CONGRÈS  MONÉTAIRE  INTERNATIONAL

COMITÉ  D’ORGANISATION

Président

M. J. Magnin, vice-président du Sénat, gouverneur de la Banque de France

Vice-Présidents
M. Léon Say, sénateur, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques
M. Henri Cernuschi, publiciste

Secrétaires
M. Adolphe Coste, publiciste
M. Fernand Faure, député

Membres du Comité [1]
M. André (Alfred), banquier, régent de la Banque de France
M. Brelay (Ernest), publiciste, ancien conseiller général de la Seine
M. Christophile, députe, gouverneur du Crédit foncier de France
M. Clamageran, sénateur
M. Clavery, directeur des affaires commerciales et consulaires au Ministère des Affaires Étrangères
M. Cochut (André), directeur honoraire du Mont-de-Piété de Paris
M. Cousté, vice-président de la Chambre de Commerce de Paris
M. Delombre (Paul), publiciste
M. Denormandie, sénateur
M. Fournier de Flaix, publiciste
M. Foville (Alfred de), chef de la statistique au Ministère des Finances
M. Gay, président de la Société générale de crédit industriel et commercial
M. Germain (Henri), membre de l’Institut, président du Crédit lyonnais
M. Girod, ancien directeur du Comptoir d’escompte de Paris
M. Hottinguer (le baron), banquier, régent de la Banque de France
M. Leroy-Beaulieu (Paul), membre de l’Institut, professeur au Collège de France
M. d’Airoles (de), conseiller d’État, directeur du mouvement des fonds au Ministère des Finances
M. Noël (Charles), trésorier de la Chambre de Commerce de Paris
M. Ribot, députe
M. Roche (Jules), député
M. Rothschild (le baron Alphonse de), banquier, régent de la Banque de France
M. Rouvier, député
M. Roy, ancien président de la Chambre de Commerce de Paris
M. Ruau, directeur de la Monnaie
M. Soubeyran (le baron de), député, président de la Banque d’escompte de Paris.

PROGRAMME  DU  CONGRÈS

 

1°    Rapport de la commission de statistique [2] nommée par le Comité d’organisation du Congrès.  Cette commission rendra compte des travaux les plus récents sur la statistique de l’or, de l’argent et des instruments de circulation, et sur la législation monétaire comparée.

2°    Recherche des causes de la baisse de l’argent par rapport à la valeur de l’or.  Doit-on attribuer cette baisse à l’accroissement de la production des mines ?  Ou à la suspension de la frappe illimitée de l’argent dans les États bimétalliques ?  Ou à ces deux causes réunies ?

3°    Quels dommages la baisse de l’argent et les fréquentes fluctuations de sa valeur par rapport à la valeur de l’or causent-elles au commerce en général, à l’industrie, à l’agriculture, aux finances des gouvernements ?

4°    Examen des moyens proposés pour remédier à cet état de choses :

a.    Rétablissement de l’ancien système bimétallique sur une base encore plus vaste au moyen d’une entente internationale;

b.    Adoption générale du monométallisme-or et démonétisation graduelle de l’argent.  Dans cette éventualité, quelles mesures transitoires serait-il nécessaire de prendre ?

5°    Avantages et inconvénients des Unions monétaires de plusieurs États avec circulation réciproque.  Améliorations et extensions dont elles seraient susceptibles.

6°    Entretien de la circulation monétaire.  Estimation du frai de la monnaie.  Influence de l’usure monétaire sur la prime des lingots et le taux des changes.  Moyens d’y remédier.  À qui doit incomber la dépense d’entretien de la circulation : aux particuliers, à l’État ou au groupe d’États constitué en Union monétaire ?

7°    Questions diverses :

a.    Recherche du meilleur type de monnaie internationale;

b.    Observations relatives à la monnaie divisionnaire d’argent, de nickel et de cuivre.


PAYS  ÉTRANGERS  REPRÉSENTÉS  AU  CONGRÈS  MONÉTAIRE  PAR  DES  DÉLÉGUÉS

 

Angleterre – Délégués du Gouvernement britannique : l’honorable G. W. Fremantle, C.B., sous-directeur de la Monnaie, et M. G. H. Murray, attaché à la Trésorerie

Argentine (République) – Délégué extraordinaire du Gouvernement argentin : M. Pellegrini, vice-président de la République Argentine – Délégué de la Commission argentine : M. Léon Walls

Belgique – Délégué de la Commission belge : M. Georges de Laveleye, directeur du Moniteur des intérêts matériels

Bolivie – Délégué du Gouvernement bolivien : M. Félix Avelino Aramayo

Brésil – Délégué du Commissariat général du Brésil et de la Commission brésilienne d’études de l’Exposition universelle : M. Eduardo da Silva Prado

Chili – Délégué du Gouvernement chilien : M. Carlos Morla Vicuña, secrétaire de la légation du Chili en France

Danemark – Délégué du Gouvernement : M. Lévy, directeur de la Banque nationale de Copenhague

Dominicaine (République) – Délégué du Gouvernement : M. Isidore Mendel, ex-président de la Chambre de Commerce de Santo-Domingo, ex-président de la Banque commerciale de Santo-Domingo

Espagne – Délégués du Comité d’Espagne à l’Exposition universelle : Don Juan Navarro Reverter, ingénieur, député aux Cortès, délégué général du Comité d’Espagne, et M. Joaquin Lopez Puigcerver, ancien ministre, député au Cortès

Grèce – Délégué de la Commission hellénique à l’Exposition universelle : M. Antoine Vlasto

Hollande – Délégué de la Commission néerlandaise : M. J. Freiwald, président du Comité exécutif néerlandais à Paris

Italie – Délégués du Comité national italien : MM. L. Luzzatti, député au Parlement italien, Gentili di Giuseppe et le comte Fantoni

Japon – Délégué du Gouvernement du Japon : M. le vicomte Tanaka, Ministre plénipotentiaire du Japon à Paris

Mexique – Délégués du Gouvernement du Mexique : MM. Antonio del Castillo, ingénieur, et Gilberto Crespo y Martinez, ingénieur, député

Monaco (Principauté de) – Délégué du Gouvernement : M. Jolivot, membre du Conseil d’État de la Principauté

Salvador (République de) – Délégué : M. S. Badel.

 

LISTE  DES  MEMBRES  DU  CONGRÈS

 

Ador, conseiller d’État, à Genève
Akermann, régent de la Banque de France, à Paris
Albrecht (Charles), banquier à Riga
Allard (A.), banquier, directeur de la Monnaie, à Bruxelles
Allard (Josse), banquier à Paris
André (Alfred), régent de la Banque de France, membre du Comité d’organisation
Antumez, ministre du Chili, à Paris
Aramayo (Félix-Avelino), délégué du gouvernement Bolivien
Arendt (docteur Otto), secrétaire de l’Association bimétallique allemande
Badel (S.), délégué de la République de Salvador
Bætzmann, commissaire de la Norvège à l’Exposition universelle
Baudelot, censeur de la Banque de France, à Paris
Bertin, caissier principal de la Banque de France
Bleton (A.), à Lyon
Bloch (de), conseiller d’État actuel, à Saint-Pétersbourg
Boissevain (G.-M.), à Amsterdam
Boissonnade, conseiller légiste du gouvernement du Japon
Bonesco
Bonhome (baron A. de), à Bruxelles
Borst (J.), à Delfzijl (Pays-Bas)
Bosch (Yvo), président de la Banque générale de Madrid
Brelay (Ernest), ancien conseiller général de la Seine, membre du Comité d’organisation
Cahen d’Anvers, banquier, à Paris
Calzado (A.), banquier, député aux Cortès
Camondo (comte A. de), président du Comité national pour la participation des Italiens à l’Exposition Universelle
Castillo (A. del), délégué du Mexique
Cayla, receveur des finances à Saint-Sever
Cernuschi (Henri), publiciste, vice-président du Comité d’organisation
Chabert, régent de la Banque de France, à Paris
Chabisières, trésorier général, régent de la Banque de France
Chevassus (H.), à Londres
Christophle, député, gouverneur du Crédit foncier de France, membre du Comité d’organisation
Clamageran, sénateur, membre du Comité d’organisation
Clavery, directeur des affaires commerciales et consulaires au Ministère des affaires étrangères, membre du Comité d’organisation
Cochut (André), directeur honoraire du Mont-de-Piété de Paris, membre du Comité d’organisation
Coste (Adolphe), publiciste, secrétaire du Comité d’organisation
Cousté, vice-président de la chambre de commerce de Paris, membre du Comité d’organisation
Crespo (Gilberto), délégué du Mexique
Dana Horton (S.), ancien délégué des États-Unis d’Amérique aux conférences monétaires internationales de 1878 et 1881
Darblay, censeur de la Banque de France
Delatour (Albert), sous-chef au ministère des finances
Delombre (Paul), publiciste, membre du Comité d’organisation
Demesmay, à Cysoing (Nord)
Denormandie, sénateur, ancien gouverneur de la Banque de France, membre du Comité d’organisation
Desmarest, sous-gouverneur de la Banque de France
Dongé (E.), sous-directeur du Comptoir Lyon-Alemand, à Paris
Donon (Armand), président de la Société de dépôts et de comptes courants, à Paris
Dreydel (Léopold), à Paris
Eichtal (Ad. d’), ancien banquier, à Paris
Éphrussi, de la maison Éphrussi & Porgès, à Paris
Fabre (Cyprien), président de la chambre de commerce de Marseille
Fantoni (comte), délégué du Comité national italien
Faure (Fernand), député, secrétaire du Comité d’organisation
Fauveau, percepteur à Domène (Isère)
Fielden (J.-C.), à Manchester
Florez (docteur Emmanuel)
Fournier de Flaix (E.), publiciste, membre du Comité d’organisation
Foville (Alfred de), chef de la statistique au ministère des finances, membre du Comité d’organisation
Foxwell (H.-S.), de l’Université de Cambridge, professeur d’économie politique à l’Université de Londres
François (G.), à Douai
Fremantle (C.-W.), sous-directeur de la Monnaie royale, délégué du gouvernement Britannique
Freitas-Fortuna (de), banquier, à Oporto
Freiwald, délégué de la Commission néerlandaise
Frewen (Morelon), à Londres
Gaddum (H.-T.), à Manchester
Galet (Denis), banquier, président de l’Union des banquiers des départements, à Amiens
Gallien, banquier, à Paris
Gasté (J. de), ancien député
Gay, président de la Société générale de crédit industriel et commercial, membre du Comité d’organisation
Geetruyen (Von), à Rome
Gentili di Giuseppe, délégué du Comité national italien
Germain (Henri), membre de l’Institut, président du Crédit lyonnais, membre du Comité d’organisation
Girod, ancien directeur du Comptoir d’escompte, membre du Comité d’organisation
Goguel, banquier, régent de la Banque de France
Goschen (G.), à Londres
Grad (Charles), député au Reichstag, à Logelbach (Alsace)
Grenfell (H.-R.), ancien gouverneur et l’un des directeurs actuels de la Banque d’Angleterre
Grodet (A.)
Guzel (Pierre), banquier, à Paris
Haupt (Ottomar), publiciste, à Paris
Haworth (J.), à Manchester
Heaton (Ralph), à Birmingham
Hentsch (Albert), banquier, à Paris
Hirsch (Louis), fils aîné, à Paris
Hope (Sir T.-G.), à Londres
Hottinguer (baron), régent de la Banque de France, membre du Comité d’organisation
Houdard (A.), publiciste, à Paris
Jolivot, délégué de la Principauté de Monaco
Jourdan (E.), directeur de l’École des hautes études commerciales, à Paris
Juglar (docteur Clément), publiciste, à Paris
Kergall, rédacteur en chef de la Revue économique et financière, à Paris
Kinen, banquier, à Paris
Kleser (Hans), à Cologne
Koch (E.), à Dusseldorf
Kramer-Frey
Lalande (Armand), député
Lamas (E.), rédacteur en chef de la Revue sud-américaine, à Paris
Laveleye (Émile de), professeur d’économie politique à l’Université de Liège
Laveleye (Georges de), publiciste, délégué de la Commission belge
Legrand de Villers, régent de la Banque de France
Lehideux (E.), banquier, à Paris
Lerique, directeur du Comptoir Lyon-Alemand, à Paris
Leroy-Beaulieu (Paul), membre de l’Institut, professeur au Collège de France, membre du Comité d’organisation
Levasseur (Émile), membre de l’Institut, professeur au Collège de France, à Paris
Lévy, directeur de la Banque nationale de Copenhague, délégué du Danemarck
Liron d’Airoles (de), directeur du mouvement des fonds au ministère des finances, membre du Comité d’organisation
Londen (Hjalmar), commissaire général du grand-duché de Finlande
Longhurst, correspondant de l’Economist de Londres
Luzzatti (Luigi), député au parlement italien, délégué du Comité national italien
Magagna, président de la chambre de commerce italienne, à Paris
Magnin (J.), vice-président du Sénat, gouverneur de la Banque de France, président du Comité d’organisation
Malarce (de), à Paris
Mallet (baron), régent de la Banque de France
Mannequin (Théodore), publiciste, à Paris
Marble
Masquelier, président de la chambre de commerce du Havre
May (G.), à Paris
Mendel (Isidore), délégué de la République dominicaine
Mercet, banquier, à Paris
Meysey-Thompson (Sir Henry), vice-président de la Ligue bimétallique anglaise, à York
Michau, régent de la Banque de France
Minovits, directeur du Courrier financier de Bucarest, à Bucarest
Mirabaud, banquier, à Paris
Modera, à Verviers (Belgique)
Montgolfier, président de la chambre de commerce de Saint-Étienne
Morel, directeur de l’Agence de la Hongkong and Shanghai Bank, à Lyon
Moret y Prendergast, ancien ministre, à Madrid
Morla Vicuña (Carlos), secrétaire de la légation du Chili à Paris, délégué du gouvernement Chilien
Murray (G.-H.),attaché à la Trésorerie, délégué du gouvernement Britannique
Neymarck (Alfred), publiciste, à Paris
Nicolas, directeur de la Banque neuchâteloise, à Neuchâtel (Suisse)
Niel (Henry Mac), secrétaire de la Ligue bimétallique anglaise, à Manchester
Noël (Charles), trésorier de la chambre de commerce de Paris, membre du Comité d’organisation
Oppenheim (P.-M.), banquier, à Paris
Passy (Frédéric), membre de l’Institut
Pellegrini, vice-président de la République Argentine, délégué extraordinaire du gouvernement Argentin
Permezel (Léon), à Lyon
Perozzo (Luigi), au Ministère des finances, à Rome
Perrissin, à Paris
Peytel, président du Crédit algérien, à Paris
Poirrier, président de la chambre de commerce de Paris
Poznanski, commissaire général de la section Russe à l’Exposition universelle
Pratsch, rédacteur de la Berliner Börsen Zeitung
Prom (Hubert), président de la chambre de commerce de Bordeaux
Puycerver (Joaquim-Lopez), ancien ministre, député aux Cortès, délégué du Comité d’Espagne
Puynode (Gustave du), publiciste, à Ciron (Indre)
Pyls (W.), sénateur-bourgemestre de Maastricht
Raffalovich (Arthur), publiciste, à Paris
Raffalovich (Hermann), à Paris
Raoul-Duval (Fernand), régent de la Banque de France
Raphaël (E.-N.), à Paris
Reboul (E.), à Paris
Reinach (baron Jacques de), banquier, à Paris
Renouard, sous-gouverneur de la Banque de France
Reverter (don Juan Navarro), député aux Cortès, délégué au Comité d’Espagne
Rey, président de la Société marseillaise
Reynaud, à Paris
Ribot, député, membre du Comité d’organisation
Roche (Jules), député, membre du Comité d’organisation
Rothschild (baron Alphonse de), régent de la Banque de France, membre du Comité d’organisation
Rouvier, député, ministre des finances, membre du Comité d’organisation
Roy, ancien président de la chambre de commerce de Paris, membre du Comité d’organisation
Ruau, directeur de la Monnaie, membre du Comité d’organisation
Sack (A.), conseiller d’État actuel, à Saint-Pétersbourg
Sainctelette, ingénieur, commissaire du roi à la Monnaie de Bruxelles
Salas
Say (Léon), sénateur, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, vice-président du Comité d’organisation
Scharling (W.), professeur à l’Université de Copenhague, député
Schheider, régent de la Banque de France
Schoenhoff, consul américain, à Berslem
Sautter (G.), à Paris
Siegfried (Jacques), président de la Banque russe et française, à Paris
Silva Prado (Éduardo da), délégué de la Commission brésilienne
Simonelli (R.), à Pise
Smith (L.-O.), sénateur suédois, à Stockholm
Sobry, professeur, à Anvers
Société de Géographie, à Lisbonne
Soubeyran (baron de), député, président de la Banque d’escompte de Paris, membre du Comité d’organisation
Spitzer (Ch.), courtier, à Paris
Tanaka (vicomte), ministre plénipotentiaire du Japon, délégué du lapon
Tessonnière, censeur de la Banque de France
Tuck (Edward)
Vandamme, à Lille
Vernes, régent de la Banque de France
Vesselowski (de), conseiller d’État, à Saint-Pétersbourg
Vigano (Francesco), professeur d’économie politique, à Milan
Vignes (Édouard), banquier, à Troyes
Villaverde (de), à Madrid
Villey (Edmond), doyen de la Faculté de droit à Caen
Vlasto (Antoine), délégué de la Commission hellénique
Votdevael, membre de la chambre des États généraux, à Amsterdam
Walras (Léon), professeur à l’Académie de Lausanne (Suisse)
Walls (Léon), délégué de la Commission argentine
Wirth (Max), à Vienne (Autriche)

