains = 10.691 82 g d’argent fin = 2.375 96 fr. en comparaison avec la pièce de 5 francs.

1 lac de roupies = 100,000 roupies = 237,596 francs d’argent en comparaison avec la pièce de 5 francs.

£ 1 = 113 171/623 grains troy = 7.322 38 g. d’or fin = 25.2215 fr. en comparaison avec la pièce d’or de 20 francs.

 

Années financières Importations aux Indes (en lacs) Exportations des Indes (en lacs) Excédent des exportations (en lacs) Notes
1/5/1855–30/4/1856
1/5/1856–30/4/1857
1/5/1857–30/4/1858
1/5/1858–30/4/1859
1/5/1859–30/4/1860
1/5/1860–30/4/1861
1/5/1861–30/4/1862
1/5/1862–30/4/1863
1/5/1863–30/4/1864
1/5/1864–30/4/1865
1/5/1865–30/4/1866
1/5/1866–31/3/1867
1/4/1867–31/3/1868
1/4/1868–31/3/1869
1/4/1869–31/3/1870
1/4/1870–31/3/1871
1/4/1871–31/3/1872
1/4/1872–31/3/1873
1/4/1873–31/3/1874
1/4/1874–31/3/1875
1/4/1875–31/3/1876
1/4/1876–31/3/1877
1/4/1877–31/3/1878
1/4/1878–31/3/1879
1/4/1879–31/3/1880
1,394.5
1,419.5
1,537.5
2,173.0
2,426.5
2,349.4
2,232.0
2,263.2
2,714.6
2,815.1
2,959.9
2,701.5
3,566.4
3,593.2
3,288.0
3,446.9
3,209.2
3,187.4
3,382.0
3,622.2
3,889.2
3,744.1
4,146.4
3,656.6
3,974.2
2,304.0
2,534.0
2,746.0
2,986.0
2,796.0
3,297.0
3,631.7
4,786.0
6,562.5
6,802.7
6,549.1
4,186.0
5,004.6
5,231.6
5,247.1
5,533.6
6,320.9
5,525.1
5,499.6
5,635.9
5,809.2
6,101.4
6,522.2
6,089.4
6,717.3

909.5
1,114.5
1,218.5
813.0
369.5
947.6
1,399.7
2,522.8
3,847.9
3,987.6
3,589.2
1,484.5
1,438.2
1,638.5
1,959.1
2,086.7
3,111.7
2,337.6
2,117.6
2,013.7
1,920.0
2,357.3
2,375.8
2,432.8
2,743.1

Années de la révolte aux Indes.  La révolte éclata le 4 mai 1857 et ne finit qu’au mois de juillet 1859.  Cette révolte est la cause du petit nombre de mandats gouvernementaux tirés sur les Indes.

Années de la guerre civile aux États-Unis.  La guerre de sécession éclatant le 12 avril 1861, cause de la disette de coton en Europe, et de l’augmentation considérable de coton des Indes.

La réduction des livres sterling en roupies a été faite sur les années de 1855-1872 d’après les proportions de £ 1 = 10 roupies.  Pour l’année

 

1872–1873 : £ 1 = 10.2 roupies
1873–1874 : £ 1 = 10.3 roupies
1874–1875 : £ 1 = 10.4 roupies
1875–1876 : £ 1 = 10.7 roupies
1876–1877 : £ 1 = 11.3 roupies
1877–1878 : £ 1 = 11.1 roupies
1878–1879 : £ 1 = 11.7 roupies
1879–1880 : £ 1 = 11.7 roupies


Années de famine dans les parties méridionale et occidentale des Indes.  On a apporté à l’Hôtel de monnaies de Bombay des bijoux d’argent à convertir en roupies à concurrence de :

en 1877–1878 : 124 lacs
en 1878–1879 : 119 lacs
en 1879–1880 :   92 lacs

1/5/1855–31/3/1880 73,682.5 124,418.9 50,736.4  

Moyennes annuelles de cinq en cinq années

1/5/1855–30/4/1860 1,788.2 2,673.2 885.0
1/5/1860–30/4/1865 2,474.9 5,016.0 2,541.1
1/5/1865–31/3/1870 3,270.9 5,319.8 2,048.9
1/4/1870–31/3/1875 3,369.6 5,703.0 2,333.4
1/4/1875–31/3/1880 3,882.1 6,247.9 2,365.8

 

 

Retour

 

Annexe C5 : Tableau du prix des céréales sur les marchés de Copenhague, Hambourg, Berlin, Londres et en France

1. — Marché de Copenhague

Prix moyens des céréales dans le diocèse de Själand (Danemark), d’après un mémoire de M. W. Scharling, professeur d’économie politique à l’Université de Copenhague, jusqu’en 1869, et d’après la Statistique officielle du royaume de Danemark pour les dix dernières années.

Les prix sont réduits par M. W. Scharling en argent et exprimés en rigsdaler par tonde.  Ils sont réduits par moi en francs par hectolitre d’après les rapports suivants : 1 tonde = 1.39 hl; 1 rigsdaler = 2.80 fr.

Dans la Statistique officielle, les prix sont donnés en kroner par tonde, et réduits d’après la proportion de 72 kroner pour 100 francs en or.

Prix moyens en francs par hectolitre

Périodes

Seigle Orge Avoine Années Seigle Orge Avoine

1601-1610
1611–1620
1621–1630
1631–1040
1641–1650
1651–1660
1661–1670
1671–1681
1681–1691
1691–1700
1701–1710
1711–1720
1721–1730
1731–1740
1741–1750
1751–1760
1761–1770
1771–1780
1781–1790
1791–1800
1801–1810
1811–1818
1819–1830
1831–1840
1841–1850
1851–1860
1861–1870
1871–1879
1819–1850
1851–1879

5.81
5.90
10.15
7.67
8.38
7.08
7.54
7.10
6.74
8.76
7.03
7.41
6.49
6.27
7.08
7.22
9.14
8.97
9.86
11.46
17.03

6.65
8.15
9.35
12.87
13.12
13.57
8.01
13.16

5.05
5.56
7.12
6.23
6.61
6.09
6.06
5.50
5.31
6.13
5.17
5.52
4.86
4.80
4.63
5.28
6.09
5.94
7.64
7.81
9.77

4.76
5.92
7.12
10.34
10.84
12.87
5.90
11.30




3.54
3.50
2.94
3.56
3.77
3.20
3.73
2.86
3.28
2.82
2.51
2.74
3.45
3.50
3.71
4.95
5.37
6.61

3.47
4.21
5.03
7.22
7.66
8.66
4.21
7.81

1850
1851
1852
1853
1854
1855
1856
1857
1858
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879

7.98
11.87
10.57
19.04
13.16
19.37
12.88
10.38
9.68
10.26
11.56
14.76
11.44
9.43
11.29
13.24
12.57
19.24
15.77
10.95
12.52
13.97
13.39
16.47
14.43
13.69
14.46
12.30
11.05
12.35

7.12
8.02
8.63
12.11
10.03
13.77
11.67
9.98
8.85
9.79
10.61
10.72
9.29
7.85
9.14
10.36
12.30
13.62
14.72
9.37
10.97
11.89
12.85
14.22
14.00
13.17
13.45
12.78
11.29
12.18

5.03
5.56
5.35
8.15
7.62
9.73
7.89
7.79
6.57
6.68
6.84
6.91
6.48
5.35
7.45
8.13
7.75
9.43
10.70
6.61
7.66
7.81
7.89
9.40
10.28
9.62
10.08
8.26
7.08
7.48

 

 

2. — Marché de Hambourg (Börsenhalle, janvier 1880)

Prix moyens en francs par 100 kg au commencement des années suivantes :

 

Années Froment Seigle Orge Avoine Années Froment Seigle Orge Avoine
1826
1827
1828
1829
1830
1831
1832
1833
1834
1835
1836
1837
1838
1839
1840
1841
1842
1843
1844
1845
1846
1847
1848
1849
1850
1851
1852
1853
1854
1855
1856
1857
1858
11.11
15.68
14.32
28.45
17.10
25.62
20.37
14.14
12.84
12.04
11.91
15.43
14.94
29.08
23.08
18.15
24.93
18.64
19.51
16.23
23.58
27.59
24.20
18.09
17.96
18.15
19.51
21.54
33.27
31.54
37.84
25.93
21.30
7.65
15.00
12.72
13.64
10.99
16.79
15.99
11.54
10.68
11.42
10.49
12.72
11.85
17.47
13.70
19.26
15.93
16.05
13.95
11.48
17.65
24.38
15.86
10.25
10.37
14.26
19.14
16.54
28.27
22.41
31.23
17.41
16.02
6.67
11.67
9.20
13.09
8.76
13.08
11.73
9.44
7.96
9.07
9.38
10.80
8.52
13.70
13.39
10.69
10.49
11.23
11.33
12.16
12.35
19.94
13.33
11.05
10.06
11.91
14.38
15.00
21.17
18.09
22.53
18.09
15.46
5.62
15.25
7.72
10.31
9.14
11.27
9.14
8.09
7.04
7.96
7.28
10.06
7.96
12.10
11.42
11.11
9.51
10.56
11.23
10.00
12.28
16.48
12.04
7.59
7.96
11.05
11.30
12.65
18.33
15.62
18.89
14.20
16.75
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
1826-1830
1831-1835
1836-1840
1841-1845
1846-1850
1851-1855
1856-1860
1861-1865
1866-1875
1871-1870
1876-1880
22.47
24.26
28.80
31.30
25.28
20.19
18.89
25.66
32.04
35.93
26.20
22.96
27.78
30.93
31.98
23.95
23.95
25.43
28.64
27.47
21.91
28.95
17.33
17.00
18.89
19.49
22.28
24.80
26.36
24.89
28.56
27.72
26.48
16.76
18.52
19.07
22.50
18.80
14.72
13.33
20.09
21.05
30.65
21.85
17.04
20.46
21.85
25.93
21.60
21.23
20.99
23.76
20.68
16.05
22.35
12.00
13.28
13.25
15.33
15.69
20.12
19.99
17.68
22.32
22.21
20.76
15.27
19.44
22.41
17.22
15.37
16.11
14.44
22.04
26.20
25.00
27.59
21.02
21.30
26.39
28.40
26.23
25.93
24.17
24.07
25.93
24.69
25.62
9.88
10.25
10.36
11.26
13.35
16.11
18.16
17.11
24.37
25.65
24.20
17.13
17.41
17.59
17.50
14.35
14.81
13.80
19.91
18.24
20.83
21.48
16.11
18.98
18.33
20.99
23.08
23.08
21.30
21.67
20.68
16.17
17.90
9.61
8.70
9.76
10.58
13.27
13.79
16.88
15.61
19.31
20.89
19.54

 

3. — Marché de Berlin

Prix du seigle, à livrer le printemps prochain (1 hl en moyenne = 75 kg)

 

Années (1er janvier) Prix par 100 kg en francs Prix par hectolitre en francs Années (1er janvier) Prix par 100 kg en francs Prix par hectolitre en francs

1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872

18.57
17.36
18.31
19.24
16.27
13.59
12.66
18.84
19.93
27.32
18.61
16.50
19.93
20.96

13.93
13.02
13.73
14.43
12.58
10.19
9.50
14.13
14.95
20.49
13.96
12.38
14.95
15.72

1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
1881
1859–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1876–1880

20.85
23.61
18.49
19.29
20.52
17.62
15.01
21.59
24.64
17.96
16.11
20.24
20.77
18.81

15.64
17.71
13.87
14.47
15.39
13.22
11.26
16.19
18.48
13.47
12.09
15.18
15.58
14.11

  

4. — France

Prix moyen de l’hectolitre de froment (Statistique officielle de la France)

 

Années Prix en fr. Années Prix en fr. Années Prix en fr. Années Prix en fr.

1821
1822
1823
1824
1825
1826
1827
1828
1829
1830
1831
1832
1833
1834
1835
1836
1837
1838

17.79
15.49
17.52
16.22
15.74
15.85
18.20
22.03
22.59
22.39
22.10
21.85
15.62
15.25
15.25
17.32
18.53
19.31

1839
1840
1841
1842
1843
1844
1845
1846
1847
1848
1849
1850
1851
1852
1853
1854
1855
1856

22.14
21.84
18.54
19.55
20.46
19.75
19.75
24.05
29.01
16.05
15.37
14.32
14.48
17.23
22.39
28.82
30.32
30.75

1857
1858
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874

24.34
16.75
16.74
20.24
24.55
23.24
19.78
17.58
16.41
19.61
26.19
26.64
20.33

25.65
23.15
25.62
25.11

1875
1876
1877
1878
1879

1821–1825
1826–1830
1831–1835
1836–1840
1841–1845
1846–1850
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1870–1879

19.32
20.59
23.44
23.00
21.98

16.55
20.21
18.01
19.33
19.61
19.76
22.65
19.76
20.31
23.19
23.77
23.25

 

5. — Marché de Londres

Prix moyen du froment produit en Angleterre (home grown wheat)

(The Economist, 1er mars 1875 et 13 mai 1880).

1 quarter = 2.908 hectolitres.  £ 1 = 20 sh. = 240 d. = 25.2215 fr.

Années Prix par quarter (en sh. et d.) Prix par hl (en fr.) Années Prix par quarter (en sh. et d.) Prix par hl (en fr.) Années Prix par quarter (en sh. et d.) Prix par hl (en fr.) Années Prix par quarter (en sh. et d.) Prix par hl (en fr.)

1781
1782
1783
1784
1785
1786
1787
1788
1789
1790
1791
1792
1793
1794
1795
1796
1797
1798
1799
1800
1801
1802
1803
1804
1805

46/1
49/3
54/3
50/4
43/1
40/–
42/5
46/4
52/9
54/9
48/7
43/–
49/3
52/3
75/2
78/7
53/9
51/10
69/–
113/10
119/6
69/10
58/10
62/3
49/9

19.95
21.36
23.53
31.83
18.08
17.35
18.39
20.09
22.88
23.74
21.07
18.05
21.25
22.55
32.60
34.08
23.31
22.18
29.29
49.37
51.82
30.28
25.51
27.00
21.58

1806
1807
1808
1809
1810
1811
1812
1813
1814
1815
1816
1817
1818
1819
1820
1821
1822
1823
1824
1825
1826
1827
1828
1829
1830

59/1
75/4
81/4
97/4
106/5
95/3
126/6
109/9
74/4
54/7
78/6
96/11
86/3
74/6
67/10
56/1
44/7
53/4
63/11
68/6
58/8
58/6
60/5
66/3
64/3

25.62
32.67
35.27
42.21
40.15
41.31
54.86
47.60
32.24
28.43
34.04
42.03
37.40
32.31
29.42
24.32
19.33
23.13
27.72
29.71
25.44
25.37
26.20
28.73
27.86

1831
1832
1833
1834
1835
1836
1837
1838
1839
1840
1841
1842
1843
1844
1845
1846
1847
1848
1849
1850
1851
1852
1853
1854
1855

66/4
58/8
52/11
46/2
39/4
48/6
55/10
64/7
70/8
66/4
64/4
57/3
50/1
51/3
50/10
54/8
69/9
50/6
44/3
40/3
38/7
41/–
53/–
72/7
74/9

28.77
25.44
22.95
20.02
17.06
21.03
24.21
28.01
30.65
28.77
27.90
24.83
21.72
22.23
22.04
23.71
30.25
21.90
19.19
17.45
16.73
17.78
22.98
31.48
32.09

1856
1857
1858
1859
1860
1861
1862
1863
1864
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880

69/2
56/5
44/4
43/9
53/1
55/0
55/5
42/9
40/–
41/10
49/11
64/6
63/9
48/3
40/10
50/8
57/1
58/8
55/10
45/3
46/3
56/10
46/5
39/7
46/11

30.00
24.47
19.23
18.97
23.02
24.07
24.03
18.54
17.35
18.14
21.05
27.97
27.05
21.02
20.31
24.57
24.70
25.44
24.21
19.02
20.00
24.65
20.13
17.17
20.35

Prix moyen par périodes quinquennales
1781-85
1786-90
1791-95
1796-00
1801-05
1806-10

48/7
47/3
53/8
73/5
72/–
83/11

21.07
20.49
23.22
31.70
31.24
36.38
1811-15
1816-20
1821-25
1826-30
1831-35
1836-40
94/3
80/10
57/3
61/7
52/8
61/2
40.89
35.04
24.84
26.72
22.85
26.53
1841-45
1846-50
1851-55
1856-60
1861-65
1866-70

54/9
51/11
56/–
53/4
47/1
54/8

23.74
22.50
24.21
25.14
20.43
23.72
1871-75
1876-80
1781-00
1801-20
1821-48
1848-80
54/8
47/2
55/9
82/9
57/7
51/7
23.72
20.47
24.12
35.89
24.98
22.35

 

Le 27 février 1797, un décret défendait à la Banque de Londres de rembourser ses billets.  Les billets continuaient d’être inconvertibles jusqu’en 1820.  Au commencement de cette période de cours forcé, les banknotes sont restés encore près du pair, mais en 1800 à 1809 elles ne valaient que 97 % à 90 % de l’or, et en 1814, le cours était de 80 % par rapport à l’or.  Dès 1818, elles étaient près du pair, et en 1820, la Banque recommençait à les rembourser en or.

Les droits de douane sur les céréales ont été abolis dès 1848.

 

Retour

 

Annexe D : Système des monnaies scandinaves et fabrication des monnaies dans l’Union monétaire scandinave en vertu des Conventions du 18 octobre 1872 et du 27 mai 1873

Les trois royaumes Scandinaves, la Norvège, la Suède et le Danemark, ont conclu entre eux une convention monétaire basée sur l’emploi de l’étalon unique d’or et sur un système commun de monnaies décompte, de monnaies d’or et de monnaies divisionnaires en argent billonné et en bronze.

L’unité monétaire est exprimée par le Krone (couronne), divisé en 100 öre.

Les monnaies d’or sont au titre de 900 ‰, c’est-à-dire un alliage de 9 parties d’or avec 1 partie de cuivre.

On doit frapper deux sortes de monnaies d’or, celles de 20 couronnes et celles de 10 couronnes.  Du kilogramme d’or fin on doit tirer 124 pièces de 20 couronnes ou 248 pièces de 10 couronnes.  Le poids de ces pièces doit donc être respectivement : 1,000/124 × 10/9 = 8.960 57 g et 4.480 29 g.

De pièces divisionnaires on peut frapper des pièces de 2 couronnes, de 1 couronne, de 50, de 40, de 25 et de 10 öre.  Le tableau suivant donne le titre, le poids brut, le poids net en or ou en argent fin, enfin le diamètre de toutes ces monnaies :  

Métal Valeur des monnaies Titre Poids brut en grammes Contenu d’or ou d’argent fin Diamètre en mm
Or 20 kr.
10 kr.

900 ‰
900 ‰

8.960 6
4.480 3

8.064 52
4.032 26

23
18

Argent

2 kr.
1 kr
50 öre
40 öre
25 öre
10 öre

800 ‰
800 ‰
600 ‰
600 ‰
600 ‰
400 ‰

15.–
7.50
5.–

  4.–
2.420
1.450

12.–
6.–
3.–
2.40
1.452
0.580

31
25
22
20
17
15

Bronze

5 öre
2 öre
1 öre

950 ‰ Cu
40 ‰ Sn
10 ‰ Zn

8.–
4.–
2.–

 

27
21
17

La tolérance pour la fabrication des monnaies d’or est, quant au titre, de 0,0005; quant au poids, de o,oo15 pour les pièces de 20 couronnes et de 0,002 pour les pièces de 10 couronnes.  Mais, de plus, tous les 10 kilogrammes des monnaies d’or (1,116 pièces de 20 couronnes ou 2,232 pièces de 10 couronnes) ne doivent pas différer de plus de 5 grammes du poids exact; il y a donc là une tolérance moyenne qui ne dépasse pas la limite de 0,0005.

Les monnaies d’or cesseront de pouvoir être données en payement légal aux particuliers quand elles auront perdu par le frai plus de ½ % de leur poids; mais, tant que par le frai elles n’ont pas perdu plus de 2 % de leur poids légal, non seulement elles peuvent être données en payement légal aux caisses d’État, mais encore chacun des États contractants est obligé de changer les pièces usées de plus de ½ % contre des monnaies d’or ayant cours légal entre particuliers.  En Norvège et au Danemark, des lois particulières obligent l’État à reprendre et à changer contre de la bonne monnaie toutes les monnaies d’or à leur effigie qui auront perdu par le frai plus de ½ %, sans aucune limite.  En Norvège, la Banque nationale est chargée de peser chaque pièce de monnaie qui passe par ses mains, et de renvoyer à l’État toute monnaie qui a perdu plus de ½ % de son poids légal.

Les monnaies qui ont été frauduleusement diminuées en poids cessent d’avoir cours légal.

Le monnayage se fait exclusivement aux Hôtels des monnaies, à Stockholm, pour la Suède; à Konsgberg, pour la Norvège; à Copenhague, pour le Danemark.  Il se fait par les fonctionnaires de l’État, et la convention défend de le laisser aux entrepreneurs.

Toute personne qui apporte à l’Hôtel des monnaies de l’or dont la quantité, le titre et les autres qualités répondent à certaines conditions, a le droit de le faire monnayer en payant ¼ % pour les pièces de 20 couronnes et 3 % pour les pièces de 10 couronnes.  Aucun seigneuriage ne peut être demandé en dehors de ce prix de monnaie.

En Norvège, la Banque nationale est, par une loi particulière, obligée d’acheter toute barre d’or dont le titre est certifié d’une manière acceptable, en payant 2,480 couronnes par kilogramme d’or fin, après déduction de ¼ % pour frais de monnayage; donc le kilogramme d’or fin est, à tout moment, payé par la Banque 2,453 couronnes 80 öre.  En conséquence, en Norvège, c’est en réalité la Banque seule qui fait frapper des monnaies d’or.

Les pièces divisionnaires en argent ou en bronze n’ont force libératoire que jusqu’à concurrence de 20 couronnes pour les pièces de 2 et de 1 couronne, que jusqu’à la concurrence de 5 couronnes pour les monnaies plus petites en argent, et jusqu’à 1 couronne pour les monnaies de bronze.  Dans chacun des trois États, il est établi des caisses publiques où l’un peut faire changer contre des monnaies d’or toute somme de monnaies divisionnaires divisibles par 10 couronnes.  La frappe des pièces divisionnaires en argent et en bronze ne peut se faire que pour le compte des Gouvernements.  La Convention monétaire ne met aucune limite à cette frappe.

Toutes les monnaies en or, en argent et en bronze, frappées en vertu de la convention monétaire, ont cours légal à ces conditions dans les trois royaumes.

Tableau de la fabrication des monnaies dans l’Union monétaire scandinave jusqu’au 31 décembre 1880

100 francs d’or = 72 kroner (couronnes) scandinaves = 81 marcs d’Allemagne

 

Désignation des pièces

Danemark

Suède

Norvège

Union monétaire scandinave

Or

 

20 kr.
10 kr.

30,086,120.00
4,608,520.00

31,746,100.00
7,126,340.00

12,686,480.00
441,130 00

74,518,700.00
12,235,990.00

Total

34,754,640.00

38,872,440.00

13,127,010.00

80,754,690.00

Argent

 

2 kr.
1 kr.
50 öre
25 öre
10 öre

9,753,950.00
5,323,527.00
2,034,625.00
1,036,127.80

1,718,658.00
6,850,297.00
1,281,938.50
2,072,255.75
704,410.00

600,000.00
1,800,000.00
800,000.00
800,000.00
740,500.00

12,072,008.00
13,973,824.00
2,081,938.50
4,906,380.75
2,481,037.80

Total

18,148,229.80

12,027,559.25

4,740,500.00

35,510,289.05

Bronze

Total

545,038.48

540,865.97

320,000.00

1,405,904.45

 

Total

53,447,908.28

52,040,865.22

18,188,110.00

123,670,883.50

 

Retour


TROISIÈME  SÉANCE : SAMEDI  7  MAI  1881


 
Présidence de M. Magnin

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège, et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion.

La séance est ouverte à deux heures et demie.  Le procès-verbal de la séance précédente est lu et adopté.

M. le Premier Délégué des Pays-Bas émet, en son nom et au nom de tous ses collègues étrangers, le vœu que la Conférence monétaire soit admise à présenter ses hommages à M. le Président de la République française.

M. le Président répond qu’il s’empressera de transmettre à M. le Président de la République l’expression du désir manifesté par la Conférence.  Il ne doute pas que M. le Président de la République se fasse un plaisir de recevoir MM. les Délégués.

M. Denormandie propose également à la Conférence de vouloir bien visiter la Banque de France.

Cette offre est acceptée avec empressement, et le jour de la visite fixé au lundi 9 mai.

M. le Délégué du Portugal communique à la Conférence une note sur le système monétaire du Portugal, sur la fabrication des monnaies dans ce pays et sur la situation monétaire des colonies portugaises (Annexe).

M. Cernuschi, Délégué de la France, dépose sur le bureau de la Conférence, comme complément de la suggestion qu’il a émise dans la dernière séance au sujet du remboursement des 96 millions de marcs perdus par l’Allemagne, la proposition dont la teneur suit :

«Les Gouvernements ici représentés sont priés de vouloir bien fournir à la Conférence des renseignements détaillés sur le monnayage de l’argent, à partir du 1er janvier 1874 :

Faire connaître les quantités d’argent converties soit en numéraire ayant force libératoire illimitée, soit en numéraire ayant force libératoire limitée, soit en numéraire ayant cours hors de l’État qui l’a fabriqué.

Combien a coûté à chaque État le métal qui a servi à fabriquer ces différents numéraires ?

Combien aurait-il fallu dépenser en plus pour acheter l’argent qu’on a monnayé, si le bimétallisme à 15 ½ avait été en vigueur, c’est-à-dire si l’argent n’avait cessé de valoir 60 m l’once anglaise à 37/40 de fin ?

Quel est le montant total du bénéfice réalisé par l’État en achetant l’argent à des prix inférieurs à 60 m p ?

Faire connaître le montant des sommes fabriquées pour compte des particuliers, lesquelles n’ont produit aucun bénéfice au Gouvernement, et mettre en regard le prix que l’argent obtenait à Londres au moment où les particuliers ont présenté les lingots au monnayage.

Indiquer, si possible, la provenance des lingots d’après les marques qu’ils portaient.

Indiquer si d’anciennes monnaies nationales démonétisées ont été remonnayées et pour quelles sommes.

Indiquer si les banques d’émission ont elles-mêmes présenté de l’argent au monnayage et combien ?  Et si le bénéfice résultant de la différence entre la valeur nominale du numéraire et le prix du métal brut a profité aux banques elles-mêmes ou à l’État ?

Prier le Gouvernement allemand de faire connaître combien les différents États allemands avaient frappé de monnaie d’argent en 1869, 1870, 1871, et à quel jour a été frappé le dernier thaler et le dernier florin.

Prier le Gouvernement autrichien de faire connaître à quelle époque il a cessé de frapper les doubles thalers.

Prier le Gouvernement français de demander des renseignements officiels sur le monnayage de l’argent en Roumanie, Serbie, Monténégro, Bulgarie.»

La Conférence décide que cette proposition sera imprimée et distribuée, afin que MM. les Délégués puissent la communiquer à leurs Gouvernements respectifs.

M. Cernuschi demande si le Gouvernement allemand ne jugerait pas à propos de retirer en bloc de la circulation tous les thalers, qui ne sont actuellement ni vendables, ni fusibles, et de les remplacer par des billets de l’État.  Cette opération, qui pourrait être très rapidement terminée, aurait le double avantage de prévenir tout monnayage clandestin de thalers et de faire connaître exactement l’importance du stock d’argent existant en Allemagne.

M. le Premier Délégué de l’Allemagne répond que ses instructions ne lui permettent de transmettre à son Gouvernement, ni officiellement, ni même officieusement, la proposition qui vient d’être faite par M. Cernuschi; mais le Cabinet de Berlin en sera tout naturellement saisi par l’insertion de l’incident au procès-verbal.  Personnellement, M. le baron de Thielmann ne pense pas que, si l’opération proposée par M. Cernuschi venait à être effectuée en Allemagne, elle pût être menée à fin dans un délai rapproché.  Il fait remarquer, d’ailleurs, que, sur l’importance du stock de thalers encore en circulation dans l’Empire allemand, il ne subsiste, en fait, qu’une assez légère incertitude.  Les évaluations diffèrent peu les unes des autres : elles varient entre 410 et 500 millions de marcs, et la Conférence peut considérer le chiffre moyen de 450 ou de 460 millions de marcs comme se rapprochant sensiblement de la vérité.

M. Cernuschi fait remarquer qu’en achevant aujourd’hui de retirer des thalers de la circulation, soit pour les vendre, soit pour les transformer en marcs, le Gouvernement allemand se bornerait à précipiter le dénouement inévitable de sa réforme monétaire; car la création du marc a pour conséquence logique et nécessaire, dans un avenir plus ou moins éloigné, la disparition du thaler comme monnaie allemande.

M. le Premier Délégué de l’Allemagne répond que la réforme monétaire allemande paraît, en effet, n’avoir pas été faite avec la censée de conserver indéfiniment le stock actuel de thalers; mais il ajoute que l’on ne saurait prévoir à quelle époque ces thalers devront être démonétisés ou remonnayés.

M. le Président prononce la clôture de l’incident.

M. Dana Horton annonce l’intention de demander à MM. les Délégués des renseignements, en premier lieu sur les mouvements de l’or et sur les quantités d’or monnayé ou non monnayé existant dans chacun des pays représentés à la Conférence, en second lieu sur les moyennes générales des prix des principales marchandises dans les mêmes États, depuis quinze ou vingt ans.

À la suite d’observations présentées par MM. Pirmez et de Thoerner, il est convenu que M. Dana Horton voudra bien rédiger un questionnaire spécial, qui sera imprimé et distribué à tous les membres de la Conférence.

M. Dana Horton demande l’explication d’un passage de la déclaration lue, dans la précédente séance, par M. le baron de Thielmann, au nom du Gouvernement allemand.  Ce passage est ainsi conçu : «Nous reconnaissons sans réserve qu’une réhabilitation de l’argent est à désirer, et qu’on pourrait y arriver par le rétablissement du libre monnayage de l’argent dans un certain nombre des États les plus populeux représentés à cette Conférence, qui, à cette fin, prendraient pour base un rapport fixe entre la valeur de l’or et celle de l’argent.»

Or, parmi les États les plus populeux représentés à cette Conférence, il est difficile de ne pas comprendre le pays du monde qui compte le plus grand nombre d’habitants, c’est-à-dire l’Angleterre avec son empire des Indes.  Il y aurait donc intérêt à savoir dans quelle mesure l’attitude de l’Angleterre a pu être la cause de la réserve apportée par l’Allemagne dans ses propositions, et si l’on pourrait espérer que l’Angleterre venant à faire, de son côté, quelques concessions, l’Allemagne serait, à son tour, disposée à élargir les siennes.

M. le Premier Délégué de l’Allemagne répond que l’attitude de l’Angleterre a été, en effet, pour quelque chose, dans les résolutions du Gouvernement impérial; car, non seulement l’Allemagne a un commerce direct très considérable et des relations financières très développées avec l’Angleterre, mais encore elle solde par des traites sur Londres une grande partie de son commerce transatlantique et de son commerce asiatique.  Il importe, dès lors, au Gouvernement allemand de conserver un système monétaire analogue à celui de l’Angleterre.

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale du questionnaire.

M. Pierson, Délégué des Pays-Bas, lit le discours suivant :

«J’ai demandé la parole pour répondre à une partie du discours de notre savant collègue, M. le docteur Broch.  J’ai admiré beaucoup la clarté et la profondeur des arguments de l’honorable délégué, qui s’est surtout efforcé de mettre en lumière les inconvénients du système bimétallique.  Ces inconvénients, je ne les nierai pas tout à fait.  Certainement, le système du double étalon n’est pas un système parfait; s’il y en a qui pensent autrement, ils se trompent.  Mais il me semble qu’un système n’est pas condamné, quand on a réussi à démontrer que la perfection lui fait défaut.  On chercherait en vain un système monétaire qui, d’une manière ou d’une autre, ne prête pas à la critique.  Seulement ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder pour se former une opinion soit du bimétallisme, soit du monométallisme.  La question n’est pas de savoir lequel de ces systèmes est parfait, mais si les inconvénients résultant de l’un sont plus grands que ceux qui résultent de l’autre.  Pour tout dire, c’est la méthode comparative qu’il faut appliquer à cette matière, et j’espère ne pas manquer au respect dû à notre honorable collègue, en me permettant de dire que, sous ce rapport, il y a une lacune dans son discours.  Cette lacune, je veux tâcher de la combler.  Je commencerai par expliquer quels sont, à mon avis, les principaux désavantages de l’état monétaire actuel du monde, et les dangers qu’il présente.  Nous verrons après si les inconvénients auxquels le bimétallisme nous expose sont aussi grands que ceux-là.

Prenons d’abord les pays à étalon boiteux; ils sont nombreux.  L’étalon boiteux existe partout où le monnayage de pièces d’or est libre, mais où, à côté de ces pièces, il circule des pièces d’argent ayant pleine faculté libératoire pour une valeur bien supérieure à leur valeur intrinsèque.  L’Union latine est dans cette condition, l’Allemagne aussi, la Hollande également.  Qu’en résulte-t-il ?  Il en résulte, en premier lieu, que les encaisses des banques d’émission dans ces pays se composent en partie, même en très grande partie, de pièces de monnaie qui, à l’étranger, valent beaucoup moins qu’en deçà des frontières.  En France, une pièce d’argent de 5 francs équivaut au quart d’une pièce d’or de 20 fr.; en Angleterre, cette même pièce n’a qu’une valeur, en or, d’environ 4 fr. 25 c.  Est-ce là un état de choses qui puisse durer ?  Nous avons, parmi nous, plusieurs directeurs de banques.  J’en appelle à leur expérience, à leurs connaissances spéciales en cette matière, pour nous le dire.  Moi-même, membre de la direction d’une banque qui se trouve précisément dans les conditions que je viens de décrire, je dis hautement non, cela ne peut pas durer, il faut que cela change.

Il faut que l’encaisse métallique d’une banque soit composée entièrement de monnaies valant leur poids en argent ou en or.  Il faut, pour tout dire en un mot, que les espèces qui servent à couvrir les billets émis n’aient aucune valeur artificielle.

Mais cette valeur artificielle, que possèdent actuellement les pièces d’argent dans les pays à étalon boiteux, présente un autre danger.  Faites un petit calcul.  Imaginez qu’on achète des lingots d’argent et qu’on en fasse soit des écus, soit des thalers, soit des florins, non des pièces défectueuses en poids ou en titre, mais des monnaies parfaitement conformes aux prescriptions légales.  Savez-vous combien on gagnera à ce procédé ?  Pas moins de 18 %.  Déduisez 1, déduisez 3 % pour les frais de monnayage, il restera toujours un très beau bénéfice !  Et croyez-vous que cette opération soit difficile ?  Demandez-le à ceux qui se sont occupés de ce sujet.  Ils vous expliqueront le procédé très simple, au moyen duquel la contrefaçon est possible.

Vous me demandez : mais comment se fait-il que ce même procédé n’ait jamais été employé pour imiter les monnaies divisionnaires ?  La réponse est aisée.

Les monnaies divisionnaires ne peuvent être données en payement que jusqu’à concurrence d’une certaine somme fixée par la loi; celui qui en aurait fabriqué un grand nombre ne saurait donc qu’en faire.  En les émettant en quantités considérables, on attirerait bien vite l’attention sur soi; la fraude serait bientôt découverte.  Mais celui qui présente 100,000 pièces de fl. 2 ½ à la Banque néerlandaise pour les échanger contre des billets ne fait rien qui, en soi-même, puisse causer aucune surprise.  Cela arrive, je ne dirai pas tous les jours, mais assez souvent pour que personne n’y fasse attention.  Je dois, d’ailleurs, ajouter que la contrefaçon de monnaies divisionnaires n’est pas du tout une chose inconnue.  On pourrait en citer des exemples.

Eh bien, cette frappe clandestine de pièces d’argent, je la considère comme l’un des grands dangers de la situation monétaire des pays à étalon boiteux.  Si, à cette heure, le mal ne s’est pas encore manifesté, rendez-en grâces à Dieu, car vraiment notre sagesse n’y est pour rien.  Il se produira un jour, du moins je le crains.  Dès qu’une monnaie, ayant pleine faculté libératoire, possède une valeur excédant de beaucoup sa valeur intrinsèque, le danger que je viens d’indiquer existe, et je n’hésite pas à dire qu’une circulation monétaire, se composant en grande partie de pièces semblables, se trouve dans un état anormal, en contradiction directe avec les règles les plus connues et le plus généralement admises.

Je parlerai, en second lieu, des pays à simple étalon d’or.  On croit, en général, que leur situation ne laisse rien à désirer, et certes, elle est de beaucoup préférable à celle des pays dont nous nous sommes occupé tout à l’heure.  Cependant, si l’on s’imagine que tout y est pour le mieux dans le meilleur des mondes, on se trompe, selon moi.  Consultons un peu les faits.

Notre honorable collègue, M. Fremantle, nous a dit, avant-hier, que le système du Royaume-Uni, tel qu’il a été établi en 1816, a satisfait à tous les besoins du pays, sans donner lieu aux inconvénients qui se sont manifestés ailleurs et sous d’autres régimes.  Admettons qu’il en soit ainsi, convenons que le système britannique a fonctionné d’une façon admirable.  Eh bien, je vous demande : Pourquoi a-t-il fonctionné si bien ?  Est-ce grâce à des vertus qui lui soient propres ?  Pas le moins du monde : il a bien fonctionné, parce qu’il avait à côté de lui un autre système qui lui a servi de soutien, quand ses défauts inhérents allaient être mis en lumière.  Le simple étalon d’or a traversé victorieusement une crise épouvantable, parce qu’il n’était pas le seul système en vigueur.

Le bimétallisme de l’Union latine a tout simplement préservé l’Angleterre d’un embarras extrême où, sans cela, elle se serait trouvée.  Inutile de vous rappeler les faits.  La production annuelle d’or, qui, dans la première moitié de notre siècle, ne s’était élevée qu’à 80 millions de francs, augmenta tout à coup et s’éleva jusqu’à 600 à 700 millions de francs, et une dépréciation énorme de l’or allait en être la conséquence.  Cependant, cette dépréciation, elle n’a pas eu lieu.

Certes, la valeur de l’or est tombée, mais non pas, à beaucoup près, au degré qu’on craignait à cette époque.  C’est que la France, ayant le double étalon, a monnayé, de 1848 à 1866, pour une valeur de 5,700 millions en or, tout en exportant l’argent que ces monnayages rendaient superflu.  La France a servi ainsi de parachute à la dépréciation du métal, dont la production avait augmenté dans une proportion si énorme.  J’ai une question à soumettre à nos honorables collègues, MM. les Délégués anglais : je voudrais savoir quelle aurait été, à leur avis, l’influence des découvertes d’or en Australie et en Amérique sur la valeur de la livre sterling, si, à cette époque, le système du double étalon n’avait pas existé en France.

Mais laissons de côté les questions historiques.  Le principal inconvénient de la situation monétaire de la Grande-Bretagne, tel qu’il se présente à mon esprit, se manifeste, dès qu’on envisage les rapports de ce pays avec l’Asie.  Puisque je me suis permis d’adresser des questions à nos honorables collègues anglais, je demande à leur en poser une autre : comment se fait-il que, dans les journaux paraissant à Londres et s’occupant surtout de questions de finance, on s’obstine à ignorer presque complètement les grands désavantages qui résultent de la baisse du taux de change sur les Indes britanniques, et surtout – car c’est là l’essentiel –  des grandes variations qui depuis quelques années se sont produites dans ce taux ?  Y a-t-il personne au monde, possédant la moindre connaissance des affaires, qui ne sache que ces désavantages sont très réels et très sensibles ?  M. le professeur Jevons, l’un des économistes les plus distingués de l’Angleterre, vient de publier, dans la Contemporary Review, un article sur le bimétallisme, où le nom de l’Inde ne figure même pas.  On dirait, en lisant cet article, qui, au reste, ne manque pas d’intérêt, que les phénomènes dont je viens de parler ne sont d’aucune importance ?  Décidément, il y a ici, ce que vous appelez, en anglais, «a tacit understanding» – un accord tacite pour parler de toutes choses, hormis de la principale.  Messieurs, disons-le bien hautement : le grand mal est bien là, et c’est un mal qui fait du tort à tout le monde, car les rapports commerciaux entre l’Orient et l’Occident deviennent de jour en jour plus intimes.  Autrefois, il est vrai, il y avait des variations du taux du change de l’Inde, la roupie ne valait pas toujours la même chose; mais comme ces variations nous paraissent insignifiantes, quand nous les comparons à celles qui se sont produites dans les dernières années !  Demandez aux fabricants de coton, demandez à tous ceux qui font le commerce avec l’Asie, s’ils en souffrent.  Demandez aux détenteurs de fonds publics et d’obligations, dont la rente est payable en roupies ou en piastres, si la baisse de l’argent leur a fait du tort.  On nous dit que le système monétaire britannique est parfait.  Oui, il est bon en soi, abstraction faite des rapports avec l’Orient.  Mais, si le maintien de ce système a pour conséquence de troubler ces rapports, ou plutôt d’empêcher qu’ils ne soient rétablis sur le même pied que par le passé, pourrez-vous nous dire encore qu’il ne laisse rien à désirer et qu’il répond aux besoins de l’Angleterre ?

Je pourrais parler, en dernier lieu, des pays dont la circulation consiste principalement en papier et qui ne demandent pas mieux que de rompre avec ce fâcheux système, mais qui hésitent à le faire, tant que la valeur de l’argent reste incertaine.  Je n’en parlerai pas, puisque les Délégués de ces pays se trouvent au milieu de nous; bien mieux que moi, ils pourront vous renseigner sur les difficultés que la situation monétaire actuelle leur cause.  J’ai hâte de conclure, d’ailleurs, et ma conclusion est celle-ci.  Les inconvénients produits par la baisse et les variations de valeur de l’argent sont immenses.  Nous nous trouvons là en face d’un mal auquel il faut absolument remédier.

Le remède, quel est-il ?  Pour le trouver, nous n’avons qu’à demander quelles sont les causes qui ont produit le mal que nous voulons écarter.  Eh bien, sous ce rapport, je crois que nous sommes parfaitement renseignés : l’argent est tombé de valeur, parce que, dans toute l’Europe, on en a interdit la frappe.  Je ne dis pas que l’accroissement de la production et la diminution de la demande pour les Indes n’ont été en rien dans la baisse de l’argent; à coup sûr, ces deux causes l’ont aggravée.  Mais je crois pouvoir soutenir que ni l’un ni l’autre de ces phénomènes n’aurait eu une influence sensible sur le rapport de valeur entre l’argent et l’or, si l’Union latine, l’Allemagne et la Hollande eussent maintenu leurs systèmes monétaires, tels qu’ils étaient avant 1871.

Si cela est vrai – et les travaux de M. Arendt, que vous connaissez, l’ont prouvé de la façon la plus scientifique – il en résulte que l’adoption du système bimétallique est le seul moyen d’échapper à la situation fâcheuse dans laquelle nous sommes placés.  Voilà, du moins, la conclusion à laquelle nous sommes arrivés en Hollande.  Messieurs, je ne sais pas si nous comptons encore pour quelque chose dans les conseils des peuples.  Nous ne sommes qu’un petit pays, et notre influence politique, assurément, n’est plus ce qu’elle était au XVIIe siècle.  Mais une chose peut-être nous est restée : c’est la réputation de ne pas juger à la légère et d’avoir, en outre, un peu d’expérience en matière de commerce.  Eh bien, je puis vous assurer que, parmi nos économistes les plus distingués, parmi nos hommes les plus versés dans les affaires, il n’y en a pas un seul – je le répète, pas un seul – qui ne reconnaisse les avantages immenses qui résulteraient de l’adoption, par tous les grands États, du système bimétallique.  Un auteur français a appelé ce système «une niaiserie»; un auteur anglais vient de lui appliquer une qualification non moins injurieuse.  Eh bien, je vous déclare que, dans tout notre pays, vous chercheriez en vain un économiste de quelque renom qui considère ces épithètes comme méritées.  Au contraire, tout en nous querellant sur bien des sujets – car il y a peu d’écoles qui ne soient représentées chez nous – nous sommes parfaitement d’accord sur ce point.

Qu’y a-t-il, en effet, dans le bimétallisme, qui donne lieu à tant de critiques ?  Est-ce la science qu’on peut lui opposer ?  Plus j’y réfléchis, au contraire, plus il me semble que le principe bimétallique est parfaitement en harmonie avec les doctrines les mieux établies de l’économie politique.  On dit : la loi ne peut pas fixer la valeur entre deux marchandises.  Cela est vrai, en général; mais pourquoi ?  Parce que la plupart des marchandises sont demandées pour des causes où la loi n’a absolument rien à voir.  Nous achetons du blé, du sucre, du coton, parce que nous avons besoin de ces articles; et nous en avons besoin, non en vertu d’une loi, mais pour des raisons indépendantes de toute législation.  Est-ce la même chose par rapport à la monnaie ?  Je viens de lire dans un Journal de ce pays les paroles suivantes : «S’il est une matière sur laquelle la loi soit sans influence, qui échappe à son action et se joue de tous ses projets, c’est celle-là.» Qu’un journaliste formule ainsi son opinion personnelle, peu importe.  Mais que l’on ne nous donne pas cette affirmation comme le dernier mot de la science, qui nous dit tout juste le contraire.  Lisez Ricardo; c’est bien un économiste qui compte, quand il s’agit de monnaie.  Eh bien, Ricardo s’est efforcé de démontrer, dans plusieurs de ses écrits, une thèse qui est précisément la négation de celle que vous venez d’entendre.  S’il est une matière sur laquelle la loi ait une grande influence, qui n’échappe nullement à son action, c’est la monnaie.

Mais n’insistons pas sur les questions de théorie pure, puisque la Conférence a décidé que nous les éviterions autant que possible.  Au reste, pourquoi s’engager dans des discussions scientifiques, quand les faits eux-mêmes parlent avec tant de clarté ?  Permettez-moi de vous dire ce qui, à mon avis, est l’argument le plus décisif en faveur des principes dont je me fais en ce moment l’interprète.  C’est le petit tableau suivant des monnayages d’or et d’argent en France, de 1803 à 1873.  Ces chiffres m’ont toujours semblé d’une éloquence toute particulière.

 

ANNÉES or (millions de francs) argent (millions de francs) rapport de valeur

1803–1820
1821–1847
1848–1852
1853–1856
1857–1866
1867-1873

865
301
448
1,795
3,516
878

1,091
2,778
543
102
55
587

1 ÷ 15.58
1 ÷ 15.80
1 ÷ 15.67
1 ÷ 15.35
1 ÷ 15.33
1 ÷ 15.62

De 1803 à 1820, le rapport entre l’or et l’argent est environ de 1 à 15 ½.  Aussi les monnayages d’or sont-ils à peu près égaux à ceux d’argent : 800 millions pour l’un, un milliard pour l’autre.  Dans la période suivante, 1821 à 1847, l’or renchérit, et aussitôt les monnayages d’or diminuent énormément, tandis que ceux d’argent s’élèvent : la proportion devient de 1 à 9.  Dans les années 1848 à 1852, l’or commence à baisser : il se rapproche de nouveau de 15 ½; aussi, comme dans la première période, les monnayages s’équilibrent-ils à peu près dans ces années : 400 millions de francs pour l’or, 500 millions pour l’argent.  L’or baisse toujours.  De 1853 à 1866, le rapport moyen est de 15 .  Alors les monnayages d’or montent jusqu’à 5,300 millions de francs, tandis que les monnayages d’argent tombent au chiffre insignifiant de 157 millions.  Après 1866, dans les années 1867 à 1873, l’or se relève (la moyenne devient de 1 à 15,62), et nous voyons que la frappe des pièces d’argent augmente tout de suite.  On trouve 800 millions de francs pour l’or, 500 millions de francs pour l’argent.

Qu’on nous dise, après cela, que le système bimétallique n’a pas pour effet de donner une grande fixité au rapport de valeur entre les deux métaux.  L’accroissement immense de la production de l’or, après 1848, a eu pour seul résultat de faire tomber ce métal, par rapport à l’argent, de 3 ou 4 %.  Maintenant, voici la question que je viens vous soumettre : Combien cette baisse si insignifiante aurait-elle été réduite encore, si le régime du double étalon eût existé, non pas seulement dans l’Union latine, mais aussi en Angleterre, en Hollande, aux États-Unis !  Et veuillez encore réfléchir à ceci.  Pour faire le calcul des quantités d’or dont on a inondé l’Europe depuis 1848, il ne suffit pas de donner un aperçu des quantités produites, il faut y ajouter ce que l’Amérique nous a envoyé, depuis qu’elle a établi le cours forcé.  Si le régime du double étalon a été assez puissant pour résister à tant de causes de trouble économique, alors qu’il n’exerçait son action que sur un terrain limité, combien il serait efficace s’il existait également ailleurs.

Je finis; j’ai abusé déjà de votre bienveillance.  Cependant, il est absolument nécessaire que je dise encore deux mots des inconvénients auxquels, selon l’avis de M. le docteur Broch, le système bimétallique nous expose.  J’ai déjà reconnu que ces inconvénients existent; seulement il existe un remède que je considère comme très efficace : c’est l’obligation imposée aux grandes banques d’acheter à des prix fixes tous les lingots d’or et d’argent qu’on leur présente.  M. Broch a dit que ce système est impraticable dans les petits pays.  Je le conteste.  Depuis 1853 jusqu’en 1872, la Banque des Pays-Bas a toujours acheté au prix fixe de 104 florins 65 par kilogramme tous les lingots d’argent qu’on lui présentait, quelle qu’en fût la quantité, et, depuis 1876, elle a adopté la même règle pour l’or qu’elle achète maintenant au prix de 1,647 florins.  Notre Banque n’a jamais trouvé le moindre inconvénient à ce système, puisqu’elle paye en billets le métal qu’on lui vend, et le bimétallisme, fût-il généralement adopté, elle l’appliquerait volontiers aux deux métaux, sans distinction aucune.  J’ai été toujours d’avis que ce serait là un excellent moyen pour réduire au minimum les variations du rapport de valeur entre l’or et l’argent.

J’ajouterai, pour finir, que le régime du double étalon, pour bien fonctionner, aura, au début, des difficultés à vaincre.  Mais ces difficultés, on les surmontera à l’aide des banques privilégiées, qui, sous ce rapport, peuvent rendre des services très précieux.  Je ne doute pas que les banques ne soient prêtes à se rendre utiles en cette matière; en tout cas, les gouvernements ont le droit de l’exiger, en raison du monopole qu’elles possèdent.  Plus tard, tout marchera bien; mais c’est surtout au commencement, dans la période de transition, que le concours cordial et efficace des banques sera indispensable.  Je crois, Messieurs, que nos débats doivent surtout servir à mettre en lumière en quoi ce concours devra consister.  Pas plus qu’aucune autre réforme économique, le régime du double étalon ne peut s’établir par un simple décret; il faut qu’il soit bien préparé.

Que ceux qui ne veulent pas se concerter avec nous pour arriver au but que nous poursuivons, nous disent de quelle manière ils comptent remédier aux maux dont le monde souffre.  Car il faut un remède.  La situation actuelle est tout simplement insupportable.  Rejetez-vous le remède bimétallique, veuillez en indiquer un autre.  La baisse de l’argent et ses variations de prix vis-à-vis de l’or ont produit un état de choses qui est plein d’inconvénients pour le présent et de dangers pour l’avenir.»

M. Pirmez, Délégué de la Belgique, commence par rappeler les vives appréhensions et les espérances exagérées qu’avait fait naître la convocation de la Conférence.  Il pense que les craintes sont aujourd’hui dissipées : ceux qui redoutaient l’établissement d’une vaste union bimétallique comprenant une grande partie des États du monde doivent être rassurés.  La tentative présente semble devoir échouer devant les mêmes difficultés, devant les mêmes impossibilités que celle qui fut faite, dans le même sens, en 1878.  Il reste à prouver que les espérances qu’on avait pu fonder sur le succès éventuel de cette entreprise étaient, en réalité, de pures illusions.  Il importe d’établir que la situation actuelle, qui, sans doute, n’est pas parfaite, ne renferme ni les vices qu’on signalait, ni les dangers dont on menaçait l’Europe; il faut démontrer que, bien loin de faire disparaître ces inconvénients ou de conjurer ces périls, le remède proposé n’aurait pu qu’augmenter les uns et aggraver les autres.

Les États qui composent le monde civilisé peuvent, au point de vue monétaire, être répartis en trois groupes, suivant la division indiquée par M. Pierson : les États monométallistes-or, les États placés sous le régime du papier-monnaie, enfin, ceux qu’il a appelés États à étalon boiteux, c’est-à-dire ceux qui ont à peu près, en droit comme en fait, l’étalon d’or, mais mêlé d’un reste de bimétallisme.

Les premiers paraissent complètement satisfaits de leur situation.  En vain, les bimétallistes cherchent-ils à les alarmer, à leur signaler les maux dont ils doivent souffrir, les périls qui les menacent; ils continuent à déclarer qu’ils n’éprouvent ni malaise, ni inquiétude.  Si le Portugal, si les États scandinaves, prennent part à la Conférence actuelle, ce n’est pas, ils l’ont dit, avec l’intention de modifier leur régime monétaire, c’est simplement par déférence.  L’Angleterre est plus absolue encore; elle n’admet même pas la supposition qu’elle puisse être amenée à renoncer à l’étalon d’or unique et ne s’est fait représenter ici que sous cette réserve formelle.

On prétend, pourtant, parmi les bimétallistes, que la Grande-Bretagne devrait trouver, dans la situation monétaire de l’Inde et dans la dépréciation de la roupie, un puissant motif de changer d’attitude.  Sur ce point, il y a lieu de distinguer.  Il est certain que, sur le payement des tributs que le Gouvernement indien reçoit des princes indigènes et qui sont fixés à un chiffre déterminé de roupies, l’Angleterre subit une certaine perte, puisqu’elle reçoit une somme invariable dont la valeur réelle a diminué par suite de rabaissement du taux de l’argent; mais ce n’est là qu’un point relativement secondaire dans l’ensemble de ses rapports financiers avec l’Inde.  Le grand intérêt pour l’Angleterre, au point de vue de ses relations avec l’Inde, est l’intérêt commercial.  Or, sous ce rapport, il n’est pas exact que, comme on l’a prétendu, la Grande-Bretagne ait à souffrir de la dépréciation de l’argent.  Sans doute, le change de Londres sur Calcutta et sur Bombay a considérablement baissé; mais, au fond, le commerce anglais n’en souffre pas, car il lui suffit, comme cela se produit toujours en pareil cas, de compenser la baisse du change par une hausse correspondante des prix de vente.  On s’explique donc parfaitement que, malgré l’étendue de ses rapports avec l’Inde, le Gouvernement britannique reste insensible aux adjurations des bimétallistes.

L’Allemagne n’a pas, au fond, une attitude différente de celle de l’Angleterre.  L’Empire allemand a fait une grande réforme monétaire, il l’a accomplie au moment convenable, il ne songe pas à y renoncer.  Les déclarations que M. le baron de Thielmann a apportées à la Conférence, au nom du Cabinet de Berlin, n’indiquent ni une hésitation sur la marche à suivre, ni un doute sur le nouveau régime monétaire de l’Allemagne : elles impliquent au contraire la volonté arrêtée de persister dans la voie où elle est engagée.  Si l’Allemagne avait des intentions différentes, la première mesure à prendre par elle devrait être d’admettre la libre frappe et la libre circulation de l’argent.  Or, l’Allemagne déclare qu’elle ne veut ni permettre la libre frappe de l’argent, ni même maintenir le cours des thalers qui sont encore en circulation : elle consent uniquement à ne pas s’en débarrasser par une résolution brusque et à ne donner qu’en plusieurs années son entier parachèvement au régime qu’elle a adopté.

Ainsi, tous les États monométallistes-or se déclarent satisfaits de leur situation et résolus à n’en pas changer; et le bimétallisme joue un rôle au moins singulier, lorsqu’il s’efforce de persuader à ces États qu’ils sont, à leur insu, atteints d’un sérieux malaise économique et d’une grave maladie monétaire.

Il y a peu de chose à dire des États placés sous le régime du papier-monnaie.  Il est évident que, pour ces Puissances, la question financière domine la question monétaire; il est certain également qu’à ne considérer que le point de vue financier, ils pourraient trouver avantage à adopter l’étalon d’argent, puisqu’il leur fournirait un moyen très légitime de s’acquitter de leurs dettes aux moindres frais possibles.  Ils hésitent cependant à le faire, parce qu’ils ont conscience du discrédit qui pèse sur l’argent.  Ils comprennent parfaitement qu’il y a aujourd’hui une tendance à ne considérer comme des États riches, comme des États de première classe, pour ainsi dire, au point de vue financier, que les États ayant l’étalon d’or.  L’exemple et l’appui d’une grande puissance financière, telle que la France, pourrait seule les décider à l’adoption de l’étalon d’argent, qui se présenterait sous forme de bimétallisme.

Le troisième groupe monétaire est formé des États qui ont à peu près l’étalon d’or, en droit comme en fait, mais mêlé pourtant d’un reste de bimétallisme; il comprend les États de l’Union latine, sauf l’Italie et la Grèce qui ont encore le régime du papier-monnaie; la Hollande, dans une certaine mesure, et l’Espagne.  La situation de ces États n’est sans doute pas excellente; mais quelle est la cause du malaise dont ils souffrent ?  N’est-ce pas l’excès d’argent qui est la conséquence et comme le legs du bimétallisme abandonné ?  Si, en 1865, l’Union latine, écoutant les conseils de la Belgique, avait, comme elle pouvait le faire alors, sans secousse, sans difficulté, sans perte, adopté purement et simplement l’étalon d’or, elle serait aujourd’hui dans une position aussi bonne que celle des États scandinaves, de l’Angleterre, du Portugal et de l’Allemagne.  Si elle éprouve actuellement du malaise, c’est au bimétallisme qu’elle le doit.

Il faut se garder, toutefois, d’exagérer ce malaise.  Le stock considérable de pièces de 5 francs que la Banque de France conserve dans ses caves n’est pas une pure charge : il sert de gage et de garantie aux billets en circulation, et le chiffre n’en a rien d’excessif, car la proportion de numéraire que possède la Banque de France n’est pas sensiblement plus élevée que celle des autres grandes banques d’État, de la Banque d’Angleterre par exemple.  On s’est effrayé, il est vrai, de la sortie d’une certaine somme en or dont l’encaisse de la Banque de France a été diminuée dans ces derniers temps; mais il ne faut pas croire que cette somme en or soit tout entière sortie de France, comme on l’a dit, et qu’elle ait passé l’Atlantique pour solder l’excédent des importations américaines.  Il y a eu assurément des exportations d’or; mais il y a eu aussi des importations, beaucoup plus difficiles à constater, de ce métal, et la circulation monétaire de la France en reste saturée.  Les versements effectués pour le dernier emprunt français d’un milliard en fournissent une preuve décisive.  Ainsi les deux publications hebdomadaires de la Banque de France qui correspondent à l’époque de la souscription, font ressortir un accroissement du stock métallique de 60 millions de francs, dont 45 millions en or et 15 millions seulement en argent.  Encore faut-il remarquer qu’à la même époque, on a retiré de la Banque nationale de Belgique, pour être expédiée en France, une somme de 15 millions en pièces de 5 francs, qui a dû entrer, pour une très large part, dans les versements en argent effectués par les souscripteurs de l’emprunt français.  On est donc autorisé à conclure que l’or occupe dans la circulation monétaire de la France une part infiniment supérieure à celle de l’argent et est l’élément tout à fait dominant de la circulation.  Cet afflux de pièces de 5 francs à la Banque de France, qui a donné naissance à tant de craintes exagérées, ne correspond pas, comme on l’a supposé, à un phénomène d’exportation de l’or, mais simplement à un phénomène de substitution, au remplacement, dans le trésor de la Banque, de l’or par l’argent.  Si l’on trouve aujourd’hui à la Banque de France une somme si considérable en argent, c’est uniquement parce qu’elle a été retirée de la circulation du pays par le public lui-même.  Chacun s’est déchargé de la monnaie d’argent dans ce grand réservoir pour y puiser, à la place, l’or qui est préféré de tous.

Envisagée à ce point de vue, la situation des pays à étalon boiteux n’a rien d’alarmant; mais elle peut et doit encore s’améliorer, surtout si l’Italie revient, dans un avenir prochain, aux payements en espèces.  Le royaume d’Italie, on se le rappelle, est entré dans l’Union latine dans des circonstances assez exceptionnelles : entre la signature et la ratification de la convention d’union de 1865, il s’est mis sous le régime du papier-monnaie, de sorte que cette alliée de l’Union latine s’est toujours trouvée dans des conditions qui, certainement, n’avaient pas été prévues lors de la conclusion du traité.  À certaines époques, il s’est produit, sur les billets ayant cours forcé en Italie, une perte considérable, qui a quelquefois atteint jusqu’à 10 et 12 %.  Cette dépréciation du papier-monnaie italien a eu naturellement pour résultat de faire passer de l’Italie dans les autres pays de l’Union latine presque tout le numéraire qui existait dans la péninsule.  Cette situation s’est maintenue; et, lorsqu’il y a deux ans, il a été procédé au retrait des monnaies divisionnaires italiennes, il a été constaté qu’une très grande partie s’en trouvait hors d’Italie.  Il en est certainement de même pour les pièces de 5 francs italiennes, et l’on peut, dès lors, espérer que l’Italie, lorsqu’elle reviendra aux payements en espèces, reprendra une quantité considérable de ces pièces, qui dégagera d’autant la circulation des autres États de l’Union latine.

La situation des pays à étalon boiteux n’est donc pas mauvaise actuellement et elle ne peut que s’améliorer.

Ces pays sont, il est vrai, comme l’a indiqué avec raison M. Pierson, exposés au danger de la contrefaçon, ou, pour parler plus exactement, de la fabrication clandestine de fausses pièces au titre et au poids véritables, mais avec un bénéfice de 15 ou 20 % résultant simplement de l’écart entre la valeur vénale et la valeur officielle du métal.  Il faut remarquer, toutefois, qu’en raison des difficultés très considérables, non de la fabrication, mais de l’émission ou de la mise en circulation, ce genre d’opérations ne pourra jamais prendre un grand développement.

Je crois, continue M. Pirmez, avoir prouvé que notre situation présente n’a rien d’alarmant.  Il reste à démontrer que les mesures proposées par les bimétallistes auraient pour effet non de l’améliorer, mais d’aggraver les vices ou les dangers qu’ils lui reprochent.

Que conseillent-ils, en effet ?  Uniquement la frappe libre de l’argent; c’est-à-dire qu’à des pays gênés par un excès d’argent dans la circulation, on demande de laisser frapper plus d’argent encore.  Ils en ont trop : on veut leur en donner davantage.  Corriger l’excès d’argent par un excès d’argent plus considérable : tel est le seul remède prescrit.  C’est de l’homéopathie monétaire.

Les résultats d’une telle mesure seraient, certainement, des plus contraires aux prévisions de ses promoteurs.  Reprendre la frappe libre de l’argent sans le concours des États qui ont aujourd’hui l’étalon d’or unique, ce serait s’exposer à un désastre; aussi personne n’ose-t-il proposer une telle expérience.  Mais, en admettant qu’on réussisse à faire adopter le bimétallisme par le monde entier, par l’Angleterre, par l’Allemagne, par l’Inde, par la Chine même, avec laquelle il faut compter en matière monétaire, on n’aboutirait qu’à établir une égale circulation de l’or et de l’argent, à charger également les deux plateaux de la balance dans tous les pays du globe.  Or, comme les États à étalon d’argent sont plus peuplés et possèdent plus de numéraire que les États à étalon d’or et que les États actuellement bimétallistes, il s’ensuit que le seul résultat de l’établissement universel du bimétallisme serait de faire déverser sur l’Europe une grande partie du métal blanc dont l’Asie est saturée et d’attirer, en retour, vers l’Asie une part notable de l’or européen.  Est-ce là ce que l’on veut ?  Et prétend-on forcer, de la sorte, les préférences du public ?  On n’y réussirait pas.  La Banque de France, elle aussi, a essayé de faire accepter les pièces de 5 francs qu’elle remet constamment en circulation, mais elle a échoué, et ce numéraire encombrant lui est incessamment rapporté.  Aux États-Unis, l’administration fédérale a, de même, voulu faire circuler les nouveaux dollars frappés en vertu du Bland Bill; elle a multiplié ses efforts pour atteindre ce but, elle a cherché par tous les moyens à les faire accepter du public; elle a échoué aussi, et elle n’a réussi, malgré de lourds sacrifices, qu’à en émettre une partie qui circule comme monnaie d’appoint; le secrétaire du Trésor a dû le constater dans son dernier rapport.

Les bimétallistes se flattent encore de parer, par l’application de leur système, à deux grands dangers qu’ils croient imminents : au jeu de la balance commerciale dans un sens défavorable à l’Europe et à la hausse de l’or.

La balance commerciale, dont on a tant usé et abusé, n’est, à vrai dire, qu’une illusion.  Si l’on veut prendre les balances commerciales telles que les donne la statistique, on doit toujours arriver à cette conclusion que chaque État importe plus qu’il n’exporte, car il exporte des marchandises dont la valeur est calculée au lieu d’expédition, tandis qu’il importe des marchandises dont la valeur est calculée au lieu de consommation, c’est-à-dire après addition des frais de transport et des bénéfices commerciaux.  La balance commerciale ne donne donc qu’une fausse apparence.  Si elle indiquait la réalité, si les différences qu’elle accuse devaient se solder en numéraire, il est évident que toutes les espèces de France et d’Angleterre auraient déjà été drainées par l’Amérique et qu’il ne resterait plus d’or en Europe.  Tout le monde sait qu’il n’en est pas ainsi.  Pourquoi ?  Parce que les différences se soldent avec des valeurs de commerce, avec des titres mobiliers et surtout au moyen d’arbitrages entre les échanges des différents États.  Aussi la Banque d’Angleterre vient-elle d’abaisser son escompte, ce qui témoigne assez qu’elle ne craint pas de voir son encaisse passer l’Atlantique.  En admettant même que les prévisions pessimistes des bimétallistes vinssent à se réaliser, en supposant que l’or européen dût aller s’accumuler en Amérique, croit-on que ce mouvement serait durable ?  Pense-t-on qu’il ne serait pas suivi d’une prompte réaction ?  L’or qui affluerait en Amérique ne s’y thésauriserait pas; on ne thésaurise pas aux États-Unis.  En raison même de son abondance, il ne tarderait pas à baisser, pendant qu’en Europe sa raréfaction provoquerait une hausse correspondante.  La conséquence inévitable de cette hausse serait de faire revenir des États-Unis l’or qui y aurait été en excès.

Admettons même que ces dangers de la pénurie de l’or ne soient pas chimériques et que le jeu de la balance commerciale doive condamner l’Europe à une disette d’or prolongée, pense-t-on que le bimétallisme pourrait y remédier par la frappe illimitée de l’argent, qui ne ferait, au contraire, qu’aggraver ainsi le mal et accroître le péril.  Si l’on se flatte, en effet, d’envoyer de l’argent aux États-Unis, de solder les marchandises américaines avec de l’argent, on se berce d’une dangereuse illusion.  Les États-Unis, qui produisent des quantités considérables d’argent et qui repoussent de la circulation l’argent monnayé dans leurs propres hôtels des monnaies, ne recevraient pas d’argent européen; mais ils exporteraient de plus en plus d’argent en Europe.  C’est leur espoir secret, qui a dû être la raison dominante de leur adhésion actuelle au principe du bimétallisme.  Les deux Gouvernements français et américain sont, en effet, d’accord sur ce principe, mais on peut leur supposer à l’un et à l’autre une pensée intime que, sans doute, ils ne se communiquent pas.  Chacun d’eux se dit probablement : «J’enverrai mon argent à mon allié.»  Lequel des deux se trompe ?  Il n’est pas probable que ce soit l’Amérique, car les courants partent de leur source et n’y remontent pas.

Loin d’amener un relèvement durable du prix de l’argent, le bimétallisme consommerait l’avilissement de ce métal.  Dans les premiers temps, sans doute, l’or baisserait, l’argent hausserait, et un certain équilibre s’établirait; mais, la production de l’argent, surexcitée par l’élévation factice des prix de ce métal, ne tarderait pas à prendre ce développement anormal que prédisait, à la dernière séance, M. le Délégué de la Norvège.  Tandis que les mines d’or réduiraient leur exploitation, par suite de la baisse du métal, les mines d’argent jetteraient sur le marché des quantités de plus en plus considérables de ce métal, et cet argent ne tarderait pas, en raison même de son excessive abondance, à subir une nouvelle dépréciation, cette fois irrémédiable.

Et pourquoi s’exposerait-on à un tel danger ?  Pour fuir le péril illusoire de la pénurie de l’or.  Cette pénurie de l’or n’existe nulle part.  On ne la constate ni dans le commerce, ni dans les banques, ni dans la circulation.  Ce qui le prouve, c’est que, malgré les perfectionnements de l’industrie, la vie a partout augmenté; c’est que l’on ne peut plus, nulle part, se procurer aujourd’hui ce que l’on se procurait, il y a vingt ans, avec la même somme d’or; c’est enfin que tous les rentiers, toutes les personnes vivant d’un revenu fixe voient leur situation se réduire et s’abaisser de plus en plus.  S’il y a un danger, il est bien plutôt dans la baisse de l’or et le renchérissement général de toutes les choses nécessaires à la vie.

Ainsi, envisagé sous tous ses aspects, le bimétallisme apparaît comme une doctrine qui prétend guérir des maux imaginaires par des remèdes qui produiraient des résultats diamétralement contraires à ceux qu’en attendent ses promoteurs.

Il n’en saurait être autrement, car tout système qui consiste à vouloir établir un rapport fixe entre l’or et l’argent est un système en opposition formelle avec les lois économiques.  En proposant un tel régime, on entre dans une voie qui devrait être partout abandonnée : on se rallie au principe de la réglementation, on part de cette idée erronée qu’il appartient aux lois de régler les rapports commerciaux à l’intérieur ou à l’extérieur des États.  On n’a que trop abusé de ce procédé, par les lois de maximum, par la réglementation de la production, par les lois de protection douanière.  Toutes ces lois s’inspiraient de cette idée fausse qu’il appartient au législateur, qu’il est non seulement dans son droit et son devoir, mais encore dans sa puissance de lutter contre un fait économique, d’abaisser ou de relever des valeurs.  On retrouve la même pensée au fond des propositions actuelles des bimétallistes.  M. Cernuschi n’en fait pas mystère.  «La monnaie, dit-il, est instituée par la loi : nomos, loi; nomisma, monnaie.  Bonne ou mauvaise, ajoute-t-il, toute loi est essentiellement arbitraire.  La loi monométallique-or est aussi arbitraire que la loi monométallique-argent ou que la loi bimétallique.  Arbitraire le choix du métal, si le législateur est monométallique.  Arbitraire le choix de la proportion entre l’or et l’argent, si le législateur est bimétallique.  En principe, toutes les proportions sont également bonnes; la proportion à 10, la proportion à 15, la proportion à 20, fonctionneraient chacune avec la même efficacité et la même régularité, si l’une ou l’autre était adoptée par de grands États fournis d’abondantes provisions de monnaies métalliques.»

On ne saurait s’élever trop fortement contre une telle doctrine.  La loi n’est pas faite pour imposer aux peuples la volonté arbitraire du législateur, mais pour répondre aux besoins des sociétés et pour les satisfaire; elle doit être l’expression de la vérité des faits, de la vérité du droit.  Il y a eu, il y a des lois arbitraires, parce qu’il y a eu et qu’il y a encore de mauvaises lois.  L’arbitraire n’est jamais légitime.  Les lois arbitraires sont, par là même, injustes; elles sont, de plus, impuissantes.  On ne réglemente ni ce qui relève de la conscience humaine, ni ce qui dépend des goûts, des désirs, des appréciations individuelles, et la valeur est dans ce cas.  On ne crée pas une valeur par la loi, on n’impose pas la croyance à une valeur qui ne ressort pas de la réalité des faits, ni surtout qui lui est contraire.  On ne tarderait pas à l’éprouver, si le principe du bimétallisme à 15 ½ passait à l’état de loi.  Ce principe n’a pu se maintenir, après avoir été établi, cependant, à l’origine, conformément aux indications du marché des métaux; les États qui ont fait de ce rapport la base de leur régime monétaire n’ont eu, en fait, que l’étalon alternatif.  Et l’on prétendrait le faire prévaloir, aujourd’hui que le rapport commercial de l’or et de l’argent est de 1 à 18 !  On voudrait décréter, dès maintenant, la réalisation d’un rapport reconnu faux, que le commerce déclare tel !  D’où vient cette erreur ?  De ce qu’on s’imagine condamner l’or à l’alternative de se cacher ou de se placer à 15 ½.  Sait-on ce qui arriverait ?  L’or ne se cacherait pas, l’or ne se placerait pas à 15 ½.  Il continuerait à circuler, mais à circuler avec prime; il circulerait non pas au rapport que le législateur aurait décrété, mais au rapport que le commerce indiquerait, absolument comme il circule en Autriche, en Italie, dans tous les pays placés sous le régime du papier-monnaie; car le public ne se résignerait pas à se passer d’or, ses détenteurs ne se résigneraient pas davantage à le donner au-dessous de sa valeur.  Il n’appartient pas aux Gouvernements d’établir et de faire accepter des vérités d’opinion; et, lorsqu’ils l’essayent, ils échouent, ils sont infailliblement vaincus par la résistance des citoyens.  Quand on donnerait à cette Conférence pleins pouvoirs d’agir au nom des nations qui s’y trouvent représentées, quand on y appellerait toutes les autres nations qui n’y figurent pas, quand on lui accorderait le droit absolu de punir, de frapper des peines les plus sévères ceux qui contreviendraient à la loi bimétallique, la Conférence, si elle prétendait décréter la valeur respective de l’or et de l’argent, n’en serait pas moins absolument impuissante; car l’arbitraire n’est pas de force à lutter contre la nature des choses.

M. Seismit-Doda, Premier Délégué de l’Italie, demande la parole, non pour répondre au discours de M. Pirmez, mais pour prévenir la confusion que quelques-unes des paroles de l’honorable Délégué de la Belgique pourraient faire naître sur la nature des motifs qui ont déterminé l’Italie à siéger dans cette Conférence et à y soutenir le principe du bimétallisme.  En parlant des pays placés sous le régime du papier-monnaie, M. Pirmez a exprimé la pensée qu’il serait très naturel que ces pays fussent partisans du bimétallisme, parce qu’il s’agit pour eux d’une question financière, et qu’ils arriveraient plus facilement à acquitter leurs dettes avec l’argent déprécié qu’avec l’or.  M. le Premier Délégué de l’Italie tient à déclarer que ce n’est nullement à des considérations de cette nature qu’a obéi l’Italie en acceptant l’invitation de participer aux travaux de cette Conférence; elle a voulu, simplement, apporter son contingent d’expérience, quel qu’il puisse être, à l’examen d’une question qui intéresse non seulement dans le présent, mais encore et surtout dans l’avenir, les finances de l’Europe et du monde entier.  M. Pirmez, faisant allusion, dans un autre passage de son discours, aux conséquences de l’établissement du cours forcé en Italie, a rappelé, avec une apparence de reproche, l’invasion de la monnaie divisionnaire italienne en Belgique, et surtout en France, à l’époque où le cours forcé fut décrété dans la péninsule.  Il aurait pu ajouter que le Gouvernement italien a cru faire acte de bonne foi, d’honnêteté, en demandant lui-même le retrait de sa monnaie divisionnaire, et que, par suite, la France et la Belgique n’ont éprouvé, de ce chef, aucun dommage.  On ne doit pas oublier, d’ailleurs, que, si le cours forcé en Italie a pu, à certains moments, causer quelque gêne à ses voisins, ceux-ci en ont retiré, à d’autres époques, de sérieux avantages.  C’est ainsi que, lors de l’établissement du cours forcé en France, la monnaie divisionnaire italienne a contribué, dans une notable mesure, à épargner à la France la circulation des petites coupures et à atténuer, par suite, la perte résultant de la différence entre la valeur du papier et celle de l’argent.

La suite de la discussion générale est renvoyée au mardi 10 mai, à une heure et demie.

La séance est levée à cinq heures et demie.

 

TROISIÈME  SÉANCE : ANNEXE



Note sur le système monétaire du Portugal, sur la fabrication des monnaies et sur la situation monétaire des colonies portugaises

 

Le système monétaire actuellement en vigueur en Portugal a été établi par la loi du 29 juillet 1854.

L’or est l’unique étalon métallique.

Le métal monnayé est au titre de 916 q ‰ de fin, c’est-à-dire 11/12 d’or à 1/12 d’alliage.

Les monnaies d’or sont :  

  Valeur en reis Poids en g
Couronne (Coroa) 10,000 17.735
Demi-couronne 5,000 8.868
Cinquième de couronne 2,000 3.547
Dixième de couronne 1,000 1.774

Les anciennes monnaies portugaises d’or nommées pièces (Peças) et demi-pièces au titre de 916 q ‰ de fin, ainsi que les monnaies anglaises de même métal même titre nommées souverains et demi-souverains, sont considérées comme monnaies légales aux conditions suivantes :

Les pièces doivent avoir poids en g 14.188 et sont reçues pour la valeur de 8,000 reis.

Les demi-pièces doivent avoir poids en g 7.094 et sont reçues pour la valeur de 4,000 reis.

Les souverains doivent avoir poids en g 7.981 et sont reçues pour la valeur de 4,500 reis.

Les demi-souverains doivent avoir poids en g 3.990 et sont reçues pour la valeur de 2,250 reis.

L’État reconnaît comme légale, à toutes ces monnaies, la tolérance de 2 ‰ le poids et 3 ‰ sur le titre.

Les particuliers, les banques et toutes autres associations peuvent faire monnayer à l’Hôtel de la monnaie n’importe quelle quantité d’or au titre de 916 q ‰ d’or en couronnes, demi-couronnes, cinquièmes ou dixièmes de couronne, en payant 1,000 reis par kilogramme, mais il est fréquemment arrivé que, par ordre des Cortès, la fabrication de la monnaie a été opérée gratuitement.

Le tableau n° 1 indique la quantité de monnaie d’or frappée à l’Hôtel de la monnaie à Lisbonne (le seul existant dans le pays) dans la période comprise entre 1854 et 1880.

L’argent exerce cumulativement avec le cuivre les fonctions de monnaie subsidiaire.

125 grammes d’alliage d’argent au titre de 916 q ‰ de fin sont divisés en monnaies de la manière suivante :

    Valeur en reis Poids en grammes
En 10 pièces nommées cinq testons (tostoes) 500 12,5
En 20 pièces nommées deux testons 200 5
En 50 pièces nommées teston 100 2.5
En 100 pièces nommées demi-teston 50 1.25

La tolérance est de 3 ‰ sur le poids et de 2 ‰ sur le titre.

En aucun payement quelles que soient son importance et l’origine de l’obligation d’où il provient, le créancier n’est obligé de recevoir plus de 5,000 reis en monnaie d’argent.  Il existe cependant, et depuis assez longtemps, dans le commerce de Lisbonne, une coutume qu’aucune loi n’a sanctionnée, mais qui est généralement reconnue, qui consiste à accepter un tiers du payement en monnaie d’argent.

L’État se réserve le privilège de la fabrication et de l’émission des monnaies subsidiaires d’argent et de cuivre.  Aucune émission de ces monnaies ne peut cependant être faite sans que le montant en soit fixé par les Cortès.

Le tableau n° 2 indique la quantité de monnaie d’argent frappée de 1854 à 1880.

La loi de 1854 disposa que les anciennes couronnes d’or frappées en vertu de la loi du 15 février 1851, les monnaies d’argent nommées couronnes et leurs divisions créées par la loi du 24 avril 1835, les pièces nommées cruzades neuves (cruzados novos) et leurs divisions, les anciennes monnaies de 100 reis et toutes les monnaies étrangères dont la circulation était autorisée, perdraient leur cours légal et seraient échangées contre de la monnaie légale, pour leur valeur nominale et dans un délai fixé par la même loi, à la condition qu’elles ne seraient pas rognées.  Ce délai a été prorogé par des lois ultérieures, vu l’impossibilité d’en opérer l’échange dans les délais antérieurement fixés.