Première séance : mercredi 11 septembre 1889, à 9 heures et demie du matin, au palais du Trocadéro

 

Prennent place au bureau : MM. J. Magnin, président du Comité d’organisation, H. Cernuschi, vice-président, et Adolphe Coste, secrétaire.

M. Magnin communique à l’assemblée la lettre suivante qui lui a été adressée par M. le Ministre des Finances :

«Paris, le 10 septembre 1889

Monsieur le Président,

J’aurais tenu à honneur de venir moi-même souhaiter la bienvenue aux membres du Congrès monétaire, et je me proposais d’assister au moins à sa première séance.

Forcé de quitter Paris dès aujourd’hui, je vous prie de vouloir bien exprimer à MM. les délégués des gouvernements étrangers et aux éminents spécialistes qui ont bien voulu répondre à notre appel, le regret que j’éprouve de ne pouvoir m’associer que de loin à leurs travaux.

Le Gouvernement français a eu, vous le savez, à différentes reprises, l’occasion de faire connaître ses idées sur les questions monétaires.  Bien que les faits qui se sont produits dans ces dernières années ne nous semblent pas de nature à modifier à cet égard nos dispositions générales, nous suivrons avec le plus grand intérêt les échanges de vues qui vont avoir lieu.  Il ne s’agit cette fois que d’un débat purement scientifique et les opinions exprimées seront toutes personnelles; il en résultera néanmoins de précieux éléments d’information pour tous ceux à qui incombe la responsabilité des solutions à faire prévaloir.

C’est pourquoi je remercie d’avance le Congrès qui va s’ouvrir des services qu’il rendra au monde économique, de plus en plus préoccupé des grands problèmes que la question monétaire implique aujourd’hui.

Agréez, Monsieur le Président, l’assurance de ma haute considération.

Le Ministre des Finances,

Rouvier»

M. Magnin donne ensuite lecture de l’allocution que M. le Ministre se proposait de prononcer en ouvrant les séances du Congrès.  Nous en extrayons le passage suivant :

«Ces questions (monétaires) ont pris dans les dernières années un caractère d’actualité, je pourrais dire d’acuité tout spécial.  On a vu la situation monétaire des différents pays profondément influencée par des causes diverses.  De brusques variations se manifestaient dans la production et surtout dans la valeur réciproque de l’or et de l’argent.  Y a-t-il réellement dans ces faits une action perturbatrice qui puisse expliquer les crises dont, à des degrés divers, tous les pays ont eu récemment à souffrir ?  Peut-on entrevoir dans telle ou telle solution un remède à cet état de choses qui préoccupe à bon droit les gouvernements et les peuples ?  Telles sont les questions que le monde entier se pose.  Elles ont déjà donné lieu à bien des recherches, à bien des discussions.  Beaucoup d’entre vous y sont intervenus, apportant des idées souvent opposées, mais toujours soutenues avec science et talent.  Plus que jamais, nous devons continuer à les approfondir, cherchant à les éclairer chaque jour d’une lumière nouvelle.

Aussi, Messieurs, est-ce avec le plus vif intérêt et avec la certitude d’en tirer de précieux enseignements que nous suivrons vos savantes discussions.  Elles feront faire, nous n’en doutons point, un pas de plus à la science monétaire et prépareront, pour un avenir que nous souhaitons prochain, une solution.»

Après cette lecture qui est accueillie par des applaudissements, il est procédé à la constitution du bureau du Congrès.  Le bureau définitif est ainsi composé :

Président d’honneur : M. Pellegrini, vice-président de la République Argentine

Président : M. J. Magnin, vice-président du Sénat, gouverneur de la Banque de France

Vice-présidents : MM. Léon Say et Henri Cernuschi, déjà vice-présidents du Comité d’organisation, et MM. Dana Horton (États-Unis), Grenfell (Angleterre), Émile de Laveleye (Belgique), Émile Levasseur (France), Luzzatti (Italie) et Max Wirth (Autriche)

Secrétaires : MM. Adolphe Coste, Fernand Faure et Arthur Raffalovich.

MM. Léon Say, Luzzatti, Max Wirth et Fernand Faure ont été empêchés de prendre part aux travaux du Congrès.

En prenant place au fauteuil, M. Magnin a prononcé un discours dont nous extrayons les passages suivants :

«Messieurs, a-t-il dit, vous voudrez bien permettre à celui qui a eu l’honneur de provoquer et de présider la conférence de 1881 de vous rappeler en quelques mots le passé, et de vous dire ce qu’il augure de l’avenir pour la solution de cette grande question monétaire, qui non seulement est liée intimement aux intérêts commerciaux, industriels, agricoles du monde entier, mais encore qui les domine et les régit.

Les États-Unis et la France ont convoqué en 1881 à Paris une conférence monétaire internationale dans le but de soumettre à l’acceptation des Gouvernements représentés un plan et un système pour l’établissement, au moyen d’une convention internationale, de l’usage de l’or et de l’argent comme monnaie bimétallique.

Bien que la plupart des gouvernements représentés se fussent déclarés en faveur du projet franco-américain, la conférence dut, par suite de l’attitude de l’Angleterre, s’ajourner sans avoir atteint le résultat désiré.

Le désordre monétaire qui (ou peut le dire sans témérité) date de 1873 et auquel la conférence de 1881, si elle avait abouti, aurait pu porter remède, n’a fait que s’aggraver.  L’écart de valeur entre l’or et l’argent s’est encore augmenté dans une large proportion.  Les perturbations du change entre les pays monométalliques-argent et les pays qui ne frappent que des monnaies d’or sont devenues plus intenses et plus fréquentes.  Les perspectives, loin d’être rassurantes, sont faites pour effrayer les esprits prudents.

En effet, que les États-Unis viennent à abroger le Bland Bill, que l’Union latine soit dénoncée, et l’avilissement du métal blanc par rapport au métal jaune n’aurait pour ainsi dire plus de limite.  Ce serait alors une terrible catastrophe monétaire et commerciale dans le monde entier.»

M. Magnin a rappelé alors les déclarations récentes de lord Salisbury et de M. Goschen, en réponse à la députation bimétallique anglaise, et il a appelé sur elles toute l’attention du Congrès qui ne peut manquer, a-t-il dit, d’y voir un pas fait vers une solution nécessaire et un bon augure pour l’avenir.

M. Adolphe Coste, secrétaire, présente les excuses de MM. Léon Say et Fernand Faure.  Il rend compte de la propagande faite par le Comité d’organisation du Congrès qui a obtenu à ce jour 142 adhésions.  En ajoutant à ce nombre les 30 membres du Comité d’organisation et les 22 délégués des gouvernements étrangers ou des comités étrangers de l’Exposition universelle, au nombre de 16, qui se sont fait représenter, le nombre des membres du Congrès est de 194.

M. le Secrétaire donne lecture de la dépêche de sir J. Elliot, chargé d’affaires de Sa Majesté Britannique, en date du 10 septembre, aux termes de laquelle l’honorable G. W. Fremantle, C.B., sous-directeur de la Monnaie, et M. G. H. Murray, attaché à la Trésorerie, sont nommés délégués britanniques auprès du Congrès monétaire international.

M. le Secrétaire rend compte ensuite des travaux de la commission de statistique formée par le Comité d’organisation et présidée par M. Léon Say.  Trois rapports ont été imprimés et sont mis à la disposition de tous les membres du Congrès : le premier, dû à M. Alfred de Foville, est relatif à la statistique universelle des métaux précieux (production, monnayage et consommation industrielle de l’or et de l’argent); le second, dû à M. E. Fournier de Flaix, est un rapport sur l’enquête monétaire anglaise; le troisième, dû à M. Adolphe Coste, est un rapport sur le célèbre ouvrage du docteur Adolphe Soetbeer (Materialien, etc.), dont une traduction française doit être offerte au Congrès par M. Ruau, directeur de la Monnaie.  Ces trois rapports sont présentés sous la responsabilité personnelle de leurs auteurs, le temps n’ayant pas permis au Comité d’organisation d’en prendre connaissance.

Outre ces rapports, plusieurs documents importants qui ont été remis au bureau sont tenus à la disposition des membres du Congrès pour être consultés par eux s’ils le désirent [3].

Après ces diverses communications, M. Allard, de Bruxelles, a demandé que l’on écoutât, en premier lieu, les représentants du mouvement bimétallique en Angleterre et en Allemagne.