Les monnaies étrangères ont totalement disparu de la circulation, les anciennes monnaies d’argent sont actuellement très rares, et dans la période comprise entre le 30 septembre 1879 et le 30 septembre 1880, aucune de ces anciennes monnaies d’argent n’a été présentée à l’échange à l’Hôtel de la monnaie.

Le tableau n° 3 indique les monnaies d’argent retirées de la circulation jusqu’à 1854.

Le tableau n° 4 indique le mouvement de l’importation et de l’exportation des monnaies d’or et d’argent pendant les années 1851 à 1856, 1861 et 1866 à 1880.  Antérieurement à 1865, les publications officielles relatives au commerce international ayant été faites d’une façon irrégulière, les statistiques manquent pour les années comprises entre 1857 et 1860 et de 1862 à 1864.

Diverses circonstances d’origine politique et financière ont fait frapper en Portugal, pendant le premier quart du siècle et aussi pendant une partie du second, une somme considérable de monnaie de bronze et de monnaie de cuivre, la première avec une valeur d’environ 50 % intrinsèque, et la seconde dans une proportion qui s’élevait à peine à 30 %.

La fabrication de monnaie de bronze, qui commença en 1811, cessa en 1835, aux termes de la loi du 24 avril de la même année sur la réforme monétaire.

La législation de 1854 ne s’occupa de la question du cuivre que pour autoriser la continuation de l’émission de billets représentant cette monnaie.

Différentes lois postérieures à 1854 ont autorisé l’émission de monnaies de cuivre.  Le tableau n° 5 indique les espèces et la quantité de cuivre monnayées de 1865 à 1880.  Le seul décret qui se rapporte au payement en monnaie de cuivre date du 17 février 1779 et établit la somme de 100 reis comme maximum de la somme acceptable sous cette espèce; cependant, il existe dans le commerce de Lisbonne, comme pour l’argent, la coutume, qu’aucune loi n’a sanctionnée, de recevoir le tiers de la somme totale en monnaie de cuivre.

PAPIER-MONNAIE

Le seul papier représentatif de la monnaie est le billet de banque.  Il y a deux classes de billets de banque, l’une qui n’a cours que dans le cercle du district administratif de Lisbonne, et la seconde en dehors de ce cercle.

Le monopole de l’émission des billets de banque de la première de ces classes est réservé à la Banque de Portugal.

Cet établissement a un capital de 8 milliards de reis et le droit lui appartient d’émettre ses billets dans le pays tout entier, avec cet avantage qu’ils sont reçus et considérés par le Ministère des Finances comme et à l’égal de la monnaie métallique.  Néanmoins les créanciers de l’État ne sont pas obligés de les recevoir en payement de leurs créances.  En dehors du district de Lisbonne, il existe certaines licences pour l’émission des billets, qui sont régies par une législation spéciale.  Chaque banque organisée, soit à Porto, soit dans les provinces conformément aux principes généraux qui ont inspire la loi du 22 juin 1867 concernant la formation et l’existence des sociétés anonymes, est autorisée à comprendre, parmi ses opérations, l’émission de billets de banque.  Les billets émis par ces établissements ne sauraient toutefois jouir du privilège d’être reçus à l’égal de la monnaie métallique par le receveurs publics.

Les établissements qui émettent des billets de banque dans le royaume sont au nombre de neuf : un à Lisbonne, cinq à Porto et trois dans les provinces.  Différentes causes ont jusqu’à présent, empêché que la circulation fiduciaire ait, en Portugal, une importance égale à celle qu’elle a dans d’autres pays.

D’après la loi de 1854, les billets de banque doivent représenter exclusivement de la monnaie d’or et être payés dans cette monnaie.

ÎLE  DE  MADÈRE  –  FUNCHAL

Le système monétaire du continent, aux termes de la loi du 29 juillet 1854 et autre dispositions en vigueur, fut établi à Madère par la loi du 2 mai 1879.

Avant cette loi, on trouvait en circulation dans l’île de Madère toutes les monnaies d’or et d’argent espagnoles; les monnaies d’or et d’argent de la Grande-Bretagne; les aigles, le piastres et leurs fractions des États-Unis d’Amérique; les piastres mexicaines, boliviennes chiliennes et de Buenos-Aires.  Les doublons d’or des États-Unis et les fractions de piastres des républiques de l’Amérique du Sud y circulaient sans cours légal.

La loi du 2 mai 1879, attribuant aux monnaies étrangères ayant cours légal à Madère une valeur fixe en rapport avec les monnaies du continent, disposa que ces monnaies fussent échangées, dans un délai de deux mois à partir de la promulgation de la loi à Madère, contre des monnaies du continent, et défendit, après l’expiration d’un délai de deux mois à partir de la publication de la loi au Journal officiel, l’importation des monnaies étrangères dans l’île.

Dans le but d’assurer la réalisation de cet échange, la même loi autorisa le Gouvernement à frapper des monnaies d’argent de 500, 200, 100 et 50 reis jusqu’à concurrence de la somme de 500 millions de reis.

Le tableau n° 6 rend compte de l’opération d’échange des monnaies d’or et d’argent retirées de la circulation dans le district de Funchal en vertu de la loi du 2 mai 1879.

Il est à remarquer que le résultat du changement de monnaie de Funchal ne peut être considéré comme définitif, la vente du restant des patacas (piastres) employées au monnayage de 500 millions de reis n’ayant pu être effectuée.

ARCHIPEL  DES  AÇORES

Un grand nombre de circonstances spéciales empêchèrent le Gouvernement d’appliquer la loi de 1854 à l’archipel des Açores et aux colonies où des monnaies étrangères sont encore en circulation.  Comme on a pu le remarquer dans le tableau indiquant le monnayage du cuivre, différentes lois ont autorisé la fabrication d’une certaine quantité de monnaies de cuivre à destination spéciale de l’archipel des Açores et des colonies portugaises.

AÇORES  ORIENTALES  (PONTA DELGADA)

Les espèces de monnaies en circulation sont :

Monnaies d’or
Les pièces portugaises, valeur 10,000 reis
Les guinées anglaises, valeur 5,600 reis
Monnaies d’argent  
Les piastres espagnoles et brésiliennes de type ancien, valeur 1,200 reis
Les demi-piastres de type ancien, valeur 600 reis
Les serrilhas (division des piastres), valeur 240 reis
Les testons, valeur 120 reis

Les cruzades neuves (monnaie portugaise, cruzados novos) y circulent aussi, mais sont assez rares et ont un cours conventionnel pour une valeur de 600 reis.

AÇORES  OCCIDENTALES  (HORTA)

On y trouve en circulation les guinées anglaises, les pesos espagnols et brésiliens d’ancien type, et leurs divisions.  Outre ces monnaies auxquelles la loi accorde un cours légal, on en trouve aussi quelques autres, telles que les aigles américaines, les onces espagnoles, etc., qui sont reçues dans le commerce à un change déterminé, mais qui ne peuvent entrer dans les caisses publiques.  Suivant les indications d’une note remise au Ministère des finances par le directeur de l’Hôtel de la monnaie de Lisbonne, en 1871 (note d’où ces chiffres sont copiés), il est difficile de connaître, même approximativement, la valeur totale de chacune des espèces de monnaies en circulation.

AÇORES  CENTRALES  (ANGRA)

Les espèces de monnaies en circulation sont :

Monnaies d’or
Les aigles d’Amérique, valeur 24,000 reis
Les guinées anglaises, valeur 5,800 reis
Monnaies d’argent  
Piastres de type brésilien, valeur 1,200 reis
Demi-piastres, valeur 600 reis
Quart de piastre, valeur 300 reis
Dixièmes de piastre, valeur 120 reis
Cuivre  
Monnaies portugaises de 20, 10 et 5 reis.  

Toutes ces valeurs sont en reis des îles, monnaie faible qui diffère de celle du continent dans la raison de 25 à 30 %, c’est-à-dire que 100 reis du continent valent 125 reis des îles.

COLONIES  PORTUGAISES

ASIE

Inde portugaise.  — 1 xérafin = 5 tangas; 1 tanga = 60 reis faibles.

La valeur des monnaies réelles que nous allons désigner est rendue en monnaie de compte.

Monnaies d’or  
Saint-Thomas vieux, 7 xérafins, 1 tanga et 15 reis, 2,175 reis faibles ou forts 1,150 reis
Saint-Thomas neuf, 14 xérafins et 2 tangas, 4,320 reis faibles ou forts 2,280 reis
Monnaies d’argent  
Roupie, 2 xérafins et 2 tangas, 720 reis faibles ou forts 380 reis
Demi-roupie ou xérafin ou pardau, 1 xérafin et 1 tanga, 360 reis faibles ou forts 190 reis
Quart de roupie ou demi-xérafin ou demi-pardau, 3 tangas, 180 reis faibles ou forts 95 reis  
Cuivre  
Tanga, 60 reis faibles on forts 30 reis
Demi-tanga, 30 reis faibles ou forts 15 reis

Il est nécessaire toutefois de fixer la différence qui existe entre le xérafin monnaie réelle et le xérafin monnaie de compte.  Dans l’Inde , on les distingue de deux manières, soit en nommant le premier xérafin d’argent et le second xérafin de cuivre (monnaie idéale ou monnaie de compte), soit en appelant le premier demi-roupie et le second xérafin.

Le xérafin, monnaie réelle ou xérafin d’argent, a eu, jusqu’au 30 juin 1875, une valeur officielle de 160 reis forts pour les transactions avec l’Administration.

La loi du 30 avril 1874 dispose que, à partir du 1er juillet 1875, cette monnaie aura une valeur officielle de 200 reis.

AFRIQUE

CÔTE  OCCIDENTALE

Angola

Pièces d’argent de 12, 10, 8, 6, 4 et 2 macutas.

Ces monnaies ne se trouvent pas aujourd’hui en circulation, attendu que leur valeur intrinsèque étant supérieure à leur valeur nominale, elles ont été toutes exportées.

Pièces de cuivre

Macuta, 50 reis faibles 30 reis
Demi-macuta, 25 reis faibles 15 reis

La pièce d’or de 8,000 reis y circule aussi pour la valeur de 13,000 reis faibles; on fait sur ces nombres toutes les réductions, ce qui donne l’équivalence suivante : 100 reis forts = 162 ½ reis faibles.

La monnaie qui circule le plus est la monnaie de papier.  Ce sont des billets de la Banque nationale d’outremer (Banco Nacional Ultramarino) de la valeur de 1,000, 2,000, 5,000, 10,000 et 20,000 reis forts, et des cédules de la Junte des finances, d’une valeur de 1,000, 2,500, 5,000 et 20,000 reis forts.

Par arrêté du gouverneur de cette province, du 19 juin 1861, il a été disposé que les transactions avec l’Administration seraient liquidées en reis forts, et on a fixé à 30 reis forts la valeur de la macuta de cuivre.  Les transactions entre particuliers ont continué de se faire et se font encore aujourd’hui en monnaie faible.

Ce même arrêté a fixé les valeurs suivantes en reis forts des monnaies étrangères en circulation :

Or  
Aigle de 20 dollars des États-Unis 18,400 reis
Aigle de 10 dollars 9,200 reis
Demi-aigle de 5 dollars 4,600 reis
Once espagnole, péruvienne, chilienne, bolivienne, mexicaine, colombienne, de Buenos-Aires, de l’Équateur, du centre de l’Amérique et de la Nouvelle-Grenade 14,600 reis
Demi-once des mêmes pays 7,300 reis
Quart d’once des mêmes pays 3,650 reis
Pièce brésilienne 8,000 reis
Demi-pièce brésilienne 4,000 reis
Monnaie de 4,000 brésilienne 4,500 reis
Guinée anglaise 4,500 reis
Demi-guinée anglaise 2,250 reis
Pièce de 20 francs française 3,440 reis
Pièce de 10 francs française 1,720 reis
Argent
Piastre espagnole, péruvienne, chilienne, bolivienne, mexicaine, colombienne, brésilienne, de Buenos-Aires, des États-Unis 920 reis
Demi-piastre des mêmes pays 460 reis
Quart de piastre des mêmes pays 230 reis
Cinquième de piastre ou peseta espagnole 184 reis
Dixième de piastre (États-Unis) 92 reis
Couronne anglaise, 5 shillings 1,125 reis
Demi couronne anglaise, 2 ½ shillings 562.5 reis
Pièce de 2 shillings 450 reis
Pièce de 1 shilling 225 reis
Pièce de ½ shilling 112.5 reis
Pièce de ¼ shilling 56.25 reis
Pièce de 5 francs française 860 reis
Pièce de 2 francs française 344 reis
Pièce de 1 franc française 172 reis
Pièce de ½ franc française 86 reis
Pièce de ¼ de franc française 43 reis

CAP  VERT

Le décret du 19 octobre 1853 a fixé les valeurs suivantes en reis forts des monnaies étrangères en circulation dans cette province :

 

Or  
Once espagnole, péruvienne, chilienne, bolivienne, mexicaine, colombienne, de Buenos-Aires, de l’Équateur, du centre de l’Amérique et de la Nouvelle-Grenade 14,600 reis
Demi-once des mêmes pays 7,300 reis
Quart d’once des mêmes pays 3,650 reis
Aigle de 10 dollars 9,200 reis
Demi-aigle de 5 dollars 4,600 reis
Pièce brésilienne 8,000 reis
Monnaie de 4,000 brésilienne 4,500 reis
Guinée anglaise 4,500 reis
Demi-guinée anglaise 2,250 reis
Argent
Piastre espagnole, péruvienne, chilienne, bolivienne, mexicaine, colombienne, brésilienne, de Buenos-Aires, des États-Unis 920 reis
Demi-piastre des mêmes pays 460 reis
Pièce de 5 francs française 860 reis

 

CÔTE  ORIENTALE

Mozambique  

Or    
Barrinha d’or de 26,500 reis faibles ou forts 6,460 reis
Demi-barrinha d’or de 13,250 reis faibles ou forts 3,230 reis
Argent  
Piastre de 2,400 reis faibles ou forts 585.5 reis
Cuivre  
20 reis
Pièce de 40 reis faibles 10 reis

Ces valeurs ont été fixées par arrêté du gouverneur de la province, du 20 mai 1854, qui a établi le rapport suivant : 100 reis forts = 410 reis provinciaux ou faibles.

Les premières monnaies qu’il y ait eu dans l’Afrique orientale portugaise se nommaient Bajaracos et valaient 10 et 15 reis.

 

Tableau général de l’or monnayé jusqu’au 30 septembre 1880, en vertu de la loi du 29 juillet 1854

 

Indication par époques En monnaies de Montant (valeur en milreis)
10,000 reis 5,000 reis 2,000 reis 1,000 reis

12/12/1855–30/9/1856
1/10/1856–31/3/1857
1/4/1857–30/9/1858
1/10/1858–30/11/1859
1/12/1859–30/9/1860
1/10/1860–30/9/1861
1/10/1861–30/9/1862
1/10/1862–30/9/1863
1/10/1863–30/9/1864
1/10/1864–30/9/1865
1/10/1865–30/9/1866
1/10/1866–30/9/1867
1/10/1867–30/9/1868
1/10/1868–30/9/1869
1/10/1869–30/9/1870
1/10/1870–30/9/1871
1/10/1871–30/9/1872
1/10/1872–30/9/1873
1/10/1873–30/9/1874
1/10/1874–30/9/1875
1/10/1875–30/9/1876
1/10/1876–30/9/1877
1/10/1877–30/9/1878
1/10/1878–30/9/1879
1/10/1879–30/9/1880























187,020
243,010
409,000





140,300
303,895
934,545
275,075
106,000


119,000
329,000
400,000
312,000
268,500
146,000
133,000
50,000
45,000
61,000
76,000
42,000

75,350
88,698
25,254
1,600
130,198



151,800
214,500
126,000
188,500
48,000
16,000
11,000
4,000
1,000
1,000
10,000
7,000
4,000
6,500
43,000

68,057

133,407
88,698
25,254
1,600
276,498
303,895
934,545
275,675
258,400
214,500
126,000
307,500
377,000
416,000
323,000
272,500
147,000
134,000
60,000
52,000
65,000
82,500
272,020
243,010
409,000

Totaux

839,030

3,748,515

1,153,400

68,057

5,809,002

 

Tableau général de l’argent monnayé du 1er août 1854 au 30 septembre 1880, en vertu de différentes lois

 

Indication par époques

En monnaies de

Montant (valeur en milreis)
500 reis 200 reis 100 reis 50 reis

1/8/1854–31/12/1854
1/1/1855–31/12/1855
1/1/1856–31/1/1857
1/2/1857–14/11/1857
15/11/1857–30/11/1859
1/12/1859–30/9/1862
1/10/1862–30/9/1863
1/10/1863–31/5/1864
1/6/1864–30/9/1865
1/10/1865–30/9/1866
1/10/1866–30/9/1867
1/10/1867–30/9/1868
1/10/1868–30/9/1869
1/10/1869 –30/9/1870
1/10/1870–30/9/1871
1/10/1871–20/10/1871
3/10/1871–30/9/1872
1/10/1872–30/9/1873
1/10/1873–30/9/1874
1/10/1874–30/9/1875
1/10/1875–30/9/1876
1/10/1876–30/9/1877
1/10/1877–30/9/1878
1/10/1878–30/9/1879
1/10/1879–30/9/1880

295,872
575,442
845,065
897,511
2,087,065

22,000
82,650
176,000
283,000
240,000
186,000
70,000
80,000
100,000

377,000
2,000


210,000
25,000

343,990
50,000

58,370.8
11,170.6
154,596.0
97,230.6
79,431.0
134,318.0
111,822.0
17,100.0
15,000.0
10,000.0
1,000.0
1,000.0
1,000.0

17,000.0

12,000.0
2,000.0

14,000.0
16,000.0
6,000.0
3,450.0
1,560.0
30,000.0

42,201.6
11,314.7

4,250.9
45,503.0
80,000.0


8,000.0
6,000.0


1,000.0


3,000.0
3,000.0
4,000.0
5,000.0
25,000.0
22,000.0
10,000.0
5,000.0
18,000.0
82,000.0


2,072.7
339.5


40,860.0
10,750.0
500.0
1,000.0
1,000.0









3,000.0

8,500.0
1,500.0
4,000.0
16,000.0

396,444.4
600,000.0
999,999.5
998,993.6
2,999,999.0
255,178.0
144,572.0
100,250.0
200,000.0
300,000.0
241,000.0
187,000.0
72,000.0
80,000.0
117,000.0
3,000.0
392,000.0
8,000.0
5,000.0
42,000.0
248,000.0
49,500.0
9,950.0
367,550.0
178,000.0

Totaux 7,736,595 794,049.0 375,270.2 89,522.2 8,995,436.4

 

Tableau général de la valeur représentative des anciennes monnaies d’argent, retirées de la circulation jusqu’au 30 septembre 1880, en vertu de la loi du 29 juillet 1854

Indication par époque Par échange Par achat Par transaction avec la Banque du Portugal En menue monnaie En grosse monnaie Total général

29/7/1854–30/9/1856
1/10/1856–31/12/1856
1/1/1857–30/6/1857
1/7/1857–25/11/1857
26/11/1857–30/9/1858
1/10/1858–30/11/1859
1/12/1859–30/9/1860
1/10/1860–30/9/1861
1/10/1861–30/9/1862
1/10/1862–30/9/1863
1/10/1863–31/5/1864
1/6/1864–30/9/1865
1/10/1865–30/9/1866
1/10/1866–30/9/1867
1/10/1867–30/9/1868
1/10/1868–30/9/1869
1/10/1869–30/9/1870
1/10/1870–30/9/1871
1/10/1871–30/9/1872
1/10/1872–30/9/1873
1/10/1873–30/9/1874
1/10/1874–30/9/1875
1/10/1875–30/9/1876
1/10/1876–30/9/1877
1/10/1877–30/9/1878
1/10/1878–30/9/1879

243,245,270
500,950
580,770
455,050
3,029,030
88,149,840
204,160,800
192,378,770
168,106,420
128,007,910
170,379,080
286,456,380
226,855,540
181,670,420
152,258,050
114,071,500
124,502,380
55,120,190
56,953,270
44,055,120
22,296,760
29,759,930
20,604,630
21,907,940
29,000
1,033,780

847,427,140
288,293,200
442,116,000
388,850,000
1,114,800,000
1,599,000,000

28,872,000
18,995,000
38,572,500
12,000,000
37,509,670

158,562,090
18,009,550
39,153,270
12,455,130
10,889,100
73,321,440
71,990,100
40,958,090
14,215,300
24,514,030
51,134,360
99,011,580
80,749,940
72,038,180
56,497,570
41,351,260
42,374,860
33,622,250
9,372,310
6,887,700
3,389,560
4,586,810
2,017,350
2,969,950

132,980

960,982,320
289,179,000
442,116,000
388,849,920
1,144,509,600
1,613,828,400
132,170,040
145,420,080
153,951,120
103,493,280
119,244,720
187,444,800
146,109,600
109,032,240
95,760,480
72,720,240
82,187,520
21,498,240
47,380,960
37,167,300
18,907,200
25,173,120
18,587,280
18,937,990
29,000
900,800

1,118,544,410
307,789,150
481,269,270
401,305,050
1,155,398,700
1,087,149,840
204,160,800
192,378,770
168,166,420
128,007,910
170,379,080
286,456,380
226,859,540
181,670,420
152,258,050
114,071,500
124,562,380
55,120,490
56,953,270
44,055,120
22,296,760
29,759,930
20,604,630
21,907,940
29,000
1,033,780

Totaux

4,680,480,340 4,680,480,340 136,009,170 977,406,080 6,375,782,510 7,353,188,590

 

 Importation et exportation d’or et d’argent (valeur en milreis)

 

  Époque Importation Exportation

Or

Argent Or Argent

1854
1855
1856
1861
1865
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880

3,294,700
2,648,600
1,140,800
1,931,700
390,600
1,959,200
330,500
630,900
298,500
1,140,900
3,591,400
1,795,20
3,907,200
1,439,200
2,553,700
4,325,100
718,800
3,237,700
747,100
2,479,200

29,100
72,900
24,100
2,000
12,400
8,300
31,500
89,900
6,200
1,100
24,900
200
21,100
57,600
39,300
169,900
42,300
344,100
497,400
11,400

46,300
58,700
112,800
165,200
3,585,200
1,815,500
1,366
1,779,300
126,200
10,100
14,900
2,600
2,500





1,477,400
26,600

1,153,800
2,181,700
905,300
502
189,100
252,400
210,700
214,500
226,500
108,800
86,600
14,100
25,300
3,000
17,700
20,800

7,500
1,146,400
7,100

Des renseignements complets ne sont pas encore parvenus à la section de statistique relativement au district de Funchal pour l’année 1880

 

Tableau général du cuivre monnayé du 1er juillet 1865 au 30 septembre 1880, en vertu de différentes autorisations

 

Indication par époque En monnaies de Total
20 reis 10 reis 5 reis 3 reis

1/7/1867–30/9/1867
1/10/1867–30/9/1868
1/10/1868–30/9/1869
1/10/1869–30/9/1873
1/10/1873–31/8/1874
1/9/1874–30/9/1874
1/10/1874–30/9/1875
1/10/1875–30/9/1876
1/10/1876–30/9/1877
1/10/1877–30/9/1878
1/10/1878–30/9/1879

 

 

2,485,000
3,800,000
2,400,000
1,015,000
2,900,000
700,000
10,700,000
4,400,000

500,000
4,060,000


300,000




4,440,000
206

2,485,000
4,100,000
2,400,000
1,015,000
2,900,000
700,000
15,140,000
4,400,206

500,000
4,060,000

Totaux    

32,260,000

4,740,206

37,700,006

Pour les Açores          

1/7/1865–30/9/1865
1/10/1865–30/9/1866
1/10/1866–30/9/1867
1/10/1867–30/9/1868
1/10/1879–30/9/1880

3,000,000
3,000,000
2,450,000
550,000

1,000,000
2,500,000

1,750,000


500,000
50,000
200,000
2,000,000

 

4,000,000
6,000,000
2,500,000
2,500,000
2,000,000

Totaux

9,000,000

5,250,000

2,750,000

 

17,000,000

Pour les Colonies          

4/11/1867–30/9/1868
1/10/1868–30/9/1869
1/10/1869–30/9/1871
1/10/1871–30/9/1872
1/10/1872–30/9/1873
1/10/1873–30/9/1874
1/10/1874–30/9/1875
1/10/1875–30/9/1876
1/10/1876–30/9/1877
1/10/1877–30/9/1878

12,000,000
2,900,000
6,200,000
1,000,000
26,500,000
45,500,000
4,500,000

4,500,000

6,000,000
1,500,000
600,000
3,000,000
18,800,000
2,400,000
400,000

400,000
200,000

2,000,000
600,000
1,200,000

6,200,000
600,000
100,000

300,000

 

20,000,000
5,000,000
8,000,000
4,000,000
51,500,000
48,500,000
5,000,000

5,200,000
200,000

Totaux 103,100,000 33,300,000 11,000,000  

147,400,000

 

Compte de l’opération d’échange des monnaies d’or et d’argent retirées de la circulation dans le district de Funchal, en vertu de la loi du 2 mai 1879  

 

 

Valeur en reis

Montant de 144,000 patacas (piastres) retirées de Funchal pour leur ancienne valeur en monnaie réelle et appliquées au solde du monnayage autorisé par la loi du 23 février 1876, et la partie de ce qui a été autorisé par la loi du 23 février 1876

 

130,909,000

Montant de 314,000 patacas retirées à la valeur de 937 reis qui leur a été donnée par la susdite loi du 2 mai 1879, pour être appliquées au monnayage autorisé par la même loi

 

294,218,000

Montant en patacas et autres monnaies transportées dans la caisse de l’agence financière à Londres, pour être vendues

 

792,596,292

Montant des monnaies d’or retirées de la circulation pour être transformées en monnaie portugaise

 

117,575,719

Total

1,335,299,100

Application

 

Monnayage d’argent

543,990,600

Monnayage d’or

143,614,018

Produit de la vente de l’argent à Londres

727,217,999

Total

1,414,822,617

Solde en barres d’argent à l’Hôtel de la monnaie pour la valeur de l’entrée dans le même établissement

15,125,207

Total

1,429,947,884

Diminuant

  

Achat d’argent fin pour le monnayage

62,174,380

Achat d’or fin pour le monnayage

28,838,625

Transports, assurances et dépenses diverses

18,383,672

Total

109,390,677

Total général

1,320,551,207

Charge de l’opération

14,647,893

 

Retour 

QUATRIÈME  SÉANCE : MARDI  10  MAI  1881



Présidence de M. Vrolik

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège, et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion, et

–  pour les Indes britanniques :

Sir Louis Mallet, sous-secrétaire d’État et Premier Délégué des Indes.

La séance est ouverte à deux heures.  Le procès-verbal de la précédente réunion est lu et adopté.

M. le Président se félicite de la présence de sir Louis Mallet à la séance du précieux concours qu’il apporte aux travaux de la Conférence.

M. le chevalier de Niebauer demande une explication sur le sens de l’un des paragraphes de la note déposée, dans la dernière séance, par M. Cernuschi et qui a pour objet de provoquer, de la part des divers Gouvernements représentés à la Conférence, la communication de renseignements détaillés sur le monnayage de l’argent à partir du 1er janvier 1874.  Dans l’avant-dernier alinéa de cette note, M. Cernuschi exprime le désir que le Gouvernement autrichien veuille bien faire connaître à quelle époque il a cessé de frapper les double thalers.  Par cette expression de «doubles thalers», l’honorable Délégué de la France a-t-il entendu désigner des thalers connus sous le nom de thalers de l’Union ou Vereinsthaler ?

M. Cernuschi répond affirmativement.

M. le Premier Délégué des Pays-Bas dépose sur le bureau de la Conférence pour répondre au moins partiellement au vœu émis par M. Cernuschi dans la dernière séance, deux tableaux indiquant : 1°) la valeur des monnaies d’or, d’argent, de cuivre et de bronze, frappées de 1840 à 1880 à l’Hôtel des monnaies d’Utrecht et dans sa succursale, et destinées à circuler dans les Pays-Bas et dans leurs colonies; 2°) la valeur des mêmes monnaies expédiées soit dans les colonies néerlandaises, soit à l’étranger, et de celles qui ont été réexpédiées aux Pays-Bas (Annexe A).

La parole est donnée à M. Lardy, Délégué de la Confédération suisse, pour le dépôt d’une proposition.

M. Lardy s’exprime en ces termes :

«Monsieur le Président, Messieurs,

C’est avec un sentiment douloureux que je prends, pour la première fois, la parole au sein de la Conférence.  En 1874 et en 1878, lors des réunions des États de l’Union latine, comme dans la Conférence universelle de 1878, j’avais eu l’honneur d’être le modeste collaborateur d’un savant éminent, M. Feer-Herzog; il avait représenté son pays à la fondation de l’Union latine de 1865, et à toutes les conférences monétaires qui se sont succédé depuis cette époque.  Vous savez la part considérable qu’il avait prise à leurs travaux; plusieurs des études publiées par lui sur des sujets monétaires vous sont connues.  Son amour du bien public, son désintéressement, la fermeté de ses convictions me font un devoir de rendre, dans cette enceinte, un nouvel hommage à la mémoire de cet homme de bien, enlevé à la force de l’age, et dont la mort prématurée est due à un excès de travail.

Après m’être acquitté de ce devoir envers la mémoire de l’ami que j’ai perdu, je voudrais appeler l’attention de MM. les Délégués sur deux questions qui n’ont été traitées jusqu’ici qu’incidemment et qui ne figurent pas dans le questionnaire adopté par la Conférence : d’une part, l’emploi industriel des métaux précieux; d’autre part, la répression du faux-monnayage.

On ne connaît que très imparfaitement la quantité de métaux précieux mis en œuvre par l’industrie.  Le savant M. Soetbeer en prépare la statistique, mais il ne l’a pas encore publiée, et l’on en est, quant à présent, réduit aux conjectures.  Il semble cependant que l’emploi des métaux précieux par l’industrie soit beaucoup plus considérable qu’on ne le suppose généralement.  Pour en déterminer l’importance, on peut procéder par induction.  M. Soetbeer et M. Horace Burchard, directeur de la Monnaie de Washington, estiment que, depuis 1849, il a été extrait des mines pour environ 19 milliards de francs en or; si l’on y ajoute 8 milliards qui représentent le stock accumulé antérieurement à 1848, on trouve que la somme totale d’or existant dans le monde devrait s’élever à 27 milliards de francs.  Or, d’après les rapports des consuls des États-Unis d’Amérique, calculs qui coïncident, à un milliard près, avec ceux de M. Soetbeer, il ne se trouverait, dans tous les pays civilisés, que de 16 à 17 milliards d’or en circulation ou déposés dans les banques.  Qu’est devenue la différence, qui est de 10 milliards pour trente et un ans, soit de 300 millions environ par an ?  Après avoir fait la part de la thésaurisation, des pertes, du frai, il reste encore une masse considérable de métaux précieux qui aura dû être annuellement utilisée par l’industrie.  Ainsi, il semble à peu près certain que l’industrie horlogère, dont on a évalué la production annuelle à une somme de 90 millions de francs en Suisse et de 130 millions de francs dans le monde entier, emploie de l’or jusqu’à concurrence d’une trentaine de millions de francs environ, chaque année.  On sait, d’autre part, que la fabrique des baguettes dorées, à Nuremberg, absorbe une notable quantité d’or.  Le problème est donc complexe, et sa solution a une importance considérable, car si l’emploi industriel de l’or est très développé, le principe que la loi crée seule la valeur des métaux monétaires se trouve évidemment infirmé; et d’autre part, on peut, dans la même hypothèse, se demander, au point de vue du monométallisme, s’il n’y a pas lieu de procéder avec la plus grande prudence au passage de l’étalon double à l’étalon d’or.

Quant aux inconvénients de la fabrication de la fausse monnaie et même de la fausse bonne monnaie, ils ont déjà été signalés dans les dernières séances par MM. Pirmez et Pierson, et à la Conférence de 1878, par M. Léon Say.  Une commission avait été chargée, en France, de rechercher les mesures à prendre pour enrayer la fabrication et l’émission clandestine des monnaies.  Quel a été le résultat de ses travaux ?  En Angleterre, M. Goschen, Délégué à la Conférence monétaire de 1878, avait été rendu attentif à l’utilité qu’il y aurait à présenter un bill permettant de punir, à sa rentrée en Angleterre, un Anglais coupable d’avoir fabriqué de la fausse monnaie à l’étranger.  Cette suggestion, toutefois, n’a pas été accueillie, et le Gouvernement britannique offre seulement de remettre, en pareil cas, l’accusé au Gouvernement du pays sur le territoire duquel le crime a été commis; mais, comme aujourd’hui beaucoup d’États du continent ne consentent pas à l’extradition de leurs nationaux, on risque de se trouver entre l’impossibilité d’obtenir la condamnation en Angleterre et celle de voir refuser l’extradition.

En Espagne, d’autres circonstances mettent obstacle à l’efficacité de la répression.  L’usure des pièces y est telle, le faux-monnayage a pris, par suite, une si grande extension, la fausse monnaie est si répandue dans ce pays et si difficile à distinguer de la bonne, que le Gouvernement espagnol a dû, dans une pensée d’équité, insérer dans le Code pénal révisé en 1870 un article spécial aux termes duquel l’impunité est assurée à ceux qui mettent sciemment en circulation de la monnaie fausse, si le montant de la mise en circulation ne dépasse pas 125 pesetas.  Ces quelques exemples suffisent à prouver l’intérêt qu’il y aurait à établir une entente internationale en vue de la répression du faux-monnayage.»

Comme conclusion des considérations qui précèdent, M. Lardy demande à la Conférence de vouloir bien fixer son attention sur les deux questions suivantes :

1°)  Quelle est l’importance de l’emploi industriel des métaux précieux, et notamment de l’or ?

2°)  Est-il possible de mieux assurer la répression du faux-monnayage ?

Il est décidé que ces questions, formulées par écrit, seront imprimées et distribuées à MM. les Délégués.

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale du questionnaire adopté par la Conférence.

M. Luzzatti, Délégué de l’Italie, déclare qu’il n’a pas l’intention de répondre à toutes les parties de l’éloquent discours prononcé, dans la dernière séance, par M. Pirmez, ni surtout de suivre dans le domaine de la théorie M. le Délégué de la Belgique, au talent duquel il se plaît, d’ailleurs, à rendre hommage.  Il se propose seulement, en se plaçant sur le terrain des faits, de montrer que l’optimisme économique de son honorable contradicteur ne repose pas entièrement sur une exacte appréciation de la situation.

D’après M. Pirmez, les États monométallistes-or sont absolument satisfaits de l’état actuel des choses; nulle plainte ne s’y fait entendre, nulle appréhension ne s’y manifeste.  Quant aux États monométallistes-argent, tels que l’Inde anglaise, M. Pirmez admet bien qu’ils aient à lutter contre des difficultés assez sérieuses; mais, à l’entendre, ces difficultés seraient exclusivement de l’ordre financier, et non de l’ordre économique.  Enfin, les États à étalon boiteux, l’Union latine notamment, seraient, au dire de M. Pirmez, beaucoup moins menacés qu’ils ne le pensent par la dépréciation de l’argent, et leur intérêt même leur conseillerait de maintenir le statu quo pour marcher ensuite vers l’étalon d’or unique.

Est-il vrai que la situation générale soit aussi favorable que le prétend M. Pirmez ?  Et, pour parler d’abord de l’Angleterre, est-il vrai que ce pays soit aussi pleinement, aussi universellement convaincu de l’excellence de son régime monétaire actuel ?  D’où vient donc que des hommes éminents, des financiers considérables de la Grande-Bretagne, commencent à concevoir, à cet égard, des doutes sérieux et à les exprimer publiquement ?  D’où vient qu’un ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, M. Henri Gibbs, qui fut Délégué de la Grande-Bretagne à la Conférence monétaire de 1878, qui y arriva monométalliste et en sortit bimétalliste, publie aujourd’hui, avec l’autorisation du gouverneur actuel de la Banque, une brochure des plus remarquables, où la supériorité du système bimétallique universel sur le système anglais est affirmée ?  D’où vient que la Chambre de commerce de Liverpool, qui représente un des centres considérables de l’industrie et du commerce anglais, d’où vient que les fabricants et les négociants du Lancashire adressent des pétitions au Gouvernement britannique pour réclamer l’établissement du bimétallisme universel comme répondant le mieux aux intérêts du commerce anglais ?  Je ne m’exagère pas, ajoute M. Luzzatti, l’importance de ces manifestations; mais j’espère que MM. les Délégués de la Grande-Bretagne voudront bien éclairer la Conférence sur cette question.

Pour ce qui concerne l’Inde anglaise, les pertes résultant du maintien de l’étalon d’or unique en Angleterre ne sont pas contestables; il est également certain que le commerce de ce pays désirerait vivement la réhabilitation de l’argent.  M. Pirmez nie, cependant, que la question ait, pour l’Inde, autant d’intérêt qu’on se l’imagine.  Il reconnaît bien que la dépréciation de l’argent fait perdre des sommes plus ou moins considérables au Trésor indien; mais il n’admet pas que le commerce indien ait réellement à souffrir de la baisse du change de Londres sur Calcutta et sur Bombay, cette baisse du change étant compensée par une hausse correspondante des prix de vente.  On ne saurait accepter cette argumentation, si spécieuse qu’elle soit.  En réalité, la situation de l’Inde vis-à-vis de l’Angleterre est la même que celle des pays ayant le papier-monnaie à cours forcé vis-à-vis des pays à circulation métallique.  Comme le cours du change dans les pays condamnés au régime du papier-monnaie subit des oscillations rapides et considérables et que le commerçant ne peut, dès lors, prévoir exactement, au moment de la livraison, quelle sera la somme qui lui sera donnée en payement, il est contraint de se prémunir contre ce risque, soit en exigeant le payement immédiat, soit en exagérant les prix, ce qui, dans l’un ou l’autre cas, constitue une entrave sérieuse au développement des transactions.  Il en est absolument de même dans les pays qui ont, comme l’Inde anglaise, pour étalon unique un métal déprécié, tel que l’argent.  La situation de ces derniers pays est même plus grave que celle des États qui ont le cours forcé.  Ceux-ci peuvent arriver à restreindre la dépréciation du papier par une sage administration financière, par une grande modération dans le chiffre des émissions, par un habile développement de leurs ressources économiques, tandis qu’un État ayant l’étalon d’argent unique est condamné aujourd’hui à subir les effets des variations rapides, imprévues, du prix de ce métal, variations qui dépendent, non pas de ses propres décisions, mais des vicissitudes de la législation étrangère.

À l’appui de cette affirmation, M. Luzzatti se réfère à un mémorandum du Gouvernement des Indes britanniques pour 1876, et à un écrit de M. Chapman, administrateur des finances des Indes, publié en juin 1880.  Il cite encore un remarquable travail dans lequel M. Seyd démontre que le commerce de l’Angleterre avec les pays à étalon d’argent unique représente les trois quarts de son commerce total.  M. Seyd signale les conséquences fâcheuses de cet état de choses et n’hésite pas à déclarer que traiter aujourd’hui avec des pays ayant une circulation métallique en argent équivaut à traiter avec des pays ayant du papier-monnaie déprécié.  L’emploi d’un métal avili entrave les transactions commerciales autant que l’exagération des droits de douane; car il fausse l’institution même de la monnaie.

Quelle est, en effet, la raison d’être de la monnaie ?  La double qualité qu’elle réunit, d’une part, la fixité relative de sa valeur, d’autre part, l’aptitude qu’elle possède, en raison de la matière dont elle est composée, à égaler sa valeur légale par sa valeur intrinsèque.  Si l’on enlève à la monnaie la première de ses qualités, elle cesse d’être monnaie, elle devient marchandise, elle n’est plus, comme on l’a dit, qu’un simple papier-monnaie sonnant.  La dépréciation qui en résulte a toujours des conséquences graves; mais elle est particulièrement désastreuse quand elle se produit dans les relations des diverses parties d’un pays entre elles ou d’une métropole avec ses colonies.  Les Pays-Bas l’ont bien compris : aussi ont-ils maintenu l’uniformité du régime monétaire entre eux et leurs possessions lointaines.  En suivant une voie différente, en restant monométalliste-or en face de l’Inde qui est monométalliste-argent, la Grande-Bretagne a exposé l’Inde et s’est exposée elle-même à des souffrances industrielles et commerciales dont elle commence à sentir les atteintes.

Si de l’Angleterre on passe à l’Allemagne, on se trouve en face d’une situation monétaire, au moins fort incertaine.  L’honorable M. Pirmez déclare, avec son optimisme habituel, que, dans l’Empire allemand, on ne désire rien changer à la législation monétaire actuelle.  Il est toujours très difficile et fort délicat de savoir si un grand pays est satisfait ou non de sa législation monétaire, car, même dans le domaine des recherches scientifiques, les moyens de déterminer le véritable état des choses sont loin d’être infaillibles.  Toutefois, certains indices permettent d’affirmer qu’en Allemagne, les esprits sont de plus en plus partagés entre le monométallisme et le bimétallisme.  Il est même évident que ce dernier système gagne, chaque jour, du terrain.  Il a pour lui des autorités économiques considérables, dont il suffit de citer les noms, MM. Wagner, Schöffle, Lexis, Arendt; il a été défendu, au Reichstag, par plusieurs députés et notamment par un des membres les plus éminents de cette assemblée, par M. de Kardorff; il a été développé et applaudi dans de nombreuses réunions publiques et par les agriculteurs allemands dans leur congrès annuel.  Enfin, symptôme plus significatif que tout autre, M. le Prince de Bismarck lui-même semble avoir conçu des doutes sur la valeur de la réforme monométallique-or décrétée, il y a dix ans, par le Gouvernement allemand.  Il n’a pas, il est vrai, pris une part directe à la dernière discussion qui s’est engagée, dans le sein du Reichstag, au sujet de la question monétaire; mais il a fait déclarer par le secrétaire d’État de la Chancellerie impériale que le Gouvernement entendait se maintenir dans une situation d’observation et qu’il était partisan du statu quo.  Que signifie une telle déclaration, dans un pays qui, comme l’Allemagne, a d’abord adopté l’étalon d’or unique, puis suspendu la démonétisation de l’argent ?  Elle veut dire que le Gouvernement est perplexe, qu’il se demande s’il est entré dans une bonne voie, qu’il hésite à s’y engager davantage, qu’il n’ose poursuivre l’entier achèvement de sa réforme monométallique.  Quel en est le résultat ?  C’est de conserver provisoirement aux thalers leur pleine force libératoire en Allemagne, comme aux écus de 5 francs dans l’Union latine.

Quant aux motifs qui ont inspiré cette détermination au Prince de Bismarck, ils ne peuvent être douteux pour personne.  Il les a fait indiquer, dans la discussion à laquelle il vient d’être fait allusion, lorsque l’organe de sa pensée a comparé la masse d’or en circulation dans le monde à la couverture trop étroite d’un lit occupé par deux personnes.  Chacun voulant tirer cette couverture à soi, il arrivera, continue M. Luzzatti, que la masse d’or deviendra de plus en plus insuffisante, à mesure que le mouvement des échanges augmentera; elle diminuera surtout, le jour où les États qui emploient actuellement le papier-monnaie à cours forcé reprendront les payements en espèces.  M. le Prince de Bismarck le prévoit et veut se prémunir, dès à présent, contre la pénurie d’or.

Cette crainte est également celle de la science, de cette véritable science économique, qui ne se repaît pas de théories, mais qui se nourrit de faits.  La pénurie de l’or est une éventualité qui menace le monde civilisé.  Espère-t-on y parer avec le produit des mines d’or ?  La production de ces mines n’est pas en voie d’augmentation, elle est plutôt en voie de diminution, comme le constate M. Soetbeer, dans sa dernière brochure intitulée : Statistik der Edelmetalle in Jahren 1876–80.  En admettant cependant qu’elle s’accroisse, il est un fait que l’on doit reconnaître, c’est que la répartition du métal extrait n’est plus la même qu’autrefois, et qu’elle ne laisserait pas à l’Europe assez de métal jaune pour permettre aux États ayant une circulation de papier-monnaie de revenir à la circulation métallique, et aux États à double étalon d’adopter l’étalon d’or unique.  Les trois grands pays producteurs d’or sont, en effet, les États-Unis, la Russie et l’Australie.  Or, les États-Unis, depuis la reprise des payements en espèces, absorbent tout l’or qu’ils produisent; la Russie place une partie du produit de ses mines d’or en Allemagne, une autre partie dans l’Asie centrale et garde le reste pour le payement des droits de douane en or et de sa dette extérieure.  Quant à l’Australie, qui pouvait autrefois envoyer la totalité de sa production en Europe, elle commence déjà à en absorber une partie, et, en présence de la prodigieuse rapidité avec laquelle grandit ce second nouveau monde, on peut prévoir le moment où il ne livrera à l’Europe qu’une fraction minime de ses métaux précieux.  Si l’on tient compte, en outre, de toutes ces causes accessoires qui tendent constamment à diminuer la quantité d’or en circulation et que M. le Délégué de la Suisse a si justement indiquées, si l’on songe à la déperdition causée soit par les frais de fabrication, soit par l’usure, soit par les usages industriels, qui sont très considérables, on reconnaît que, d’ici à peu de temps, l’Europe peut avoir à souffrir d’une véritable disette d’or.  Je m’abstiens, ajoute M. Luzzatti, de faire intervenir dans le débat les prévisions de géologues éminents, tels que M. Suess, qui considèrent comme relativement faible la quantité d’or encore cachée dans les entrailles de la terre.

Certains économistes, il est vrai, font à cette prédiction plusieurs réponses.  Ils disent, d’abord, que, si le métal jaune se raréfie, son prix haussera, que celui des marchandises baissera en proportion et qu’ainsi l’équilibre sera rétabli sur des bases nouvelles; mais ce rétablissement d’équilibre, si facile à supposer dans un discours ou dans un livre, sait-on quel est son véritable nom ?  Dans la réalité, il s’appelle crise, c’est-à-dire ruine pour l’industriel, misère pour l’ouvrier, malaise et souffrance universels.

Quelques économistes objectent encore que si l’or vient à manquer, certains États, les moins riches, se contenteront de l’argent comme moyen de circulation, tandis que les pays plus avancés dans la civilisation garderont le métal jaune.  Croit-on donc que les États que l’on prétend réduire à l’usage de l’argent accepteraient cette sorte de condamnation ?  Pense-t-on que les puissances qui ont encore le régime du papier-monnaie pourraient reprendre, avec l’argent seul, la circulation métallique ?  En Autriche-Hongrie, en 1879, les florins d’argent comme monnaie internationale d’échange perdaient sur le papier-monnaie.  Il en serait ainsi pour tous les États qui ont le cours forcé, s’ils voulaient revenir, sans monnaie d’or, à la circulation métallique : ils seraient, de nouveau, réduits à la même situation, au même état de souffrance que sous le régime du papier-monnaie déprécié; mais ils ne souffriraient pas seuls, car aujourd’hui toutes les nations sont solidaires.

On fait remarquer aussi que les institutions de crédit peuvent, quand elles sont très développées, suppléer, dans une large mesure, à la circulation monétaire, et que les peuples civilisés pourront, par conséquent, opérer, avec un numéraire de plus en plus restreint, des échanges de plus en plus considérables.  Cela est vrai; mais il ne faut pas oublier que, si les institutions de crédit sont de précieux instruments de circulation, elles présentent aussi de très sérieux dangers.  Les titres qu’elles émettent représentent ou supposent la valeur, mais elles ne la constituent pas; elles ne la créent pas plus qu’un photographe n’augmente la population en multipliant les portraits.  Aussi la circulation fiduciaire est-elle essentiellement limitée; son développement dépend du développement parallèle de la richesse qu’elle aide à exprimer, de l’accroissement correspondant de l’encaisse métallique qui lui sert de garantie.  On ne saurait donc l’exagérer outre mesure, sans s’exposer à l’une de ces catastrophes que le monde commercial n’a déjà que trop connues et sur le souvenir desquelles il n’est pas besoin d’insister.

Toutes ces considérations conduisent à la même conclusion : il faut de l’or à l’Europe, il lui en faudra de plus en plus, et pourtant l’or européen passe de plus en plus en Amérique.  M. Pirmez conteste, il est vrai, cette sorte de drainage de l’or européen par le nouveau monde; mais ce drainage est un fait certain.  Veut-on une preuve de son intensité ?  Tandis qu’en 1879 et 1880 les envois de numéraire d’Europe aux États-Unis ne s’effectuaient qu’à la fin de l’année pour le règlement des comptes, en 1881, dans les trois premiers mois seulement, il a été expédié d’Angleterre en Amérique 2 millions et demi de livres sterling en or, et d’autres millions ont été exportes, dans la même période, de France et d’Allemagne.  Et il ne faut pas croire que ce mouvement doive se ralentir.  L’or européen sera, de jour en jour, davantage attiré aux États-Unis, et il y restera plus longtemps que ne le croit M. Pirmez.  Les États-Unis en auront besoin pour achever leur grande réforme de la reprise des payements en espèces.  Ils ont encore à retirer de la circulation les billets des banques d’État, qui représentent une somme de 1,700 millions de francs et auxquels ils ont bien enlevé le privilège du cours forcé, mais qu’ils n’ont pas remboursés.  Pour cette opération, il leur faudra de l’or; il leur en faudra aussi pour toutes les entreprises nouvelles qui se multiplient d’année en année sur leur sol encore vierge.  Les États-Unis sont un monde de géants, dont l’éclosion marque comme une ère nouvelle de l’humanité.  Leurs progrès sont prodigieux, sans précédent, ils défient le calcul comme la comparaison.  Leur population s’est accrue de 12 millions d’habitants dans la dernière période décennale, leur territoire se couvre de villes nouvelles; leur agriculture qui défriche des millions d’hectares en une seule année, leur industrie qui grandit tous les jours dans des proportions inouïes, deviennent pour l’Europe une menace et un danger contre lesquels nombre d’États de l’ancien continent cherchent à se protéger à l’aide de tarifs douaniers [1].  Et l’on suppose qu’un tel pays renverrait à l’Europe, en peu de temps, l’or qu’il en recevrait ?  Sans doute, il ne le thésauriserait pas, mais il le garderait, il s’en servirait comme d’aliment pour toutes ses entreprises nouvelles, de même que l’Europe, de 1850 à 1860, a utilisé pour son grand développement industriel et commercial l’afflux énorme d’or californien qui encombrait alors son marché monétaire.  Sans doute, les lois des changes internationaux sont bien telles que les a indiquées M. Pirmez; mais il faut prévoir, dans le cas présent, les difficultés qui s’opposeraient à leur jeu régulier; il faut surtout tenir compte de l’élévation des droits de douane, qui entravent, aux États-Unis, le libre fonctionnement de ces lois économiques.

En présence de cet exode de l’or, déjà si sensible et destiné à s’accentuer de plus en plus, il y aurait une imprudence souveraine, pour l’Europe et surtout pour les États de l’Union latine, à ne pas prendre des mesures pour relever l’argent du discrédit dans lequel il est tombé.  Ce métal, M. Pirmez l’a reconnu, est pour ainsi dire éliminé de la circulation et condamné à s’entasser dans les caves des banques.  Il en est ainsi dans l’Union latine; on suppose qu’il en est de même en Allemagne et que l’argent doit entrer, presque pour les deux tiers, dans la composition de l’encaisse de la Banque impériale.  Quelle est la cause de cette accumulation stérile de métal blanc ?  Est-ce uniquement, comme l’a dit M. Pirmez, la répugnance que la population éprouve à se servir de ce métal incommode ?  Non, c’est aussi le discrédit dont il est frappé par le fait de la législation de plusieurs États.  On préfère l’or et même le billet de banque à l’argent, parce que l’on sait qu’avec les billets de banque on peut se procurer de l’or et que l’or est partout reçu comme monnaie internationale, tandis que l’argent n’est qu’un instrument d’échange national.  Que l’on donne aux écus d’argent la même faculté libératoire internationale qu’à la monnaie d’or : aussitôt, on les verra sortir des caves des banques.  L’argent, s’il est législativement réhabilité, reprendra sa place dans la circulation monétaire non seulement en Europe, mais encore aux États-Unis; car il n’est pas absolument exact de dire que les nouveaux dollars fabriqués en vertu du Bland Bill soient repoussés par le public américain.  Sur 82 millions de dollars qui ont été frappés, 66 sont entrés dans la circulation : 29 sous forme métallique; 37 sont représentés par des billets-warrants exclusivement remboursables en argent et désignés sous le nom de silver certificates.  On n’est donc pas autorisé à prétendre que l’argent ne circule pas aux États-Unis : il y circule déjà, il y circulera davantage le jour où le Trésor fédéral retirera les petites coupures, les greenbacks de 1 et de 5 dollars; il y circulerait surtout, le jour où il aurait recouvré le caractère de monnaie internationale.

Il reste à répondre à une dernière objection.  Les monométallistes-or, et M. Pirmez avec eux, constatent que le double étalon n’a jamais été en fait, pour la France, que l’étalon alternatif, le métal le moins bon ayant constamment chassé le meilleur.  Cela est vrai; mais un écrivain allemand très autorisé, M. Lexis, affirme que la France n’y a pas perdu autant qu’on le croit; car, si elle a été payée en monnaie dépréciée, elle a payé aussi en la même monnaie, toutes les fois que l’opération a été soldée sur son territoire.  Les prix des marchandises qu’elle a exportées ont été réglés suivant le cours de la monnaie la moins chère, et, en amassant la monnaie la plus précieuse, en l’expédiant là où elle possédait la plus grande puissance d’achat, la France a réussi à développer ses importations.  Le fait est important à noter, car la situation monétaire de la France est l’image réduite de celle d’une grande union bimétalliste dont feraient partie les plus puissants États du globe, tels que l’Angleterre, la France, les États-Unis, l’Allemagne…  Sans doute, même avec un bimétallisme très étendu, on n’éviterait pas qu’il se produisît des écarts entre la valeur des deux métaux, puisque la monnaie est un équivalent en même temps qu’un instrument d’échange.  Les lois monétaires, en déterminant une plus forte demande de certains métaux précieux, en augmentent la valeur; mais l’emploi monétaire de ces métaux s’impose à l’humanité, en raison des qualités intrinsèques dont ils ont seuls été doués par la nature.  Toutefois, l’acceptation du bimétallisme par un très grand nombre d’États aurait pour effet de limiter les fluctuations et d’en atténuer les fâcheuses conséquences.  Le passé, à cet égard, répond suffisamment de l’avenir.  Si, en 1850, lors de l’invasion de l’or californien, on avait, comme le demandaient certains économistes, billonné l’or, qui peut dire quelle baisse aurait subie ce métal privé de sa fonction monétaire ?  Il a gardé, cependant, presque toute sa valeur, à cette époque, grâce surtout à l’action de la législation française et de la puissance économique de la France.  Ces deux causes réunies ont agi comme une grande balance de compensation.

En résumé, si le monométallisme-or est la vérité suprême, tous les peuples l’adopteront; alors, il y aura, pour ainsi dire, des peuples bien vêtus et des peuples nus, et des crises effroyables se produiront.  S’il en est autrement, des souffrances, dont on ne saurait nier ni l’existence ni la gravité, imposent aux Gouvernements le devoir de rechercher un remède.  Or, ce remède ne saurait consister dans le maintien d’un état de choses qui fait refluer l’argent avili sur les peuples les moins riches.  Le remède ne se retrouvera que dans la mise en vigueur de lois organiques qui soient vraiment la raison écrite et l’expression des rapports nécessaires des métaux précieux, quelle que doive être, d’ailleurs, la mesure de ces rapports qu’il n’y a pas lieu de discuter actuellement.

M. Fremantle, Délégué de la Grande-Bretagne, demande à faire des réserves au sujet du caractère de la brochure qui a été publiée récemment par l’ancien directeur de la Banque d’Angleterre, M. Gibbs, avec l’approbation du directeur actuel, et dont M. Luzzatti a tiré argument en faveur de la thèse bimétalliste.  Sans doute M. Gibbs et le directeur actuel de la Banque d’Angleterre jouissent dans le monde commercial d’une situation exceptionnellement élevée; mais ils seraient les premiers à reconnaître qu’ils n’ont pas entendu exprimer l’opinion de la Banque d’Angleterre, et encore moins l’opinion publique de la Grande-Bretagne dans la brochure à laquelle s’est référé M. Luzzatti.

Sir Louis Mallet, Premier Délégué des Indes Britanniques, dit qu’il se propose de faire connaître ultérieurement à la Conférence les vues des autorités indiennes sur la question de la dépréciation de l’argent.  Il doit se borner, quant à présent, à faire observer que le mémoire de M. Chapman, auquel s’est référé M. Luzzatti, n’a aucun caractère officiel et ne contient que l’expression de l’opinion personnelle de son auteur.  On doit cependant ajouter que cette opinion est entièrement partagée par plusieurs de ses collègues de l’administration des Indes.

M. de Thoerner, Délégué de la Russie, croit qu’au point où la discussion est arrivée, le moment est venu de quitter le terrain purement théorique pour rechercher la solution pratique des questions soumises à la Conférence.  Dans les intéressants débats qui ont déjà eu lieu, chacun des systèmes extrêmes a trouvé de brillants défenseurs; mais est-ce bien par l’application des principes absolus que l’on peut arriver à un résultat ?  Faut-il, ainsi que le prétend l’école monométalliste-or, employer l’or, à l’exclusion de l’argent, comme unique agent de la circulation monétaire ?  N’y a-t-il, au contraire, de salut, comme le soutiennent les bimétallistes, que dans la fixation arbitraire par le législateur du rapport entre les deux métaux ?  N’y a-t-il pas une troisième question à poser, une troisième solution à indiquer ?  Ne peut-on dégager aucune conclusion générale des propositions développées ici, au nom de son Gouvernement, par M. le Premier Délégué d’Allemagne ?

Assurément, distinction faite des autres côtés de la question, il est certain qu’une mesure vaut mieux que deux mesures, et un seul étalon que deux étalons; il semble aussi incontestable que l’or possède à un degré supérieur les qualités nécessaires à un métal employé comme monnaie.  Il est préférable à l’argent, comme les chemins de fer sont préférables aux routes et aux chemins vicinaux.  Mais il ne s’ensuit pas qu’il doive faire disparaître l’argent, pas plus que la supériorité des chemins de fer sur les routes ne doit avoir pour conséquence la destruction de celles-ci.  Si la monnaie était seulement un étalon, une mesure, il y aurait avantage à se servir d’un seul métal et du meilleur; mais elle est aussi un instrument d’échange ayant une valeur intrinsèque, et les besoins du public exigent que cet instrument d’échange soit mis, en quantité suffisante, à la disposition du public.  Or, cette condition est-elle remplie aujourd’hui ?  Pourrait-elle l’être actuellement avec l’or seul, si l’on arrivait à exclure complètement l’argent de la circulation ?  Pourrait-elle l’être surtout dans l’avenir ?  Il serait difficile de répondre affirmativement à ces questions.  Nier la pénurie d’or, c’est presque nier l’évidence, et cette pénurie augmentera probablement; car au point de vue monétaire, l’éventualité de la reprise des payements en espèces par l’Italie, par l’Autriche-Hongrie et par la Russie menace l’Europe d’un grave danger.  On ne saurait le prévenir qu’en revenant, au moins en partie, à l’emploi de l’argent dont on avait voulu trop brusquement se passer et qui s’en est vengé.  Il ne s’agit pas, bien entendu, d’abandonner l’étalon d’or, ce qui serait marcher au rebours de la civilisation.  Il ne s’agit pas davantage d’établir, entre les deux métaux, ce rapport fixe et immuable de 15 ½ que M. Cernuschi propose de décréter.  M. Pirmez a clairement démontré les inconvénients et les dangers d’un tel système.  Ses promoteurs paraissent oublier que la monnaie n’a pas une valeur légale, mais encore une valeur intrinsèque, et qu’en lui donnant une valeur légale très supérieure à sa valeur intrinsèque, on risque de la ravaler au rang de monnaie de papier.

Le vrai moyen pratique de réhabiliter et d’utiliser l’argent est d’entrer dans la voie ouverte par les propositions allemandes.  Ces propositions ont une portée pratique considérable; elles ont une portée scientifique et théorique peut-être plus grande encore.  En quoi consistent-elles ?  En trois points : d’abord, arrêt dans la vente de l’argent; ensuite, substitution de monnaies d’argent aux petites coupures d’or; enfin, remplacement des pièces divisionnaires d’argent-billon par des pièces en argent ayant une valeur réelle et frappées au même titre que les monnaies de payement.

Pour apprécier les avantages que nous offre cette voie, il faut définir d’abord quel est le but vers lequel doivent tendre nos efforts.  Est-ce simplement de provoquer une hausse de l’argent afin de permettre aux Trésors des différents États d’écouler avec moins de perte le stock de ce métal qui encombre encore leurs caves ?  N’est-ce pas plutôt d’amener une meilleure répartition des deux métaux ?  De permettre de ne plus employer l’or là où il n’est pas indispensable, afin de le posséder en quantité suffisante là où il est vraiment nécessaire, c’est-à-dire dans l’encaisse des banques ?  En remplaçant les petites monnaies d’or par des monnaies d’argent frappées à leur valeur réelle, on arrive précisément à ce but.  Les effets que l’on pourrait attendre de ce mode de procéder seraient même très importants, si l’on se décidait à étendre cette mesure aux monnaies d’or correspondantes aux pièces de 10 francs et de 10 marcs.  Il suffirait que la plupart des États de l’Europe se décidassent à adopter cette mesure pour diminuer de moitié les périls dont la pénurie d’or menace l’Europe, dans l’avenir.  En effet, en calculant que les trois grands États européens encore soumis au régime du papier-monnaie, la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, représentent ensemble 155 millions d’habitants, en évaluant au chiffre moyen de 35 francs par tête la somme de numéraire [2] en or à mettre en circulation, on reconnaît qu’ils auront besoin de 5 milliards et demi ou de 6 milliards de francs en espèces d’or pour revenir au régime métallique.  Or, la moitié de cette somme serait trouvée si les pièces d’or équivalant à 10 francs et au-dessous étaient transformées en Europe en pièces d’argent : l’Allemagne laisserait ainsi disponible un demi-milliard de francs en or, la France et tous les autres pays métalliques ensemble environ un milliard et demi; enfin, la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Italie auraient besoin d’un milliard de moins.

Tel peut être, continue M. de Thoerner, le résultat pratique des propositions de l’Allemagne; au point de vue scientifique, elles ont une portée non moins considérable.  La théorie monométalliste-or reposait sur deux axiomes : elle enseignait, d’une part, qu’il faut donner à l’or les plus petites coupures possibles; d’autre part, qu’il faut exclure absolument l’argent de la circulation, en ne l’admettant que comme billon.  Les propositions que l’Allemagne vient de faire, poussée sans doute par la force des choses, sont précisément la négation de ces deux points essentiels de la théorie monétaire monométalliste.  Elles découlent, au contraire, de ce double principe : qu’il y a une certaine limite au-dessous de laquelle il convient de ne pas faire tomber le fractionnement de l’or, et que l’étalon d’or n’exclut nullement la circulation de l’argent à côté de l’or, qu’il l’exige, au contraire.  On revient de la sorte à l’ancienne tradition historique que le monométallisme-or avait tenté de rompre violemment; on revient au bimétallisme avec un étalon de valeur qui était autrefois l’argent, qui serait l’or aujourd’hui, mais qui, loin d’éliminer l’argent, lui assurerait, au contraire, un emploi constant et régulier dans la circulation intérieure de chaque État.

Serait-il possible d’aller plus loin dans cette voie ?  Pourrait-on étendre aux échanges internationaux le système du bimétallisme avec étalon d’or et donner à l’argent une place dans la circulation extérieure ?  Il semble que, pour y parvenir, il conviendrait peut-être de frapper une pièce internationale, ou plutôt de considérer l’argent, au point de vue international, comme une valeur de bourse, dont le prix par rapport à l’or serait fixé périodiquement, soit d’après les mercuriales, soit en vertu d’une entente entre gouvernements.  L’argent serait ainsi, de peuple à peuple, considéré non comme un étalon de valeur, mais comme un simple instrument d’échange.  Ce serait, en fait, une sorte de lingot qui circulerait, avec cette différence qu’il conserverait le supplément de valeur que la frappe ajoute à sa valeur intrinsèque et qu’il serait garanti contre les chances d’une baisse excessive et subite par une sorte de minimum international.

C’est là, du reste, une question qui n’est peut-être pas mûre encore et qu’il suffit d’indiquer en l’effleurant; ce qu’il importe, quant à présent, de dégager du débat actuel, c’est qu’aucun système extrême n’est en possession de la vérité absolue.  Les bimétallistes ont raison de vouloir la circulation des deux métaux; mais ils ont tort de vouloir fixer arbitrairement et par décret la valeur immuable de l’argent.  Les monométallistes ont tort de vouloir chasser absolument l’argent du marché monétaire; mais ils ont raison de s’insurger contre la prétention de leurs adversaires de réglementer le rapport réciproque de l’or et de l’argent.  La Conférence de 1878 aura eu pour résultat de réagir contre une de ces erreurs et de réhabiliter l’argent dans l’opinion publique; il appartient à la Conférence actuelle d’établir comme règle que l’argent a sa place marquée dans la circulation intérieure à côté de l’or et de rechercher, dans la voie ouverte par l’Allemagne, les moyens les plus propres à assurer l’application pratique de ce principe.

M. le comte Rusconi, Délégué de l’Italie, prononce le discours suivant :

«Monsieur le Président, Messieurs les Délégués,

Je ne ferai pas un discours; je ne ferai que quelques observations sur le discours prononcé, il y a peu de jours, par notre honorable collègue, M. Pirmez.

Dans son brillant discours, n’a-t-il pas négligé une circonstance ?  N’a-t-il pas omis de prendre en considération un fait, une conviction qui s’est emparée des esprits des penseurs, qui a opéré une foule de conversions au bimétallisme : la conviction que l’or n’est pas suffisant à conduire toutes les transactions du genre humain ?  Et cependant, c’est cette considération qui fait que plusieurs qui avaient soutenu jusqu’ici la thèse, qu’il a si brillamment défendue, sont passés à l’autre camp, are passed over to the ennemy, comme a dit M. Gibbs.  Or, ce fait n’est-il pas d’une importance extrême, et, sans un bouleversement universel de tous les prix, de toutes les conditions économiques actuelles, pourrait-on adhérer à la doctrine de n’avoir que l’or pour monnaie ?

M. Pirmez a fait un tableau flatteur des conditions monétaires de l’Europe et de l’Amérique.  Nous sommes des malades imaginaires, a-t-il dit, ou plutôt nous nous portons très bien, et ce ne sont que des amis trop zélés qui viennent nous dire : Prenez garde, soignez-vous, vous n’êtes pas en bonne santé.  Comment, nous ne sommes pas en bonne santé ?  Nous répondons : mais, au contraire, nous nous sentons pleins de force; qu’est-ce que vous nous dites-là ?  Cependant cette appréciation est-elle juste ?  Est-elle en conformité des faits ?  En Angleterre, ne se produit-il pas un mouvement remarquable en faveur du bimétallisme ?  Les Indes ne se plaignent-elles pas des millions de roupies que leur coûte chaque année la législation monétaire de la mère patrie ?  La réforme de l’Allemagne n’a-t-elle pas été interrompue à moitié ?  Le système boiteux de l’Union latine n’a-t-il pas fait surgir une foule d’inconvénients ?

Mais M. Pirmez nous dit : Attendez; voyez plutôt ce qui se passe pour la Banque de France; est-ce qu’il ne se vérifie pas pour elle le fait opposé du tonneau des Danaïdes; est-ce que tout l’argent qu’on tâche d’en faire sortir n’y reflue pas ?  Est-ce que la Banque de France n’a pas pour 1,200 millions de pièces d’argent ?  Quelle preuve plus manifeste qu’on ne veut plus d’argent, que la circulation s’y refuse ?  Comment !  Mais on a frappé pour presque 3 milliards et demi de monnaie d’argent; il y en a pour 2 milliards et demi à peu près qui circulent très bien en France, que tout le monde accepte, surtout dans les campagnes, et parce qu’il y en a un enseveli dans les caves de la Banque, on dit qu’on ne veut plus d’argent ?

M. Pirmez nous dit : Votre 15 ½ est un rapport arbitraire; légiférez tant que vous voudrez, l’opinion publique aura raison de vos lois; au-dessus de vos lois, des gouvernements et des assemblées, il y a le public; il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que M. de Voltaire, c’est tout le monde.

Mais, n’entrons-nous pas ici dans l’éternelle question de la monnaie ?  Tout débat ne serait-il pas clos, si on s’entendait une bonne fois sur sa définition ?  La monnaie est-elle une marchandise ?  Si on répond oui, les bimétallistes ont tort; et il n’y aurait rien de plus absurde que de vouloir fixer un rapport de valeur constant entre deux marchandises.  Mais, si la monnaie n’est pas une marchandise, si elle n’est qu’une création de la loi, qui la fait et la défait à son gré, pourquoi la loi, qui fait la monnaie, ne pourra-t-elle aussi fixer un rapport de valeur entre deux monnaies différentes ?

J’accepte 15 ½, bien sûr.  Pourquoi ?  Mais parce qu’il existe; parce qu’il a fonctionné très bien depuis cent ans, quelle qu’ait été la production des mines; parce que je ne veux pas démonétiser 8 ou 9 milliards de monnaie d’argent, ni reconnaître un principe qui m’obligerait à refaire perpétuellement l’opération en établissant le rapport en raison des quantités des deux métaux.  C’est la nature qui, à la longue, se charge de l’équilibre; s’il y a des écarts d’une époque à une autre dans la production de l’un des deux métaux, la production totalisée de l’un et de l’autre (les tables statistiques l’ont montré) suit une marche régulière et uniforme.  Ainsi j’accepte 15 ½, comme j’accepterais 16 ou 20, s’il existait.  Est-ce que, quand nous avons été inondés, il y a quelques années, de 5 milliards d’or, qui nous venaient de l’Australie, de la Californie, de la Russie, la circulation s’en est ressentie ?  Pas le moins du monde.  Maintenant, c’est le tour de l’argent; eh bien, cela passera comme l’or a passé.  Ainsi, j’accepte 15 ½.

L’idéal de notre honorable collègue est le système de l’étalon unique d’or, mais ne s’est-il pas lui-même associé à la déclaration de la Conférence de 1878 (dans laquelle j’ai eu aussi l’honneur d’être son collègue), où il était dit qu’il n’était pas désirable que l’argent s’en allât; qu’il était nécessaire au contraire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or ?  Et, en effet, ce qui arrive pour l’argent ne serait-il pas arrivé tout de même pour l’or, si, en faisant suite à l’idée d’un illustre économiste, que malheureusement nous avons perdu, on l’avait démonétisé ?  Les deux métaux ne composent qu’une seule masse monétaire : «Il y a du raisin blanc et du raisin rouge, a dit un homme d’esprit, mais le jus qu’on en extrait est toujours du vin».  Il y a du métal blanc et du métal jaune, mais c’est toujours de la monnaie qu’on en fait; ôtez-en une, vous bouleverserez tous les prix, il sera impossible à tous les pays qui ont le cours forcé du papier d’en sortir; vous aurez séparé une moitié du genre humain, qui n’a d’autre monnaie que l’argent, de l’autre moitié qui n’a que l’or, et il n’y aura plus moyen pour elles de s’entendre; vous les obligerez tout bonnement à en revenir entre elles au troc.

Quant à la valeur intrinsèque du métal, dont on parle si souvent, à quoi se réduit-elle, et dans quelles proportions entre-t-elle dans la composition de la valeur de la monnaie ?

J’ai là un porte-monnaie; j’ai des patins; mais, si la loi décrète le cours forcé du papier, si la nature ne fait plus geler l’eau, que devient la valeur intrinsèque de mon porte-monnaie et de mes patins ?  Dans la monnaie métallique il y a certainement une partie infinitésimale de la valeur qu’elle représente; mais fermez les portes des hôtels des monnaies au métal dont elle est composée, et vous aurez l’exacte mesure de sa valeur «intrinsèque», comme on l’appelle.

Ricardo a dit que la monnaie, sous sa forme la plus parfaite, est de papier, mais à la condition que des lingots déposés en garantissent la valeur.  On peut accepter la théorie de Ricardo, mais en considérant le dépôt des lingots comme une garantie de quantité, non de valeur.  Les productions de la nature ont des limites; celles de l’homme peuvent ne pas en avoir.  J’accepte donc la garantie des lingots, mais seulement pour la quantité, c’est-à-dire pour être sûr que je n’aurai pas les assignats.  Quant à la valeur, les lingots ne garantissent presque absolument rien.

La monnaie n’est pas une marchandise.  Quels caractères a-t-elle qui lui soient communs avec les marchandises ?  N’a-t-elle pas cours forcé ?  En discute-t-on le prix ?  L’achète-t-on ?  La vend-on ?  A-t-elle un marché ?  Alors, quels sont les caractères qui peuvent l’assimiler aux marchandises ?

À propos du double étalon, M. Pirmez a dit encore, dans un de ces remarquables discours qu’il sait si bien faire, que la dynamique des valeurs ne diffère pas de celle des corps.  Prenez, a-t-il dit, deux corps animés d’un mouvement différent, unissez-les par un lien, vous obtiendrez un mouvement uniforme; mais, ce qui sera gagné par l’un de ces corps sera perdu par l’autre.  Je réponds : qu’importe, si la quantité de mouvement ne diminue pas, si elle reste toujours la même ?  Que l’argent monte, que l’or descende, qu’est-ce que cela fait si les métaux ne composent qu’une seule masse monétaire ?

Je me résume : l’or n’est pas suffisant; les conditions monétaires du monde donnent de sérieuses inquiétudes, nous en avons une preuve même dans notre réunion; l’exemple de la Banque de France ne signifie pas grand’chose; il n’y a pas à penser à changer 15 ½; la monnaie n’est pas une marchandise.  Si des écarts se produisent dans la production de l’un des deux métaux, quand on les examine séparément, ces écarts cessent, dès qu’on totalise les deux différentes productions.  Proscrire une des deux monnaies équivaudrait à supprimer la monnaie et à remonter de trois mille ans le cours de l’humanité.  Je proposerais donc que toute la discussion dût désormais tourner, se restreindre à la définition de la monnaie, de laquelle pourraient jaillir des résultats dont peut-être ne se fait-on pas encore une idée suffisamment exacte.»

M. Burckhardt-Bischoff, Délégué de la Suisse, prononce le discours suivant :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Il résulte de la déclaration qui vous a été faite par mon honorable collègue, M. le Ministre de Suisse, que l’attitude recommandée par le Conseil fédéral aux délégués qui ont l’honneur de représenter la Confédération suisse à la Conférence monétaire internationale est une politique d’attente, qu’ils ne devront prendre part à aucun vote, mais qu’ils ont pour mission d’entendre, de référer, et de demander de nouvelles instructions au Conseil fédéral, avant de se prononcer sur aucune proposition qui pourra être soumise à la Conférence.

Mais, en leur donnant ces instructions, le Conseil fédéral n’a nullement entendu interdire à ses délégués de prendre part à la discussion des questions intéressantes qui occupent la Conférence.  C’est de l’échange des idées, au contraire, que sortira la lumière, et en supposant même que la Conférence réunie aujourd’hui n’ait pas de résultats immédiats, ses travaux fourniront toujours de précieux éléments pour une solution que, je l’espère, l’avenir nous réservera; c’est dans ce sens que je me permets de présenter à la Conférence quelques observations sur la question qui nous occupe, observations qui représentent uniquement mes idées personnelles, mais qui pourtant sont conformes, en tout point, à la politique que la Suisse a toujours défendue en matière monétaire.

Permettez-moi tout d’abord, Messieurs, de m’associer aux hommages rendus par mon collègue, M. Lardy, à la mémoire de mon regretté ami et prédécesseur, M. Feer-Herzog, qui a représenté la Suisse à toutes les conférences monétaires qui ont eu lieu depuis 1865 et dont l’éminent talent et la parfaite connaissance de tous les éléments de cette question compliquée, joints à une puissance de travail hors ligne, ont été généralement reconnus et appréciés, même par ceux qui ne partageaient pas en tout point ses opinions économiques.

Messieurs, je ne possède ni le talent, ni les connaissances étendues, ni la parole éloquente de M. Feer-Herzog; et si le Conseil fédéral m’a fait l’honneur de m’associer à M. le Ministre de Suisse et à son collègue pour représenter avec eux la Confédération suisse dans une réunion composée de tant d’hommes illustres par leur savoir et par leurs travaux, c’est parce qu’il partait de cette idée, que le rôle d’un pays tel que le nôtre ne pourra être que modeste, et que nous aurons pour mission, non pas de proposer des mesures hardies et empreintes de génie, mais plutôt d’appuyer, dans l’humble mesure de nos forces et de nos lumières, les sages et intelligentes idées qui seront émises par des hommes plus compétents et plus influents.

Je suis, quant à moi, intimement convaincu que la politique monétaire qui a été inaugurée par l’Union latine depuis 1865, avec le concours et l’appui de notre collègue M. Feer-Herzog, a été une politique sage, qu’elle nous a donné de bons résultats, et que la restriction successive et, plus tard, la suppression complète de la frappe de l’argent ont seules pu préserver les États de l’Union latine de voir tout leur or disparaître de leur circulation et remplacé par des pièces d’argent.

Il faudra donc de bien graves raisons pour abandonner cette politique et pour ouvrir de nouveau nos hôtels des monnaies à la frappe illimitée de l’argent.  Ces raisons existent-elles ?  C’est là ce qu’il convient d’examiner consciencieusement.

Voyons d’abord ce que dit la science, et ensuite abordons la question telle qu’elle se présente aux hommes pratiques, aux hommes qui ont l’expérience et l’habitude des affaires financières.

Mon honorable voisin, M. Cernuschi, a dit que c’est la loi qui fait la monnaie, que c’est l’État qui en détermine la valeur, qu’il est au pouvoir de l’État de conférer simultanément aux deux métaux le caractère de la monnaie, et de fixer d’une manière durable et obligatoire le rapport qui doit exister entre la valeur de l’or et la valeur de l’argent.

Eh bien, c’est ce que nous autres nous contestons.  L’État, en imprimant son empreinte sur un disque d’or ou d’argent, ne fait qu’en constater le poids et le titre, et lui donner un nom.  Et encore, c’est ce nom conféré par l’État qui est la première cause de la confusion qui existe en matière de monnaies et de toutes les mesures funestes qui en ont été la conséquence.

Si l’unité de l’étalon français, qui est de 5 grammes d’argent à 9/10, n’avait d’autre nom que 5 grammes d’argent, elle serait invariable; 5 grammes d’argent à 9/10 resteront, de toute éternité, 5 grammes d’argent.  La loi et l’État n’auraient absolument rien à y voir, rien à ajouter ni rien à ôter.  Mais la loi a conféré à cette unité le nom de franc.  Le franc représente aujourd’hui indistinctement, soit un disque d’argent de 5 grammes à 9/10, soit un disque d’or d’un poids dont la proportion avec l’argent est de 1 à 15 ½.  Cela est l’effet de la loi, et cela a été la cause de la confusion monétaire qui a duré pendant des siècles et qui subsiste encore aujourd’hui.

Quand la valeur de l’or a augmenté par rapport à celle de l’argent, l’État a diminué le poids de l’or formant l’unité monétaire; quand c’est la valeur de l’argent qui a augmenté, l’État a diminué le poids de l’argent.  Ainsi, dans le cours des siècles, le poids des monnaies a été constamment diminué et détérioré; le nom restait le même, il est vrai; l’unité monétaire s’appelait toujours la livre, jusqu’au moment où son nom fut changé par la loi de l’an xi en celui de franc; mais la livre n’était plus une livre, elle diminuait, diminuait, jusqu’à ce qu’elle eût été réduite à une minime partie de la livre originale.  Cela profitait au Gouvernement qui fabriquait la monnaie, cela profitait aux débiteurs qui se libéraient de leurs dettes moyennant un poids d’argent ou d’or inférieur à celui qui avait été convenu; mais tous ces profits se faisaient aux dépens de l’ensemble de la population.  Nous voyons le dernier exemple d’une pareille diminution du poids de la monnaie en France, appliquée à l’or, dans la déclaration du Roi du 30 octobre 1785, telle qu’elle se trouve reproduite dans les documents joints aux procès-verbaux de la Conférence monétaire internationale de 1878.  C’est cette déclaration royale qui a inauguré le rapport légal de 15 ½ entre l’or et l’argent, lequel a ensuite été adopté par la loi du 7 germinal an XI, et forme, jusqu’à ce jour, la base du système monétaire de la France et de ses alliés.

Il résulte de ce qui précède que c’est bien la loi qui, en conférant un nom à la pièce de monnaie, a été l’instrument des détériorations successives des monnaies que nous avons vues dans le cours des siècles; et que, loin d’établir d’une manière fixe et durable la valeur de la monnaie, c’est au contraire la loi, ou plutôt une mauvaise application de la loi, qui a altéré et faussé la valeur de la monnaie.

Du reste, je crois que le principe de l’étalon unique, comme base du système monétaire d’une nation, est généralement admis par la science.  Il est reconnu que, l’unité monétaire consistant en un disque d’or ou d’argent d’un poids et d’un titre déterminés, il ne saurait y avoir en théorie deux unités indépendantes, l’une en or, l’autre en argent, et ayant une valeur égale entre elles.  Cela est reconnu par tous les économistes comme vérité absolue, scientifique; mais un certain nombre d’entre eux en contestent l’opportunité, dès qu’il s’agit de l’appliquer dans la pratique.

Voyons maintenant le côté pratique de la question; passons du domaine de la théorie au domaine des faits.

Messieurs, je suis ancien banquier; pendant vingt ans, j’ai été d’abord chef d’une maison de banque et ensuite placé à la tête d’un de nos établissements de crédit.  Aujourd’hui, je suis retiré des affaires, et je ne poursuis dans cette question aucun autre intérêt que l’intérêt général du pays, et l’intérêt que doit inspirer à tout homme sérieux une question aussi importante, qui est à la fois du domaine de la science et qui exerce une influence capitale sur l’organisation économique de la société et sur la marche des affaires.

J’ai conservé des relations suivies avec nos hommes de finance en Suisse, et j’ai tâché de savoir quelles sont leurs opinions sur ce sujet.  Eh bien, je dois le dire, la question est très controversée chez nous comme ailleurs.  Nous avons parmi nos banquiers de chauds partisans du rétablissement de la circulation de l’argent; nous en avons qui défendent le statu quo et qui appellent de leurs vœux l’étalon d’or.  Il y a cependant, une observation à faire.  Ces Messieurs ne sont pas toujours désintéressés dans la question.  Il est clair que ceux qui font le commerce des métaux précieux ont un intérêt pécuniaire au maintien ou au rétablissement du double étalon, qui est pour eux une source d’opérations en même temps lucratives et ne comportant aucun risque.  Il convient donc d’accueillir avec une certaine réserve leurs plaintes et leurs vœux, que l’on peut soupçonner d’être influencés jusqu’à un certain degré, peut-être à leur insu, par des motifs d’intérêt particulier.

Voilà pour nos hommes de finance en Suisse; passons à ceux de Paris.

J’ai l’avantage d’entretenir d’excellents rapports de date ancienne et récente avec un certain nombre de représentants de la haute banque à Paris, et j’ai cherché à me rendre compte de la manière dont ils envisagent cette question.  Je dois reconnaître qu’ici encore les opinions paraissent assez partagées, mais j’ai eu l’impression que la cause de l’étalon d’or unique a fait, depuis quelques années, des progrès dans les rangs de la haute banque.

J’ai été surtout frappé des observations pleines de justesse et de précision qui m’ont été présentées par un homme qui occupe une très haute position dans le monde financier et qui est à la tête d’un des premiers établissements de crédit de Paris, inférieur par son importance seulement à la Banque de France.

Eh bien, en parlant de l’étalon monétaire, cet homme m’a dit : «Ceci est, avant tout, une question d’honnêteté.  Si je prête à un négociant 155 kilogrammes d’argent, l’honnêteté demande qu’il me restitue 155 kilogrammes d’argent.  Si je lui prête 10 kilogrammes d’or, l’honnêteté demande qu’il me restitue 10 kilogrammes d’or.  Mais il n’est pas honnête que la loi accorde à mon débiteur la faculté de me restituer, à son choix, soit 10 kilogrammes d’or, soit 155 kilogrammes d’argent, suivant que l’un ou l’autre lui présente plus davantage.  Il faut que la loi soit juste et égale pour tous et qu’elle ne favorise arbitrairement ni le créancier ni le débiteur.  Voilà ce qui constitue la supériorité du marché anglais dans le commerce du monde.  Quand j’achète une traite de 1,000 livres sur Londres, je sais que je toucherai autant d’onces d’or à 22 carats qu’il résulte de la proportion de 3 l. 17 sh. 10 ½ d. par once.  Quand j’achète une traite de 25,000 francs sur Paris, je ne sais pas si je toucherai de l’or ou des pièces de 5 francs en argent, et je ne sais pas à quel prix je pourrai échanger les pièces de 5 francs en argent contre de l’or.  C’est pour cela que les traites sur Londres forment le principal règlement pour les opérations internationales dans le monde entier, aux Indes, en Chine, en Australie, en Amérique, et c’est ce qui fait qu’on leur accorde la préférence sur les traites sur France.  C’est pour cela que moi-même je fais tous mes contrats à long terme en livres sterling, en or payable à Londres.  La livre sterling est une base solide et inaltérable, tandis que le franc ne l’est pas.  Presque tous les gouvernements français, depuis le roi Philippe-Auguste, ont successivement détérioré l’ancienne livre française, et le franc, sous le régime du double étalon, est encore sujet à une détérioration; cette détérioration pourra même être très sensible, si jamais nous sommes obligés, par suite d’une mauvaise récolte ou de tout autre accident imprévu, de solder nos achats faits au dehors avec de l’argent.  Le franc est un nom, qui ne représente pas un seul et même objet, soit un poids déterminé en or, soit un poids déterminé en argent.  Pour tout système monétaire, la base essentielle est l’honnêteté et la vérité.»

Voilà, en peu de mots, ce que m’a dit cet homme de finance; je pense que, comme moi, vous serez frappés de la justesse, de la clarté et de la précision de ses idées.

Messieurs, je crains d’avoir déjà trop abusé de votre indulgence; mais, si vous le permettez, j’aimerais présenter encore quelques observations sur deux points auxquels il a été fait allusion dans la discussion que nous avons entendue.

Ces observations s’appliquent :

1°) À la prétendue perte éprouvée par le Gouvernement allemand, par suite de la mise en exécution de sa réforme monétaire;

2°) Aux difficultés suscitées à l’Union latine par son stock de pièces de 5 francs d’argent.

M. Cernuschi nous a dit que l’Allemagne a fait une perte de 96 millions de marcs par suite de sa réforme monétaire et que les autres nations ont bénéficié de cette perte; il a proposé que ces 96 millions fussent remboursés à l’Allemagne par les autres nations.  Je ferai observer d’abord que, d’après les documents officiels qui nous ont été communiqués par le Gouvernement impérial d’Allemagne, la différence résultant de la vente de 7 millions de livres, soit 3 millions et demi de kilogrammes d’argent fin, comparativement au prix d’achat, ne s’élève qu’à 71 millions de marcs, et que le solde de 20 millions provient de l’usure ou du frai des anciennes monnaies usées retirées de la circulation; ceci est une perte inhérente à toute circulation monétaire et qui n’a absolument rien à faire avec la réforme monétaire et l’introduction de l’étalon d’or.  Ce serait donc, en tout cas, une somme de 71 millions seulement que, d’après M. Cernuschi, les autres nations seraient appelées à rembourser à l’Allemagne.

Mais je vais plus loin et je conteste qu’il soit résulté aucune perte quelconque pour l’Allemagne, par suite de sa réforme monétaire.

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, qu’aujourd’hui le marc allemand, qui constitue l’unité or, a une valeur bien différente et bien supérieure à la troisième partie de l’ancien thaler basé sur l’argent.  La soi-disant perte résulte de l’échange des anciennes monnaies d’argent contre de l’or sur le pied de 15 ½.  Or, aujourd’hui ce rapport est de 1 à 18.

Pour acheter 1,000 kilogrammes d’or, l’Allemagne a payé 15,500 kilogrammes argent, plus 1,700 kilogrammes pour soi-disant perte sur l’argent; total 17,200 kilogrammes argent.

Aujourd’hui ces 1,000 kilogrammes or valent 18,000 kilogrammes argent.

Il n’y a donc pas perte, mais gain, et si l’Allemagne voulait aujourd’hui racheter tout l’argent qu’elle a vendu pendant les huit années, elle pourrait le faire avec un bénéfice considérable.

Mais ce n’est pas seulement sur l’argent vendu et remplacé par l’or qu’il y a une plus-value.  La somme de l’argent vendu s’élève à 7,130,000 livres ayant produit une somme de 567 millions de marcs.  Mais toute la circulation monétaire de l’Allemagne, qui consistait autrefois en argent et qui est basée aujourd’hui sur l’or, circulation qui peut-être évaluée, en tout, à près de 2 milliards et demi de marcs, a profité de cette plus-value.  Nous avons aujourd’hui le change sur l’Allemagne, à Paris, à 124 francs par 100 marcs; eh bien, si l’Allemagne avait encore son ancien étalon d’argent, nous aurions le change, à Paris, à 110 ou 105 francs par 100 marcs.  Sur un stock monétaire de 2,500 millions, cela constituerait une différence en moins de 300 à 400 millions de francs.

Pour l’appréciation des résultats de la réforme monétaire, il est nécessaire de constater non seulement le chiffre des marcs réalisés, mais aussi la valeur du marc par rapport au franc.

Il résulte, pour moi, de ce qui précède, que la réforme monétaire n’a imposé à l’Allemagne aucun sacrifice réel.  Je m’associe pleinement à la manière de voir exprimée dans la déclaration que MM. les Délégués d’Allemagne nous ont faite dans une précédente séance, que la réforme monétaire a sensiblement amélioré les conditions de la circulation de ce pays; et je ne puis, pour ma part, que partager l’opinion émise par eux, que la réforme monétaire de l’Allemagne se trouve aujourd’hui très avancée, et que sa situation monétaire générale ne semble point inviter à un changement de système.

Reste le second point, dont je me suis proposé de dire quelques mots, savoir le stock d’argent monnayé existant dans l’Union latine; je conviens que ceci est plus sérieux, et qu’il y a là des inconvénients pour le présent et des éléments de danger pour l’avenir.

Toutefois, ainsi que l’a démontré l’honorable M. Pirmez dans son brillant discours, la prochaine abolition du cours forcé et la reprise des payements en espèces par l’Italie devront diminuer sensiblement ces inconvénients et ces dangers, en créant pour la circulation de nos pièces d’argent un nouvel et vaste débouché, et en leur ouvrant l’accès d’un grand pays avec une population de 28 millions d’habitants.  Le stock argent se répartira sur un chiffre de population de près de 80 millions d’habitants, au lieu d’une population de 50 millions seulement qui en fait usage aujourd’hui.

Il n’en reste pas moins vrai que ce stock d’argent monnayé dépasse de beaucoup les besoins de la circulation intérieure de l’Union latine; les populations n’en veulent pas et le repoussent; le commerce extérieur n’admet pas ces pièces à la valeur artificielle qui leur est attribuée par la loi, en sorte qu’elles affluent aux caisses publiques et aux grands établissements financiers et qu’elles encombrent les caves de la Banque de France.

Je crois qu’il convient de chercher un remède à cet état de choses.  On pourrait convertir en lingots une partie des pièces d’argent repoussées par la circulation; ces lingots auraient un poids déterminé de 1 kg., 10 kg., 100 kg., et seraient au titre uniforme de 900 ‰.  Ils seraient déposés dans les caves des grandes banques d’émission, de la Banque de France, de la Banque d’Angleterre, de la Banque impériale d’Allemagne et autres.  En échange de ces lingots, les Banques émettraient des certificats de monnaie (Münzscheine ou silver certificates) semblables aux billets de banque, mais donnant droit à un ou plusieurs lingots d’argent d’un poids déterminé et au titre de 9/10.

Ces certificats pourraient être au porteur ou nominatifs et transmissibles par voie d’endossement; ils pourraient servir d’instrument d’échange et remplacer la monnaie d’argent pour tout ce qui concerne la circulation d’argent.  Ils pourraient circuler librement dans le monde entier comme des chèques ou des lettres de change, sans donner lieu à un déplacement de l’argent qu’ils représentent.  Le commerce les achèterait et retirerait l’argent déposé dans la Banque, dès qu’il en aurait l’emploi soit pour les besoins de l’industrie, soit pour le commerce avec les pays de l’Orient ou pour d’autres destinations.

Il me semble, Messieurs, que cela est une idée qui vaut la peine d’être discutée et d’être prise en sérieuse considération.  Il est possible qu’elle puisse contribuer, dans une certaine mesure, à la solution de la question qui nous occupe.  Il y aura bien une perte plus ou moins onéreuse à liquider, en convertissant en lingots des pièces de 5 francs argent, et en substituant pour ce stock d’argent la valeur réelle et commerciale à la valeur artificielle qui lui est attribuée par la loi.  Mais cette perte, nous ne la subirons qu’une seule fois, et si nous parvenons, moyennant un sacrifice même considérable, à faire cesser les inconvénients et les dangers inhérents à la circulation monétaire actuelle, et à établir cette dernière sur des bases solides et durables, je crois que le résultat obtenu ne sera pas payé trop cher, même par le sacrifice d’une somme d’argent très importante.

Voilà, Messieurs, les quelques observations que j’ai tenu à vous présenter.

Je termine par où j’ai commencé.  La Suisse est un petit pays.  De tout temps, elle s’est servie, dans une mesure plus ou moins considérable, pour sa circulation intérieure, de la monnaie de ses voisins, tantôt allemands, tantôt français.  Depuis 1850, elle a adopté le système monétaire français et s’est ralliée franchement à la politique monétaire de la nation française.  Ce même courant a plus tard provoqué la constitution de l’Union latine.  La Suisse ne demande pas mieux que de continuer dans la même voie et de marcher d’accord avec la France et avec ses autres alliés dans la question monétaire.

Cette situation nous impose le devoir de coopérer, dans la mesure de nos lumières et de notre expérience, à l’étude des grandes questions compliquées et vitales qui nous occupent aujourd’hui.  C’est pour contribuer à cette tâche que je me suis permis de vous présenter les observations qui précèdent; je vous remercie d’avoir consenti à les accueillir avec une bienveillante attention.»

M. Cernuschi, sans vouloir répondre au discours de M. Burckhardt-Bischoff, tient à rappeler que, contrairement aux évaluations de l’honorable Délégué de la Suisse, le Gouvernement allemand a bien perdu 96 millions de marcs par suite de l’application de son nouveau système monétaire.  La Chancellerie de l’Empire le constate elle-même dans le mémoire qui a été distribué à la Conférence, et l’on ne saurait logiquement faire entrer en ligne de compte, à titre de compensation, le bénéfice, d’une tout autre nature, que le Gouvernement allemand a pu, à la même époque, réaliser sur la fabrication de la petite monnaie.

La suite de la discussion est renvoyée au jeudi 12 mai, à une heure et demie.

La séance est levée à cinq heures et demie.

 

___________________

[1]  Voici un exemple de la rapidité des développements de l’industrie aux États-Unis : la production de la fonte (pig-iron) n’y dépassait pas, en 1867, 2 millions de tonnes; elle a été, l’année dernière, de 4 millions un quart de tonnes.

      Retour

[2]  La circulation or de l’Allemagne est évaluée à 32,22 marcs par tête d’habitant (voir la brochure «Die Währungsfrage im deutschen Handelstage», Berlin, 1881, page 16).

      Retour


QUATRIÈME  SÉANCE : ANNEXE



États statistiques communiquées par MM. les Délégués des Pays-Bas

 

I.  — Tableau des monnaies, frappées pour circuler dans les Pays-Bas et leurs Colonies, à l’Hôtel des Monnaies d’Utrecht et sa succursale (en nombres de pièces)

Années Pièces légales Monnaies d’appoint en argent et en cuivre pour les Pays-Bas
10 florins or 2 ½ florins argent 1 florin argent ½ florin argent 25 cents argent 10 cents argent 5 cents argent 1 cent cuivre ½ cent cuivre

1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880





4,110,000
1,581,100
1,108,149

581,036
50,100

6,875,035
13,416,378
5,515,073
12,795,726




1,000,000

1,000,000
1,000,000

1,000,000
1,000,000
1,000,000
1,000,000
1,000,000





200,000


200,000


3,026,000

3,015,000
13,047,000
11,026,000



2,026,000
2,026,000

2,026,000
2,020,000
1,400,000

Totaux

7,430,391 38,602,212       8,000,000 400,000 30,114,000 9,498,000
1840-50
1851-60
1861-70
 

34,410,937
32,618,558
32,789,583

35,379,383
30,453,629
24,069,347
5,147,000
20,815,814
24,562,905

20,010,907
7,974

15,075,155
3,848,027
3,240,000
3,037,000
925,979
1,740,000

2,032,000
20,358,000
10,321,700
18,284,500
15,948,000
Totaux

7,430,391

138,427,290

89,902,359 50,525,719

20,018,881

30,103,182 6,102,979 52,504,000 52,052,260

 

Outre les monnaies indiquées dans ce tableau, on a encore frappé à l’Hôtel des Monnaies d’Utrecht :

de 1840 à 1850

2,782,516 pièces de 10 florins (or)
1,595 pièces de 5 florins (or)
213,064 ducats en or
2,601,267 florins des Indes
973,270 quarts de florin des Indes
169,007 sous de Curaçao
6,740,739 pièces

en 1851 et 1853

2,636 doubles guillaumes d’or
10,000 guillaumes d’or
10,000 demi-guillaumes d’or

22,636

pièces

de 1871 à 1880

306,119 ducats en or

 

I.  — Tableau des monnaies, frappées pour circuler dans les Pays-Bas et leurs Colonies, à l’Hôtel des Monnaies d’Utrecht et sa succursale (en nombres de pièces) – Suite  

 

Années

Monnaies d’appoint en argent et en cuivre pour les Pays-Bas

Monnaies d’appoint en argent et en cuivre pour les Colonies

2 ½ cents bronze 1 cent bronze ½ cent bronze ¼ florin argent 1/10 florin argent 1/20 florin argent 2 ½ cents cuivre 1 cent cuivre ½ cent cuivre

1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880







4,000,000


4,000,000







6,100,000
53,900,000

20,000,000








4,000,000







Totaux

8,000,000 80,000,000 4,000,000            

1840-50
1851-60
1861-70

 
 

23,200,608 30,002,500 491,960 80,029,886 407,906,245 427,911,930

Totaux

8,000,000 80,000,000 4,000,000 23,200,608 30,002,500 491,960 80,029,886 407,906,245 427,911,930

 

Années Nombre de pièces frappées Valeur nominale
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
7,875,035
15,442,378
11,567,073
13,795,726
9,151,000
17,848,106
24,634,149
58,900,000
1,781,036
25,050,100
17,287,587.50
33,551,075.00
13,928,072.50
32,089,315.00
41,140,280.00
16,061,630.00
11,459,750.00
659,000.00
5,920,360.00
901,000.00
Totaux 186,044,603 172,998,070.00
1840-50
1851-60
1861-70
123,388,082
1,086,529,670
122,707,835
130,708,926.25
140,797,138.20
119,019,077.00
Totaux 1,518,670,190 563,523,211.45

 

 

II.  — Tableau des monnaies, expédiées aux Colonies néerlandaises et à l’étranger (en nombres de pièces)

 

Années Pièces légales Monnaies d’appoint en argent et en cuivre pour les Pays-Bas
10 florins or 2 ½ florins argent 1 florin argent ½ florin argent 25 cents argent 10 cents argent 5 cents argent 1 cent cuivre ½ cent cuivre
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880





5,000
42,600

70,000
50,059
4,780,000
2,452,000
8,540,000
494,430
1,600,000
784,000
6,600,000
4,000,000
2,400,000
1,200,000

150,000
530,000


100,000



120,000


300,000






60,000




50,000








Totaux 167,659 32,850,430 900,000 360,000 50,000        
1840-60
1861-70
  21,368,081
44,212,200
34,769,925
27,421,956
20,824,000
25,364,000
3,416,000
2,418,000
1,736,000
1,490,000
208,000
1,012,000
1,490,000
8,813,000
20,000
1,500,000
Totaux 167,659 98,430,711 63,091,881 46,458,000 5,884,000 3,226,000 1,220,000 10,303,000 1,520,000
Réexpédié vers les Pays-Bas 27,000 4,691,200






Total net 140,659 93,739,511 63,091,881            

 

 

I.  — Tableau des monnaies, frappées pour circuler dans les Pays-Bas et leurs Colonies, à l’Hôtel des Monnaies d’Utrecht et sa succursale (en nombres de pièces) – Suite

Années Monnaies d’appoint en argent et en cuivre pour les Colonies
¼ florin argent 1/10 florin argent 1/20 florin argent 2 ½ cents cuivre 1 cent cuivre ½ cent cuivre
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880






Totaux 23,200,608 38,002,500 491,960 80,029,886 407,906,245 427,911,930
1840-60
1861-70






Totaux 23,200,608 38,002,500 491,960 80,029,886 407,906,245 427,911,930
Réexpédié
vers les Pays-Bas






Total net 23,200,608 38,002,500 491,960 80,029,886 407,906,245 427,911,930

 

Années Nombre de pièces frappées Valeur nominale
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
4,780,000
2,602,000
9,370,000
494,430
1,650,000
889,000
6,642,000
4,000,000
2,470,000
1,430,059
11,950,000.00
6,280,000.00
22,030,000.00
1,236,075.00
4,012,500.00
2,110,000.00
16,926,000.00
10,000,000.00
6,700,000.00
3,650,059.00
Totaux 34,328,089 84,895,165.00
1840-60
1861-70
1,061,375,135
112,231,156
117,499,496.75
151,534,186. 00
Totaux 1,207,934,380 353,928,847.75
Réexpédié
vers les Pays-Bas
14,375,346 12,665,828.85
Total net 1,193,559,034 341,263,018.90

 

Retour

 

CINQUIÈME  SÉANCE : JEUDI  12  MAI  1881


 


Présidence de M. Magnin

 

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège, et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion.

La séance est ouverte à deux heures.  Le procès-verbal de la séance précédente est lu et adopté.

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale du questionnaire.

M. Dana Horton, Délégué des États-Unis d’Amérique, lit le discours suivant :

«Monsieur le Président et Messieurs,

En prenant la parole pour faire des observations qui me sont suggérées par les savants discours des représentants des Gouvernements qui ne trouvent pas convenable de s’allier avec la France et avec mon pays pour former une union bimétallique, vous me permettrez d’abord de suivre l’orateur qui m’a immédiatement précédé, M. Burckhardt, sur un terrain qui, bien qu’il ne touche pas directement à l’objet de notre réunion, a toujours une signification et une importance plus que personnelle, plus que nationale.  Je fais allusion aux paroles si touchantes par lesquelles M. Burckhardt et, avant lui, M. Lardy ont exprimé leur admiration et leurs regrets pour un Délégué distingué qui représentait la Suisse dans la Conférence de 1878 et qui n’est plus.  Messieurs, c’est pour m’associer à ce sentiment que je m’adresse à vous.

Comme ancien délégué à cette Conférence du Gouvernement qui l’a convoquée, je me fais un honneur de rendre justice à la mémoire de M. Feer-Herzog, à ses connaissances profondes, à son activité d’esprit merveilleuse, en un mot, à toutes ses qualités de penseur, d’homme d’État et d’orateur, qui sont attestées par la politique monétaire de son pays, par l’histoire de l’Union latine, dont il était un des fondateurs, par la Conférence de 1867, dont il était un des initiateurs, par la Conférence de 1878, et par la littérature monétaire, à laquelle sa première contribution date, je crois, de 1850.  Opposé en théorie comme en pratique au mouvement d’idées en faveur de l’adoption de l’étalon d’or unique, auquel son activité avait si fortement contribué, j’ai dû reconnaître, dans les mobiles de ce grand mouvement, le sentiment du besoin d’un rapprochement plus intime des peuples civilisés.  Tout en ne croyant pas possible de réaliser une grande union monétaire sans l’emploi des deux métaux au même rapport, j’ai toujours éprouvé pour ceux qui ont créé et dirigé ce mouvement la sympathie naturelle à un homme qui a cherché à développer ce qu’il a cru au moins être la meilleure partie de leur œuvre.

Mais, Messieurs, je ne puis aborder la discussion sans avoir fait mention d’un autre événement de même nature.  Je parle de la mort d’Ernest Seyd, écrivain monétaire, dont les ouvrages vous sont connus, qui a eu lieu ici, à Paris, depuis que notre Conférence s’est réunie.  C’est un fait solennel et affligeant.  C’est l’intérêt profond qu’il prenait à la Conférence, qui l’a attiré ici, et qui, je crois, a accéléré sa mort.  On comprend très bien cet intérêt, quand on se souvient, Messieurs, que si peu d’années se sont écoulées depuis le jour où, dans le monde monétaire, il n’y avait pas d’opposition sérieuse à l’adoption générale de l’étalon d’or, si ce n’est de la part du professeur Wolowski, à Paris, et d’Ernest Seyd, à Londres.

Je passe maintenant, Messieurs, à quelques remarques sur certaines parties du discours de l’honorable Délégué de la Norvège dans la seconde séance.

Dans ce remarquable discours, il nous a présenté un résumé intéressant de l’histoire économique de notre temps.  Il a établi notamment la comparaison entre la situation relativement aux moyens de change et de transportation qui existaient en 1850, et celle au milieu de laquelle nous vivons.  Portons avec lui nos regards sur le tableau qu’il nous en a fait, et en même temps prenons avec lui la France comme le centre de gravité du monde monétaire.  Dans la période qui, en France, s’appelle les règnes de Charles X et de Louis-Philippe, nous voyons une circulation prépondérante de l’argent.  Les pièces de cent sous, qui existent aujourd’hui en si grande abondance en France, prédominaient dans le monde monétaire.  L’or était rare, l’or était excessivement rare; on payait un agio pour l’or, un agio très sensible.  Néanmoins, Messieurs, on employait l’or qu’on avait : l’or circulait.  On avait de l’or dans les pays qui avaient le double étalon ou mieux ce que j’appelle l’étalon d’argent et d’or, et on l’employait dans les affaires, seulement on l’employait avec prime.

C’est cette situation que l’on craint de voir se présenter de nouveau.

Si je les ai bien compris, les orateurs qui ont parlé des résultats possibles de la formation de notre union bimétallique ont exposé la situation avant 1850, qu’ils ont dépeinte sous des couleurs très noires, en disant au bimétalliste : Mutato nomine de te fabula narratar.

Nous demanderons alors quelle était la cause de cet agio qui a apparu dans le passé et qui doit à l’avenir détruire ce rapport fixe de notre union bimétallique.

Agio signifie, n’est-ce pas, qu’il y avait une demande, un emploi pour l’or, et qu’il n’y avait pas assez d’or pour y satisfaire.  Autrement, l’or serait resté au pair, c’est-à-dire le rapport fixe de la loi française.

Or, Messieurs, quel était le stock total d’or à cette époque, comparativement au stock d’argent ?

Si je ne me trompe, Messieurs, tous les spécialistes sont d’accord que la proportion était approximativement de 40% d’or et de 60% d’argent, tandis que la production annuelle totale des métaux précieux était à peu près le septième de ce qu’elle est à présent, et dans cette production la part de l’or n’était pas même de 40%.

L’expression Geld-Theuerung, que le savant économiste Roscher a appliquée à une partie de cette période, me semble caractériser toute la période, quand on l’envisage dans son ensemble et qu’on se souvient qu’elle a été inaugurée par un retrait général de papier-monnaie.  Dans cette situation précisément opposée à la situation actuelle, où l’or est dans une supériorité écrasante dans le monde occidentale, il y avait toujours cette demande constante de la part de l’Angleterre dont on a déjà amplement parlé.  Le caractère de cette demande, dans son premier assaut porté à la base monétaire d’Europe, lors de la reprise des payements en espèces, est très bien défini quand je dis que la demande de l’année 1821 amena une hausse du friedrich d’or en Allemagne de 5 ½ jusqu’à 5 thalers ¾, à peu près 5%.  Je cite à l’appui de cette assertion une autorité, Messieurs, que tout le monde doit respecter; c’est le savant Hoffmann, premier professeur d’économie politique à l’Université de Berlin, premier directeur du bureau de statistique de la Prusse (Document of the Conference of 1878, p. 706).

Mais, Messieurs, quand nous rappelons quelle était l’importance de l’Angleterre dans le commerce et dans l’industrie à cette époque, et que, comme cela a été si bien expliqué dans le savant discours de notre honorable collègue M. Broch, chaque voyage fait par l’or, en louant son rôle d’instrument d’échange, prenait un temps si long, tant qu’on se fiait aux chevaux et aux bateaux à voiles plutôt qu’aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur, je vous demanderai si ce n’est pas un fait bien remarquable que l’or n’ait pas atteint un agio beaucoup plus élevé qu’il ne l’était en réalité.

La couverture était bien petite, Messieurs, si j’ose emprunter un mot que vous connaissez; et l’Angleterre en tenait le milieu; pourquoi les autres n’ont-ils pas tiré dessus plus fort ?  N’était-ce pas parce que la loi, en donnant à chaque métal la faculté de remplacer l’autre, a, pour ainsi dire, fait que la couverture à cette période était élastique et qu’on pouvait l’étendre.

Je vous avoue, Messieurs, que les faits sur lesquels semblent se fonder les honorables Délégués de la Norvège et de la Belgique – je parle ici de cette partie du discours remarquable de M. Pirmez dans laquelle il nous prédit un agio sur l’or – ont pour moi précisément la portée contraire.  Je vois dans la situation avant la découverte des grandes mines d’or une raison puissante pour que le continent européen se plaigne de l’Angleterre, qui, en refusant d’employer le métal argent, a désorganisé la stabilité de puissance d’achat de la monnaie du continent à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur.  On pourrait même dire que cet agio dont nous avons parlé n’aurait pas existé, si l’Angleterre s’était contentée de prendre seulement sa part proportionnelle dans le stock métallique du monde occidental à cette époque.  Je vois aussi dans le fait que, nonobstant des attaques si rudes, l’agio sur l’or gardait des limites si restreintes, une preuve de la relation intime, que j’ai cru exister entre la monnaie et la loi, et qui me fait penser qu’il n’y aura pas d’agio sur l’or dans l’union bimétallique.

À propos de cette observation, je me permets d’attirer l’attention sur certains points historiques dont ont fait mention l’honorable Délégué de la Suisse, M. Burckhardt, et aussi, je crois, M. Pirmez.  C’est que la législation française de 1785 et de 1803, en adoptant la relation de 15 ½, n’avait rien fait qu’adopter un rapport créé par le cours naturel des choses.  C’est une opinion, Messieurs, généralement – je pourrais presque dire universellement – partagée par ceux qui se sont occupés de cette question.  Néanmoins les recherches auxquelles je me suis livré m’ont mis à même de présenter des renseignements sur cette question spéciale, aussi bien que sur la hausse de l’or à la fin du siècle dernier et au commencement du siècle présent, qui indiquent non seulement que cette opinion sur l’origine du rapport de 15 ½ n’est pas fondée, mais aussi qui montrent clairement que cette hausse d’or a été directement le résultat des lois qui favorisaient l’or aux dépens de l’argent.  Les documents sur lesquels ces conclusions sont fondées, se trouvent, traduits en anglais, dans mes «Contributions à l’étude de la politique monétaire», dans le document de la Conférence monétaire de 1878 publié à Washington en 1879.  Si la Conférence me le permet, j’aurai l’honneur, afin de ne pas absorber son temps en le développant ici, de déposer une note sur cette question comme annexe au procès-verbal.

En présence des observations d’une nature théorique sur l’inefficacité de la réglementation légale en matière de monnaie, qui ont été présentées par M. Pirmez, M. de Thoerner et M. Burckhardt, je demande aussi la permission de présenter comme annexe les considérations à cet égard que j’ai déjà soumises aux membres de la Conférence dans une brochure intitulée «La Monnaie et la loi» (Annexe D).

Revenant à la question, si l’honorable Délégué de la Belgique me le permet, je le prierai d’essayer d’appliquer les principes économiques du libre-échange, sur lesquels, si je ne me trompe, il base ses vues sur la nature de la monnaie, à la situation de l’Europe à cette époque dont nous avons parlé.  C’est un terrain neutre dans le passé, mais en même temps bien connu.  Quel aurait été le résultat, si l’on avait laissé tous ceux qui avaient des payements à faire libres de choisir chacun son moyen de payement ?  Voilà ce que j’appellerai la conséquence logique de l’application du principe du libre-échange à la monnaie.

Mais, Messieurs, si nous abordons la question comme M. Broch et M. Pirmez l’ont formulée, c’est-à-dire, s’il n’est pas à craindre que le rapport fixe, quand il sera rétabli, ne soit immédiatement abandonné, il est nécessaire de demander lequel des deux métaux fera prime sur l’autre.

Ces orateurs distingués disent que c’est l’or qui fera prime.  Bien.  Est-ce qu’ils admettent alors que l’or deviendra plus rare qu’il n’est maintenant ?  Je crois qu’ils sont jusqu’à un certain point obligés de faire cette concession.  L’hypothèse sur laquelle se base l’opinion de ces hommes éminents n’est-elle pas que le stock d’or est déjà ou va devenir trop faible pour les besoins du monde occidental, et que c’est pour cette raison que l’or fera prime ?  Soit; mais, Messieurs, je vous prie d’examiner votre hypothèse sous son autre face.  C’est un tableau bien sombre.  Laissons de côté pour le moment la question du Geld-Theuerung, de la famine de monnaie, d’une crise prolongée dont j’ai fait mention dans le questionnaire que j’ai eu l’honneur de présenter.

Je demanderai seulement, à propos de cette affaire si importante de l’agio, combien de temps vous pensez pouvoir maintenir la pièce de cent sous au pair dans la situation terrible qui nous a été dépeinte.  Si l’or doit faire prime sur le métal argent, qui, dans l’Union bimétallique, sera monnaie et monnayable en Europe, monnaie et monnayable en Asie, en Amérique et dans les îles, pouvez-vous douter que dans le cas où l’Union bimétallique ne sera pas formée, l’or ne ferait pas prime sur le billon ?

Je regrette, Messieurs, de devoir répéter ici des observations que j’ai faites dans la Conférence de 1878; mais il me paraît qu’on néglige le fait important que la pièce de cent sous est maintenant du billon.  En vérité, il me semble être à l’ordre du jour pour les adversaires du bimétallisme de proposer que cette monnaie d’argent soit remboursable en or, à la demande du porteur.

Étant admise, Messieurs, l’hypothèse d’une insuffisance d’or, je crois pouvoir aussi répondre à l’opinion des orateurs distingués qui expriment la crainte que, dans l’union bimétallique, l’argent sera en circulation et que l’or restera dans les banques.  Le danger d’un pareil état de choses me semble beaucoup plus imminent, si l’on maintient les entraves qui paralysent le mouvement international du métal argent, c’est-à-dire si l’Union bimétallique ne se réalise pas.

Enfin, en ce qui concerne la question intéressante, soulevée par M. Broch, de savoir si la légèreté, la facilité de transport de l’or n’a pas aujourd’hui une importance relativement plus grande que dans la période dont nous avons parlé, je ne puis nullement accepter les raisons qu’il nous a données.  Le fait important qu’il signale, qu’aujourd’hui les actions, les titres peuvent faire le tour du monde, me paraît être une preuve que tout le monde a un intérêt nouveau à la stabilité de la puissance d’achat international de la monnaie.  Ainsi les nouveaux moyens de transport me semblent propres à faciliter le transport du métal argent, relativement si léger, aussi bien que du blé, de la viande, du fromage et d’autres marchandises qui sont relativement si lourdes, et qui font pourtant de nos jours des voyages si longs.  Si la plus grande partie du commerce consiste à faire transporter par les chemins de fer ou les bateaux à vapeur des marchandises qui pèsent valeur pour valeur dix fois ou cent fois plus que le métal argent, je ne vois pas d’inconvénient insurmontable à faire transporter le solde, le reste même, qui se paye en monnaie de métal blanc.

Dans une autre partie de son discours, le savant Délégué de la Norvège nous a présenté des vues très sérieuses sur la situation de la monnaie d’argent dans le monde entier.  Il évalue le total de la monnaie d’or à 18 milliards et le total de la monnaie d’argent à 16 milliards éventuellement, mais en vérité à 14 milliards à cause de la dépréciation de l’argent.  L’adoption de l’Union bimétallique comporte, dit-il, une hausse, un accroissement de la masse totale, qui serait de plus de 2 milliards.

Si je ne me trompe, l’honorable Délégué de la Belgique s’associe à cette manière pratique d’envisager la situation et à la conclusion qu’en tire M. Broch : que l’adoption de l’Union bimétallique bouleverserait le monde commercial et économique et jetterait la perturbation dans toutes les sociétés.

Qu’il me soit permis de demander s’il n’y a pas là une erreur de calcul, qui devient très grave en raison des conséquences qui en résultent.

Si cette monnaie d’argent était vraiment dépréciée dans sa qualité de monnaie, il surviendrait, pour ainsi dire, une baisse de l’or et une élévation subite et égale de l’argent.

Mais est-ce que cette monnaie d’argent est dépréciée ?

Est-il vrai que l’or fasse prime de 18 % sur les monnaies d’argent dans l’Union scandinave, en Angleterre, en France, en Belgique ?

C’est à vous de répondre, Messieurs.  J’avoue que d’après ma propre expérience de ces dernières semaines, j’ai trouvé qu’en Angleterre, on ne donnait ou ne recevait plus que 20 shillings d’argent pour la livre sterling, et qu’en France, dans la circulation, le napoléon ne vaut plus que quatre pièces de 5 francs.  Dans mon pays, je suis absolument certain que le dollar d’argent est toujours au pair avec l’or.  Je me rappelle que l’honorable Délégué de la Norvège, dans un discours éloquent qu’il prononça à la Conférence de 1878, émit l’opinion que ce même dollar resterait au pair, si la circulation continuait d’en être protégée par la limitation de la frappe.  Je demanderai alors des renseignements plus précis sur l’existence de cette monnaie d’argent, dont la situation, comme monnaie, doit être altérée par la formation de l’Union bimétallique.  Si sa situation comme monnaie nationale – car la question de son exportabilité n’a pas été soulevée par les honorables Délégués – ne change pas, si le shilling, le florin, le franc, le marc, le krone, le dollar s’échangent dans la même proportion relativement à l’or après la fondation de l’Union bimétallique qu’auparavant, l’objection des honorables Délégués ne repose pas sur un fondement bien solide.

Maintenant aux Indes, en Chine, dans l’Amérique du Sud, au Mexique et dans l’Afrique se trouve naturellement la plus grande partie des 16 milliards de monnaie d’argent.  Mais est-ce que cette monnaie est dépréciée ?  Est-ce que les prix ont suffisamment changé dans ces pays depuis 1878 ?  Si les savants Délégués peuvent nous donner des renseignements sur ce point, ils seront très précieux.  Je les attends avec impatience.  À mon point de vue actuel, je ne puis concevoir que l’Union bimétallique comportera un autre changement important dans la situation de ces peuples que celui-ci : il pourra se faire que dans leur commerce extérieur, dans les placements de fonds internationaux où l’or a été reconnu comme moyen ou mesure de payement, il y ait un changement; mais la même chose arrivera dans les pays à or, mutatis mutandis.

Or, même dans ces limites, et elles sont extrêmement restreintes, Messieurs, je trouve que le langage tenu par le savant orateur dépasse les bornes de la réalité.  L’argent hausserait de 18 % et l’or baisserait, dit-il.  Mais il me semble que si l’or descend, il doit en tous les cas rencontrer l’argent sur sa route; s’il y a une hausse d’argent de 18 %, il y aura en même temps une baisse d’or de 18 %.»

M. Cernuschi, Délégué de la France, demande à la Conférence quelques instants de sa bienveillante attention.  Il se propose de prouver que le bimétallisme avec le rapport fixe de 1 à 15 ½ est légitime et nécessaire, de répondre aux diverses objections présentées contre ce système par MM. Broch et Pirmez, d’exposer enfin comment le bimétallisme à 15 ½ a pu fonctionner avec succès pendant de longues années, quelles chances il a d’être adopté de nouveau par les principaux peuples et dans quelles conditions on pourrait le rétablir.

Il n’est pas nécessaire, il n’est pas désirable que le genre humain ait une seule philosophie, une seule religion, une seule langue.  Mais il est nécessaire, désirable, indispensable que le genre humain ait une seule monnaie.  Le genre humain l’avait; les monométallistes l’en ont dépossédé.  Jusqu’à ces dernières années, l’humanité jouissait des avantages immenses attachés à l’unité de monnaie, et ces avantages, elle ne les devait pas à l’emploi d’une pièce de monnaie uniforme, elle les tenait de l’unité de matière.  La loi, en plaçant le métal jaune et le métal blanc sur la même ligne, en établissant entre eux un rapport fixe et invariable, en avait fait, en réalité, un métal unique.  Voilà ce qu’avait décrété la législateur, et en cela, il n’avait pas excédé son droit.  Il en avait simplement usé, comme en use le législateur monométalliste-or, lorsqu’il décide que l’or servira de monnaie et aura cours forcé, comme en use, en sens inverse pour l’argent, le législateur monométalliste-argent.  Il n’y a rien là d’arbitraire, si par arbitraire on veut dire mésusage du libre arbitre qui appartient au législateur dans l’exercice des prérogatives dont il est investi.  Qui dit monnaie, en effet, dit valeur fixée par la loi.  La monnaie sans valeur fixe, sans cours légal et obligatoire, n’est pas monnaie, mais simple marchandise.  Les monométallistes-or le reconnaissent, les premiers.  Autrement, pourquoi décrètent-ils que l’or ne haussera ni ne baissera ?  Si l’attribution d’une valeur fixe à la monnaie n’était plus considérée comme un droit essentiel du législateur, l’institution même de la monnaie croulerait par sa base.  Il y aurait alors des échanges de produits contre des produits, mais il n’y aurait plus d’achats, plus de ventes, plus de prix, plus de payement.  On reviendrait au procédé des sociétés primitives, au troc comme chez les sauvages.

Si le bimétallisme avec le rapport fixe de 1 à 15 ½ est légitime, il est également possible.  On l’a contesté; mais c’est nier la lumière.  Il est tellement possible qu’il a existé pendant près d’un siècle.  De 1785 à 1874, en dépit de toutes les perturbations dans le rendement des mines, de toutes les catastrophes économiques ou politiques, il est resté la loi monétaire du monde entier.  Que l’on examine les cours de l’argent à Londres, de 1833 jusqu’en 1874, on reconnaîtra que ce métal a, sauf les variations du change, toujours valu son pair à 15 ½ par rapport à l’or.

Je dépose le tableau de MM. Abell et Pixley qui donne les cours de l’argent de 1833 à fin 1880.  J’aurai occasion d’exposer plus tard comment ces cours ont pu fluctuer dans certaines limites restreintes et calculées d’avance autour du pair à 15 ½ qui est 60 13/16 pour l’once.

Un câble électrique unit l’Europe et l’Amérique.  Le câble casse.  Nous proposons de le remettre en état, et voilà qu’on vient dire : mais il n’est pas possible que les Européens et les Américains puissent correspondre au moyen d’un fil.  Telle est notre situation vis-à-vis des monométallistes.  Ils soutiennent que l’établissement d’une valeur légale bimétallique est contre nature, bien que la nature ne se soit jamais opposée pendant près d’un siècle à son fonctionnement régulier et pacifique.

Le rapport à 15 ½ s’est maintenu jusqu’au jour où l’on a rompu l’équilibre législativement par la suspension de la frappe de l’argent en France.

Le bimétallisme n’est pas seulement légitime et possible, il est encore nécessaire.  C’est le seul système qui mette l’humanité à l’abri des inquiétudes et des souffrances résultant des variations qui se produisent dans le rendement des mines.  Cette statistique des métaux dits précieux, qui joue un si grand rôle dans l’argumentation des monométallistes, n’a aucune importance aux yeux des bimétallistes.  Pourquoi ?  Parce qu’ils prennent pour base de leur système l’acte primitif duquel découle l’idée monétaire et qui consiste dans l’acceptation des faits naturels.  Ils admettent comme métal monétaire toute la quantité qui en existe et en existera, quelle qu’en soit la couleur et quelle que soit l’importance des extractions annuelles.

Chose étrange !  M. Broch nous fournit des statistiques où il donne la valeur de l’or et de l’argent produits annuellement.  Comment s’y prend-il pour faire cette évaluation ?  Il a recours au 15 ½; il dit par exemple que l’argent produit s’élève à telle ou telle somme en francs.  Mais il n’a pas le droit de procéder de la sorte.  L’argent n’étant pas monnayable en francs, il est impossible d’énoncer en francs la valeur du métal argent.  Ce métal n’est plus en Europe et aux États-Unis qu’une marchandise à valeur variable.

Ce point est très important.  Aussi M. Cernuschi s’est-il adressé à la maison Wells, Fargo et Cie, de San-Francisco, qui publie des statistiques périodiques sur la production des deux métaux aux États-Unis, et leur a demandé s’il ne serait pas mieux de renoncer à donner la valeur des métaux produits et de se contenter d’en faire connaître le poids.  Voici la réponse de MM. Wells, Fargo et Cie.

Wells, Fargo et Company,

À M. Cernuschi,

San-Francisco, 12 avril 1881.

J’ai reçu votre lettre du 14 mars.  Il me serait bien agréable de vous informer complètement, mais il nous est impossible de donner exactement le poids du métal, et il est aussi impossible d’en donner la valeur avec exactitude, car les comptes de certains endroits de production étaient basés sur la valeur commerciale du métal argent au moment de l’expédier, et les comptes d’autres endroits étaient faits d’après l’ancienne valeur légale que l’argent avait aux États-Unis.  Si je puis vous servir, disposez de moi, etc. etc.

J. Valentine
Surintendant général

Pour les bimétallistes, la loi est plus forte que toutes les irrégularités de la production.  Elle l’a bien prouvé, lors de l’ouverture des mines californiennes et australiennes.  La loi française a empêché la baisse de l’or, que les monométallistes avaient annoncée.  C’est ce que pressentait déjà pour l’avenir, c’est ce que constatait, pour le passé, le secrétaire de la Trésorerie des États-Unis, M. Ingham, dans un rapport sur la valeur relative de l’or et de l’argent, présenté le 4 mai 1830 au Sénat fédéral.  Voici comment s’exprimait M. Ingham, dans ce document aussi remarquable que peu connu :

«Après avoir tout examiné avec le plus grand soin, il me semble évident qu’on doit admettre les conclusions ci-après, qui sont aussi singulières qu’instructives.

Quel que soit le degré d’incertitude qui puisse exister sur la quantité précise des métaux précieux qu’on a introduits en Europe pendant les cinquante-trois années qui ont suivi la découverte de l’Amérique, les mémoires du temps témoignent abondamment que la plus grande partie des arrivages était en or et que cette grande prépondérance ne produisit cependant pas sur le marché aucun effet sensible par rapport à l’argent.

Il est évident que les énormes importations d’argent qui ont eu lieu ensuite par l’exploitation des mines du Potosi, lesquelles mines à elles seules ont produit, de 1546 à 1556, 150 millions de dollars d’argent, ne firent point varier la valeur relative des métaux par la hausse de l’or, car nous trouvons qu’en 1560, la reine Élisabeth et ses éminents conseillers ont jugé qu’il convenait de réduire la valeur légale de l’or, qui était de 11 1/16 par rapport à l’argent, pour la fixer à 11 seulement.

La découverte des mines alluviales du Brésil en 1695 porta au quadruple la moyenne de la production de l’or produite antérieurement; et cependant en 1717, lorsque cette inondation, comme on peut l’appeler, était au plus haut niveau, la valeur de l’or resta la même qu’en 1650, 1 à 15.

On constate que vers le milieu et la seconde moitié du siècle dernier, la production des nouvelles mines d’argent, et spécialement de celles de Biscaina, Sombrerete, Catorce et Valenciana au Mexique, a augmenté énormément, et que cependant la valeur de l’argent vis-à-vis de l’or a été en Angleterre presque uniformément plus haute qu’en 1717.

Ces circonstances extraordinaires dans l’histoire des métaux précieux nous conduisent et nous autorisent à conclure qu’il n’y a aucune utilité à vouloir se rendre compte de la valeur relative de l’or et de l’argent en faisant des comparaisons entre les quantités produites de l’un et de l’autre métal.»

Les variations de production sont d’ailleurs bien moins à craindre avec le système bimétallique qu’avec le système monométallique, puisque la production des deux métaux pris ensemble, à l’évaluation de 15 ½, s’élève annuellement à environ 33 millions de livres sterling, mais avec des fluctuations considérables d’une année à l’autre dans la part respective de l’or et de l’argent.  On doit même reconnaître que la statistique en valeurs de la production des mines est impossible dès qu’on supprime le rapport légal, le dénominateur commun entre les deux métaux.

Si cependant on était condamné au monométallisme, s’il fallait opter pour l’un des deux métaux, le choix ne saurait être douteux.  C’est l’argent qui devrait être choisi; la masse d’or existante est trop faible, l’or est trop rebelle à un fractionnement pour qu’il devienne jamais monnaie universelle.

Il est vrai que l’on adresse à l’argent de nombreux reproches.  Il est trop lourd, a dit M. Broch, trop encombrant, il inspire une répulsion générale au public; sans doute, l’argent est trop lourd, et l’or l’est également.  Aussi les bimétallistes ne veulent-ils ni saturer la circulation du métal, ni frapper une seule pièce de 5 francs en sus du chiffre actuel.  Leur seul but est de rendre à l’argent son ancienne dignité monétaire, afin qu’il puisse, de même que l’or, à l’état de lingots, rester dans les caves des banques comme garantie des billets en circulation.  C’est ainsi qu’opéraient autrefois les banques de Hambourg, d’Amsterdam, de Gênes, de Venise; c’est ainsi que procèdent encore, avec l’or, les Anglais, les Scandinaves, les Américains.

M. Broch estime que la monnaie d’or doit être la monnaie des pays civilisés, et la monnaie d’argent celle des peuples moins civilisés.  Quoi donc !  Est-ce que l’Allemagne de Goethe et de Schiller ne valait pas, comme civilisation, celle de MM. Bamberger et Soetbeer ?  Est-ce que Platon et Aristote, qui se servaient d’argent, ne vivaient pas dans un pays civilisé ?  Est-ce que l’Inde n’est pas un pays civilisé ?  Il est vrai que, d’après M. Broch, le degré de civilisation se reconnaît au plus ou moins grand développement proportionnel des voies ferrées; mais est-ce que l’Inde peut, même à ce point de vue, passer pour arriérée ?  Et quand l’Inde deviendrait civilisée dans la mesure voulue par M. Broch, et qu’elle aurait droit au monométallisme-or, que ferait-elle de ses roupies d’argent ?  Notons en passant que l’Inde avait toujours été bimétallique, et que c’est la loi anglaise qui l’a rendue monométallique-argent.

Le grand danger d’une vaste union bimétalliste serait, d’après M. Broch, celui de la liquidation, au cas où le pacte bimétallique prendrait fin.  C’est une erreur.  Le 15 ½ international n’impose pas le cours réciproque du numéraire comme cela a lieu dans une certaine mesure pour l’Union latine.  Le cas de liquidation ne peut pas se présenter.  Quant au cas de guerre dont on a aussi parlé pour faire craindre que l’un des États pourrait se soustraire aux engagements bimétalliques, la réponse est facile.  Aucun État n’a intérêt à démonétiser un métal.  Il se perdrait lui-même.  L’exemple de l’Allemagne est tout à fait probant à cet égard.  Qu’on établisse le 15 ½ et il vivra tout seul de sa propre vie.

Je crois, continue M. Cernuschi, avoir répondu à toutes les objections de M. Broch.  Il me reste à le remercier d’avoir bien voulu reconnaître que, si l’on adoptait le bimétallisme, on ne le pourrait faire utilement qu’en se ralliant à la proportion 1 à 15 ½.

L’argumentation de M. Pirmez est plus difficile à saisir, car l’honorable Délégué de la Belgique raisonne tantôt comme si l’or et l’argent n’étaient que des marchandises, tantôt comme si l’or avait des droits monétaires que ne possède pas l’argent.  Il semble cependant que si l’or et l’argent sont des marchandises, la conclusion logique devrait être non pas d’avoir de la monnaie d’or à l’exclusion de la monnaie d’argent, mais de n’en avoir aucune.

M. Pirmez parle de la préférence donnée à l’or sur l’argent, en raison des qualités du premier de ces métaux.  Comment expliquer ainsi cette préférence, quand il est avéré que la monnaie est faite non pour être gardée, mais pour circuler ?  Quand il est certain que si le public emploie la monnaie, c’est non pas pour posséder un certain poids de métal, mais bien pour avoir une unité monétaire légale dont il connaît d’avance la puissance.  Cette puissance étant égale pour les deux métaux, on accepte et on dépense indifféremment l’un ou l’autre.  Il en a toujours été ainsi dans les États de l’Union latine.

L’honorable Délégué de la Belgique conteste le drainage de métal monétaire qui peut se produire par suite du jeu de la balance du commerce; il nie presque la balance du commerce; il pense que les différences dans les échange de peuple à peuple se soldent en valeurs commerciales, en valeurs mobilières par voie de compensation et d’arbitrage, mais non par des envois directs de métal monétaire.  Sans doute les livraisons de titres, les arbitrages jouent un grand rôle dans les règlements de comptes internationaux; sans doute les maisons de banque sont comme des chambres de compensation permanentes; mais si les liquidations ne se font pas immédiatement, il n’en reste pas moins vrai qu’elles finissent par se faire.  Le peuple débiteur doit nécessairement s’acquitter envers le peuple créancier, et c’est alors qu’on expédie le métal monnaie.

M. Pirmez reproche aux bimétallistes de pratiquer l’homéopathie monétaire (similia similitas), et de conseiller comme unique remède la frappe illimitée d’argent à des peuples qui souffrent d’un excès d’argent.  La réponse est facile.  Si l’on souffre aujourd’hui d’un excès d’argent, c’est que l’argent est mis hors la loi, c’est qu’il n’a plus le caractère de monnaie internationale, c’est que l’argent est pour ainsi dire bloqué dans chacun des pays où il se trouve sans pouvoir en franchir les limites.  Tout ce que les bimétallistes proposent, c’est de le réhabiliter, de le débloquer, et de le faire, par un article de loi comme par un coup de baguette, l’égal et l’équivalent de l’or.  Il ne s’agit pas d’augmenter la quantité de l’argent, il s’agit de mobiliser l’argent qui existe.

D’après M. Pirmez, la situation de la Banque de France ne justifie nullement les alarmes des bimétallistes : si elle a dans ses caves des centaines de millions en argent, elle ne doit pas s’en inquiéter, car cet argent sert de garantie à ses billets.  Mais comment admettre qu’il n’y ait pour ce grand établissement financier aucun inconvénient à avoir une encaisse composée, pour la plus grande partie, d’un métal qui ne peut essayer de passer la frontière sans se heurter de toutes parts à une sorte de quarantaine monétaire établie par les Puissances étrangères.  Les pièces de 5 francs ne sont en réalité qu’un papier-monnaie à son métallique.  On ne comprend pas comment M. Pirmez, qui récuse l’argent, soutienne que les écus de la Banque soient une bonne garantie pour les billets qu’elle émet.

M. Pirmez a encore cherché à rassurer la Conférence sur les conséquences possibles du drainage de l’or européen par l’Amérique.  Si ce fait se produit, a-t-il dit, l’or ne tardera pas à revenir en Europe, en raison même de son abondance aux États-Unis et de nos besoins.  Les faits démentent cependant cette théorie spécieuse.  On voit actuellement les pays à cours forcé, la Russie, l’Italie, l’Autriche-Hongrie, continuer à manquer d’or.  Il ne suffit pas en effet, pour se procurer de la monnaie métallique, d’en avoir un urgent besoin; il faut avoir une balance commerciale favorable, il faut être créancier de l’étranger ou emprunter.  D’après ces principes, on ne saurait nier que l’Europe ne puisse être de plus en plus exposée à voir son or traverser l’Atlantique.

Les États-Unis en sont convaincus, et néanmoins ils proposent aujourd’hui l’adoption du bimétallisme international.  Après de nombreuses variations d’opinion, après de fréquents changements de législation, la grande République américaine est aujourd’hui franchement ralliée au système bimétallique.  Le discours inaugural de M. le Président Garfield, prononcé le 4 mars dernier, ne laisse à cet égard aucun doute : «L’expérience des nations commerçantes de tous les siècles prouve, a-t-il dit, qu’aucun système monétaire ne peut être solide s’il n’est fondé sur l’or et sur l’argent.  De grands troubles se sont produits en dernier lieu par suite des variations dans la valeur relative des deux métaux; mais je crois fermement que les principales nations commerçantes peuvent conclure entre elles des arrangements qui garantissent l’emploi général des deux métaux.  Le Congrès devra prendre des mesures pour que la frappe obligatoire de l’argent, qui est maintenant prescrite par la loi, ne trouble pas notre état monétaire, en chassant de la circulation l’un ou l’autre métal.  Il faudrait, s’il est possible, conclure un arrangement tel que le pouvoir d’achat de tout dollar métallique soit exactement égal à la force libératoire qu’il aura sur tous les marchés du monde.» [1]

Que signifie ce discours ?  Il dit implicitement que le Bland Bill est mauvais, que la frappe limitée de l’argent, si longtemps pratiquée par la France avec tant de dommages pour elle, est un système dangereux.  Il écarte tous les expédients proposés sous les administrations précédentes, tels, par exemple, que l’augmentation du poids du dollar à frappe limitée; il reconnaît hautement que le vrai et seul moyen de rendre à l’argent européen sa valeur en Amérique et à l’argent américain sa valeur en Europe est la reprise réciproque et simultanée du monnayage de l’argent des deux côtés de l’Océan.  C’est sous l’inspiration de cette idée que les Gouvernements français et américain ont convoqué cette Conférence; en la réunissant, ils n’ont obéi à aucune des arrière-pensées que leur a supposées M. Pirmez.  Pour les États-Unis, il ne s’agit pas d’écouler en Europe le produit de leurs mines d’argent; pour la France, de se débarrasser au détriment des États-Unis de la masse d’argent qui se trouve dans les caves de la Banque.  Le but est, des deux parts, plus simple et parfaitement avouable : la France veut réhabiliter l’argent, afin de pouvoir solder indifféremment avec le métal jaune comme avec le métal blanc l’excédent de ses importations des États-Unis; l’Amérique désire faciliter à l’argent européen sa rentrée dans la circulation universelle, parce qu’elle est créancière de l’Europe et qu’il est de bonne politique pour tout créancier d’aider son débiteur à accroître sa solvabilité.

En supposant que le principe du bimétallisme, déjà adopté par les Gouvernements de la France et des États-Unis, réunisse encore l’adhésion de l’Europe ou, au moins, celle de la majeure partie de l’Europe, comment ce système fonctionnerait-il dans la pratique ?  Il fonctionnerait comme il a fonctionné en France avant la suspension de la frappe illimitée de l’argent.  Dès 1878, poursuit M. Cernuschi, je décrivais, en ces termes, ce jeu du bimétallisme français : «Jusqu’à 1874, une voix claire et sonore n’avait cessé de retentir sur les bords de la Seine; elle disait : Je suis la France, riche d’or et riche d’argent, je puis faire que dans le monde entier, les deux métaux ne fassent qu’une monnaie.  Peuples et nations, apportez à Paris tout l’or et tout l’argent que vous voudrez.  Je prends tout.  Pour un quintal d’or, ou pour 15 quintaux ½ d’argent, je vous donnerai toujours la même quantité de francs.  Que la production d’un métal ou de l’autre soit plus ou moins abondante, plus ou moins coûteuse, j’y serai indifférente, je ne changerai jamais mon taux de 15 ½.  Peuples et nations, voulez-vous de l’or ?  Apportez de l’argent.  Voulez-vous de l’argent ?  Rapportez de l’or.  Bimétallistes, les Français n’ont aucune préférence pour l’un ou l’autre métal, ils vous feront toujours l’échange, si vous savez le demander, d’un métal pour l’autre sur le pied de 15 ½, et dans les deux hémisphères, la valeur relative des deux métaux sera toujours et partout la même : 1 à 15 ½.»

Telle a été, en effet, pendant de longues années, la situation de la France.  Il n’en était pas de plus forte, ni de plus sûre.  Avec sa loi immuable à 15 ½, elle était, pour les producteurs d’or et d’argent, le grand agent de fabrication monétaire, une sorte d’hôtel international des monnaies où les deux métaux venaient chercher la frappe dans un rapport constant et à des conditions invariables.  Vis-à-vis des peuples étrangers, elle jouait le rôle d’un changeur international amplement pourvu de métal jaune comme de métal blanc et prêt à fournir l’un ou l’autre aux clients, c’est-à-dire aux pays monométallistes, à ceux qui, n’ayant qu’un seul des deux métaux en circulation, pouvaient, à un moment donné, avoir besoin de se procurer l’autre au dehors.  Tantôt elle livrait de l’argent à l’Angleterre, pour ses envois dans l’Inde; tantôt elle livrait à Hambourg de l’or contre de l’argent pour que l’Allemagne monométallique-argent pût payer l’Angleterre monométallique-or; mais, toujours elle le livrait à ceux qui savaient le demander, c’est-à-dire qui payaient une prime au delà du pair à 15 ½.  Elle gagnait ainsi des deux côtés.

M. Pirmez a exprimé le regret qu’en 1865 l’Union latine n’ait pas, suivant les conseils de la Belgique, renoncé à cette situation enviable pour devenir monométalliste.  C’est là regretter une chimère qui n’eût pas pu se réaliser; mais la mesure eût-elle été possible, son adoption eût compromis et non servi les intérêts de l’Union latine.  En cherchant, en effet, à se débarrasser d’un métal pour en inonder ses voisins, un État se nuit à lui-même autant qu’à eux; en leur rendant les payements plus difficiles, il prépare son propre appauvrissement, il viole la loi économique qui veut que le métal monétaire soit citoyen du monde.

L’exemple tout récent de l’Allemagne prouve, d’ailleurs, à quel point il est difficile de se défaire de son métal monétaire.  Si l’Allemagne a pu écouler, bien qu’à grand’peine et à perte, une partie seulement de l’argent qu’elle possédait, c’est qu’elle avait à côté d’elle, au moins pendant les premières années de l’opération, le débouché de l’Union latine, et que les États-Unis étaient en train de substituer des pièces d’argent à leur monnaie divisionnaire en papier.  La démonétisation de l’argent en Allemagne a coïncidé avec une frappe de 500 millions de francs de ce métal par l’Union latine et de 70 millions de dollars en monnaie divisionnaire aux États-Unis.  L’emploi de l’argent allemand procurant un bénéfice, tout le monde a voulu en profiter.  Il n’est pas jusqu’à la Suisse qui, malgré sa répugnance pour le métal blanc, n’ait frappé, pendant la première année de la démonétisation allemande, pour 10 millions de francs en argent et réalisé ainsi un gain de quelques centaines de mille francs.

M. Lardy, Délégué de la Confédération suisse, fait observer que ce boni n’a pas figuré aux recettes courantes du budget fédéral, mais qu’il a été purement et simplement versé au fonds de réserve de la Monnaie.  La Suisse n’a d’ailleurs frappé que 8 millions en écus de 5 francs en 1874 sur un contingent total de plus de 30 millions.

M. Cernuschi, reprenant son discours, constate qu’il eût été impossible à l’Allemagne de pousser aussi loin qu’elle l’a fait l’opération de la démonétisation, si l’Union latine n’y avait pas prêté la main.  Cela est si vrai que, l’Union latine ayant suspendu la frappe de l’argent en 1878, l’Allemagne a dû cesser les ventes d’argent dès 1879.  Comment donc l’Union latine, si elle essayait, à son tour, la démonétisation de son argent, parviendrait-elle à la mener à bonne fin ?  Comment l’aurait-elle pu, même en 1865, si elle s’était, conformément aux conseils de la Belgique, prononcé pour monométallisme-or ?

L’Angleterre s’est émue de la baisse de l’argent et, dans une vaste enquête dirigée par M. Goschen, elle en a recherché les causes.  D’après les conclusions de cette enquête, la baisse de l’argent n’aurait pas eu moins de quatre causes :

–  la cause allemande, c’est-à-dire la démonétisation de l’argent en Allemagne

–  la cause française, c’est-à-dire la limitation de la frappe dans l’Union latine

–  la cause américaine, c’est-à-dire l’accroissement de production des mines d’argent des États-Unis

–  enfin, la cause indienne, c’est-à-dire la réduction des demandes de numéraire de la part de l’Inde anglaise.

La déclaration du Gouvernement allemand est très explicite à cet égard.  Elle reconnaît que si la première de ces causes ne s’était pas produite, l’argent n’aurait pas baissé.  Ainsi – il importe de le constater – un seul grand pays en Europe a tenté de devenir monométallique-or, et le résultat de la tentative a été une perte sérieuse pour ce pays, un grave malaise pour tous les autres.  Voilà les suites d’un succès partiel du monométallisme-or : quelles seraient les conséquences de son triomphe général, à supposer qu’il fût possible ?

On commence à le voir en France comme à l’étranger.  En dépit de l’hostilité presque unanime des économistes qui font partie de la section de l’économie politique à l’Institut, le bimétallisme voit augmenter en France, de jour en jour, le nombre de ses adhérents; il suffit de citer, parmi les plus considérables, M. le Président du Sénat et l’illustre savant qui est dans cette Conférence l’un des délégués du Gouvernement français.

Au delà des frontières de la France, le bimétallisme gagne aussi du terrain.  Même dans les États scandinaves, le directeur de la Banque de Suède élabore un projet d’arrangement à peu près bimétalliste et prépare un modèle de pièce internationale composée des deux métaux.  C’est un système inacceptable, mais il accuse des tendances bimétallistes.  L’Autriche a fait à la Conférence une déclaration empreinte de sympathie pour le bimétallisme, et la Hongrie, d’après un écrit de son Délégué, M. de Hegedüs, est en voie de se rallier à cette doctrine.  L’Allemagne constate elle-même qu’elle a intérêt à la réhabilitation du métal blanc et que le bimétallisme est nécessaire dans le monde.  L’Italie, dont les souffrances économiques sont évidentes et qui veut faire honneur à ses engagements financiers, réclame avec impatience la consolidation et l’extension du système bimétallique.  Aux Indes, le malaise est profond, le désir d’arriver au bimétallisme n’est pas moins vif.  Sur les 17 millions et demi de livres sterling que le Gouvernement indien doit verser annuellement à l’Angleterre, il a perdu, l’année dernière, par suite de la baisse du change, plus de 3 millions de livres sterling, ou, pour parler plus exactement, plus de 30 millions roupies.  Le commerce indien souffre en proportion.  Aussi ne doit-on pas s’étonner des cris de détresse qui arrivent de l’Inde, des inquiétudes qui s’emparent du Gouvernement de ce vaste empire et qui ont trouvé leur expression la plus vive dans un remarquable mémoire du directeur des finances indiennes, M. Chapman, où le bimétallisme est présenté comme le seul remède possible (Annexe C).

Les plaintes de l’Inde ont de l’écho en Angleterre.  Les chambres de commerce, les négociants de Manchester, de Liverpool, de Birmingham, de Glasgow, de Londres, les grandes banques orientales, tous ces clients attitrés de l’Inde deviennent aussi des partisans du bimétallisme.  Leurs doléances ne sont cependant pas écoutées du Gouvernement britannique, qui ne paraît pas suffisamment renseigné sur la situation actuelle.  On accuse l’Angleterre, poursuit M. Cernuschi, de se montrer égoïste dans cette question; je la crois plutôt aveugle, insuffisamment éclairée sur ses intérêts véritables.  Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que si MM. les Délégués anglais et indiens consentaient à répondre à diverses demandes d’informations que nous aurions à leur poser, s’ils voulaient bien ensuite tenir leur Gouvernement exactement informé de ce qui se passe ici, nous pourrions espérer triompher des préventions qui prévalent encore dans les régions gouvernementales à Londres.

En résumé, le monde commercial, industriel et financier est, par suite de la situation monétaire, dans un état de malaise indéniable.  Ce malaise se transformerait en souffrance aiguë, si le monométallisme persistait.  Le monométallisme le sent si bien qu’il borne aujourd’hui ses prétentions au maintien du statu quo.  Il n’en a pas le droit.  Si sa doctrine est une vérité, il doit en poursuivre l’application; mais, s’il s’arrête, s’il est le premier à demander que le métal argent déjà monnayé conserve son cours légal et sa faculté libératoire, il n’est plus qu’un bimétallisme déguisé et boiteux.

C’est au bimétallisme réel et sincère qu’il faut arriver.  Il est possible à quatre, à trois, et même à deux.  Oui, l’Union bimétallique serait souveraine dans le monde alors même qu’elle ne comprendrait que les États-Unis et la France.  Les thalers qui ne peuvent être ni fondus ni exportés ont cours forcé à raison de 3 marcs la pièce.  Qu’on les suppose retirés et remplacés par des marcs en papier.  L’Union à deux achète pour un prix à débattre tous ces thalers.  Elle en prendra livraison et les payera en or en quatre ans, ou plus tôt à son gré.  Qu’arrivera-t-il ?  Les États-Unis, ayant ouvert leurs Hôtels de monnaie à la frappe libre de l’argent, et, créanciers qu’ils sont de l’Europe, ne peuvent pas lui envoyer une seule once de ce métal.  Il n’arriverait donc en Angleterre en fait d’argent que des piastres mexicaines.  On continuera, comme jusqu’à ce jour, à expédier ces piastres à Singapore, à Canton, à Shang-Haï, à Yokohama pour solder ce qu’on y doit.  Et comment s’y prendra-t-elle, l’Angleterre, pour payer l’Inde dont la balance de commerce est presque toujours favorable ?  Pas une barre d’argent débarquant à Londres; elle serait forcée de nous demander les thalers allemands, puis les pièces de 5 francs et les dollars d’argent, et de nous payer une prime, c’est-à-dire de nous livrer plus de 1 kilogramme d’or pour recevoir 15 kilogrammes ½ d’argent.

L’Allemagne elle-même serait alors embarrassée si elle avait des payements à faire en Asie.  Elle nous a dit que ses relations commerciales avec l’Angleterre lui font une loi de n’avoir que de la monnaie d’or.  Mais n’a-t-on pas d’or quand on est bimétallique ?  Est-ce que la France bimétallique n’a pas toujours eu des relations commerciales avec l’Angleterre ?  On le voit, l’Allemagne a tout intérêt à faire partie d’une union bimétallique avec la France et les États-Unis.  Ce serait, dans ce cas, l’Angleterre seule, l’Angleterre, qui souffrirait dans son isolement.  On ne pourrait que l’engager à y persister, si l’on s’inspirait d’une pensée égoïste, si les nations qui ont pris l’initiative de cette réunion avaient pour but de réaliser un gain aux dépens des autres peuples; mais il n’en est pas ainsi.  L’idée qui a présidé à la convocation de cette Conférence est le désir ardent de faire profiter le monde entier de la science et de la vérité.  C’est par ce motif que la France et les États-Unis réclament avec insistance la participation de la Grande-Bretagne à la constitution d’une vaste Union bimétallique.

M. Seismit-Doda, Premier Délégué de l’Italie, fait remarquer que les réponses de MM. les Délégués britanniques et indiens aux demandes de renseignements que M. Cernuschi a annoncé l’intention de leur adresser pourraient exercer une grande influence sur la marche ultérieure de la discussion.  Il semblerait donc utile que ces questions fussent posées par M. Cernuschi, le plus tôt possible, par exemple à l’ouverture de la prochaine séance.

Lord Reay, Délégué des Indes britanniques, exprime le désir que les questions que M. Cernuschi se propose d’adresser à MM. les Délégués anglais et indiens soient formulées par écrit.

M. Cernuschi répond qu’il tiendra compte des vœux exprimés par M. Seismit-Doda et par lord Reay.

M. le comte de Küfstein, Premier Délégué de l’Autriche-Hongrie, prononce le discours suivant :

«Après les éminents discours que nous venons d’entendre dans le cours de nos séances, il ne peut pas entrer dans mes intentions de prendre part d’une manière générale à la discussion si élevée qui ne peut être conduite que par des maîtres en cette matière.  Je demande seulement la permission de revenir, en deux mots, sur ce qui a été dit au sujet des pays à papier-monnaie en général et sur l’Autriche-Hongrie en particulier.  Mon éloquent voisin a dit que ces pays ont le plus grand intérêt à se faire représenter au sein de cette honorable assemblée.  Je suis bien éloigné de le nier.  Nous y avons tous le plus haut intérêt, et j’irai même un peu plus loin, je dirai que les pays à circulation métallique or seul, ou or et argent, ont aux travaux de notre réunion et aux résultats auxquels nous pourrions aboutir un intérêt bien plus direct, plus immédiat que nous.  Car ils sont à même d’accepter immédiatement ces résultats s’ils les considèrent comme utiles à leurs intérêts, tandis que nous sommes arrêtés par la question financière qui domine – mais dans ce sens seulement – la question monétaire.  Nous sommes donc, si j’ose m’exprimer ainsi, à un degré plus éloigné des résultats pratiques de ces discussions, que les pays qui ont le bonheur de n’être pas retenus par la question financière et qui ont non seulement la liberté théorique, mais aussi la possibilité pratique de choisir, selon que leur intérêt le leur commande, l’étalon d’or ou le bimétallisme.  Il est assurément très légitime que tous les pays consultent leur propre intérêt dans cette question si importante pour le bien-être de leurs nationaux qui doit être la première ligne de conduite de MM. les Délégués.  Les discours que nous avons entendus, les réserves qui ont été formulées, témoignent de la conscience avec laquelle les membres de cette assemblée accomplissent leur mandat, et mon éminent voisin, dans son beau discours, a lui-même insisté sur ce point en refusant au législateur le droit de faire des lois arbitraires et réclamant qu’elles fussent basées sur la force des choses, ce qui est la nécessité des intérêts.  Aucun de nous, assurément, n’oserait rentrer pour présenter à l’acceptation de son pays une proposition allant diamétralement à l’encontre de ses intérêts.

Mais, Messieurs, quel est l’intérêt véritable d’un pays ?  Peut-il rester circonscrit absolument dans les limites plus ou moins étendues de ses frontières ?  Ou bien ne réside-t-il pas en grande partie aussi dans ses relations avec l’étranger ?  Nous sommes tous convaincus et notre présence – si elle ne prouve pas autre chose – prouve au moins ceci, que tout le monde a reconnu cette vérité générale, qu’aucun pays ne peut rester isolé à la longue, pas plus en matière économique qu’en politique, ni surtout dans la question qui nous occupe.

Plus les moyens de communication et d’échange augmenteront, plus les secousses et même les changements réguliers survenus dans un pays auront leur contre-coup dans les autres pays.  C’est donc, comme l’a si bien relevé M. Seismit-Doda, surtout un intérêt général humanitaire qui nous a réunis, et, dans ce but, l’examen de la question de savoir comment les intérêts de chaque pays pourront être conciliés avec ce grand Intérêt humanitaire.

Bien que nous n’ayons pas encore de résultat pratique à enregistrer, il me semble que nous avons déjà fait un pas dans cette voie, car nous connaissons aujourd’hui les dispositions de chaque Gouvernement et nous avons constaté la possibilité de certaines concessions.

Nous désirons vivement qu’elles puissent servir à en appeler d’autres et à amener une entente.

Malheureusement il nous est encore impossible d’y prendre une part active et même nous ne pouvons en rien engager l’avenir.

M. Cernuschi a rappelé que des tendances monométallistes se sont fait jour en Hongrie.  Je puis ajouter qu’elles existent aussi en Autriche, où plusieurs de nos plus grands journaux prêchent avec ardeur la cause du monométallisme.  Or, M. Cernuschi, parlant de ma dernière déclaration, a dit qu’il n’avait rien à y ajouter.  Je n’ai, moi aussi, rien à y ajouter ni rien à en retrancher.

Si nous désirons vivement voir aboutir les généreuses intentions qui nous réunissent ici, ce n’est certes donc pas dans un intérêt limité, mais dans celui de tout le monde.  Je suis très sincèrement convaincu que l’entrée des pays à papier-monnaie dans la grande famille des pays à circulation métallique assurée est un intérêt général pour tout le monde.  Aussi, j’accompagne la transformation qui doit s’opérer en Italie de tous mes vœux, non seulement à cause de la sympathie avec laquelle je souhaite à nos voisins et amis un résultat qui puisse leur être utile et agréable, mais encore parce que je crois qu’ils servent à un intérêt général, et je ne doute pas que les efforts analogues qui seront faits un jour par l’Autriche-Hongrie et la Russie ne soient également accompagnés de la sympathie des autres nations et servent leurs intérêts.

M. de Thoerner l’a très bien reconnu.  Il nous a démontré avec une remarquable précision le chiffre des sommes en métal précieux qui seront absorbées par ces grands débouchés.

Mais, Messieurs, pour que le métal blanc puisse y être reçu, il ne faut pas commencer par le faire déprécier de plus en plus.

On a rappelé plusieurs fois ici la distinction qu’on a voulu établir entre les peuples civilisés et les peuples moins civilisés, les peuples à un second degré de civilisation, qui pourraient se contenter d’argent.  Eh bien, ces 155 millions d’hommes qui ont aussi la prétention d’appartenir à des peuples civilisés refuseraient un métal dont le reste du monde ne voudrait pas et ne se contenteraient pas d’une circulation avilie.  On risquerait donc fort de mettre ces pays dans l’impossibilité d’accomplir leur réforme, réforme à laquelle ils tendent, et qui ne serait plus un bienfait quand elle ne servirait qu’à ouvrir les portes à un métal repoussé par les autres nations.

On ne sait pas quand cette réforme pourra s’accomplir, et il me semble que la question qui nous occupe est trop urgente pour qu’elle puisse être ajournée jusqu’à cette époque malheureusement incertaine.

Quand un jour ce grand débouché de 155 millions d’âmes s’ouvrira, cela exercera certainement une grande influence sur la circulation métallique.  Mais jusque-là, quel rôle assignera-t-on aux milliards qui ne seront nécessaires que dans un avenir indéterminable ?  Il faut donc écarter la question d’avenir et nous maintenir plutôt dans la question pratique du moment, qui est de savoir comment, dès aujourd’hui, on pourrait réhabiliter l’argent.

Dans ce sens, M. le Délégué de Russie a fait des propositions qui me semblent assez pratiques quant au retrait des pièces de 5 et de 10 francs en or.  J’espère que, réunies aux autres propositions qui nous ont été faites, elles pourront amener un résultat pratique, sinon pour nous-mêmes, du moins pour les autres États.  Car si même vos efforts généreux aboutissaient à un résultat qui ne pourrait avoir aucune suite pour l’Autriche-Hongrie, nous serions très heureux de le voir acquis aux autres pays et, soyez-en persuadés, Messieurs, nous nous estimerions fiers d’avoir pu assister à la naissance de cette œuvre.»

M. de Thoerner, Délégué de la Russie, fait remarquer que les suggestions qu’il a soumises à la Conférence dans la dernière séance et auxquelles M. le Premier Délégué de l’Autriche-Hongrie vient de se référer, ne sont pas, à proprement parler, des propositions formelles.  Il n’appartiendrait pas au Gouvernement russe, encore réduit à l’usage du papier-monnaie, de prendre une telle initiative.  M. le Délégué de la Russie n’a, en conséquence, entendu donner que de simples indications, en son nom personnel.