M. Grenfell, ancien gouverneur et régent actuel de la Banque d’Angleterre, est alors monté à la tribune.  Il a déclaré tout d’abord qu’il ne représentait ni ses collègues de la Banque d’Angleterre, ni le Club des économistes de Londres, dont il est trésorier, les uns et les autres, en grande partie du moins, ne partageant pas ses idées.  Il se présente au nom d’une association libre : la Ligue bimétallique anglaise.

Il a parlé du suite des obstacles que cette association rencontre pour faire triompher ses idées : d’une part, l’obstruction parlementaire, et d’autre part, la conviction générale que le dernier mot a été dit en matière monétaire par le premier lord Liverpool.  Après Newton, les études mathématiques en Angleterre subirent un temps d’arrêt, parce qu’on ne croyait pas qu’il y eût rien à ajouter à ce qu’avait démontré le grand homme; il en est de même pour les études monétaires en Angleterre depuis lord Liverpool et ses successeurs immédiats.

M. Grenfell rappelle cependant les travaux considérables des deux commissions royales pour l’enquête commerciale et l’enquête monétaire, et il se plaint que les ministres anglais, au lieu de passer aux résolutions, soient encore d’avis que l’on recommence à nouveau les études et les discussions.

L’orateur regrette également que le chef de l’opposition, M. Gladstone, ait pris parti contre le bimétallisme en prétendant qu’il est synonyme de protectionnisme et de répudiation des dettes publiques.  À la vérité, M. Gladstone, dans une lettre qu’il a écrite à M. Grenfell, reconnaît que ces reproches ne s’adressent qu’aux propositions de M. Chaplin, et qu’il ne les maintiendrait pas s’il ne s’agissait, par exemple, que d’établir un rapport de valeur de 1 à 22 entre l’or et l’argent.

Les opinions de M. Gladstone sont, d’après M. Grenfell, celles de tous ceux qui ont étudié l’économie politique de 1815 et ne veulent pas se remettre à l’étude.  Mais actuellement le cabinet anglais compte deux bimétallistes, MM. Balfour et Chaplin, et le mouvement bimétallique se propage parmi les corporations et les trade unions.  On se heurte encore cependant à la mauvaise volonté de la presse anglaise, due sans doute à l’influence toute-puissante des classes créancières.

M. Grenfell conclut à ce que les gouvernements réunissent à nouveau un Congrès d’action ayant pouvoir de prendre des résolutions effectives.  Quant à lui, il considère le libre-échange comme un fait indiscutable, mais il croit que l’établissement d’une monnaie internationale marquerait une bonne étape sur la route de la liberté commerciale.

M. le Dr Otto Arendt, secrétaire de la Ligue allemande pour le bimétallisme international, a exposé que les membres de cette association sont tous convaincus que la crise économique est due à l’introduction de l’unique étalon d’or et à la dépréciation de l’argent qui en a été la conséquence.  On est parvenu à faire suspendre la démonétisation des thalers, mais on n’espère point obtenir le rétablissement du double étalon sans le concours de l’Angleterre.  Par contre, dès que l’Angleterre sera revenue au bimétallisme, l’Allemagne pourra revenir à la liberté commerciale.

À l’appui de cette déclaration, M. Arendt lit une lettre du président de la Ligue allemande, M. de Kardorff, empêché de se rendre au Congrès monétaire.  L’auteur de cette lettre insiste sur l’intérêt qu’il y a à décider l’Angleterre dans le sens bimétallique.  De cette solution monétaire dépend, suivant lui, l’apaisement de la crise irlandaise, qui est une crise agricole.  Ce sont les intérêts agricoles qui souffrent le plus de la baisse des prix, résultat de l’appréciation de l’or.  Il y a aussi corrélation entre les intérêts du Gouvernement indien et ceux des centres industriels anglais.

M. Moret y Prendergast, ancien ministre d’Espagne, demande que le Congrès se préoccupe avant tout du rôle que lui a tracé le chef du Cabinet anglais.  Il faut entrer dans la voie des résolutions, le statu quo est impossible.  L’orateur déclare qu’il a été surpris de l’assertion de M. Gladstone.  Il est personnellement libre-échangiste, mais il reconnaît qu’avec la baisse des prix causée par le monométallisme et l’appréciation de l’or, il a été nécessaire de recourir à la protection douanière.  Il faut donc revenir au régime du double étalon pour pouvoir rétablir la liberté commerciale.  Il conclut à la nécessité d’une convention internationale.

M. Théodore Mannequin, membre de la Société d’économie politique de Paris, a clos la première séance par la lecture d’une réponse générale à toutes les questions du programme.  La statistique des métaux précieux est, suivant lui, forcément inexacte et d’ailleurs presque inutile.  On peut ériger en loi que les deux métaux précieux baissent simultanément, et que la baisse doit toujours être plus accentuée sur l’argent.  Les dommages qui en résultent sont d’autant plus grands que la législation intervient.  Le rétablissement du double étalon occasionnerait la sortie alternative de l’or et de l’argent, et aboutirait, par la baisse de la monnaie, à l’avènement en fait de l’unique étalon d’or.  Il conclut à l’institution la plus rapide possible du monométallisme-or.  Le double étalon nous coûte 200 millions de trop chaque année.


Deuxième séance : mercredi 11 septembre 1889, à 2 heures et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

M. G.-M. Boissevain, d’Amsterdam, obtient la parole pour une motion d’ordre.  Il rappelle le reproche de M. Goschen aux monométallistes, qui ne se croient pas obligés de justifier leur doctrine.  Il les invite à faire connaître leurs objections contre un bimétallisme véritable et international.

M. Henri Cernuschi commence le débat sur les quatre premières questions du programme (Statistique monétaire, Causes de la baisse de l’argent, Dommages qui en résultent, Moyens proposés pour y remédier).

En ce qui concerne la baisse de l’argent, il déclare que ce métal n’a baissé que par rapport à l’or.  Dans tous les pays monométalliques-argent, aux Indes, en Chine, au Mexique, le pouvoir payant de l’argent n’a pas varié.

Quelles sont les causes de la baisse de l’argent par rapport à l’or ?  Pour les faire comprendre, l’orateur a recours à plusieurs images : le rapport légal de 1 à 15 ½ entre les deux métaux fonctionnait comme une cage invisible retenant ensemble deux oiseaux, l’un jaune, l’autre blanc, qui vivaient sans souci de la liberté jusqu’au jour où on leur ouvrit la porte; ou bien encore, ce rapport agissait comme le câble qui retient le ballon captif et l’empêche d’aller à la dérive.  M. Cernuschi accepte toutes les causes que l’on voudra invoquer, y compris la surproduction de l’argent, mais il soutient que ces causes seraient restées sans effet, si le rapport du 15 ½ n’avait pas été disloque en 1873.  Il invoque, à cet égard, le témoignage des douze membres de la grande commission anglaise dite Gold and Silver Commission qui ont fait remonter la perturbation du rapport de valeur de l’or et de l’argent à l’année où le régime bimétallique a cessé de fonctionner dans l’Union latine (Nos 192 et 193 du Rapport final).

Sur les douze membres de la commission, six ont conclu au bimétallisme; les six autres en ont reconnu la possibilité théorique, mais n’ont point consenti à son adoption.

M. Cernuschi insiste sur la stabilité de valeur qui résulte de l’existence d’un rapport fixe entre les métaux librement monnayés.  Ce qui fait la valeur des métaux précieux, c’est le monnayage.  Déclarez l’or et l’argent également aptes à devenir monnaie; établissez entre eux un rapport de valeur identique pour les principales nations du globe; ils ne pourront baisser ni s’écarter l’un de l’autre.  Retirez, au contraire, pour l’un d’eux, la liberté de la frappe, comme on l’a fait en Europe et aux États-Unis d’Amérique, les métaux n’ont plus rien qui les retienne ensemble : l’un s’élèvera et l’autre s’abaissera sans mesure aucune.

La production des métaux précieux n’a rien à y voir, car elle ne peut pas être surabondante.  Pour le faire comprendre, M. Cernuschi exhibe un poteau gradué, recouvert d’un papier d’argent, qui représente schématiquement la quantité du métal argent existant dans le monde; il place à côté une petite tranche représentant la quantité du métal or.  Ces quantités comparées offrent une disproportion saisissante, et les quantités produites annuellement sont presque négligeables à côté des masses existantes.

«La nature, dit M. Cernuschi, produit de l’argent et de l’or, mais elle ne produit pas de monnaie.  C’est le législateur qui attribue à l’un des métaux ou aux deux conjointement la fonction monétaire.  La monnaie de papier est une monnaie inférieure, parce qu’elle ne peut circuler que dans l’État qui l’a émise.  La monnaie monométallique lui est supérieure, car elle peut être monnaie internationale.  Mais, seule, la monnaie bimétallique met les nations en possession d’un pair de change universel.  C’est la meilleure monnaie.  Elle avait toujours existé, et c’est seulement en 1873 que, pour la première fois, le genre humain en a été privé.  Les conséquences en ont été funestes, les lois naturelles de la concurrence ont été faussées par les écarts excessifs du change, le Trésor indien est entré dans de graves embarras.  La santé ne peut revenir que par la réintégration de la grande unité bimétallique.»

L’orateur termine en donnant lecture des principaux articles de son projet de convention bimétallique :

Article 1er  L’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis d’Amérique et la France admettront l’or et l’argent au monnayage sans aucune limite de quantité, et adopteront la proportion de 1 à 15 ½ entre le poids du métal pur contenu dans l’unité monétaire en or et le poids du métal pur contenu dans la même unité en argent.

Art. 2  Sous la condition que cette proportion de 1 à 15 ½ sera toujours observée, chaque État restera libre de garder ses types monétaires : dollar, franc, livre sterling, mark.

M. Adolphe Coste succède à M. Cernuschi.  Il se plaint, en commençant, de la défaveur qui s’attache à la qualification de monométalliste qu’on donne aux partisans de l’unité d’étalon monétaire.  Il semble que bimétallisme signifie abondance monétaire, et monométallisme restriction monétaire.  Rien n’est plus faux.

Il peut y avoir restriction monétaire sous le bimétallisme, comme il est arrivé au siècle dernier, en France, quand l’argent était surévalué dans le rapport officiel (1 à 14 ⅝), et comme il arrive aujourd’hui encore pour la même cause.  Le bimétallisme nous impose de si grandes précautions pour défendre notre or que nous l’empêchons soigneusement de circuler, nous le raréfions artificiellement.

Il y aurait, au contraire, avec le monométallisme légal (c’est-à-dire avec l’unité d’étalon d’or et la limitation du pouvoir libératoire de l’argent au-dessous de 1,000 francs) une grande abondance monétaire.  Nul pays, en aucun temps, n’a disposé d’un stock monétaire d’or et d’argent, aussi considérable que celui de la France actuelle.

En thèse générale, M. Coste estime qu’il faut se réjouir de l’augmentation de la monnaie, pourvu qu’elle ne soit pas artificiellement provoquée.  Or le rétablissement du rapport conventionnel de 15 ½ rehausserait artificiellement de 43 ou 44 % le prix actuel de l’argent.  On donnerait au monnayage de l’argent une prime de 67 francs par kilogramme.  Il faudrait craindre alors un énorme accroissement de l’extraction des mines américaines (laquelle n’a pas cessé de se développer malgré la baisse de l’argent), un détournement de la masse considérable de l’argent qui s’écoule en Asie et en Afrique, un déclassement même de l’argent non monnayé qui serait attiré au monnayage.

Ces résultats ne seraient pas négligeables, comme l’a prétendu M. Cernuschi; ils pourraient, à bref délai, grossir considérablement le stock monétaire d’argent, et amener de grandes perturbations dans les prix et dans les contrats.

Il faut donc renoncer aux deux solutions extrêmes : le rétablissement du 15 ½ n’est pas plus possible que la suppression de la monnaie d’argent.  Peut-on adopter une solution moyenne et rétablir la libre frappe de l’argent en abaissant le rapport de valeur 1 à 20, par exemple, comme l’a propose M. Samuel Montagu dans l’enquête anglaise ?  Une telle mesure aurait aussi de graves inconvénients.

Quel métal ajusterait-on à ce nouveau rapport ?  Si c’est l’or dont on abaisserait le poids, il faudrait continuer à appeler 20 francs une pièce qui ne vaudrait intrinsèquement que 15 fr. 50.  Cette opération de faux monnayage troublerait toutes les transactions, tous les contrats, tous les impôts : elle semble impraticable.  Si c’est l’argent dont on relèverait le poids, à qui ferait-on supporter la perte qu’on ne peut évaluer à moins de 900 millions de francs pour l’Union latine ?  Aux États ou aux détenteurs d’argent ?  Dans ce dernier cas, la Banque de France, sans compter les autres, serait totalement ruinée.

Par tous ces motifs, M. Coste conclut au statu que monétaire, mais il demande qu’on l’améliore en limitant le pouvoir libératoire de l’argent à une somme inférieure à 1,000 francs, afin de faire cesser toute incertitude dans les grosses transactions, et afin de rendre à la circulation l’or qu’on en tient éloigné.  «L’or, dit-il en terminant, est désormais le seul métal monétaire international; l’argent ne peut plus jouer qu’un rôle national.»