M. le comte de Küfstein répond que c’est bien ainsi qu’il l’a entendu.

M. le chevalier de Niebauer, Délégué de l’Autriche, désire présenter quelques observations au sujet d’un fait rappelé par M. le Premier Délégué de l’Autriche-Hongrie.  Il est certain qu’il y a deux ans et demi, la dépréciation de l’argent à Londres, combiné avec la baisse du cours du change de Vienne sur Londres, avait fait affluer dans les hôtels de monnaie de l’Autriche une telle masse de métal que le Gouvernement austro-hongrois aurait pu, s’il l’avait voulu, reprendre les payements en espèces avec l’argent seul.  On le lui a conseillé; mais il a refusé, il a préféré fermer ses hôtels de monnaie à la libre frappe de l’argent.  On ne saurait, en effet, comme l’a dit en Italie M. Magliani, rétablir la circulation monétaire sur la seule base de l’argent.  L’or est indispensable; mais, d’un autre côté, il ne paraît pas qu’il soit, comme le prétendent les monométallistes, fourni par la nature en quantité suffisante pour satisfaire tous les besoins.  Un savant géologue allemand, M. Suess, affirme, en effet, que les principaux dépôts d’or se trouvent non dans les mines, mais dans les alluvions, et que les alluvions disparaissent très rapidement.  Cette appréciation semblerait confirmée par les vives appréhensions qu’inspire au monde financier l’annonce de l’émission de l’emprunt italien de 600 millions, qui devrait être souscrit, pour les deux tiers, en or.  Si la perspective de l’envoi en Italie d’une quantité de numéraire relativement aussi peu considérable éveille aujourd’hui tant de craintes, que serait-ce le jour où non seulement l’Italie, mais encore l’Autriche-Hongrie et la Russie, reprendraient les payements en espèces ?  M. le Délégué de l’Autriche en appelle donc au jugement même de la Conférence.  Dans sa haute compétence, elle ne saurait manquer de reconnaître que nulle puissance ne peut ni agir isolément, ni se passer d’un étalon ayant une valeur internationale.

M. Moret y Prendergast, Délégué de l’Espagne, pense qu’au point où en est arrivé le débat, la proposition d’ajournement dont il avait pris l’initiative dans la deuxième séance de la Conférence peut utilement être reproduite.  Il demande donc que la Conférence décide qu’elle s’ajournera, après avoir entendu les orateurs encore inscrits pour prendre part à la discussion générale.

M. Evarts, Premier Délégué des États-Unis d’Amérique, annonce que MM. les Délégués américains auront encore à présenter quelques considérations dans la discussion générale.

M. le Président rappelle que, dans sa deuxième séance, la Conférence a décidé qu’elle procéderait non seulement à la discussion générale, mais encore à la discussion des articles du questionnaire, et que ce serait seulement après la clôture de ce débat qu’il y aurait lieu de statuer sur la proposition d’ajournement formulée par M. le Délégué de l’Espagne.

À la suite d’observations présentées par MM. Cernuschi et Denormandie, la Conférence surseoit à toute décision sur la proposition d’ajournement et renvoie purement et simplement au samedi 14 mai, à une heure et demie, la suite de la discussion générale du questionnaire.

La séance est levée à cinq heures et demie.

 

_______________________

[1]   By the experience of commercial nations in all ages, it has been found that gold and silver afford the only safe foundation for a monetary system.  Confusion has recently been created by variations in the relative value of the two metals, but I condently believe that arrangements can be made between the leading commercial nations which will secure the general use of both metals.  Congress should provide that the compulsory coinage of silver now required by law may not disturb our monetary system by driving either metal out of circulation.  If possible, such an adjustment should be made that the purchasing power of every coined dollar will be exactly equal to its debt-paying power in all the markets of the world.

 

      Retour

CINQUIÈME  SÉANCE : ANNEXES

 


Annexe A : Memorandum on an international bimetallic measure of value

 

1.  The Honble the Financial Member has invited me to place on record the views which have, after long study, been forced upon me by an ever present sense of the.  danger, to which, not only the finances, but all the domestic interests of British India are exposed, so long as the chief national standards of value are in their present isolated and unprotected condition.

2.  The importance of this matter is, indeed, such that it can seldom be absent from the minds of any one engaged in the financial administration of British India.  The question does not, just now, assume, so urgent an aspect as it has sometimes done, and as it may do again any day; but, in some respects, this makes the occasion only the more suitable for its discussion.

3.  In dealing with this subject, it is necessary to bear clearly in mind the distinction between the use of any substance as a standard measure of value and its use as money, that is to say, as an instrument for the transfer of value measured by such a standard.  Money may be represented by various instruments possessed of no intrinsic value; and value is, for the most part, actually transferred by means of such representative instruments, as bank or currency notes, bills and cheques, or, even, without, the intervention of such instruments at all, by entries in bankers’ books and at clearing houses.  All such devices are independent of the standard measure of value itself, which is, by the hypothesis, fixed, and can only be altered, by legislation.

4.  It is, also, important to distinguish clearly between money proper – which must be made of the substance of the standard itself – and the various devices employed for representing money.  Money proper of the substance of the standard, alone, possesses an original, inherent, and intrinsic legal-tender force, vis liberatrix, or, as the French call it, force libératoire.  The various representative expedients have only a derivative vis liberatrix possessed in virtue, not of any inherent quality of their own, but solely of their convertibility into money proper.  Hence, money proper is alone capable of permanently storing value, and of transporting it from one place to another.  Bills of exchange cannot do this, they only set off value existing in one place against value existing in another place.

5.  A sufficiently general and permanent adoption of any substance as a standard measure of value, by ensuring its employment as money, and, so, for hoarding, greatly enhances its value; but any confusion between the objects and attributes of a standard measure of value and the objects and attributes of money, whether real or representative, must involve the erroneous treatment of any problem regarding such matters.  The object of a standard measure of value is to regulate all contracts subject to the standard, expressed in money; money and the various devices representing money are only the instruments by which value is hoarded, transported or exchanged, according to the standard.

6.  Every civilized nation, at present, uses for its standard measure of value, either silver, or gold, or some combination of these two metals; and, as the value of these metals themselves depends, immediately, almost wholly upon their employment as standard measures of value, and, therefore, as money, the substitution of one for the other by any important community inevitably enhances the value of the adopted metal, at the expense of that of the rejected metal, and thus, by a double effect, disturbs the relations between the two metals.  Moreover, apprehensions that, such a substitution by one community may lead to similar substitutions by other communities, are likely to intensify its opposite effects upon both metals.

7.  There is not, now, it is believed, any doubt (1) that the long-standing equilibrium between gold and silver continued till 1873, generally, because, whilst it prevailed, no considerable change took place, throughout the world, in the several national standards of value, and, specially, because the French Monetary Law of 1803 provided for the constant optional interchange of the two metals at a fixed ratio; or (2) that the disturbance of that equilibrium since 1873 is the consequence of the substitution of gold for silver as the standard measure of value in Germany, followed by the closure of the Mints of the Latin Convention to the less valuable metal, and the withdrawal of the optional interchange of the two metals heretofore allowed within the jurisdiction of that Convention.

8.  Appended to the Resolution of the Government of India in the Financial Department, N°  3044, dated 2nd September 1876, are statistics of the course of wholesale prices of certain typical commodities measured in gold and silver, before and after the disturbance of the equilibrium of gold and silver in 1873.  In the 19th paragraph of that Resolution, the Government of India stated that those prices indicated that gold had, till then, risen in value since the equilibrium of the precious metals had been disturbed; and that there was, at that time, no evidence that silver had fallen in value either in India, or, even, in London.

9.  In an Appendix to the present Note, the prices and values of the commodities then quoted for April 1876 are compared with their corresponding prices and values in December 1879, being the latest figures at hand for both India and Great Britain.  There has been a reaction in some of the prices quoted in India, which appears to be chiefly due to the recent unfavourable seasons; but in only nine [1] of the eighteen examples quoted, are the values of commodities measured in silver, even now, higher than they were in March 1873.  It is unnecessary to examine these phenomena further in detail, because little could be added to Mr. Robert Giffen’s able analysis of wider facts of the same character, in his paper read before the Statistical Society on the 21st January 1879, and printed at page 36 of the Society’s Journal for that year.  Since that date, however, there has been a decided rise in prices; in other words, a decided fall in the value of both metals.

10.  There appears to be no room, now, to doubt the correctness of the conclusion which the Government of India announced more than three years ago, or that it is still true, that the value of gold has rather risen than fallen since 1873, and that, contrary to general expectation and popular belief, the value of silver has also risen, and has not, even yet, fallen; in short, that of the five possible causes, to one or other of which the Government of India said, in the 6th paragraph of the Resolution of September 1876, that the disturbance of the equilibrium of the precious metals must be due, the first is, as yet, still the actual cause, namely, while the value of both metals has risen, the value of gold has risen more than that of silver.

11.  This conclusion is one of fact only.  It would, indeed, be folly to base any action upon such facts without first forming a judgment upon the influences which have produced them, in order to an opinion, especially, whether these influences are permanent or only temporary.  But it is essential to a profitable and practical discussion of the present problem, not to confound the comparatively simple question whether the value of the precious metals has or has not risen or fallen, with the complex question what influences may have produced either result.  Regarding these influences, there are likely to be almost as many opinions as there are men; and an answer to the question whether they will operate permanently or only temporarily, may be difficult, and can never be more than a mere opinion.  But an answer to the question whether, as a matter of fact, prices have, on the whole, risen or fallen – in other words, whether the value of gold and silver has increased or decreased – is comparatively easy; and it is only with the facts, and their consequences, that we are, in the first instance, concerned.

12.  It is strange that such phenomena should be frequently discussed, even by experts, as if an increase in the value of any commodity relatively to the rest of commodities as a whole, could be attributed to a fall in the value of the body of commodities to the exclusion of the conception of a rise in the value of the excepted commodity.  It is surely as inconceivable that the value of one commodity should decrease relatively to that of another without a correlative increase in the value of the commodity compared, as that one scale of the balances should fall without the other rising.

13.  Whatever, then, be the influences which have produced the present phenomena, and whether these phenomena may be expected to endure or not, it seems impossible, in the meanwhile, to dispute that the general range of both gold and silver prices are, still, lower, in other words, that the values of both those metals are, still, higher than they were in 1873.

At the same time, as it is impossible to foresee the extent to which pressure may be further transferred from silver to gold, no one can feel at all confident that silver will keep the value it has hitherto maintained, or, even, that fresh events, such, for example, as the final demonetisation of silver by France, may not, as pointed out by the Government of India in paragraphs 36 to 38 of its despatch n° 868, dated 13th October 1876, make the retention by any civilized State, of silver as its standard measure of value difficult, if not impossible.

14.  It seems clear, then, that the loss to British India consequent upon the phenomena under discussion is to be attributed, as yet, specifically, to the rise in the value of gold, and the concomitant enhancement of the obligations of British India fixed by the gold standard.  The amount entered under the adjusting head loss by exchange, in accordance with the present system of the Indian finance and revenue accounts, is not the measure of that enhancement which cannot be ascertained by a comparison with the conventional par of Rp. 1 = 2 sh., and must be reckoned only upon the fixed portions of the disbursements from the Home Treasury.  Thus calculated, this enhancement does not, probably, as yet, exceed [2] 2 ½ crores of rupees a year, which sum may be taken as a full estimate of the loss to British India from the disturbance of the equilibrium of the precious metals which existed in 1873.

15.  But it must be remembered, on the one hand, that this estimate is confined to the consequences of the increase of the value of gold in excess of the increase in the value of silver, and does not include the loss due to the rise which is common to both metals; and, on the other hand, that, although owing to the metals being linked together through the trench monetary law, there was no disturbance of their relative values, and, so, the fad received comparatively little practical recognition, yet, there is no doubt that, in consequence of the gold discoveries in California (1848) and Australia (1851), the values of the precious metals were, in 1873, still, abnormally depressed.  Their present values will probably prove to be more permanent than their values in 1873.

16.  The chief item of loss to British India is due to the fact that, during the period (1850–73) when the value of the precious metals was so abnormally depressed owing to the gold discoveries, that the general standard measures of value were perhaps 2.5 % below their usual range, India borrowed, for the suppression of the Mutiny and the construction of railways, 164 ½ millions sterling, on which India must continue to pay interest, at the covenanted rates, by standards which have nearly, if not quite, recovered what will probably be found to be their normal values.  The burden has, however, been mitigated by the subsequent reduction of the rate of interest on most of these loans, excepting some of the guaranteed railway loans; and it cannot be confidently assumed either that India would have been able originally to borrow on the same terms, if the range of the standard measures of value had not been depressed, or, on the other hand, that the subsequent reduction of the rates of interest upon those loans would have been possible, if there had been no intermediate recovery of the values of the precious metals.

17.  The grounds upon which it is considered that British India would be benefited by the adoption of an international bimetallic standard measure of value may now be discussed.

Two practical advantages are anticipated from the adoption of such a standard by all nations or even by the leading commercial nations :

First : Fluctuations of exchange between the moneys of different countries would be confined within narrow limits.

Secondly and principally : The standard measure of value would gain immensely in that stability, which is, above all things, to be desired in a standard.

18.  Speaking, first, of fluctuations of international exchange, it is unnecessary to dilate upon the inconvenience which they cause to trade.  Possibly, indeed, this inconvenience may sometimes be over-estimated; for the direct effect of a fluctuation is confined to engagements already contracted and in course of fulfilment; it can only affect subsequent transactions by inducing apprehensions that renewed fluctuations may vitiate the calculations upon which they are undertaken.  Not only, however, are such apprehensions, often, sufficient to paralyse trade, and not only must repeated fluctuations cause serious and unmerited losses to honest traders, but, which is perhaps worse, uncertainty as to the international exchanges introduces an avoidable element of speculation injurious to sober, prudent and honourable, and, therefore, permanently profitable commerce.

19.  Fluctuations of exchange between two countries must be mainly due to variations in the standard measures of value of one or both countries.  If two countries use one standard measure of values – whether they use the same unit or not is a matter of little importance – the fluctuations of the exchange between them cannot exceed the narrow limits of the cost of transporting the material of the standard from one country to another.  Such stability of exchange is a considerable advantage; but it is important not to exaggerate its scope, or to forget that fluctuations of international exchange might be, thus, almost wholly eliminated, not only without any improvement of the stability of the common standard measure of value, which is its only indispensable attribute, but even with a simultaneous deterioration of that characteristic.

20.  The international bimetallic standard measure of value, actually, to a great extent, prevailed throughout the whole world as long as the French Monetary Law of 1803 was in operation.  This truth may not, even yet, be generally recognised; but it is indisputable that, so long as gold and silver were freely interchangeable, in France, at a fixed ratio, that ratio, necessarily, governed the relations of the two metals, and therefore the value of each throughout the world.  The sole gold standard of England and the sole silver standard of India were, alike, wholly subject to the influence of the French Law, and not, as has been supposed, independent of it : the values of England’s gold and India’s silver were absolutely controlled by the French Law [3].

21.  Doubtless, that law could only operate freely and fully while France possessed sufficient stores of both metals.  Before the gold discoveries of 1848 and 1851, the French Monetary Law had ceased to maintain the value of silver measured in gold, which commanded a small varying premium; and, had the gold discoveries of California and Australia been repeated, conversely, as her silver stores were exhausted, the French Monetary Law would have, in like manner, ceased to maintain the value of gold measured in silver.  But this only shows that the demand for metallic, that is, intrinsic money, in France alone great as it is, is not sufficient to maintain such a law permanently, under all circumstances and must not be allowed to obscure the fact that the French bimetallic law alone did confine fluctuations in the relative values of gold and silver throughout the civilized world, for three quarters of a century, within narrow limits.

22.  In theory, however, the bimetallic standard of value is not, in any sense, indispensable for the elimination of all avoidable fluctuations of exchange.  Manifestly, the same result would be attained by the use of any other common standard, say, for instance, either gold or silver.  In order that there may be no substantial fluctuations of exchange between two or more countries, the one and only thing needful is that they shall measure value by one standard, whatever that standard may be; and no other device will prevent such fluctuations.

23.  But, obviously, the degree of stability of an international standard measure of value must depend entirely upon the particular standard selected.  This suggests the second and principal advantage which is to be expected from the adoption of an international bimetallic standard measure of value; namely, the vast improvement of that stability of the general standard measures of value which is of such supreme importance.

24.  It has been observed that the substitution by Germany of gold for silver, as its standard measure of value, followed by what was, in effect, the same action by France and her Associates in the Latin Convention, was the immediate cause of the recent disturbance of the long-standing equilibrium of silver and gold, and so aggravated to British India the consequences of the recovery of its value by gold which was already in progress, as to cause to it a loss upon its public obligations measured in gold, estimated at about 27 crores of rupees a year.  A loss in the same proportion was caused upon all other obligations fixed, by contract or custom, by the gold standard.  Doubtless, the transfer of pressure from silver to gold, which produced these inconvenient consequences, must have, proportionately, counter-acted the rise in the value of silver, which would, otherwise, have been greatly accelerated, and India must have obtained some compensation for the enhancement of its public gold obligations in the correlative depression of its public silver obligations.  But, if British India be treated as a whole, only its foreign obligations need, for the present purpose, be considered; and the fixed foreign obligations of British India measured in silver, though large, bear so small a proportion to those measured in gold, that it is certain that, after all sets-off, there must remain a large balance of loss caused to British India by the action, first of Germany, and, then, of France.

25.  No one can say whether the Governments of these two countries, especially that of Germany, which originated the disturbance, fully perceived the injury to the general interests which would follow upon the change of their national standard measures of value.  Inasmuch as Germany herself has suffered and is suffering, as is believed, in proportion, as much by the change of its standard measure of value as any other nation, it may perhaps be presumed that the nature and effects of that measure cannot have been altogether appreciated by its authors.  However that may be, it is, surely, a most serious evil that a single nation should, by a domestic action of this kind, whether intentionally or not, inflict upon other nations grievous injuries against which they are powerless to protect themselves.

26.  As things now are, the stability of the standard measures of value throughout the world is at the mercy of any single considerable nation, which can, at its pleasure, practically overthrow such stability with all the great interests dependent upon it.  All countries alike arc, however, deeply interested in the avoidance of any disturbance of the general standard measures of value; and it may be hoped that, when the vast importance of the general interests at stake is perceived, it may be possible to obtain a mutual undertaking by each nation not again, without international consultation and consent, to take any steps of this kind, involving, of necessity, the disturbance of the general bases of contracts.  Certainly it would seem that this, of all others, is a matter in which the comity of nations should act, under all circumstances, in common accord; and that resort should be had to all the sanctions and restrictions which international engagements can supply, in order to prevent a recurrence of the evils to which recent events show that all nations are now, helplessly, exposed.

27.  Thus far the following two axioms have been established :

(1)   That it is highly desirable that all nations should measure value by one standard.

(2)   That the common interests require that no important nation should alter its standard measure of value without the consent of the rest.

The further problem may now be considered : what would form the best common international standard measure of value, if the principal nations should agree to adopt one.  This question resolves itself into the previous question : what would be the most stable possible standard; for, beyond all doubt, the most stable standard, which is, in other respects, suitable, is the best standard.

28.  It is unnecessary, in the discussion of this question, to go behind the precious metals or to enquire why, by general consent, gold, or silver, or some combination of these two metals, are in use as standard measures of value by all civilized nations, to the exclusion of all other standards.  There is no doubt – indeed, the occasion for the present argument would demonstrate the fact afresh, if such demonstration were necessary – that the value of the precious metals themselves is far from being immovable, and, therefore, that they are far from constituting perfect standard measures of the value of other objects; but, from time immemorial, better and more stable standards have been sought in vain.  It would therefore, be unprofitable to advert further to such speculations, it being, practically, certain that, in practice, among all civilized nations, the precious metals must continue to constitute the standard measures of value to which all contracts, not otherwise expressed must be referred.  In what follows, therefore, it will be assumed that the choice of the best possible standard measure of value lies practically between gold, silver, and some combination of these metals.

29.  The problem now to be investigated has no immediate bearing upon the fluctuation of international exchange, which can be prevented, absolutely, beyond narrow limits, by the use of any suitable common standard measure of value, and in no other way whatever.  It signifies nothing, so far as stability of exchange alone is concerned, whether such common standard be gold, or silver, or a combination of the two metals, or any other possible substance or device whatever.  In order, however, to ascertain the effect upon the infinitely more important stability of standard, of the adoption of one or other of the three possible standards, namely gold, silver, or some combination of the two metals, it is necessary briefly to examine the causes which regulate the value of the precious metals.

30.  In their nature, these causes do not differ from those which regulate the value any other object.  Value is essentially a relative and not an abstract conception; and t value of the precious metals, as of any other object, at any moment, and in any place depends, immediately, upon the pressure of the present demand upon the present supply.  Without diverging to follow any of the lines of thought suggested by this definition, it only necessary, for the present purpose, to remark that the pressure of the demand upon the supply of objects, such as gold and silver, which are, practically, imperishable, and the principal uses of which involve comparatively little wear and tear, are subject to influences which differ widely from those which regulate the pressure of the demand upon the supply of perishable objects, as, for example, a great catch of fish.

31.  Gold and silver are used for three principal purposes, which may be named their order of importance, as follows :

(1) Hoarding, or storing value, whether in the form of money or in cruder forms

(2) Current or active money

(3) The manufacture of works of art or ornaments, and various industrial uses.

The actual final consumption or waste of the precious metals in the manufacture works of art or ornaments is, by comparison with the quantities produced, so insignificant that it may be ignored.  Whether embodied in works of art, or in solid bars, the metals are so far indestructible, that the weight of metal used in the arts, which constant reverts to the crude form, probably suffices, without very large additions of supply, for demands for this object.  The consumption of these metals for industrial purposes, albeit larger, is still, probably, unimportant in relation to their whole stock.

32.  So, again, the recurring demand for crude gold and silver for the manufacture of coin for current use, in all probability, rather diminishes than increases.  Paper money in its several forms of notes, cheques, bills of exchange, etc., and improved methods of the settlement of accounts, such as culminate in clearing-houses of various kinds, all ten constantly to displace the gold and silver money in current or active use for the exchange of value.  Such devices are, probably, not, as yet, exhausted, even among the most intelligent communities; while there is great scope for the economy of the precious metals employed as active money, by the introduction, among the less advanced countries, of methods which are already established in the more advanced countries.  Even if such obvious opportunities for further economy be ignored, it is certain that the volume of the metallic currency, or, as it may be defined, the active metallic money of any country fluctuates but little; and that, when a country has an adequate outfit of active metallic money, it indents upon the general stores of the crude metal for the maintenance of its currency are almost imperceptible.  The waste of the metal thus used, whether in wear and tear, loss or destruction, is ascertained to be so small that it may be neglected.

33.  The fact is generally recognised that the volume of a properly constituted subsidiary money, whether superior, like bank or currency notes, or inferior, as debased silver or copper coins, is subject only to limited variations; the demand for such instrument remains comparatively uniform.  Upon reflection, it will appear that the same principle applies to the rest of the active or current money of any country whose currency is in a sound condition.  There is no reason whatever to suppose that the volume of the retail exchanges of any community which requires its intervention of active money is liable to any violent or frequent expansion or contraction, or that the volume of metallic money in active use varies more than that of the several forms of subsidiary or representative money, or, in fine, that any constant accretion to such money is required.  Doubtless, there may be a spasmodic demand for a fresh stock of active money on special occasions, as there was for gold, when, recently, Germany introduced its gold standard, or when America resumed specie payments; but such contingent and temporary demands produce little permanent effect upon the value of these metals.

34.  It may be concluded, therefore, that, if gold and silver were needed only for the manufacture of works of art or ornaments, and of active money, the pressure of the permanent demand upon the permanent supply of these metals would be so weak, that their values would be unstable and low.  The stability, at a high range, of the value of gold and silver really depends exclusively upon their use for hoarding or storing value.

If, indeed, language, be used with severe exactitude, it may be difficult to draw a clear distinction between money hoarded or passive and money current or active; and the most precise definition of the uses of the precious metals would, perhaps, be :

(1) Storing value (hoarding)

(2) The manufacture of works of art or ornaments, and various industrial uses

the second of which uses, as has been shown, contributes little or nothing to the value of these metals, except, indeed, in so far as this use, sometimes, as, largely, in Asia, merges in, and is indistinguishable from their use for storing value.

35.  According to this, which appears to be the true definition, the primary use, even of current or active money, is to store value not immediately wanted; its employment for the transport or exchange of value being though an important, yet a secondary, duty.  It would be difficult, on any other hypothesis, to distinguish between the attributes of money buried by misers or ignorant peasants, and, so, absolutely passive and useless for the transfer of value, and that which passes, perhaps several times in a day, from hand to hand.  To regard money proper of all kinds, including the crude substance of money, as used, primarily, for storing value, furnishes us with a definition common to all such money; under which passive money differs from active only in that it is stored for a longer money period.

36.  Certainly, it is impossible to draw any clear line between current money and hoarded money.  Money current to-day may be hoarded to-morrow; money hoarded to-day may be current to-morrow; and it may be often difficult to say whether particular money is hoarded or not, as, for instance, the reserves in the vaults of the Currency Department of India or of a Bank.  All that is clear is that, of all the precious metals in existence, a certain volume, subject to little or no expansion or contraction, which has been, in this memorandum, defined as active money, is required for the constantly recurring occasions when value must be transferred in retail from hand to hand, and the rest is excepting the insignificant portion devoted to artistic and industrial uses, hoarded or stored.

The importance of the distinction between active and passive money must, however, no be overlooked : it lies chiefly in this, that representative instruments and devices can and do perform all the duties of active money, often far more conveniently than the money proper which they represent.  But, speaking generally, such expedients cannot efficiently discharge the functions of passive money, because they are ineffectual for prolonged hoarding.

37.  The laws which regulate the demand for gold and silver for storing value cannot be traced; its pressure is indefinite, and, perhaps, depends, ultimately, upon the volume of the products of the labours of man and the fruits of the earth not required for immediate consumption.  This and, probably, this only, is the demand which, by its pressure on their supply, ultimately, confers upon the precious metals their permanent value.

38.  The efficiency of the precious metals for storing value does not, unhappily, depends, like the efficiency of coal or wood for storing heat and force, exclusively upon intrinsic qualities of which mankind cannot deprive them, but, to a large extent, upon the common consent or even caprice of mankind; their intrinsic efficiency for storing value and, therefore, their intrinsic value consists only in their superior fitness for this particular duty as compared with all other substances : but they may, conceivably, be, at any time, dethroned from this position; their value rests, in short, upon human laws, and can, at any moment, be destroyed by human laws.

39.  During the last thirty-five years, the value of each metal in turn has been seriously imperilled by threatened or actual legislation of this kind.  After the discovery of gold in California and Australia, one of the most distinguished of French Economists (Chevalier), and a well-known English Economist (Danson), oblivious, as it would seem, of the effect of their proposals upon the existing standards of value and thus upon contracts throughout the world, earnestly and persistently advocated the disuse of gold as money; if their advocacy had prevailed, the value of gold would have been destroyed.  Now, again, within the last few years, silver has been actually demonetised in Europe, the stability of its value being thereby seriously impaired.  Plainly, either metal might be, at any moment, demonetised, and its value indefinitely reduced, by human legislation.  If the suggestion that the value of both metals might, by like means, be simultaneously dissipated, be made with much hesitation, it is only because, as already said, it is difficult to conceive that it would be possible to find any other standard measure of value which could be, or, at least, is likely to be, substituted for both gold and silver.

40.  Upon so precarious a basis rests the whole fabric of that portion of human wealth which is stored in the form of the precious metals; the most permanent of all the forms of wealth, if human laws were unalterable; the most easily destructible by any change of such laws under the influence of panic, caprice, or misunderstanding of the abstruse principles which underlie the phenomena under investigation.

41.  If the conclusion be accepted, and it appears undeniable, that human legislation, by causing their disuse as money, and so incapacitating them for the duty of storing value, can deprive either, if not both, of the precious metals of the greater part of their value, it follows, conversely, that the value of either metal can, by the same instrumentality, be increased at the expense of the other, and, accordingly, that their relative value can, within wide limits, be fixed or defined; it was so defined, as has been shown, for three quarters of a century, in virtue of the law of a single country (France); and, provided that such a law is sufficiently general, and that its permanence, is ensured, its effect must be universal and absolute.

42.  In the second Appendix to this Memorandum will be found an estimate of the total production and present stock of the precious metals.  According to that estimate, the weight of gold and silver in human possession is about 510 millions of pounds troy, of which 30 millions of pounds (one seventeenth part) is gold, and 480 millions (sixteen seventeenths) is silver.  The aggregate value of the whole was, till recently, about equally divided between the two metals.  The value of the whole may be, at this moment, about £ 2,800,000,000.  So vast is the property, the value of either half, if not of the whole, of which lies, as has been shown, almost absolutely at the mercy of human legislation.  If, by human legislation, or otherwise, one of these metals should be demonetised, its value would be practically destroyed and transferred to the other, the value of which would be doubled.  The catastrophe which would follow upon such a revolution can hardly be imagined.

43.  The immediate effect of the recent action of Germany may probably have been the transfer to the owners of gold of one sixth of the value of the stock of silver existing in 1878, and the enhancement, in the same proportion, of all debts then existing, defined in gold, and of all recurring payments fixed, by contract or custom, in gold.  By a happy accident, it seems probable that the claims of creditors by the silver standard have not, yet, been actually depreciated; at the same time, but for the action of Germany, such creditors would have been, to the foregoing extent, in a better position than they now are.  Enormous injury has been caused to trade by the resulting oscillations in the value of both standards in search of a fresh equilibrium, and from apprehensions which still continue, most other nations should follow Germany’s example.

44.  These serious consequences from the comparatively moderate disturbance of the general standard measures of value due to the action of a single nation furnish some indication of what would happen if other nations should, hereafter, take similar steps.  It is not too much to say that, in such case, that stability without which a standard of value cannot discharge its main functions, already gravely impaired, would lie finally destroyed.  This calamitous result can be certainly averted only by the concerted action of the principal nations, and no effort should be spared to obtain such concert.

45.  If gold alone, or silver alone, was, by common consent, made the universal standard measure of value, then, after an indefinited interval of incalculable disaster and ruin, a certain new stability of standard established upon the sole gold, or sole silver, basis might again be attained; but, even then, such stability, based upon one metal only, must inevitably be wholly inferior to that based upon the two metals in correlation, because the compensatory influences of the existing duplicate standards would be absent, and every passing fluctuation would operate upon a much smaller volume of material.  To illustrate this, it may be asked what would have happened if the discoveries of gold in 1848 and 1851, which reduced the values of both metals by about one-fourth for twenty years, had operated upon gold alone ?  It seems probable that, but for the steadying influence of the French yoke between gold and silver, the value of gold would have fallen by at least one-half; in other words, gold prices would have doubled, and creditors by the gold standard would have lost half their property.

46.  In order to the existence of a real bimetallic standard measure of value, it is not absolutely necessary that the two metals should be actually interchangeable, anywhere, at a fixed ratio.  Such a ratio would, in a great degree, establish and maintain itself without any such interchange, if only a permanent share of the common field of employment were absolutely secured to each metal.  At present, speaking generally, it may be said that the field of Europe and America is supplied only by gold, and the field of Asia is, to a great extent, supplied by silver; though, even in Asia, notwithstanding that gold is not used for money there, much value is stored in gold.

47.  Thus, under present circumstances, silver takes a very substantial share of the work of storing value, not much less, as is shown in Appendix II, than one half.  Under this division of duty between the two metals, the value of each is, even now, in correlation to the value of the other, so that a bimetallic standard measure does, already, actually exist in a very important sense.  If, indeed, permanency of the existing conditions could be ensured, the most elementary defect of the present state of affairs would be cured.  But not only is there no security for such permanency, but it is scarcely to be expected that the nations will consent to guarantee the status quo against all changes.  Such an arrangement would leave America and France, especially France, burdened with a vast mass of silver money, representing value in excess of its own proper value; and, even if this obstacle were surmounted, it is hardly to be expected that other nations, who have now a silver standard will, upon such conditions, bind themselves, for the common benefit, to forego for ever the use of gold money.

48.  After all, too, even if a bimetallic standard measure of value based upon the permanency of the status quo could be established, it would probably prove inefficient for one essential purpose.  With a perfect system of standard measures of value, there ought to be no difficulty in the transportation of either metal from on country to another.  For example, by reason chiefly of the rapid accumulation of the public debt incurred for the consolidation and material improvement of the empire, the settlement of the accounts of India, including inland Asia, with the rest of the world beyond sea, has hitherto required the constant inflow of gold and silver.  But it may be hoped not only that the debt of India will, in due time cease to grow, but, even, that India may be in a position to repay some of its foreign debt.  Whenever this state of things occurs, India ought to be able to re-transport silver as well as gold without serious loss.  It will be a great disadvantage to India, if, eventually, it should find itself deprived of this manifestly equitable resource.  It may, however, readily be conceived that, if silver is not used for money in Europe, its value there, would, under such circumstances, be so greatly depressed that its retransport might be impracticable.

49.  For these several reasons, the expedient of an international agreement to maintain the standard measure of value of each nation, as it now is, may be set aside as practically unattainable, and comparatively ineffectual.

50.  The simplest and most perfect theoretical form of a bimetallic standard measure of value would be an electron or amalgam of silver and gold in fixed proportions.  But, inasmuch as, if the metals were amalgamated in the proportions which other considerations require, such an electron would not be distinguishable, otherwise than upon assay, from pure silver, this method also must be rejected as unattainable.  Moreover, it would be too violently inconsistent with the actual facts of the world’s money, which must practically predominate any settlement of the question.

51.  Another method also based upon the recognition of the bimetallic standard measure of value would be to endue the two metals with the vis liberatrix, upon which, as has been shown, their value depends, only when associated in fixed proportions.  Thus, for example, it might be determined that debts should be discharged by the delivery of 1 part of gold and 15 ½ parts of silver.  But this method would be, manifestly, so cumbrous and difficult in operation, that it, too, may be rejected, without more particular investigation.

52.  Thus three conceivable methods of giving effect to a bimetallic standard measure of value have been described, namely :

(1) The surrender by each country, by international agreement, of the right to make any change whatever in its existing standard;

(2) The general adoption, as a standard, of an electron or amalgam of gold and silver in fixed proportions;

(3) The endowment of either metal with the vis liberatrix or force libératoire only when accompagnied by a fixed proportion of the other.

It is quite possible that these three methods do not exhaust all possible alternatives for the establishment of a bimetallic standard measure of value.

53.  Their recital, however, is useful, chiefly, to illustrate the principle of a bimetallic standard, as well as the baselessness of the common prejudice that the relative value of the two metals is not subject to the control of human laws.  As already said, the experience of the world under the dominion of the French Monetary Law of 1803 effectually disposes of that fallacy.  That law, although confined to a single nation, sufficed, for seventy years, to yoke the two metals together within narrow limits, which even the revolutionary gold discoveries of 1848 and 1851 scarcely stretched.  As has been shown in this memorandum, the value of each precious metal is immediately dependent upon human consent, that is to say, human laws, only.  A grave disturbance of the relative values of the two has actually been caused by the legislation of a single nation (Germany); and it seems certain that, if the principles underlying the value of these metals were generally understood, the at one time generally received, but, now, nearly exploded, objection that their relative value is independent of, and cannot be controlled by human laws, would never again be heard.

54.  The three alternative methods aforesaid have been described only to be rejected, as being, for sundry reasons, impracticable.  The only method left is that first introduced, instinctively, if not, indeed, accidentally, by the French Monetary Law of 1803, and now, in practice, monopolising the title of the bimetallic standard.  By this method the coinage of silver and gold is unrestricted, and both metals are endowed with the vis liberatrix at a fixed ratio.  For example, by the French law, a debt of 100 francs may be discharged by the delivery of coins containing either 450 gr. of pure silver or 29.0323 gr. of pure gold, being in the proportion of 1 : 15 ½.

55.  If a standard of this kind were adopted by all, or by a sufficient number of the nations, and if the ratio were fixed within certain limits, there can be no question but that the equilibrium, and, to the utmost possible extent, the stability, of the values of the two metals would be completely and permanently secured.  The general adoption of such standard would produce the same effect as the actual replacement of the two metals, gold and silver, by a single electron or amalgam of the two metals in the proportion adopted.  To whatever extent, in the proportion used, the facts should be so disregarded as that, after an imaginary amalgamation of the whole stock of the two metals in that proportion, there would remain a considerable surplus of either metal, the common standard would be, to that extent, subject to disturbance; but, as such disturbance would not be confined to one country, but would extend over the whole world, it would be imperceptible, unless the error in the proportion used were very great.  In no case would it affect the international exchanges which, by the adoption of a common measure of value, would be proof against all fluctuations beyond narrow limits.

56.  There seems no room for doubt that a standard measure of value resting upon this broad basis must, of necessity, be indefinitely more stable than such a standard resting upon the basis of one metal only, and that its adoption, under sufficient sanctions, would certainly deliver, not India only, but the whole world, from all the evils to which, in the absence of any international agreement, it is now exposed; and this without serious injustice to any existing interests.  No doubt, creditors by the present gold standard would lose some of their actual advantage : but, for the most part, this advantage has been acquired recently, and, being wholly unearned, is held upon no fundamentally equitable title.  Moreover, the sacrifice entailed upon such creditors for the common good, would probably in almost all cases, be largely compensated, even to them, by the substantial improvement of their security, and the general increase of prosperity which must ensue from the establishment of the standards of value of the world upon a permanently stable basis.

57.  The question what particular ratio between silver and gold should be adopted in a bimetallic standard of this kind, though important, is still only a subordinate question.  Theory, as already indicated, requires that this ratio should be, as nearly as possible, the proportion which the whole stock of gold in the world, bears to the whole stock of silver.  But, neither is it possible to ascertain this proportion with any precision, nor, whatever it may be, will it be permanently maintained.  According to the statistics in Appendix II, this ratio, at the end of 1878, was about 1 : 16.  The ratio by the Law of the United States of America, now practically suspended, is 1 : 16.  The ratio under the French Monetary Law was 1 : 15 ½.  Although the American ratio, probably, approaches the more nearly to present theoretical precision, yet, the proportion of silver to gold in the common stock is now constantly diminishing, and, much wider practical effect having been given to the French ratio, it would, probably, be preferable to adopt it.  There is no doubt that the French ratio would, in effect, secure as complete a stability of value in the standard as is attainable.

58.  Reference has been made, in this memorandum, more than once, to the consent of a sufficient number of nations as essential to the establishment of a common standard measure of value.  The greater the number of nations associated for such a purpose, the more thorough would be the result.  At the same time, it has been shown how effectual has been the action of a single nation (France); and it is believed that, if America, France, Germany and India were to unite with this object, the desired reform would be effectually and permanently accomplished, and that it might be even possible to dispense with the co-operation of Germany.  The Government of British India need not hesitate to become a party to such a union, to which it might be expected that other nations would quickly adhere.  The Government of India should not, join any convention to which France is not a party.  Present circumstances imperatively demand a concerted action between France and India.

59.  The conclusions suggested in this memorandum may be thus recapitulated.  It is considered :

(1)  That value should be measured throughout the world by a common standard;

(2)  That this standard should, by the most effectual possible international sanctions, be secured against disturbance by any single nation;

(3)  That, practically, however, the desired object would be attained by the union of America, France, Germany and India, or even of America, France and India;

(4)  That the best, because the most stable, standard would be the recognised bimetallic standard, that is to say, the optional payment of debts in gold or silver at a fixed ratio; and

(5)  That this ratio should be that prescribed by the French Monetary Law of 1803, namely 1 : 15 ½.

60.  To complete the reform advocated, the mints of all nations should be organised, and the levy of seignorage regulated, under international laws.  It would, indeed, be better still if, in recognition of the fact that value, of which money is, after all, only the instrument, is cosmopolitan, the mints of the world could be managed as neutral or international institutions, belonging not to individual nations, but mankind as a whole.  This is, perhaps, an ideal, the realisation of which is distant; but it may be hoped that sufficient effect may be given to the general principle advocated, to deliver the world, almost wholly, from the inconvenience and loss occasioned by fluctuations of the international exchanges, and greatly to alleviate the infinitely more injurious, albeit less patent, fluctuations to which the standard measures of value are now subject.

61.  The adoption of these principles would still leave many minor improvements in the currency or exchange-machinery of the world to be desired; but none of them are important in comparison with the settlement of a common standard measure of value upon a secure and appropriate basis.  The following may, however, be mentioned :

(1)  The universal establishment of proper principles as to the issue of subsidiary money of all sorts, whether in paper or in any kind of metal.  No such subsidiary money rests upon a sound basis which is not convertible, on demand, into standard money.

(2)  The assimilation of the moneys of different nations.  It would be convenient if there were, not only one standard measure of value, but a common unit of such standard; that is to say, if the several coins of each country contained the same weight of fine metal, or, at least, multiples of the same weight.

(3)  The general introduction of the decimal sub-division of money.

62.  It is not necessary to speculate on the effect which the introduction of the bimetallic standard would produce upon the current or active money of the world.  On the one hand, it is not to be expected that such a measure would, for a long lime, if ever, modify that universal preference of gold to silver, which is doubtless founded upon its prima facie inherent or intrinsic superior qualifications for storing value.  The Gresham Law might, therefor, perhaps, operate to cause the recession of gold into the stores of passive money, where would none the less effectually discharge its share of the common function of the two metals, although it might only appear, at intervals, in the role of active money.  On the other hand, the greater efficacy and cheapness of the more valuable metal for the transport of value in large amounts and over long distances might possibly lead to its preferential use for the wholesale and international settlement of accounts.

63.  Doubtless, the substitution of silver for gold as the active or current money of the countries which now use gold – if, per chance, this should he the result of the introduction of the bimetallic standard – would be distasteful to those who are accustomed to the more portable and convenient instrument.  But, while sympathy might be felt with their preference for gold, objections of this nature need not be ranked highly in comparison wit the world-wide and substantial benefits to be expected from the reform which might, possibly, involve them; and, when it is remembered that but a small fraction of the world even now, uses gold for its current money; that little practical inconvenience is found to result from its absence in such different countries as India and Scotland; and that, by suitable development of paper currency, the disadvantage of the greater weight of the less valuable metal can be so mitigated as to be almost neutralised, the conclusion need not be evaded that there is little real substance in such prejudices.  The sentimental argument which are connected with the supposed superior beauty, and the certainly superior value of the royal metal, do not seem to deserve even a passing thought.

64.  Lastly, one remarkable phenomenon cognate to the subject of this paper may be noticed.  During the thirty years ending with 1878, the stock of gold in the world was nearly doubled, and one-fourth was added to the stock of silver.  This rate of increase to the stock of the two metals was unexampled.  Some temporary inconvenience was caused by the consequent fall in the value of these metals, or, in other words, the general rise in prices; but, although, as yet, the production of the precious metals is but slightly abating, there has, of late years, been a marked reaction in prices, which have receded very nearly to the level at which they stood in 1850; that is to say, notwithstanding the unprecedentedly vast additions to the stock of the two metals and their continued great, although now diminishing, production, they have, already, nearly regained their former value.

65.  This paper must not be prolonged by an attempt to analyse the causes of this unexpected, not to say extraordinary, result.  But it deserves remark that the period during which these unparalleled additions have been made to the general stores of the precious metals – not at all, as is believed, to the active metallic money of the world – has been also a period of unparalleled development of the general resources of the human race and unprecedented material improvements.  If it be true that the fundamental and principal use of the precious metals is to store the surplus produce of the soil and of human labours, then it seems to follow that the growth of this surplus has, ultimately, kept pace with the supplies of the precious metals, greatly as these supplies have been, for the time, accelerated.

66.  Thus it becomes a not violently improbable assumption that there is no remote connection between the supplies of the precious metals and the progress of material improvements in the world.  Indeed, it would not probably, be difficult to trace, in the recent history of British India, a direct relation between the contemporary discoveries of the precious metals and the activity of labour which would otherwise have remained dormant; the cultivation of land which would otherwise have continued unproductive; and even the preservation of human lives which would otherwise have perished.

67.  According to all available information, we have now to contemplate the probability of a progressive contraction of the supply of these metals.  If so, it is peculiarly important, just now, to prevent the further disuse of the less valuable metal, and it would be, just now, especially disastrous if mankind should finally resolve to use gold alone for the storage of value, and decree the destruction of the value of silver.

68.  Many of the arguments used in this paper have travelled beyond the scope of the British Indian interests, and adverted to cosmopolitan considerations which may, at first sight, seem to be outside the duties of an Indian official : but for this no apology is necessary.  The truth is that, in this matter, at least, the interest of each country is identical with the interests of the whole world.  Therefore, in the advocacy of the great reform which is the object of this memorandum, on behalf of India, it has been necessary to plead on behalf of all other nations.

69.  At the same time, this paper has not been prompted by a quixotic desire to promote a reform with which India is not concerned, but solely, by the conviction that the interests of this great empire imperatively demand its adoption.  The yearly loss to India from that recent monetary disturbance, which was possible only by reason of the absence of international engagements for the equitable protection of the monetary interests of all nations, has been estimated at about 2 ½ crores of rupees.  Large as is that sum, it represents, it is believed, feebly and inadequately, the injury inflicted upon British India by the loss of general confidence in the stability of its standard measure of value.  Moreover, India is left, meanwhile, constantly exposed to the consequences of the actions of other nation over which the Government of India have no control.

70.  The restoration of public confidence in the standard measure of value of British India by its re-establishment upon a stable, and secure, basis, and the deliverance of the Government of India from risks and apprehensions, which, as has been said, make any settled financial policy well-nigh impossible, seem to be objects worthy of vigorous and sustained efforts, and of the application of all the resources of the command of the highest statesmanship.

R. B. CHAPMAN.
Silla, Dept. of Finance and Commerce
2nd June 1880



Annexe B : Prices and values of typical commodities in gold and silver in London and Calcutta (prices and values of March 1873 = 100)  

 

In London

 

 

Actual prices Prices in gold Values in silver
IV 1876 XII 1879 Compared with March 1873 Percentage of change since 1876 Compared with March 1873 Percentage of change since 1876
IV 1876 XII 1879 Rise Fall IV 1876 XII 1879 Rise Fall
Gold
Silver
Scotch Pig Iron
Coals, Hetton
Copper, Chili Bars
Straits Tin
Wheat
Flour, Town-made
Beef, Inferior
Beef, Prime, small
Cotton, Middling
N° 40 Mule Twist
Wool S. D. Hogs
Sugar, Manilla
Coffee
Saltpetre

53 s. 5 d.
58 s. 3 d.
21 s. 3 d.
79 l.
71 l. 10s.
45 s. 3 d.
40 s. 6 d
3 s. 8 d.
5 s. 6 d.
6 ⅜ d.
11 ¼ d.
16 l. 10 s.
14 s.
82 s. 6 d.
22 s. 3 d.

52 s. 4 d.
65 s. 6 d.
16 s. 9 d.
66 l. 10 s.
90 l. 10s.
47 s. 1 d.
40 s. 6 d
2 s. 10 d.
5 s. 1 d.
7 d.
10 ¾ d.
14 l. 10 s.
18 s. 6 d.
71 s. 6 d.
26 s. 9 d.

90
49
63
88
49
82
86
110
105
69
80
80
72
95
80

88
55
50
74
62
85
86
85
96
76
77
71
95
83
96


12.2


26.5
3.6



10.1



31.9
20.0

2.0

20.6
15.9



22.7
8.5

3.7
11.2
12.6
112

55
71
99
55
91
96
123
117
77
90
90
80
107
90
114

63
57
85
71
97
98
97
110
86
87
80
108
94
110
2.0

14.5


29.1
6.6
2.1


11.7


5.0

22.2



19.7
14.1



21.3
6.0

3.3
11.1

12.1
In Calcutta                    
Grey Shirtings.
Mule Twist, N° 40
Turkey Bed, N° 40
Orange Nos 40-60
Copper, Sheating
Iron, Flat, Bolt, Bar and Square
Spelter, Hard
Hides, Buffalo
Jute, Picked
Linseed, Fine Bold
Rice, Ballam
Salpetre
Sugar, Gurpatta
Tea, Good Souchong
Wheat, Doodiah
5 rp. 0 a.
0 rp. 5 ½ a.
1 rp. 8 a.
0 rp. 13 ¼ a.
39 rp. 4 a.
3 rp. 11 a.
10 rp. 13 a.
72 rp. 0 a.
24 rp. 0 a.
3 rp. 12 ½ a.
2 rp. 7 a.
5 rp. 6 a.
6 rp. 10 a.
0 rp. 12 a.
2 rp. 8 a.
4 rp. 11 a.
0 rp. 5 1/6 a.
1 rp. 3 ½ a.
0 rp. 12 ¾ a.
32 rp. 12 a.
3 rp. 1 a.
8 rp. 0 a.
125 rp. 0 a.
31 rp. 0 a.
5 rp. 1 a.
3 rp. 2 a.
6 rp. 11 a.
8 rp. 8 a.
0 rp. 8 a.
3 rp. 10 a.
75
77
82
79
89
73
136
54
117
70
103
62
61
97
66
69
70
66
74
72
60
98
91
148
99
129
75
76
64
95







68.5
26.5
30.2
25.2
20.9
24.6
43.9
8.0
9.1
19.5
6.3
19.1
17.8
27.9







34.0
84
86
92
88
99
82
152
60
131
85
115
69
68
109
74
79
80
75
85
82
68
112
104
169
113
147
85
87
73
107







73.3
29.0
32.9
27.8
23.2
27.9

44.6
5.9
6.9
18.5
3.4
17.1
17.0
26.3






33.0

Estimates of the production of the Precious Metals since the discovery of America, and of the Stock in existence before that event (compiled  from various sources)

 

  Gold Silver  
  Kg Lbs. Troy Kg Lbs. Troy  
In Existence in 1492
Produced elsewhere than
in Extra-Russian Asia,
1493-1848 [1]
Produced in Extra-Russian
Asia, 1493-1848 [1]
          1849-50 [1]  
87,870
4,415,498



1,288,708
102,515
235,420
11,829,850



3,452,827
274,050
3,222,395
134,050,078



3,107,309
2,071,539
8,033,833
360,750,000



8,325,000
5,550,000
Values in 1878
(in 1,000 £)
Gold :
1,519,482
Silver à 50 d. :
1,298,665
Silver à 60 d. :
1,558,398 

Total 1493-50

5,800,781 15,557,339 139,828,920 374,625,000

1851-75 [2]
1876-78 [3]

4,821,775
410,062
12,918,339
1,098,020
31,003,825
5,293,934
83,004,414
14,183,333

Grand Total

11,126,488 29,809,724 179,349,080 480,506,080

[1]  Tooke and Newmarch, Vol. VI, pp. 141, 142, 150, 231

[2]  Soetbeer, Production of the Precious Metals (1879)

[3]  Sir Heeler Hay, Statistical Society’s Journal, 1879, p. 436

 

Note.  All the authorities who have shared in the compilation of these statistics concur in the warning that the figures, especially before 1848, must be taken with reserve.  They are, in fact, at the best, only guesses carefully made by competent observers, after examining all kinds of data.

Even as such, they are open to the following criticisms and remarks :

I.  The estimate of the metal already won in 1492, avowedly, only includes the stock in Europe, Russia in Asia and Mediterranean Africa.  It does not include the stores already won from the earth in America, Asia, and the rest of Africa.  Even the European stock seems, probably, much under-estimated; and it is likely that the Asian store was already large.

II.  The estimate of the produce of Extra-Russian Asia between 1493 and 1847 is by a Russian authority, M. Otreschkoff.  It does not, apparently, include India or Japan; yet, there, are indications that the production of gold in India may, in the past, has been considerable.

III.  The statistics since 1847 apparently include little, or nothing for Extra-Russian Asia; and the greater part of Africa is, throughout, excluded.  But Jacob speaks of considerable produce in Africa, and values the produce of Asia in gold at £ 1,235,000 a year, and in silver at £ 165,000 (Jacob, On the precious metals [1831], chapter XXVII).  Otreschkoff estimated the gold production of China at £ 600,000 a year, and of Sumatra, Java, Borneo and the Archipelago at £ 2,400,000, and the silver production of China at £ 180,000 a year (Tooke and Newmarch, vol. VI, p. 762 ).  Chevalier estimated the yearly produce, before 1861 of Extra-Russian Asia and the Asiatic Archipelago and Africa at no less than 80,000 kg. of gold (nearly £ 11,000,000), and 500,000 kg of silver (about £ 4,300,000) (Money, edition 1866, p. 557).

IV.  On the other band, the figures in this Table since 1492 allow for no waste and no losses, as for example, by shipwrecks’ fires, forgotten hoards, and the like.

Perhaps, these several omissions may be set against each other; and the weight of gold now in existence estimated as follows :

  Kilograms Pounds troy
Gold 11,200,000 30,000,000

Silver

179,200,000 480,000,000

But these estimates probably err in the direction of being too low.

 

Annexe C : Letter of M. Chapman to Professor Nasse

My dear professor Nasse,

Our mutual friend Dr Brandis sent me, some time ago some questions which you had put to him about the relations of India with the silver question.

He has since sent you a paper of mine written some months ago, containing my reasons for believing that the only possible remedy for the evils arising from the divergence of the values of the two metals from which all nations alike are suffering is bimetallism.  The point of that paper is that the supreme desideratum for all countries alike is the most stable possible standard of value – a point which appears to me to be strangely overlooked by almost all those who are wont to take part in the discussions on this important question.

I am myself convinced that what has taken place, as yet, is that gold has risen in value, or say recovered, since 1873, the value which it lost in 1848-51.

My advocacy of bimetallism is based upon the fact, which appears to me beyond dispute, that a bimetallic standard must be many times more stable than either a single gold or a single silver standard of value, and that a universal standard of value ought, assuredly, to be a settled international obligation.

I believe that, as being more plentiful, silver would be a less unstable universal standard than gold, but that a combination of the two metals would be infinitely superior in this essential respect to either metal alone.

Surely, the monometallists have lost sight of the true substance of the problem.  Unless a fallacious definition of value be accepted, there can be no question that the value of gold must be most unstable, and that, therefore, gold must be a thoroughly bad standard of value.

Do not suppose me a protectionist in thus arguing.  I am so absolute a free trader, that I should rejoice, for example, at this moment, to sec the ports of India thrown open to the world without duty of any kind, except on wine and spirit, and salt.  Also do not suppose that my proposal is made in the separate interest of India.  On the contrary, I verily believe that if gold monometallism continues to prevail in Europe and America, or say in France, Germany and Great Britain, and the United States, which may be said to comprise the most civilized and wealthy parts of Europe and America, then these countries will suffer more than those who use silver, because a rising standard of value is far worse than a falling one.

I now send you some statistics which I think you will find interesting as illustrating the relations of India with this question in the past, and indicating its attitude in the future.

You say that you cannot understand the fluctuations of the payments in England on account of India.  These fluctuations are easily explained.  They depend only upon our debt transactions.  During the past 30 years [4], India has borrowed large sums of money for the construction of railways and canals, for the suppression of the mutiny of 1857, and for the relief of the people on the occurrence of famine.  When money is borrowed in London, the Secretary of State uses that money for the necessities of the Home Treasury, and draws so much less upon India.  The consequence is that merchants, deprived of their usual channel of remittance (the Secretary of State’s Bills), buy and send out silver.  Even when we borrow in India, the same result follows.  Almost all our subscriptions come, directly or indirectly, from London; and people either compete more actively for the Secretary of State’s Bills, so raising exchange, or send silver.

You will easily be able to group these phenomena in a more simple and scientific shape.  In its effect upon the exchange with other countries a loan, at all events a foreign loan, raised by a nation is in every respect equivalent to the export of merchandise.  Therefore, shortly, our exchanges during these 30 years have been vastly improved by the large amount that we have borrowed.

Nothing can be more certain than that, if we had not borrowed these large sums, we must either have exported so much more merchandise, or imported so much less merchandise, or gold or silver.  We could not, I believe, have exported more merchandise.  Rather, inasmuch as, by the hypothesis, we should have remained without our improved communications, we should, probably, have been unable to export nearly so much.  Therefore, equilibrium must have been adjusted through the imports, and there can, in my opinion, be no doubt at all that, the brunt of the reductions would have fallen, not upon the imports of merchandise, but upon the imports of the precious metals.

The table brings out the remarkable fact, little observed in Europe, that one-third of our imports of the precious metals is in gold, only two-thirds being in silver.  India imports gold as a luxury.  It goes chiefly to the rich people, who will, to a great extent, have it anyhow.  Hence, I draw the further inference that, as between the two metals, the decrease, if we had not borrowed, must have fallen upon the imports of silver.

In other words, the support which the demands of India have given to the value of silver during these thirty years is due, almost wholly, to the great debt which she has incurred, and to no other cause.  Silver can, of course, only come to India either on loan or in exchange for other things.  If India had not been borrowing, she could not possibly have paid for the greater part of the silver which was imported during these thirty years.

Before turning to the future, I ask you to note one thing.  Like France, India possesses an enormous stock of metallic money : I dare say £ 250,000,000.  Some people assume that all this great mass of money is in circulation, and is wanted for daily purpose.  There could not he a greater mistake.  On the contrary, I believe that a very small portion of this money is in active circulation, not perhaps more than one-fifth part of it.  The rest is all hoarded, in larger or smaller quantities, throughout the country.  You will bear in mind our vast population.  Almost every respectable individual amongst them owns more or less silver, in the form of either rupees or solid silver ornaments worn by his wife and children, but held always available for conversion into money on need arising.

We are now in a position to form some opinion as to the future demands off India for silver.  Those who advocate the demonetisation of silver in Europe and America are in the habit of assuming that because, during these thirty years, India has absorbed large quantities of silver, therefore she will continue to do so for all time to come.  This assumption has been made even in the London Economist, and that, too, when the late Mr. Walton Bagehot was its editor.  The same fallacy prevails throughout his published works; and is, indeed, a stock refuge off all opponents of bimetallism.

There is no shadow of foundation for this assumption.  Those who make it forget that, till India began to borrow for the construction of her railways, her imports of the precious metals were insignificant; only about £ 2 or 3 millions a year.  They forget that a country can absorb neither silver nor anything else with any benefit to the rest of the world, unless in exchange for some equivalent more valued by other countries; and they neglect to enquire whether there is no explanation of the great flow of silver to India during the last thirty years, on which they fund expectations which have so important a bearing on the course they advocate.

From what I have said, it will, I think, appear beyond dispute that the answer to the question, whether India will continue to absorb silver in the future as she has done in the recent past, or to what extent she will so absorb it, depends exclusively upon the answer to the previous question, to what extent she is likely to increase her debt.

Now, I have explained that the large amount which India has borrowed during these 30 years is explained by :

(1)  the construction of her railways and canals, which have cost £ 170 ½ millions, namely :

Railways        144 ¾ millions

Canals, etc.     25 ¾

Total             170 ½

(2)  the suppression of the mutiny of 1857, which cost a very large sum;

(3)  the frequent occurrence of famine and war, which have cost together 33 millions during the last eight years alone.

I mention a further cause, not connected with the public debt, namely, the cotton famine resulting from the civil war in the United States, which enormously inflated the price of Indian cotton, and added millions to the wealth of India.  Obviously, such a windfall for India as that cannot be expected to recur.

We may also, I think, hope that there will be no repetition of such a convulsion as the mutiny.  The future of the British Indian Empire in this, as in other respects, is in the hands of God; but, so far as human foresight goes, there is no reason for anticipating the recurrence of such a catastrophe.

Further, I think that those who count upon India absorbing silver ad libitum cannot wisely anticipate the recurrence of such a conflict as the recent costly war in Afghanistan.  No other so costly a war has occurred in the last thirty years; and, subject always to the will of God, I do not apprehend any other for the present.

As to railways and canals, India is now supplied with her principal requirements in this respect, the main trunk lines being complete.  An incalculable amount of capital may, I believe, still be profitably invested in subsidiary railways in India.  I look for the general recognition of the wisdom of that policy in which France is taking the lead, of extending railway communication throughout the length and breadth of every country, and 1 contemplate, with sanguine anticipations, the adoption of this policy in India, and the abandonment of the present retrograde and, as I think, unwise policy, by which ridiculously narrow limits have been imposed upon the material development for which India is literally crying aloud.  With the most ordinary prudence, it is scarcely possible to make a railway in India which does not yield a prompt and rich return.  As soon as this is perceived, as it must speedily he perceived, and as soon as the really prosperous condition of the Indian finances is understood, as it must speedily be understood beyond all cavil, I make bold to expect a relegation of the present pusillanimous policy to the limbo of obsolete superstitions.

But, meanwhile, India is bound in swaddling bands, and Great Britain has forbidden the expenditure of more than 2 ½ millions a year upon her material development : and even when Great Britain regains her senses on this subject, there is no probability of yearly expenditure on such objects on anything like the scale of the last thirty years.

What is to be said about famine ?  During the last eight years the expenditure for the relief of the people from the effects of famine, and the loss of revenue from this cause have amounted to £ 15,646,214, or no less than £ 1,955,777 a year.  I cannot foretell future seasons; but I do not think that we need expect that the experience of these eight year will be, in this respect, permanently repeated; and I am confident that, as communications are improved, the relief of famine will be facilitated, and become less costly; say that, in time, these means, and the growing prosperity of the country, will prevent the occurrence of famine in India as completely as they have already prevented this great scourge in Europe.

I admit that our exports arc likely to expand rapidly; but I expect are at least equivalent expansion of our imports of merchandise.  I come, now, to the end of this long letter.  Full hoping that we shall spend, in the future, much more than we are now doing on the material development of India, and granting that we must, for some time to come, expect t bear a heavy burden for the relief of famine, I have to enquire what is the amount which India is likely to borrow in the future.

In considering this question, the first thing necessary is to form a judgement upon the present financial condition of British India.  Upon this point, I must not weary you with too many details.  Suffice it to say (1) that, after the most rigid exclusion of all items which do not properly belong to these years, I find that the revenues of the two years 1879-80 and 1880-81 have exceeded the public expenditure, with the exception of the expenditure of war and famine, by no less than £ 4 ½ millions a year; (2) that the revenues of India, so often stigmatised as inelastic, have grown during the past 12 years by no less than £ 9 millions a year, and present every appearance of a further healthy development; (3) that the public expenditure during the same period has increased by only 3 ¼ millions, of which 2 ¾ millions is due to the (by the Government of India) uncontrollable accident of the disturbance of the relations of gold and silver; (4) that the public expenditure presents no appearance of further development to correspond with the prospect of the growth of the revenue; (5) that there is no true foundation whatever for the common prejudice, that the people of India are heavily taxed.  There has been literally no increase of taxation, on the whole, during the past twelve years, but rather a diminution.  The share of the annual income of the country appropriated by the State has most certainly largely diminished, and is still rapidly diminishing.  The growth of the revenues aforesaid is due not to any added burdens, but to such items as the growth by £ 2 millions a year of the opium revenue, which is scarcely a tax upon India at all; the growth of the earnings of the railways by £ 3 millions; and the greater productiveness of the land revenue, the excise, and stamps and registration.

These things being so, what arc our prospective demands upon the money market for loans ?  I have no hesitation in saying that the probability is altogether against any present rapid increase of our debt; nay, unless the Government sees fit to reduce taxation (and there is no pressing need for such reduction except for purposes of scientific fiscal reform, such as the abolition of the customs duties and of such a tax as the capitation tax in Burma), unless, I say, the Government reduce taxation, it is much more likely that India will now begin to repay debt than that she will borrow afresh [5].  I have shown that the importation of silver into India is almost wholly due to her borrowing.  Conversely, if she should repay debt, the tendency must rather be for her to re-export some part of the great hoard of silver which she has been accumulating.  At all events, in my opinion (I cannot say whether you will concur in it), there is no prospect whatever of the value of silver receiving much sup port, hereafter, by reason of demands for this metal from British India.

This is the upshot of the whole matter which I am anxious to impress upon you, and through you, if you should think fit, upon those in Germany who, in opposing international bimetallism, count upon India relieving Europe and America from the remaining stock of silver which, unless bimetallism is, internationally, adopted, they must soon discard.

Depend upon it, a universal international bimetallic standard of value is the only complete, the only true remedy for the evils under which, all alike are suffering, from that recent disturbance of the standard of value, which, you will pardon me for saying, the world owes to the action of Germany alone.  That disturbance, in truth, affects gold quite as much as silver; I believe more so.  Its effects are very far indeed from being exhausted.  What is Germany going to do with her £ 25,000,000 of thalers ?  What is France going to do with her £ 80,000,000 of standard silver money, £ 50,000,000 of which are accumulated in the Bank of France alone ?  What is America going to do with her constantly accumulating «dollars of her fathers» ?  And what will British India do if any attempt is made by these nations to disembarrass themselves of their great silver encumbrances ?  Unless the only possible remedy is applied, namely, the readmission of silver to that sphere of employment from which it has been arbitrarily expelled, there lies before the civilized world a period of incalculable loss and suffering.

You may make what use you like of this letter, understanding, however, clearly that it possesses no authority, apart from the truth that it contains, and, in particular, that I have not been authorised by my Government to write it, and in fact that the Government of India does not know that I have written it.

I am,

my dear Professor Nasse,

Yours faithfully,

R. B. CHAPMAN.

Financial Department of the Government of India

The 25th December 1880.

 

Principal items of the account of British India with Countries beyond the Sea in crores and lacs of rupees, with 00,000’s omitted (thus 11,56 = 11,56,00,000)  

 

(1)  Values

(2)  Declared value of merchandise imported

(3)  Net disbursements excluding debts and Railway capital transactions (in thousands of pounds)

(4)  Idem, converted into rupees at the average rate

(5)  Net receipts in India on account of England

(6)  Net value of gold imported

(7)  Net value of silver imported

(8)  Net value of gold and silver imported

(9)  Total of columns (2), (4), (5) and (8)

 

(1)

(2)

(3)

(4)

(5)

(6)

(7)

(8)

(9)

1850–51
1851–52
1852–53
1853–54
1854–55
1855–56
1856–57
1857–58
1858–59
1859–60
1860–61
1861–62
1862–63
1863–64
1864–65
1865–66
1866–67*
1867–68
1868–69
1869–70
1870–71
1871–72
1872–73
1873–74
1874–75
1875–76
1876–77
1877–78
1878–79
1879–80

11,56
12,24
10,07
11,12
12,74
13,94
14,19
15,28
21,73
24,27
23,49
22,32
22,63
27,14
28,15
29,60
29,04
35,71
35,99
32,93
34,47
32,09
31,87
33,82
36,22
38,89
37,44
41,46
37,80
41,17

2,98
3,31
3,68
4,03
3,77
4,47
4,80
5,60
10,33
9,12
8,32
8,07
8,80
8,79
9,37
40,15
8,71
10,28
7,05
11,00
11,26
12,03
11,79
12,19
11,72
11,98
12,91
13,15
13,79
11,82

2,89
2,81
3,21
3,98
3,87
4,53
4,78
5,49
9,59
8,40
7,66
8,11
8,83
8,82
9,40
10,23
9,03
10,59
7,31
11,34
11,96
12,52
12,40
13,09
12,66
13,39
14,12
15,18
16,75
14,21

36
50
51
1,19
43
74
31
14
1,10
50
– 58
73
94
78
92
65
– 64
91
65
33
91
80
41
1,20
1,24
1,01
1,56
96
78
43

1,15
1,27
1,17
1,06
73
2,51
2,09
2,78
4,43
4,28
4,23
5,18
6,85
8,90
9,84
5,72
3,84
4,61
5,16
5,59
2,28
3,57
2,54
1,38
1,87
1,54
21
47
– 90
1,75

2,12
2,87
4,60
2,31
3
8,19
11,07
12,22
7,73
11,15
5,33
9,09
12,55
12,80
10,08
18,67
6,96
5,59
8,60
7,32
94
6,53
72
2,50
4,64
1,56
7,20
14,68
3,97
7,87

3,27
4,14
5,77
3,37
76
10,70
13,16
15,00
l2,16
15,43
9,56
14,27
19,40
21,70
19,92
24,39
10,80
10,20
13,76
12,91
3,22
10,10
3,26
3,88
6,51
3,10
7,41
15,15
3,07
9,62

18,08
19,69
19,56
19,66
17,80
29,91
32,44
35,91
44,58
48,60
40,13
45,43
51,80
58,44
58,39
64,87
48,23
57,41
57,71
57,51
50,56
55,51
47,94
51,99
56,63
56,39
60,53
72,75
58,40
65,43

* (11 months)

7,99,37

2,65,27

2,77,15

19,77

96,10

2,09,89

3,05,90

14,02,28

 

(10)  Declared value of merchandise exported or re-exported

(11)  Net debt incurred including guaranteed Railway capital (in thousands of pounds)

(12)  Idem, converted into rupees at the average rate

(13)  Net rupee debt incurred

(14)  Total net debt incurred (total of columns (12) and (13))

(15)  Total of columns (10) and (14)

(16)  Difference between columns (9) and (15)

(17)  Difference between columns (8) and (14)

(18)  Secretary of State’s Bills paid

(19)  Average rate of exchange for Secretary of State’s Bills (in pence)

 

(10)

(11)

(12)

(13)

(14)

(15)

(16)

(17)

(18)

(19)

18,16
19,88
20,46
19,30
18,93
23,04
25,34
27,46
29,86
27,96
32,97
36,32
47,86
65,62
68,03
65,49
41,86
50,87
53,06
52,47
55,34
63,21
55,25
55,00
56,36
58,09
61,01
65,22
60,94
67,21

45
29
38
63
3,42
3,58
3,34
7,75
13,63
16,64
9,55
12,31
3,53
61
3,94
5,06
9,51
10,25
7,42
8,31
10,03
5,10
94
1,28
5,86
2,89
6,49
6,56
1,24
2,08

43
28
38
62
3,51
3,63
3,32
7,60
12,66
15,32
8,80
12,38
3,54
61
3,96
5,10
9,85
10,55
7,70
8,57
10,65
5,31
99
1,37
6,33
3,20
7,60
7,57
1,50
2,50

1,01
21
64
2,19
– 5,67
1,80
1,32
7,75
5,41
5,21
79

– 35
– 3
– 1,04
46
68
– 29
2,14
1,22
1,16
– 27
– 4
3,40
2,91
– 85
3,06
3,85
3,87

1,44
7
1,02
2,81
– 2,16
5,43
4,64
15,35
18,07
20,53
9,59
12,38
3,54
26
3,93
4,06
10,31
11,23
7,41
10,71
11,87
6,47
72
1,33
9,73
6,11
6,75
10,63
5,35
6,37

19,60
19,95
21,48
22,11
16,77
28,47
29,98
42,81
47,93
48,49
42,56
48,70
51,40
65,88
71,96
69,55
52,17
62,10
60,47
63,18
67,21
69,68
55,97
56,33
66,09
64,20
67,76
75,85
66,29
73,58

– 1,52
– 26
– 1,92
– 2,45
1,03
1,44
2,46
– 6,90
– 3,35
11
– 2,43
– 3,27
40
– 7,44
– 13,57
– 4,68
– 3,94
– 4,69
– 2,76
– 5,67
– 16,65
– 14,17
– 8,03
– 4,34
– 9,46
– 7,81
– 7,23
– 3,10
– 7,89
– 8,18

1,83
4,07
4,75
56
2,92
5,27
8,52
– 35
– 5,91
– 5,10
– 3
1,89
15,86
21,44
15,99
20,33
49
– 1,03
6,35
2,20
– 8,65
3,63
2,54
2,55
– 3,22
– 3,01
66
4,52
– 2,28
3,25

3,14
2,76
3,33
3,41
3,63
1,80
2,91
1,28
5
1
77
5,94
9,41
7,18
6,42
5,94
3,82
4,60
5,88
9,71
9,96
15,06
14,26
12,00
14,50
14,49
10,32
17,47
17,89

24.75
24.12
23.88
24.26
23.38
23.63
24.08
24.46
25.83
26.06
26.03
23.87
23.92
23.93
23.90
23.77
23.16
23.30
23.12
23.27
22.60
23.05
22.81
22.35
22.22
21.65
20.49
20.79
19.76
19.96

13,42,58

1,63,07

1,65,83

40,12

2,05,95

15,48,52

– 1,46,24

1,00,04

2,07,94

22.29

 

 

The figures in this table may be thrown into an equation as follows :

Exports and re-exports (column 10)

13,42,57

Net public debt incurred in England (column 12)

1,65,83

Net public debt incurred in India (column 13)

40,12

Total

15,48,52

Imports of merchandise (column 2)

7,99,37

Imports of precious metals (column 8)

3,05,99

Home services (column 4)

2,77,15

Net receipts in India on account of Great Britain (column 5)

19,77

Total

14,02,28
Balance = net result of all transactions not included in the table : 1,46,24 or on average 4,87 a year

 

Retour

 

Annexe D : La Monnaie et la Loi par S. Dana Horton – Extraits des documents relatifs à la Conférence Monétaire de 1878 et à l’Histoire de la Monnaie, publiés par ordre du Congrès des États-Unis

(Washington, 1879)

La vraie théorie du rapport qui, à mon avis, existe entre la monnaie et la loi n’a pas encore été, je crois, promulguée ex cathedra.  Elle n’est pas admise dans les traités d’économie politique qu’étudie la jeunesse, et la plupart des autorités de ce monde, en s’occupant de la monnaie, n’ont pas, jusqu’à présent, soumis leur législation ou leurs idées aux prescriptions de cette théorie, ou, si elles l’ont fait, en quelque mesure, c’est sans en avoir eu conscience.

En tout cas, cette théorie est exclue du Credo des doctrines qui ont fourni les motifs déterminants de l’action monétaire la plus importante des temps modernes : la proscription de l’argent, maintenue jusqu’à ce jour par les États civilisés.

Ceux qui ont conduit ce mouvement disent :

1°  L’or et l’argent sont des marchandises et rien de plus;

2°  Comme le fer, comme le blé, les métaux sont objet de commerce, et non de législation;

3°  L’empreinte de la Monnaie (Mint) sur ses disques de métal n’est que le certificat qui en garantit le poids et le titre;

4°  La loi générale de l’offre et de la demande, qui règle les mouvements et la valeur des métaux précieux, ne tient aucun compte des règlements arbitraires des législatures et des tribunaux.

Le lecteur instruit reconnaîtra dans ces affirmations les principes généralement admis, encore aujourd’hui, par les maîtres de la science économique officielle.  Le lecteur avisé remarquera que l’interprétation logique de ces prémisses conduit à admettre que, dans le domaine de la pratique, le monométallisme ne peut faire aucun mal, le bimétallisme aucun bien, et que le choix de l’unité monétaire est entièrement semblable au choix de l’unité de poids ou de mesure.  Le champ est ainsi préparé pour conclure que l’or, le métal le plus léger, le plus noble, peut conduire les sociétés dans une voie d’unité, de simplification et de fraternité, en devenant, comme monnaie unique et universelle, le plus brillant joyau de cette glorieuse couronne du progrès futur de l’humanité : le système métrique embrassant le monde tout entier.

À l’appui de ces prémisses, des conclusions qu’on peut en tirer et des espérances qu’elles autorisent, il a longtemps été permis de citer l’exemple pratique de l’Angleterre, la politique adoptée par l’Allemagne et les aspirations de la France.  D’un autre côté, les dernières résolutions du Gouvernement des États-Unis, non, bien entendu, en monnayant de nouveau le dollar d’argent, mais en limitant la frappe et en prenant l’initiative de la Conférence de 1878, ont révélé une politique monétaire opposée à celle qui domine en Europe, et, dans le domaine de la science, elles ont été comme une déclaration d’indépendance relativement aux erreurs antiscientifiques des théories hostiles a l’argent.

Par la loi du 28 février 1878, les États-Unis sont devenus l’organe et, pour ainsi dire, l’apôtre d’une doctrine nouvelle et plus vraie en fait de monnaie.

Les États-Unis ont proposé à l’Europe le monnayage simultané de l’or et de l’argent, d’après un rapport identique, en vue de leur emploi combiné, dans les pays de l’Union proposée, et du maintien de la fixité universelle du rapport adopté.  Cette proposition des États-Unis n’était rien moins que l’affirmation, avec cette autorité et ce retentissement qui n’appartiennent qu’à la voix d’une grande nation, de cette vérité : que la loi humaine est le facteur prépondérant dans le mouvement et dans la valeur des métaux précieux.

Il est impossible d’exagérer l’importance des questions internationales sur lesquelles l’attention du monde a été ainsi attirée.  Les plus grands intérêts de l’humanité dépendent de l’issue pu débat engagé entre les États, concernant une question de fait.

La science s’accorde à dire unanimement que la condition essentielle d’une bonne monnaie est la stabilité de la valeur, et chacun sait que la confiance est la base de l’activité des affaires.  Si les lois nationales sont le principal facteur soit de la demande, soit de l’offre des métaux précieux, et, par suite, de leur valeur, l’édifice monétaire du monde et toutes les conditions économiques de la plupart des pays sont et resteront à la merci des lois mal inspirées, que peuvent adopter même un très petit nombre d’États.

Dans le problème engagé en ce moment, il faut reconnaître que la proscription de l’argent a été une grave atteinte portée à la stabilité de la puissance d’acquisition de la monnaie du monde entier, tant de l’or que de l’argent, une perturbation universelle des valeurs et comme une attaque de paralysie infligée à la production et aux échanges de tout le globe, mal dont l’humanité souffrira pendant des années, autant peut-être qu’elle en a souffert déjà.  Le principal remède aux maux dont se plaignent le commerce et l’industrie ne peut être trouvé que dans une législation commune et contractuelle; soit par suite d’une nouvelle balance des puissances, soit au sein d’une nouvelle union internationale.  Si tel est l’enseignement de la vérité scientifique et si les interprètes autorisés de la science ne sont point parvenus à le formuler, il faut bien reconnaître, alors, que la science exige une révision ou une réforme.  En tout cas, la question ayant été soulevée, il est fait appel à la tête et au cœur des penseurs pour qu’ils arrivent à la résoudre le plus tôt possible, en y consacrant toute leur activité et toute leur ardeur.

Si les affirmations un peu agressives que je me permets provoquent, de la part d’un contradicteur, une réfutation victorieuse de mes idées, je n’en aurai pas moins, quoique convaincu d’erreur, contribué, pour mon humble part, à faire reconnaître la vérité.

En cherchant à établir la nécessité d’une réforme de la science monétaire, afin d’y accorder une place prédominante à la loi et aux statuts, je fus amené à faire l’analyse de ce que les meilleurs esprits avaient dit en faveur de l’étalon d’or et à formuler pour moi-même, avec le plus de précision possible (voyez Silver and Gold, Cincinnati, 1876), les bases logiques de leur système.  Je fus conduit ainsi à remonter à l’origine première de leur théorie de l’offre et la demande des métaux précieux et de leur explication de la cause de leur valeur.  Cette théorie des partisans de l’or, proscripteurs de l’argent, me parut se rattacher directement aux racines d’une doctrine fertile en erreurs et qui a pu produire ainsi ce pernicieux rejeton, dont la malfaisance est loin d’être épuisée, je veux parler de la «Loi de la nature» ou de la «Loi naturelle».

Je n’ai pas le temps d’esquisser ici l’histoire de cette doctrine.  Il suffira de dire que celui qui étudie, d’une manière réfléchie, la morale ou la religion, la politique ou le droit, y reconnaîtra cette mère vénérable, mais toujours féconde, de tant d’erreurs et de tant de vérités.

En ce qui concerne la monnaie, quelle part de vérité y a-t-il dans le fondement de cette théorie des partisans de l’or, proscripteurs de l’argent, quand ils proclament cette antithèse tranchée, cette opposition absolue entre l’édit, le décret, la législation, la loi, le commandement arbitraire de l’État, d’une part, et, d’autre part, la nature, les lois naturelles, les besoins du commerce, la marche naturelle des événements, le cours naturel des choses ?  Sans doute entre ces deux ordres d’idées ou de faits, il y a et il y aura toujours différence et non identité.

Mais jusqu’à quel point les métaux précieux, et la monnaie qui en est faite, sont-ils soumis, respectivement, à l’influence de ces grandes forces ?  Quel est cet état de nature, cette marche naturelle des choses, qu’a en vue la théorie des partisans de l’or, prescripteurs de l’argent ?

Suivant les indications de cette doctrine, j’ai voulu remonter à cet état de nature, à cette origine imaginaire de la société civile, et j’ai trouvé que la société civile impliquait la reconnaissance sans cesse croissante d’obligations, et l’effort confus, mais progressif, d’en imposer le respect.  Ces obligations supposaient une contrainte imposée à la volonté libre de l’individu par la volonté libre de la communauté ou de celui qui a charge de la gouverner.  Par conséquent, comparée avec la condition antérieure de ses membres, la société elle-même signifiait un ordre artificiel arbitraire, officiel.  Ce contraste ne put que devenir plus marqué à mesure que le temps s’écoulait, car, tandis que l’individu naissait et mourait, la société se perpétuait; et son existence, en tant que corps organisé, acquérait une autorité croissante par le fait seul de sa durée.

Que devenait la monnaie dans le cours de ces changements ?  N’était-elle pas, je le demande, un facteur constituant de cette évolution de la société ?