Cette deuxième séance s’est terminée par une communication de M. Charles Spitzer proposant la frappe de monnaies composées d’un alliage d’or et d’argent.

 

Troisième séance : jeudi 12 septembre 1889, à 9 heures et demie du matin, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

M. Pellegrini, président d’honneur, assiste à la séance.  Il remercie le Congrès de l’honneur qui lui a été fait et qu’il reporte à son pays.  Il prie M. Magnin de continuer à diriger les débats.

M. Coste présente au Congrès, de la part de M. Ruau, directeur de la Monnaie, la première traduction française de l’important ouvrage du docteur Adolphe Soetbeer, de Göttingen : Matériaux pour faciliter l’intelligence et l’examen des rapports économiques des métaux précieux et de la question monétaire.  Grâce à l’autorisation gracieuse de M. Soetbeer, à la libéralité du Gouvernement et au zèle de M. Ruau pour la science, l’ouvrage traduit a pu être imprimé en vue du Congrès.  Des exemplaires en sont distribués à tous les membres qui en expriment leur vive satisfaction.

M. Henri Cernuschi reprend la parole pour une observation complémentaire.  Il fait voir que Robert Peel intervint en 1844 pour faire autoriser la Banque d’Angleterre à émettre sur lingots d’argent des banknotes remboursables en or.

Il profite de ce qu’il a la parole pour lire une lettre que M. Giffen a récemment adressée au Journal de la Société de statistique de Paris, afin de protester contre la qualification de bimétalliste, que lui avait donnée M. Fournier de Flaix.  À cette lecture, M. Cernuschi oppose un discours de M. Goschen où il est dit que les propositions des bimétallistes sont sérieuses et importantes.

M. Fournier de Flaix revient à la discussion.  Il fait remarquer combien les communications de MM. Grenfell et Arendt laissent peu d’espoir à un traité international.  Il ajoute que si ce traité ne convient ni à l’Angleterre ni à l’Allemagne, il convient encore moins à la France dont la situation monétaire est excellente.  Il est peu probable que l’on rencontre un homme d’État français pour apposer sa signature à un pareil traité et encore moins un parlement pour le voter.

C’est donc à autre chose qu’un traité international qu’il faut demander une solution, dans la mesure du possible, aux difficultés monétaires.  Ces difficultés ne touchent point la France.

À cet égard M. Fournier de Flaix n’accepte ni les arguments de M. Cernuschi ni les conclusions contradictoires de la Gold and Silver Commission anglaise, dont il a résumé les travaux dans un mémoire particulier.  Il invite le Congrès à examiner les divers projets proposés, spécialement par MM. Marshall, de Londres, Lexis et Nasse, d’Allemagne, Claremont Daniell, lord Grey, etc., et de restreindre le champ des discussions théoriques pour ou contre un traité international avec le 15 ½ immuable et la frappe illimitée de l’argent à valeur libératoire, car tout cela est entièrement contraire à l’histoire des métaux précieux, aux lois monétaires et aux conditions actuelles de la production de l’argent.

M. G.-M. Boissevain succède à M. Fournier de Flaix.  Il fait l’exposé de la situation monétaire des Pays-Bas, d’où il résulte qu’actuellement la circulation monétaire est de 136 millions de florins en monnaie d’argent, et de 128 millions de florins en or ou équivalents, c’est-à-dire en traites sur l’étranger.  La loi de 1884 autorise le Ministre des Finances à démonétiser et à vendre 25 millions d’argent pour diminuer d’autant le stock d’argent et augmenter le total d’or.  Aux Indes, il y a 100 millions en argent.  La situation monétaire n’est donc pas si mauvaise.  On a la certitude de pouvoir obtenir à la Banque néerlandaise de l’or, sans aucune prime et sans difficulté, pour tous les besoins de l’exportation.

On reconnaît néanmoins que la situation est défectueuse et qu’il y a une quantité trop grande de monnaie dont la valeur fiduciaire n’est pas égale à la valeur marchande du métal.  En Hollande, la très grande majorité est bimétalliste pour des raisons théoriques et parce qu’on veut avoir l’identité des étalons monétaires avec le monde commercial tout entier.

M. Boissevain s’attache ensuite à réfuter le discours de M. Coste.  Il n’y a pas, suivant lui, de distinction à faire entre les deux métaux; l’un et l’autre doivent leur valeur à l’emploi qu’on en fait comme monnaie.  Ce qu’il faut, c’est fixer le rapport de valeur dans l’emploi des deux métaux pour la circulation monétaire, et alors la valeur marchande des deux métaux non monnayés s’y conformera par la force des choses.  Pourquoi rejeter le métal blanc qui, à l’heure qu’il est, entre encore pour une moitié dans la circulation monétaire du monde commercial pris dans son entier ?  Il ne faut pas craindre le retour du métal blanc de l’Inde, où il a trouvé un emploi à l’intérieur du pays.  L’orateur cite notamment le royaume de Siam où l’argent, devenu plus abondant, n’a pas perdu sa valeur, mais a remplacé les coquillages dont les indigènes se servaient comme de monnaie.

L’orateur insiste sur la nécessité de sortir du statu quo qui, depuis quinze ans, a amené la baisse des prix, la diminution ou tout au moins l’arrêt du développement de la production industrielle, la baisse des salaires et celle du loyer de l’argent.  La rareté de l’or existe toujours, la situation ne peut pas se prolonger.  Pour empêcher la démonétisation du métal blanc dans les pays de l’Union latine, en Allemagne, en Hollande, aux États-Unis, il faut une réglementation internationale.  Le bimétallisme sera le système qui nous divisera le moins, et il le faut sur la base du 15 ½, quoique l’écart avec la valeur marchande actuelle offre certainement de grandes difficultés.

M. Émile Levasseur, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, est accueilli par une salve d’applaudissements lorsqu’il monte à la tribune.

Lui aussi proteste contre la qualification de monométalliste.  Il est tri-métalliste (or, argent, cuivre ou nickel), mais il ne veut qu’un étalon monétaire.

Cette déclaration faite, il s’attache à débarrasser la question monétaire de toutes les complications qu’on lui attribue.  Les crises commerciales et industrielles ne sont pas une nouveauté, elles ne datent pas de 1873.  Les crises spécialement monétaires résultent de brusques à-coups dans l’accroissement ou la réduction du numéraire; elles paraissent encore plus à redouter avec le double étalon qu’avec l’étalon unique.

En tout cas, la baisse actuelle des prix ne peut résulter que très secondairement de la situation des métaux précieux.  Elle doit surtout être attribuée aux moyens de production plus énergiques, au progrès des transports, à la baisse des frets.  Elle s’est plus accentuée sur les produits manufacturés que sur les produits bruts, et elle démontre en somme le progrès de la richesse.  Quant à la misère populaire dont on fait tant de bruit, elle est certainement beaucoup moindre aujourd’hui qu’il y a vingt ans.  Les salaires ont augmenté tandis que les objets de consommation ont diminué de prix.

M. Levasseur est cependant loin de nier les difficultés sérieuses de l’agriculture, mais il y aurait injustice à mettre au compte de l’étalon monétaire le relèvement général de la protection douanière.  La protection s’est faite aux États-Unis après la guerre de la Sécession, et les étalons monétaires n’y étaient certainement pour rien.

M. Levasseur relève enfin cette assertion des bimétallistes, notamment de M. Émile de Laveleye, que l’usage simultané et l’abondance des deux métaux procurent l’allégement des dettes publiques.  Faut-il donc s’attacher au bimétallisme comme à un moyen commode de faire une banqueroute insensible ?  Non, c’est une idée qu’on ne peut soutenir, et la justice dans les contrats est l’idéal commun à tous les économistes.

M. Émile de Laveleye, ainsi mis en cause, explique qu’il veut aussi la justice et le respect des contrats, mais qu’entre deux crises monétaires, l’une d’abondance, l’autre de rareté, il préfère encore l’abondance qui est favorable aux débiteurs, c’est-à-dire aux producteurs.

 

Quatrième séance : jeudi 12 septembre 1889, à 2 heures et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

M. Émile Levasseur reprend la suite de son discours et aborde la partie positive de sa discussion.  Il refait la théorie scientifique de la monnaie.  La monnaie est à la fois une mesure et un équivalent.  La fixité de valeur est ce qu’il y a de plus désirable, mais de plus difficile à obtenir; c’est par l’unité d’étalon qu’on s’en rapprochera le plus; on évitera ainsi la double fluctuation, qui résulte de la dualité des étalons.  On objecte à l’unité d’étalon la prétendue rareté de l’or; M. Levasseur ne la voit pas, au moins chez les quatre nations que l’on voudrait lier par une entente monétaire.

Cette entente est-elle possible ?  Serait-elle durable ?  Il n’y aurait pas de circulation réciproque, les États ne seraient pas responsables de leurs frappes, ni astreints à les rembourser en cas de liquidation.  Qu’est-ce qui garantira alors qu’un des États contractants ne sera pas tenté d’abuser de la convention pour colloquer aux autres contractants tout son métal déprécié ?  Car il subsisterait un marelle des métaux précieux puisque la convention ne serait pas universelle.  M. Levasseur a repris alors avec esprit l’apologue des deux serins de M. Cernuschi.  Ce qu’il redoute, ce n’est pas que ces deux charmants oiseaux s’envolent, mais c’est qu’on trouve, un beau matin, au lieu d’un serin jaune et d’un serin blanc, deux serins tout blancs : le bimétallisme n’aurait pas laissé la porte de la cage ouverte, mais il aurait fait une substitution d’oiseaux.

En définitive, la France n’a aucun intérêt à entrer dans une combinaison qui ne profiterait qu’aux autres.  L’orateur propose le statu quo, mais en ayant égard aux difficultés actuelles.  Il serait, pour lors, disposé à admettre la libre frappe de l’argent à la valeur commerciale, c’est-à-dire à la condition que les particuliers ne profiteraient pas de l’écart existant entre la valeur du lingot et la valeur de la monnaie, et qu’ils verseraient la différence à l’État, qui en profiterait.  Enfin la valeur libératoire de cette monnaie d’argent serait limitée à 500 francs.

M. Alphonse Allard, banquier à Paris, directeur de la Monnaie à Bruxelles répond à M. Levasseur.  Il repousse cette idée, que la crise de baisse des prix ne serait produite que par un excès de production; il croyait cette thèse depuis longtemps abandonnée, surtout depuis les chiffres si concluants de M. Sauerbeck, publiés récemment par M. Émile de Laveleye.

Un excès de production qui aurait duré quinze ans est invraisemblable.  L’activité moderne s’exercerait donc comme celle des Danaïdes à des travaux sans fin et sans but ?  La grande Commission anglaise de l’or et de l’argent (Gold and Silver Commission) a attribué la baisse des prix et la crise, non à la surproduction, mais bien à la cause monétaire.

La seule explication que l’on ait trouvée, pour expliquer une crise aussi générale, c’est la démonétisation de l’argent en 1873.  Si on le conteste, l’orateur demande à ses adversaires de prendre à l’instant sa place et de venir expliquer ici pourquoi le fermier ne paye plus son bail, pourquoi la terre retourne en friche, pourquoi le commerçant est forcé par la baisse des prix de vendre moins cher qu’il n’a acheté, pourquoi l’industriel réalise le fabriqué au-dessous de la valeur de la matière première, pourquoi enfin cette dépression générale, cette baisse des salaires qui est en train de s’opérer, pourquoi ces luttes, pourquoi ces grèves ?

L’or est suffisant, nous dit-on; non, répond M. Alphonse Allard.  L’or dont on constate l’accumulation dans les encaisses des banques et dont on fait volontiers état, est employé, puisque les billets de banque circulent à sa place, et celui que produisent les mines est insuffisant à l’immense développement des échanges au XIX° siècle.  M. Alphonse Allard croit pouvoir avancer, d’après des chiffres qu’il cite, qu’il aurait fallu que les mines fournissent trois fois plus d’or et d’argent pour rester dans la proportion de l’augmentation subie par les échanges – ce qui explique combien il a fallu développer les moyens de banque.  Depuis longtemps on ne peut plus les développer davantage sans risquer des crises.

D’ailleurs la production de l’or diminue et presque la moitié de l’Europe n’a que du papier à cours forcé; comment espérer dès lors se passer de l’argent sans faire hausser l’or et sans provoquer des crises ?  Il suffit de consulter les changes pour voir ce que vaut ce métal dans le monde.  La prime sur l’or est de :

En Italie
En Espagne
En Russie
En Roumanie
À la Plata
Aux Indes

25 ‰
40 ‰
330 ‰
175 ‰
1,000 ‰
310 ‰

Cette hausse factice de l’or, cette hausse produite par les lois de 1873, cause les plus grands maux à l’humanité.  Tous ceux qui ont de l’or à recevoir, tels que rentiers, obligataires, créanciers hypothécaires, sont favorisés, tandis que tous ceux qui produisent et ont des articles à vendre, les travailleurs en d’autres termes, sont victimes.  L’agriculture ne vend plus ses produits parce que le métal blanc, avili chez nous, achète toujours dans les pays à argent et aux Indes la même chose, les mêmes objets qu’autrefois, ce qui attire sur nos marchés le blé et les marchandises exotiques.  L’industrie souffre des mêmes maux, elle ne peut plus vendre par les mêmes raisons.  Les relations sont rompues entre les peuples : les uns n’ont que de l’argent, les autres ne veulent que de l’or, le trafic de l’Angleterre, qui était, on 1873, de 21 livres sterling 4 shillings par tête d’habitant, n’est plus que de 16 livres sterling 17 shillings par tête en 1886, soit 25 % de diminution.

Contre de pareils maux, ne voyant pas le remède, chacun réclame la protection douanière, et le libre-échange disparaît ainsi dans le monde entier.

Mais ce n’est pas tout encore : des maux plus grands nous attendent du côté de la classe ouvrière où les constatations sont navrantes : 700,000 ouvriers sans travail en Angleterre; 32 % de baisse sur les salaires agricoles; 50 % de baisse sur les salaires des mineurs, etc.  La Gold and Silver Commission, à Londres, constate que la prospérité de l’Angleterre a diminué des trois quarts entre 1874 et 1886.  Les questions sociales, les grèves et les révolutions se développent chaque jour, dans le monde entier, comme en 1848; les mêmes causes amènent les mêmes effets.

Tels sont, d’après M. Alphonse Allard, les maux que la question monétaire a appelés sur l’humanité; MM. les monométallistes n’aiment pas à en parler, M. Goschen le leur a dit : Ils sont orthodoxes à ce point que leur foi leur suffit; ils devraient cependant examiner le mal, ils devraient surtout proposer un remède.  Les bimétallistes, eux, proposent un remède, et un remède qui ne coûte rien, puisqu’il ne s’agit que de rétablir ce qui a toujours existé; ils espèrent pour le bonheur de l’humanité que leurs voix seront bientôt entendues.

M. Arthur Raffalovich réplique que la baisse des prix est due à tout un ensemble de facteurs : ouverture du canal de Suez, progrès techniques, construction des chemins de fer.  La démonétisation de l’argent y a une part, mais elle est loin de dominer la situation.  Quant à la prime sur l’or à Saint-Pétersbourg, elle est due à la dépréciation du papier-monnaie, à l’exagération de la circulation fiduciaire.  Vouloir rétablir le 15 ½, ce serait vouloir courir au-devant de perturbations extraordinaires, bouleverser les contrats.  Il n’y a pas rareté d’or.

M. Raffalovich a, en outre, attiré l’attention sur la situation monétaire de l’Autriche.  Il a surtout insisté sur le degré de parenté qui existe entre le bimétallisme et le protectionnisme qui naissent tous deux d’une conception exagérée du pouvoir et des attributions de l’État.

M. Armand Lalande a repris la thèse du bimétallisme.  Le rapport de 1 à 15 ½ lui paraît être conforme à la réalité.  De 1670 à 1873, la valeur de l’argent par rapport à l’or s’est maintenue dans la proportion de 14, 15 ou 15 ½.  Il s’attache à démontrer le danger de prendre l’or comme unique mesure de la valeur.  Il déclare que, en fait, la monnaie d’argent joue partout le principal rôle, et que les quantités de métaux précieux ne sont pas suffisantes pour les besoins des peuples, comme le prouve l’existence du papier-monnaie en Russie, en Autriche et dans l’Amérique du Sud.  D’ailleurs la population du monde augmente d’au moins 4 millions d’habitants chaque année; en leur appliquant la quotité monétaire française, il leur faudrait un accroissement de près d’un milliard de monnaie par an.  Enfin l’orateur dénonce les inconvénients du monométallisme-or des Anglais, qui aboutit à des hausses du taux de l’escompte, passant de 2 à 4 et à 5 %, pour un simple retrait d’or de 4 millions de livres sterling à la Banque d’Angleterre.  Il conclut au bimétallisme avec une révision du rapport des deux métaux tous les quinze ans.

Sir Meysey-Thompson, vice-président de la Ligue bimétallique anglaise, a terminé cette quatrième séance par l’exposé des progrès accomplis, en Angleterre, par la propagande du bimétallisme depuis dix-sept mois que la ligue a été fondée.  Elle a pour adhérents deux ministres actuels et une centaine de membres de la Chambre des communes.  Il cite les personnes les plus notables qui sont à la tête du mouvement.

L’un des obstacles les plus considérables qu’il rencontre est la confusion qu’on veut établir, même en Angleterre, entre le bimétallisme et la protection.  L’une est, suivant l’orateur, le contraire de l’autre, puisque la protection a pour objet de constituer des privilèges distinctifs, tandis que le bimétallisme accorde à tous indistinctement les mêmes droits et les mêmes avantages.

 

Cinquième séance : vendredi 13 septembre 1889, à 1 heure et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

M. Magnin, président, remercie les membres du Congrès de la visite qu’ils ont bien voulu faire le matin à la Banque de France.  Il leur demande la permission de leur offrir un souvenir matériel de cette visite, sous la forme d’un jeton de présence portant sur l’une des faces, en exergue, cette maxime dont la Banque ne s’est jamais départie : La sagesse fixe la fortune, et sur l’autre face l’année de la fondation de la Banque, l’an VIII.  «Vous le voyez, dit M. Magnin, ce n’est pas une jeunesse; elle est plus qu’octogénaire; elle marche vers son centenaire, et nous espérons que non seulement elle l’atteindra, mais qu’elle le dépassera.»  De vifs applaudissements accueillent ces paroles.

M. Gustave du Puynode dit que M. Lalande a eu raison de reprocher aux monométallistes, si telle a été son intention, de prendre pour base de leurs doctrines la pensée que les métaux-monnaies sont des marchandises, soumises à la loi de l’offre et de la demande.  C’est bien ce qu’ils enseignent, comme la doctrine des bimétallistes, c’est que la loi crée la valeur des monnaies et peut, par suite, établir entre eux un rapport constant.  Jamais les deux métaux, l’or et l’argent, n’ont circulé en même temps dans le même pays.  Le métal déprécié a toujours chassé l’autre.  Tous les faits, toutes les statistiques le démontrent.  Les bimétallistes en reviennent à la théorie de la monnaie-signe.

Il faut choisir le meilleur métal, et ce métal, c’est l’or.  L’or présente, en effet, plus que l’argent les trois conditions d’une bonne monnaie : la facilité de transport, la durée et la stabilité de valeur.  Les statistiques encore, comme les travaux publiés sur le frai, le prouvent surabondamment.  Du reste, les peuples ne veulent plus des monnaies d’argent; on le voit bien sur le marché international des échanges.  Lord Liverpool a rendu un immense service à l’Angleterre par sa loi de 1816, établissant le seul étalon d’or.

M. du Puynode, en se séparant des orateurs précédents, dit que, s’il importe à chaque peuple d’avoir un numéraire suffisant, tous doivent se garder d’en avoir un qui excède leurs besoins de circulation.  Les métaux précieux coûtent toujours cher.  Pour une immense industrie et un immense négoce, l’Angleterre a très peu d’espèces monétaires.  La France, au contraire, a toujours été et est encore surchargée de ces espèces.  Elle en a pour 9 milliards, et ses besoins de circulation seraient largement satisfaits avec 4 milliards.  Il faudrait surtout s’appliquer à la débarrasser d’une partie de son numéraire d’argent.  Pour cela, on devrait restreindre à 50 francs au plus le pouvoir libératoire de ce numéraire, et engager la Banque de France à émettre de petits billets.

Les bimétallistes attribuent la crise que vient de subir toute l’Europe à la réforme monétaire de plusieurs de ses peuples.  C’est une erreur !  La baisse de prix la plus marquée, durant cette crise, a porté sur le blé, le plus grand, le plus important produit européen, et cette baisse était inévitable avec les nouvelles voies de communication et les nouveaux moyens de transport.  Il est inutile de fournir d’autres exemples.  Le pays, du reste, qui a le moins souffert de cette crise, c’est l’Angleterre, monométalliste, et celui qui en a le plus souffert, c’est la France, bimétalliste, mais non à cause de sa circulation monétaire, en raison seulement de ses impôts et de ses dettes, plus lourds que ceux d’aucun peuple.

M. du Puynode termine en se ralliant au vœu d’une seule monnaie internationale, bien qu’il reconnaisse que ce vœu ne saurait se réaliser en ce moment, ni d’assez longtemps.

M. Dana Horton, ancien délégué des États-Unis aux conférences monétaires de 1878 et 1881, s’est efforcé de ramener la discussion sur le terrain pratique.

Il a insiste sur la différence de la fédération monétaire que l’on propose actuellement avec les anciennes unions monétaires.  Celles-ci reposaient sur la forme de la monnaie, sur le coin; la fédération proposée n’a trait qu’à la matière, au métal.  Il s’agit d’établir un pair commercial entre Paris, Londres, Calcutta, San-Francisco et Buenos-Aires, comme il en existe un entre Paris, Marseille et Bordeaux.  Si un pair national est une bonne chose, un pair international doit être aussi une bonne chose.  Or, aujourd’hui, il n’y a pas de parité stable entre les pays d’argent et les pays d’or.  Le but du bimétallisme est de l’établir.  Pour quels motifs l’Angleterre ne se rallierait-elle pas à cette idée et n’entrerait-elle pas dans une entente monétaire avec la France ?

L’orateur, répondant ensuite à l’observation de M. du Puynode d’après laquelle les deux métaux seraient soumis aux lois du marché, demande quel est le marché dont il s’agit.  Il affirme que c’est un marché où la décision du Gouvernement anglais peut déterminer la condition du métal, un marché où les grandes nations sont pour ainsi dire les acheteurs de l’or et de l’argent, et peuvent déterminer leur importance relative.

Remontant ensuite à l’origine de ces idées sur l’unique étalon d’or, il prétend qu’elles sont dues à une fausse interprétation de la doctrine de Locke et de Newton, et même de lord Liverpool.  Locke et Newton admettaient les deux métaux, mais dans une situation légale un peu différente : l’un métal chef, si l’on peut ainsi dire; l’autre métal subordonné, c’est-à-dire celui dont il fallait hausser ou diminuer le poids en cas de changement du rapport.  Eh bien, lord Liverpool a cru qu’il pouvait transférer de l’argent à l’or cette position de supériorité légale, mais il n’était pas ennemi de l’argent.

En ce qui concerne la France, M. Horton se montre satisfait du progrès qu’il constate dans le sentiment des économistes à l’égard de l’argent.  Il fait allusion à la libre frappe accordée en principe par M. Levasseur, mais divers membres interviennent pour rappeler les conditions restrictives dont M. Levasseur veut entourer cette libre frappe.

En terminant, l’orateur insiste sur la question pratique, qui consiste à empêcher la démonétisation de l’argent pour prévenir le retour de la crise déjà causée par la démonétisation de 1873.

M. Émile de Laveleye succède à M. Dana Horton et est salué par les applaudissements de l’assemblée.

L’éminent professeur de Liège a commencé par s’étendre avec complaisance sur les progrès de l’opinion bimétalliste, il a énuméré toutes les chaires d’économie politique qui sont gagnées à ce parti.  Puis il a abordé l’objection principale, qu’il reconnaît très sérieuse, mais qu’il croit réfuter d’un mot : c’est la loi de Gresham, en vertu de laquelle la monnaie de moindre valeur se substitue toujours dans un pays à la monnaie de plus de valeur; dans l’espèce, l’argent à l’or.  Oui, cela est vrai, dit-il, mais la loi de Gresham ne se manifeste que pour les payements à l’étranger, elle n’agit pas dans l’intérieur d’un pays : dans un pays bimétallique, on ne fait pas deux prix pour les choses à vendre, l’un en or, l’autre en argent.

À la loi de Gresham il faut opposer ce que M. de Laveleye et M. Cernuschi ont appelé la loi de Newton : Si un même rapport de valeur entre les deux métaux était établi dans les différents pays, il n’y aurait plus de motif d’exporter de l’or ou de l’argent de l’un à l’autre.  Peu importe au surplus le taux du rapport : il peut être de 1 à 18, à 20, à 22; il suffit qu’il soit identique partout.

D’ailleurs il est évident, qu’en poursuivant la formation d’une entente internationale, les États-Unis, par exemple, ne sont, pas mus par le désir d’écouler leurs métaux précieux en Europe, ils n’en ont pas assez pour eux-mêmes, ils en importent plus qu’ils n’en exportent; non, leur mobile est plus élevé, ils veulent créer une parité du change entre toutes les puissances commerciales, et c’est pourquoi ils cherchent à rétablir un rapport fixe international entre les deux métaux.

On objecte, à la vérité, contre cette fixité du rapport, que la loi ne peut pas créer la valeur.  Sans doute, mais elle peut créer un débouché illimité qui influe sur la valeur.