Ces obligations dont j’ai parlé, ces différenciations des fonctions conduisaient à la division du travail, et des compensations devaient être accordées, par certains membres de la société, à d’autres, notamment par les gouvernés aux gouvernants.

Qu’est-ce à dire, sinon que des tributs et des taxes sont indispensables à la société civile ?

En outre, sans sanction, les obligations qu’impose la loi sont inefficaces.  À quoi serviraient ce progrès du sentiment moral, cette reconnaissance et cette création d’obligations, cette admission du droit d’en imposer le respect, s’il n’y avait nul moyen de contrainte, aucun pouvoir forçant l’individu rebelle à se soumettre à la volonté collective ?  Il s’ensuit que le commandement d’obéir à la loi doit être accompagné des moyens nécessaires de prévention ou de punition.  La peine doit frapper la transgression.  Dans beaucoup de cas, cette peine, proportionnée à l’offense, doit être, non la perte de la vie ou la mutilation d’un membre, non la perte de la liberté ou de certains privilèges, mais simplement un transfert de propriétés aux mains de la partie lésée ou do l’État.  Dans les cas où il n’y a ni crime ni délit, lorsque l’accomplissement spécifique de l’obligation, refusé parla partie récalcitrante, ne peut être convenablement imposé par l’État, la partie lésée doit être indemnisée par le transfert, en sa faveur, de la propriété de celui qui est en défaut.

Il est également évident que, si l’état de société implique à l’origine et comme condition essentielle l’organisation et l’administration de la justice, il implique aussi des amendes et des dommages-intérêts.

Et quelle est la substance, la matière de ces tributs, de ces amendes, de ces taxes et de ces dommages et intérêts ?  Manifestement, quoi que ce soit, ce doit être la monnaie.  Le pouvoir qui les réclame ou qui les impose doit dire au moyen de quels objets on peut légalement s’acquitter; et, quelque usage que l’on puisse faire du payement en nature, néanmoins, l’institution de la monnaie existe.  Bétail ou coquillage, sel ou argent, une chose est devenue, dans cette occasion, monnaie légale, étalon établi par la loi.

N’oublions pas que le commerce se développait en même temps que s’accomplissait l’évolution progressive de la société, et le commerce a créé un intermédiaire des échanges, en choisissant, à cet effet, un objet généralement accepté comme équivalent.

L’individu obéissant à ses besoins et la société à ses nécessités ont également fait usage de la monnaie.  L’individu et l’État, déterminés par des convenances identiques, ont employé la même marchandise comme monnaie.  La marchandise qui a constitué le revenu et la dépense de l’État, et dont le transfert imposé a été la sanction de la loi, a aussi fourni à l’individu ce tertium comparationis, cette troisième chose avec laquelle on compare toutes les autres, cette commune mesure, qui, en facilitant l’échange et la division du travail, a tant contribué au progrès de la civilisation.

La monnaie du commerce et la monnaie de l’État sont matériellement une; mais l’origine de ce produit unique est double.  On peut la rapporter à des causes différentes, quoique corrélatives.  Dans la demande de la monnaie, la volonté libre de l’homme, prise dans son ensemble, s’est, pour ainsi dire, divisée en deux canaux de volition.  Les nécessités du gouvernement dans lesquelles s’incorpore une partie de la volonté libre de l’homme agissent dans le même sens que les besoins de l’individu qui fait des échanges avec ses semblables, pour créer et pour maintenir, avec toute la force du droit privé, l’institution de la monnaie.

Plus tard, dans les étapes successives du développement social, l’existence d’un forme de capital qui peut être facilement transporté dans l’espace et conservé dans le temps, trouve son appui dans cette activité de la loi qui se rapporte à la fongibilité, à la transmissibilité, à l’intérêt.  Dans le domaine de la possession et de la propriété, ce terrain si controversé au point de vue de la doctrine, la monnaie obtient un rôle entièrement différent, de celui des autres objets mobiliers et des marchandises ordinaires.  Un prêt en monnaie devient, aux yeux de la loi, un fait très différent du prêt de tout autre objet, en même temps que le droit de toucher un intérêt, comme il est reconnu maintenant, est le résultat d’une lente évolution légale et juridique.

Tel me paraît être, en résumé, le caractère de l’institution de la monnaie.  C’est cet aspect de la pièce monnayée et du métal, converti en instrument légal de payement, qui a été négligé dans les prémisses des partisans exclusifs de l’or.

Cette institution de la monnaie nécessite, dans le territoire de chaque État, le choix de quelque marchandise qui devra être employée par ses habitants; et l’initiative et le contrôle de ce choix ne peuvent appartenir qu’au pouvoir central de chaque pays.

Nous voyons ici la puissance de la législation, dans le sens restreint du mot.

Au sein de toute nation sortant de l’état primitif d’une existence plus ou moins organisée, il existe un besoin universel et permanent d’employer un certain objet, non seulement comme un intermédiaire des échanges, mais comme un moyen légal d’évaluation, comme un moyen légal de payement, comme une monnaie et un étalon (standard) sanctionné et imposé par la loi.  C’est la législation qui dirige cette force universelle et persistante vers l’adoption de telle ou telle marchandise, et en groupant toutes les forces des intérêts individuels dans ce sens, elle crée le moyen d’assurer le respect de ses édits.  Elle affecte ainsi notablement la demande de la marchandise élue et privilégiée; et, s’il en est ainsi, il en résulte que la seconde et la quatrième prémisse des partisans exclusifs de l’or sont erronées.

Dans les temps modernes, la décision et le contrôle, en fait de monnaie, sont spécialement du ressort de l’État.  Le pouvoir central a pris le gouvernement de la monnaie.

Ces grands mouvements actuels de la circulation, où s’applique ce que nous nommons le système de crédit, ne sont qu’une extension variée et indéfinie de ces obligations, sur lesquelles les législatures et les tribunaux exercent leur juridiction, en déterminant les moyens de les remplir et d’y faire face.  Mais on pourrait croire, et d’excellents esprits ont naïvement accepté cette erreur, qu’il n’y a aucune liberté pour le législateur dans le choix de la monnaie; qu’il ne peut que ratifier ce que veut le commerce, de sorte que ses fonctions sont absolument subordonnées, et qu’en définitive son pouvoir, en cette matière, est nul.

Examinons, à ce point de vue, la troisième prémisse : L’empreinte de la Monnaie (Mint) sur les disques du métal monétaire n’est qu’un certificat qui en garantit le poids et le titre.

Ceci est-il vrai ?  L’empreinte de la Monnaie n’équivaut-elle à rien de plus ?

Par cette empreinte, le métal, qui n’était auparavant que de la monnaie en puissance, une partie de la base matérielle de cette grande institution universelle de la monnaie, le métal est devenu de la monnaie actuelle, effective, dans l’État qui en avait le monnayage.  Par l’empreinte officielle, cette pièce de métal est transformée en un moyen de payement, au taux légal, pour toutes les obligations exigibles dans les limites du territoire de cet État.  Par cette empreinte, la marchandise-métal (bullion) est transfigurée en cette chose d’un autre ordre et très supérieure, la monnaie.

Par elle-même, cette formule : «le certificat qui garantit le poids et la finesse» n’explique pas plus la nature de la marchandise-métal qu’elle ne fait comprendre la nature de cette autre chose très différente, la monnaie.  Elle indique encore moins les raisons qui amènent la transformation de l’un dans l’autre.

Évidemment, ce «certificat officiel du poids et du titre» auquel la plupart des économistes essayent de limiter la part d’intervention de l’État, est essentiel dans la théorie de la monnaie, exactement comme à la guerre l’uniforme du soldat et le grade de l’officier sont chose de première importance.

Une armée, privée de vêtements et d’organisation, est aussi impossible que la monnaie sans hôtel des monnaies (Mint).  Mais, en même temps, élever le fait de l’empreinte officielle et du certificat du poids et du titre à une telle importance, qu’il renferme la formule complète de la science monétaire, c’est à peu près comme si nous voulions démontrer, en de gros volumes, que l’issue des campagnes d’une armée dépend des épaulettes de ses généraux, et que le sort des nations est décidé par le choix d’un galon ou par la couleur d’un passeport.

D’un autre côté, si cette affirmation, au lieu d’être présentée comme la formule complète de la science, se contente du rôle plus modeste d’une simple règle de l’art de la monnaie et de la politique monétaire, alors elle se justifie entièrement.  Si je dis seulement : «L’empreinte de la monnaie doit être un certificat officiel de poids et de titre» c’est comme si je disais : «Ce qui est nommé un dollar doit valoir un dollar», et alors je me trouve en possession d’un guide sûr et vrai pour passer à l’action.

C’est comme si l’on disait de l’art de la guerre : «Les armées doivent porter un uniforme et être commandés par des officiers de différents grades.»  Rien n’est plus vrai, mais rien n’est plus dénué d’importance scientifique.

Si les interprètes de la science ont voulu faire d’une maxime pratique une formule scientifique, il est clair que nous sommes plus avancés dans l’art de la guerre que dans la théorie de la monnaie, ce grand art de la paix.

Je mentionnerai ici un autre aphorisme qui peut aussi invoquer, en sa faveur, l’appui sans réserve de beaucoup d’hommes distingués : Il est impossible d’établir un rapport fixe entre deux métaux.

Un examen impartial montrera également, je crois, que cet aphorisme est vrai pour un très petite part et entièrement faux pour le surplus.  Cette petite part de vérité, comme l’enveloppe des pommes de la mer Morte, se trouvant à la surface, trompe l’œil de l’observateur inattentif.

Cette affirmation est semblable à celles qui consistent à dire : Il est impossible de tracer une ligne absolument droite ou d’affirmer que le monde ne contient pas deux choses absolument semblables.

Sans doute, si même tous les États civilisés s’entendaient pour monnayer les deux métaux sur la base d’un rapport identique, une certaine proportion de l’ensemble des échange du monde pourrait se faire encore au moyen de métaux précieux reçus d’après un rapport différent.  La volonté humaine ne se soumettra pas partout aux décisions d’un traité mont taire, et un seul échange accompli quelque part, au-dessus ou au-dessous du taux fixé par tous les États chrétiens, suffit pour qu’on puisse soutenir que le système est en défaut.  Quand l’effort se fait sentir également sur toute la longueur d’une chaîne, sa résistance est égale à celle du chaînon le plus faible.  N’importe où il y a une irrégularité dans la ligne si cette irrégularité existe, la ligne n’est pas droite.  Si deux objets diffèrent si peu que c soit, ils ne sont pas semblables.  Il est aussi vrai de dire qu’il est impossible d’établir partout un rapport identique entre les deux métaux, qu’il est exact d’affirmer qu’on ne peut ni tracer une ligne parfaitement droite, ni trouver deux objets absolument semblables.

Mais cette prétendue impossibilité d’établir entre les deux métaux un rapport fixe autorise aussi peu un homme d’État à dénier la possibilité ou l’utilité d’établir, avec succès, un rapport fixe, que l’impossibilité de tracer une ligne droite ou de faire deux choses semblables empêche le mécanicien de construire des machines ou des appareils de précision.  Ces machines ou ces appareils exigent, au point de vue de la perfection, des lignes droites et des parties semblables.  Mais, en fait, les lignes sont suffisamment droites et les parties suffisamment semblables pour la pratique.  Dans la réalité, les infiniment petits peuvent être négligés par l’ingénieur et le mécanicien; pourquoi ne pourraient-elles pas l’être pas l’homme d’État et par l’économiste ?

Revenant maintenant à la question, je demande quels sont les faits relatifs au choix que peut faire le législateur pour la substance dont sera constituée la monnaie ?  Sans parler du cuivre, il y a aujourd’hui différents poids d’or et différents poids d’argent faisant office de monnaie.  Le législateur ne peut-il pas fixer le poids des pièces monétaires comme il le veut ?

Les deux métaux, l’or et l’argent, sont employés dans des conditions très variées et très différentes, et l’on peut admettre entre eux une grande diversité de rapports.

Les formes si changeantes du crédit, du billon, de la monnaie divisionnaire et de la monnaie de papier, sont dans le même cas.  L’histoire de notre siècle est remplie d’actes législatifs réglant ces matières.

L’étude des faits les moins contestés montre clairement que si, dans un pays, la législation monétaire a évité, d’une part, le mal du papier-monnaie, et, d’autre part, la nécessité d’adopter un rapport entre les deux métaux, en n’en conservant qu’un seul, elle n’échappe pas, néanmoins, à ces difficultés.  Elle doit déterminer à nouveau ou maintenir un certain poids de ce métal unique comme le légitime successeur de cette unité nationale d’évaluation que le passé a légué à ses soins.  Cette unité nationale doit être sauvée du naufrage d’une variation excessive de sa puissance d’acquisition.  Si ce métal unique ne sauvegarde pas la stabilité de cette unité, le législateur doit modifier ses statuts, et pour éviter les crises et les perturbations trop graves, il doit recourir à la loi sous forme, soit d’une suspension des payements en espèces, d’un Bank-act, soit de l’adoption d’un autre étalon ou de nouveaux règlements pour le monnayage.  Il faut se rappeler que, pour le législateur qui s’occupe de monnaie, il n’y a pas de port absolument à l’abri des tempêtes.  C’est seulement par courtoisie qu’on fait à la monnaie sa place dans le système métrique.  Il y a folie à oublier, comme le fait sans cesse le «métrologiste monétaire», qu’il n’y a pas de véritable «étalon» des valeurs.  La base la plus solide, la plus fixe que puisse choisir la loi, en fait de monnaie, n’est cependant qu’un instrument d’évaluation qui se contracte et se dilate, sous l’action de la loi de l’offre et de la demande, et il est vrai de dire, pour le législateur monétaire comme pour le marin, que la sécurité ne s’obtient qu’au prix d’une vigilance constante.  La sécurité des intérêts monétaires du commerce n’est assurée qu’en maintenant toujours la monnaie sous la protection de lois sages et prévoyantes.

Tels sont les motifs qui m’ont déterminé à revendiquer pour le juriste et pour l’homme d’État, dans la théorie de la monnaie, une part d’autorité aussi grande que celle accordée généralement à l’économiste.

Il me reste à prévenir une réplique qui me sera faite, peut-être, par celui qui a fondé son Credo monétaire sur les prémisses que j’ai cherché à réfuter.  Je désire affirmer nettement que le rôle que j’attribue à la loi, dans la doctrine de la monnaie, n’exige, en aucune façon, l’exclusion des autres éléments du problème.  L’évolution tout entière du développement social, l’ensemble des matériaux dont s’occupe la science politique et économique, ont fourni la matière du conflit de forces que la loi monétaire est appelée à régler.  Le rôle de la loi est simplement celui de l’œil qui voit, de la main qui guide, de la volonté qui décide, dans tout ce qui concerne la création et le maintien de la monnaie.  C’est la loi seule qui a agi, avec une force constante et effective, dans ce sens.  Au milieu d’un chaos de conditions incertaines, la loi a été un principe d’ordre.

Dans un état de repos, on peut ignorer l’action de la loi monétaire, de même qu’on n’a pas conscience de la loi de la gravitation; mais cette force n’en agit pas moins, et la maxime que l’ignorance de la loi n’excuse personne s’applique dans les deux cas.  Ignorant le danger, vous pouvez glisser dans un abîme ou vous placer sur le chemin de l’avalanche qui tombe; la loi de la gravitation, que vous aurez méconnue, ne vous apportera pas moins la mort.  Comme la gravitation, le pouvoir de la loi peut être effectif, quoique son action ne soit pas visible.  Elle peut être active par ce qui, au premier abord, peut sembler n’être que des actes d’omission entièrement passifs ou négatifs.

Il est étrange à quel point certains écrivains ont fermé les yeux à cette vérité.  Comme si la loi, non moins qu’un rocher de granit, perdait son poids lorsqu’elle est au repos !

Un exemple récent montrera la différence entre l’effet et la cause.  Il y a un quart de siècle, lorsque l’or de l’Australie et de la Californie, venant s’ajouter à l’afflux de la Sibérie, menaçait d’une dépréciation permanente la masse totale de la monnaie du monde, certains économistes conseillèrent à la France et à l’Angleterre de démonétiser leur or.  On serait peut-être arrivé à le faire.  Les décrets de la France et de l’Angleterre auraient pu mettre l’or hors de la loi, de même que les décisions de la Hollande et de la Belgique lui enlevèrent alors la fonction d’étalon légal.  Le Parlement anglais et l’empereur des Français auraient pu faire de même.  Ils ne le firent pas : ils maintinrent le système existant.  Ils conservèrent à l’or son privilège monétaire, et ainsi ils sauvèrent l’or.  S’ils avaient sacrifié les lois en vigueur aux conseils qu’on leur donnait, l’or serait aujourd’hui aussi déprécié que l’est l’argent.

Et cependant, uniquement, comme je l’ai dit, parce que ces lois dataient de loin et parce qu’elles conservèrent leur autorité, inaperçue, ‘on prétend qu’en présence des nouvelles découvertes d’or, la loi a été impuissante.

Bien entendu, la loi agissant comme cause, il y eut un changement dans les conditions monétaires du monde.  Certes la découverte des régions où l’on trouvait l’or et leur colonisation, de même que le maintien des lois qui conservèrent à l’or son rôle d’étalon, lurent, des actes humains; mais ils n’émanaient point d’un pouvoir central réglant l’institution de la monnaie dans un but défini.  Aux trésors renfermés dans les couches de la terre, ajoutez la poursuite aventureuse du gain : la Californie et l’Australie sont expliquées.  Des essaims d’hommes se mirent à chercher le métal jaune dans les placers inexplorés; mais l’auraient-ils poursuivi avec la même ardeur, si ce métal n’avait pas été monnaie? Partout et toujours, la situation monétaire du monde dépend de la loi.

Avant de finir, je dirai un mot d’une vérité à laquelle on a permis de prendre des proportions si exagérées que, pour beaucoup d’écrivains, elle a caché des vérités plus importantes.  Certaines lois monétaires ont été adoptées par quelques États, et cependant ces lois se sont montrées impuissantes.  Dans le recueil des statuts de la France, de l’Angleterre et des États-Unis, on trouve des lois qui, pendant des générations, sont restées en grande partie lettre morte.

Quelle influence ces faits doivent-ils exercer sur le rôle attribué à la loi, dans la théorie de la monnaie ?  Je réponds que ces faits s’accordent entièrement avec la doctrine que j’ai exposée.  Ce point est la pierre d’achoppement pour les deux écoles extrêmes aux prises dans cette grande controverse relative à la nature de la monnaie : d’une part, l’orthodoxe free-trader, en fait de science monétaire, qui ne reconnaît d’autre loi que celle du commerce; et d’autre part, les hommes du fiat, qui ne voient dans la monnaie qu’un signe et l’émanation de la «volonté de César».

En matière de monnaie, comme en tout, c’est le plus fort qui l’emporte.  Une loi qui est en opposition avec les habitudes et les intérêts des citoyens ne peut avoir le même succès que celle qui met à son service ces habitudes et ces intérêts.  De même, dans un pays, un décret qui se met en lutte avec tout l’ensemble de la législation nationale ou avec celle des autres États plus puissants, n’atteindra pas son but.  Son but avoué, ou celui qu’on lui attribue, ne peut être la mesure de sa puissance.  La question de savoir si tel ou tel décret exercera une certaine influence sur l’offre et la demande de la monnaie n’est pas une question de mots, mais une question de fait.  Ainsi, il y a quelques années, la loi qui, aux États-Unis, régla l’étalon monétaire décréta qu’à New-York le dollar d’or serait monnaie légale, au pair avec les greenbacks, et qu’à San-Francisco le dollar en greenbacks serait monnaie légale au pair avec l’or.  À New-York, ce fut le dollar en greenbacks et non le dollar d’or qui circula, et à San-Francisco, au contraire, ce fut le dollar d’or et non le dollar en greenbacks.  Ces faits ne sont pas en contradiction avec les théories que j’ai exposées.

En répondant à la question : Quelle est la meilleure politique monétaire pour les États-Unis ?  Je démontrerai peut-être plus clairement encore la vérité de la doctrine que je défends.  Depuis que la question de l’argent est arrivée à l’ordre du jour, en 1876, je me suis efforcé de montrer qu’il était non seulement peu sage, mais même absolument dangereux, de monnayer de l’argent, fût-ce en quantité minime; et je l’ai fait dans l’intérêt d’une future union bimétallique.

La frappe libre de l’argent, alors que l’Europe démonétisait ce métal, aurait conduit au monométallisme-argent en Amérique et au succès momentané du monométallisme-or en Europe.  Créer chez nous une demande d’argent, c’est retarder l’effet de cet enseignement qui finira par éclairer l’Europe sur son véritable intérêt, à moins que nous ne la dispensions de se livrer à cette étude.

Une loi qui aurait ramené l’argent au pair, par l’effet de notre système monétaire, aurait été nominalement une législation bimétallique; mais, en fait, elle aurait eu pour résultat de favoriser les progrès du monométallisme.  Notre vraie politique, alors comme aujourd’hui, était de rester monométallique en pratique, en ne monnayant que de l’or, mais d’adhérer nettement et publiquement au principe du bimétallisme, en le proclamant au monde.  En même temps, il fallait exercer partout une influence énergique et agressive pour faire comprendre à l’Europe, par la vue de ses souffrances économiques, non moins que par des arguments théoriques, cette vérité capitale : que son intérêt lui commande de s’entendre, avec les États-Unis, pour constituer une vaste union monétaire bimétallique et pour restituer ainsi à l’argent la fonction que la nature, l’histoire et les besoins du monde entier lui assignent.

 

Retour

 

_____________________

[1]   In England : beef, sugar and saltpetre – in India : speller, hides, jute, rice, linseed and wheat.

Retour

[2]   This estimate is thus made :

  

 

Net yearly obligations of the Home Treasury Fund fixed in sterling, about Rs. 111,750,000
Equals, with silver at 50 d. an oz. (exchange about 1 sh. 7 d.) Rs. 14,66,00,000
Equals, with silver at 60 d. an oz. (exchange about 1 sh. 11 d.)  Rs. 12,22,00,000
Loss, upon the assumption that the fall in the exchange is due, exclusively, to a rise in the value of gold Rs.   2,44,00,000

Retour

[3]   Of course, the conditions on which standard money can be coined in the two countries must be stable.  It is not enough that the same substance should be used, the mint conditions must be invariable.

Retour 

[4]   The exact period is 29 years and 11 months; the terminal of our account year having been altered in 1867 from the 30th April to the 31st March.

Retour

[5]   I cannot, however, say confidently that we shall close the Afghan war without any further loan.

Retour

 

SIXIÈME  SÉANCE : SAMEDI  14  MAI  1881


Présidence de M. Vrolik

 

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège, et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion.

La séance est ouverte à deux heures.

M. le Président communique à la Conférence une lettre par laquelle M. le Ministre des finances, appelé à Dijon pour assister à une cérémonie funèbre, exprime ses regrets de ne pouvoir assister à la séance.

Il est donné lecture du procès-verbal de la précédente réunion.

M. Cernuschi, Délégué de la France, demande à compléter les paroles qu’il a prononcées, dans la dernière séance, au sujet des bénéfices que certains États de l’Union latine ont pu réaliser sur la frappe limitée des pièces de 5 francs.  Ce bénéfice n’a pu être obtenu que sur les pièces frappées avec de l’argent acheté à des taux inférieurs, par exemple de 1 à 17 ou 1 à 18 en dehors de l’Union latine, en Allemagne par exemple, et qui auraient ensuite été échangées contre de l’or, en France, suivant la proportion légale de 1 à 15 ½.  Il est juste de remarquer que les pièces fabriquées dans ces conditions représentent une fraction insignifiante du montant total des pièces de 5 francs frappées en Italie.  Un document statistique officiel, que M. Cernuschi dépose sur le bureau de la Conférence (Annexe A), établit, en effet, que l’argent monnayé par le Gouvernement italien, de 1862 à 1879, provient non pas d’achats effectués à l’étranger, mais de la refonte des anciennes monnaies des différents États italiens.

Le procès-verbal est adopté.

M. Cernuschi donne lecture de la liste des questions qu’il désirerait adresser, suivant l’intention qu’il en a annoncée dans la dernière séance, à MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada.

Il est décidé que cette liste de questions sera imprimée et distribuée à MM. les Membres de la Conférence (Annexe B).

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale du questionnaire.

Il est cependant une objection de M. Pirmez à laquelle M. Denormandie tient à répondre tout d’abord.  L’honorable Délégué de la Belgique a cherché à établir que la Conférence n’était pas compétente pour l’œuvre à laquelle elle avait été conviée; il a prétendu qu’il était contraire aux véritables principes économiques, contraire aux idées libérales de vouloir fixer par convention, à un taux invariable, le rapport entre l’or et l’argent, et qu’un tel arrangement, fût-il conclu, les États signataires seraient impuissants à en assurer l’exécution.

Ces assertions, si graves, sont-elles fondées ?  Est-il vrai que les Gouvernements soient incompétents dans les questions monétaires ?  Est-il vrai qu’ils n’aient pas le droit d’en régler tous les détails, et surtout ce point essentiel, la valeur relative des deux métaux, or et argent ?  Pour qui réfléchit à la nature et à l’origine de la monnaie, la réponse à ces questions n’est pas douteuse.

Qu’est-ce donc que la monnaie ?  Sans rechercher théoriquement si c’est ou non une marchandise, on peut, au point de vue pratique et, pour ainsi dire, utilitaire, la définir : une valeur qui est en rapport avec le plus grand nombre de nos besoins possibles, en un mot un instrument universel d’échange.  Les conditions qu’elle doit réunir sont connues de tous.  Il faut qu’elle soit plus facilement transportable, plus aisément acceptable que les objets divers dont elle prend, pour ainsi dire, la place; elle doit, de plus, être homogène, facilement divisible en fractions minimes formées d’une matière suffisamment résistante; il faut enfin qu’elle puisse, sans peine, recevoir l’empreinte durable qui devient, en quelque sorte, son titre de noblesse.  La monnaie ainsi constituée apparaît, dans l’histoire de l’humanité, en même temps que les premières traces de civilisation.  Au début, les peuples encore barbares échangeaient les marchandises contre des marchandises; l’or et l’argent, déjà découverts, ne servaient que d’ornements.  Mais ce régime primitif et comme rudimentaire ne survécut pas à l’état sauvage; dès que les sciences et les arts eurent fait quelques progrès, dès que les sociétés se constituèrent, la vérité monétaire se dégagea, l’or et l’argent furent élevés à l’état de monnaie.  Ce fut, évidemment, le résultat d’une entente commune, d’un assentiment général, d’une sorte de convention.  Sous quelle forme ?  On l’ignore; mais le fait même de ce consensus n’est pas douteux.

Aucun de ces principes, aucun de ces faits, il est vrai, ne sont méconnus par M. Pirmez; mais, se préoccupant du but pour lequel la Conférence a été convoquée, il nie que les Gouvernements aient le pouvoir de faire coexister deux métaux qui, en fait, n’ont jamais circulé ensemble; il prétend que vouloir décréter cette coexistence et fixer le rapport mutuel de l’or et de l’argent, en donnant à cette fixation un caractère international, c’est tomber dans l’abus, dans la manie de la réglementation, c’est exagérer l’action du législateur, et, d’avance, se condamner à l’impuissance.

Une telle affirmation est-elle exacte ?  Sans doute, dans le passé, on ne rencontre pas d’arrangement international fixant le rapport réciproque de l’or et de l’argent; mais pourquoi ?  Parce qu’il n’y avait pas alors de vie commune entre les peuples, parce que leurs relations étaient des relations de rivalité et de lutte, non des relations d’harmonie et de mutuelle entente; parce que la quantité de métaux précieux en circulation dans le monde était infiniment faible; parce qu’il n’y avait alors nulle fixité dans les lois; que la législation monétaire, comme la législation tout entière, était livrée aux caprices du pouvoir et qu’il n’était pas d’année où, sur un point ou sur un autre, la monnaie ne fût altérée dans son poids, dans son titre et dans sa valeur.  Sous le seul règne de Louis XIV, on n’a pas compté, en France, moins de cinquante édits sur les monnaies.  La stabilité manquait donc, et avec elle la condition première et essentielle de toute convention.

Aujourd’hui tout est changé.  De grands progrès intellectuels, moraux, sociaux, un prodigieux développement de toutes les forces de l’humanité ont, dès le début, marqué le siècle tourmenté, mais glorieux, où nous vivons.  Les sociétés se sont assises et régularisées, d’immortelles découvertes ont transfiguré le monde, les affaires ont pris un développement sans exemple, les peuples ont noué des relations de plus en plus constantes, de plus en plus pacifiques, de plus en plus intimes.  Toutes ces relations sont régies par des arrangements internationaux.  Traités de commerce, traités de navigation, conventions consulaires, conventions de chemins de fer, conventions télégraphiques, conventions littéraires, conventions pour la protection des marques de fabrique, pour la protection de la propriété artistique et industrielle, autant de manifestations diverses, mais concordantes, de ce besoin que les grandes nations des deux mondes éprouvent de consolider, de développer leurs mutuels rapports et de les régulariser par des stipulations diplomatiques.  Il n’est pour ainsi dire pas de jour où l’un des parlements de l’Europe n’ait à délibérer sur un acte diplomatique ayant pour objet de régler les relations internationales des peuples; et l’on prétendrait exclure de ce domaine des conventions diplomatiques la monnaie, base et garantie de toutes ces relations !

La monnaie a pu cependant devenir déjà la matière à transactions internationales; car, dans chaque pays, sa législation, autrefois incertaine, s’est complétée et fixée.  Le rapport de 1 à 15 ½ entre les deux métaux s’est imposé par la pratique, par la force des choses; il est devenu la règle, en France, dès la fin du siècle dernier, et la règle dans les relations internationales, en vertu non d’un traité, mais d’un usage constant et d’un accord de fait.

Telle a été la situation, jusqu’à ces dernières années.  L’observation générale de la règle du 15 ½ avait garanti au continent de longues années de sécurité monétaire.  On sait à quel point cet état de choses favorable s’est modifié.  Sous l’empire de causes qui ont été déjà suffisamment indiquées, l’équilibre a été faussé, rompu; la stabilité passée a fait place à un trouble profond, à un malaise que nul ne conteste et qui appelle un remède immédiat.  Ce remède, s’il existe, doit avoir, de l’aveu de tous, un caractère international, comme le mal même qu’il est appelé à atténuer ou à guérir.  C’est donc une convention qu’il s’agit de négocier.  Pourra-t-on la conclure ?  Quelle sera-t-elle ?  On l’ignore encore; mais ce qui semble hors de doute, c’est qu’il est utile, nécessaire, urgent de travailler à la préparer, c’est qu’en cherchant à en poser les bases, la Conférence est dans sa compétence, dans son droit, presque dans son devoir.

C’est ce qu’il suffit, quant à présent, d’établir et de mettre hors de discussion, sauf à examiner, le moment venu, s’il est vrai, comme l’a affirmé M. Pirmez, que le régime monétaire adopté par les Puissances ne réussirait pas à se faire accepter du commerce et du public.

Après avoir constaté le droit de la Conférence, il est un autre point qu’il convient d’examiner : c’est l’intérêt que le commerce peut avoir à la solution du problème monétaire dans un sens ou dans l’autre.  Si l’on étudie sous ce rapport l’histoire des cinquante dernières années, si l’on cherche à se rendre compte des causes et des effets des diverses crises économiques qui ont marqué ce demi-siècle, on arrive à des conclusions singulièrement significatives.  On constate que les institutions de crédit ont été bien moins éprouvées dans les pays bimétallistes que dans les pays monométallistes, et l’on voit ainsi démontrée par les faits, avec une écrasante évidence, la supériorité du double étalon sur l’étalon unique.

En 1837-38-39, une crise violente éclata en Amérique.  Le Trésor fédéral retira ses dépôts de la Banque des États-Unis et, pour rétablir la circulation métallique, il inonda le marché anglais de papier américain.  La situation devint extrêmement difficile à Londres, et l’encaisse métallique de la Banque d’Angleterre tomba de 200 millions à 75 millions de francs.  Ce premier exemple prouve quelle influence la législation monétaire d’un pays peut exercer sur l’intensité des crises et à quelles secousses sont exposés les marchés monométalliques, tels que celui de Londres.  En 1837, la Banque d’Angleterre était même forcée de recourir à la Banque de France, qui lui prêtait 50 millions de francs en valeurs de crédit, et qui, grâce au système bimétallique français, ressentait à peine le contre-coup des catastrophes survenues à New-York et à Londres.

En 1847 éclate la crise des blés, commune aux deux pays.  En Angleterre, on suspend l’acte de 1844, on limite les échéances à trente jours, des faillites nombreuses ébranlent le marché et le taux de l’escompte monte à 8%.  En France, la crise est promptement atténuée par la vente à la Russie de rentes nationales pour un capital de 50 millions de francs, et le taux de l’escompte est maintenue 5%.

En 1867, une nouvelle crise monétaire, contre-coup de crises américaines éclate en France comme en Angleterre; et, cette fois encore, elle est bien moins intense de ce côté de la Manche que sur l’autre rive.  La Banque de France est forcée d’élever son escompte jusqu’à 10%, mais pendant quinze jours seulement, tandis que la Banque d’Angleterre, dont tout l’or a été en quelque sorte drainé par les États-Unis, se voit contrainte de maintenir, pendant six semaines, son escompte à ce taux excessif de 10%.

En octobre 1860, ce n’est plus l’or, c’est l’argent qui manque à la Banque d’Angleterre; elle en demande à la Banque de France, et celle-ci, grâce au bimétallisme français, peut envoyer à Londres 52 millions d’argent fin contre pareille somme en or.

En 1861, la Russie, à son tour, cherche à se procurer de l’argent pour frapper de la monnaie divisionnaire : c’est aussi à la Banque de France qu’elle s’adresse, et la Banque, riche des deux métaux par la vertu du système monétaire français, peut fournir au Trésor russe 31 millions d’argent fin contre une somme égale en impériales d’or.

En 1864, la crise cotonnière est commune à la France et à l’Angleterre et provoque, des deux parts, une élévation du taux de l’escompte; mais ce renchérissement du numéraire est bien plus marqué en Angleterre qu’en France.

En 1866, par suite du développement exagéré, imprudent des sociétés à responsabilité limitée, une nouvelle crise monétaire se déclare, plus intense cette fois.  La Banque d’Angleterre, atteinte par le retrait des espèces métalliques et par l’épuisement de sa réserve de billets, obtient encore la suspension de l’acte de 1844, et le taux de son escompte varie, du mois de janvier au mois de juillet suivant, entre 6, 8 et 10 %.  Pendant cette même année, le taux moyen de l’escompte, à la Banque de France, ne dépasse pas 4 ½ %.

Ainsi, dans toutes ces crises, survenues à des époques si diverses, dans des circonstances si différentes, on voit la Banque de France moins éprouvée que la Banque d’Angleterre.  En quarante-cinq ans, de 1837 à 1881, la première ne modifie que cent fois le taux de son escompte; la seconde lui fait subir deux cent quatre-vingt-douze variations.  On peut affirmer sans témérité que le système monétaire français n’est pas étranger à ce résultat; la faculté que la France possède de recourir, alternativement ou simultanément, aux deux métaux lui a permis non seulement d’employer l’un ou l’autre suivant les circonstances et de conjurer les effets de leur pénurie successive, mais encore de venir en aide, non sans profit pour elle-même, à ceux de ses voisins qui venaient à manquer tantôt d’or, tantôt d’argent.  La Banque de France a pu, comme un vaste réservoir de numéraire, satisfaire aux demandes qui lui ont été adressées de divers côtés, et cette situation, également profitable à tous, a pu se maintenir sans altération, tant que la frappe de l’argent est restée libre.

Depuis que la frappe est suspendue, depuis que l’argent a été législativement discrédité dans plusieurs pays étrangers, l’état des choses s’est absolument modifié, et la France se voit menacée dans sa richesse essentielle, dans sa richesse métallique, par le jeu de cette balance du commerce, dont M. Pirmez cherche vainement à révoquer en doute la puissance.  Si l’on consulte la statistique douanière, on constate que, de 1876 à 1880, le commerce général de la France a représenté 21 milliards 335 millions à l’importation, et seulement 16 milliards 821 millions à l’exportation.  L’excédent des importations est donc de 4 milliards 514 millions.  Sait-on quel a été le contre-coup de ce fait sur le mouvement des métaux précieux et sur l’encaisse de la Banque de France ?  Le voici, en deux mots.  En 1876, la France avait importé pour 598 millions de francs en or; elle n’en a importé, en 1880, que pour 194 millions de francs.  En 1876, elle n’en avait exporté que pour 94 millions de francs; en 1880, elle en a exporté pour 413 millions.  La constitution de l’encaisse de la Banque de France s’est modifiée dans les mêmes proportions : il se composait, en 1876, de 1,539 millions de francs en or et de 640 millions en argent; en 1880, il comprend 564 millions en or et 1,222 millions en argent.  Il a donc perdu, dans ces cinq années, 975 millions en or et gagné 582 millions en argent.  Et ce n’est pas là, comme le pense M. Pirmez, le résultat d’un simple phénomène de substitution d’un métal à l’autre dans la circulation intérieure; c’est bien d’une véritable exportation qu’il s’agit, car le relevé des arrivages d’or aux États-Unis permet de suivre, presque paquebot par paquebot de l’autre côté de l’Atlantique, le contre-coup des retraits de numéraire effectués à la Banque de France.

En présence de cette situation, il y a, en France, beaucoup d’esprits qui s’inquiètent et qui demandent, non sans anxiété, quel sera le résultat de cette Conférence.  On se dit que si, contre toute attente, une réunion comme celle-ci n’arrivait pas à un résultat pratique, l’argent pourrait en être, pour longtemps, sinon pour toujours, frappé d’un complet discrédit.  On se demande quelle serait, dans ce cas, la situation des pays placés sous le régime du papier-monnaie; on craint même que si, en raison du discrédit de l’argent, le monde civilisé se trouve réduit à l’usage exclusif de l’or, il ne soit menacé, dans un avenir plus ou moins prochain, d’une pénurie de numéraire.  Avec le développement des affaires, avec ce mouvement fiévreux qui entraîne à toute vapeur le monde commercial et le monde financier, qui pourrait soutenir qu’un seul métal précieux suffise pour faire face aux exigences sans cesse croissantes du public ?  Qui pourrait prévoir, avec une circulation métallique restreinte, les conséquences d’une catastrophe financière, d’une disette, d’un déficit dans la production de l’or ?  Les banques seraient obligées d’élever leur escompte pour défendre leur encaisse, et cette élévation du taux de l’escompte, dans l’état actuel des marchés européens et avec un seul métal, pourrait prendre rapidement les proportions d’un désastre.

On ne peut même pas compter, pour conjurer ce péril, sur un accroissement de la production de l’or.  Cette production diminue plutôt qu’elle n’augmente : elle s’élevait, en 1850, à un milliard environ par an; aujourd’hui, elle est réduite de moitié, et rien n’autorise à supposer qu’elle doive se relever.  En face de cette décroissance marquée du métal jaune, il serait téméraire de faire dépendre exclusivement de lui le monde des affaires, les intérêts de tous et presque, dans une certaine mesure, le sort de l’humanité.  La nature a libéralement répondu aux besoins de l’homme; elle lui a donné les deux métaux précieux, avec une sorte de destination, d’indication des plus précises; elle les lui a offerts, presque toujours, non pas seuls et séparés, mais rapprochés l’un de l’autre et souvent combinés.  Il y aurait non seulement une grave imprudence, mais encore une sorte d’ingratitude à repousser l’un de ces dons de la nature et de la Providence.  Tôt ou tard, le retour à l’emploi simultané des deux métaux, la réhabilitation de l’argent en un mot, s’imposerait comme une nécessité absolue au législateur.  Il est de bonne politique de ne pas attendre cette crise, mais de la prévoir et de la devancer.

On a dénoncé, par exemple, le bimétallisme comme contraire à la science économique; on lui a reproché de reposer sur la détermination légale d’un rapport de valeur entre deux métaux.  Mais, est-ce là ce que prétendent réellement les bimétallistes ?  Non.  Ils savent, aussi bien que leurs contradicteurs, que la loi ne peut rien contre la réalité des choses, contre les faits, contre les principes économiques, et ils n’entendent pas que la loi doive régler les rapports de valeur entre deux marchandises.  Ils soutiennent simplement que la loi peut exercer un certain empire non sur la valeur même, mais sur les causes qui déterminent le rapport de la valeur entre l’or et l’argent.  Or, cette influence de la loi est admise par les monométallistes eux-mêmes, par M. Pirmez notamment, puisque, voulant rassurer la Conférence sur la situation des pays à étalon boiteux, il a soutenu que le rapport actuel entre les pièces d’or et les écus de 5 francs se maintiendrait sans altération, tant que la loi continuerait à interdire la libre frappe de l’argent.  La loi bimétallique à 1 : 15 ½ ne règle ni ne crée, au surplus, les rapports de valeur entre l’or et l’argent : elle se borne à constater, à reconnaître et à proclamer l’utilité comparative de ces deux métaux qui peuvent servir au même but dans des mesures différentes.

Les monométallistes insistent, il est vrai, et répondent que, si ce principe était juste, les bimétallistes pourraient aussi bien fixer le rapport réciproque des deux métaux à 1 : 2 ou à 1 : 100 qu’à 1 : 15 ½, puisque leur système a pour base une appréciation arbitraire de l’utilité comparative des deux métaux.  Les monométallistes oublient que cette valeur comparative des deux métaux n’est pas déterminée uniquement par leur emploi monétaire, sur lequel le législateur exerce une influence considérable, mais encore par leur emploi industriel, qui échappe complètement à son action; ils perdent de vue, en outre, que le législateur bimétalliste, en fixant la proportion de 1 à 15 ½ s’est, en quelque sorte, contenté de consacrer les faits existants, de rendre légal le rapport indiqué par le commerce lui-même, et que ce rapport s’est maintenu sans altération pendant près d’un siècle jusqu’à l’époque très récente où des circonstances tout à fait exceptionnelles sont venues l’altérer.

On objecte, d’un autre côté, aux bimétallistes la préférence que le public accorderait à l’or et qui devrait avoir promptement pour conséquence l’abandon du rapport établi par la loi.  Mais cette préférence du public pour l’or est-elle aussi générale, aussi certaine, aussi marquée qu’on le prétend ?  Certains faits autorisent à en douter.  Ainsi, dans plusieurs districts agricoles des Pays-Bas, les paysans ne veulent pas d’or, parce que les pièces d’or ne sont commodes ni pour le petit commerce, ni pour le payement des salaires peu élevés.  L’or ne répond en réalité, qu’aux besoins d’une très faible minorité d’habitants des villes ou d’opulents rentiers; il est trop lourd pour les gros payements et il est, dans ce cas, utilement remplacé par les billets ou par les chèques; il est d’autre part trop rebelle au fractionnement pour pouvoir servir au règlement des petites transactions, pour lesquelles l’argent sera toujours préféré.

À supposer même que la masse du public ait réellement une préférence pour l’or, pense-t-on que cette préférence suffira pour que le métal jaune fasse prime ?  Il ne pourrait l’obtenir qu’avec la coopération des banques privilégiées, si celles-ci acceptaient le payement d’une même somme avec une moindre quantité d’unités monétaires en or que d’unités monétaires en argent; mais ces banques, du moins en Europe, sont trop directement placées sous l’influence de l’État pour qu’elles puissent songer à procéder de la sorte, à côté et sous l’autorité d’un législateur bimétalliste.

Les monométallistes rappellent encore la loi dite de Gresham, selon laquelle, quand un pays a le système du double étalon et que le rapport réel de la valeur des deux métaux ne correspond plus au rapport légal, c’est toujours le métal déprécié qui chasse l’autre; mais, s’imagine-t-on que le métal apprécié continuera indéfiniment son émigration vers les pays où sa valeur s’est accrue, sans y déterminer une pléthore qui le dépréciera à son tour ?  La loi de Gresham s’oppose sans doute à l’établissement du régime bimétallique dans un petit groupe d’États; non sur un territoire qui embrasse les pays les plus civilisés du monde.  Bien au contraire, là, elle ne fera qu’empêcher la valeur réelle des métaux de s’écarter de leur valeur légale.

Le même raisonnement sert encore de réponse à une autre objection présentée par M. Burckhardt-Bischoff; l’honorable Délégué de la Suisse affirme que le bimétallisme est contraire au droit commun et à l’équité, car il permet d’acquitter en argent une dette contractée en or, c’est-à-dire de rembourser le métal qui fait prime avec le métal déprécié.  Il suffit de faire remarquer que, si les débiteurs adoptaient ainsi l’usage de payer leurs dettes avec du métal déprécié, la dépréciation même de ce dernier disparaîtrait en raison des demandes multipliées qui en seraient faites.

Il n’y a pas d’inconvénients sérieux à adopter le bimétallisme; mais il y aurait de sérieux périls à faire prévaloir le monométallisme.  Il est certain que le meilleur de ces deux systèmes doit, pour devenir efficace, être adopté et appliqué partout.  Peut-on l’espérer ?  En fût-on certain, les conséquences seraient des plus graves.  Il y a, en effet, dans la circulation européenne et américaine, une somme de 4 milliards de pièces d’argent qui ne possèdent pas leur valeur légale; il y a, de plus, pour environ 2 milliards de billets et de papier-monnaie, remboursables en or ou en argent.  Peut-on nier que, si l’on convertissait en or ces 6 ou 7 milliards d’argent ou de papier, on ne s’exposât à provoquer ainsi une hausse immédiate et terrible du métal jaune, et par suite, une crise sans exemple ?

M. Broch, Délégué de la Norvège, s’attache d’abord à discuter les calculs présentés, dans le cours de la séance précédente, par M. le Délégué de la Russie, au sujet de la quantité de numéraire en or dont les pays soumis au régime du papier-monnaie auraient besoin pour reprendre les payements en espèces.  Dans ce calcul, M. de Thoerner a estimé à 35 francs par tête la somme de monnaie nécessaire à ces États pour une telle opération.  Une semblable proportion n’est-elle pas beaucoup trop forte ?  La quantité de numéraire en or, y compris les lingots d’or dans les caves des banques, est de 25 francs par tête dans les États scandinaves, qui, en raison du caractère principalement agricole de leur population, se trouvent dans une situation assez analogue à la moyenne de l’Italie, de la Russie et même de l’Autriche-Hongrie.  Si l’on adoptait, pour ces trois grandes monarchies, en moyenne la proportion de 25 francs au lieu de celle de 35 francs, ce n’est plus 6 milliards de francs en or qu’il leur faudrait pour revenir à la circulation métallique de l’étalon d’or, mais bien 4 milliards seulement.  C’est ainsi que l’Italie, qui, suivant la proportion de 20 francs par tête d’habitant, aurait besoin de 700 millions de francs en or, ne demande aujourd’hui qu’une somme de 400 millions, qui subirait, ainsi qu’il arrive toujours, une réduction assez considérable, au lendemain même de l’emprunt, par suite d’envois de fonds à l’étranger.

Il est certain, d’un autre côté, qu’il conviendrait, comme l’a proposé M. de Thoerner, de réduire la somme d’or nécessaire à la circulation, en ne fractionnant pas à l’excès la monnaie d’or, comme on a eu le tort de le faire, et en remplaçant les pièces de 5 et de 10 francs, de 5 et de 10 marcs en or par des pièces de même valeur en argent.  Les pièces d’or de petit module sont fort peu appréciées du public; elles s’usent vite et se perdent facilement.  On en a, cependant, fabriqué une quantité considérable : en France, 211 millions de francs en pièces de 5 francs et 965 millions en pièces de 10 francs; en Allemagne, 35 millions de francs, en pièces de 5 marcs, et 556 millions, en pièces de 10 marcs.  On a dû frapper, en tout, pour 250 millions de pièces de 5 francs, de 5 marcs, de 1 dollar et pour environ 2 milliards de pièces de 10 francs, de 10 marcs et de 10 shillings.  Il semblerait utile de retirer ces pièces de la circulation, sauf une certaine quantité de pièces de 10 francs, de 10 marcs et de 10 shillings qui serviraient à l’intérieur, sans avoir le caractère de monnaie internationale.  Les pièces démonétisées pourraient être refondues et transformées en pièces de 20 francs, tandis que l’argent serait substitué à l’or pour la fabrication des pièces ne représentant pas plus de 5 ou de 10 unités monétaires.

De tous les États européens ayant le régime du papier-monnaie, celui qui nous préoccupe le plus, parce qu’il est le plus près de reprendre ses payements en espèces, c’est l’Italie.  «Tous, j’en suis certain, poursuit M. Broch, nous nous associons aux paroles sympathiques prononcées, dans la dernière séance, par notre honorable collègue, M. le comte de Küfstein; nous savons tous quelles ont été les nécessités qui ont amené l’Italie à donner le cours forcé à ses billets; c’était pour le devoir le plus sacré, pour la libération du pays; c’était pour faire de l’Italie une nation, un État au lieu d’une dénomination géographique; c’était pour les raisons les plus respectables du monde; mais l’Italie a fait plus : elle a eu à régénérer toute une grande partie de son pays où elle a trouvé presque table rase; elle a dû y tirer l’administration presque du néant; elle s’est imposé les impôts les plus lourds et les plus onéreux pour faire honneur à ses engagements; elle a eu heureusement des hommes très habiles qui ont su mener les affaires financières de leur patrie, qui ont réussi, il y a déjà trois ou quatre ans, à avoir l’équilibre dans leurs budgets, à fermer les presses de leurs bank-notes, de leurs billets; ils ont vu le cours monter de plus en plus, près du pair, ils en sont tout près maintenant; le cours sur Londres est à peu près, si je ne me trompe, à 26 ½ livres, peut-être même à 26 livres.  Il leur faut maintenant un emprunt, dont on ne saurait que souhaiter le succès.»

On peut seulement s’étonner qu’ayant à se procurer, non pas de la monnaie divisionnaire italienne, qu’elle trouvera en quantité suffisante à la Banque de France et qui lui servira à amortir 300 millions de francs de petites coupures, mais 400 millions de francs en or pour le remboursement des gros billets; elle reste attachée au principe du bimétallisme, au risque de se fermer, par là même, deux des plus grands marchés du monde, ceux de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui n’admettront jamais le double étalon.

L’Angleterre et l’Allemagne ont fait, à cet égard, des déclarations qui ne laissent place à aucun doute; si l’on compte, en effet, dans ces deux pays, des économistes, des savants, des hommes considérables qui se prononcent en faveur du bimétallisme, il ne s’y rencontre, en revanche, aucun homme d’État de quelque valeur qui ose proposer la frappe illimitée de l’argent.  Ces deux puissants empires sont définitivement acquis en monométallisme-or.  Aussi les pays qui ouvriraient à l’argent les portes de leurs hôtels des monnaies, ou qui reconnaîtraient au métal blanc force libératoire illimitée, s’interdiraient-ils, par là même, l’accès du marché des pays à étalon d’or ou se condamneraient-ils, du moins, à n’y pénétrer que dans des conditions d’onéreuse infériorité.

Les États bimétallistes se flattent, il est vrai, de conquérir à leur système le vaste empire des Indes, qui est, aujourd’hui, monométalliste-argent.  Il est probable, en effet, que cette transformation du régime monétaire indien se produira quelque jour; mais il n’est pas désirable qu’elle se réalise aujourd’hui, car elle aurait pour résultat infaillible de faire refluer sur l’Europe une partie de l’énorme masse d’argent dont l’Inde est saturée et d’attirer vers l’Inde une certaine quantité d’or européen.

En résumé, le bimétallisme universel n’est pas possible, car, en Asie, l’Inde et la Chine sont monométallistes-argent, et, en Europe, deux des plus grandes puissances sont résolues à rester monométallistes-or.  À défaut du concours de l’Allemagne et de l’Angleterre, ou au moins de l’une, M. Cernuschi l’avait dit au début des travaux de la Conférence, le bimétallisme serait impraticable.  Qu’entend-il donc par le bimétallisme à deux, dont il suggère aujourd’hui l’adoption ?  Les États-Unis pourraient encore s’accommoder de ce système, parce qu’en leur qualité de grands exportateurs de marchandises payables en traites sur Londres, ils sont certains de garder toujours de grandes quantités d’or.  Ils le pourraient encore, parce qu’ils ne seraient pas exposés à voir l’argent affluer chez eux : ils sont trop grands producteurs d’argent pour que l’Europe puisse leur envoyer ce métal, qu’ils fourniront, au contraire, à l’Europe.  Le moment approche, d’ailleurs, où les États-Unis, suffisamment pourvus de numéraire, n’auront plus à en demander en Europe, et où ils devront, pour se rembourser de leurs envois de denrées alimentaires et de matières premières à l’ancien continent, demander, en échange, des quantités de plus en plus considérables d’objets manufacturés ou des titres de rentes et de valeurs européennes; mais, dans l’une ou l’autre hypothèse, ils ne seront d’aucune ressource à l’Europe pour l’écoulement de son argent déprécié.  Déjà, les banques des États-Unis ont, depuis novembre 1878, pris le mutuel engagement de ne pas recevoir en compte courant les monnaies d’argent, même celles qui ont cours légal en Amérique.

Les bimétallistes élèvent, il est vrai, contre l’emploi exclusif de l’étalon d’or, une objection que M. Denormandie a reproduite en terminant son discours et qui mérite de fixer l’attention.  Ils expriment la crainte que la quantité d’or qui existe actuellement dans le monde et celle qui pourra être extraite chaque année ne suffisent pas à faire face aux besoins de l’Europe et des États-Unis, et que la pénurie du numéraire n’ait pour conséquence une baisse désastreuse des prix.  Déjà, disent quelques chefs de l’école bimétalliste, la disette de l’or s’annonce, et cette simple menace a contribué, dans une large mesure, à l’énorme baisse de tous les prix qui se produit, depuis cinq ans, en Europe.  Il suffit d’un mot pour dissiper ces craintes.  La baisse actuelle des prix n’a rien d’inquiétant, elle est plutôt salutaire.  Elle n’est nullement une conséquence d’une disette d’or plus ou moins imminente, elle est une simple réaction, aussi légitime que nécessaire, contre la hausse exagérée qui, de 1872 à 1876, avait, en quelque sorte, emporté toutes les marchandises.  Quant à cette hausse, en grande partie factice, de 1872, chacun se rappelle quelle en était la cause.  Elle était née de ce malheureux mouvement des milliards, malheureux surtout pour les États où il fit naître l’illusion d’une inépuisable richesse et servit de prétexte à une élévation subite et anormale des prix; moins désastreux peut-être, utile même, dans une certaine mesure, pour le pays qui a été ainsi durement rappelé aux notions du travail, de l’épargne, de l’économie, sources sûres et intarissables de la richesse nationale.  Aujourd’hui, on est sorti de cette fièvre des milliards.  Comme en 1837–40, la baisse survenue en dernier lieu a corrigé les exagérations de la hausse qui avait précédé; mais cette baisse n’a pas dépassé les limites nécessaires, et l’on n’a fait que revenir au point de départ.  Il n’y a donc pas lieu de la considérer comme une suite désastreuse d’une prétendue pénurie monétaire et de menacer l’Europe de la disette de l’or.

Pour moi, dit en terminant M. Broch, la solution nécessaire est que l’Europe et les États-Unis acceptent l’étalon d’or pur, que l’argent soit réduit aux besoins du commerce intérieur des différents pays, comme monnaie divisionnaire.  L’art des hommes d’État est de bien comprendre et de s’inspirer des grands mouvements sociaux de notre temps et de notre race; j’ai parlé de cela dans mon premier discours, je n’en dis pas plus; c’est le devoir des hommes d’État de prévoir les réformes que ces grands mouvements nécessitent, de savoir introduire ces réformes nécessaires d’une main aussi ferme qu’habile.  Jusqu’ici, depuis que l’Europe a formé sa civilisation actuelle, depuis la chute de l’ancien monde, comme on l’appelait, c’est la France qui, depuis les premiers siècles du moyen âge, a toujours marché en tête du mouvement social.  Cette fois-ci, elle s’est laissé dépasser par d’autres États.  Qu’elle reprenne sa place; que cet état défectueux, qu’on appelle étalon boiteux, cesse.  Je suis sûr, encore une fois, que c’est là la seule solution définitive du problème que nous étudions ici.  Heureux sont ceux qui, dans ces grands mouvements, marchent dans les premières colonnes; pour eux sont les facilités, pour eux sont les avantages.  Malheur aux traînards, aux derniers !  Pour eux seront toutes les difficultés accumulées après les autres, pour eux seront toutes les pertes.»

La suite de la discussion générale du questionnaire est renvoyée au mardi 17 mai, à une heure et demie.

La séance est levée à cinq heures.

 

SIXIÈME  SÉANCE : ANNEXES


Annexe A : Monnaies d’argent frappées en Italie de 1862 à et y compris 1879

 

Monnaies d’argent à 835 ‰ frappées de 1862 à 1868 fr. 156,000,000
Monnaies d’argent à 900 ‰, frappées de 1862 à 1879 364,637,025
Total de la frappe d’argent 520,637,025

La frappe des monnaies d’appoint a été suspendue en 1868.

Montant brut des monnaies d’argent des anciens gouvernements retirées de la circulation de 1862 à 1879 : 539,419,839 francs, dont à déduire : 520,637,025 francs (frappe de monnaies du Royaume) – différence : 18,782,814 francs.

Une partie considérable de cette dernière somme représente la perte subie par le Trésor Italien dans la refonte des anciennes monnaies d’argent.

 

Retour

 

Annexe B : Questions posées à MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, des Indes Britanniques et du Canada par M. Cernuschi, Délégué de la France

 

QUESTIONS  RELATIVES  À  L’ANGLETERRE

I.

Tout Anglais et tout individu de n’importe quelle nationalité n’a-t-il pas eu, jusqu’à 1874, le droit de faire convertir à Paris en pièces de 5 francs, soit son argenterie, soit toute quantité de métal argent, et ne pouvait-il pas, avec les pièces de 5 francs ainsi obtenues, acheter des traites sur Londres payables en or ?

II.

N’est-il pas vrai que la parité monétaire entre Paris et Londres résulte de la comparaison entre la quantité d’or fin présent dans la livre sterling et dans la pièce de 20 francs ?

III.

Ne s’ensuit-il pas que les pièces de 5 francs d’argent ayant cours forcé en France en parité avec les pièces de 20 francs d’or, les traites sur Londres sont achetables à Paris aussi bien avec des francs d’argent qu’avec des francs d’or ?

IV.

Ne s’ensuit-il pas que tout étranger porteur d’argent pouvait ainsi convertir indirectement son métal en livres sterling or au taux français de 15 ½, c’est-à-dire 60 p. 13/16 l’once, sauf les frais inhérents à l’opération ?

V.

Ne s’ensuit-il pas que la valeur de l’argent exprimée en or a été, jusqu’à 1874, partout déterminée par la loi française, qui établissait le rapport de 1 à 15 ½ entre la valeur des deux métaux ?

VI.

Est-ce que l’article du Bank Act de 1844 qui autorise la Banque d’Angleterre à émettre, en représentation d’une que l’ard’Angleterre à émettre, en représentation d’une certaine quantité d’argent, des banknotes remboursables à vue en or, n’était pas justifié par ce fait que l’argent était toujours convertible en or à Paris au taux de 15 ½ ?

VII.

Est-ce que sir Robert Peel n’a pas déclaré lui-même dans la Chambre dans la Banque d’Angleterre fonctionnait exactement comme si c’eût été de l’or ?

VIII.

N’est-il pas vrai que l’émission de banknotes en représentat par la disparition du bimétallisme français, l’argent n’est plus convertible en or à Paris à un pair fixe ?

IX.

Est-ce que sir Robert Peel, dans son discours du 20 mai 1844, n’a pas reconnu que c’était pour l’Anglent de celui des autres pays ?

X.

Est-ce que l’Angleterre ne serait pas dans une position bien difficile si aucune nation, elle exceptée, ne donnait cours forcé à l’or ?

XI.

S’il convient que la monnaie nationale soit (en tant que matière) monnaie internationale, est-ce que la meilleure monnaie n’est pas celle dont l’internationalité est la plus étendue ?

XII.

Est-ce que, jusqu’à 1816, l’argent n’avait pas été monnaie universelle ?

XIII.

Est-ce que du temps où l’once d’argent avait à Londres une valeur fixe par rapport à l’or, les créanciers de l’Angleterre auraient été lésés si, au lieu d’être payés en or, ils avaient été payés en argent, surtout si l’argent avait été monnayable à Londres comme il l’était à Paris ?

XIV.

En d’autres termes, si au lieu du bimétallisme restreint, sanctionné par le Bank Act de 1844 sir Robert Peel avait fait rendre une loi bimétallique complète comme en France, est-ce que les porteurs de contrats antérieurement stipulés en or auraient été atteints dans leur avoir ?

XV.

Est-ce que l’ancien argent monnayé de France, d’Allemagne, de Hollande n’est pas actuellement encore au pair de 15 ½ avec l’or ?

XVI.

N’est-il pas évident que si l’Angleterre adhérait en 1881 au bimétallisme international, les créanciers d’or ne seraient pas plus lésés que ne l’auraient été les créanciers d’avant 1844, si dès cette année le bimétallisme avait été établi en Angleterre ?

XVII.

Est-ce que Isaac Newton, comme directeur de l’Hôtel de monnaie de Londres, n’a pas reconnu, dans son rapport aux lords commissaires de la Trésorerie, en date du 21 septembre 1817, que si la proportion l et sur le continent, il n’y aurait plus aucun intérêt pour personne à exporter ou importer un métal plutôt que l’autre ?

QUESTIONS  RELATIVES  À  L’INDE.

XVIII.

N’est-il pas vrai que la loi étant monométallique-or en Angleterre et monométallique-argent dans l’Inde, les négociants anglais qui avaient à expédier de l’argent en Asie, en payement de ce qu’ils y devaient, avaient, jusqu’à 1874, toujours été forcés, s’il n’arrivait pas d’argent à Londres, d’en demander eux-mêmes au continent ?

XIX.

N’est-il pas vrai, généralement parlant, que les États du continent monométalliques-argent n’étaient pas aptes à fournir à l’Angleterre du métal argent, l’or qu’ils auraient reçu en payement n’ayant pas cours forcé chez eux ?

XX.

N’est-il pas vrai que c’est à la France bimétallique que les Anglais devaient s’adresser pour avoir de l’argent en échange de leur or et qu’ils étaient ainsr un peu plus de 1 kilogramme d’or pour obtenir 15 ½ kilogrammes d’argent, et n’est-il pas vrai que s’il arrivait de l’argent à Londres, lorsque l’Inde n’était pas créancière, les Anglais offraient aux banquiers de Paris un peu plus de 15 ½ kilogrammes d’argent pour obtenir 1 kilogramme d’or ?

XXI.

N’est-il pas vrai que les frais de monnayage à Calcutta et Bombay s’élèvent à 2 %, et qu’avant l’ouverture du canal de Suez, le fret, pour les métaux monétaires de Londres à Calcutta ou Bombay, s’élevait à 2 %; que la durée du trajet étant plus longue, la perte d’intérêt sur le métal transporté était plus grande qu’actuellement ?

XXII.

À supposer que l’Inde fût monométalllation du change n’aurait pas été, avec les frais de courtage, de transport et de monnayage, entre 5 ou 6 % au-dessous du pair, et 5 ou 6 % au-dessus, de telle sorte que 100 livres sterling à payer ou à recevoir dans l’Inde auraient pu valoir sur la place de Londres de 94 à 106 livres sterling environ, suivant que l’un des deux pays était plus ou moins créancier de l’autre ?

XXIII.

Est-ce que ces oscillations de change entre 94 et 106 auraient pu être supprimées parce qu’au lieu d’avoir un métal unique comme monnaie commune, l’Inde est monométallique-argent et l’Angleterre monométallique-or ?

XXIV.

Est-ce que ces oscillations de change ne devaient pas avoir pour effet de faire osciller à Londres le cours de l’argent par rapport à l’or ?

XXV.

Est-ce que, à partir de l’époque où le canal de Suez a été ouvert jusqu’à 1874, les oscillations du change anglo-asiatique, et par conséquent les oscillations du cours de l’argent, ne sont pas devenues moins fortes qu’auparavant ?

Est-ce que, sauf ces oscillations, et sauf quelques rares variations dues à la dissemblance des législations, la valeur de la roupie et le cours de l’argent à Londres ne se sont pas, jusqu’à 1874, maintenus à 1 sh. 10 ⅝ et à 60 p. 13/16 ?

XXVII.

L’argent n’étant point métal monétaire en Angleterre, n’y était-il pas autre chose qu’une remise métallique qui ne pouvait pas rester sur place sans faire perdre des intérêts, dont le cours était naturellement sujet aux oscillations limitées dont sont passibles toutes les lettres de change ?

XXVIII.

Est-ce que les banquiers de Calcutta et Bombay pouvaient, en vendant leurs traites sur Londres, exiger plus de roupies que ne le comportait la proportion française, de 1 à 15 ½ entre les deux métaux ?

XXIX.

Est-ce que le preneur des traites n’était pas garanti contre les exigences des bes à Paris, où l’argent valait de droit 15 ½ vis-à-vis de l’or ?

XXX.

Est-ce que le print de l’Inde n’était pas toujours conforme à la proportion 15 ½, sauf les oscillations du change ?

XXXI.

Est-ce que la disparition du bimétallisme français n’a pas eu pour effet, de faire perdre à la roupie son ancienne valeur fixe vis-à-vis de l’or ?

XXXII.

Est-ce que la disparition du bimétallisme français n’a pas été très désastreuse pour le Trésor indien ?

XXXIII.

Combien de roupies a coûté au Trésor indien, à partir de l’année 1874 jusqu’à 1881, la perte sur le change ?

XXXIV.

À combien en 1881-82 ?

CANADA.

XXXV.

Est-ce que si les Étatsc l’Europe, le Canada n’a pas intérêt à suivre l’exemple des États-Unis ?

QUESTIONS  GÉNÉRALES.

XXXVI.

Ne suffit-il pas de constater les grandes fluctuations du prix de l’argent à Londres à partir de 1874 pour affirmer qu’il n’existe plus de grand pays où la législation bimétallique soit en activité ?

XXXVII.

Ne suffit-il pas, au contraire, de connaître les cours de l’argent à Londres, pendant les années antérieures à 1874, pour déclarer que, pour le moins dans un grand pays bien approvisionné d’or et d’argent, la loi monétaire en vigueur était bimétallique à 15 ½ ?

XXXVIII.

N’est-il pas vrai que ce que l’on appelle le marché des métaux précieux change de ton suivant que les législations monétaires viennent à changer ?

XXXIX.

Est-il possible de démontrer que, sous une forte législation bimétallique, la valeur relative des deux métaux monétaires peut se soustraire à la puissance de la loi écrite ? ?

XL.

Peut-on mettre en doute que, si le législateur d’un seul grand pays a suffi à maintenir pendant près d’un siècle la valeur relative qu’il ava pas encore plus facilement obtenu par l’accord de législation entre plusieurs grands pays ?

XLI.

Étant donné que le Gouvernement anglais a déclaré qu’il se refuserait à introduire le bimétallisme dans l’Inde; étant donné que l’une des conurner sine die l’introduction de l’or comme monnaie dans l’Inde, que, par conséquent, sur ce point, on est, de part et d’autre, du même avis, on demande en quoi consiste le concours que le Gouvernement anglais ne cesse d’offrir pour aider au rétablissement de la valeur de l’argent ?

XLII.

Y aurait-il un désavantage quelconque pour l’Angleterre, et lequel, si elle adoptait le bimétallisme international en même temps que le continent européen et les États-Unis ?

OBSERVATIONS.

Pour rendre plus claires les questions XIII à XVI qui visent deux objections qu’on l’ait toujours en Angleterre à ceux qui proposent de rendre le monnayage de l’argent aussi libre que celui de l’or (à la proportion internationale de 15 ½), je reproduis le passage suivant d’un discours à Liverpool, en octobre 1876 :

1° «Le Souverain anglais perdra de sa valeur, son pouvoir acheteur sera moindre, si l’argent est admis à circuler comme legal tender illimité.»  C’est là une erreur.  Si l’on pouvait réellement chasser l’argent de la circulation, la valeur de l’or augmenter de l’or aurait été et serait plus grande qu’elle n’est.  Mais l’argent a toujours circulé, il a toujours fait concurrence à la valeur de l’or, il circule toujours, et la réduction que cette concurrence pouvait faire subir à la valeur de l’or, l’or l’a déjà subie tout entière, il n’a plus rien à redouter.  Bien que l’argent ne circulât pas en Angleterre, la valeur de l’or anglais n’a jamais échappé aux effets de la concurrence de l’argent.  La preuve ançais circulant côte à côte avec l’argent.

Avec le bimétallisme français, le Souverain d’or valait, en argent, 15 fois ½ son poids, exactement comme le franc d’or.  Il en sera de même avec le bimétallisme international.  La circulation de l’argent comme legal tender illimité ne portera donc aucune atteinte à la valeur du Souverain.

2° Violation de la foi publique (Breach of faith).  «Les créanciers anglais ont stipulé en or; s’ils sont payés en argent, ils sont lésés.»  C’est là un pauvre scrupule.  Ils seraient lésés, si la somme d’argent valait moins que la somme d’or; mais ils ne le sont pas, si les deux sommes sont exactement équivalentes, et le bimétallisme international crée cette équivalence.

Le créancier français ne s’est jamais occupé de savoir s’il serait payé en or ou en argent; il a toujours été indiffèrent à la couleur du métal.  Le créancier anglais en fera autant.  

 

Retour

 

SEPTIÈME  SÉANCE : MARDI  17  MAI  1881


Présidence de M. Magnin

 

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège, et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion, à l’exception, toutefois, de M. Dumas, Délégué de la France, retenu chez lui par une indisposition, et de M. Luzzatti, Délégué de l’Italie, rappelé à Rome par son Gouvernement.

La séance est ouverte à deux heures.  Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté.

M. Seismit-Doda, Premier Délégué de l’Italie, dépose, sur le bureau de la Conférence, une note qui a pour objet de répondre, au moins en partie, à la demande de renseignements statistiques formulée par M. Cernuschi dans la 4e séance (Annexe A).

M. Cernuschi donne lecture d’une liste de questions spéciales qu’il adresse à MM. les Délégués de la Belgique.

Il est entendu que ce document sera imprimé et distribué (Annexe B).

M. Dana Horton dépose également la liste de questions statistiques dont il avait, dans une précédente séance, annoncé la prochaine remise.  Il est décidé que ce document sera également imprimé et distribué (Annexe C).

M. le Délégué de la Norvège propose d’ajouter au questionnaire statistique préparé par M. Cernuschi la demande d’informations suivante : «Les ontant aussi loin que possible dans le passé, et, s’il se peut, année par année, des renseignements détaillés sur les monnaies d’or et d’argent versées au change dans les hôtels de monnaies, avec désignation du nombre des monnaies par genre et par provenance.»

Il est convenu que cette question sera imprimée et distribuée.  L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale.

M. Howe, Délégué des États-Unis d’Amérique, prend la parole et prononce, en anglais, le discours dont la traduction suit :

«Si, dans quelques pays, on s’est imaginé que le Gouvernement des États-Unis insiste auprès des nations pour faire prévaloir un système bimétallique, afin de trouver un placement pour son métal argent, je désire ardemment faire comprendre que cette idée est erronée.

Il est vrai que l’argent métal se produit dans les États-Unis, mais il n’est pas produit par les États-Unis.  Les mines d’argent sur le territoire des États-Unis ont produit, dans les neuf années de 1871 à 1879 inclusivement, moins de 264 millions de dollars d’argent métal, ou un rendement annuel de moins de 33 millions.  Mais le Gouvernement n’exploite pas ces mines et n’en est pas propriétaire.  Elles peuvent aussi bien être exploitéeas certain qu’elles soient une des sources de la richesse nationale.  On a trouvé quelques grandes bonanzas qui donnent de forts bénéfices.  Mais des personnes bien informées sont d’avis queploitation de ces mines qu’on en a retiré d’argent métal.  Ces personnes bien informées ne sont pas d’avis que le Gouvernement des États-Unis ait fait des lois ou des négociations dans l’intérêt des propriétaires des bonanzas.  Ces personnes bien informées soutiennent que les propriétaires des bonanzas savent veiller à leurs propres intérêts.  Ces personnes bien informées affirment que la récolte des blés d’un seul État est plus précieuse que le produit des mines d’argent de tous les États réunis.  Quand le Gouvernement a besoin du métal argent pour un but quelconque, il peut en acheter sur la place au cours du jour.

Il ne faut pas oublier que le Gouvernement des États-Unis a contracté des dettes s’élevant à près de 2,000 millions de dollars, presque l’équivalent du produit de ses mines d’argent pendant soixante ans.  Les dettes des États-Unis sont payables en dollars.  Or, un dollar est une chose spécifique, définie avec grande exactitude par la loi.  Le poids et le degré de fin en sont strictement fixés.  Le dollar peut être frappé en or ou en argent.

Le dollar en argent doit peser 412 ½ grains; s’il ne pèse que 411 grains, il n’est pas considéré comme un dollar, et n’a pas cours légal.  D’un autre côté, quand même il pèserait une livre, il ne serait pas non plus considéré comme un dollar, et par conséquent n’aurait pas force libératoire.  Si la sagesse du monde se combinait pour déprécier la valeur du métal argent jusqu’à 10 cents l’once, il ne se trouve aucune disposition de nos lois, ni aucune clause de contrat prescrivant au Gouvernement d’effectuer ses payements en dollars d’or.  Je ne suis pas autorisé à dire que le Gouvernement aimerait mieux payer en dollars d’or.  Il m’a été dit en effet, tout récemment, par un personnage que je tiens en très haute estime, que, s’il plaisait au Gouvernement d’émettre du métal d’argent à raison de 412 grains ½ par dollar, il serait forcé d’admettre au même taux l’argent venant de toutes les parties du monde.  «Cela ne se trouve pas dans notre contrat.»  Si les savants docteurs nous imposent cette condition, nous nous y conformerons sans doute; mais il n’est guère probable qu’on nous l’impose.  Notre Gouvernement n’a donc aucun motif de pousser à la hausse de l’argent sur le marché.  Il n’a même aucune occasion de jalouser la popularité dont jouit le métal or.  Dans le courant des neuf années susmentionnées, les mines d’or sur son territoire ont produit 55 millions d’or de plus que le produit de l’argent.

Il ne serait pas facile de déprécier l’un des deux métaux sans relever le prix de l’autre.  Si la science gouvernementale découvrait quelque procédé alchimique qui changerait demain en viles scories tout le métal argent de l’univers, je laisse aux économistes le soin de nous dire de combien serait moins forte ou plus considérable la puissance d’acquisition de notre produit annuel de métal or, que ne l’est aujourd’hui la puissance d’acquisition de nos produits annuels, or et argent.  Que cette puissance soit plus forte ou plus faible, il faudra admettre que le Gouvernement des États-Unis n’a nul besoin de peser sur le marché des métaux pour faire hausser ou baisser le prix courant de l’un ou de l’autre métal.

Le Gouvernement des États-Unis s’occupe d’autres intérêts plus importants.  Les Américains sont des agriculteurs et non des mineurs; ils cultivent, sous un ciel propice, une terre fertile, d’un loyer peu élevé.  En 1879, la récolte de nos cotons a été évaluée à 242 millions de dollars, ou plus de sept fois le produit moyen de nos mines d’argent.  Notre récolte en blé a été évaluée, pour la même année, à 407 millions, soit plus de douze fois le produit moyen de nos mines d’argent.  Le maïs a été évalué à 580 millions, soit plus de huit fois le produit moyen annuel des deux métaux, et presque dix-huit fois le produit moyen annuel de nos mines d’argent.  La valeur totale du produit de notre agriculture, en 1879, a été estimée à 2,240 millions de dollars.

Nous sommes des égoïstes, c’est incontestable; mais nous ne sommes pas absolument des sots (silly), au moins nous ne le sommes pas sans nécessité; or, un homme d’État croirait difficilement que le Gouvernement des États-Unis ait négligé ces intérêts énormes pour soulever l’opinion européenne en faveur de l’intérêt comparativement insignifiant qui s’attache aux produits des mines d’argent.

Nous ne cherchons pas un marché restreint réclamant nos soi-disant métaux précieux.

Nous préférerions trouver un monde industriel et vigoureux pour aider à consommer les produits vraiment précieux de notre agriculture.  Nous cherchons un monde économe capable d’en payer le prix.

Le Gouvernement des États-Unis croit sincèrement qu’il sera impossible de trouver un monde pareil, si la monnaie est limitée à un seul métal.

Peut-être, si la monnaie servait uniquement à désigner les valeurs, et si le monde n’avait pas contracté des dettes, serait-il de peu d’importance que la monnaie se composât d’un seul métal ou des deux métaux.  Mais telle n’est pas malheureusement notre condition.  Loin de là, on a contracté des dettes publiques et particulières.  Les dettes publiques des principaux États s’élèvent à près de 30 milliards de dollars.  On n’a pas fait le relevé des dettes municipales, industrielles, etc.

Il importe considérablement que ces dettes soient payées.  Or, elles ne peuvent l’être qu’au moyen de la vente de denrées et de marchandises, lesquelles ne peuvent se vendre qu’au cours du jour.  Mais, à l’époque où ces dettes ont été contractées, la valeur de ces denrées et marchandises a été fixée d’après un étalon monétaire bimétallique.

Aujourd’hui, dans tout le monde, le système monétaire est bimétallique.  Dans certains pays, on ne se sert que de l’argent, dans d’autres on ne se sert que de l’or; et pourtant, ce grand fait subsiste toujours, savoir : que les deux métaux s’emploient constamment.  Dans les Indes, le métal argent sert à maintenir les prix en Angleterre; tandis qu’en Angleterre, le métal or remplit le même rôle vis-à-vis des Indes.  Vouloir effectuer le remboursement des dettes actuelles, quand on aura retiré de la circulation l’un des deux étalons de valeur, est une expérience à laquelle je désire ardemment n’assister de ma vie.

Mais la monnaie joue un autre rôle bien plus important que celui de mesurer et fixer les valeurs; c’est le grand intermédiaire dans l’échange des denrées et marchandises.  Pour remplir ce grand rôle, les deux métaux sont insuffisants, ainsi que l’a démontré l’expérience de plusieurs siècles.  Aussi, voyons-nous, aujourd’hui, que dans tous les grands pays commerciaux, on a dû combler l’insuffisance de la circulation en espèces métalliques par l’émission du papier-monnaie.

Dans quelques-uns de ces pays, le montant de cette émission est limité par la loi de la convertibilité; dans d’autres pays, on ne peut lui imposer pareille limite.  Pour le moment, je ne puis me rappeler un seul pays vraiment commercial qui, dans le cours d’un siècle, ne se soit trouvé forcé d’émettre du papier-monnaie pour des sommes dépassant les limites de la convertibilité.

Le besoin du recours à la circulation monétaire augmente en raison directe du développement du commerce du monde.  Nous ne sommes nullement menacés d’une surabondance de métaux précieux.  D’immenses lignes de chemins de fer se développent dans les deux hémisphères; d’immenses flottes de navires à vapeur traversent toutes les mers, preuve incontestable d’un commerce gigantesque, il est vrai, mais encore dans son enfance.  En réalité, ce n’est que le résultat de deux décades seulement d’efforts.  Si les hommes d’État du moment actuel ne l’étouffent pas dans sa croissance, cette enfant de vingt ans deviendra la mère d’un commerce qui défie toutes prévisions et déroute les prophéties.  Lorsque nous reconnaîtrons une pléthore d’argent monnayé, elle n’aura pas été causée par des mines trop productives, mais par un commerce aux abois.  Or, lorsque le commerce est entravé, la production s’arrête; on ne veut pas chercher à produire ce que l’on ne peut ni consommer ni vendre.  Ne l’oublions pas, la démonétisation du métal argent signifie non seulement le retrait d’à peu près la moitié du numéraire en circulation dans le monde, mais encore de plus la moitié du papier-monnaie convertible; elle ne tend à rien moins qu’à doubler la charge des obligations existantes et à resserrer l’activité du monde dans la moitié de ses limites actuelles; elle tend à enterrer le XIXe siècle dans un tombeau de pauvre et à faire peser sur le berceau du XXe la lourde main de la paralysie.