M. de Laveleye examine ensuite la question de la stabilité de la valeur dans la monnaie; il la trouve plus grande dans le bimétallisme que dans le monométallisme.  C’est un point que l’orateur considère comme démontré par Stanley Jevons, qui était pourtant un monométalliste.

Qu’aurait-on fait en 1850, si l’on n’avait eu que l’or pour monnaie ?  Même s’il fallait en venir au monométallisme, M. de Laveleye préférerait qu’on l’établit sur l’argent, qu’il trouve un meilleur métal monétaire que l’or, parce que sa production est plus régulière.  Son plus grand poids n’y fait rien; on le déposerait dans les banques, et le papier circulerait à sa place.

En ce qui concerne la rareté de l’or, M. de Laveleye reconnaît qu’elle n’existe pas en France, mais on peut la constater dans tous les autres pays, en Angleterre même en certaines circonstances.  La Belgique, qui est un pays riche, manque du précieux métal; elle n’en conserverait guère si elle devait rembourser en or les écus d’argent qu’elle a frappés, dans le cas d’une liquidation de l’Union latine.  Partout cette pénurie d’or est un gros obstacle à la reprise des payements en argent.

On a fait dans cette discussion appel à la justice.  C’est un beau mot et un sentiment auquel il faut toujours obéir; mais où est-elle, la justice qu’on invoque ?  Tous les emprunts publics et un grand nombre d’emprunts privés ont été contractés sous le régime du bimétallisme; en les faisant passer sous celui du monométallisme, qui donne une plus grande puissance d’achat à la monnaie d’or, on aggrave les dettes, on désavantage les débiteurs, qu’il y aurait, au contraire, intérêt à favoriser.

M. de Laveleye considère la démonétisation de l’argent comme une mesure révolutionnaire.  Il y voit une cause certaine de protectionnisme.  L’Angleterre, dit-il en terminant, n’a pu supporter son régime de monométallisme-or que parce qu’elle s’appuyait sur le bimétallisme de la France, mais vienne la suspension du Bland Bill aux États-Unis, viennent les ventes d’argent que l’orateur conseille à la Belgique pour se procurer de l’or, et l’on verra bien si l’Angleterre peut continuer à se désintéresser de la question monétaire.

Ce discours est très applaudi et les applaudissements continuent lorsque l’on voit M. Frédéric Passy monter à la tribune.

M. Frédéric Passy déclare, lui aussi, en commençant qu’il ne connaît pas, à proprement parler, de monométallistes.  Bien qu’on le place dans cette catégorie, il est simplement un adversaire du double étalon.  Il ne croit pas à la possibilité d’imposer, malgré la nature des choses, un rapport fixe à deux valeurs qui sont variables indépendamment l’une de l’autre.  À l’heure actuelle, il est impossible de dire avec certitude si l’écart de valeur entre les deux métaux résulte soit d’une hausse simultanée de l’or et de l’argent, mais moindre sur l’argent que sur l’or, soit d’une baisse de l’or et d’une baisse de l’argent, soit d’une baisse des deux métaux, mais beaucoup plus forte sur l’argent.  On ne peut choisir une de ces hypothèses qu’en s’appuyant sur des conjectures plus ou moins plausibles.  En définitive, le rapport de 1 à 15 ½ n’est pas plus un rapport naturel, comme l’a prétendu M. Lalande, que le taux d’intérêt de 5 % n’est un taux d’intérêt normal.  Gaudin, l’auteur de notre régime monétaire, était d’avis qu’il faudrait modifier, le cas échéant, la proportion de 15 ½ à 1; malheureusement, le législateur ne s’est pas souvenu de l’invitation de changer la loi lorsque le rapport changerait.

M. Frédéric Passy est partisan de limiter la valeur libératoire de la monnaie d’argent au chiffre de 200 francs, mais cela n’empêcherait pas qu’elle pût être donnée et reçue en toutes proportions à la valeur commerciale, c’est-à-dire au poids et au titre.

Voilà la règle commerciale qu’on n’a pas suivie, et si l’argent s’amasse en si grande quantité dans les caisses de la Banque, c’est qu’en réalité, on ne lui a pas ouvert la porte assez grande pour lui permettre d’en sortir.

Les détenteurs d’argent n’ont voulu s’en dessaisir qu’au rapport de 15 ½, et ils ont vu la baisse s’aggraver de plus en plus; pour n’avoir pas consenti à temps à une petite perte, ils risquent de subir et de nous imposer une catastrophe.

La vérité est que les payements ne se font pas beaucoup plus maintenant en or qu’en argent; ils se font en compensations.  Le Clearing House de Londres compense de 150 à 180 milliards par an.  Il en résulte que l’Angleterre n’emploie qu’une très faible somme en numéraire pour ses règlements.  L’or dont elle se sert est comme le poids réduit au dixième ou au centième des balances romaines, qui, placé à l’extrémité du long bras de levier, sert à peser la marchandise déposée dans le plateau.  Rien d’étonnant, dès lors qu’un retrait de 100 millions d’or soit un indice suffisant à la Banque d’Angleterre pour qu’elle relève le taux de son escompte.

Il n’en est pas moins vrai qu’il y a avantage à se servir du métal le plus cher, le plus portatif, le plus commode, qui est l’or, et à réserver le métal secondaire, l’argent, pour le rôle de billon supérieur.  N’intervertissons pas les rôles, ne revenons pas aux pataches, sous prétexte que les chemins de fer vont trop vite; et si l’argent ne nous est plus nécessaire, renvoyons-le aux peuples arriérés qui en ont encore besoin.

«Vous dites, s’écrie M. Frédéric Passy, qu’il faut poursuivre une entente entre les gouvernements.  D’abord vous n’y parviendrez pas, mais en supposant que vous réussissiez, les nations qui resteront en dehors subiront la loi du marché, et ce fait suffira pour établir un rapport commercial différent de votre rapport conventionnel.  Je vous défie d’empêcher que de grandes masses d’or et d’argent soient livrées à des conditions autres que celles du marché.  Si vous y parveniez, c’est que vous auriez détruit le marché lui-même.»

Enfin, s’attachant à réfuter la thèse de MM. Thompson et de Laveleye qui prétendent démontrer, à l’encontre de M. Gladstone, que le bimétallisme n’est pas de la protection, M. Frédéric Passy termine son discours par une magnifique péroraison, où, dans un langage entraînant, il dit en substance : «Vous voulez maintenir artificiellement le prix d’une marchandise.  C’est toujours l’idée de la toute-puissance de l’État, l’idée que les choses n’obéissent pas à des lois naturelles.  Mais s’il n’y avait pas des rapports certains, nécessaires, entre les choses, il n’y aurait pas de science.  Cette négation des lois constantes a de tout temps engendré les illusions de la fausse science, celle qui affirmait que le soleil tourne autour de la terre, celle qui croyait que l’aérostat est soustrait à la pesanteur.  Survient la vraie science qui rectifie ces illusions, qui observe les faits et formule les lois, et dit : Surtout, n’y touchez pas, car toutes les fois que vous le faites, vous commettez une erreur et une injustice.»

Après ce discours qui fait une vive impression, la séance reste quelques instants suspendue.

M. Coste donne lecture, au nom de M. de Malarce, qui a été obligé de quitter le Congrès, d’une note statistique établissant les progrès dans le monde civilisé du système métrique des poids et mesures et du système monétaire français.  Le système métrique des poids et mesures, pratiqué par un ensemble de populations de 668 millions d’individus en 1877, est étendu en 1889 à 794 millions, représentant 60 % de la population du monde civilisé.  Le système monétaire français ou un système analogue, qui était pratiqué par un ensemble de populations de 162 millions d’individus en 1877, est étendu en 1889 à 311 millions (dont 103 millions appartenant à la Russie), soit à 23 % de la population du monde civilisé.

 

Sixième séance : samedi 14 septembre 1889, à 1 heure et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

M. Magnin, président, constate l’excellent accueil qu’ont reçu les membres du Congrès dans leur visite du matin à l’hôtel des Monnaies.  Il vient d’être informé par M. Ruau, le directeur de cet établissement, qu’un souvenir allait être offert à chacun des membres du Congrès, une médaille portant sur l’une des faces l’édifice de la Monnaie de Paris et sur l’autre face la date de la visite des membres du Congrès.  Il remercie au nom du Congrès M. Ruau de cette gracieuse attention.  Des applaudissements unanimes appuient les paroles du Président.

La discussion est reprise.

M. Foxwell, de l’Université de Cambridge, professeur d’économie politique à l’Université de Londres, prononce en anglais un discours que M. Arthur Raffalovich traduit immédiatement avec une facilité et une exactitude auxquelles la réunion rend un hommage bien mérité.

M. Foxwell est étonné de la tournure qu’ont prise les débats du Congrès : il croyait à une discussion de mesures pratiques et non à une contestation des principes monétaires.  Il dit que M. Giffen, en Angleterre, est seulement opposé à la fixité du rapport de valeur entre les métaux, mais qu’il ne condamne pas le bimétallisme.  Jevons était, dans les derniers temps de sa vie, devenu bimétalliste.  Il a propagé les idées françaises sur ce sujet.  Il y a, en effet, une grande différence entre les systèmes bimétalliques particularistes du siècle dernier, que chaque nation adoptait différemment pour se constituer un avantage sur les nations rivales, et le bimétallisme moderne qui vise à constituer une bonne monnaie internationale.  Le mouvement bimétallique anglais a pour foyer principal Manchester et non la cité de Londres, qui est beaucoup trop préoccupée des affaires.

En France, on fait bien moins attention qu’en Angleterre à la baisse des prix; il y a là pourtant une question sociale, et c’est quand l’orateur a reconnu le côté social de la question qu’il est devenu bimétalliste avec enthousiasme.

En Angleterre, on désire surtout la stabilité des prix; M. Levasseur prétend aussi la réclamer, mais le bon marché continu et croissant, qu’il veut aussi, n’est pas la stabilité.

On peut concevoir des prix stables et des salaires croissants, ou des salaires stationnaires avec des prix décroissants.  Pour l’ouvrier, socialement, politiquement, ce n’est pas la même chose.  Ce qu’il faut à l’ouvrier, c’est une augmentation de salaire.  C’est ainsi que la hausse des prix est avantageuse à toutes les classes et stimulatrice du commerce.

M. Foxwell s’attaque ensuite à M. Passy sur ce qu’il a nié l’insuffisance de la monnaie; les Index Numbers prouvent que la monnaie est insuffisante; l’argent n’a pas varié, c’est l’or qui a renchéri.  Il critique vivement le respect de M. Passy pour les prétendues lois naturelles.  Est-ce naturel de restreindre la frappe d’un des grands métaux ?  Et quand on ouvre un canal, n’est-ce pas violer une loi naturelle ?  L’orateur reproche à M. Passy de prêcher les doctrines de J.-J. Rousseau !

En terminant, M. Foxwell critique la proposition de M. Coste de rester dans le statu quo.  Ce n’est là qu’un état de transition.  Il faut choisir entre la réhabilitation de l’argent ou sa démonétisation.

M. Ottomar Haupt succède au professeur Foxwell.  Il se borne à rectifier quelques points de fait importants.  La baisse de l’argent, d’après des informations puisées à bonne source, est loin d’avoir dit son dernier mot.  On évalue aux États-Unis la moyenne des frais de production de l’argent à 2 shillings 1 penny ½ l’once standard.  Il y a donc encore une grande marge pour la baisse.

M. Haupt ne voit pas cette disette d’or dont il est tant parlé.  En France, il y a 1,330 millions à la Banque, 2,500 millions dans le pays, 3,400 millions en argent, dont 600 millions en pièces étrangères, qui doivent nous être remboursées en or.  En 1871, l’Allemagne avait 110 millions de francs en or; en 1889, elle en possède 2,900 millions.  Les États-Unis avaient 900 millions d’or en 1875; 3 milliards et demi en 1888.  L’Italie a acquis, en 1882, 400 millions d’or.  Le stock d’or des grandes banques s’est accru d’un demi-milliard en trois ans.

L’orateur établit enfin que M. Ad. Soetbeer, reconnu comme la plus haute autorité monétaire, n’est point bimétalliste, comme l’ont donné à entendre MM. Allard et de Laveleye.  S’il a admis logiquement qu’en cas d’entente internationale un rapport fixe de valeur pourrait subsister, il a nettement déclaré qu’une telle entente lui paraissait une utopie.

M. Fielden, manufacturier anglais, monte ensuite à la tribune.  C’est M. Grenfell qui lit son discours, dans lequel il affirme que les industriels et les trade unions en Angleterre sont favorables au bimétallisme.

M. E. Koch (Allemagne) remercie le Gouvernement français et le Comité d’organisation d’avoir préparé ce Congrès.  Il déclare avoir adhéré depuis treize ans aux vues monétaires de M. Cernuschi.  Il s’efforce depuis lors de les propager.  Ces vues n’ont pas été réfutées parce qu’elles sont irréfutables.

M. le Président interrompt la discussion pour donner communication au Congrès d’une lettre qu’il vient de recevoir de M. Cernuschi.  Cette lettre est ainsi conçue :

 

«Paris, le 14 septembre 1889

Monsieur le Gouverneur,

Je prends la liberté de vous remettre ci-jointe la somme de 10,000 francs en vous priant de la garder en vue d’un concours que je vais ouvrir dans les termes suivants :

CONCOURS  BIMÉTALLIQUE

Un prix de 10,000 francs sera décerné à l’auteur du meilleur mémoire sur la question de savoir comment se comporterait dans le présent et dans l’avenir la valeur réciproque du métal argent et du métal or si le système monétaire ci-après était simultanément introduit et pratiqué en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis et en France :

1° Monnayage libre et gratuit pour le public;

2° Unité monétaire bimétallique, le Juste : le Juste en argent, au poids et à la finesse de la pièce de 5 francs; le Juste en or, au poids et à la finesse d’un dollar d’or des États-Unis.

Les manuscrits devront être déposés sous pli cacheté, soit à la Banque de France, soit à la Banque d’Angleterre, avant le 1er mai 1890, pour ensuite être transmis au très honorable M. Goschen, chancelier de l’Échiquier, qui voudra bien, je l’espère, accepter d’être juge de ce concours [4].

Agréez, Monsieur le Gouverneur, l’assurance de ma considération très distinguée,

Henri Cernuschi»

Le Congrès applaudit à cette générosité.

Sir Meysey-Thompson ajoute un autre prix de 100 livres sterling [5].

M. Denis Galet, banquier à Amiens, président de l’Union des banquiers des départements, demande à en référer à sa corporation pour ajouter un troisième prix.  Cependant, après un échange d’explications, le Président ayant constaté qu’il s’agit d’un concours bimétallique, M. Denis Galet, qui déclare représenter une majorité de banquiers partisans de l’étalon d’or, retire sa proposition.

La discussion est reprise.

M. Clément Juglar répond aux accusations d’incompétence que les bimétallistes adressent aux économistes, par une récusation des banquiers et des changeurs qui ont intérêt à la dualité des métaux précieux pour profiter des écarts qui ne manquent pas de s’établir entre l’or et l’argent.  Il montre combien ces écarts ont été fréquents et considérables, sous le règne véritable du bimétallisme, jusqu’en 1850.  Ce n’est qu’à partir de l’apparition de l’or de la Californie et de l’Australie, c’est-à-dire du moment où le bimétallisme a décru, que ces écarts se sont réduits.  Ils prouvent que le rapport de 1 à 15 ½ n’a jamais été constant, et que la rupture de ce rapport est bien antérieure à la suspension de la frappe de l’argent.

Depuis la démonétisation d’une partie de l’argent en Allemagne, il y a eu baisse des prix de 1873 à 1877, puis une reprise modeste, mais très accentuée, de 1878 à 1882, puis une nouvelle baisse de 1882 à 1886, puis enfin une reprise depuis 1886, malgré la dépréciation continue de l’argent.  Les salaires sont loin d’avoir suivi les mêmes fluctuations.  Il est donc impossible d’attribuer ces mouvements des prix à l’unique influence des métaux précieux.

M. Clément Juglar termine en déclarant que la situation monétaire de la France est aussi belle que possible.

M. Léopold Dreydel dit que le système monétaire français a fait ses preuves dans des circonstances critiques et qu’il faut le conserver.  Il dit que la France devrait dénoncer la convention de l’Union latine et essayer de reprendre la frappe de l’argent pour son compte; l’Allemagne devrait remettre ses thalers en circulation; l’Angleterre ferait bien d’accepter le système français et de commencer la frappe de 200 millions d’argent; les États-Unis enfin devraient retirer leurs greenbacks.  Il n’y a pas trop de numéraire en France, surtout dans l’état d’incertitude politique où nous nous trouvons.

M. Théodore Mannequin s’excuse de prendre une seconde fois la parole, mais il croit à la possibilité de faire l’exactitude dans les sciences politiques et dans la science monétaire en particulier.  Il s’attache à réfuter les propositions de M. Dana Horton.

Après la lecture de M. Mannequin, M. le Président constate qu’il reste encore quatre orateurs inscrits et que l’on n’a pu aborder les trois derniers articles du programme.

Sur la promesse que leurs communications seront insérées au Compte rendu détaillé, les orateurs inscrits renoncent à la parole.

M. Moret y Prendergast adresse au nom de l’assemblée de gracieuses paroles de remerciement au Président du Congrès et au bureau tout entier.

M. Magnin remercie la réunion de sa courtoisie et prononce la clôture du Congrès.

 

Première séance : mercredi 11 septembre 1889, à 9 heures et demie du matin, au palais du Trocadéro

 

Prennent place au bureau : M. J. Magnin, président du Comité d’organisation; M. Henri Cernuschi, vice-président; M. Adolphe Coste, secrétaire.

La séance est ouverte à 10 heures.

M. Magnin — Messieurs, je me mets provisoirement au fauteuil du président pour remplacer M. le ministre des finances qui, à son très grand regret, a été obligé de s’absenter.  Vous savez tous le motif de cette absence : nous sommes dans la période électorale.  En parcourant les rues de Paris, vous avez pu voir les murs couverts d’affiches.  M. le ministre a dû se rendre dans le département où il est candidat.  Il m’a chargé de vous exprimer tous ses regrets de ne pouvoir assister à nos séances et, en même temps, il m’a remis une lettre dont je vais avoir l’honneur de vous donner communication.  Cette lettre m’est adressée comme président du Comité d’organisation du Congrès monétaire international.  En voici le texte :

«Paris, le 10 septembre 1889

Monsieur le président,

J’aurais tenu à honneur de venir moi-même souhaiter la bienvenue aux membres du Congrès monétaire, et je me proposais d’assister au moins à sa première séance.

Forcé de quitter Paris dès aujourd’hui, je vous prie de vouloir bien exprimer à MM. les délégués des gouvernements étrangers et aux éminents spécialistes qui ont bien voulu répondre à notre appel, le regret que j’éprouve de ne pouvoir m’associer que de loin à leurs travaux.

Le gouvernement français a eu, vous le savez, à différentes reprises, l’occasion de faire connaître ses idées sur les questions monétaires.  Bien que les faits qui se sont produits dans ces dernières années ne nous semblent pas de nature à modifier à cet égard nos dispositions générales, nous suivrons avec le plus grand intérêt les échanges de vues qui vont avoir lien.  Il ne s’agit cette fois que d’un débat purement scientifique, et les opinions exprimées seront toutes personnelles; il en résultera néanmoins de précieux éléments d’information pour tous ceux à qui incombe la responsabilité des solutions à faire prévaloir.

C’est pourquoi je remercie d’avance le Congrès qui va s’ouvrir, des services qu’il rendra au monde économique, de plus en plus préoccupé des grands problèmes que la question monétaire implique aujourd’hui.

Agréez, Monsieur le président, l’assurance de ma haute considération,

Le ministre des finances,

Rouvier»

En même temps qu’il me remettait cette lettre, M. le ministre, qui avait l’intention bien arrêtée d’inaugurer nos séances, a bien voulu me laisser une note contenant les paroles qu’il se proposait de vous adresser.  Je vais vous en donner lecture :

«Messieurs,

Je suis heureux de me trouver chargé de souhaiter la bienvenue aux membres du Congrès monétaire, et je vous remercie tous d’avoir bien voulu répondre à notre appel.  Je vous en remercie au nom du gouvernement de la République.  Ce n’est pas sans un sentiment de légitime fierté qu’il voit tant d’hommes occupant une place considérable dans les sciences, les lettres ou les arts, venir apporter ici chaque jour le concours de leurs lumières et de leur expérience.  Si je m’en croyais le droit, je vous en remercierais aussi au nom de tous ceux qu’intéresse le progrès économique et social des peuples, progrès si intimement lié à la solution des problèmes monétaires.

Plus on a creusé ces problèmes, plus on a été amené à reconnaître que ce n’est pas seulement la facilité des échanges qui en dépend, mais aussi le développement de la production qui peut, suivant les solutions adoptées, prendre un essor puissant ou se voir paralysé et atteint dans ses forces vives.  C’est cette vérité, mieux connue à notre époque qu’à aucune autre, qui partout a attiré sur les questions monétaires l’attention des hommes d’État et des hommes de science.

Ces questions ont pris dans les dernières années un caractère d’actualité, je pourrais dire d’acuité tout spécial.  On a vu la situation monétaire des différents pays profondément influencée par des causes diverses.  De brusques variations se manifestaient dans la production et surtout dans la valeur réciproque de l’or et de l’argent.  Y a-t-il réellement dans ces faits une action perturbatrice qui puisse expliquer les crises dont, à des degrés divers, tous les pays ont eu récemment à souffrir ?  Peut-on entrevoir dans telle ou telle solution un remède à cet état de choses qui préoccupe à bon droit les gouvernements et les peuples ?  Telles sont les questions que le monde entier se pose.  Elles ont déjà donné lieu à bien des recherches, à bien des discussions.  Beaucoup d’entre vous y sont intervenus, apportant des idées souvent opposées, mais toujours soutenues avec science et talent.  Plus que jamais, nous devons continuer à les approfondir, cherchant à les éclairer chaque jour d’une lumière nouvelle.

Aussi, messieurs, est-ce avec le plus vif intérêt et avec la certitude d’en tirer de précieux enseignements que nous suivrons vos savantes discussions.  Elles feront faire, nous n’en doutons point, un pas de plus à la science monétaire et prépareront, pour un avenir que nous souhaitons prochain, une solution.»

(Applaudissements)

Vous avez maintenant, messieurs, à constituer le bureau du Congrès, et je prie M. Cernuschi, vice-président du Comité d’organisation, de vouloir bien me remplacer au fauteuil.

M. Cernuschi, vice-président du Comité d’organisation — La parole est à M. Coste pour vous faire connaître une motion.

M. Adolphe Coste, secrétaire du Comité d’organisation — Messieurs, un certain nombre de membres proposent la liste suivante pour composer le bureau du Congrès :

Président d’honneur : M. Pellegrini, vice-président de la République argentine, délégué extraordinaire de son gouvernement au Congrès monétaire international

Président : M. J. Magnin, vice-président du Sénat, gouverneur de la Banque de France, déjà président du comité d’organisation du Congrès

Vice-présidents : M. Léon Say, sénateur, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, et M. Henri Cernuschi, publiciste, tous les deux vice-présidents du Comité d’organisation.

En outre, pour représenter les principaux pays et les différentes opinions monétaires : M. Grenfell (Angleterre), ancien gouverneur et l’un des régents actuels de la Banque d’Angleterre; M. Max Wirth (Autriche); M. Émile de Laveleye (Belgique), professeur à l’université de Liège; M. Dana Horton (États-Unis), ancien délégué des États-Unis d’Amérique aux conférences monétaires de 1878 et 1881; M. Émile Levasseur (France), membre de l’Institut, professeur au Collège de France; et M. Luigi Luzzatti (Italie), député au parlement italien, délégué du Comité national italien au Congrès monétaire.

(Applaudissements.  Aux voix ! aux voix !)

M. Cernuschi — Je mets aux voix la liste qui vient de vous être présentée.

(Adopté à l’unanimité)

Vous avez maintenant à désigner vos secrétaires.  Nous vous proposons pour ces fonctions : M. Adolphe Coste, qui a été membre et secrétaire du Comité d’organisation et qui s’est fort bien acquitté de ses fonctions; son collègue, M. Fernand Faure, député; et M. Arthur Raffalovich, publiciste, membre du Congrès.

(Adopté)

Messieurs, je déclare le bureau du Congrès constitué, et je prie M. Magnin de reprendre sa place au fauteuil présidentiel.

M. J. Magnin, président — Messieurs, je devrais m’étonner d’être désigné pour remplir les fonctions de président du Congrès, en voyant dans l’assistance qui veut bien m’écouter tant d’hommes illustres dans les sciences financières et économiques, qui auraient mieux que moi occupé ce fauteuil, si je ne savais qu’en me choisissant, vous avez voulu honorer la Banque de France, cette grande institution de crédit, qui a su conquérir la considération et la confiance du monde entier par la prudence et la sagesse de sa gestion presque séculaire.

(Applaudissements)

Je vous remercie pour la Banque qui sera flattée du témoignage d’estime que lui donnent spontanément des hommes éminents tels que vous.  Je vous remercie personnellement d’un honneur auquel j’attache le plus grand prix.

(Applaudissements)

Vous voudrez bien permettre, messieurs, à celui qui a eu l’honneur de provoquer et de présider la Conférence de 1881, de vous rappeler en quelques mots le passé et de vous dire ce qu’il augure de l’avenir pour la solution de cette grande question monétaire qui, non seulement est liée intimement aux intérêts commerciaux, industriels, agricoles du monde entier, mais encore qui les domine et les régit.

Messieurs, les États-Unis et la France ont convoqué en 1881, à Paris une conférence monétaire internationale dans le but de soumettre à l’acceptation des gouvernements représentés un plan et un système pour l’établissement, au moyen d’une convention internationale, de l’usage de l’or et de l’argent comme monnaie bimétallique.