Aussi est-il consolant de rappeler que tous les États représentés à la Conférence qui se réunit dans cette même ville en 1878 furent unanimes à proclamer «la nécessité de maintenir dans le monde la fonction monétaire du métal argent aussi bien que celle du métal or».  Tel a été le jugement solennel de cette grande assemblée de personnages notables.  L’Allemagne, sans doute, n’était pas représentée à cette Conférence; mais l’opinion exprimée par un honorable Délégué ici présent ne permet pas de révoquer en doute qu’elle n’eût adhéré à cette manifestation, si elle avait été consultée.  La Conférence n’a pas déclaré qu’il fût opportun, elle a déclaré qu’il était nécessaire de maintenir dans le monde la fonction monétaire du métal argent.

Il va de soi que, tant que le monde maintiendra la fonction monétaire du métal argent aussi bien que celle du métal or, la monnaie du monde sera bimétallique et non monométallique.  Le monométallisme, soit comme théorie, soit comme système pratique, a été condamné par la Conférence de 1878; il a été condamné non seulement par le jugement final de cet aréopage dans la résolution dont je viens de citer une partie, mais encore par les déclarations, si opportunes, si précieuses de quelques Délégués, que l’on avait supposés compter parmi les plus favorables à l’étalon d’or.  C’est ainsi que M. Goschen, le Délégué anglais, a tenu ce langage énergique : «J’ai désiré seulement combattre la théorie des économistes qui réclament l’adoption universelle du seul étalon d’or; mesure qui, à mon avis, pourrait devenir la cause des plus grands désastres.  Je maintiens absolument mes assertions à cet égard.  Je crois que ce serait un grand malheur si la propagande défavorable au métal argent réussissait, et je proteste contre la théorie d’après laquelle ce métal doit être exclu du système monétaire du monde.»

Un autre jour, le même éminent Délégué disait : «Une campagne contre l’argent serait extrêmement dangereuse, même pour les pays ayant un étalon d’or» et, à la même occasion, il demandait avec une énergie parfaitement justifiée par l’importance de la question : «Si tous les États se décidaient à adopter un étalon d’or, y aurait-il assez d’or pour satisfaire aux besoins, sans traverser une crise épouvantable ?»

Dans le rapport final adressé par les Délégués britanniques aux lords commissaires de la Trésorerie, ils ont rendu compte, en ces termes, de leur participation aux travaux de cette Conférence : «On nous accordera, nous l’espérons, que nous avons contribué à arrêter cette tendance à une prompte démonétisation de l’argent qui s’était manifestée de différents côtés et qui, pour nous, est une tendance au suicide.»

Ces éminents Délégués ont parlé avec trop de réserve de leur propre mérite; ils ont parlé avec trop de ménagement de cette tendance fatale qu’ils combattaient.  Si cette tendance était une tendance au suicide, n’était-elle pas aussi une tendance meurtrière ?

S’il eût été funeste à la vie commerciale de l’Allemagne ou des États-Unis de précipiter la démonétisation de l’argent, pourquoi une telle mesure n’aurait-elle pas été également funeste à la vie commerciale de la Grande-Bretagne ?

«Une campagne contre l’argent», a dit M. Goschen, «serait entièrement dangereuse même pour les pays ayant un étalon d’or.»  La vive protestation des Délégués britanniques a non seulement «contribué à arrêter» cette campagne : elle l’a arrêtée.  Toute l’armée adverse en a été mise en déroute.

Je n’oublie pas que M. Goschen a expressément déclaré qu’il serait impossible pour lui et pour ses collègues «d’appuyer une déclaration quelconque en faveur d’un double étalon».

Assurément non.  Le bimétallisme n’est qu’un mot.  Les Délégués britanniques l’ont désavoué.  Ce qu’ils ont chaudement soutenu, c’est non pas un type monétaire bimétallique, mais un type monétaire comprenant les deux métaux !

L’Angleterre a dit, en 1878, ce qu’elle disait depuis plus de cinquante ans : Nous ne voulons pas soutenir dans le royaume la fonction monétaire du métal argent; mais elle a ajouté, avec beaucoup d’énergie : Cette fonction doit être maintenue dans le monde.

Cette dernière déclaration a trouvé de l’écho dans toute la Conférence; le monométallisme a été condamné par le verdict unanime de cette Conférence.

Mais si le maintien de la fonction monétaire du métal argent aussi bien que du métal or est réellement nécessaire, il semble parfaitement rationnel de conclure qu’il doit y avoir quelqu’un pour les maintenir.

À qui incombera le devoir de maintenir le métal argent et qui maintiendra le métal or ?

La méthode préférée pour répondre à ce besoin paraît être de répartir les deux métaux entre les nations, en assignant l’argent à telle nation et l’or à telle autre; d’opérer le partage des types monétaires.

Nous avons lu l’histoire d’un conclave d’hommes d’État, qui se sont réunis, il y a quelques siècles, pour faire le partage des vêtements du Christ.

Quelque équitable qu’ait pu être cette répartition, l’intégrité du costume n’en a pas moins été détruite.

De même, avec quelque justice que les deux métaux puissent être répartis aujourd’hui entre les nations, il est absolument certain que l’unité du type monétaire serait détruite.

Je pense pouvoir affirmer, sans avoir à craindre la contradiction d’aucun jurisconsulte ici présent : «Qu’un type commun de valeurs n’est pas sujet à répartition; que les nations le possèdent non pas comme tenants in common (propriétaires par indivis), mais comme joint tenants (copropriétaires avec droit d’accroissement).»

J’écarte cette hypothèse.  Nous savons, le monde sait, à ses dépens, que les deux métaux sont susceptibles d’être répartis, quoi qu’il advienne du type monétaire.

Très bien.  Procédons à cette répartition.  Ayant décidé que le monde doit avoir ses deux métaux et qu’aucun pays ne doit tenter de les conserver tous les deux, abandonnons le projet d’une union bimétallique, et constituons-nous en comité pour procédera la répartition effective.  À qui alors assignerons-nous l’argent, et à qui l’or ?  Les docteurs es science monétaire nous disent qu’il existe un principe scientifique suivant lequel la répartition pourra être faite.  Malheureusement, ils ne s’accordent pas sur ce principe : une de leurs écoles nous enseigne que l’or devra être conservé par les nations riches et l’argent par les peuples pauvres.  Une autre nous apprend que l’or doit être attribué aux nations occidentales et l’argent à celles de l’Orient.

Chacun des deux principes donnerait, dans l’application, des résultats fâcheux.  Notre Conférence a probablement trop de respect pour la vérité économique pour ranger l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, la France et les États-Unis dans la catégorie des pays pauvres, et elle respecte certainement trop aussi la vérité géographique pour classer l’une ou l’autre de ces nations parmi celles de l’Orient.  L’un et l’autre principe exigerait donc des cinq États susmentionnés l’abandon de l’étalon d’argent et l’adoption de l’étalon d’or.  Tout homme instruit est en état de calculer quelle masse d’argent serait jetée sur le marché par suite de cette mesure, et à quel point la demande de l’or serait considérable.  L’éventualité d’un tel mouvement remet sur le tapis, avec une signification très grave, cette question de M. Goschen : «Peut-on obtenir l’or sans une crise formidable ?».  La Conférence monétaire de 1878 déclina sagement, à mon avis, la tâche d’une répartition effective.  Elle affirma la nécessité du maintien de la fonction monétaire du métal argent aussi bien que du métal or; mais, laissant aux volontaires le devoir de maintenir comme étalon soit l’un soit l’autre de ces deux métaux.  Elle déclara que «le choix de l’un ou de l’autre de ces métaux ou des deux simultanément devait être déterminé par la situation particulière de chaque État ou groupe d’États».  Ce système a été mis à l’essai et a subi un échec éclatant.  Les volontaires emploient le métal argent, mais on n’en maintient pas la fonction monétaire.  La fonction de la monnaie consiste à mesurer et à déterminer la valeur

Le métal argent, employé à volonté, loin de déterminer les valeurs, y porte la confusion.  Il les confond.  Il est contradictoire avec lui-même.  Il signifie telle chose la veille, telle autre le lendemain.  Telle est, à mon avis, la situation en face de laquelle nous nous trouvons.  Le métal argent doit être maintenu comme mesure des valeurs.  Abandonné au choix arbitraire des nations, il n’est pas maintenu comme mesure des valeurs.  Nous n’avons pas de Parlement international qui soit autorisé à déclarer que telle nation peut ou doit maintenir l’argent comme mesure des valeurs et que telle autre n’en a pas besoin.

Que fera-t-on donc ?

Le Gouvernement des États-Unis se présente et dit, en toute franchise et bonne foi : Nous reconnaissons le besoin commun affirmé par la Conférence de 1878.  Nous sommes prêts à contribuer, pour notre large part, à toutes les mesures destinées à y satisfaire.  Nous marcherons, la main dans la main, avec les autres États représentés dans cette Conférence, pour maintenir la fonction monétaire des deux métaux; nous discuterons et nous arrêterons avec vous le vrai rapport qui doit exister entre les deux métaux; nous ouvrirons nos hôtels des monnaies à la frappe de l’un et de l’autre métal suivant le rapport que, tous ensemble, nous aurons jugé équitable, et, d’après ce rapport, nous considérerons les deux métaux comme étant de parité dans notre commerce tant intérieur qu’extérieur.  Existe-t-il un meilleur moyen de satisfaire à cette nécessité reconnue ?  Je n’en ai entendu proposer aucun, je n’en puis imaginer.

Et maintenant, permettez-moi d’examiner un instant les objections élevées contre cette manière d’agir.  Je ne serai pas injuste envers nos adversaires en affirmant qu’il n’est sans doute pas dans notre projet un seul défaut sérieux qui n’ait été signalé par le très savant Délégué de Belgique.  Je me suis efforcé de comprendre son argumentation aussi bien que je l’ai pu à l’aide d’une traduction soignée, et, je l’espère, fidèle.  Quelle est cette argumentation ?  En premier lieu, l’honorable Délégué nous assure que nous avons aggravé la nature du mal auquel remède doit être apporté et que nous nous sommes absolument trompés sur son siège.  Il a visité l’hôpital avec un soin évident.  Il partage les malades en trois groupes : le premier groupe comprenant les États à étalon d’or, le second les États à papier-monnaie et le troisième les États ayant à la vérité l’étalon d’or, mais rapiécé de haillons bimétalliques.

Les malades du premier groupe, affirme-t-il, vont bien; ils ne se sont jamais mieux portés.  Quant aux malades du second groupe, dit-il d’une façonparce que, en ce moment, leur estomac n’est capable de supporter aucun des deux métaux.  Il admet que les patients du troisième groupe sont faibles, estropiés même, mais que, s’ils valent la peifaire aucun bien, mais leur sera, au contraire, nuisible.  Tout en acceptant pour le moment ce rapport sur l’état sanitaire de l’hôpital, je fais respectueusement observer qu’il n’est pas heureux, pour la grande famille des nations, même pour les membres favorisés qui se trouvent actuellement en possession des meilleures places sous les plis protecteurs de cette couverture que l’on suppose tissée de toisons d’or, qu’il y ait à côté d’eux un si grand nombre de leurs frères sans abri, mourants de froid.  Tôt ou tard, il faudra que le souffle de la mort pénètre jusqu’au centre même de la couche.

Mais, Messieurs, l’honorable Délégué n’a-t-il pas fatalement méconnu non seulement la nature du mal, mais son siège ?

À mes yeux, ce n’est pas une maladie particulière à un État, à une organisation isolée.  C’est plutôt une maladie qui s’est attachée à un intérêt, ou, si vous aimez mieux, à une industrie commune à tous les États.

En quoi consiste cette maladie ?  Ce n’est pas en ce que 10 roupies indiennes ne sont pas égales à un souverain anglais; ce n’est pas en ce que 15 onces et demie d’argent, à l’étalon français ou américain, ne suffisent pas pour acheter une once d’or sur le marché de Londres.  Le commerce du monde s’arrangerait volontiers de n’importe quel rapport proportionnel donné entre les deux métaux, si ce rapport pouvait être fixé une fois pour toutes.  La difficulté est que le rapport n’est pas fixe; il est sujet à des oscillations; il est en quelque sorte impressionnable; il est influencé non seulement par les actes, mais aussi par les menaces de chaque État.

Voyons les faits !

ctuations entre 17,14 à 1 et 19 à 1.  En 1877, les variations avaient été moins marquées; en 1876, elles l’avaient été bien davantage.  D’après le directeur de l’Hôtel des monnaies des États-Unis, la valeur relative à Londres en janvier était de 16,10 à 1, et dans le mois de juillet suivant elle était de 19,48 à 1.  Une pareille variation devait donner le vertige au commerce.  Au dire d’autres autorités, l’oscillation aurait été encore plus forte.  Mais on nous dit : Si l’argent baissait, l’or montait; or, comment cela nuit-il aux États à monnaie d’or ?  En tant que simplement possesseurs de monnaie, cela ne leur a fait aucun tort.  Mais dans les six mois qui suivirent, le rapport proportionnel tomba de 19,48 à 1 à 16,50 à 1 !  Comment cela a-t-il profité aux possesseurs d’or ?

C’est toutefois envisager le sujet à un point de vue bien étroit.  Il ne faut pas oublier que c’est l’étalon d’après lequel les marchandises sont évaluées qui éprouvait de si violentes fluctuations.  Si la quantité doit se mesurer d’après un étalon qui se dilate et se contracte alternativement, qu’importe en quelles mains se trouve l’étalon à un moment donné ?  Le grand point est de vendre quand la mesure est très petite, et d’acheter quand elle est très grande.  L’étalon de la valeur ne s’applique pas de la même manière que l’étalon de la mesure : ainsi il est vrai que les oscillations de la valeur affecteront celui qui en détient le régulateur, de même que tous ceux qui achètent et vendent conformément à ce régulateur.

On doit ne point perdre de vue que les États dont les représentants délibèrent ici opèrent d’énormes échanges de marchandises dans le cours d’une année.  Le Year-Book porte la somme collective de leurs exportations, pour l’année 1878, à 771,245,699 livres sterling, et celle de leurs importations à 929,140,677 livres.  Ce calcul, ainsi qu’on le reconnaît, n’est que partiel relativement à cinq des pays dont il des marchandises pour une somme collective de près de 2 milliards de livres sterling, évaluées d’après un étalon composé de deux métaux, dont l’un avait oscillé 19,48 à 1 et regagné et baissé de presque autant pendant les six derniers mois.

Celui qui sait que les négociants de son pays ont toujours acheté quand l’étalon de la valeur était très bas, et toujours vendu quant il était très haut, peut seul dire avec confiance que ses compatriotes ont été toujours heureux, et l’homme qui sait cela n’est pas délégué ici.

Je ne désire pas, je le proteste, propager l’hypocondrie dans cette assemblée; cependant je ne puis accepter entièrement le certificat de santé délivré par l’honorable Délégué de la Belgique aux États soi-disant à l’étalon d’or.  Je crois plus juste de penser, avec M. Goschen, que toute politique qui déprécie l’argent menace les États à monnaie d’or.  Je ne puis éviter la conclusion que toutes les fois qu’on altère l’étalon de la valeur, on menace tous les États et toutes les personnes qui font usage de cet étalon.

Je recommande donc le bimétallisme, non pas comme spécialement nécessaire à l’un ou à l’autre État, mais comme essentiel pour l’intégrité de l’étalon à l’aide duquel se détermine la valeur de toutes les marchandises que le monde achète ou vend.

Cependant on nous prémunit contre la prescription.  On nous dit que le bimétallisme renversera toutes les barrières qui limitent aujourd’hui l’argent à une partie du monde et que l’argent inondera l’univers entier; que chez les États qui ont maintenant trop d’argent, la quantité de ce métal en circulation augmentera, et chez les États qui n’en ont pas, la circulation en deviendra trop abondante.

On fait même la plaisanterie d’imaginer une conspiration ourdie par la France et les États-Unis dans le but de former une Union bimétallique, chacune de ces Puissances nourrissant l’idée qu’à l’aide de cette Unre.  On voudrait nous faire croire que dès qu’une valeur commune aura été établie pour l’argent sur tous les marchés, des cargaisons de pièces de 5 francs partiront du Havre pour aller se transformer en dollars aux États-Unis, et que des cargaisons de dollars quitteront New-York pour la France, où ils seront convertis en pièces de 5 francs.  On va jusqu’à nous faire la surprenante prédiction que dès que toutes les Puissances représentées ici auront décrété un taux commun de pair pour l’or et l’argent dans toute l’étendue de leurs possessions, les roupies indiennes se mettront en route pour venir débarquer à Liverpool, tandis que les souverains anglais s’envoleront à Calcutta.  Je ne crois pas à pareille transmigration.  Je doute qu’il soit possible de créer un commerce animé entre des marchés si éloignés l’un de l’autre, en échangeant des choses qui ont précisément le même usage et la même valeur dans les deux pays.

Mais pourquoi, nous demande-t-on, essayer de fixer un taux de pair entre l’argent et l’or ?  Cela ne peut se faire qu’en abaissant l’or dans la proportion où l’on haussera l’argent.  Précisément.  Le but est d’unir les deux métaux dans un seul étalon.

Si vous vous coupiez un muscle de la jambe et que vous envoyiez chercher un médecin pour fermer la plaie, vous n’attendriez pas qu’il vous l’eût dit, pour savoir que cette opération ne peut se faire qu’en abaissant la section supérieure dans la mesure où devra être relevée la section inférieure : en un mot, il s’agit de réunir les deux sections.

C’est cette même idée générale qu’a exprimée l’honorable Délégué de la Belgique, quand il disait, en 1878 : On ne facilite pas le transport lorsqu’on attache un bateau marchant vite à un bateau marchant lentement; on retarde l’un autant qu’on accélère l’autre.

Cela n’est pas contestable.  Mais si votre fret se compose d’un seul colis qui ne peut se charger sur un seul bateau, pouvez-vous trouver un meilleur expédient que d’attacher les bateaux ensemble ?  De même, un commerce énorme est comme embarqué sur ces deux métaux : lorsqu’il se produit un écart entre eux, les fortunes disparaissent.  Ne vaut-il pas mieux les unir l’un à l’autre ?

Mais, nous dit-on, on ne peut les unir ensemble; les lois du commerce ne tiennent pas compte des règlements politiques, et quelques décisions que prennent les États, il n’y a que la valeur intrinsèque qui puisse donner de l’autorité aux monnaies.

L’histoire entière réfute une pareille assertion; mais admettons-la pour un moment : est-ce que l’utilité n’exerce pas quelque autorité sur la valeur intrinsèque ?  Et, à part l’air et l’eau, qu’y a-t-il de plus utile que la monnaie, avec laquelle on peut acquitter toutes les dettes, réparer tous les dommages, acheter tout ce qui se meut dans l’air, sur ou sous la terre et dans les eaux ?  Lorsque l’Europe et l’Amérique se seront mises d’accord pour revêtir également les deux métaux monétaires de ce caractère d’utilité universelle, incessante et impérieuse, les courtiers penseront autant à demander un bénéfice pour le troc de deux épingles qu’à gagner une commission au change de ces monnaies.

Le seul argument que je trouve difficile à combattre est celui par lequel l’honorable Délégué a commencé son discours.  Le ton de confiance avec lequel il a prédit la défaite du bimétallisme avait quelque chose de peu encourageant pour nous, qui avions espéré un meilleur résultat.  Sa conclusion est que le bimétallisme doit échouer parce que l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre et les États scandinaves ne l’accepteront pas.

Eh bien, je conclus, avec lady Macbeth, que si nous échouons «nous échouerons».  Mais, en présence de l’histoire de ces derniers temps, quiconque s’aventure sur le terrain des prophéties doit marcher avec précaution.  Il y a seulement quatorze ans, une Conférence réunie dans cette ville, et à laquelle étaient représentés dix-neuf États, parmi lesquels figuraient la France et les États-Unis, recommandait l’adoption universelle d’un étalon d’or.  Il n’y a pas plus de trois ans, une autre Conférence a résolu, avec la même unanimité, que le fonctionnement monétaire de chacun des deux métaux devait être maintenu.  Tout ce que nous avons certainement appris depuis, c’est que le plan proposé par cette Conférence, pour maintenir le fonctionnement des deux métaux, a avorté.  Il est évident que ce qu’il y a à essayer ensuite est, pour nous servir du langage du cirque, «autre chose».

À ce propos, il importe de ne pas perdre de vue que le plan qu’on propose aujourd’hui est celui d’une union, rien de moins, d’une union sur la base d’une parfaite égalité.  J’ose prédire que nous obtiendrons ce résultat ou nous n’obtiendrons rien.

J’ai entendu avec intérêt, mais sans la moindre sympathie, les diverses suggestions qui ont été présentées pour le soulagement du marché de l’argent.  J’ai entendu la franche déclaration de l’honorable Délégué de l’Allemagne à l’ouverture de nos délibérations, lorsqu’il a dit que l’Empire procéderait avec prudence dans les ventes qu’il ferait, à l’avenir, de son argent, et que peut-être il serait disposé à faire frapper quelques millions de plus de cette monnaie discréditée.  J’ai entendu l’encourageante proposition de M. Pirmez, savoir, que lorsque l’Italie reprendra les payements en espèces, nous, qui sommes accablés par surabondance d’argent, nous envoyions quelques pièces de 5 francs à ce pays.  J’ai entendu le docteur Broch émettre l’idée flatteuse que nous puissions entasser des millions de plus dans l’Inde et l’Orient.  Il m’est même venu aux oreilles que plutôt que de nous voir, pauvres éclopés, nous affaisser, quelques-uns des États à l’étalon d’or pourraient, dans un généreux élan de bonté chrétienne, consentir à exporter de chez nous un peu plus de cet argent empesté !  Tout cela peut être inspiré par des louables sentiments de bienveillance; mais je répondrai respectueusement que c’est une bienveillance qui fait fausse route.  Laissez-moi le répéter : le Gouvernement des États-Unis ne cherche pas un marché meilleur pour une monnaie dépréciée.  Son but est de réformer l’étalon de la valeur en extirpant toutes les monnaies dépréciées.  Nous ne voulons surcharger aucun des autres États; nous voulons plutôt les décharger tous.  Nous vous convions à une union qui fera disparaître les monnaies dépréciées de notre système monétaire.  Si vous ne pouvez accepter notre invitation, ne tentez pas de nous attirer dans une union tendant à perpétuer le règne de semblables monnaies.

Monsieur le Président, le peuple qui nous a envoyés ici a cherché avec le plus grand zèle un étalon stable de la valeur, qui est pour lui de la plus haute importance.  Il se compose de cultivateurs et non de commerçants, 76% de leurs économies annuelles proviennent du sol; ils ne sèment et ne récoltent qu’une fois chaque année.  S’il importe au négociant anglais que l’étalon de la valeur ne change pas, pendant que ses cargaisons vont de Liverpool au Brésil, il importe beaucoup plus aux cultivateurs des États-Unis, qui au printemps placent 1,000 millions de dollars dans une exploitation unique, que l’étalon de la valeur ne baisse pas avant qu’ils aient recueilli et vendu leur moisson.

Messieurs, je crains que l’Europe ne réfléchisse pas aux sacrifices que nos populations ont faits pour chercher la stabilité de cet étalon qui mesure les dépenses de toutes les plantations et la valeur de toutes les récoltes.  Permettez-moi de vous rappeler qu’il y a moins de vingt ans, nos populations faisaient leurs affaires avec une circulation de papier-monnaie, déprécié au point que 3 dollars de ce papier ne valaient qu’un peu plus d’un dollar en argent; aussi quelle élévation exagérée les prix avaient-ils atteint.

Des taxes énormes pesaient annuellement sur les populations.  Notre compte d’intérêts s’élevait à plus de 143 millions de dollars par an.  Notre liste de pensions est de plus de 40 millions.  Depuis que la guerre a été terminée en 1865, nos taxes annuelles ont défrayé nos dépenses annuelles et payé en outre plus de 800 millions de dollars de la dette nationale.  Et pendant tout ce temps les prix ont été assujettis à cette compression impitoyable qui résulte du resserrement constant de la circulation; personne n’a acheté sans savoir qu’il vendrait sur un marché restreint.  Personne n’a planté ou ensemencé sans savoir que l’étalon qui réglait le prix de ses semences et de son travail ne serait pas accepté pour régler la valeur de sa récolte.  Nous avons supporté toute sorte de privations.  Nous espérions avoir remporté la victoire.  Aujourd’hui nulle caisse publique, nulle banque, n’a de billets qui ne soient payés en espèces à présentation.

Cependant nous n’avons pas encore trouvé l’étalon stable que nous cherchions.  Les fluctuations qu’il éprouve ne proviennent pas de la présence d’un papier déprécié, mais de la présence d’un métal monétaire déprécié dans le monde.

Si, comme on le prédit avec tant de confiance, cette Conférence doit aboutir à notre défaite, ce n’est pas à moi de dire quel parti prendront nos populations; car je ne le sais pas.  Il n’est guère probable que des populations qui ont souffert si longtemps faiblissent si près du but.  Elle se sont flattées de l’espoir qu’avec l’aide des autres États, on parviendrait à combiner un étalon unique pour les deux sortes de monnaie.  Si cette aide est refusée, elles continueront peut-être seules leurs efforts dans le but de tenir les deux monnaies que nous possédons en équilibre, tandis que la moitié des États se ruera sur un métal et la moitié sur l’autre.  Mais cela est difficile, et si vous finissiez par leur persuader qu’elles doivent abandonner l’un des deux métaux, et que la seule couverture qui puisse procurer de la chaleur est celle de l’or, elles pourront en conclure qu’il faut rejeter tous les chiffons bimétalliques et chercher à s’approprier une part encore plus grande de la couverture d’or.

Je sais très bien que la seule condition à laquelle nous puissions espérer partager cette couverture, c’est que nous vendions au monde plus que nous ne lui achetons; je sais aussi, comme M. Pirmez nous l’a rappelé, combien trompeuse peut être cette balance commerciale qui nous est donnée par les rapports statistiques.  Mais nos populations produisent les substances alimentaires; or, ces substances sont de première nécessité pour toutes les industries.  Nous espérons continuer faire du commerce avec le monde à de certaines conditions, et, de plus, lorsque j’apprends que, pendant la dernière année fiscale, les dépôts d’or, aux hôtels des monnaies et dans les bureaux d’essai des États-Unis, comprenaient non seulement 35 millions de dollars provenant de la production nationale, mais encore 62,550,837 dollars en monnaies et matières d’or étrangères, je suis convaincu que ce que nous appelions balance commerciale est quelque chose de plus qu’une illusion.»

M. le Premier Délégué des Pays-Bas s’exprime en ces termes :

«Monsieur le Président, Messieurs les Délégués,

Ce n’est pas sans une certaine hésitation que je prends la parole.  Un des illustres savants de la France, que j’ai l’honneur de connaître personnellement depuis nombre d’années et dont les paroles sont toujours écoutées avec respect, même par ceux qui ne partagent pas son opinion, M. de Parieu, a dit récemment au Sénat : «Quand M. le Ministre (l’honorable Président de notre conférence), en enregistrant avec optimisme la liste des conversions qu’il espère au double étalon, y fait entrer l’honorable M. Frère-Orban, je puis répondre que je crois ce financier éminent trop éclairé pour être porté sur cette liste et, quant à moi, je le prie de ne pas m’y comprendre.»  Eh bien, Messieurs, malgré ce jugement peu flatteur exprimé par M. de Parieu sur les conversions au bimétallisme, je n’hésite pas à vous déclarer que je suis au nombre des convertis.  Ne voulant pas abuser de votre temps si précieux, je vous donnerai un compte rendu aussi succinct que possible des phases par lesquelles le système monétaire a passé dans notre pays, et comment, enfin, nous sommes arrivés au bimétallisme.

Il y a plus de quarante ans, Messieurs, que je m’occupe de la question monétaire; permettez-moi donc de parcourir au pas de course les phases que nous avons traversées.

Lorsque les Provinces-Unies néerlandaises et la Belgique furent réunies sous un seul sceptre, ces deux pays avaient une immense variété de monnaies, car, anciennement, presque chaque province s’arrogeait le droit de frapper de la monnaie.  Une loi monétaire fut votée en 1816, sous le roi Guillaume Ier.  Son but était de parvenir à une circulation, ayant l’ancien florin, dit le florin des 200 as pour unité.  Mais en même temps on admit une pièce en or de 10 florins.  Le florin contenait 9.613 gr. d’argent.  La pièce de 10 florins contenait 6.056 gr. d’or.  La proportion était de 1 à 15.873.  Il est regrettable qu’on se soit alors décidé à prendre une autre proportion que celle de 15 ½ qui existait en France.  un taux trop élevé.  On l’acceptait à 47 ¼ cents, tandis qu’il ne valait que 46.8 cents.  Il en résulta, comme l’a remarqué notre honorable collègue, M. quittant l’Hôtel des monnaies de Bruxelles, s’en allaient à l’Hôtel des monnaies de Lille, pour en revenir sous la forme de pièces de 5 francs.

La loi fut exécutée mollement : on frappa surtout des pièces en or, et, à mesure qu’on frappait de l’or, il devenait de plus en plus difficile de frapper de l’argent.  Survinrent les événements politiques de 1830, la séparation de la Belgique de la Hollande, les frais de la guerre et les difficultés financières.  Ce ne fut qu’en 1844 qu’on prit la refonte des vieilles monnaies sérieusement en main et qu’on l’exécuta avec vigueur.

Déjà, en 1839, on avait changé la loi monétaire.  À côté des pièces en argent usées et rognées, on avait les pièces de 5 ou de 10 florins en or, dont on avait frappé une quantité de la valeur de 172 millions et demi de florins.  Les pièces d’argent usées et rognées ne pouvant servir aux transactions internationales, c’était l’or qui formait la base du change.  Celui-ci se réglait non sur le florin, mais sur la dixième partie de la pièce de 10 florins en or.  On crut pouvoir obvier à toutes les difficultés en adoptant un florin au poids juste de 10 grammes, répondant au système métrique décimal que nous avions déjà adopté chez nous depuis bien longtemps et au titre de 945 millièmes.  Tant que les pièces d’or restaient en circulation – et elles ont été d’un grand secours pendant l’opération de la refonte – on avait donc le bimétallisme avec la proportion de 1 à 15.504.  De 1842 à 1849, on a retiré pour une valeur nominale de plus de 85 millions et quart de florins et on les a remonnayés en nouvelles pièces en argent.  Cette opération coûta 8 millions de florins à l’État, dont plus de 7 millions de perte sur la valeur nominale des vieilles pièces usées et, en grande partie, rognées de la manière la plus honteuse par d’ignobles mercenaires.

Avant de commencer vigoureusement la refonte de nos vieillr s’il fallait adopter l’étalon d’or ou bien celui d’argent, en gardant l’or jusqu’à la fin de la refonte pour faciliter cette importante opération.  On se décida pour l’argent.  Depuis plus d’un siècle et demi, le florin avait été l’unité de toutes les transactions.  On ne voulait, pas avoir une unité qui ne pouvait se solder que par une monnaie d’appoint.  J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de très factice dans l’étalon d’or, pour les États dont l’unité monétaire ne peut pas se payer en or.  Ce n’est qu’en Angleterre que l’unité peut se payer en or.  Mais, pour les autres États, une pièce en or du poids de 0 g 672 (florin) peut, aussi peu qu’une pièce de 0 g 3225 (franc) ou de 0 g 398 (marc), se fabriquer sur une grande échelle que servir à la circulation.  Il faudrait donner à chaque citoyen une loupe pour l’examiner et des mains très délicates pour la manier.  Sous ce rapport-là, il est incontestable que, hors l’Angleterre, l’étalon d’or a, pour les autres États, quelque chose de factice, de contre nature, dirai-je presque, dont peut-être on ne s’est pas assez rendu compte.

Pour revenir à notre refonte, je rappelle qu’on se décida chez nous en faveur de l’argent, parce qu’il répondait mieux à l’ensemble de nos richesses, aux exigences de nos besoins ordinaires, ce qui fait, par exemple, comme mon honorable codélégué vous l’a fait observer, que nos agriculteurs ne veulent pas d’or parce qu’ils ne peuvent pas s’en servir pour payer leurs ouvriers et leurs journaliers.  On jugeait encore que l’argent répondait mieux à nos mœurs et nos habitudes, à la teneur de tous les contrats, et qu’il n’exposerait pas notre circulation à des dangers que tout prudent administrateur devrait avouer être plus spécialement liés à l’or.

La direction de notre plus grande institution de crédit, la Banque néerlandaise, se déclare aussi contre l’or : d’abord, à cause de la nécessité d’y adjoindre une monnaie en argent d’une valeur intrinsèque au-dessous de sa valeur nominale (et dont la quantité nécessaire pourrait bien dépasser de beaucoup les estimations qu’on en faisait d’avance), et ensuite parce que l’or, à cause de sa plus grande variabilité de valeur (cela se disait en 1845) et de son déplacement si facile, devrait donner nécessairement lieu à des oscillations plus fréquentes du taux de la rente.

Au fur et à mesure que la refonte avance, on se préoccupe de la nécessité d’instituer l’étalon unique.  Par la loi du 26 septembre 1847, le système du simple étalon en argent fut adopté.  J’insiste sur cette date, parce qu’on voit que notre législation monétaire a précédé la découverte des gisements aurifères en Californie et en Australie.  Je tiens à constater que ce n’était pas la peur de la dépréciation de l’or ou, comme M. Léon Faucher s’exprimait, l’insurrection de la peur qui a servi de mobile.  C’était l’expression simple et pure de ce que l’expérience nous avait enseigné.  Le simple étalon d’argent ayant été juridiquement proclamé, restait à fournir à tous les habitants du royaume l’occasion de se défaire de leur or.

Cette occasion leur fut donnée au mois de juin 1850.  Une somme du prix de 50 millions, n’atteignant pas le tiers des pièces frappées en or, fut présentée par le public.  Elle fut vendue en 1850 et 1851 par le Gouvernement qui y perdit un peu plus d’un million.  Somme toute, la Néerlande n’hésita pas à sacrifier plus de 10 millions de florins pour retirer toutes les vieilles monnaies d’argent, les remplacer par de nouvelles, et pour arriver par la démonétisation de l’or au simple étalon d’argent.

Avant de quitter ce sujet, permettez-moi de vous dire que la loi ci-dessus mentionnée de septembre 1847 admettait, à côté des pièces légales en argent et des monnaies d’appoint, des deniers de commerce en or.  Outre les ducats qui sont encore demandés de temps en temps, c’était des guillaumes, avec des doubles et des demi-guillaumes.  Ces pièces n’indiquaient que le poids et le titre sur leur type.  Eh bien, on peut dire que ce système a fait complètement fiasco.  Ainsi, quoique le guillaume d’or fût frappé au même poids et au même titre que l’ancienne pièce de 10 florins, qui était très recherchée, on n’en voulut point.  L’incertitude de son prix rendait la pièce impopulaire.

Il n’a été fabriqué de ces pièces, pendant les années 1851 et 1853, que 10,000 guillaumes, 10,000 demi-guillaumes et 2,636 doubles guillaumes, et, depuis 1853, il n’en fut plus fabriqué aucune.  J’ai cru qu’il n’était pas inutile de fixer votre attention sur ce point.  De temps en temps, cette idée de monnaie-lingot trouve des défenseurs.  Mise en pratique chez nous, personne n’en a voulu et il est probable qu’il en serait de même partout ailleurs.

Revenons au système monétaire des Pays-Bas, à l’organisation duquel j’ai pris une part très active sous le ministère du baron Van Hall et de son successeur.  Vous comprendrez aisément que nous, unimétallistes-argent, nous nous soyons sentis fort à notre aise, quand, la démonétisation de l’or finie, les découvertes en Californie et en Australie vinrent donner lieu à une grande appréhension, et firent craindre la baisse probable de la valeur de l’or.  Quant à la circulation, on se trouva au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Le prix de l’argent resta, pour les grandes transactions, immobile jusqu’à 1872.  Ce n’était que pour les petites transactions qu’il offrit de temps en temps quelques petits écarts.

Chez nous, l’or et l’argent se vendent toujours en calculant le prix du métal pur, et non au prix du métal d’un certain titre.

Comme j’avais l’honneur de vous le dire, nos pièces légales sont au titre de 945 millièmes.  D’où il résulte que d’un kilogramme d’argent fin, on peut fabriquer 105 fl. 82 cent., en florins ou pièces de demi florins.

Eh bien, Messieurs, tout le monde a pu vendre invariablement, depuis la loi de 1847 jusqu’en 1872, c’est-à-dire pendant vingt-cinq ans, son argent à la Banque néerlandaise au prix de 105 fl. 65 cents.  Cette institution retenait donc invariablement 1 fl. 17 cents, pour frais de fabrication, transport, rente, etc.  Et notez-le bien, le prix de l’argent à Amsterdam ne changea pas et n’était nullement affecté par la production des mines qui subit des oscillations si considérables dans différentes années, entre 1850 et 1871, et varia de 742,000 à 1,152,800, ou de près de 70 %.  Si on considère cette expérience, peut-on nier que la loi a une influence prépondérante sur le prix des métaux, et que ce n’est pas seulement la production et la demande qui le règlent ?

Le doux repos dans lequel on se trouvait en Hollande fut fortement ébranlé quand l’Allemagne changea son système monétaire et adopta l’or comme seul étalon.

Une Commission fut nommée (j’eus l’honneur d’en être membre) pour donner avis sur ce qu’on avait à faire dans ces circonstances.  Elle proposa de défendre la frappe libre de l’argent; cela fut fait par la loi du 21 mai 1873.  Tant qu’on eut encore l’espoir que l’Allemagne s’en tiendrait au bimétallisme, la Commission proposa seulement de frapper une pièce d’or, à côté des monnaies d’argent.  Quand l’Allemagne adopta le simple étalon d’or, la Commission proposa de faire de même; mais cette idée ne prévalut pas devant les États généraux, de sorte que nous avons maintenant une pièce d’or dont la frappe est libre, à côté des pièces d’argent dont la frappe continue à être prohibée; mais pièces d’or et pièces d’argent ont pleine faculté libératoire.  Nous avons donc ce qu’on est convenu d’appeler le système boiteux.

Est-il désirable d’y rester ?  Personne ne le croit.  Si jamais on parvient à frapper des pièces identiques, qui aient cours dans un groupe considérable d’États, ce sera la pièce de 25 francs qu’on aura surtout en vue.  Notre pièce de 10 florins contient 6.045 gr. d’or fin.  Si jamais on fait la pièce de 25 francs, on pourra frapper chez nous une pièce de 12 florins, contenant juste la même quantité d’or fin que la pièce de 25 francs.

Vous voyez donc que les Pays-Bas aiment à s’associer à toutes les mesures qui peuvent servir à rapprocher les différentes nations sans nuire à leur propre nationalité.

Permettez-moi de vous faire observer que lorsqu’on commença à frapper la nouvelle pièce d’or, et on en a déjà fabriqué pour plus de 74 millions de florins, le prix de l’or acquit presque la même stabilité que celle de l’argent pendant la période précédente.

La conclusion à tirer de ces deux faits est assez manifeste.

Voilà comment, Messieurs, après avoir été, pendant plus d’un quart de siècle, partisan déclaré de l’unimétallisme, je suis arrivé, par la force des circonstances, à me déclarer bimétalliste, mais sous la condition expresse que ce système soit adopté et mis en exécution pour un groupe considérable d’États.

Tout le monde est d’accord que la dépréciation et les oscillations de valeur de l’argent sont un grand malheur pour le commerce, l’industrie, le bien-être de tous les peuples.

Mais on n’est pas d’accord sur les moyens de remédier à ce mal.  Les bimétallistes offrent un remède, un remède, à mon avis, efficace, et, dans le temps où nous sommes, le seul possible.

Les unimétallistes n’offrent aucun remède pour vaincre ni même pour atténuer le mal existant, la baisse d’argent.  De tous les ardents défenseurs de l’or, je n’en ai entendu aucun nous dire ce qu’on doit faire de tout cet argent qui deviendra inutile.  La chose est-elle si indifférente ?  Je ne le crois pas.

Je rends hommage au Gouvernement allemand, qui, sans abandonner l’étalon d’or, veut cependant prendre quelques engagements qui peut-être serviraient à arrêter la baisse du prix de l’argent.  C’est un pas que l’unimétallisme fait vers nous et dont on ne doit pas méconnaître l’importance.

Messieurs, il y a des phrases sonores, qu’on aime à redire et qu’à la fin tout le monde répète sans s’être bien rendu compte si elles sont justes ou non.

Au nombre de ces phrases, je compte celle-ci, que l’or doit être l’étalon des nations les plus civilisées, et l’argent celui des nations plus ou moins incultes.  D’autres jusqu’à dire que les nations qui ont le papier-monnaie ne pourraient reprendre leurs payements en espèces qu’en or, pour ne pas être taxées d’appartenir aux nations moins civilisées.  Je tiens cette

L’or sert à payer les fortes sommes, il sert aux transactions internationales, l’argent sert aux petits payements.  Je trouve très naturel que tous ceux pour qui l’or n’est pas une chimère préfèrent remplir leur porte-monnaie de pièces d’or et non d’écus de 5 francs.  J’avoue même que je partage leur préférence.

Mais je les engage à visiter les marchés, les boutiques des boulangers, et des marchands de vins, pour s’assurer si l’argent ne prend pas une place immense dans toutes les transactions journalières des dix-neuf vingtièmes au moins de toute la population.

Est-il prudent de n’avoir que des monnaies d’appoint pour tous ces payements ?  Et ne vaut-il pas mieux avoir, à côté de l’or pour les grandes dépenses, des pièces légales d’argent pour les petites, que de n’avoir que des monnaies d’appoint pour tous les payements qui ne peuvent se faire en or ?

Si, après avoir longuement délibéré et entendu des discours, dont l’éloquence a provoqué à juste titre notre admiration, cette Conférence n’aboutissait à rien, comme beaucoup d’économistes très estimés se sont plu à le prédire, quelle en serait la conséquence pour l’argent ?  Il est clair que sa valeur en serait encore plus dépréciée et toutes les souffrances actuelles grandiraient d’une façon déplorable.

J’ai quelquefois craint que nos honorables collègues américains, en retournant chez eux sous l’impression qu’en Europe on ne veut rien faire pour réhabiliter l’argent, conseillent à leur Gouvernement d’adopter l’étalon d’or.  La fameuse couverture du Prince de Bismarck en deviendrait-elle plus large, ou bien les efforts pour s’en couvrir augmenteraient-ils d’une façon peu agréable pour ceux qui dorment sous cette couverture ?

Mais, sous ce rapport, je suis pleinement rassuré par le remarquable discours de M. Howe que nous venons d’entendre.

Je me résume.  Selon ma conviction, les réponses à notre questionnaire ne peuvent pas être douteuses.

La diminution de la valeur de l’argent et ses grandes oscillations sont un malheur pour tout le monde.  Ces phénomènes ne peuvent être attribués à l’accroissement de la production de l’argent; ils sont les suites, déjà prédites en 1873 par notre Commission monétaire, de différentes mesures législatives qui se sont succédé depuis 1872.

D’après ma conviction profonde, il n’y a qu’un seul remède.  C’est l’adoption du bimétallisme par un groupe d’États considérable.  C’est cette conviction qui m’a converti au bimétallisme.  Je suis venu ici, Messieurs, avec l’espoir optimiste que cette Conférence aboutirait à un résultat conforme au but que se proposaient les États qui nous ont invités à y prendre part.  Si, quand nous reprendrons nos travaux, après un ajournement qui semble être désiré par beaucoup de Délégués, nous parvenons à un résultat qui rende à l’argent la place qu’il a occupée si longtemps dans toutes les transactions monétaires, je crois, Messieurs, que nous aurons bien mérité du commerce, de l’industrie et du bien-être de toute l’humanité.»

Sir Louis Mallet, Premier Délégué des Indes britanniques, lit le discours suivant :

«Monsieur le Président, Messieurs les Délégués,

Je demande la permission d’ajouter quelques observations à la discussion générale de la question qui nous occupe avant la clôture de la séance, pour expliquer à la Conférence la position que le Gouvernement des Indes, que je représente, occupe envers la proposition des deux Gouvernements qui ont convoqué la Conférence.

Moi et mon collègue, nous nous trouvons ici dans une position tout à fait exceptionnelle. Le Gouvernement des Indes n’est pas même invité à s’associer à l’Union bimétalliqabstention de l’Angleterre, qui a été dès le commencement des négociations connue de tout le monde, c’est de ne rien changer au système monétaire actuel de l’Empire des Indes.

Nous sommes autorisés à répondre à ce désir dans le sens suivant.  C’est-à-dire que, pendant une période définie, dont la durée sera l’objet d’une négociation ultérieure, le Gouvernement des Indes s’engagera à maintenir son système actuel du libre monnayage de l’argent ayant pleine force libératoire dans toutes les possessions indiennes de Sa Majesté.

Mais il faut ajouter que nous ne saurons nous lier d’une façon aussi absolue qu’à la condition qu’un certain nombre des États principaux du monde s’engagent, de leur côté, à maintenir chez eux, pendant la même période, la libre frappe d’argent, avec pleine force libératoire, dans les proportions, vis-à-vis de l’or, de 15 ½ à 1; et notre engagement ne resterait en vigueur que pendant le maintien de cet état de choses.

Notre position est aussi exceptionnelle à un autre point de vue.  Il n’y a pas de pays du monde qui a fait autant, dans les années qui viennent de s’écouler, pour maintenir la valeur de l’argent, et pour empêcher une aggravation formidable de sa dépréciation. Par exemple, voici le montant des monnaies argent qui ont été monnayées dans les Indes britanniques pendant les années suivantes :  

En 1877 £   6,271,000  

1878

16,180,000

1879

7,210,000

et on m’a dit, je ne puis pas certifier le chiffre, qu’en l’année qui vient de s’écouler, nous avons monnayé à peu près £ 10,000,000 d’argent.

Pour la dépréciation, et pour les conséquences sérieuses qui en ont été le résultat, le Gouvernement des Indes n’est nullement responsable.

Il a été, pour ainsi dire, la victime de la politique des autres.  Nous sommes alors non seulement prêts à prêter notre concours aux autres dans leurs efforts pour maintenir la valeur de l’argent, mais dans un certain sens nous avons, je crois, le droit de le réclamer en effet de leur part.

Il y a eu à Paris, dans le court espace de quinze années, trois conférences internationales sur la question monétaire.

La première, comme vous le savez, Messieurs, a émis l’opinion presque unanime, qu’il faudrait chercher dans l’étalon d’or, avec l’argent, au besoin, comme son compagnon transitoire, la base des rapprochements monétaires de l’avenir.

À la suite de cette opinion, quelques Gouvernements importants ayant pris des mesures pour la démonétisation de l’argent, la dépréciation de ce métal a eu lieu; et les résultats fâcheux de cet état de choses ont été si généralement reconnus que la majorité des États qui assistaient à la dernière Conférence en 1878, ont déclaré leur l’or, en espérant, à ce qu’il paraît, qu’on pourrait laisser sans inconvénient le choix de l’emploi de l’un ou discrétion indépendante de chaque État ou groupe d’États.  C’est là la consécration de l’étalon boiteux !

Jusque présent cette solution n’a pas apparemment eu beaucoup de succès.

Le mal continue.  L’argent reste toujours fortement déprécié; et ceux qui voient dans cette dépréciation ance et des États-Unis, ont cru qu’il y avait lieu de convoquer une troisième Conférence pour trouver une nouvelle solution.

Mais il paraît que dans cette enceinte même il y a ceux qui ne croient pas à l’existence d’un mal, qui même le nient.   S’il n’y a pas de mal, s’il n’y a rien à remédier, il est certainement oiseux et inutile de discuter la question des remèdes.   Mais comme représentant du Gouvernement des Indes, je ne puis guère m’associer à cette opinion.

Non, Messieurs, le Gouvernement que je représente croit qu’il y a un mal, un mal très grave pour le présent, encore plus grave pour l’avenir.  Et je demande la permission de vous expliquer en quelques mots, au point de vue indien, en quoi il consiste.  La plus grande partie de cette charge annuelle est obligatoire et permanente.  Tels sont les intérêts de la dette de l’Inde contractée en livres sterling, et des emprunts garantis par les chemins de fer et les compagnies d’irrigation (s’élevant ensemble à environ 7 millions sterling); les pensions et annuités payées aux agents civils et militaires du Gouvernement admis à la retraite et à leurs familles (environ 2 ¾ millions sterling); la partie des dépenses militaires qui concernent la solde et les rations, et la plupart des dépenses de la Trésorerie de la métropole.  Ces dépenses sont fixées par des contrats et des obligations d’honneur, et ne peuvent être réduites à volonté.  Toute modification de la valeur normale de la relation entre l’or et l’argent doit en conséquence exercer une influence importante sur les finances de l’Empire indien; et si ce trouble devait se prolonger pendant un temps assez considérable, il serait du devoir du Gouvernement, soit d’augmenter ses revenus, soit de réduire ses dépenses, ou bien d’avoir recours en même temps à ces deux expédients pour rétablir l’équilibre financier.

Nous avons donc, d’abord, la perte subie par le Gouvernement, qui n’est pas d’ailleurs de la nature indiquée par M. Pirmez, mais qui consiste dans ses remises d’argent à l’Angleterre pour liquider ses dépenses dans la métropole.  Dans l’année courante, ces remises seront d’environ 17 millions de livres sterling; et la perte qui résulte de la dépréciation actuelle de l’argent est estimée à plus de 2 millions de livres sterling, perte qui a été dépassée dans des années précédentes.

On peut répondre que ce que le Trésor perd la population le gagne, et qu’elle pourrait bien supporter une augmentation d’impôts pour compenser le Gouvernement.  Mais il faut reconnaître que cette argumentation ignore complètement les conditions dans lesquelles se trouve le Gouvernement des Indes.  Une forte partie de son revenu ne saurait être augmentée – je parle de son revenu foncier – parce que dans le Bengale il est fixé à perpétuité, et dans d’autres prpourrait sans doute espérer, à la longue, quelque révision des impôts quand la dépréciation de la monnaie a produit son effet par une hausse générale des prix – et notamment de celui du travail – il faut attendre bien longtemps pour cela, et, en attendant, on ne pourrait, sans un grave danger politique, proposer de nouveaux impôts pour des causes que la population ne pourrait pas comprendre.

Mais ce n’est pas seulement la perte actuelle à laquelle il s’agit de songer : c’est l’incertitude absolue qui pèse sur l’avenir, et qui empêche tout calcul sérieux et juste des revenus et des ressources du Gouvernement.

Il y a ensuite la perte subie par le commerce.  M. Pirmez compte pour peu de chose les intérêts du commerce dans cette question.  Je ne puis nullement partager cette opinion.  Pendant ces dernières années, j’ai eu trop de preuves que cet intérêt a été gravement atteint et blessé par suite de la dépréciation, pour douter de la réalité de sa perte.  Il est sans doute vrai que quand le commerce a pu s’adapter à un changement dans la valeur relative de la monnaie des deux t avait lieu une fois pour toutes – le mal cesserait.  Mais, Messieurs, ce n’est pas ainsi.  L’avenir est aussi incertain que le présent dans l’état actuel des choses; et c’est cette incertitude qui entrave et arrête le commerce.

Pour chaque opération, il faut deux calculs.  D’abord, il faut calculer le prix des marchandises en or, et ensuite le prix de l’or en argent; et pour ce dernier, il n’y a pas de base sur laquelle on peut compter.  C’est précisément comme si on avait à acheter du coton avec de l’or afin de pouvoir acheter du blé avec ce coton.  En effet, ce n’est qu’une espèce de troc primitif digne d’une civilisation peu avancée.  Selon moi, donc, il y a pour le commerce un mal, et même un mal très sérieux.

Enfin, il y a la perte de tous ceux – notamment les indigènes – qui ont amassé de l’argent comme trésor, et qui ont ainsi perdu 20 % sur leur capital.

Au point de vue général, je ne comprends pas qu’on puisse considérer cette question comme d’une importance secondaire.

En convenant que la fixité de la valeur est de beaucoup la qualité la plus essentielle de la monnaie, on ne peut pas contester, à ce que je pense, qu’une monnaie bimétallique est moins sujette aux brusques variations de valeur qu’une monnaie monométallique.  Mais, à défaut de fixité absolue, chose du reste impossible dans le monde économique, il ne faut pas oublier qu’il y a une grande différence entre une monnaie qui s’apprécie et une monnaie qui se déprécie.  Une monnaie qui s’apprécie veut dire manque de base suffisante pour les besoins des échanges, toujours croissants, et pour le crédit normal : en d’autres termes, c’est la stagnation dans les affaires, la baisse des prix, le découragement de l’industrie et de l’esprit d’entreprise, le malaise, les souffrances, les crises, la rétrogression fatale et la décadence de la prospérité matérielle des peuples.  De l’autre côté, une monnaie qui se déprécie veut dire, au moins, quels que soient ses inconvénients, parfois même ses dangers, l’activité, l’espoir, la recherche incessante de nouveaux emplois pour les capitaux, enfin le progrès et la vie.

Quand on pense, Messieurs, à notre époque, à l’immense mouvement intellectuel et industriel qui nous entraîne, aux voies nouvelles de communication par terre et par mer, à l’électricité qui fait du monde entier un seul marché, aux tendances irrésistibles vers l’unification des nations, peut-on douter qu’une monnaie internationale suffisante et stable, comme base de toutes les transactions et de tous les échanges qui se multiplient de jour en jour sous nos yeux, ne soit un besoin impérieux et capital pour la civilisation et le bien-être de tous les peuples du globe ?

Quelle est la situation, Messieurs ?  La production annuelle des deux métaux précieux est déjà à peine suffisante.  Il est donc évident que l’or seul suffirait encore moins; surtout quand on se rappelle qu’il y a eu une forte réduction dans sa production progressive.

D’un autre côté, les besoins de numéraire, surtout s’il était investi universellement du privilège libératoire, s’accroissent et s’accroîtront rapidement.

Il y a des pays qui désireraient reprendre la circulation métallique ou qui s’y préparent, l’Italie, l’Autriche, plus tard la Russie.  Il y en a d’autres, comme l’Allemagne, l’Espagne et même les États-Unis, qui n’ont pas encore la quantité généralement reconnue comme nécessaire.  Il y a l’accroissement de la population et des transactions, notamment dans les pays producteurs d’or; en un mot, le progrès matériel et intellectuel dans tous les pays.  N’est-il pas raisonnable d’en conclure qu’il est sage de se préparer pour l’avenir qui nous attend, et de trouver, s’il est possible, une base monétaire internationale plus large et plus solide pour le développement du commerce du monde ?

Le Gouvernement des Indes, au moins, est très sensible aux inconvénients et aux dangers que lui cause l’état monétaire du monde dans ce moment; et il appréciera hautement les efforts qui seront faits par les Gouvernements qui ont convoqué la Conférence, s’ils se trouvent dans la possibilité de faire quelque chose pour y porter remède.  C’est au moins un effort qui doit se faire dans l’intérêt de tous.  On a parlé de l’égoïsme national, qu’on peut regarder d’un certain point de vue comme une vertu patriotique; mais dans la question qui nous occupe en ce moment, il est incontestable que l’égoïsme national éclairé, c’est l’entente internationale.

Au nom de mon Gouvernement, alors, je remercie les deux Gouvernements de leur initiative de propositions conçues dans ce but.  Le bimétallisme est la solution qui nous est proposée.  Quant à la doctrine scientifique sur laquelle cette solution repose, je me garderai bien de prolonger une discussion académique, qui serait bien mal à propos à cette heure; mais il me sera peut-être permis d’exprimer mon dissentiment absolu, quoique tout à fait individuel et personnel, de l’opinion émise par M. Pirmez, qu’elle est opposée aux lois économiques.  Je suis, au contraire, porté à croire qu’acceptée dans son ensemble, et avec les conditions essentielles à son succès, la théorie bimétallique est entièrement conforme aux grandes lois économiques qui dominent et qui domineront de plus en plus les actes du législateur et le sort des peuples; et que l’idée qui l’inspire est une des plus belles et fécondes vérités de la science, et digne des deux Gouvernements éclairés qui l’ont soumise à vos délibérations.

M. Pirmez a dit que régler la valeur relative de l’or et de l’argent n’est ni dans le droit ni dans le pouvoir du législateur.  Mais comment peut-on soutenir une telle thèse ?  Quant au droit, comment peut-on prétendre qu’on a le droit d’imposer sur la population un seul métal comme monnaie, quelle que soit la préférence du commerce pour l’autre; et qu’on n’a pas le droit de lui permettre la possibilité de se servir des deux métaux dans une relation fixe, si cela avance ses intérêts ?  Quant au pouvoir, est-il admissible qu’on peut donner une valeur arbitraire ou conventionnelle, si vous le voulez, à l’or ou à l’argent, et qu’il n’y a pas moyen de contrôler leur relation ?  Car, rappelez-vous bien, Messieurs, qu’il s’agit ici non de la loi (quelle qu’en soit la valeur) du coût de production, mais de la loi suprême de l’offre et de la demande.

J’ajouterai encore un mot sur la théorie bimétallique aux observations de l’honorable M. Pierson, que j’ai suivies avec un très grand intérêt.  Si je ne me trompe pas, il m’a paru croire que la part qu’occupent les métaux précieux destinés aux arts et à l’industrie constitue un léger obstacle à l’acceptation rigoureuse de cette doctrine.  Je ne puis pas faire cette concession aux monométallistes.  Il me paraît, au contraire, que la demande industrielle pour l’or et l’argent n’apporte aucun dérangement à l’équilibre qu’on cherche à établir entre leurs valeurs respectives.  Si cette demande augmente dans une proportion inégale pour les deux métaux, il en résulterait que leur valeur respective serait affectée précisément dans la même façon que par une augmentation de production d’une valeur inégale dans les mines d’or ou d’argent; seulement dans le sens inverse.  C’est-à-dire, supposons que la demande pour l’or augmente, tandis que celle pour l’argent diminue, la valeur de l’or augmentera, et la valeur de l’argent diminuera.  Eh bien, ce changement dans la valeur relative des deux métaux sera le même que si la production de l’or eût diminué, et celle de l’argent eût augmenté; seulement, dans le premier cas, la relation entre les deux aurait été changée par une augmentation dans la demande de l’or et une diminution dans celle de l’argent; tandis que, dans le second cas, la relation aurait été changée par une diminution dans l’offre de l’or et une augmentation de l’offre de l’argent.  On peut donc laisser de côté l’influence sur la question de la partie des métaux précieux destinée à l’usage des arts et de l’industrie.

Un mot avant de conclure.  Est-il vrai que l’abstention de l’Angleterre doit entraver sérieusement le progrès des Gouvernements dans la voie bimétallique ?  Il faut se souvenir que gardant son système monométallique-or en Angleterre, et son système monométallique-argent aux Indes, le Gouvernement anglais fait une contribution très importante au système bimétallique; et il me paraît même possible qu’à l’inauguration pratique d’une union bimétallique, quand elle se fera, l’adhésion de l’Angleterre et des Indes pourrait même troubler et retarder l’équilibre; car il pourrait se faire que les Indes absorberaient, relativement aux stocks du monde, plus d’or que l’Angleterre n’absorberait d’argent.

Je trouve même qu’il y a une certaine inconséquence dans le langage qu’on nous tient à cet égard.  On nous dit que, pendant le maintien par l’Angleterre de son système monométallique-or, il est nécessaire que les Indes gardent leur système monométallique-argent, afin de faire un contrepoids à l’action de l’Angleterre.  Et puis, quand nous acceptons cet argument, on vient nous dire que le contrepoids n’existera pas, et que l’abstention des deux pays est incompatible avec le succès pratique d’une entente bimétallique entre d’autres pays.

J’espère alors que l’impossibilité où l’Angleterre se trouve de s’associer à une telle combinaison ne sera pas considérée comme fatale à toute tentative de maintenir la valeur de l’argent; car, Messieurs, il faut un instant se rendre compte des graves conséquences de l’insuccès, si tout effort échoue pour établir une entente à cette occasion.

C’est le statu quo; le statu quo, bon, selon M. Pirmez; mauvais, selon moi.  Mais, bon ou mauvais, est-ce qu’il est possible de compter sur le maintien du statu quo ?  N’est-il pas probable que la situation s’aggravera de jour en jour, que les nations, qui sont à présent toutes disposées à coopérer au maintien de l’argent comme monnaie, se trouveraient obligées de prendre leur parti, et de travailler selon leurs capacités à l’établissement de l’étalon d’or ?

Quant aux Indes, le grand but des sommités financières aux Indes a été d’avoir, s’il est possible, un système monétaire en commun avec l’Angleterre.

L’argent étant impossible à cause du système anglais, il ne leur reste que le bimétallisme ou l’or; et quoique, à présent, la dernière solution serait trop difficile, il est certain que si la baisse de l’argent continue, et, par suite de nouvelles découvertes d’or, ou quelque autre cause, l’occasion venait à se présenter, on ne serait que trop disposé à la saisir et à revenir aux propositions de la Commission qui a siégé à Calcutta dans l’année 1868, et à entrer malgré nous dans la lutte qui va s’engager entre les pays du monde pour la possession du seul métal qui nous restera comme base solide d’une monnaie internationale.

J’ai dit, Messieurs, que, selon moi, les propositions qui vous ont été soumises, quels qu’en soient les obstacles pratiques, dont j’apprécie toute la portée, sont dignes des deux grands Gouvernements qui nous ont convoqués.

J’ajouterai que, dans un tel état de choses, il serait peu digne, à ce qu’il me paraît, de se laisser trop vite décourager et détourner prématurément du but à cause de ces obstacles.  Il est impossible d’admettre que lorsque les négociations ont été entamées, ces obstacles n’étaient pas prévus et reconnus.  L’abstention inévitable de l’Angleterre était connue de tout le monde, et l’on n’a nullement le droit de s’en plaindre aujourd’hui.  Les difficultés que l’Allemagne aurait à donner son assentiment étaient bien prévues; et elle vient néanmoins nous offrir des concessions pratiques d’une haute importance.

Je ne crois pas enfin que les divergences d’opinion qui se sont manifestées dans cette Conférence ont été de nature à changer d’une façon radicale les perspectives qui se présentaient au mois de février.  Comme il arrive avec toutes les grandes réformes et les idées nouvelles, surtout quand il s’agit d’une question aussi complexe et aussi difficile que celle qui nous occupe, il faut du temps pour les apprécier, et pour les laisser pénétrer dans les esprits et rallier les opinions et les intérêts.  Pour les faire accepter, il faut du temps, de la patience, de l’esprit conciliateur, de la persévérance, du courage et de la foi.

Quand je regarde les hommes éminents qui ont préparé le terrain pour ces débats en France et aux États-Unis, j’ai le droit de croire que ces grandes qualités ne leur manqueront pas.»

M. Moret y Prendergast, Délégué de l’Espagne, se déclare assuré d’être l’interprète des sentiments de la Conférence entière, en remerciant M. le Délégué des Indes du remarquable discours qu’il vient de prononcer.  M. le Délégué de l’Espagne voudrait, en quelque sorte, s’en emparer, afin d’en dégager les conclusions et d’indiquer à quelles résolutions pratiques il pourrait servir de point de départ.  Sir Louis Mallet a bien voulu reconnaître formellement la coexistence, dans l’Empire anglo-indien, d’un double monométallisme : le monométallisme-or dans la Grande-Bretagne – le monométallisme-argent dans l’Inde anglaise.  Il a constaté, d’autre part, les embarras, les pertes, les souffrances que cause au commerce et au Trésor indiens ce fâcheux état de choses.

En entendant ce langage, n’est-on pas naturellement porté à se demander s’il n’y a pas un moyen de transformer en bimétallisme, pour le plus grand bien de l’Angleterre et de l’Inde, ainsi que du monde civilisé tout entier, ce double monométallisme, divergent et nuisible, maintenu en sens inverse, par deux parties d’un môme empire ?  M. le Délégué de l’Espagne en est convaincu.  Aussi croit-il devoir appeler toute l’attention de la Conférence, et surtout celle de M. le Délégué de l’Angleterre, sur les questions suivantes, dont la solution affirmative serait, à son avis, de nature à faciliter notablement la solution du problème monétaire anglo-indien.

Il suffirait pour cela de trouver le rapport entre les deux métaux et de faire de manière qu’avec de l’argent indien on puisse se procurer de l’or en Angleterre, et avec de l’or anglais une quantité fixe d’argent indien.

Et, si cela ne peut pas se faire dès à présent, il y a un moyen pratique et facile qui pourra permettre d’arriver à la solution.

La Banque d’Angleterre, d’après l’acte de sir Robert Peel, a la faculté de composer son encaisse métallique des deux métaux en admettant l’argent pour un quart du total.  Il suffirait donc de donner à cette faculté le caractère obligatoire pour que tout porteur d’argent puisse obtenir des billets de la Banque d’Angleterre dans la limite du quart de cette encaisse.  Ce droit relèverait la valeur de l’argent et suffirait pour changer la situation monétaire actuelle des Indes.

Il semble que la Conférence pourrait trouver, dans la discussion de ces deux questions, les éléments d’une étude aussi intéressante que féconde en résultats pratiques.

M. Fremantle, Délégué de l’Angleterre, répond que son Gouvernement ne manquera pas de prendre en très sérieuse considération les vœux émis par la Conférence.  Il serait très heureux de pouvoir, sans modifier la situation dans laquelle il s’est placé et sans renoncer au système de l’étalon d’or, trouver un moyen d’apporter son concours à l’œuvre entreprise par la Conférence, c’est-à-dire au relèvement de la valeur de l’argent.  Il considère, toutefois, comme indispensable, dans ce but, que les propositions dont la Conférence prendrait l’initiative fussent présentées sous une forme aussi précise que possible.

M. Forssell, Délégué de la Suède, prononce le discours suivant :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Si l’on dresse, d’une manière toute pratique, le bilan de la discussion générale, des discours sur les principes et les moyens, des déclarations et des réserves au nom des Gouvernements, y a-t-il rien, je vous le demande, Messieurs – et peut-être, après les dernières et importantes professions de foi bimétallique, la demande n’est-elle pas exempte d’une certaine hardiesse ? – y a-t-il rien qui s’en dégage plus nettement que cette impression : qu’il manque toujours au système bimétallique l’appui nécessaire pour passer des vœux aux faits ?

Sans doute, on ne s’abuse point sur la réalité des choses.  En ce qui concerne le sort du système bimétallique universel, ni la situation monétaire actuelle de l’Union latine, ni les intérêts légitimes des États au régime du papier-monnaie ne forment le sujet essentiel de nos appréciations, car le sort du système universel ne dépend, tout le monde le concède, que de l’accession spontanée de l’Angleterre et de l’Allemagne.  Mais, comme le sentiment et la courtoisie internationale ne sont pour rien dans cette matière, on a beau dire et répéter que la Banque de France a perdu en quelques années 900 millions de francs en or et accru de 700 millions de francs son encaisse en argent, qu’elle perdra plus encore de ce qu’elle veut retenir et recevra plus encore de ce qui fait son embarras; on a beau prouver que la Banque hollandaise souffre d’une surabondance d’argent insupportable; on a beau déclarer que l’urgence suprême d’une réforme économique et financière en Italie forcera le monde entier à revenir sur ses erreurs monétaires; ni l’un ni l’autre ne «convertira» au système bimétallique l’Allemagne et l’Angleterre, à moins qu’il n’y ait, pour ainsi dire, dans la situation économique et monétaire de ces deux États mêmes, une force motrice assez importante pour triompher de leur force naturelle d’inertie monométalliste.  On l’a reconnu, on a cherché, et, à force de chercher, on a trouvé quelque chose; voilà comment cette découverte s’est présentée, l’autre jour et aujourd’hui, au sein même de la Conférence.

L’Allemagne est surchargée d’une encaisse d’argent de la Banque nationale, pas exactement connnue, mais assez grande pour l’embarrasser, comme aussi d’un stock monétaire en argent encore circulant, toujours irréalisable ou réalisable avec risque de perte.  On en a fait grand bruit dans la littérature scientifique, dans la presse quotidienne et à la Diète allemande, et onétalliste de 1871.  Voici, néanmoins, le Gouvernement impérial allemand qui, tout en confessant devant la Conférence la gêne réelle de la situation monétaire, tout en louant les efforts des États favorables au bimétallisme pour réhabiliter la valeur de l’argent allemand, tout en précisant ses intentions de faciliter et de récompenser ces efforts, reste toujours fidèle au monométallisme-or.  Pour le libre monnayage d’argent, pour la faculté libératoire illimitée de l’argent monnayé, aucune concession, pas même un rayon d’espoir sur l’horizon allemand.

Quant à l’Angleterre, on a bien accentué l’importance suprême des relations commerciales anglo-orientales, profondément entravées par la suppression du libre monnayage de l’argent en Europe, comme aussi des relations financières indo-anglaises, dont le trouble, par suite de la baisse de valeur de l’argent, est mis sur le compte de l’Allemagne monométallique.  Sans nier ni affirmer l’importance de ces intérêts financiers et commerciaux, on est pourtant tenté de suggérer cette idée que le danger n’est guère vital, puisque le Gouvernement anglais, toujours si attentif aux intérêts du commerce de son pays, se réserve toujours sur ce sujet une inaction absolue.  C’est l’avis de l’honorable M. Cernuschi, que la réserve se transformera en précipitation, dès que la question irlandaise permettra au Gouvernement anglais de se bien informer sur la ruine qui le menace, sur la prospérité qu’on lui offre. Eh bien, nous avons dans la déclaration de l’honorable Délégué du Gouvernement de l’Inde l’expression exacte des appréciations et des intentions du Gouvernement anglais. Cette déclaration est l’exacte image de la déclaration allemande.  Pour faciliter le bimétallisme des autres, on s’engage à garder pour l’Inde le monométallisme-argent; mais, pour un bimétallisme anglais, aucune concession. Pour ma part, je me hasarde à prétendre, comme certains de mes collègues, que, quoi qu’on fasse en Angleterre pour faire valoir les intérêts orientaux, on n’aura jamais l’accord d’un Ministère et d’un Parlement anglais sur l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Union bimétallique, sur la libre frappe de deux métaux, sur la faculté libératoire de deux monnaies.

En soutenant cette thèse, je ne m’en rapporte point surtout au génie sévèrement conservateur des Anglais en matière monétaire; je n’allègue pas non plus cette raison qui sent toujours la théorie, qu’on n’abandonnera jamais une mesure de valeur simple pour une mesure double ou composée. Je me contente de considérer et de faire valoir l’importance, le risque, les conséquences ultérieures de cette convention bimétallique qu’on propose à la nation anglaise, si jalouse de sa souveraineté et de son indépendance.  Pour bien apprécier les chances de ce système universel bimétallique, il faut surtout bien examiner les détails, et, comme on nous oppose toujours l’image brillante de cette entente universelle, je tourne la médaille pour en montrer le revers.

C’est au nom sonore de la liberté qu’on demande le libre monnayage de l’argent, le libre payement en argent monnayé; mais liberté pour qui et à quelle condition ?  Liberté pour les producteurs et les commerçants d’argent, et à condition d’une obligation correspondante pour les Gouvernements et les créanciers, à condition surtout d’une nécessité imposée à la circulation monétaire ou aux encaisses métalliques des pays entrés dans l’Union bimétallique.

Je disais nécessité; mais remarquez bien comment elle s’impose, cette nécessité, comment à l’occasion elle se distribue.  C’est l’avis même des bimétallistes les plus hardis que les obligations qui correspondent aux libertés bienfaisantes du libre monnayage des deux métaux, seraient désormais insupportables sans le concours de tous ou de la plupart des États de premier ordre; que l’État étourdi qui se chargerait seul des efforts nécessaires pour réhabiliter et soutenir la valeur de l’argent, serait écrasé sous le poids du système bimétallique s’écroulant à l’instant, qu’il serait suffoqué par l’argent affluant de tout le monde. Eh bien, la convention bimétallique une fois conclue entre les États principaux s’adossant pour porter le fardeau, quelle garantie saurait-on nous offrir que la réalité se conformera toujours ou jamais aux stipulations de la convention ?  Quelle garantie pour citer, entre autres, le cas le plus concluant et dont on s’est trop peu préoccupé ?  Quelle garantie contre l’adoption subite, forcée, par deux, trois, quatre de ces États, du régime du papier-monnaie ? Quelle garantie contre un renouvellement de ces crises politiques, qui déjà leur ont fait subir à tous successivement ce cataclysme de la circulation ?  Mais le régime du papier-monnaie chasse le métal monnayé, l’argent en premier lieu; l’argent monnayé, émigrant vers les États, ou l’État, qui restent encore au régime métallique et où il retient sa pleine faculté libératoire, en chassera l’or de la circulation ou tout au moins des encaisses des banques (si vous en voulez la preuve, voilà l’encaisse de la Banque de France toute pleine d’écus italiens), l’équilibre du système conventionnel sera détruit, et le pays qui, lié encore par la convention, gardera le régime métallique, sera la victime du système tout aussi bien que s’il s’était seul chargé de cette obligation impossible.  Oui, la convention bimétallique universelle est impossible, parce qu’elle demande des engagements qui, le cas échéant, aboutiraient au détriment et à la ruine des contractants.

On a invoqué en sa faveur cette série brillante de traités internationaux sur les postes, sur les télégraphes, sur l’extradition, sur la propriété industrielle, sur les chemins de fer, etc., et sans doute, elle a, avec eux, cela de commun qu’elle unirait les peuples; mais montrez-moi parmi les autres une seule qui, de la sorte, impose et distribue les obligations ? C’est vrai !  Il y en a une : la convention latine bimétallique de 1865; mais vous savez qu’on en a confessé le défaut principal, que le bimétallisme pratique en a été chassé par la convention de 1878 et qu’il y est interdit pour l’avenir, sauf le cas où l’on réussirait à faire accepter par une union universelle ce principe même qui a failli détruire l’Union latine. Comment donc ? Quelles chances de réunir les intérêts si disparates des États producteurs des métaux et des États non producteurs, des États à colonies et des États sans colonies, des États à circulation d’or et des États à circulation d’argent ou de papier ?  Quelles chances de faire accepter ce système de dépendance mutuelle, de tracasseries perpétuelles, de risques inévitables, à un État dont le système monétaire s’impose de soi-même à un monde entier, et qui, par son étalon unique d’or, domine toujours le commerce des métaux ?

Si ce n’est l’impossible, c’est du moins l’invraisemblable au dernier degré. Faites donc la comparaison entre ces engagements vitaux et ces intérêts de second ordre auxquels on fait appel !  Même quand on regarde ces inconvénients sous le point de vue le plus vaste; quand on dit, comme M. Seyd : «Le trafic entre un pays à étalon d’or et des colonies à étalon d’argent sera tout aussi défavorable que le trafic avec les pays à papier-monnaie», ne suffit-il de répondre : «Eh bien, le trafic de l’Angleterre avec l’Italie et avec la Russie a-t-il été désastreux pour l’Angleterre ? Puisqu’il prospère, puisqu’il fait toujours des progrès, la perte ne doit pas se trouver au moins du côté des commerçants anglais; et est-ce qu’on a jamais, en faveur de ce trafic, demandé le double étalon d’or et de papier ?  Pourquoi donc une demande semblable en faveur du trafic avec les pays à étalon d’argent ?»

Il en est de même pour les pertes financières indo-anglaises : on les chiffre à 2 millions de livres sterling par an; c’est pourtant un chiffre, une somme définie, dont l’importance probablement va s’amoindrir.  Est-ce qu’on troque jamais une somme exacte de perte contre une somme indéfinissable de risque ?  Est-ce qu’on vend pour 2 millions de livres sterling l’indépendance et la souveraineté monétaire d’un pays ?  Jamais !

S’il en est ainsi, ou, selon moi, puisqu’il en est ainsi, la question monétaire actuelle, en tant qu’on reste aux intérêts particuliers et de second ordre et autant qu’on tient obstinément au système bimétallique universel, n’aboutira à rien : elle échouera devant la disproportion entre les malaises relativement faibles dont on se plaint et le remède absolument énorme que l’on propose, et quelque addition habile qu’on fasse de ces malaises, la somme ne suffira jamais pour justifier le remède.  Si la Conférence monétaire de 1881 n’avait aucune tâche à remplir au delà de la constatation et la conciliation des intérêts que je viens d’indiquer, cette tâche pourrait être considérée comme remplie, car la faiblesse et l’insuffisance réelle de ces intérêts sont un fait bien constaté.

Mais l’acte même de la convocation d’une Conférence universelle nous permet-il de rester dans les limites restreintes de ces intérêts particuliers de certains États ou des impossibilités bimétalliques ?  Selon moi, non !  Nous ne sommes ici ni des diplomates, ni des idolâtres, et s’il existe une difficulté réelle au sujet des systèmes monétaires, il faut ou reconnaître qu’elle est irrémédiable ou en trouver des remèdes possibles. N’y a-t-il donc pas au fond de l’agitation monétaire d’aujourd’hui rien de plus universel, et qui pourrait rallier les États monométallistes, les États à étalon boiteux, les États à papier-monnaie, les théoriciens monométallistes et les théoriciens bimétallistes dans un intérêt commun à une œuvre commune ?  Selon moi, c’est possible.  Il ne faut que jeter les yeux sur la littérature monétaire pour voir qu’on va de plus en plus soulevant des questions infiniment plus graves que celles des encaisses de banque, des cours de change et des pertes financières, des questions qui se rapportent aux problèmes les plus délicats de la science et qui se revêtent d’une universalité telle qu’elles se frayeront sans doute le chemin dans la politique du jour.

On fait appel, dans la littérature bimétallique, tantôt aux intérêts de tous les États comme de tous les particuliers endettés, dont les rentes plus ou moins lourdes seraient aggravées par une diminution, allégées par une augmentation de la masse monétaire, tantôt aux intérêts des propriétaires fonciers de toute l’Europe dont les pertes sur le chiffre de leurs rentes ne tiendraient ni aux récoltes de l’Amérique, ni aux conditions sociales de leur pays, mais uniquement à la loi Bamberger; on recourt et on recourra sans doute plus encore aux instincts et aux convoitises des masses, en leur racontant qu’il y a, au fond de toutes les misères humaines d’aujourd’hui, quelque chose d’imperceptible, d’épouvantable, qui se glisse dans l’ombre, qui ronge comme un cancer le bonheur du pauvre comme celui du riche, qui se nomme «démonétisation d’argent» et «disette d’or» : on leur fera peut-être retentir ces mots aux oreilles jusqu’à ce que cette diagnose des maladies économiques ait revêtu le caractère d’un axiome populaire, et puis on présentera votre remède : le bimétallisme, ce miracle qui fera abonder l’argent, qui fera prospérer les industries, rehausser les prix et puis augmenter les salaires !  C’est justement ainsi que l’on a propagé une autre doctrine, celle de la protection du travail national, et qu’on a réussi à la faire triompher. Les grands mots du bimétallisme ne sont guère aussi sonores et séduisants que ceux du protectionnisme : surtout la liaison des causes et des effets n’y est pas aussi palpable; mais en fait de miracle, moins on y comprend, plus on y croit.

Quant au but qu’on poursuit, le système universel bimétallique, même l’appui d’une telle opinion générale, d’un tel intérêt universel, ne le réaliserait qu’à peine. Je ne le redoute pas du tout. Les Gouvernements y regarderont toujours avec circonspection, et on trouvera des moyens pour éviter des engagements dont le risque n’est que trop évident.  Mais il y aura toujours sur ce sujet des agitations, du bruit, des alarmes et du trouble, et, à coup sûr, cet intérêt universel mérite bien qu’on en considère tous les détails. Il incombe, au premier chef, à notre Conférence d’examiner de très près cette question de l’influence actuelle et probable des évolutions monétaires d’aujourd’hui sur le taux des prix des marchandises et sur la condition économique des peuples.

Il est évident que la question est des plus compliquées, compliquée à un tel degré qu’il n’y a pas moyen d’en trouver une solution absolue et décisive. La statistique ne nous donne sur elle que des renseignements très incomplets, et l’enchaînement ou mieux l’enchevêtrement des causes et des effets, en fait de prix, est si complexe que personne n’oserait prétendre avoir trouvé le mot de l’énigme.  Pourtant, il y a certainement des solutions plus ou moins voisines de la vérité, et je ne doute pas qu’il ne soit dans la compétence de cette haute assemblée de découvrir les meilleures.

D’abord, il faudrait bien considérer s’il y a au fond un danger social redoutable dans cette baisse des prix dont on nous menace.  À parler franchement, pour ma part, je n’y vois rien de si dangereux, et si l’on me donnait à choisir entre l’abondance toujours progressive du numéraire, la hausse toujours progressive des prix, d’un côté, et la contraction du numéraire, la baisse des prix, de l’autre, j’hésiterais. Il y a des avantages et des inconvénients d’un côté comme de l’autre.  Mais, en faveur de la baisse des prix, de la hausse de la valeur du numéraire, qu’on redoute, je dirais : une valeur qui tombe perd aussi de l’attrait et vous savez que, dans les périodes de hausse de prix, on estime moins, on gaspille cet argent qui, pourtant, est l’objet de l’épargne.  Une valeur qui monte acquiert de l’attrait, et vous verriez sans doute qu’une baisse du prix des marchandises ferait estimer, ferait épargner davantage l’argent.  Et si je regarde les choses au point de vue seul de cette grande majorité des populations dont l’existence dépend des salaires, quel avantage évident que cette augmentation de valeur du numéraire !  Ils auraient sans doute, sous ce régime, à lutter pour conserver et défendre leurs salaires contre les maîtres qui voudraient les diminuer, comme au jour d’une hausse des prix, d’une abondance croissante du numéraire, ils ont à lutter pour élever ces salaires.  Mais quelle différence de position, quelle différence dans ces combats-là, entre la défense et l’attaque !  Comme la conservation est plus facile que l’élévation !  En ce qui concerne les dettes, je ferai aussi valoir que les débiteurs qui perdraient à la contraction du numéraire, surtout les débiteurs à long terme, ne se trouvent point au rang de ces trois quarts, de ces neuf dixièmes de la population, qui vivent au jour le jour, sans crédit et sans fortune; de l’autre côté, que dans cette ère de dettes d’États démocratisés, on trouve, de plus en plus, dans les bas étages de la bourgeoisie, dans les rangs de la fortune médiocre, ces créanciers qui gagneraient à la baisse des prix.  Je renonce pourtant à ces comparaisons qui se poursuivraient à l’infini, mais qui, plus ou moins, sortent du domaine de la réalité. Ce qui est essentiel, c’est d’apprécier les faits mêmes, et, cette appréciation faite, de considérer les moyens de réagir contre le trouble monétaire actuel.

Le grand événement qu’on a à apprécier, ce n’est pas du tout le bimétallisme qui n’existe pas, qui est proposé, mais qui semble impossible, ni même la démonétisation déjà à moitié accomplie de l’argent, c’est l’adoption progressive et probable de l’étalon d’or et les conséquences qui en découleront; les remèdes donc se trouveront dans le domaine du monométallisme même.  Le point essentiel de l’évolution monétaire, le sujet d’un intérêt réel et universel, ce n’est pas la dépréciation de l’argent, dont les conséquences pour les détenteurs d’argent sont de second ordre, c’est toujours cette nouvelle demande d’or qui ne résultera ni de l’arbitraire d’un Gouvernement ni des théories d’un savant, mais des besoins du commerce.

La première question qui demande une réponse regarde la situation actuelle.

Je la présente pour le questionnaire comme suit : Y a-t-il eu, dans les dix dernières années, une baisse des prix des marchandises dans des conditions telles qu’on puisse en induire que la suppression du libre monnayage de l’argent et une demande augmentée de l’or pour le monnayage y aient essentiellement contribué ?

La question suivante regarde l’avenir : Y a-t-il lieu de présumer, en cas d’une adoption par un ou plusieurs États de l’étalon unique d’or, que les nouvelles demandes d’or pour monnayage amèneront une contraction de la circulation monétaire et fiduciaire assez forte pour qu’on en puisse induire une baisse générale de la valeur des marchandises, en tant qu’exprimée en or ?

On aura ici deux calculs à faire : d’un côté, calcul sur les demandes nouvelles d’or dont nous menacent en premier lieu les États-Unis et l’Italie; de l’autre côté, calculs sur la production annuelle et le stock d’or probablement existant, et, ce qui est plus essentiel encore, sur l’élasticité de la circulation monétaire et fiduciaire.  Car, il ne faut jamais oublier qu’en parlant de la relation entre la monnaie et les marchandises, on parle d’une relation entre les marchandises d’un côté et la circulation fiduciaire et monétaire, de l’autre. Assurément ce n’est pas à l’augmentation seule du stock métallique qu’on doit la baisse constante et rapide des prix des derniers siècles, c’est beaucoup plus à l’élasticité progressive, à la perfectibilité étonnante de tout cet organisme de la circulation dont le stock métallique est le sang, dont le crédit est l’âme et la vie.

Cet organisme de la circulation s’est développé sous l’influence des usages, des nécessités économiques, de la législation de chaque nation; il a atteint à différents degrés de perfection et d’élasticité; sans doute, on n’est pas encore au bout de cette faculté d’économiser le métal monnayé dont l’Angleterre nous a donné le brillant exemple, et, si la nouvelle demande d’or ne suffisait pas pour faire naître une production correspondante, on pourrait bien compter sur des économies nouvelles sur les 20 milliards d’or du monde, s’il y en a besoin, pour mieux distribuer ces milliards, pour en faire leur part nécessaire aux nations désireuses d’entrer dans les rangs des États monométallistes-or.  Et, si la recherche que nous ferons sur ces demandes probables d’or nous faisait prévoir des bouleversements et des troubles pour une certaine période de transition, la question suivante aurait sans doute, surtout pour les monométallistes, un intérêt grave : Y a-t-il lieu de faciliter et de seconder, par des actes de législation monétaire et fiduciaire, telles économies sur l’or, dont l’adoption progressive de l’étalon unique d’or ferait sentir le besoin aux États représentés à la Conférence ?»

M. Dana Horton, Délégué des États-Unis d’Amérique, déclare accueillir avec une vive satisfaction la communication des questions posées par M. le Délégué de la Suède.  Il en apprécie d’autant mieux l’utilité qu’il en avait déjà lui-même formulé d’analogues dans le questionnaire qu’il vient de remettre à M. le Président.  Il serait très heureux que de semblables demandes de renseignements fussent également rédigées par les autres membres de la Conférence.

En ce qui concerne particulièrement l’influence exercée par la baisse ou la hausse des métaux précieux sur les prix des marchandises, M. Dana Horton ne peut que se référer aux observations étendues qui ont déjà été échangées, à ce sujet, dans le sein de la Conférence monétaire internationale de 1878 et au résumé qu’il en a fait lui-même dans un de ses ouvrages sur la matière; il se réserve, d’ailleurs, d’en donner l’analyse dans une note spéciale.

M. le baron de Thielmann, Premier Délégué de l’Allemagne, demande à présenter une observation.

En se référant à la déclaration qu’ils ont faite dans la 2ème séance de la Conférence, MM. les Délégués de l’Allemagne croient devoir faire remarquer que cette déclaration ne contient point des offres faites par le Gouvernement impérial aux Puissances représentées ici.

MM. les Délégués de l’Allemagne se sont bornés à émettre cette opinion que peut-être l’Empire allemand pourrait prendre en considération des concessions en vue d’un arrangement éventuel qui serait de nature à relever le prix de l’argent.  Comme ils l’ont dit, l’intérêt de l’Allemagne dans cette question n’égale point celui de plusieurs autres Puissances.

Les décisions ultérieures du Gouvernement impérial, ainsi qu’ils l’ont légalement indiqué, ne sont préjugées, ni par sa participation à cette Conférence, ni par les observations de ses Délégués.

Cette déclaration, ajoute M. le Délégué de l’Allemagne, n’a pour objet de rectifier aucune des appréciations formulées dans cette Conférence, MM. les Délégués s’étant tous parfaitement rendu compte du caractère des déclarations de la délégation allemande; elle a pour but unique de réduire à leur juste valeur les commentaires exagérés d’un certaine partie de la presse.

Acte de cette déclaration est donné à M. le Premier Délégué de l’Allemagne.  La discussion générale du questionnaire est reprise.

M. le comte de San-Miguel, Délégué du Portugal, s’exprime en ces termes :

«Je crois du devoir des Délégués réunis ici pour tâcher de résoudre un des problèmes les plus importants et certainement les plus difficiles de la science économique, de fournir à la Conférence tous les renseignements qui peuvent, d’une manière ou d’une autre, directement ou indirectement, intéresser la question monétaire.  C’est cette considération qui me fait prendre la parole.

En effet, je ne me propose pas d’aborder la discussion théorique des deux thèses qui sont en présence; d’autres, plus compétents que moi, l’ont fait et le feront encore; je me permets seulement de relever un passage du brillant discours prononcé par M. Cernuschi, dans une des dernières séances, car c’est précisément sur ce passage que trouvent leur place les renseignements que je vais avoir l’honneur de vous communiquer.

M. Cernuschi nous a dit : «Le rapport de 1 à 15 ½ entre l’or et l’argent a dominé partout pendant ce siècle.»

Messieurs, je vous avoue franchement que cette proposition, avancée d’une manière aussi absolue, et par une autorité aussi compétente, a produit sur mon esprit une impression profonde.  Car, pour moi, toute la question est là.  Si le rapport a été constant partout et toujours, le bimétallisme est possible.

Les questions monétaires sont, à mon sens, des questions exclusivement pratiques, ce n’est que par l’étude des faits qu’on peut les aborder, si on veut arriver à les résoudre.  Or, Messieurs, vous le savez tous, en Portugal, avant la réforme monétaire de 1854 qui fit prévaloir l’étalon unique d’or, l’or et l’argent remplissaient simultanément les fonctions monétaires.  Si donc le rapport de 15 ½ entre les monnaies d’or et d’argent avait dominé partout pendant ce siècle, ce rapport aurait dominé aussi en Portugal, et, dès lors, je devais me demander pourquoi, si le rapport fonctionnait avec une telle permanence, nous avons substitué l’étalon unique d’or à la circulation bimétallique qui existait avant 1854.  J’ai étudié les faits, j’ai cherché si, effectivement, ce rapport avait été, en Portugal, aussi fixe que M. Cernuschi a bien voulu le dire.  Voici le résultat de ces recherches :

La première loi concernant l’or, en Portugal, date du 4 août 1688.  D’après cette loi, le prix à payer dans les hôtels des monnaies de Lisbonne et de Porto, pour un marc d’or (22 carats), était de 96,000 reis (533 fr. 33 cent.).

Ce même or fut estimé à 102,400 reis (568 fr. 88 cent.).

Pour un marc d’argent, de 11 dinheiros, c’est-à-dire 11/12 parties d’argent et 1/12 d’alliage, la valeur fut fixée à 6,000 reis (33 fr. 33 cent.), produisant, une fois monnayée, 6,300 reis (35 francs).

L’équivalence légale à cette époque (1688) était cependant dans le rapport de 1 à 16.

En 1747, la valeur d’un marc d’argent frappé changea et s’éleva de 35 francs à 41 fr. 66 cent. (7,500 reis), ce qui fit que la valeur relative entre l’or et l’argent tomba à 13,5.

Cette équivalence se retrouve encore au commencement du siècle et avait amené l’expulsion de l’or de la circulation monétaire.

La loi du 6 mars 1822 attribua à un marc d’or frappé une valeur fixe de 120 milreis (666 fr. 66 cent.), et la pièce d’or de 4 onces, dont la valeur était de 6,400 reis (35 fr. 55 cent.), eut une valeur de 41 fr. 66 cent. (7,500 reis).  Cette loi fut abrogée quelque temps après, avec celles qui prirent origine dans les Cortès de 1820, mais rétablie et ratifiée par une autre loi du 24 novembre 1823 et par une charte spéciale du 5 juin 1824.

Or, comme le préambule de la loi de 1822 avait déclaré que l’équivalence de 13,5 entre l’or et l’argent était très loin d’exprimer la proportion de leur valeur mercantile, et que l’or n’entrait pas d’une façon pratique dans la circulation, parce que la valeur légale de la monnaie d’or se trouvait être inférieure à sa valeur correspondante en espèces, le rapport légal s’éleva à 16, en 1825, je crois.

En 1835, une nouvelle loi du 24 avril donna au marc d’argent frappé la valeur de 7,500 reis (41 fr. 66 cent.), ce qui portait l’équivalence à peu près à 15,5, ce chiffre étant considéré comme le taux moyen de la monnaie en cours, tant nationale qu’étrangère.

Le 3 mars 1847, une nouvelle loi fut votée qui porta la valeur du marc d’or à 128,000 reis (711 fr. 11 cent.), et la pièce d’or de 4 onces, dont la valeur avait été fixée en 1822, à 41 fr. 66 cent. (7,500 reis), s’éleva à 44 fr. 44 cent. (8,000 reis).  À la suite de cette loi, d’autres dispositions légales furent prises, qui consacraient le rapport légal de 16,5.

Ainsi, en résumant ce qui précède, on voit que le rapport entre les deux monnaies d’or et d’argent considérées pendant la première moitié de ce siècle en Portugal comme monnaie légale a été soumise aux variations suivantes : 1800 : 13,5 – loi du 6 mars 1822 : 16 – loi du 24 avril 1835 : 15,5 – loi du 3 mars 1847 : 16,5.

Or, ces altérations furent précisément la cause de l’abandon du système bimétallique en Portugal.  Il fut établi, et l’exposé des motifs qui précède la loi de 1854 le constate, que la circulation se ressentait du manque d’harmonie et du désordre produit par l’altération de la valeur réciproque des métaux précieux, que le rapport légal entre les monnaies d’or et d’argent était supérieur à la valeur commerciale de ces métaux, et encore, que cet état de choses, entravant la transmission des valeurs, surchargeait toutes les transactions et gênait le mouvement du commerce, même dans ses plus petites opérations. Aussi la loi qui établit l’étalon unique fut-elle votée, pour ainsi dire, à l’unanimité par les Chambres portugaises.

J’ai cru, Messieurs, qu’il pourrait y avoir quelque utilité à faire connaître ces renseignements qui touchent de si près le point capital de la question qui nous occupe.  Quant à moi, et en ceci je n’exprime que mon opinion personnelle, ils me semblent de nature à indiquer, ce qui, du reste, est démontré par l’expérience, d’accord avec les principes de la science, que, la fixité du rapport entre l’or et l’argent ne pouvant être atteinte, un État ne saurait conserver simultanément les deux métaux, comme mesure de valeurs, tant il est vrai que le plus favorisé discréditera toujours l’autre et lui fera perdre sa qualité de monnaie pour le convertir en pure marchandise.  Voilà le fait, et, à mon sens, la loi ne peut, ou, du moins, elle ne doit pas être en contradiction flagrante avec le fait.»

M. Cernuschi, Délégué de la France, constate que, dans la présente séance, deux parties du monde, l’Asie, d’une part, l’Amérique, de l’autre, ont signalé les dangers, les périls du monométallisme et insistent pour l’adoption définitive du bimétallisme; mais que cette mesure a été déconseillée par la Suède et par le Portugal.

Quels motifs M. le Délégué de la Suède et les autres partisans du monométallisme font-ils donc valoir ?  Ils invoquent l’insuccès de l’Union latine; mais cet insuccès, au point de vue bimétallique, a-t-il eu d’autre cause que la tentative qu’on a faite de soumettre l’Allemagne au monométallisme-or, et peut-il, dès lors, être opposé aux partisans du bimétallisme international ?  Les partisans du monométallisme contestent que l’adoption de leur système doive avoir pour conséquence une baisse des prix, et, à l’appui de cette dénégation, ils font remarquer que le passage de l’Allemagne à l’étalon d’or n’a pas amené une dépréciation sensible des marchandises; mais ne voient-ils pas combien il est facile de leur répondre ?  La démonétisation de l’argent n’est pas faite en Allemagne, elle n’est que décrétée; le monométallisme n’a pas encore triomphé en Europe; il n’a même pas commencé à vaincre; le mal qu’il causerait à l’humanité ne se fait pas encore sentir, il ne fait que s’annoncer.  Voilà pourquoi l’avilissement des marchandises n’a pas eu lieu; mais il serait inévitable, fatal, écrasant, le jour où la loi monométallique entrerait réellement et partout en vigueur par la démonétisation effective, c’est-à-dire par le retrait général du numéraire argent.

M. le Délégué de la Suède a dit encore que la rareté du numéraire produite par la disparition de l’argent serait un encouragement à l’épargne, comme son abondance est une incitation à la prodigalité.  Il est impossible de comprendre sur quel principe ou sur quel fait économique repose une pareille assertion.  M. le Délégué de la Suède a fait valoir, en faveur du monométallisme, cet autre argument qu’il profiterait à la masse des populations; tous les créanciers et tous les propriétaires y gagneraient et les ouvriers n’y perdraient pas, puisqu’il leur suffirait de défendre des salaires déjà acquis, au lieu d’avoir à arracher péniblement une augmentation de leur rétribution, comme ils y seraient forcés si le monométallisme ne venait pas à prévaloir. Mais de quel droit le législateur ferait-il ainsi gagner les uns et perdre les autres ?  Dans cette répartition arbitraire de la perte et du gain par le législateur monétaire, où est la justice ?  Où est l’équité ?  Où est la notion même de la fonction de la monnaie ?  La monnaie a pour objet de garantir, dans le présent comme dans l’avenir, la sincérité, l’équivalence permanente de tous les contrats en cours; la monnaie est une sorte d’instrument de précision, de valorimètre, qui maintient, pour ainsi dire, dettes et créances toujours au même niveau. Et l’on veut, par un coup de force législatif, supprimer, d’un trait de plume, l’un des deux éléments qui servent de mesure aux conventions jusqu’ici stipulées !

Il n’est pas besoin, au surplus, d’insister.  L’iniquité, la fausseté de la thèse monométalliste, ses inconvénients, ses dangers ont été signalés par sir Louis Mallet avec une clarté, une force qui dispense d’y revenir.  Il ne reste plus qu’à s’emparer de ses paroles pour faire un grand effort sur le Gouvernement britannique, afin de le décider à transformer son double monométallisme, qui est faux et ruineux, en un bimétallisme international qui serait logique et profitable à l’Angleterre comme à l’Inde et au monde entier.

La suite de la discussion générale est renvoyée au jeudi 19 mai, à midi et demi.

La séance est levée à cinq heures et demie.

SEPTIÈME  SÉANCE : ANNEXES




Annexe A : Réponses de MM. les Délégués de l’Italie à la demande de renseignements adressée à la Conférence monétaire dans sa séance du 7 mai 1881

 

En monnaie ayant puissance libératoire illimitée (en kg)
1874 1875 1876 1877 1878 1879 1880
[1] 22,887.306 133,659.561 80,930.050 40,435.144 83,248.160 Néant
En monnaie ayant puissance libératoire limitée
[1] Néant Néant Néant Néant Néant Néant
Pour compte d’autres États
[1] Néant Néant Néant Néant Néant Néant
Frappe pour compte des particuliers, sans bénéfice pour le Gouvernement, au prix de l’argent à Londres le jour de la présentation du métal à la Monnaie
[1] Néant [2] Néant [2] Néant [2] Néant [2] Néant [2] Néant [2]
Provenance des lingots et marques de fabrique [3]
Nouvelle frappe de pièces anciennes (valeur nominale)  
21,604,624 13,416,751 18,346,659 13,151,420 8,454,410 12,762,942 8,121,020
Frappe pour les banques d’émission, et à qui elles profita, aux banques ou à l’État
Néant Néant Néant Néant Néant Néant Néant

 

Observations

[1] Pas d’indications, parce que les Hôtels des Monnaies en 1874 étaient données en ferme.

[2] De par la loi du 17 juillet 1875, il fut défendu aux particuliers de faire frapper des pièces d’argent.

[3] On n’en a pas tenu compte.


Retour

 

Annexe B : Questions adressées à MM. les Délégués de la Belgique, par M. Cernuschi

I.

Si on dit que les métaux monétaires sont des marchandises et si on nie la puissance du législateur en ce qui concerne la valeur de la monnaie, comment expliquer que le législateur anglais puisse tenir en circulation environ 2 millions de kilogrammes d’argent pour une valeur nominale de beaucoup supérieure à leur valeur en tant que métal marchandise ?

II.

S’il est vrai que le shilling d’argent, à force libératoire limitée, émis par l’État en quantité limitée, n’est qu’un jeton (counter) à circulation nationale, n’est-il pas vrai que le souverain d’or, a force libératoire illimitée, émis par la nature en quantité limitée et transformable en monnaie étrangère si l’or est monnayable à l’étranger, n’est lui-même qu’un jeton (counter) à circulation internationale, et que, si la petite valeur de la marchandise argent n’entre pour rien dans la valeur du shilling, la petite valeur de la marchandise or n’entre pour rien dans la valeur du souverain ?

III.

S’il en est ainsi, n’est-il pas vrai que la valeur, le pouvoir payant du souverain à frappe illimitée, est plus ou moins grand suivant que le nombre de souverains qu’on pourrait frapper avec toute la masse de l’or existant est plus ou moins grand; et n’est-il pas vrai, par conséquent, que le souverain a une valeur mathématique ?

IV.

La valeur, le pouvoir payant du souverain, n’est-il pas stable, parce que stable est le nombre de souverains qu’on pourrait frapper avec la masse de l’or existant ?

V.

Si la loi a le pouvoir de donner valeur mathématique au souverain, ne peut-elle pas la donner au shilling ?

VI.

Étant donné que stable serait le nombre des shillings qu’on pourrait frapper avec la masse de l’argent existant, est-ce que la valeur du shilling à frappe illimitée et à cours forcé illimité serait moins stable que celle du souverain ?

VII.

N’est-il pas vrai que, si les différentes nations formaient un seul État ayant à la fois le souverain et le shilling comme monnaie à frappe illimitée et à cours forcé illimité, personne ne songerait à troquer shillings contre souverains ni souverains contre shillings, attendu que ni l’un ni l’autre troc ne pourraient procurer aucun profit, et n’est-il pas vrai qu’on ne songerait même pas à connaître le rapport de poids existant entre vingt shillings d’or et vingt shillings d’argent ?

VIII.

N’est-il pas vrai que, le fait de la multiplicité des États étant donné, si l’un d’eux se mettait à fabriquer des souverains plus légers que les souverains des autres États, tout en maintenant l’uniformité de poids pour le shilling d’argent, les banquiers des autres États lui apporteraient leurs souverains lourds pour les y faire transformer en un plus grand nombre de souverains légers, et qu’avec ces souverains légers ils s’y procureraient des shillings d’argent qu’ils rapporteraient chez eux et réaliseraient ainsi un bénéfice considérable entièrement dû au manque d’uniformité internationale entre le poids de deux numéraires ?

IX.

N’est-il pas vrai qu’entre le souverain d’or et le shilling d’argent, en les supposant monnaie universelle, il ne s’agirait pas d’une valeur relative naturelle et commerciale, mais d’un rapport conventionnel de poids fixé par le législateur ?

X.

N’est-il pas vrai que, si la nature avait offert un troisième métal capable, par l’inaltérabilité de sa masse et par ses qualités physiques, d’être, lui aussi, bonne monnaie à frappe illimitée, les législateurs n’auraient pas manqué de le déclarer métal monnayable à volonté et qu’ils auraient dû fixer le poids d’une troisième unité monétaire, poids qui aurait nécessairement eu un rapport quelconque avec le poids de l’unité en argent et de l’unité en or ?

XI.

Ne résulte-t-il pas de ce qui précède que le bimétallisme international se trouvera solidement établi du jour où le même rapport de poids entre le denier argent et le denier or sera stipulé par un groupe prépondérant de nations ?

XII.

Par addition à la première des questions ici posées, comment expliquer :

Que les législateurs français, allemand, hollandais, américain, puissent tenir en circulation avec force libératoire illimitée et comme monnaie non internationale une masse d’argent qui s’élève peut-être à 25 millions de kilogrammes, masse qui ne vaudrait pas le dixième de ce qu’elle vaut étant monnaie, si les pièces de 5 francs, les thalers, les florins et les dollars étaient fondus, et si le législateur asiatique retirait à l’argent sa force libératoire illimitée?

Que les législateurs italien, autrichien et russe puissent tenir en circulation, comme monnaie nationale, des sommes immenses de papier-monnaie à force libératoire illimitée, monnaie qui, prise comme marchandise, n’aurait absolument aucune valeur?

Les questions dont je viens de donner lecture se déduisent des propositions que j’ai présentées à la Commission le 30 avril.

Les pièces de monnaie sont des unités conventionnelles, légales, dont on se sert pour mesurer la valeur relative de toutes les marchandises et pour les payer.  Ce sont des jetons (counters) dont la valeur est purement légale, mais garantie par la nature elle-même qui n’en a jamais fourni et n’en fournit qu’un nombre limite.

La circulation de tous les jetons dont se compose la masse monétaire existante est assurée au moyen de la frappe libre et du cours forcé.

Le jeton jaune compte pour 15 ½ jetons blancs.  Le bimétallisme n’est pas autre chose.

 


Retour

 

Annexe C : Questions présentées à MM. les Délégués anglais par M. Dana Horton, Délégué des États-Unis

I.

Est-ce que la livre sterling composée de 20 shillings d’argent n’a pas été jusqu’en 1861 l’unité monétaire de l’Angleterre ?

II.

Est-ce que la frappe illimitée et gratuite, au titre fixé par la loi de la 43° année du règne de la reine Elisabeth, de la monnaie d’argent ayant pleine force libératoire n’était pas garantie par la loi de 1666, rappelée en 1816 ?

III.

Est-ce que l’exportation de la monnaie d’argent d’Angleterre au XVIII° siècle et l’emploi presque exclusif de la monnaie d’or n’ont pas eu pour cause la fixation de 1717 à 15.21 qui donnait une plus-value à l’or ?

IV.

Le but avoué de cette fixation n’était-il pas de modifier la surévaluation déjà existante de 15 ½, et de procurer à l’Angleterre une circulation simultanée de l’or et de l’argent ?

V.

La France n’a-t-elle pas maintenu dans le siècle qui a suivi 1717 une circulation simultanée de l’or et de l’argent (sauf pendant la période de la Révolution et du papier monnaie) ?

VI.

Le double fait que l’Angleterre a employé au XVIII° siècle une monnaie dépréciée (la guinée) et que le but de la fixation de 1717 n’a jamais été atteint, n’était-il pas le résultat naturel de la faute du Gouvernement anglais de ne pas avoir abandonné une évaluation fausse pour adopter le rapport français ?

VII.

Sir Isaac Newton n’avait-il pas indiqué la nécessité probable d’une telle mesure ?

VIII.

Richard Cantillan (l’auteur de l’Essai sur la nature du commerce en général, Paris, 1757) n’a-t-il pas prédit, il y a cent cinquante ans, que l’Angleterre serait forcée à la fin d’adopter le rapport français ?

IX.

Alexandre Baring ne s’est-il pas prononcé, il y a cinquante ans, en faveur de la restauration de l’étalon d’argent et d’or en adoptant le nouveau rapport français ?

X.

Le tarif prohibitif dirigé contre la monnaie d’argent par la loi anglaise de 1816 n’était-il pas une innovation ?

XI.

Quels sont les avantages procurés à l’Angleterre par cette innovation ?

 


Retour

 

 

HUITIÈME  SÉANCE : JEUDI  19  MAI  1881


 


Présidence de M. Magnin

 

Étaient présents : MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes britanniques et du Canada, de la Grèce, de l’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de la Suède, de la Norvège et de la Suisse, qui assistaient à la précédente réunion.

La séance est ouverte à une heure.

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté.

M. le Président donne lecture à la Conférence d’une lettre de M. Dumas, Délégué de la France, qui, retenu chez lui par une indisposition, exprime ses regrets de ne pouvoir assister à la séance et prendre part, comme il se le proposait, à la discussion.

Lord Reay dépose un mémoire adressé à la Conférence par M. Probyn, de Londres (Annexe).

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion générale du questionnaire.

M. Pirmez, Délégué de la Belgique, remercie la Conférence de l’attention qu’elle a bien voulu accorder aux observations qu’il a présentées dans une précédente séance; il remercie ceux de ses collègues qui sont en dissentiment avec lui de la bienveillante courtoisie avec laquelle ils l’ont combattu.  Il se trouve obligé par là même d’occuper encore quelques instants l’assemblée; il voudrait le faire brièvement en s’attachant à signaler plutôt les points d’accord que les points de dissentiment.

Il importe tout d’abord, dit M. Pirmez, de ne pas étendre le débat au delà de ses vrais termes.  Une seule question a été en discussion : est-il possible d’établir un rapport de valeur fixe entre les deux métaux monétaires, et, plus spécialement, est-il possible de le faire en prenant arbitrairement le rapport de 15 ½ qui est contraire aux faits commerciaux ?  J’ai répondu négativement à cette question; c’est le point seul, mais le point dominant tout le débat, que j’ai traité.

Je ne fais donc point de propagande en faveur de l’or et contre l’argent.  Je ne désire pas voir de nouveaux pays prendre l’étalon d’or; je ne méconnais pas qu’un système monétaire parfait ne puisse s’établir avec l’étalon d’argent; je n’ai nulle intention de voir restreindre le rôle de ce métal.  Je n’ai même aucune objection de principe au système rationnel qu’a préconisé M. le Délégué de Russie, système qui consisterait à avoir une monnaie d’argent à valeur variable et qu’il a fort bien appelé le bimétallisme à étalon unique.  Ce que je repousse, mais ce que je repousse comme contraire à la nature des choses et comme devant donner des résultats contraires à ceux que l’on attend, c’est la tentative de décréter et de maintenir un rapport fixe entre les deux métaux.

Cette thèse que je combats est celle de tout bimétallisme; mais quel profond dissentiment de principes entre ceux qui la défendent !

M. Cernuschi a revendiqué pour sa doctrine d’être la seule vraiment bimétalliste, et je tiens à constater qu’à cet égard je pense comme lui.  Cette doctrine, qui a reçu l’adhésion de M. le comte Rusconi ici, et de M. Horton dans ses écrits, admet, comme proposition fondamentale, essentielle, presque comme un axiome, que la loi et la loi seule détermine, crée, pour ainsi dire, la valeur de la monnaie.  Elle tire de ce principe toutes les conséquences qu’il renferme; elle les tire avec une rigueur de déduction que rien n’arrête et une inflexibilité de logique que les géomètres pourraient envier.  Cette doctrine est celle que j’appellerais volontiers le bimétallisme dogmatique.

Mes autres contradicteurs sont bien loin de cette thèse.  Ni M. Vrolik, ni M. Pierson, ni sir Louis Mallet, ni M. Luzzatti, ni M. Denormandie, ni M. Howe n’admettent cette omnipotence de la loi.  Ils sont en communauté de principes avec nous tous qui avons défendu ici le principe de l’étalon unique.  Nous avons cueilli les mêmes fruits sur l’arbre de la science économique.  Je vous les ai présentés au naturel, nous les retrouvons au fond de la liqueur bimétallique qu’ils nous offrent, à l’état de conserves parfaites.  Comme nous, ils considèrent la monnaie comme une marchandise que l’État ne fait que peser, contrôler et certifier, et dont la valeur varie d’après le développement de la consommation et de la production.  Ils repoussent l’idée que la loi pourrait en fixer la valeur par son commandement; ils se bornent à dire que les décisions de la loi sur l’emploi des métaux précieux influent sur sa valeur.  Je suis en accord complet avec eux sur ce point.  Il est aussi incontestable que le placement que la loi peut assurer à ces métaux agit sur leur valeur, qu’il est incontestable que son commandement est inefficace.  L’État augmenterait la valeur de la garance en donnant à ses soldats des pantalons rouges; il augmenterait la valeur de l’argent, s’il en faisait ferrer les chevaux de sa cavalerie.  Et par la même raison, il produira le même effet, s’il adopte l’argent comme monnaie.  Mais que sera, dans ce cas, l’action de la loi : l’introduction d’un facteur, très important, je le reconnais, mais d’un facteur seulement dans l’ensemble des offres et des demandes qui déterminera la valeur.  C’est ce qu’a parfaitement reconnu M. Howe, quand, au lieu d’accepter le fatidique 15 ½, il a assigné comme objet d’étude de cette Conférence la recherche du rapport vrai entre l’or et l’argent.  Ainsi, quoique fasse la loi, la valeur réelle restera variable; elle subira des oscillations.  Or, cela suffit pour que le système croule, parce que dans une matière où la spéculation opère sur des millièmes et des demi-millièmes, la fixité absolue serait indispensable, et cette fixité, d’après les principes mêmes dont on parle, ne peut jamais être atteinte.

Quelle serait la conséquence nécessaire de cette doctrine bimétallique qui mériterait, par ses principes, le nom de bimétallisme rationnel ?  Ce serait d’admettre que le rapport légal se rompant nécessairement sous le poids des faits, il faudra, pour ramener dans la circulation le métal que sa plus haute valeur relative en aura fait retirer, diminuer le titre ou le poids des pièces de ce métal.  Par une sorte d’altération du rapport, toujours en faisant descendre l’étalon le plus haut au niveau du plus bas, on arriverait à faire accepter les deux métaux dans la circulation.  Mais à quel prix ?  En installant la révolution monétaire en permanence, en décrétant une baisse continue de la mesure des valeurs !  Voilà où vont ceux qui veulent deux étalons monétaires, voilà ce qui s’impose à eux comme une conséquence forcée.

Entre les deux doctrines bimétalliques qui nous ont été ainsi exposées, vous voyez déjà, Messieurs, qu’il n’y a rien de commun.  Le bimétallisme dogmatique de M. Cernuschi part d’un principe inadmissible, mais il est irréprochable de logique; aucune conséquence, si étrange quelle paraisse, ne le fait reculer.  Le bimétallisme rationnel part de principes vrais, mais il n’en tire pas ce qu’ils renferment; transformant un simple élément de la valeur des métaux en une fixation absolue de leur valeur, il arrive à déclarer que le rapport entre deux valeurs qu’il regarde en principe comme essentiellement variables peut devenir invariable.

Mais je laisse les deux écoles se démontrer réciproquement leur erreur; qu’elle soit dans le principe ou dans la déduction, elle est certaine et la fixité du rapport reste insaisissable.

Il semble que l’illusion qu’on se fait d’y atteindre s’étende à tout ce qui y a trait, et il faut que sur certains points je la dissipe.

Ainsi, Messieurs, si on n’y mettait obstacle, l’histoire de la Conférence de 1878 disparaîtrait dans une légende; il finirait par être accepté que cette assemblée, sous l’inspiration de M. Goschen, a prononcé une solennelle condamnation de nos doctrines, et proclamé qu’il faut partout rétablir le cours de l’argent.  J’étais effrayé de la contradiction entre ce que j’entendais et ce que me rappelait ma mémoire.  J’ai recouru aux textes, je vous les apporte.

La Conférence a déclaré que «il est nécessaire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or».  Nous tous, qui avons défendu le principe de l’étalon unique, avons voté cette proposition, mais, pour écarter toute fausse interprétation, nous avons pris soin d’en fixer le sens.  M. Garnier, M. Feer-Herzog, M. de Thoerner se sont nettement expliqués à cet égard.  Et quelle est sa portée sinon d’exprimer que la suppression du cours de l’argent où il existe pourrait causer de redoutables secousses ?  Je suis prêt à déclarer encore que si l’Inde, par exemple, adoptait l’étalon d’or, il en résulterait une grave perturbation des valeurs.  Me condamnerais-je moi-même par là ?  Mais je me borne, pour tout dissiper, à vous rappeler ce que disait M. Goschen lui-même en expliquant son vote : «Cette formule n’implique aucune préférence en faveur de l’étalon double; s’il en était autrement, mes collègues et moi ne pourrions l’accepter».  Et il terminait ainsi sa déclaration : «Quant au vœu qui vient d’être exprimé tendant à ce qu’on laisse ouvert l’espoir qu’on pourra, un jour, établir un rapport fixe entre l’or et l’argent et leur donner une valeur internationale, je déclare que, selon moi, c’est impossible à réaliser, impossible à soutenir en théorie et contraire aux principes de la science.»  Voilà comment il nous condamnait !

L’histoire monétaire tout entière s’écrit avec la même tendance à y trouver la même justification du bimétallisme.  On nous y montre les deux métaux coexistant dans la circulation à rapport fixe.  Et cependant, si haut qu’on y remonte, on y rencontre cette assertion contredite par les faits.  Athènes, cette admirable cité, à laquelle aucune supériorité n’a manqué, avait compris l’impossibilité du rapport fixe, et tranchant nettement la difficulté, elle avait à côté de la monnaie d’argent, servant d’étalon, établi une monnaie d’or de même poids, que le commerce tarifait.  Depuis, l’histoire monétaire n’enregistre que des variations de rapport appelant sans cesse des redressements.  Je vous ai montré comment, dans ce siècle, le rapport légal a été en France, dans les Pays-Bas et en Belgique, impuissant à s’imposer.  Dans notre dernière séance, M. le comte de San-Miguel apportait à la preuve de la variabilité du rapport une nouvelle et bien décisive contribution de faits relatifs au Portugal.  D’où vient l’erreur ?  De ce que l’on considère comme réalisé ce que les lois déclarent.  Le rapport à 15 ½ a existé depuis le commencement du siècle sur le papier, mais il n’est pas descendu dans les faits.

Ce qui se passe maintenant, ce qui se dit même au milieu de nous, n’échappe pas à cette transformation qui accommode tout aux aspirations bimétallistes.  Paraît-il un écrit, prononce-t-on un discours, y a-t-il une assemblée dans un pays quelconque qui réclame le monnayage de l’argent; c’est un plébiscite qui, quelle que soit l’attitude des pouvoirs publics, annexe le pays au bimétallisme.  Vous avez entendu les déclarations si nettes et si précises de l’Allemagne; l’honorable M. Cernuschi les a prises pour une adhésion au moins morale à sa doctrine.  Quoi de plus naturel cependant que l’Allemagne, qui a un stock considérable d’argent, désire voir l’argent conserver et reprendre de la valeur !  Mais pour témoigner ma confiance dans l’appréciation de cette grande nation, ai-je un autre moyen que de préférer ce qu’elle garde à ce dont elle veut se débarrasser ?

Les discours de sir Louis Mallet et de M. Howe, verdicts de l’Asie et de l’Amérique, d’après M. Cernuschi, doivent-ils bien nous engager à adopter ses idées ?

L’honorable Délégué de l’Inde nous a montré avec une lucidité parfaite l’inconvénient d’un étalon monétaire dont la valeur s’affaisse.  Confirmant et complétant ce que j’avais l’honneur de vous exposer, il nous a fait voir que les revenus de sommes fixes, tout en restant nominalement les mêmes, sont diminués, et ne peuvent plus suffire aux dépenses dont les chiffres augmentent.  Il faudrait compenser le déficit par un relèvement des impôts.  Ce relèvement ne serait qu’apparent, puisqu’il ne devrait que compenser la dépréciation du numéraire; mais le peuple ne se rend pas compte de la valeur intrinsèque des monnaies, et à ses yeux accroître le nombre d’unités monétaires perçues par le fisc, c’est toujours aggraver l’impôt.  Cette observation est d’une parfaite justesse; elle est vraie pour l’Europe comme pour l’Asie.  Elle mérite l’attention des Gouvernements.  Il faut qu’ils se pénètrent bien de cette idée qu’en affaiblissant l’étalon monétaire, ils vont droit à une augmentation apparente d’impôts, qui sera accompagnée du même cortège de difficultés que si elle était réelle.  Aussi, comprend-on à la fois comment le Gouvernement de l’Inde désirerait voir la valeur de l’argent se relever, et comment l’Angleterre ne se prête pas à le faire en accueillant chez elle le monnayage de l’argent.  N’y a-t-il pas là une éloquente leçon ?

Le discours de M. Howe n’est pas moins instructif.

L’honorable Délégué des États-Unis a protesté vivement contre cette idée que la grande République qu’il représente poursuivrait le but d’un placement meilleur du produit de ses mines d’argent; ces mines ne sont que d’une importance très secondaire dans l’immense développement agricole et industriel des États-Unis.  M. Howe va plus loin et il plaisante spirituellement sur les envois réciproques des métaux précieux qui voyageraient d’Europe en Amérique et d’Amérique en Europe.  Le commerce international se fait non contre numéraire, mais contre des marchandises.

Je suis en complet accord avec M. Howe.  Mais que reste-t-il alors des dangers de la balance commerciale, de l’exportation du numéraire européen, de l’impossibilité d’acquitter le solde d’importation ?  Que deviennent et la nécessité d’augmenter la quantité du numéraire et les avantages du bimétallisme pour développer le commerce international ?  Le numéraire ne traversera pas l’Océan, comment agira-il soit pour solder, soit pour provoquer des opérations commerciales ?  Il faudrait donc reconnaître à l’argent une action invisible, secrète, dérivant de sa seule présence, et comme les influences catalytiques de la chimie, enveloppées de mystère !

Messieurs, ce n’est pas sur ces effets incompréhensibles pas plus que sur les prédestinations providentielles des métaux que nous pouvons nous appuyer pour prendre des résolutions.  Il faut s’en tenir aux faits précis et aux actions constatées.

Me serais-je à cet égard trompé en vous exposant la situation ?  Vous êtes trop optimiste, me disaient MM. Denormandie et Luzzatti; vous mettez tout le monde à l’hôpital, me dit M. Howe.  Ces reproches, au contraire, me justifient.

J’ai constaté l’excellente situation des pays à étalon d’or; je n’ai reconnu qu’un malaise sérieux, celui des pays qui ont le cours forcé des billets, en signalant qu’il est financier et non monétaire.  Quant à l’Union latine, avec ce qu’on a appelé son étalon boiteux, j’ai tenu à montrer que sa claudication n’a rien de grave et s’atténuera.  Si je reviens sur ce point, c’est pour répondre un mot à M. Seismit-Doda qui a vu un reproche dans ce que je disais de l’influence du papier-monnaie italien et de sa suppression.  L’Italie a accompli une grande œuvre; je n’ai pas besoin de rappeler les sentiments du Gouvernement belge à son égard; les grandes choses entraînent les grandes dépenses.  Aussi je n’ai pas fait un reproche, j’ai exprimé une espérance.

Mais s’il est un État qui écarte toute idée de maladie et de traitement, c’est celui dont M. Howe est le Délégué.  Tout le monde proclame à l’envi la prospérité des États-Unis.

J’admire, comme tous, le magnifique développement de toutes leurs ressources, et j’admire encore l’énergie sans exemple qu’ils déploient à amortir leur dette.  Si je diffère de mes honorables collègues, c’est en ne ressentant pas le même effroi qu’eux de cette exubérance de richesse.

M. Denormandie, dans son discours si plein de charme littéraire, nous signalait, pour montrer que la balance commerciale n’est pas un vain fantôme, les 5 milliards de l’écart qui, de 1876 à 1880, s’est produit entre les importations et les exportations.  Mais ce chiffre même ne montre-t-il pas à l’évidence tout ce que cette balance a d’imaginaire ?  S’il avait fallu payer les 5 milliards en numéraire, il n’en resterait plus ou presque plus en France.  Or, les caves de la Banque et la circulation en regorgent; il est encore ici, donc il n’est pas parti, et s’il est parti il est revenu.  S’il fallait payer de pareilles différences en écus, à quoi servirait cette panacée du monnayage de l’argent ?  À les payer pendant quelques mois ou quelques années !  Et après ?

Il semble parfois que M. Howe ressente aussi cette crainte que, faute d’une circulation monétaire à double base, l’Europe ne soit pour l’Amérique un correspondant qui ne puisse continuer les affaires.  Mais il nous a rassurés lui-même en nous montrant que c’est dans l’échange des marchandises que consiste le commerce international.  Si les États-Unis nous envoient les produits de leur agriculture ou de leur industrie, ils nous prendront les nôtres.  Il n’en serait autrement que s’ils voulaient les envoyer pour rien.  Je n’en ai nul espoir.  Mais si cela était, malgré la balance commerciale qu’on déclarerait de plus en plus défavorable, je tiens que nous serions pourtant plus riches.

Il faut abandonner cette idée de rechercher dans le bimétallisme le moyen de développer le commerce international.  Il y a à cet égard un autre moyen, c’est de faire tomber les obstacles que les droits protecteurs créent, de supprimer les barrières artificielles qui arrêtent les relations commerciales de peuple à peuple, et de rendre à l’activité du monde la liberté de ses actions.  Là est la voie du progrès.

Si je me suis permis de dire que les Gouvernements et nous, qui sommes leurs Délégués, nous sommes impuissants – c’est un reproche que m’a fait M. Denormandie – ce n’est que sur un point : c’est dans les efforts faits pour établir le rapport fixe des métaux monétaires.

Sans même sortir de notre matière spéciale, faut-il, parce que nous abandonnerions cette idée irréalisable, déclarer qu’il n’y a rien à faire ?  M. Lévy me signalait, il y a quelques instants, l’emploi important qu’aurait l’argent si l’on supprimait les pièces d’or et les billets d’une coupure moindre que 20 francs.  Et si cela ne suffisait pas, si, dans l’Union latine, les pièces de 5 francs, malgré la reprise du cours monétaire en Italie, restaient en dangereux excès, serait-ce une charge impossible pour les 70 millions d’habitants qui le composent que de modifier cette circulation ?

Il y a là des problèmes que, sans rien préjuger, je signale.  On en écarte l’étude en ne regardant que le bimétallisme; on ne voit pas assez que, quoi qu’on fasse, il fonctionnera toujours comme un tamis, gardant le mauvais et laissant passer le bon.

Et il est une conséquence du régime monétaire abaissé qu’il produira, sur laquelle j’appelle, en terminant, votre attention.

Londres est aujourd’hui la grande place de liquidation du commerce du monde.  Elle doit sans doute en grande partie cette position à son importance commerciale; mais elle la doit aussi à la sécurité de son régime monétaire.  On veut être payé en or, et, à preuves récentes, l’emprunt que contracte en ce moment même la Hongrie, l’emprunt qu’annonce l’Italie.  Si vous voulez qu’un jour, les grandes places commerciales de vos pays puissent partager avec Londres le grand rôle financier, il faut que vous ayez un système monétaire aussi bon que le système anglais.  Agir autrement, c’est vous fermer toute espérance.  La France ne le voudra sans doute, pas plus que l’Allemagne qui nous a dit ses vues à cet égard.  Pour la Belgique même, nous avons assez d’ambition pour n’y point renoncer.  Il y a là un intérêt capital.»

La parole est ensuite donnée à M. le comte Rusconi, Délégué de l’Italie, qui répond, en ces termes, à M. Pirmez :

«M. Pirmez vient de prononcer un discours; tout discours de M. Pirmez mérite toujours une louange.  Je commence, par conséquent, par la louange.

Après cela, qu’il me soit permis de lui poser quelques questions, au sujet de ce qu’il vient de dire.  Toute la discussion roule sur la définition de la monnaie; c’est par cette déclaration que j’ai fini ce que j’eus l’honneur de dire l’autre jour.  Entendons-nous donc.  Fixons cette déclaration !  Il en pourra découler une foule de conséquences intéressantes.

La monnaie est-elle une marchandise ?  Quels caractères a-t-elle qui lui soient communs avec les marchandises ?  La vend-on ?  L’achète-t-on ?  Avec quoi la payerait-on ?  Qui est-ce qui fait la monnaie ?  N’est-ce pas la loi ?  Si la loi ne la fait pas, comment peut-elle la défaire ?  Est-ce que la loi pourrait supprimer la chaleur, l’électricité, un phénomène quelconque naturel ?

Est-ce que les métaux précieux ne perdent pas les 9/10 de leur valeur, si on leur ôte la faculté d’être convertis en monnaie ?  Qu’est-il arrivé pour l’argent et qu’arriverait-il, si l’on en suspendait, si l’on en défendait partout la frappe ?  Ce métal ne perdrait-il pas immédiatement presque toute sa valeur ?

La valeur intrinsèque n’est-elle pas une abstraction ?  N’est-elle pas comme la couleur que le vulgaire croit voir dans les objets et qui n’est que dans la lumière ?  Or, comme la couleur est dans la lumière et non dans les objets, la valeur n’est-elle pas, de même, dans la loi, pour ce qui concerne les métaux précieux, et non dans la matière ?

Qu’est-ce que la valeur intrinsèque ?  Est-ce que la matière n’est pas toute égale ?  Est-ce qu’une molécule d’or vaut plus qu’une molécule de boue ?

La Conférence de 1878 n’a abouti à rien, j’en conviens; mais c’est bien pour cela que je ne me suis pas alors associé à ses conclusions, que j’ai été le seul des Délégués, avec mon collègue de ce temps, qui ait refusé de souscrire à la déclaration que M. Goschen avait formulée et que tout le monde (moi excepté) approuve.

Que M. Pirmez veuille bien me répondre un mot : qu’est-ce que la monnaie ?»

M. Pirmez.  C’est une marchandise, mais une marchandise pesée et contrôlée par l’État.

M. le comte Rusconi.  Si la Conférence fait cette déclaration, tout débat est clos, en effet, et la loi du bimétallisme et du rapport devient absurde et impossible.

M. Seismit-Doda, Délégué de l’Italie, estime que la Conférence, arrivée au terme de la première partie de ses travaux, ne saurait se séparer sans avoir voté une motion qui affirme la nécessité de faire quelque chose dans l’intérêt de la réhabilitation de l’argent, avec le rapport de 1 à 15 ½.  Il aurait été heureux de prendre l’initiative d’une proposition dans ce sens; mais, les derniers événements qui viennent de s’accomplir en Italie imposant aux Délégués italiens une extrême réserve, et les obligeant à ne parler qu’en leur nom personnel, il doit se borner à signaler à la Conférence la nécessité d’une motion conçue dans ce sens, et à se déclarer prêt à appuyer celle qui viendrait à être déposée par les Délégués d’une autre Puissance.

Il est, en effet, à peine besoin d’indiquer, après les discours prononcés dans les séances précédentes, par M. Luzzatti, par M. le comte Rusconi et par l’honorable membre lui-même, que les Délégués italiens s’associent pleinement aux déclarations présentées par MM. Denormandie et Cernuschi, ainsi que par sir Louis Mallet, au sujet de la nécessité de relever la valeur de l’argent et d’établir un rapport fixe entre les deux métaux.

Sans vouloir se lancer dans le vaste champ de la discussion théorique, que les orateurs précédents ont si brillamment parcouru dans tous les sens, M. Seismit-Doda se contentera de poser à M. Pirmez une seule question, au sujet de la doctrine monétaire exposée dans son dernier discours.  L’honorable Délégué de la Belgique a dit que l’on ne pouvait fixer par la loi le rapport de valeur entre l’or et l’argent, et un peu plus loin, il a parlé de la valeur absolue des deux métaux.  Or, M. Pirmez pourrait-il dire ce que c’est que la valeur ?  Y a-t-il au monde une valeur absolue ?  La valeur n’est-elle pas toujours relative ?  Lui-même l’a reconnu; mais alors, ne peut-on lui demander si c’est le métal, blanc ou jaune, qui sert à acheter l’objet dont le consommateur a besoin ou à payer le service rendu ?  N’est-ce pas plutôt la quantité, l’unité monétaire, quel que soit le métal qui serve à la rémunération du service rendu ou à l’achat ?  Les mots mêmes en témoignent; car les termes qui servent à désigner la monnaie impliquent une idée de quantité, de numération.  C’est ainsi que nous appelons le métal monnayé «numéraire», c’est ainsi que les Romains l’avaient appelé pecunia, c’est-à-dire représentant un certain nombre de brebis (pecus).  Ces dénominations reposent sur une pensée juste, car la valeur, en fait de monnaie, n’est jamais déterminée que par le nombre des unités monétaires.

Si l’on admet que c’est l’unité monétaire qui possède la puissance d’achat, est-il possible de l’avoir en or ?  L’Union latine n’a-t-elle pas dû renoncer même à la frappe de la pièce de 5 francs en or, qui s’usait trop facilement ?  Est-ce qu’on pourrait fabriquer des francs d’or et les conserver comme unités monétaires ?  Peut-on calculer dans quelle proportion ils s’useraient et se perdraient ?  On objecte, il est vrai, que l’on se sert déjà de monnaies d’appoint, frappées avec de l’argent à un titre inférieur.  Mais, si l’on accepte pour 5 francs cinq unités monétaires à 835 millièmes de fin, pourquoi n’accepterait-on pas également cinq unités monétaires représentées par une pièce de 5 francs en argent, à 900 millièmes de fin ?

M. Pirmez n’admet pas que la loi fixe ce que l’on appelle la valeur de la monnaie, parce qu’il prétend que l’or et l’argent sont des marchandises; mais il affirme, en même temps, que les métaux précieux ont une valeur intrinsèque.  Il n’est pas très facile de comprendre à quoi correspond, en réalité, cette expression de valeur intrinsèque.  La valeur des métaux précieux peut être considérée comme la résultante des frais de production, c’est-à-dire des salaires des ouvriers, des frais d’extraction et de transport, de la mise en œuvre du métal : toutes ces dépenses constituent le coût, le prix de revient du métal dont on se sert pour faire la monnaie; mais elles ne représentent pas la valeur intrinsèque de la monnaie, et cette valeur intrinsèque échappe, en réalité, au raisonnement.

Revenant aux questions de fait, M. Seismit-Doda constate que l’idée mère de cette Conférence, celle qui a été mise en avant par la France et les États-Unis et qui consiste à fixer, ou plutôt à maintenir le rapport de 1 à 15 ½, a déjà réuni de nombreuses et importantes adhésions.  L’Inde anglaise s’y est ouvertement ralliée par l’organe de sir Louis Mallet.  L’Allemagne, sans avouer qu’elle ait fait fausse route, éprouve visiblement un malaise dont a témoigné la déclaration de M. le baron de Thielmann; l’Espagne et les Pays-Bas ont exprimé cette idée, à laquelle l’Autriche-Hongrie paraît devoir s’associer, qu’il est nécessaire de relever la valeur de l’argent et de faire du bimétallisme la base d’un traité international entre les divers États de l’Europe et de l’Amérique.

L’Italie se prononce dans le même sens.  On aurait tort, en effet, de lui supposer, comme l’a fait M. Pirmez, des préférences pour le monométallisme-or, parce que, dans le prochain emprunt qu’elle veut contracter, elle exige que les deux tiers des versements soient effectués en or.  Si l’Italie demande ainsi 400 millions en or sur 600 millions de son futur emprunt, ce n’est pas uniquement par préférence pour l’or, mais par nécessité; c’est parce qu’elle voit l’argent déprécié par la suspension de la frappe dans l’Union latine, par la législation monométallique-or de l’Allemagne, par cette série même des mesures qu’elle condamne et dont elle demande aujourd’hui le retrait.  Mais, en attendant qu’elle l’obtienne, il est pour elle de la plus élémentaire prudence de ne pas s’exposer à servir de déversoir à un métal avili et, comme l’a très bien dit au Parlement italien M. Magliani, ministre des finances, à «devenir l’Inde monétaire de l’Europe».

Les États monométallistes-or ont intérêt, comme les États bimétallistes, à ce que la Conférence ne s’ajourne pas sans avoir donné au moins un gage aux populations qui attendent sa décision avec impatience.

M. le baron de Thielmann, au nom de son Gouvernement, a déclaré que l’Allemagne était disposée à faire tout ce qui serait possible pour faciliter la conclusion d’une convention monétaire entre les divers États de l’Europe pour empêcher qu’ils n’aient à souffrir de la démonétisation de l’argent allemand, dans le cas où elle serait continuée; il a ajouté que l’Allemagne pourrait ralentir cette démonétisation, la réduire, ne l’opérer que graduellement, ou se mettre d’accord avec les autres États sur la manière d’y procéder.

M. Fremantle a, lui aussi, fait connaître qu’il était venu avec les intentions les plus bienveillantes pour rechercher les moyens d’arrêter la dépréciation de l’argent; il est, en effet, évident que l’Angleterre a un intérêt capital à ne pas laisser se perpétuer et s’aggraver ces difficultés monétaires de l’Inde qui nous ont été signalées d’une façon si saisissante par M. Cernuschi comme par sir Louis Mallet, qui infligent à cette grande possession britannique une perte annuelle de 15 à 20 % sur les 16 ou 17 millions de livres sterling qu’elle verse annuellement au Trésor anglais.

M. Pirmez lui-même a déclaré qu’il y avait quelque chose à faire, et tout en reprochant aux bimétallistes d’exagérer le mal, il a reconnu l’existence d’un malaise réel auquel il importe de remédier.  Il est vrai qu’il serait d’avis de changer le rapport de 1 à 15 ½; mais s’imagine-t-il qu’une telle modification soit praticable ?  Croit-il possible de démonétiser les 8 milliards de pièces de 5 francs actuellement existantes ?  À qui donc conseillera-t-il de prendre l’initiative d’une telle mesure, des pertes qu’elle entraînerait, de la crise effroyable qu’elle provoquerait ?

Ce n’est pas d’une telle résolution qu’il s’agit aujourd’hui; il s’agit de rassurer l’Europe, les deux mondes, l’humanité, sur la valeur de l’un des deux métaux précieux qui servent de signe et d’expression à sa richesse.  La Conférence monétaire du mois d’août 1878 avait, quoi qu’on en dise, expressément reconnu l’utilité, l’urgence des mesures conçues dans ce sens; elle avait proclamé la nécessité de réhabiliter l’argent.  Il appartient à la Conférence monétaire de 1881 de confirmer, de compléter le vote de sa devancière, en se déclarant, dès la première phase de ses travaux, fermement résolue à conseiller l’adoption de mesures pratiques en vue de relever le métal blanc du discrédit où il est tombé.  Si la Conférence s’ajournait sans se prononcer, son silence serait véritablement interprété dans un sens défavorable à l’argent et aurait pour conséquence une nouvelle et considérable dépréciation de ce métal.  C’est un résultat que chacun, assurément, tient à éviter.

M. le baron de Thielmann, se référant aux paroles qui viennent d’être prononcées par M. le Premier Délégué de l’Italie, au sujet des intentions de l’Allemagne, tient à renouveler les réserves qu’il a déjà formulées dans la dernière séance.  Le Gouvernement impérial n’a pas fait de propositions aux Puissances représentées à la Conférence; ses Délégués ont seulement indiqué la voie qu’il y aurait à suivre pour arriver à une entente; mais le Cabinet de Berlin réserve toute sa liberté d’action.

M. Seismit-Doda répond qu’il a simplement pris acte de la déclaration faite, dès la 2ème séance, par M. le baron de Thielmann, et de laquelle il résultait que le Gouvernement allemand était tout prêt à examiner des propositions tendant à mettre un terme à la dépréciation de l’argent.

M. le baron de Thielmann déclare que, dans ces termes, il est entièrement d’accord avec M. le Premier Délégué de l’Italie.

M. Dana Horton, Délégué des États-Unis d’Amérique, lit le discours suivant :

«Monsieur le Président et Messieurs,

À une séance précédente, on a fait mention d’observations qui ont été faites en dehors de la Conférence, parmi les hommes savants qui abondent à Paris, sur le but et les motifs de notre réunion.

Je me suis rappelé alors qu’on avait beaucoup parlé et écrit en divers endroits des États-Unis et des mobiles qui avaient amené mon pays à s’intéresser à la question de l’argent, et que la presse avait largement reproduit ces observations.

Je ne puis pas dire que je suis surpris de voir une certaine confusion dans les idées sur la politique monétaire de mon pays.  C’est la quatrième fois que je viens en Europe, depuis mon entrée en 1876 dans la controverse monétaire, comme apôtre ou avocat à ma manière d’une Union monétaire bimétallique, et chaque fois j’ai pu constater le même phénomène; c’est très naturel : le nouveau monde est bien loin.

Mais quand la grande République du nouveau monde, par la Conférence de 1878, s’est mise en chaire pour enseigner l’économie politique aux nations de l’Europe, elle a jeté une perturbation particulière dans les esprits.  C’est pour fournir des renseignements, afin de calmer cette perturbation, que je vous adresse aujourd’hui la parole.

Vous savez, Messieurs, que dans les grands ouvrages de philosophie destinés à épuiser un grave sujet, on commence par poser des principes généraux, im allgemeinen, comme disent nos confrères de l’Allemagne.

Je vais donc exposer les principes généraux à propos de la confusion qui trouble les idées qu’on se fait généralement des États-Unis, en me servant pour ainsi dire d’une parabole, qui pourtant est en même temps une histoire vraie.

Je me trouvais en Suisse au mois d’octobre 1868; me reposant sur la pente de la montagne qui domine la vallée si célèbre de Lauterbrunnen, vis-à-vis du Staubbach, je causais avec mon guide.  Entre autres choses, le bonhomme me disait que plus loin, dans telle direction, il y avait de grandes forêts, et dans ces forêts de gros loups très féroces; que ces loups si féroces n’étaient pas natifs de ces forêts.  Mais, répliquai-je, d’où viennent donc ces loups ?

Il me répondit qu’ils venaient d’Amérique.

Je restai interdit.  Je n’avais rien à répondre.  Messieurs, je vous avoue franchement que l’homme qui disait cela était parfaitement sincère.  Il n’y avait de sa part ni préjugé ni parti pris.  Il ne savait rien du phylloxéra, ce fléau funeste dont la nature et non pas les hommes en Amérique sont responsables.  Les protectionnistes agricoles n’avaient pas encore inventé la trichine ou les maladies des bestiaux américains comme instrument politique.  Au contraire, sa science géographique et zoologique était le produit naturel de son intelligence naïve et simple.

Messieurs, nous pouvons en dire autant, je le crois, de la science monétaire, quand elle parle, comme elle l’a fait quelquefois, du métal argent et des Américains.

Je n’ai qu’à m’écrier devant ces interprètes de la science monétaire, comme j’ai dit de mon guide de Lauterbrunnen : O sancta simplicitas !

Messieurs, parmi les questions qui sont suggérées par les orateurs qui m’ont précédé se trouvent les sujets suivants : la circulation actuelle de la monnaie d’argent aux États-Unis – la production future des mines d’argent – l’intérêt des États-Unis comme producteurs d’argent – le métal argent des mines américaines sera-t-il exporté en Europe, si l’Union bimétallique doit être formée ? – le besoin d’un accroissement de notre stock métallique actuel – les forces motrices qui ont amené les États-Unis à prendre l’initiative dans la formation d’une union bimétallique.  Je traiterai ces questions dans l’ordre donné.

Messieurs, en ce qui concerne la circulation de l’argent dans mon pays, deux choses importantes sont à considérer :

1°)  Nous sommes habitués à l’emploi du papier, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas des métallistes.  Seulement nous laissons les métaux précieux agir en quelque sorte par procuration.  Ils jouissent de tous les bénéfices de la règle : Qui facit per alium facit per se.

Autrefois nous avions le système des certificats de dépôt pour l’or; maintenant les greenbacks, remboursables, mais presque jamais remboursés, parce que personne n’en réclame le montant en or, sont eux-mêmes des certificats de dépôt.  Nous avons aussi les silver certificates of deposit, qui circulent comme les billets de nos banques nationales sur le pied d’égalité avec les greenbacks.

2°)  À la fin de l’année 1880, 31 % de nos greenbacks et billets de banque étaient des coupures de 5 dollars et moins, et 81 % étaient des coupures de 20 dollars et moins.

3°)  L’habitude d’employer les chèques s’est développée chez nous même plus, je crois, qu’en Angleterre, et est répandue jusqu’à un degré dont je pense qu’il est difficile de se former une idée.  En voyageant dans ce grand pays, on prend très souvent très peu d’argent dans sa poche.  Partout on paye avec des chèques.

Dans un tel état de choses, il y a naturellement très peu d’or et encore moins d’argent dans la circulation.  Ni l’un ni l’autre ne se trouvent en grandes quantités dans les poches du public.

En ce qui concerne l’argent, le tableau donné par le directeur des Monnaies de la circulation des dollars d’argent (nov. 1880) indique que des 72 millions frappés, 36 % circulaient effectivement en espèces, et 20 % par l’intermédiaire des certificats de dépôt, tandis que le reste était encore dans le Trésor à l’état de préparation pour être distribué.  Le tableau du 30 avril 1881 indique que 80 millions de dollars de ces certificats ont été émis.

Maintenant, Messieurs, nous pouvons très bien porter nos regards pour un moment sur la crainte, qu’on a si souvent exprimée, que les mines de Nevada n’augmentent leur production annuelle d’argent.

L’honorable Délégué de la Norvège nous a rappelé qu’en 1878 les Délégués américains (c’était l’honorable M. Groesbeck dont il parlait) avaient annoncé que plusieurs mines d’argent de la Nevada semblaient être à peu près épuisées, et que la production allait diminuer.

En effet, Messieurs, les chiffres donnés par M. Burchard, le directeur de la Monnaie, indiquent une production évaluée pour 1878 à 45 millions, pour 1879 à 40 millions et pour 1880 à 37 millions (je me permettrai de présenter une annexe qui contient les chiffres exacts); et ainsi les vues exprimées en 1878 semblent être justifiées.

À mon avis, la question d’exactitude des prédictions n’a ici qu’une importance minime.  Je préfère répondre aux observations des honorables Délégués de la Norvège et de la Belgique, en admettant la probabilité que le libre monnayage de l’argent et la hausse de son rapport avec l’or produiront, un certain effet : celui de stimuler la production.

Mais, Messieurs, en même temps, ici j’aurais à insérer dans le procès-verbal une protestation formelle contre la prétention, qui me semble être soutenue par ces honorables Délégués, d’avoir à la fois dans l’argumentation les bénéfices de deux hypothèses opposées.  Quand on a élevé un argument sur une prophétie légitime, c’est-à-dire sur un calcul de probabilités, on ne peut pas faire volte-face pour ainsi dire, et construire un argument sur une prophétie diamétralement contraire à l’autre.  La clause «la nation la plus favorisée» doit régler nos relations.  Nous avons ici, au moins, tous – monométallistes, bimétallistes, deux métallistes – la frappe libre dans nos arguments, le libre-échange dans nos idées.  Mais cela ne peut pas comporter des droits qui n’existent pas, jure naturae et gentium.

Ainsi, Messieurs, si la hausse de l’argent ou la baisse de l’or, quand l’Union bimétallique sera formée, amène une hausse énorme de prix, c’est-à-dire une baisse égale de la puissance d’achat de l’or et de l’argent – et, si je les ai bien compris, c’est là l’argument des honorables Délégués – il n’y aura pas plus de profit à exploiter les mines d’argent qu’il n’y en a aujourd’hui : on aura ajouté la même proportion pour cent aux frais de la production qu’aux prix de l’argent.

Mais acceptons, Messieurs, si vous voulez, l’hypothèse comme elle nous est présentée; admettons même, pour le moment, qu’il y aura un accroissement de 100 millions de francs dans la production annuelle.

Quel en sera l’effet ?

Nous avons, selon le Dr Broch, 16 milliards de monnaie d’argent et il existe une masse énorme d’argent non monnayé.  Est-ce que vous voyez dans un accroissement de 1 ½, de 3 ou de 6 ‰ de l’amassement normal de son stock métallique, un fait de nature à menacer la paix monétaire du monde, d’un monde qui a détruit et qui a absorbé pendant des siècles, chaque année, une quantité si grande des deux métaux ?

En ce qui concerne l’intérêt des États-Unis comme producteurs d’argent, il y a naturellement des individus qui ont un certain intérêt à une hausse de l’argent.  On peut le calculer, si l’on veut, et quand on a fait ce calcul, il faut rabattre presque toute la somme à cause des pertes que l’intérêt dans les mines d’or subirait par la baisse de l’or, ou bien par suite de la perte du profit qu’on s’attendait à tirer de sa hausse.

Mais je crois avoir déjà indiqué, Messieurs, qu’il appartient plutôt à mon philosophe de Lauterbrunnen qu’à un homme sérieux d’attribuer de l’importance à cet intérêt.

Messieurs, dans nos discussions, il est question de l’exportation de l’argent de l’Amérique.

En disant que les fleuves ne remontent pas à leur source, M. Pirmez a exprimé avec son esprit habituel la crainte, généralement répandue, que l’argent américain devra inonder l’Europe.

Or, Messieurs, quels sont les faits réels ?  Combien de nouvel argent provenant des mines a-t-il été exporté d’Amérique en Europe dans ces dernières années ?  Je n’en connais pas précisément les chiffres.  Messieurs.  J’espère me les procurer et les soumettre à la Conférence; mais je crois que l’argent américain a eu pour débouchés l’Asie par la voie de San-Francisco, et les Hôtels des monnaies américains.

Mais, Messieurs, les États-Unis sont de grands producteurs d’or.

Pendant les vingt dernières années, ils ont produit beaucoup plus d’or que d’argent (évaluant ces métaux à 15 ½ à 1), et en même temps les États-Unis ont fait transporter en Europe, de 1862 à 1863, leur stock de monnaie d’or, lors de l’émission du papier-monnaie.  Je dirai donc à M. Pirmez, comme j’ai dû dire à la Conférence de 1878 : si l’on prédit pour l’Europe une inondation d’argent, pourquoi pas une inondation d’or ?

Un grand pays qui possède 32 francs par tête de monnaie d’or et 12 francs par tête de monnaie d’argent (pièces divisionnaires et dollars compris), et qui possède un vaste territoire non colonisé; un pays dont la population augmente dans des proportions énormes; un pays qui a toujours son papier-monnaie prêt à être retiré, peut bien supporter, au moins pendant une certaine série d’années, la charge d’employer chez lui toute cette partie de la production annuelle de ses mines, dont l’Asie, par la voie de San-Francisco, n’a pas besoin.

Mais je ne puis prendre au sérieux l’honorable Délégué de la Belgique.

Comme ancien membre de la Conférence de 1878, il doit connaître le but de cette Conférence.

Ce but était la formation d’une Union bimétallique et tout le monde savait qu’une Union bimétallique n’était pas possible, si ce n’est en acceptant le rapport de 15 ½.  C’était ainsi la frappe libre de l’argent à 15 ½ qui devait s’établir aux États-Unis.

Tout le monde sait que, depuis lors, les États-Unis ont attiré à eux une grande quantité d’or et que la majeure partie de cet or est venue de l’Europe, tandis que la proportion du nouvel or, provenant des mines, qui reste aux États-Unis, est beaucoup plus forte qu’auparavant.  Cet accroissement du besoin de garder la nouvelle production a naturellement, dans un certain sens, le même effet qu’un accroissement d’emploi de l’or, qu’on satisfait en faisant venir de l’or d’une autre partie du monde.

On doit tenir compte non seulement de l’or tiré directement de l’Europe, mais aussi de l’or qui, dans une situation qu’on pourrait appeler normale, aurait été porté en Europe, mais qui actuellement reste aux États-Unis.

Dès le commencement, je dois l’avouer, j’ai attendu comme résultats de l’Union bimétallique, qu’on allait transformer les écus de l’Union latine, les pièces de cent sous, en dollars américains.

Je me rappelle avoir dit, à la Conférence de 1878, que les États-Unis attiraient alors et qu’ils allaient attirer à eux une grande partie du stock métallique de l’Europe, et que la question, pour la Conférence, était de savoir s’ils prendraient l’argent ou l’or.

Le Délégué de la Belgique semble avoir été bien indifférent à cette question.

Malheureusement, c’est une question qui ne se laisse pas supprimer.

Et c’est toujours une question à l’ordre du jour.

On se demande, avec grand intérêt, jusqu’à quel chiffre va s’augmenter le stock métallique des États-Unis.

Messieurs, je ne suis pas prophète; je tâcherai seulement de vous indiquer quelques éléments pour un calcul de probabilités sur ce sujet.

Notre papier-monnaie n’est pas encore retiré et remplacé.  Le retirer, ou le couvrir complètement par une encaisse métallique, équivaudrait à resserrer la base monétaire du monde, peut-être jusqu’à concurrence d’un milliard de francs; chaque année on prend possession d’une grande étendue dans le désert du Far-West; partout, dans ce territoire, on aura besoin d’argent comptant.

Le système des banques, l’emploi des chèques est déjà développé à un très haut degré.  Je ne connais aucun changement probable dans le sens d’une économie du stock monétaire, excepté peut-être un clearing-house national.

Je conclus donc que dans une situation normale et prospère, les États-Unis vont employer, au moins pendant plusieurs années, une quantité sans cesse croissante des métaux monétaires.

Demandons alors, Messieurs, si l’on avait accepté la proposition des États-Unis en 1878; si la frappe de l’argent avait été libre aux États-Unis; si les États-Unis avaient attiré l’argent au lieu de l’or, quels auraient été les effets sur les affaires de l’Europe ?

Nous avons ici une question d’une très haute importance sur laquelle l’honorable Délégué de la Belgique se montre aussi un peu indifférent.

Je me rappelle que je me trouvais, à la Conférence de 1878, forcé de répondre aux observations des honorables Délégués de la Suède et de la Norvège pour la défense de l’étalon d’or, que l’expérience  de leur pays, favorable à ce système, ne résolvait nullement la question de savoir quelle serait, en effet, la situation de ces deux pays, si la Banque d’Angleterre se voyait dans la nécessité de protéger son encaisse d’or au moyen d’une élévation extrême du taux d’escompte.

Je me rappelle aussi que quelques semaines après la Conférence de 1878, j’ai lu dans les journaux que précisément cette éventualité s’était réalisée par suite de l’exportation de l’or à New-York et que les affaires allaient très mal dans les pays scandinaves.

Je me demande s’il est possible que la grande banque de Belgique soit tellement étrangère au courant des affaires internationales, qu’elle a pu ignorer l’existence de cette exportation d’or.

Je ne le crois pas, je ne puis pas le croire.

Je serais même étonné, si l’on me disait que cette grande banque n’avait pas éprouvé de grandes difficultés, et qu’elle n’avait pas employé les pièces de 5 francs avec habileté, comme l’ont fait les banquiers si adroits de la Hollande, en gardant son encaisse d’or.

Même je devrais dire que, si je suis bien informé, les écus de 5 francs ont fait des voyages bien fréquents et bien longs, ont été envoyés de tous côtés, ont circulé avec une grande rapidité entre la Belgique et la France, à l’instigation de ceux qui avaient intérêt à garder, à faire rester dans le pays le stock d’or de la Belgique.

C’est donc une question vitale, Messieurs.  Quel aurait été l’effet sur les affaires d’Europe, si l’Amérique avait pris, dans ces dernières années, des pièces de 5 francs argent à un taux stable, permanent, garanti par le monde civilisé ?

En cherchant une réponse, Messieurs, plaçons-nous à un point de vue encore plus élevé et demandons quel aurait été l’effet, si ni l’Allemagne ni les autres pays n’avaient suspendu la frappe libre de l’argent.

On trouvera ici, je crois, un des moyens les plus utiles pour arriver au fond de la matière, d’autant plus que le point de vue du statu quo ante bellum a été un peu négligé.

Messieurs, l’existence d’une base monétaire pour les affaires du monde est un fait – cette base-ci, ce n’est pas une abstraction, c’est une réalité.  À un moment donné, il y a dans le monde une certaine quantité de monnaie.  C’est sur cette base que reposent toutes les évaluations, tous les systèmes de crédit, tous les placements, toutes les affaires, tous les prix des marchandises et de la propriété foncière.  C’est aussi un fait, Messieurs, et un fait qu’il faut également respecter, que, dans les circonstances qu’on pourrait appeler normales, cette base grandit chaque année.  Voici donc les deux faits dominants : une certaine quantité de monnaie existante, et le besoin d’un accroissement annuel de cette quantité.

Vous pourrez dire avec Ricardo que si cette base était moitié de ce qu’elle est; si, par exemple, le monde employait aujourd’hui 17 au lieu de 34 milliards de monnaie, la monnaie rendrait les mêmes services à l’humanité qu’auparavant.

C’est absolument vrai, Messieurs.  Ici je donne complètement raison aux honorables Délégués de la Suède, de la Belgique et de la Norvège.  Mais, Messieurs, ce mot de Ricardo est vrai dans le même sens qu’il est vrai que s’il avait plu au destin qui régit ces choses de diminuer notre taille d’un pied, les hommes auraient toujours été des hommes.  C’est une chose concevable, Messieurs; mais ce n’est pas possible.

De même, en allant directement au résultat, on peut dire : «Je ne trouve pas d’inconvénient à un abaissement de prix.  C’est même très commode : la monnaie métallique est si lourde, les chiffres sont si élevés !  Il faut changer tout cela.»  Mais, Messieurs, ce n’est pas le résultat, c’est le moyen d’y arriver qui est important.  Je puis bien dire que je serais parfaitement content si je perdais un pied de ma taille; mais quel est le moyen d’arriver à une hauteur de cinq au lieu de six pieds ?  Voilà la question, voilà la difficulté que paraissent esquiver MM. les Délégués de la Belgique, de la Norvège et de la Suède.

Le monde des affaires, le monde des entrepreneurs, le monde au milieu duquel les hommes de force et de capacité agissent, est un organisme, et le motif qui pousse ces hommes à la production de la richesse est l’espoir de recevoir un peu plus qu’ils ne donnent; c’est la différence entre les frais de la production et le prix auquel on vend après, qui fait mouvoir l’organisme.  Quand tous les prix auxquels on vend baissent, quand la force de gravitation qui régit le monde des affaires se ralentit, il y a moins de mouvement, il y a moins de production, moins de consommation, moins de succès dans les affaires; il y a malaise, il y a crise prolongée, ce que nous appelons hard times.  Quand les prix haussent, au contraire, il y a toujours un encouragement à la production.  En résumé, Messieurs, j’espère donc que tout le monde admettra que le grand problème de la législation monétaire est et sera toujours de maintenir la stabilité de la puissance d’achat, nationale et internationale, de la monnaie.  Voici l’idéal : la stabilité.  Or, l’organisme des affaires est tel que quand la monnaie hausse de valeur, il y a tendance de la part de l’entrepreneur à cesser de créer la richesse, tandis que quand la monnaie baisse de valeur, il y a une forte tendance à lui faire produire encore de la richesse.  Prima facie donc, Messieurs, s’il faut absolument choisir entre une baisse ou une hausse de la valeur de la monnaie, il faut choisir la baisse.  S’il faut absolument choisir entre un épuisement partiel des mines et un accroissement de la production annuelle des mines, il faut choisir le dernier.

Telles sont, du moins, les conclusions auxquelles je suis arrivé, il y a cinq ans, quand j’ai abordé la discussion monétaire.  Je n’ai jamais eu, depuis, l’honneur d’entendre des arguments topiques répondant à la question telle qu’elle était alors posée.  Je prierai alors mes honorables collègues de Belgique, de Suède et de Norvège, de considérer si, dans les conditions où se pose maintenant la question, je n’ai pas raison, prima facie, et si l’onus probandi ne leur incombe pas.

Or, Messieurs, l’émission de papier-monnaie aux États-Unis en 1862-1863-1864, et l’émission de papier-monnaie en Italie en 1866, ont eu pour effet de renforcer le mouvement vers l’agrandissement de la base monétaire des affaires du monde, qui avait pris source dans les mines de Californie et d’Australie.

Déjà, après 1870, ce mouvement s’arrêtait, la production de l’or commençait à diminuer, quand on a commencé à resserrer la base monétaire d’une autre manière.  Les diverses mesures prises dans des différents pays au sujet de la monnaie et du métal argent ont eu pour effet d’envoyer une certaine quantité d’argent dans les pays où la circulation est lente, de garder une certaine quantité d’argent dans son état de bullion, d’embarrasser la circulation de la monnaie d’argent, c’est-à-dire d’empêcher les monnaies d’argent existantes de jouer régulièrement leur rôle de monnaie.  L’effet de la politique monétaire du monde occidental a été alors de resserrer, jusqu’à un certain point, la base monétaire.  Et c’est justement à une période où, selon moi, l’effet de l’accroissement donné par le papier-monnaie des États-Unis et de l’Italie avait cessé d’agir, et où la production des deux métaux ne dépassait probablement les besoins normaux pour l’accroissement annuel – qu’on a porté atteinte au stock métallique du monde.

De prime abord donc, Messieurs, la persécution du métal argent est pour beaucoup dans la crise prolongée qui a suivi 1873.

Si l’on pouvait faire des réponses aux questions que j’ai adressées aux Délégués à propos de la moyenne des prix, on trouverait probablement que la puissance d’achat de la monnaie a haussé.  Mais, Messieurs, avec cela vous n’aurez pas tenu compte de toute la perte.  Vous avez calculé pour ainsi dire le damnum emergens, la perte sèche; mais vous n’avez pas ajouté le lucrum cessans, le manque à gagner.

Messieurs, vous observerez que je ne parle pas des effets ressentis par le commerce entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Sud.  On les a déjà pleinement discutés devant la Conférence.  Je vous demande, pour le moment, de les éliminer de la question autant que cela se peut faire.  C’est la production et les placements de capitaux d’Europe dont je parle.  Si l’on veut considérer la question comme elle a apparu en Angleterre aux hommes de science anglais, j’aurai l’honneur de vous présenter leurs recherches sur la baisse des prix en Angleterre, comme annexe au procès-verbal.

Messieurs, j’espère que personne ne croira que je veuille dire que la frappe libre de l’argent dans le monde occidental aurait empêché la crise de 1873.

Ce n’est nullement ma pensée.

Je dis seulement que prima facie, regardant les faits tels qu’ils sont, la crise n’aurait pas duré si longtemps, n’aurait pas été si intense, si la frappe libre de l’argent n’avait jamais cessé.

On ne peut pas répondre à des raisonnements de cette nature en parlant des événements spéciaux de la crise de 1878, des spéculations de toutes parts, des chemins de fer en Amérique, des sociétés par actions en Allemagne : ce sont là des vagues, Messieurs, vagues très hautes, très désastreuses, je le reconnais; mais c’est de l’existence d’une marée que je parle.

Eh bien, Messieurs, cette marée nous menace encore.

Mais, Messieurs, c’est cette même marée qui menaçait le monde il y a trois ans, quand les États-Unis ont convoqué la Conférence en 1878.

Il était du devoir de mon pays de resserrer la base monétaire du monde, en accumulant un stock pour la reprise des payements en espèces.  Quelle partie des 2 milliards d’or qui constituent notre stock total devons-nous à la politique monétaire qui vise au retrait des greenbacks ?  C’est là une question dans laquelle je n’ai pas le temps d’entrer en ce moment.  C’est une partie du dissentiment entre M. Pirmez et moi, à savoir quelle est l’influence de la législation monétaire sur l’emploi de la monnaie.  Mais je ne puis pas supposer que M. Pirmez soutiendrait la thèse que nous aurions eu le même stock d’or que nous avons à présent, même si le parti favorable au papier-monnaie aux États-Unis était arrivé à empêcher de voter les lois pour la reprise des payements en espèces.  Dans tous les cas, il faut bien attribuer à notre législation monétaire la présence aux États-Unis d’une somme importante en or, dont la répartition entre les banques européennes produirait, je crois, un effet très agréable.  Messieurs, je ne crois pas que cette seconde réduction arbitraire et artificielle de la base monétaire du monde ait eu un bon effet.  Ce n’est pas seulement la hausse du taux d’escompte qui indique le lucrum cessans ou le damnum emergens de la politique monétaire.  C’est bien souvent un phénomène opposé; c’est la direction que prennent les capitaux.

Eh bien, comme nous l’avons déjà vu, cette diminution, cette contraction de la base monétaire ne se serait jamais produite si l’Europe avait accepté l’Union bimétallique proposée par les États-Unis en 1878.  Y aura-t-il une troisième contraction ?

La marée descendante va-t-elle donc jeter l’Europe sur les brisants qu’elle a devant elle, mais qui pourraient être couverts par des flots suffisamment profonds, si l’Union bimétallique se formait ?  C’est, en définitive, à cette Conférence qu’il appartient de trancher cette question.

En attendant, je vous demanderai aussi de penser à un autre resserrement de la base monétaire possible.

La monnaie d’argent de l’Europe, Messieurs, si on la vendait aux Indes, les pièces de 5 francs, les thalers.  Voilà un resserrement terrible, résultant de la propagande de l’étalon d’or, contre laquelle la voix de l’Angleterre se prononçait si clairement, il y a trois ans, dans les discours de M. Goschen.

Il me semble, je dois l’avouer, que s’opposer même, en 1878, Messieurs, aux propositions des États-Unis, c’était danser sur un volcan.

Quels ont été les mobiles, Messieurs, qui ont amené les États-Unis à prendre l’initiative de remplacer le dead-lock monétaire inauguré par l’Allemagne (à l’exemple de l’Angleterre) par un nouvel équilibre des Puissances occidentales ?

Je réponds, Messieurs, qu’en première ligne l’avilissement de l’argent dans le monde occidental a agi pour ainsi dire comme une conspiration contre nous, ayant pour but de nous empêcher de mettre fin au régime de papier-monnaie auquel la guerre civile nous avait assujettis.

Je ne dis pas que quelqu’un eût conscience d’être un tel conspirateur, je dis seulement que si l’on avait voulu empêcher la reprise des payements en espèces chez nous, une nation qui avait des dettes énormes et une monnaie inexportable et dépréciée, celui qui empêchait que l’argent fût monnaie internationale, qui serait arrivé à resserrer la base monétaire des affaires du monde, aurait fait un grand pas vers son but.  On aurait fait rétrécir la couverture, Messieurs – pour employer le mot du grand homme d’État de l’Allemagne – il n’y avait pas de place dessous pour les États-Unis.  Convaincu moi-même, Messieurs, il y a cinq ans, que les États-Unis auraient dans tous les cas le pouvoir de se procurer tout l’or dont ils auraient besoin, j’étais persuadé que resserrer forcément, et par une quantité considérable, la base monétaire des affaires du monde était un procédé dangereux, peut-être même funeste.  Enfin, Messieurs, pour ne pas abuser de votre temps, comme vous le savez, le papier-monnaie n’est pas encore retiré, notre pays, comme le reste du monde, a beaucoup souffert.  Nous possédons plus de 2 milliards d’or (bien que nous n’avons pas encore retiré notre papier-monnaie) et nous sommes dans une position, relativement à l’Europe, beaucoup plus forte que celle que nous occupions dans l’année 1876, où a commencé la discussion de la question d’argent, et aussi plus forte que celle que nous avons occupée à l’époque de la Conférence convoquée par les États-Unis seuls.

Mais, Messieurs, nous sommes ici encore les représentants d’un Gouvernement qui invite le monde occidental à former une union monétaire, bien que cette union monétaire nous impose la condition de remplacer une partie de notre stock d’or par des dollars d’argent fabriqués avec des monnaies européennes fondues.

Messieurs, nous sommes bien égoïstes en faisant cette demande.

Nous pensons toujours qu’il n’est pas à désirer qu’on diminue la base monétaire des affaires du monde ou qu’on empêche artificiellement son accroissement normal, et que le manque d’un modus vivendi entre l’or et l’argent, au sujet duquel tant d’excellents discours ont été prononcés devant vous, nuit au commerce et aux placements de fonds internationaux.  Nous ne voulons pas souffrir nous-mêmes par cette diminution et par l’absence d’un pair stable entre l’or et l’agent; mais nous pensons toujours que les autres pays ont, à cette union monétaire, un intérêt au moins égal au nôtre.  Nous avons même une certaine confiance qu’en tout cas, nous ne souffrirons pas autant que les autres nations, si cet effet se produit.

Nous avons intérêt, Messieurs, à ce que les autres pays soient mis à même de faire ce que nous faisons, à ce qu’on mette fin au régime du papier qui est une monnaie instable, inexportable, à ce que chaque pays se procure, comme base de ses affaires, une monnaie internationale et la monnaie la plus stable dont l’histoire nous fournit l’exemple.  Nous croyons que si cela pouvait se faire sans trop resserrer la base monétaire, sans provoquer des perturbations sérieuses dans le monde économique, la reprise des payements en espèces en Italie, en Autriche-Hongrie, en Russie, ou bien le maintien de leur papier au pair, serait un bienfait pour tous les pays qui ont des relations avec ces Puissances.  Et nous croyons que la formation d’une Union bimétallique avance la possibilité de tels progrès.

En un mot, nous avons intérêt à ce que tout le monde prospère.

Voilà, Messieurs, un lien commun d’économie politique, devenu le Credo d’une nation.

Vous voyez, Messieurs, que nous sommes on ne peut plus égoïstes, car notre égoïsme a des dimensions continentales.  Il s’étend de la Chine à la Russie, mais par la voie de San-Francisco et de New-York.

Comme dit le psalmiste : «Sa voix embrasse toute la terre; il ressemble au soleil; son départ est d’un bout du ciel et son tour s’achève à l’autre, et il n’y a rien qui puisse se cacher de sa chaleur.»

Pour moi-même, Messieurs, je vous avoue que je suis tellement égoïste, que quand je pense à ce que la formation d’une union bimétallique peut faire pour le progrès de la civilisation, je suis vraiment affligé de penser qu’on cherche à contester l’intérêt, le droit qu’ont à se faire entendre dans cette question des pays à papier-monnaie comme l’Italie et l’Autriche.

Mais je puis vous citer d’autres exemples de l’égoïsme américain.

En 1776, pour ces colons insurgés contre la tyrannie de Georges III, rien n’était plus important que de faire connaître pourquoi on se soulevait.  De même, Messieurs, la proclamation de Lincoln affranchissant les esclaves en 1862, était un moyen convenable de donner de nouvelles forces à la nation dans son conflit avec des révoltés.

Vous voyez là deux mesures évidemment de nature à servir les intérêts égoïstes, particuliers, américains, la déclaration d’indépendance et l’abolition de l’esclavage.  Eh bien, Messieurs, l’Union bimétallique appartient à la même catégorie.

Croyez-vous, Messieurs, que la déclaration de Jefferson et la proclamation de Lincoln auraient été couronnés du même succès, si elles n’avaient pas intéressé l’humanité ?

Non, Messieurs, vous ne croyez pas cela.  Et c’est dans le fait que vous reconnaissez là, Messieurs, que vous avez la garantie que les États-Unis ne vont pas rester contents sans continuer leurs efforts pour réaliser cette union.

Comme je vous ai dit, Messieurs, nous sommes dans la position à rester tranquilles.  Nous avons proposé aux grandes Puissances du monde, il y a trois ans, la paix monétaire : c’est ainsi, au moins, Messieurs, que moi-même, étant un des envoyés qui ont traversé l’Atlantique pour vous apporter cette proposition, je l’ai interprétée.  Ces Puissances ont préféré la guerre.  Et elles ont eu la guerre.

C’est dans les observations saines et profondes de M. Denormandie, dans le noble discours de sir Louis Mallet, c’est dans la déclaration magnanime de l’Empire d’Allemagne, qu’on peut reconnaître la triste vérité.

Pour nous, Messieurs, la chrétienté actuelle, par rapport à cette lutte de systèmes monétaires, est pour ainsi dire une société léonine, dans laquelle le destin nous a assigné le rôle de lions.  Si jamais un peuple a eu le droit de dire ce mot ironique, c’est nous qui pouvons dire : Beati possidentes.  Enfants gâtés de la Providence, possesseurs d’un continent plein de toutes sortes de richesses, héritiers de l’ordre civil, de la liberté, de la paix, si nous voulions nous livrer à un égoïsme aveugle et borné, nous en avons l’occasion.  Mais, nous ne disons pas ces mots cruels.  Si je dois chercher une formule analogue, pour la forme, à celle à laquelle nous renonçons, vous me pardonnerez si je réclame le droit de dire plutôt : Benedictus qui venit in nomine veritatis.»

M. Cernuschi, Délégué de la France, désire présenter quelques observations, en réponse au discours de M. Pirmez.  Il se félicite de ce que l’honorable Délégué de la Belgique ait bien voulu lui reconnaître le mérite de la logique.  La logique est, en matière monétaire comme en matière mathématique, la qualité maîtresse, le guide indispensable.

Mais en quoi les autres bimétallistes sont-ils moins logiques ?  M. Howe a dit que l’Europe et les États-Unis doivent fixer définitivement la proportion légale internationale entre l’or et l’argent.  Sir Louis Mallet a dit qu’il faut adopter la proportion 15 ½ et cette proportion, désormais adoptée par tous les bimétallistes, est même approuvée par les monométallistes, tels que M. Broch et The Economist de Londres.

M. Rusconi a dit vrai : On ne fait qu’errer à l’aventure, tant qu’on ne s’est pas mis d’accord sur le principe même de la monnaie.  La monnaie, on ne saurait trop le redire, la monnaie n’est pas une marchandise.

Elle a été inventée tout exprès pour servir d’intermédiaire entre toutes les marchandises; de même, le courtier sert d’intermédiaire entre les négociants, mais n’est pas un négociant.  Si le métal monétaire avait continué à être marchandise, on serait encore sans monnaie.  Le métal monétaire ne s’évalue pas plus que le mètre ne se mesure.  On objecte, il est vrai, qu’il peut changer de valeur, comme un mètre en mauvais métal peut varier dans sa dimension.  Mais c’est là une variation interne pour ainsi dire, et contre laquelle on se prémunit autant que possible en prenant pour monnaie les deux métaux dont les masses sont les plus inaltérables, l’argent et l’or, et en les combinant ensemble par la loi bimétallique, de même que pour avoir un bon pendule on emploie plusieurs métaux dont les variations de volume se compensent réciproquement.  Mais il faut le redire : pas plus que le mètre ne se mesure, la monnaie ne se vend ni s’achète.  S’il en était autrement, si la monnaie était achetable et vendable, il n’y aurait pas de monnaie : on troquerait.

Aucun producteur ou possesseur d’argent n’avait jamais livré en aucun pays, jusqu’à 1874, un kilogramme d’argent à 9/10 de fin, pour moins de 200 francs, ni un kilogramme d’or pour moins de 3,100 francs.  C’était la proportion que la France avait rendue de droit public et universel, en frappant pour tout venant toute quantité de l’un et de l’autre métal à 15 ½.  Il est vrai que les Anglais, soumis au monométallisme-or, avaient eu, de temps à autre, besoin d’argent pour l’Asie et qu’ils venaient le chercher en France moyennant une prime au-dessus du pair 15 ½, ou bien que, recevant des barres d’argent à Londres, et n’en ayant pas d’emploi immédiat, ils l’exportaient à Paris pour le troquer contre de l’or, moyennant une prime au-dessus de 15 ½ payée en sens inverse sur l’or français; mais ces faits n’autorisent pas à dire qu’un métal fût meilleur marché (cheaper) et l’autre plus cher (dearer).  Ces faits prouvent que la législation monométallique anglaise était inférieure à la législation bimétallique française.  Si l’Angleterre avait été bimétallique elle-même, elle n’eût pas payé des primes au-dessus du taux français tantôt sur l’argent, tantôt sur l’or.  Que l’Angleterre adopte le bimétallisme international, et ces ridicules expressions de métal monétaire cheaper et de métal monétaire dearer n’apparaîtront plus ni dans les livres, ni dans les journaux.

M. Pirmez, en affirmant que le bimétallisme est impossible à établir pour l’avenir et que, dans le passé, le rapport fixe de 1 à 15 ½ n’a jamais pu se maintenir, cite à l’appui de son assertion l’exemple des Pays-Bas, du Portugal, des États-Unis.  Mais que vaut un tel argument ?  Qu’importe que le Portugal ait tâtonné, que les Américains aient passé du rapport 15 à celui de 16, que les Pays-Bas se soient trompés, en adoptant, en 1816, la proportion 15,875, trop favorable à l’or par rapport au 15 ½ français, ce qui en fit un pays monométallique-or jusqu’à ce que le législateur, en 1847, eût démonétisé ce métal ?  Qu’importe tout cela si, partout et toujours, la proportion française, le 15 ½, a gouverné dans le monde entier la valeur relative des deux métaux ?  Aucune autre législation n’a pu se survivre, n’a pu prévaloir.  Deux proportions différentes ne peuvent coexister sur le globe.  Il n’est pas possible que les deux métaux circulent en même temps, ici à 15 ½, là à 15 ou à 16.  Les États-Unis le savent bien.  Leur 15 faisait émigrer leur or vers l’Europe, et leur 16 faisait de même émigrer leur argent.  C’est bien là une preuve historique et indéniable que le 15 ½ n’a jamais pu être atteint; que jusqu’à 1874, il y a eu partout identité de valeur entre 1 kilogramme d’or et 15 kilogrammes ½ d’argent.  Demandez-le au Trésor indien; il vous dira qu’il y avait eu un pair de change constant à 15 ½ entre la roupie argent et la livre sterling or.

M. Pirmez est dans son droit quand il rappelle les réserves que MM. les Délégués de la Belgique ont faites, dans le sens monométalliste, en 1878; mais, comme l’ont déjà indiqué M. Howe et sir Louis Mallet, l’œuvre de cette Conférence est jugée par ses fruits.  Elle a perpétué l’anarchie monétaire, et cette anarchie a causé le mal dont on souffre aujourd’hui, que chacun accuse, auquel il n’est personne qui ne désire remédier.

M. Pirmez et les monométallistes menacent l’Europe de maux plus terribles, de crises redoutables, si elle prête l’oreille aux conseils des bimétallistes; mais sont-ce donc les bimétallistes qui prétendent faire une révolution monétaire ?  Il semblerait, à entendre leurs adversaires, qu’ils prétendent introduire le métal argent à côté du métal or; tandis qu’en réalité, ce sont au contraire les monométallistes-or qui ont essayé d’expulser l’argent et n’ont pu, ne peuvent y parvenir.

M. Pirmez a encore tiré argument de ce que la Hongrie réalise en or son dernier emprunt, et il en a conclu à la supériorité de l’or sur l’argent !  Étrange raisonnement !  Si l’on emprunte en or, c’est parce que les monométallistes-or ont réussi, en faisant modifier les législations, à priver l’argent de son ancienne valeur monétaire.  Les monométallistes proscrivent l’argent comme métal international; puis, quand il faut faire des opérations internationales avec le seul métal qu’on puisse aujourd’hui faire monnayer en Europe et aux États-Unis, ils viennent dire que le métal argent n’est bon à rien.  Ils font le mal et en accusent leur victime.

Il est à désirer que M. Pirmez veuille bien examiner à nouveau la question de la balance commerciale.  Il la nie et il en nie les effets.  Mais cette balance est pourtant un fait réel.  C’est moins la statistique des marchandises qui entrent ou qui sortent, qu’il faut consulter pour s’en rendre compte, que l’état des sorties ou des entrées réelles du métal monétaire.  Les steamers ont transporté depuis moins d’un an plusieurs centaines de millions d’or d’Europe à New-York.  Peut-on nier la balance du commerce ?  Mais l’office presque principal de la monnaie métallique ne consiste-t-il pas précisément à solder les balances internationales ?  Les peuples primitifs, n’ayant pas de monnaie, condamnés au troc, ne payaient pas de balances commerciales, c’est vrai.  Ils ignoraient les crises monétaires, comme ils ignoraient les déraillements des locomotives et les explosions des machines à vapeur.  Veut-on revenir à cet état rudimentaire où les produits s’échangeaient contre les produits sans intermédiaire monétaire, et par conséquent sans possibilité de balance commerciale à recevoir ou à payer ?  Du reste, le papier-monnaie, monnaie nationale, pourrait suffire à l’achat, à la vente et aux prêts entre nationaux.  La monnaie métallique est une nécessité internationale.

M. Pirmez ne nie pas le malaise des pays qu’on appelle pays à bimétallisme boiteux parce que l’argent monnayé, bien qu’ayant comme l’or force libératoire illimitée, n’y est point, comme l’or, librement monnayable.  Il reconnaît qu’il faut leur venir en aide; mais il repousse le seul remède dont ils puissent réellement profiter : le bimétallisme non boiteux; et, à la place, il n’en propose aucun, car on ne saurait donner ce nom à la suggestion qu’il a faite de réduire la valeur nominale des monnaies d’argent.  Autant vaudrait réduire la dimension des billets dans un pays à papier-monnaie, ou déclarer, par exemple, que les billets de 100 roubles ne vaudront plus désormais que 60 roubles.  Quant aux États à papier-monnaie, il est oiseux de distinguer entre leur politique monétaire et leur politique financière.  Les deux n’en font qu’une.  Et sans bimétallisme international, la reprise des payements métalliques est presque impossible en Italie, en Autriche, en Russie.

On ne peut que prier l’honorable Délégué de la Belgique de vouloir bien, d’ici à la prochaine réunion, présenter par écrit des propositions précises sur les mesures à prendre, pour faire cesser le morbus monetarius actuel, et on ne peut que l’inviter à vouloir bien fixer son attention sur ce fait que les chefs des grandes banques européennes, les gouverneurs de la Banque d’Angleterre, de la Banque de France, de la Banque d’Allemagne, de la Banque néerlandaise, de la Banque d’Italie, sont tous, sans exception, favorables au bimétallisme.

Certes ce n’est pas la France qui est la plus menacée.  Ses pièces de 5 francs sont désormais inexportables.  Elles ne peuvent être mises au creuset sans une perte énorme.  Elles ne sont à vrai dire qu’une sorte de papier-monnaie sans emploi international.  C’est là un mal, un grand mal.  Mais, en fait, jusqu’ici la France n’en a pas souffert.  Les pièces de 5 francs sont au pair avec les francs d’or et indirectement avec les livres sterling.  Le budget français n’accuse aucune perte du fait du désordre monétaire, tandis que le budget indien, depuis six ans, supporte une perte annuelle de 20 à 30 millions de roupies, perte entièrement due à la disparition du bimétallisme français.

Les négociants français ne font pas avec l’Asie l’énorme commerce que font les Anglais.  Ils n’ont pas à supporter les pertes et les risques d’un change avili et toujours incertain.  Aucune pétition n’a été adressée aux Chambres françaises pour qu’on s’occupe de rétablir la valeur de la roupie et du taël.  Une bonne récolte suffirait pour faire cesser l’exportation de l’or par Calais ou par le Havre; la France pourrait attendre.  Si elle s’est émue, si elle travaille, de concert avec les États-Unis, à la réhabilitation monétaire de l’argent, c’est dans l’intérêt universel.  Elle y trouvera, certes, son avantage; mais cet avantage ne tournera au désavantage d’aucune autre nation, de même que les profits des autres nations ne tourneront pas à son détriment.

M. Evarts, Premier Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce, en anglais, le discours dont la traduction suit :

«Monsieur le Président, Messieurs les Membres de la Conférence,

Le premier trouble apporté à ce qui était une situation satisfaisante pour le fonctionnement du marché monétaire du monde, situation résultant du consentement soit fortuit, soit raisonné, accordé jusqu’alors par les différentes nations, le premier trouble apporté à cet état de choses est résulté, disons-nous, des débats d’une Conférence qui réellement n’avait ni fonction ni devoir à remplir dans la question aujourd’hui soumise à notre discussion.

La Conférence de 1867, convoquée pour étudier cette importante question d’opportunité et d’utilité, savoir la question relative à l’unification des monnaies employées dans les comptes et les transactions du monde entier, au point de vue naturellement scientifique, mathématique et symétrique, a reconnu que, s’il n’y avait dans tout l’univers qu’une monnaie monométallique, il serait plus facile d’établir un système universel de monnayage.

Dans toute l’ardeur de son zèle, la Conférence de 1867, bien décidée à atteindre ce résultat secondaire, mais se trouvant en présence du redoublement des obstacles que suscitaient et l’emploi des deux métaux et la grande diversité des monnaies bimétalliques, a pensé que le moyen d’établir l’unité des monnaies consistait en l’emploi dans tout le monde d’un seul métal pour les espèces monétaires.  C’était évidemment subordonner le but au moyen; et sacrifier des espèces monnayées dont on ne pouvait se passer, ni pour leur importance, ni dans leur forme, afin d’atteindre plus commodément la symétrie des monnaies.  C’était, pour ainsi dire, sacrifier les grandes et multiples transactions d’un commerce libre aux commodités et à la régularité de la comptabilité qui en prend note.  Malheureusement, cette appréciation scientifique a trouvé son application dans deux grands pays, sous des circonstances qui, peut-être, ne leur ont pas permis d’en constater les inconvénients, et qui ont rendu moins importantes les responsabilités d’un effort en vue de la démonétisation du métal argent.  L’Allemagne, préoccupée de sa propre unification, la plus grande transaction politique de notre siècle, a trouvé des raisons politiques pour décider que l’unité des monnaies en Allemagne était d’une haute importance pour l’unité de la société et de l’État.  De là est née cette idée malheureuse que, la diversité des monnaies se trouvant principalement dans les monnaies d’argent (les préférences du peuple se portant en majeure partie du côté de la monnaie d’argent), si l’on unifiait la monnaie en n’y employant que le métal or, l’Empire parviendrait facilement, à l’aide de sa monnaie d’or, à supprimer toutes les différentes monnaies d’un type inférieur.

Aux États-Unis, ces idées de la Conférence de 1867 nous sont parvenues à un moment où nous ne nous servions ni d’or ni d’argent, et où l’opinion publique n’accordait aucune attention à l’étude de l’influence aussi intime, aussi compréhensible et aussi universelle, que pourrait exercer sur les intérêts d’un État un changement du système monétaire.  En présence donc du fait que ni l’argent ni l’or n’étaient la base pratique et actuelle de la monnaie en usage journalier aux États-Unis, et à l’aide de laquelle nous devions (ainsi que chacun le comprenait) régler nos relations avec les autres pays du monde, le mouvement s’est fait par la loi de 1878 (loi monétaire, à ce que je pense), laquelle, sous l’influence de ce malheureux incident de vouloir régler le monnayage, paraît avoir supprimé la moitié de la monnaie intrinsèque de l’État.

En 1878, les États-Unis, se rappelant toute la gravité de leur expérience au sujet du trouble monétaire, et prévoyant la grande restauration de la circulation monétaire sur le pied stable d’une base métallique dont la législation avait arrêté les plans, et que préparaient les efforts financiers; prévoyant en outre qu’on ne tarderait pas à soulever la question de savoir si l’on pourrait rendre notre système monétaire stable et sûr dans ses rapports avec la monnaie métallique, et si nous pourrions, dans la reprise prévue de notre commerce (reprise à laquelle nous travaillions), conserver la part de la monnaie métallique du monde, nécessaire pour nos transactions, notre commerce intérieur et notre commerce étranger; dans cette situation, disons-nous, les États-Unis sont arrivés à la conclusion que, puisque, dans l’histoire du monde, il n’y a jamais eu d’époque ou les deux métaux, l’or et l’argent, n’aient été nécessaires, et par conséquent employés dans le système monétaire; puisque, dans toute l’histoire, il ne se trouve pas une période où leur force combinée n’ait été plus que suffisante pour le développement du progrès de la société, il s’ensuit que cela est encore vrai dans le siècle actuel et dans la situation du monde de nos jours.  En présence de l’immense développement de la monnaie représentative ou secondaire, en présence de l’immense extension de notre commerce et de nos relations internationales, et en présence de la multiplicité de l’emploi journalier de la monnaie par suite de la rapidité des transports par terre et par mer et des communications télégraphiques, la tentative de fixer notre circulation monétaire, ainsi que notre participation au commerce du monde autrement que sur la large base, la puissance, la solidité et la stabilité combinées des deux métaux, semblait parfaitement illusoire.

Ce fut l’origine de notre législation de 1878.  Vous comprendrez facilement qu’en présence du mouvement accompli en Allemagne, en présence du trouble qui se manifestait dans le système de l’Union latine, en présence de la dissemblance existant entre la circulation monétaire indienne et la circulation monétaire intérieure de l’Angleterre, il n’était pas possible pour les États-Unis, si ferme que fût leur foi, si assurés que fussent leurs principes, d’ouvrir seuls, entre toutes les nations occidentales, les portes de leur Hôtel des monnaies au libre monnayage de l’argent.  Nous en entreprîmes le monnayage limité; nous donnâmes aux dollars monnayés pleine force libératoire; mais la transformation du métal en monnaie demeura réservée au Gouvernement.  Ce mode de procéder ne réhabilita pas l’argent, en ce sens qu’il ne lui conféra pas le droit d’être transformé en monnaie par ses propriétaires, sous l’empreinte de la monnaie; mais il autorisa seulement des achats de lingots et leur conversion en monnaie par le Gouvernement, agissant pour son propre compte.  Il n’est pas besoin que je rappelle par suite de quelle diversité d’opinions politiques ou économiques le bill revêtit la forme précise sous laquelle il fut voté.  Il n’a pas méconnu du moins le caractère international de la situation, il a, au contraire, été fait en pleine connaissance de cette situation : cela est pour ainsi dire proclamé par cette clause du bill qui a ordonné la convocation par notre pays d’une Conférence monétaire internationale.

Ce problème, trop vaste pour une seule nation, ce problème de l’établissement entre l’or et l’argent d’une fixité de rapport qui permît de faire des deux métaux une seule monnaie dans le monde entier, ce problème allait devenir l’objet d’un commun examen, de la part des nations les plus intéressées dans la question.  Les peuples étrangers, à tout le moins, ne prirent pas en mauvaise part cette invitation, et la courtoisie du Gouvernement français nous donna, pour cette Conférence, la même hospitalité qu’elle lui eût accordée, si elle avait été convoquée par la France.  Mais que fit cette Conférence, dans son attitude d’espérance ou de crainte ?  À quelles conclusions, à quel résultat aboutit-elle ?  L’Allemagne n’y fut pas représentée du tout.  L’Angleterre y fut présente matériellement, mais moralement absente.  La France et le groupe des nations unies à elle gardèrent une attitude expectante.  Les États-Unis, en réponse à leurs appréciations, aux arguments qu’ils développèrent à l’appui, à leurs avertissements, à l’expression de leurs craintes et de leurs espérances, ne reçurent aucune promesse de concours immédiat ou futur qu’ils pussent enregistrer comme un résultat.  Mais nous obtînmes de la Conférence cette conclusion, l’expression de ce sentiment unanime que si rien ne pouvait être fait ni même promis dans le sens que nous eussions désiré voir prendre au mouvement, rien ne pouvait être toléré dans le sens opposé; nous obtînmes cette déclaration que les nations réunies entretenaient l’espoir que des causes naturelles amèneraient une réaction qui remettrait toute chose en état, et que les meilleurs souhaits en vue d’une solution si désirable accompagneraient tous les efforts que les États-Unis ou toute autre Puissance pourraient faire pour dégager la situation de ses difficultés et de ses dangers reconnus.

Le Gouvernement des États-Unis ne fut ni ébranlé dans ses convictions, ni troublé dans sa marche par la façon incomplète dont cette Conférence traita la question qui lui était soumise.  Il a continué la frappe, repris les payements en espèces, accompli des progrès incessants en prospérité, en richesse; il s’est de plus en plus rendu maître de la question monétaire.  Il n’est troublé par aucune nouvelle perturbation intérieure, mais il a attendu que les maux inhérents au désordre monétaire devinssent de plus en plus sensibles à l’appréciation, ou du moins à la responsabilité des nations européennes; et aujourd’hui, combien cette assemblée, devant laquelle j’ai l’honneur de parler, présente aux peuples du monde un aspect différent de celui de la précédente Conférence ?  L’Allemagne est représentée.  L’Allemagne montre qu’elle apprécie toutes les menaces de désastre dont la situation est pleine; elle témoigne de son désir de remettre sur un meilleur pied le régime monétaire du monde.  L’Allemagne exprime ses bons souhaits et sa sympathie pour le succès de toute tentative dirigée dans ce sens.  Mais de plus, l’Allemagne propose de prendre, par tels moyens qui sont de sa compétence dans l’administration de ses affaires intérieures, une part du fardeau commun; elle offre de soutenir de quelque partie de sa force l’effort qui doit procurer le soulagement et de contribuer à atteindre le but poursuivi.  J’en conclus que lorsqu’une grande puissance, comme l’Allemagne, juge une entreprise désirable, qu’elle lui accorde ses bons souhaits, qu’elle lui donne sa sympathie et lui promet son assistance, elle est engagée à la réussite ou à l’insuccès de la tentative.  Il n’est pas d’une grande Puissance de désirer, d’approuver, d’aider un mouvement parmi les nations et de le laisser échouer.  Il n’est pas d’une grande Puissance, dans une question d’intérêt commun et pour le bien commun, de borner sa coopération à l’adoption de mesures insuffisantes, inefficaces et inopportunes.

La Grande-Bretagne nous offre, pour l’Inde et le Canada, le concours le plus effectif et l’assistance la plus importante en vue du succès des propositions et du mouvement que nous avons à cœur.  Pour elle-même, dans des paroles qui ne sont pas seulement des paroles de simple courtoisie, mais des affirmations substantielles et sincères, la Grande-Bretagne nous fait connaître, par l’organe de son Délégué, qu’elle prêtera une oreille complaisante, qu’elle accordera une sérieuse attention à tout ce que proposera cette Conférence.

La France, qui a cessé d’être expectante, est en complet accord avec les États-Unis sur la proposition de réunir la Conférence, sur son objet, sur son but, sur les principes, sur la condition sine qua non à laquelle le succès en est subordonné.  Toutes les autres nations sont représentées par d’habiles avocats des deux thèses contraires, par des hommes d’État expérimentés qui prennent une part active aux délibérations sur les souffrances actuelles ainsi qu’à la recherche des méthodes les plus propres à les guérir, et qui se montrent, en toutes choses, animés du désir d’atténuer, non d’aggraver les divergences d’opinion ou de conduite et de réduire les occasions de dissentiment.

Lorsque les États-Unis se présentèrent à la dernière Conférence, leur participation à ses travaux fut, dès cette époque, surtout envisagée, dans le public, comme inspirée par la préoccupation d’intérêts qui pouvaient être naturels et légitimes, mais qui étaient limités et spéciaux, je veux dire leur production d’argent et des considérations relatives à leur dette publique.

Le chiffre considérable de cette dette, la nécessité de la rembourser avec la monnaie stipulée dans les engagements de l’État, c’est-à-dire en monnaie d’or ou d’argent des États-Unis d’un certain poids et d’un certain titre, firent supposer que l’on songeait à faciliter l’exécution de cet engagement en monnayant de nouveau l’argent et en mettant à la disposition du Gouvernement, pour faire honneur à la foi publique, ce métal que l’on appelé le métal inférieur, le métal à bon marché.  Eh bien, les représentants des États-Unis à la dernière Conférence ont été au-devant de ces suggestions, ils y ont répondu; et depuis lors, la marche des affaires, aux États-Unis, a fait évanouir en fumée toutes les idées que l’on s’était formées de leurs visées particulières ou perfides dans cette affaire.  La question qui nous est maintenant posée – et elle se dégage de toutes les délibérations de cette Conférence – la question qui nous est posée est celle-ci : «Comment se fait-il qu’avec votre richesse, avec votre force, avec vos aptitudes variées et pour ainsi dire flexibles, avec les occasions favorables que vous offriraient les conflits et les compétitions du groupe de nations représentées dans cette enceinte, comment se fait-il que vous vous préoccupiez de dommages d’où ne résulte, pour vous, ni danger, ni menace, ni aucune appréhension qui vous pousse à rechercher les moyens de guérir ce mal, quand vous avez les mains si libres pour l’emploi des méthodes et des remèdes, à votre choix ?  Pourquoi, si, comme vous (États-Unis) le prétendez, ces maux sont la conséquence d’une politique imprévoyante et à courte vue, pourquoi exhortez-vous avec tant d’insistance les nations à s’unir, et vous réduisez-vous, pour ainsi dire, à la même condition de danger et d’inquiétudes ?»

Notre réponse sera simple et honnête.  Pour la faire, nous n’avons pas besoin de subtilité; pour être crue de vous, elle n’exige de vous aucun effort de courtoisie ou de confiance.  Notre intérêt est dans le commerce du monde, et nous ne considérons comme étrangère à cet intérêt aucune question monétaire du monde.  N’est-il pas facile à comprendre que nous prenions un intérêt, et un intérêt pressant, au commerce du monde ?  Nous occupons un continent qui nous appartient, pour ainsi dire, en propre, en ce sens qu’il est distinct de l’Asie et de l’Europe.  Nous sommes plus rapprochés de l’Europe et de l’Asie qu’aucun de ces deux continents ne l’est de l’autre, et s’il doit y avoir une grande lutte entre le commerce oriental et le commerce occidental, une guerre ouverte, publique, solennelle, entre l’argent de l’Orient et l’or de l’Occident, qui donc est vraisemblablement appelé à profiter de l’échange de ces monnaies, et, nécessairement aussi, de l’échange des marchandises que ces monnaies permettent d’acquérir ?  Mais il y a un autre point de vue frappant, et ce n’est plus le point de vue géographique de la situation de notre pays.  C’est que, plus que toutes les nations, et la première peut-être de toutes les nations dans l’histoire des progrès du commerce, notre nation réunit dans ses mains l’immense production des denrées et des matières brutes et les produits nombreux, variés, considérables, d’une habile industrie que nous avons développée et organisée et qui nous permet de disputer à l’Europe le marché du monde.  Nous nous proposons de fournir les produits de notre agriculture, qui alimentent, pour une si grande part, les ouvriers de l’Europe, et d’alimenter de même les machines de l’Europe, aussi inexorables dans leurs demandes que les ouvriers eux-mêmes; nous nous proposons aussi d’envoyer au monde entier les produits de notre industrie, sous toutes les formes qu’elle sait donner aux matières premières et avec l’avantage que lui assure la possibilité de se les procurer dans notre pays même.  Nous n’admettons pas la possibilité de prendre rang parmi les nations les moins civilisées ou les plus pauvres, et de nous tenir, en quelque sorte, aux pieds des nations plus civilisées et plus riches.  Nous n’avons nul désir de nous placer, au point de vue de l’industrie, dans la position d’une nation supérieure vis-à-vis de nations inférieures, bien que les autres peuples puissent dépendre de nous pour leur approvisionnement.

Nous occupons ici, tout comme dans le monde géographique, au point de vue des diverses formes de la richesse, de la production et de l’industrie, une position catholique et indépendante.  Notre unique intérêt, c’est le grand intérêt que, en ce qui concerne la monnaie, d’une part, toutes les nations ne soient pas embarrassées pour commercer avec nous, et que, d’autre part, nous ne rencontrions pas d’obstacles pour vendre nos produits bruts aux industrieuses nations d’Europe, ou nos produits manufacturés aux nations moins civilisées.  À part cette balance égale d’égoïsme, qui fait du bien général notre bien, nous sommes dégagés de tout préjugé dans la question de la production des métaux précieux, insignifiante qu’elle est en comparaison de l’immense et fiévreuse marche du commerce.  Nous produisons les deux métaux en égale quantité.  Même de nos fécondes mines d’argent, le même minerai nous donne 55 % d’argent et 45 % d’or.  Pourriez-vous imaginer une nation plus indifférente que nous, en présence de sa production de métaux précieux, à la royauté de l’un ou l’autre sur le monde ?  C’est à une mauvaise tyrannie que nous résistons.  C’est la possession de la liberté et de la puissance du commerce par le service de ces deux métaux, au lieu de la suprématie de l’un d’eux, que nous défendons.

Quels sont donc les fonctions et les services de la monnaie, non pas au point de vue théorique, mais en présence du développement actuel des industries et du commerce du monde ?  À quelles conditions, dans le présent et dans l’avenir, la monnaie remplira-t-elle ces fonctions, rendra-t-elle ces services ?  Quels sont les obstacles présentés, soit par les propriétés naturelles des métaux, soit par les usages, les rapports, les répugnances, les préférences de l’humanité ?  Quels sont les obstacles, dans l’histoire, dans les institutions, à cette fixité de l’unité monétaire dans le monde entier que tout le monde doit applaudir en tant qu’idée abstraite, et maintenir comme un desideratum ?  En un mot, qu’a-t-on fait au milieu des progrès des affaires, pour arriver à ce desideratum ?  Que reste-t-il à faire ?  Quelles ressources de courage et de sagesse peut apporter l’action volontaire des nations ?  Que peut faire cette Conférence, avec son courage et sa sagesse, que peut-elle tenter pour parvenir à ce grand résultat de mettre la monnaie à la hauteur de ses charges et de ses responsabilités, en lui permettant de les supporter sans entraves ?

Il est à peine nécessaire de redire les principaux devoirs de la monnaie, mais ils ont toujours été d’une nature d’un double aspect.  Depuis les temps où les peuples, s’avançant dans le monde, durent employer la monnaie sous un volume quelque peu considérable, pour des payements quelque peu importants, toujours la monnaie à l’usage de l’homme s’est présentée avec un double but relativement à ses services et à sa mission.

D’un côté, réglant les mêmes transactions journalières entre voisins, la monnaie devait être, à cause même du peu d’importance de ces transactions, susceptible d’une division facile.  D’un autre côté, pour les transactions plus étendues, elle devait former une masse, avoir une force collective, pouvoir être multipliée aisément et maniée sans peine en sommes élevées.  Mais, de plus, bientôt la monnaie dut être employée entre des parties éloignées d’un même pays et entre deux contrées lointaines, et il advint alors que la monnaie n’eut plus cette égalité de traitement sous ces deux aspects opposés, qui avaient perdu la commune souveraineté qui leur permettait d’exister côte à côte.  Avec les progrès si rapides, si vastes, si étendus des produits et des industries du monde, les éléments d’éloignement des dates s’imposèrent chaque jour plus nécessairement et plus intimement entre le début et la conclusion des transactions.

Ces seuls développements du commerce gênèrent ces deux monnaies dans l’accomplissement de leur double devoir, même à l’époque où elles n’étaient pas exposées à un désaccord entre elles.  Mais depuis longtemps, le trouble ne s’est plus arrêté là.  Le service actuel de la monnaie possédant une valeur intrinsèque dans les transactions du petit et du grand commerce du monde, exigeant son transport de place en place dans l’intérieur d’un pays ou de nation en nation, au delà des frontières, au delà des mers, la tâche devint trop lourde pour la masse des deux métaux que la bonté de la nature pouvait fournir au labeur ardent de l’homme.

Toutes les formes, tous les signes de monnaie secondaire, de monnaie représentative, que l’esprit de l’homme sut inventer et qui peuvent maintenir leur autorité comme monnaie par leur rapport avec la monnaie ayant une valeur intrinsèque universellement reconnue, furent mis en œuvre pour soulager les métaux précieux de la charge sous laquelle, sans aide, ils eussent succombé.  Toutes ces formes : lettres de change destinées à circuler d’un pays à un autre, billets ou chèques destinés à circuler à l’intérieur, ou papier-monnaie, tous ces signes ne sont que des formes de crédit.  Ils soulagent la monnaie réelle de la lourde et insoutenable mission d’opérer matériellement les transactions de l’univers, mais, en même temps, ils lui ont imposé, pour ainsi dire, des obligations morales qu’elle doit remplir.  Toute cette vaste expansion du crédit dans l’immense commerce du monde est supportée, en somme, par la monnaie réelle, et, si vous voulez avoir la fixité, l’unité et la permanence dans les opérations du crédit, il faut avoir la fixité, l’unité et la permanence dans toute la monnaie réelle sur laquelle repose ce crédit.  Ce crédit – l’image n’est pas exagérée –  ce crédit est un vaste globe et la mission des métaux précieux est de le supporter comme un nouvel Atlas sur qui tout repose.  Il lui faut absolument toute la force de ses deux bras, soutenus par les énergies réunies du cœur et de la volonté.  Il les lui faut tous les deux.  Conséquemment, s’il se produit une déperdition quelque peu considérable de leur force, s’il s’en dépense dans un antagonisme entre les métaux qui constituent la monnaie réelle universelle, le crédit du monde perd ce que peuvent lui donner réunies, pour son maintien, la nature en fournissant les deux métaux précieux, et l’intelligence humaine en les réglant.

Dans les délibérations de la précédente Conférence et, depuis, dans les discussions élevées sur ce sujet dans les divers pays qui cherchent maintenant un remède nouveau aux difficultés existantes, tous les traits généraux de la question que j’ai exposés, toutes ces charges et toutes ces idées essentielles semblent, en thèse générale, être communément acceptés par le monde.  La nature a apporté et apporte encore, en nous fournissant la matière nécessaire pour la monnaie, sa part dans la transaction proposée; la raison a été développée, la puissance de gouvernement dans les nations convoquées ici a été portée à son plus haut degré, non pas de caprice ou de tyrannie, mais comme l’expression de la volonté réfléchie des peuples eux-mêmes.  Avec ces ressources pour corriger le mal, notre premier devoir est d’en étudier la nature et l’étendue.  Un très intéressant et très clairvoyant examen de la question, sous ce point de vue, nous a été présenté par l’honorable Délégué de la Belgique, M. Pirmez.  Il a pensé naturellement, et très sagement, qu’avant de pourvoir aux moyens de remédier au mal, nous devions nous assurer de l’existence même du mal.  Le but poursuivi avec tant d’intérêt et de force par M. Pirmez était d’élever un doute sur ce point, et de nous inviter à voir si vraiment nous ne serions pas sous le coup d’une grave méprise relativement à la gravité de la situation.  On raconte d’un de mes compatriotes que, sentant avec effroi sa vue s’affaiblir, épouvanté à l’idée de devenir aveugle, et voulant cacher, même à sa famille et à ses amis, la possibilité d’un tel malheur, il s’embarqua pour l’Europe afin de consulter les fameux oculistes de ce côté-ci de l’Océan sur sa triste condition, sans la révéler chez lui.  L’oculiste calma ses appréhensions en agissant sur son intelligence.  Il lui persuada que sa gêne, bien loin de provenir d’un mal cérébral ou nerveux, présage d’une calamité plus grande, n’avait d’autre cause que son arrivée à cette période de la vie où la vue a besoin d’être renforcée par des lunettes !  Et maintenant, nous, Délégués des États-Unis, il semblerait que nous ne serions venus, à travers l’Océan, à cette Conférence, que pour apprendre que toutes nos anxiétés seraient dissipées par ce simple remède, mettre les lunettes de M. Pirmez, et qu’alors tous les désordres qui ont éveillé notre sollicitude, disparaîtraient à nos yeux.

Mais, après tout, M. Pirmez ne voudrait pas traiter les anxiétés et les craintes des nations d’absolument chimériques.  La division des nations en trois groupes dont il décrit les caractères distinctifs admet au moins une différence dans les degrés de satisfaction et de confiance qui puissent leur laisser goûter un doux repos.  M. Pirmez pense que son premier groupe, comprenant les nations à étalon d’or, est, sous tous les rapports, à l’abri de tout danger et content; que ces nations ne voient aucune raison de changer et ne paraissent point devoir changer dans l’avenir.

Mais alors, ce groupe de nations à étalon d’or se borne en somme aux États scandinaves, Suède, Norvège et Danemark, et au Portugal.  Leur repos et leur tranquillité sont dus, dit-on, à ce qu’elles sont protégées par la théorie du monométallisme-or.  Il me semble, à moi, plutôt que ces nations fortunées jouissent de l’heureuse position que la fameuse comparaison d’Homère a fait connaître aux hommes, de ceux qui, du sommet d’un promontoire élevé, contemplent une bataille navale, à l’abri des coups et des naufrages.  Il me semble que lorsque M. Pirmez vient montrer le salut dans son système de l’étalon d’or, ce système se borne à ces nations qui, heureusement pour elles, ne sont pas engagées à fond dans les luttes et les vicissitudes qui accompagnent les vastes transactions des principales industries et du commerce des grands pays.  Sans aucun doute, leur bien-être, leur repos, leur tranquillité sont de justes motifs de satisfaction pour elles, et d’envie pour leurs voisins dans l’embarras.  Néanmoins, leur expérience n’est pas d’un grand secours pour la solution de la question de savoir si le recours à l’étalon d’or soulagera les pays qui ont besoin d’aide.  Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais ceux qui sont malades.

Lorsque, de ce bien-être et de cette sérénité, nous passons au malaise et aux dangers dont souffrent des nations comme l’Angleterre, la grande nation à étalon d’or, et l’Allemagne, la nouvelle convertie, on admet qu’il y a du désordre, qu’il y a de l’anxiété, qu’il y a de la dislocation, et qu’on a le besoin et l’espérance d’une amélioration de leur système monétaire.

Un autre groupe de M. Pirmez est celui formé des pays à monnaie de papier, groupe qui comprend deux États de l’Union latine, l’Italie et la Grèce.  Ces nations aussi, pense M. Pirmez, ont autant de tranquillité, ont aussi peu de soucis que les États scandinaves, mais pour la raison contraire.  Car, si, dans le premier groupe, les États scandinaves sont en bonne santé, dans le second, les États à monnaie papier sont dans l’affaissement.

Il ne nous reste donc plus que les nations qui conservent encore les payements en espèces et qui luttent pour résoudre les problèmes de la monnaie et du commerce, qui, dit M. Pirmez, sont plus ou moins atteints, mais non pas autant qu’on le suppose.  Il explique notre trouble et notre inquiétude en disant que la France, l’Union latine, l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis – car je suppose qu’il nous comprend dans ce groupe – ont leur système encore infecté du virus du double étalon.  C’est un legs que nous a fait cet étalon qui trouble la paisible simplicité et l’harmonie de nos affaires monétaires, cette harmonie dont le manque cause notre malaise.  Cela étant ainsi, M. Pirmez s’écrie triomphant : «Si vous souffrez de la surabondance de l’argent, quelle étrange proposition vous faites d’en augmenter la quantité pour améliorer votre position.»  Mais notre proposition, même si nous acceptons son explication du mal causé actuellement par l’argent, notre proposition, si nous l’appliquons aux faits engendrés par la situation telle qu’il l’établit, serait : «Nous souffrons, le monde souffre du discrédit, de la démonétisation de l’argent, et le remède que nous proposons est de redonner du crédit à la monnaie discréditée de réhabiliter la monnaie démonétisée.»  On ne peut donc pas nous renvoyer la balle.  Personne ne peut rejeter sur les bimétallistes la responsabilité du besoin d’une plus grande quantité, dans le monde, de métal précieux discrédité ou démonétisé.

Il nous faut donc continuer nos délibérations afin de découvrir le remède aux maux reconnus, ainsi qu’aux tendances vers le mal.  M. Pirmez lui-même, malgré le tableau encourageant qu’il nous a fait de la situation, ne paraît pas complètement assuré qu’on ne puisse pas, qu’on ne doive pas apporter quelque amélioration à l’état actuel des choses.  Je suis bien certain que ce tableau n’a pas rassuré la Conférence, et qu’il ne parviendra pas à démontrer aux nations que nous représentons que nos services et nos délibérations sont devenus inutiles par suite de la disparition, grâce à nos débats, des défauts du système monétaire que nous avions été convoqués pour constater et redresser.  Inutile de soutenir que si les nations (quinze en tout) représentées dans cette Conférence, et si leurs Délégués reconnaissent le fait de l’existence actuelle de certains vices dans ce système, et que des vices encore plus grands sont imminents, il nous incombe d’en avertir les Gouvernements, lesquels devront prendre les mesures que leur suggèrent leur sagesse et leur responsabilité, afin de remédier à ces vices, de réduire au minimum la perturbation du système monétaire du monde par les moyens reconnus comme les plus convenables et les plus efficaces pour atteindre le but désiré.

Or, il n’existe que deux moyens logiques pour mettre fin à cette divergence entre l’or et l’argent, à cette dépréciation de leurs fonctions générales combinées, à cette lutte entre les deux métaux.  L’un de ces moyens consiste à n’admettre comme monnaie intrinsèque du monde qu’une base monométallique, et d’en expulser, d’en exclure, comme un anachronisme, un barbarisme, un voleur, un escroc, l’autre métal qui, vieilli au service et affaibli dans sa vigueur, n’est plus un secours, mais est devenu une entrave, un embarras (marplot).  On pourrait soumettre cette besogne à l’action volontaire des nations; et si cette proposition monométallique est l’unique moyen véritable et logique, c’est là le moyen que devront adopter les nations que nous représentons, à moins qu’elles ne se décident pour la seule autre alternative logique, savoir de ne faire qu’une seule monnaie avec les deux métaux, de ne pas avoir deux étalons ou espèces de monnaie, mais de n’avoir qu’une seule monnaie adaptée par ses multiples et ses sous-divisions aux fonctions combinées des deux métaux précieux.

J’ai déjà dit que ces deux moyens sont les seuls moyens logiques.  Il existe bien un autre moyen, c’est, dans l’impossibilité de faire une monnaie unique avec les deux métaux, de faire avec ces deux métaux deux monnaies distinctes.  Ce projet consiste, non pas dans l’exclusion de l’un des deux métaux au service de l’humanité, mais en leur séparation, de manière qu’ils ne puissent occuper simultanément la même région, mais, bien au contraire, partager le monde entre eux.  Pour la mise à exécution de ce projet, on propose en quelque façon qu’une répartition soit faite entre les nations, ou entre des groupes de nations, et qu’on provoque une lutte en faveur de l’adoption de l’un ou l’autre métal, afin d’arriver à l’équilibre ou à une supériorité relative, c’est-à-dire en subissant les fluctuations et les vicissitudes, ou bien en jouissant de tel degré de fixité qu’il plaira au hasard d’offrir au monde au milieu de tout ce chaos.  On pourrait bien qualifier ce projet de cacophonie harmonieuse ou de désordre organisé.  Mais ce n’est là que la reconnaissance du fait que, malgré l’existence du mal intolérable, il n’est pas à la portée de la sagesse humaine, de la puissance ou du courage de l’homme d’y remédier.

Cette conclusion laisse les choses à elles-mêmes.  Cette idée s’est fait jour dans les opinions exprimées par quelques-unes des Puissances à la Conférence de 1878; l’espoir qu’on nourrissait que les choses se redresseraient d’elles-mêmes ne s’est pas réalisé.  L’expérience a démontré, depuis, une aggravation du mal et une extension continue et progressive de son action qui ont donné lieu à un nouvel appel à la sagesse et au courage des nations pour y porter remède; c’est dans ce but que la présente Conférence a été convoquée.

Mais il y a évidemment une grande difficulté à établir cette répartition de l’argent parmi les nations.  Je ne veux pas m’appesantir sur cette difficulté; elle a déjà été suffisamment signalée.  Elle est inhérente et insurmontable.  Ses défenseurs mêmes ne peuvent trouver des expressions suffisantes pour la caractériser.  On en parle quelquefois comme d’une division entre les nations de l’Asie et de l’Europe; quelquefois comme d’une division entre les nations riches et les nations pauvres; quelquefois comme d’une division entre les nations civilisées et les nations moins civilisées.  On semble être parti de ce principe que l’on pouvait classer ces groupes de manière à leur attribuer une égalité raisonnable dans cette lutte entre les métaux précieux.  Cependant j’ai été très embarrassé pour savoir, et personne n’a pu me le dire d’une manière positive, où l’on devait placer les États-Unis.

Personne ne s’est aventuré à décider s’ils devaient être placés parmi les nations riches ou les nations pauvres, parmi les nations asiatiques ou parmi les nations européennes, parmi les nations civilisées ou les nations non civilisées.  Cependant, je crois que les États-Unis pourraient sans vaine gloire s’imaginer qu’aucun arrangement des questions monétaires du monde qui ne ferait pas entrer en ligne de compte leur existence, leur intérêt dans cette question et la connaissance qu’ils en ont, n’équivaudrait aux décrets d’un concile œcuménique ou aux articles de foi dont l’observation peut être exigée de tout le monde.  Peut-être pourrait-on comparer cette idée à celle d’un banquet international, où les nations placées en deçà de la salière sont servies avec de la vaisselle d’or, et celles placées au delà avec de la vaisselle d’argent.

Mais qui devra nous forcer à garder nos places ?  Qui devra veiller à ce qu’il n’y ait aucune interruption du festin par une lutte entre les convives placés au delà de la salière et qui voudraient être servis avec de la vaisselle d’or, tandis que ceux placés en deçà désireraient l’argent ?  Ce projet paraît n’avoir, pour le recommander, ni sagesse, ni courage, ni raison, ni force; c’est une simple façon de dire que nous ne pouvons, par la volonté humaine ni par la puissance ou la politique des nations, remédier au mal, et que nous devons laisser la question chercher elle-même sa propre solution au milieu de la discorde, du déshonneur, du désordre et des désastres.

Cela nous amène à reconnaître tout ce qu’il y a de grand dans la tâche qu’on semble imposer à la raison et à la loi.

Que manque-t-il dans les propriétés de ces deux métaux ?  Qu’y a-t-il de changé dans l’état actuel des opinions, des habitudes, des désirs et de la sagesse du monde en général, ainsi que dans le sens commun de l’humanité, tels que nous les trouvons dans l’histoire ou que nous les voyons aujourd’hui, qui s’oppose à l’emploi simultané des deux métaux précieux pour faire face aux nécessités communes d’une seule espèce monétaire pour le commerce du monde ?  Le conflit avec la nature semble porter sur la division défectueuse des fonctions nécessaires de la monnaie entre les deux métaux précieux.

Tout en regrettant que la nature nous ait fourni l’or et l’argent avec des propriétés inégales, au lieu de nous fournir un seul métal abondant, mais non surabondant, qui aurait été d’un usage universel, les monométallistes s’efforcent de corriger cette défectuosité de la nature en n’employant que l’or, peu abondant, et en écartant l’argent qui n’est pas surabondant.  Eh bien, je ne sais pas si l’on ne pourrait imaginer un métal, un seul métal, qui combinerait tous les avantages que ces deux métaux réunis ont jusqu’ici offerts à l’humanité.  Il est possible à l’imagination de concevoir un métal dont le volume diminuerait quand on voudrait s’en servir pour totaliser des valeurs et augmenterait quand on voudrait le diviser en fractions minimes.  Cependant, je crois que la simple énonciation paraîtrait à tous un miracle perpétuel et non pas une chose naturelle.  Or, si pareil métal n’est qu’une création de l’imagination, si aucun métal réunissant ces qualités incompatibles ne se trouve in rerum natura, comment pourrons-nous, dans notre système monétaire actuel, nous soustraire à cette exigence fondamentale, inexorable, une monnaie d’une valeur intrinsèque, ayant une capacité physique de multiplication et de division pour servir à tous les besoins ?  Pourquoi donc ne pas accepter la raison et le devoir de traiter ces deux métaux, dans lesquels réunis la nature a fait son possible pour répondre à ce besoin spécial des hommes, en établissant, à l’aide d’une loi positive, cette fixité de rapport par laquelle les deux métaux formeront en tout temps et partout une seule espèce monétaire; rapport en vertu duquel l’argent, lorsque sa multiplication devient encombrante et incommode, se perd dans la valeur plus considérable de l’or, et l’or, lorsque sa coupure devient trop extrême et trop exiguë, se divise en pièces d’argent ?  Que personne ne songe donc à désunir ce que la nature a réuni pour la plus grande utilité de l’homme.  Il est parfaitement inutile de chercher si l’on pourrait trouver, in rerum natura, un seul métal réunissant ces qualités opposées.  Acceptons la pieuse philosophie de l’évêque français au sujet des fraises : «Sans doute le bon Dieu aurait pu nous donner un fruit plus savoureux que la fraise, mais sans doute il ne l’a pas fait.»

Ceci m’amène à l’idée essentielle qui se trouve au fond de cet effort d’établir l’unité des monnaies parmi les nations, savoir, le pouvoir de la loi d’accomplir la simple tâche d’établir un rapport fixe entre les deux métaux, de manière que leur multiplication ou leur division ne formerait qu’une seule échelle.  M. Pirmez voudrait nous faire croire que ce serait établir une lutte inefficace entre la loi positive et la loi de la nature.  C’est ainsi qu’il dénonce la tentative d’établir, par la raison, entre les deux métaux, un rapport pratique qui ne se trouve pas dans les propriétés physiques de la matière.  Il me semble que pour atteindre ce but, il suffira de ce que la loi, la raison et l’intelligence peuvent facilement et ont constamment fourni, dans des cas innombrables, et qui ne sauraient manquer aujourd’hui.  Dans le cas actuel, la raison humaine doit ou accepter tous les bienfaits de la nature et de la Providence, ou les repousser ainsi que les personnes grossières et ignorantes négligent toutes les autres facultés accordées aux efforts et au progrès de l’humanité par la bienfaisance de la Providence.  Mais resserrons la question dans ses dernières limites.  Il y a un vide à combler; devons-nous le faire ?  Insistez-vous pour ce qu’on appelle un seul étalon et pour avoir deux monnaies, ou bien insistez-vous pour avoir deux étalons ne donnant qu’une seule monnaie ?  Mais le tout est d’avoir une seule monnaie.  Toute la question des étalons, d’un ou de deux, n’est qu’une simple forme d’après laquelle nous pourrons atteindre ce que nous désirons, savoir, une seule monnaie.  Je soutiens, et je défie toute contradiction, que, au fond, la théorie d’un étalon d’or est la théorie des deux monnaies.  C’est la théorie de la discorde entre les deux métaux.  C’est la théorie de se servir de l’un pour acheter l’autre, et de priver le monde commercial de ce qui lui est de toute nécessité, savoir : la force réunie, les services combinés des deux métaux pour acheter et vendre, non pas l’un métal par l’autre, mais bien les marchandises de tout l’univers.

Mais on soutient que la prétention d’après laquelle la loi pourrait régir l’emploi des métaux comme monnaie est une erreur fondamentale, puisque la monnaie elle-même est une marchandise et que la loi ne saurait pas plus régir le rapport entre les deux métaux, comme monnaie, qu’elle ne pourrait assigner à d’autres marchandises leur valeur respective.  Il est vrai que l’or et l’argent, à leur sortie des usines, sont une marchandise.  On pourrait imaginer un métal qui, outre qu’il posséderait toutes les qualités qui le rendraient utile à l’homme comme monnaie, pourrait manquer de toutes les qualités qui le rendraient utile à d’autres choses.  On pourrait obtenir un métal stable avec toutes les propriétés physiques de l’or et de l’argent, mais sans éclat pour l’ornementation, sans malléabilité et sans ductibilité pour l’usage; il serait possible d’obtenir un or qui ne brillerait pas aux yeux et un argent qui ne pourrait pas servir.  Dans ce cas, on éviterait la confusion entre la monnaie d’or et la monnaie d’argent, d’un côté, et, de l’autre, de l’or et de l’argent comme marchandise.  Mais, en point de fait, outre les excellentes qualités que la nature bienfaisante a accordées à ces métaux pour nous servir de monnaies, ils ont encore des propriétés, qui les rendent précieux pour l’usage commun.  Ce dernier usage a, sans doute, dans l’enfance de l’humanité, attiré l’attention sur les propriétés cachées qui les adaptaient à leur emploi comme monnaie, tel que nous le comprenons aujourd’hui.  Par conséquent, bien que, en leur qualité de métaux, l’or et l’argent puissent rester marchandise, cependant, lorsque la loi, reconnaissant dans leurs propriétés les aptitudes nécessaires, décrète leur consécration à l’usage public comme monnaie, elle décrète que, en cette qualité de monnaie, ils ne seront jamais plus considérés comme marchandise.

Dans l’idée même que nous nous formons de la monnaie, elle se distingue de toutes les marchandises qu’on peut échanger et troquer, en ce point que la loi l’a mise à part à l’aide de la frappe pour devenir la servante de l’État et du monde en son rôle de monnaie et pour s’abstenir de toute association, comme marchandise, avec les autres marchandises du monde.  Partout où cette idée de la monnaie cesse d’exister, c’est parce que la loi est ou inefficace dans sa propre juridiction, ce qui est son déshonneur, ou parce que la juridiction de la loi est limitée au territoire et manque de vigueur au delà de la frontière; dans ce dernier cas, j’en conviens, l’argent ou l’or, sous la forme de monnaie d’un pays ou d’un autre, peuvent devenir marchandise à acheter ou à vendre, dans les autres pays, comme un simple métal propre au monnayage.  Évidemment le danger de la démonétisation au delà des frontières, qui existe parce que la force légale en vertu de laquelle le métal est devenu monnaie s’arrête à la frontière, constitue la principale cause des maux du système monétaire du monde qui réclament un remède.  La cause une fois connue, le remède est évident.  Il s’agit de porter, par une forme de consensus entre les Gouvernements, le rapport légal entre les deux métaux, dans leur emploi comme monnaie, au delà des limites des systèmes respectifs de monnayage.

Ces rapports légaux entre les deux métaux une fois fixés, il ne serait guère possible de ne pas s’y soumettre, et il ne pourrait guère subir une perturbation sérieuse par suite des différences de monnayage; voilà le résultat et le but que nous nous sommes proposés.

Mais, dit-on, la loi est inefficace par sa force, sa portée, sa vigilance, son autorité, pour atteindre un résultat aussi grand, aussi bienfaisant.  Pourtant, le résultat a été atteint, jusqu’en 1870, par le concours officieux des nations qui a subsisté jusqu’alors.  L’esprit du siècle actuel a entraîné de nombreuses applications internationales de la loi positive à d’autres questions que celle de la monnaie, tandis qu’il n’y a aucune question à laquelle son application soit aussi importante ou, dans certaines limites, aussi facile qu’à la monnaie.  Faute de cette convention, l’idée de la monnaie, l’institution de la monnaie, la consécration de la monnaie, sont rendues stériles pro tanto qu’une portion quelconque de la monnaie perd ses fonctions privilégiées et incommunicables qui consistent à acheter et à vendre toutes choses pour devenir elle-même achetable ou vendable.  Lorsqu’une partie quelconque de la monnaie qui devrait servir d’instrument pour l’échange des marchandises, devient elle-même une marchandise, non seulement la force et la valeur de la monnaie se trouvent diminuées, mais encore le poids et le volume de la marchandise se trouvent augmentés.  C’est une condition aussi malsaine et qui menace de résultats aussi dangereux que si le sang fiévreux brûlait les voies vitales par lesquelles il circule; ou que si les tissus de l’estomac travaillaient à se digérer eux-mêmes.  Il me semble certain que les nations devront prévoir ou l’emploi des deux métaux comme monnaies intrinsèques du monde, en vertu d’un rapport fixe et efficace entre eux, ou les abandonner à une lutte perpétuelle s’aggravant à chaque triomphe de l’un sur l’autre et se terminant par cette calamité qui tombe tôt ou tard sur ceux qui refusent de se servir des dons de la nature selon les lois de la raison.

Je ne vois aucun avantage qui résulterait de la rupture des liens qui depuis si longtemps ont réuni ces deux métaux pour que le hasard y portât remède ou pour que la lutte fût maintenue aux dépens de l’unité, de la concorde, des avantages communs et des progrès généraux des nations qui sont l’idéal de l’espoir, l’orgueil et la gloire de notre siècle.  Cependant, M. Pirmez voudrait nous donner à entendre que cette simple loi, fixant le rapport entre les deux métaux, qui devra être observée par les nations cosignataires, lesquelles seraient les nations les plus intéressées au commerce, serait inefficace comme étant contraire à la loi de la nature.  La loi de la nature, sans doute, a créé deux métaux, mais d’après les recherches de la science et du sens commun, la loi de la nature les a fait aussi peu dissemblables que possible, vu leur compatibilité avec le système monétaire.  J’admets qu’il peut y avoir de mauvaises lois; il peut y avoir des lois excellentes en théorie, mais qui, parce que le législateur n’a pas prévu les difficultés à surmonter ou les oppositions à leur exécution, sont inopportunes et inapplicables aux circonstances pour lesquelles elles avaient été faites.  Je crois avec M. Pirmez qu’une lutte mal entamée entre un décret arbitraire et les principes fixés par la nature humaine aura pour résultat le bouleversement de la loi.  Mais cette doctrine, si vous devez l’appliquer sans égard pour la loi même, et sans considérer la résistance qu’elle doit éprouver, ne fait que blâmer la civilisation pour avoir lutté contre la nature, ainsi qu’elle l’a fait dès le commencement.  Nous avions, il y a quelques années, aux États-Unis, une loi financière rendue nécessaire par nos dépenses militaires.  Cette loi frappait d’un impôt de 2 dollars par gallon tout le whiskey; cependant le whiskey se vendait dans tous les États-Unis, impôt payé, au prix de 1 dollar 60 cents par gallon.  C’était un exemple de faux calcul démontrant l’impuissance de l’autorité contre un instinct naturel et un goût national.

Quand nous avons réduit cet impôt à 60 centimes par gallon, la loi reprit son efficacité et produisit un immense revenu pour le Trésor.  C’est là le vieux problème de concilier la loi de la nature qui a horreur du vide avec la cessation de ses effets au delà d’une hauteur de 30 pieds.  Ce point a été résolu par l’heureux accord entre la philosophie et le fait admettant que la nature avait horreur du vide, mais seulement jusqu’à un certain point.

Ainsi que je l’ai dit, l’accord sans formalité, sans dessein préalable, purement historique et traditionnel du monde entier, avait créé et maintenu, jusqu’en 1870, l’équilibre des deux métaux parmi les nations.  Si la loi positive, cette raison écrite, selon M. Pirmez, et la seule loi qui ait jamais existé, avait été plus rigoureusement appliquée, on aurait supprimé le désaccord et la lutte entre les différentes monnaies du monde qui troublent aujourd’hui le commerce.  À mon avis, les progrès que nous avons réalisés dans cette Conférence, l’échange de nos opinions, l’indication des intérêts de nos Gouvernements, tout indique le désir général d’un bon résultat pour nos délibérations; ce qui est de bon augure, car où il y a bonne volonté, il y a aussi certitude de succès.  Je ne puis croire que l’Angleterre puisse longtemps rester étrangère à l’un ou à l’autre des systèmes que nous discutons.  L’Empire britannique n’est ni monométallique, ni bimétallique, mais bimonométallique.  L’Empire britannique ne peut être dans toute son étendue ni monométallique-or, ni mono métallique-argent.  Sa situation actuelle de bimonométallique est entièrement incompatible avec la raison et avec tout bon gouvernement.

Il faut tôt ou tard que l’Angleterre devienne bimétallique, car elle ne saurait maintenir la situation permanente d’une maison divisée contre elle-même qui ne peut durer.  Dans cette phase de la délibération et, sans entrer dans une discussion de détail, il me semble donc que le moment est on ne peut plus opportun et l’esprit on ne peut mieux disposé pour un congé de quelques semaines.  Dans cet intervalle, nous pouvons espérer un examen définitif et pratique par les différents Gouvernements de ce qu’exigent d’eux le devoir et l’intérêt de chacun pour atteindre le but commun de leurs désirs.»

À la suite de ce discours, la Conférence prononce la clôture de la discussion générale du projet de questionnaire.

M. Moret y Prendergast, Délégué de l’Espagne, demande la parole pour présenter une motion d’ajournement.  La discussion générale étant close, il ne doute pas que cette proposition n’obtienne l’assentiment unanime.  Toutefois, il lui paraît utile d’en déterminer, en quelques mots, le sens et l’objet.

La Conférence a entendu, dès sa deuxième réunion, des déclarations si importantes, qu’aussitôt plusieurs Délégués ont pensé qu’il y avait lieu de suspendre les séances, pour laisser à leurs Gouvernements respectifs la faculté de leur adresser de nouvelles instructions, ou même d’entrer en négociations directes.

Ces déclarations, on le sait, étaient celles de MM. les Délégués allemands, auxquelles sont venues depuis s’ajouter les explications verbales de M. le baron de Thielmann et les indications qu’a soumises à la Conférence M. le Délégué de la Russie.  D’un autre côté, MM. les Délégués de l’Angleterre nous ont assuré du sympathique accueil que le Gouvernement britannique réservait à toute suggestion tendant à améliorer la situation du marché monétaire; et M. Gladstone lui-même a confirmé ces sentiments devant la Chambre des communes.

Cet ensemble de faits permet d’espérer une entente, entente difficile peut-être, mais possible et surtout désirable.  Elle est possible, car il semble, d’après la brillante apologie qui a été faite du monométallisme dans la Conférence, que cette doctrine ait un peu perdu de sa rigueur et de son inflexibilité passées; ses défenseurs paraissent admettre l’établissement d’un système monétaire universel qui, loin de s’opposer à l’emploi de l’argent comme monnaie, tend, au contraire, à relever la valeur de ce métal.

Cette combinaison est-elle réalisable ?  On ne saurait encore se prononcer à cet égard; mais il est certain que, si chacun s’inspirait des idées qui viennent d’être développées avec tant d’éloquence, par M. le Premier Délégué des États-Unis, on arriverait, beaucoup plus vite qu’on ne le pense peut-être, à une solution satisfaisante.  Du moment où l’on admet l’idée d’un système monétaire à deux métaux, en écartant la question de l’étalon unique et du double étalon, l’entente peut devenir relativement facile.

Elle est, dans tous les cas, souverainement désirable.  Les paroles de M. Luzzatti, les renseignements donnés par M. Denormandie, les observations présentées par sir Louis Mallet, au sujet de la situation des Indes, tout démontre qu’il y a un danger monétaire suspendu sur le monde civilisé et que ce danger peut, d’un moment à l’autre, se transformer en désastre, si l’on n’a ni le courage ni l’habileté nécessaires pour le conjurer.  Sans doute, si l’on envisage séparément la situation de chaque État, on peut, pour la plupart d’entre eux, arriver, comme M. Pirmez, à des conclusions optimistes; mais, si, après avoir examiné la situation de chaque pays isolément considéré, on regarde l’ensemble, on voit immédiatement que le moindre dérangement doit enfanter la crise.  C’est souvent, en effet, à la veille des épidémies que les statistiques sanitaires accusent le meilleur état de santé.  Or, il y a dans l’état présent de l’Europe, au point de vue monétaire, un germe de malaise et de trouble : c’est la rupture de l’équilibre, le relâchement des liens de solidarité qui existaient autrefois entre les États.  L’Allemagne les a brisés par sa réforme monétaire de 1871, et elle a été la première à en souffrir; mais le contre-coup peut s’en répercuter bien au delà de ses frontières.  Que l’on suppose encore une année de mauvaise récolte et la France obligée d’importer de l’étranger une partie de ses subsistances : l’argent n’étant pas monnaie internationale, elle devrait les payer en or.  Cet or, la Banque de France, ne le possédant plus en quantité suffisante, le demanderait à la Banque d’Angleterre; mais la Banque d’Angleterre, à son tour, voyant diminuer son encaisse métallique en or, élèverait le taux de son escompte peut-être jusqu’à 12, 14, 16, jusqu’à ces taux de panique, qui amènent des ruines incalculables.  On aurait alors une de ces crises terribles dont on ne sort, suivant le mot d’un homme illustre, qu’en marchant sur des cadavres, et dont le monde entier ressent la funeste influence.

Sans doute, il faut espérer, il faut souhaiter que ces prévisions pessimistes ne se réaliseront pas; mais l’éventualité à laquelle elles se réfèrent n’en est pas moins possible, et cette possibilité suffit pour que tous les Gouvernements aient le désir de chercher à se mettre à l’abri de hasards aussi redoutables, en cherchant à s’entendre en vue de la réhabilitation du métal blanc.

Le pourront-ils ?  Cette question n’est plus de la compétence des Délégués, mais du ressort des Gouvernements qu’ils représentent.  Tout ce que la Conférence peut et doit faire, quant à présent, c’est de constater, avant de s’ajourner, qu’il y a, de l’aveu de tous les Délégués, quelque chose à tenter; c’est d’affirmer, en se séparant pour quelques semaines, sa résolution de reprendre, à date fixe et à bref délai, ses délibérations avec des instructions nouvelles et plus complètes.  C’est dans cette pensée, déjà indiquée par M. Seismit-Doda, que M. le Délégué de l’Espagne a préparé et soumet à la Conférence le projet de résolution suivant :

«La Conférence,

Après avoir entendu une discussion générale,

Après avoir examiné la situation monétaire au point de vue international,

En présence des déclarations qui ont été faites au nom d’un certain nombre de Gouvernements,

Considérant que plusieurs Délégués ont manifesté le désir de voir suspendre momentanément les séances pour être mis à même d’en référer à leurs Gouvernements, afin que ceux-ci fussent en mesure de se prononcer sur les propositions qui ont été formulées au sein de la Conférence et sur les résolutions à prendre pour coopérer à la réhabilitation de l’argent,

décide :

Les séances de la Conférence sont suspendues du 19 mai au 30 juin prochain.

En conséquence, MM. les Délégués reprendront séance le 30 juin, à deux heures, au Ministère des Affaires Étrangères, à Paris, sans qu’il soit besoin de convocation nouvelle.»

La discussion étant ouverte sur la proposition de M. Moret y Prendergast, lord Reay, Délégué des Indes anglaises, prend la parole en ces termes :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Je crois qu’avant de nous séparer il n’est pas superflu de préciser la situation que les faits ont établie.  S’il est certain que parmi nous aucune conviction monométalliste ni aucune conviction bimétalliste n’ont été ébranlées, il est certain aussi que monométallistes et bimétallistes ont appris à se respecter mutuellement.

Les beaux discours que nous avons entendus seront des contributions précieuses au progrès de la science économique.  Il faut cependant qu’à notre prochaine rentrée, les vains efforts de nous convertir les uns les autres soient suivis d’une tentative plus féconde d’établir un accord qui tiendra compte des différents systèmes suivis par les différents Gouvernements.

À quelques exceptions près, le malaise général a été reconnu.  Il compte ses victimes parmi les Puissances monométalliques et bimétalliques.  Jusqu’ici aucun des deux systèmes n’en est venu à bout.  Dans cet état de choses, il est clair que le concert qu’on veut établir devra ne pas se faire du tout ou se faire entre les Puissances qui désirent rester monométallistes et celles qui sont ou tendent à devenir bimétallistes.  Veut-on entrer dans la voie des démarches pratiques, il me semble qu’en tout premier lieu, il s’agirait de sonder le Gouvernement de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique pour obtenir son adhésion à l’union que désirent établir les États-Unis et l’Union latine.  Le concours de l’Autriche-Hongrie serait de la plus haute importance, en leur donnant un puissant appui pour réaliser leurs vœux, quand même cet empire ne remplacerait pas d’emblée son papier-monnaie par le numéraire.

J’aimerais aussi soumettre à votre attention l’idée de provoquer un avis des principales banques d’émission dans les différents États.  Il est évident que, même dans les États qui ont l’étalon unique d’or, ces institutions pourront offrir un soutien important aux opérations résultant de la reprise de la frappe libre d’argent par d’autres États.  Les hommes éminents qui les dirigent – et n’oublions pas que la Banque impériale d’Allemagne relève directement du Chancelier de l’Empire – pourront éviter bien des troubles aux Gouvernements qui se chargeront de réhabiliter l’argent.  L’homme d’État distingué qui représente la Suède a dit que nous n’étions pas des diplomates, et le Délégué du bimétallisme lui a répondu que les bimétallistes étaient des philosophes.  J’accorde volontiers à M. Cernuschi, dont j’admire le dévouement complet à la cause qu’il préconise, le nom et le renom de philosophe.  En outre, comme procureur général du bimétallisme, il a mis en accusation la Grande-Bretagne et les Indes britanniques pour avoir commis le double crime de monométallisme en Europe et de monométallisme en Asie.  Le fait que, pour l’une des deux parties du monde, on a adopté l’or, et pour l’autre l’argent, ne constitue même pas une circonstance atténuante dans son réquisitoire bimétalliste.

Pour conjurer le danger qui nous menace, Messieurs, il faudra, cependant, autre chose que des philosophes et des théories philosophiques; il nous faudra de la diplomatie; il faudra, à notre prochaine réunion, prêter l’oreille aux hommes d’État monométallistes et bimétallistes, pour arranger un modus vivendi entre les Puissances adhérant aux différents systèmes.

Les habitudes des hommes d’État anglais les poussent à compter avec les faits, à rechercher plutôt ce qui est relativement possible que ce qui est absolument impossible.  Si l’on veut entamer l’entreprise d’introduire dans le Royaume-Uni le régime du bimétallisme, on ne pourra faire mieux que de prêcher d’exemple et de se mettre à l’œuvre en faisant du bimétallisme chez soi.  Les Indes ont souffert pour la cause du monométallisme : ce sera une nouvelle gloire, pour les bimétallistes, d’accepter, pour fonder le règne universel auquel ils aspirent, le léger fardeau de quelques inconvénients qui, de leur avis même, ne seront que transitoires.

L’excédent budgétaire de la France, la conversion brillante d’une partie de leur dette opérée par les États-Unis, établissent d’une manière éclatante que leur merveilleuse situation financière est assez forte pour leur permettre de tenter l’épreuve du bimétallisme.

Je récuse, pour la Grande-Bretagne et les Indes britanniques, et l’excès d’honneur et l’excès d’indignité que leur font subir les partisans et les adversaires des bimétallismes, qui prétendent qu’avec ces deux empires on peut tout, et que sans eux on ne peut rien.

Le Gouvernement de S. M. la Reine a témoigné, en mainte occasion, son désir de créer et de maintenir des rapports intimes entre les différentes Puissances.  Il est convaincu que ces rapports sont une garantie de paix et de prospérité pour les peuples.  Sa résolution de ne pas faire un traité de garantie du bimétallisme n’est dictée ni par l’égoïsme, ni par l’insouciance des intérêts des autres peuples.  J’aime à croire, Messieurs, que vous rendrez justice au Gouvernement de mon Auguste Souveraine et que vous n’oublierez pas que le commerce du monde entier y jouit d’une franchise de droits et d’entraves qui, certes, est loin d’être égoïste ou universellement adoptée.  Il n’a pas attendu le concours des autres nations pour appliquer les principes qu’il croyait vrais en matière de libre-échange.  Soyez sûrs aussi que, si vous réussissez à réaliser les principes bimétallistes sans notre concours, nous serons les premiers à vous rendre les hommages que toute œuvre ayant pour but de resserrer les liens qui unissent les peuples, a toujours obtenus dans mon pays.

Le grand problème qu’il s’agit de résoudre, Messieurs, ne