Bien que la plupart des gouvernements représentés se fussent déclarés en faveur du projet franco-américain, la Conférence dut, par suite de l’attitude de l’Angleterre, s’ajourner sans avoir atteint le résultat désiré.

Les instructions du gouvernement anglais à son délégué portaient qu’il devait se limiter à fournir à la Conférence les renseignements qu’on lui demanderait sur les lois et le système monétaire de l’Angleterre, mais qu’il devait s’abstenir de prendre part à la discussion sur le fond.

La Conférence, dans sa treizième séance tenue le 8 juillet 1881, s’ajournait au 12 avril 1882 par une résolution motivée, adoptée par l’unanimité des membres votants.  Elle ne s’est pas réunie à cette date ni plus tard; mais que s’est-il passé depuis ?

Le désordre monétaire qui (on peut le dire sans témérité) date de 1873 et auquel la conférence de 1881, si elle avait abouti, aurait pu porter remède, n’a fait que s’aggraver.  L’écart de valeur entre l’or et l’argent s’est encore augmenté dans une large proportion.  Les perturbations du change entre les pays monométalliques argent et les pays qui ne frappent que des monnaies d’or sont devenues plus intenses et plus fréquentes.  Les perspectives, loin d’être rassurantes, sont faites pour effrayer les esprits prudents.

En effet, que les États-Unis viennent à abroger le Bland Bill, que l’Union latine soit dénoncée, et l’avilissement du métal blanc par rapport au métal jaune n’aurait pour ainsi dire plus de limite.  Ce serait alors une terrible catastrophe monétaire et commerciale dans le monde entier.

Profitant de l’occasion que lui offrait l’Exposition universelle, la France a provoqué la réunion du congrès monétaire qui ouvre aujourd’hui ses séances.  Nos invitations ont de toutes parts reçu le meilleur accueil : votre présence en témoigne d’une façon évidente.  Nous avons la satisfaction de voir ici, pour la première fois, les Américains du Sud siéger à côté des Européens et des Américains du Nord, pour s’occuper ensemble de la plus importante des questions économiques : je veux dire de la question de la monnaie.  Laissez-moi constater que nous sommes le premier congrès monétaire universel qui se soit jamais réuni.

Nous osons espérer de bons résultats des discussions auxquelles nous allons assister : cet espoir, nous le fondons sur le langage que tient actuellement l’Angleterre, bien différent de celui de 1881.

Il y a quelques semaines, le chef du gouvernement anglais, le marquis de Salisbury, répondait par les paroles suivantes à la grande députation de la ligue bimétallique, qui sollicitait l’appui du gouvernement pour la réalisation du système bimétallique universel (je cite la partie importante de sa réponse) :

«Je vais vous faire connaître un motif spécial qui fait que je désire très vivement ne pas préjuger la ligne de conduite que l’on pourra adopter éventuellement par un mot quelconque tombé aujourd’hui de ma bouche.  J’ignore si vous avez été avisés que, pendant l’automne de l’année courante, on doit convoquer à Paris un grand congrès international ayant pour objet l’examen de la question monétaire.  Ce congrès doit discuter précisément les questions que vous avez soulevées aujourd’hui devant moi : la cause de la baisse qu’a subie la valeur de l’argent, les remèdes qu’il conviendrait d’y apporter, et diverses autres questions monétaires de grande importance.

J’espère bien que ce débat sera international et que l’Angleterre ne manquera pas d’y jouer son rôle.

Car, laissez-moi vous le rappeler (et c’est par ces mots que je veux conclure), il ne vous incombe pas seulement de faire comprendre clairement cette question, et de la faire discuter parmi les classes monétaires les plus influentes de notre pays et de chacune des parties de notre pays; mais la décision à laquelle on s’arrêtera éventuellement dépendra nécessairement en grande partie de la mesure dans laquelle vous réussirez à exercer vos facultés de persuasion auprès des autres nations du globe.

Faites donc en sorte que cette question ne soit pas entachée de préjugés insulaires.  Engageons le débat avec le monde monétaire et le monde politique tout entier, et efforçons-nous de dégager des lumières que nous sommes tous en état d’y apporter, des leçons susceptibles de nous faire aboutir à un résultat certain et fécond.»

J’estime qu’il n’y a rien à ajouter à ces paroles.  Je sortirais de mon rôle de président si je ne me bornais à appeler sur elles toute l’attention du Congrès, qui ne peut manquer d’y voir un pas fait vers une solution nécessaire et un bon augure pour l’avenir.

J’invite le Congrès, à commencer la discussion des graves questions qui sont à son ordre du jour.  Le large programme que le Comité d’organisation a élaboré permet à toutes les opinions de se manifester, à tous les systèmes de se produire.

Votre président s’efforcera de diriger vos discussions avec impartialité; il vous demande de lui continuer la bienveillance dont vous venez de l’honorer.

(Applaudissements répétés)

Je donne maintenant la parole à M. le secrétaire Coste, pour vous rendre compte des travaux du Comité d’organisation et vous faire connaître la composition du Congrès ainsi que les différentes mesures qui ont été prises.

M. Adolphe Coste, secrétaire, présente les excuses de MM. Léon Say et Fernand Faure.  Il rend compte de la propagande faite par le Comité d’organisation du Congrès qui a obtenu à ce jour 142 adhésions.  En ajoutant à ce chiffre les 30 membres du Comité d’organisation et les 22 délégués des gouvernements étrangers ou des comités étrangers de l’Exposition universelle, au nombre de 16, qui se sont fait représenter, le nombre des membres du Congrès est de 194.

M. le secrétaire donne lecture de la dépêche de sir J. Elliot, chargé d’affaires de Sa Majesté Britannique, en date du 10 septembre, aux termes de laquelle l’honorable C. W. Fremantle, C.B., sous-directeur de la Monnaie, et M. G.-H. Murray, attaché à la Trésorerie, sont nommés délégués britanniques auprès du Congrès international monétaire.

Communication est donnée au Congrès de la liste de tous les autres délégués des gouvernements et des comités étrangers.

M. le secrétaire rend compte ensuite des travaux de la commission de statistique formée par le Comité d’organisation et présidée par M. Léon Say.

Trois rapports ont été imprimés et sont mis à la disposition de tous les membres du Congrès : le premier, dû à M. Alfred de Foville, est relatif à la statistique universelle des métaux précieux (production, monnayage et consommation industrielle de l’or et de l’argent); le second, dû à M. E. Fournier de Flaix, est un rapport sur l’enquête monétaire anglaise; le troisième, dû à M. Adolphe Coste, est un rapport sur le célèbre ouvrage du docteur Adolphe Soetbeer (Materialien etc.), dont une traduction française doit être offerte au Congrès par M. Ruau, directeur de la Monnaie.  Ces trois rapports sont présentés sous la responsabilité personnelle de leurs auteurs, le temps n’ayant pas permis au Comité d’organisation d’en prendre connaissance.

Outre ces rapports, plusieurs documents importants qui ont été remis au bureau sont tenus à la disposition des membres du Congrès pour être consultés par eux s’ils le désirent; entre autres : un mémoire (en allemand) du savant docteur Soetbeer, expressément rédigé pour le Congrès monétaire et en partie analysé dans le rapport de M. Alfred de Foville; une note (en anglais) adressée au très honorable G. J. Goschen, chancelier de l’Échiquier, par sir Rawson W. Rawson, président de l’Institut international de statistique, et relative à la statistique des prix; une note manuscrite de M. Ottomar Haupt sur les stocks monétaires des différents pays, les encaisses des Banques et les frappes des métaux précieux jusqu’à la fin de 1888 [6].

M. le secrétaire termine son exposé par quelques recommandations d’ordre pratique empruntées au règlement du Congrès.

M. Magnin, président — Vous venez d’entendre les communications faites par M. le secrétaire au nom du Comité d’organisation.  Je vais vous donner lecture de l’ordre du jour qui vous est proposé.

(M. le président donne lecture du document qui a été reproduit dans la première partie, page 7).

Vous voyez que la discussion générale sur les quatre premiers articles du programme (Statistique, Baisse de l’argent, Dommages qui en résultent, Remèdes à y apporter) contient à peu près toute la question monétaire et se prête à l’exposé de tous les systèmes; nous avions indiqué que cette discussion générale serait ouverte dès la première séance, mais, avant de l’entamer, je pense qu’un certain nombre de membres étrangers du Congrès ont peut-être quelques communications à présenter et qu’il vaudrait mieux les entendre tout d’abord.

M. Alphonse Allard — M. le président nous a cité tout à l’heure les paroles prononcées à Londres par lord Salisbury en réponse à la députation de la Ligue bimétallique anglaise.  Nous attachons beaucoup d’importance aux déclarations des ministres anglais.  Je pense qu’il conviendrait, avant de passer à la discussion de notre programme, de prier MM. les délégués de la Ligue bimétallique anglaise ici présents, de vouloir bien nous dire ce qui s’est passé à ce sujet dans leur pays, et quel est le véritable sens que nous devons attacher aux paroles du Premier ministre d’Angleterre.

(Approbation)

M. Magnin, président — La parole est à M. Grenfell.

M. Grenfell — Messieurs, je défère à votre invitation d’aborder la grande question du bimétallisme, mais je dois d’abord vous déclarer que je me présente devant vous non pas comme administrateur et ci-devant gouverneur de la Banque d’Angleterre, ni comme trésorier du club des économistes à Londres, car j’avoue que la majorité de mes collègues à la Banque et même, je le crains, une bonne partie de mes confrères du club sont monométallistes.  Je suis à ce Congrès le délégué d’une association volontaire nommée la Ligue bimétallique de l’Angleterre, laquelle, par une résolution formelle, m’a chargé de la représenter dans les débats qui vont avoir lieu.  Je suis accompagné du secrétaire de la Ligue et de plusieurs membres représentatifs de grands intérêts : un grand propriétaire foncier, ancien membre du parlement, le propriétaire d’une monnaie à Birmingham, et un professeur distingué de l’école moderne de l’économie politique à l’université de Londres.

Messieurs, je vous prie de croire que je n’ai nullement l’intention de vous présenter une longue étude sur la question abstraite de la monnaie, mais je ne croirais pas obéir à mon mandat si je m’abstenais de vous donner un rapport très court sur l’état de la question dans mon pays.

Il y a deux grands obstacles à vaincre en Angleterre.  L’un est général et l’autre particulier.  L’obstacle général, c’est l’encombrement des votes parlementaires, ce qu’on appelle l’obstruction.  L’obstacle particulier, c’est la conviction qu’ont la plupart des membres de l’ancienne école des économistes anglais, que le dernier mot a déjà été dit, au sujet de l’étalon monétaire, dans les discussions du commencement de ce siècle, par le premier lord Liverpool et par ceux qui ont suivi ses traces.

Messieurs, un philosophe français du siècle passé, en parlant des études mathématiques en Angleterre, a prétendu que le succès de Newton avait eu l’effet de les retarder plutôt que de les encourager, et il en donnait pour raison que les Anglais étaient si satisfaits de la renommée de Newton et des résultats de ses travaux, qu’ils paraissaient croire qu’il n’y avait plus rien à y ajouter.  Je ne sais pas si cette observation spirituelle était fondée à l’égard des travaux de Newton, mais je suis convaincu qu’elle est parfaitement exacte à l’égard de l’étude des étalons monétaires.

Messieurs, il y a parmi vous deux membres de ce Congrès qui ont été envoyés par le gouvernement britannique pour suivre le cours de vos débats; ce n’est donc pas à moi de m’arroger le droit de parler au nom de mon gouvernement, mais je ne me crois pas empêché de vous citer quelques-unes des observations faites par les ministres.

Vous savez, messieurs, que nous avons eu deux commissions royales : l’une pour faire une enquête sur l’état du commerce général, et l’autre pour tâcher de résoudre les questions actuellement soumises à ce Congrès; et que les séances de ces deux commissions ont duré quatre ans, et ont donné lieu à des bluebooks innombrables, qui ont encombré les bibliothèques; or, je vais vous dire, messieurs, la conclusion à laquelle les ministres de mon pays sont arrivés après avoir censément parcouru avec attention cette masse de matériaux.

Le Premier ministre n’est pas encore parvenu à la connaissance élémentaire de la question, à savoir que les économistes continentaux et américains sont déjà depuis longtemps arrivés à la conclusion que le bimétallisme serait possible, pourvu que la plus grande nation commerciale du monde y consentît.  C’est sans doute avec un très grand étonnement que vous avez entendu les paroles sérieuses du Premier ministre, en réponse à un mémoire qui lui était présenté et qui était appuyé par une députation de près de cinq cents personnes de la plus haute influence.

M. le président a déjà cité les paroles du Premier ministre et je ne les lirai pas une seconde fois, je me bornerai à en reproduire la conclusion : «Faites donc en sorte, a-t-il dit, que cette question ne soit pas entachée de préjugés insulaires.  Engageons le débat avec le monde monétaire et le monde politique tout entier, et efforçons-nous de dégager des lumières que nous sommes tous en état d’y apporter, des leçons susceptibles de nous faire aboutir à un résultat certain et fécond.»

Ces paroles ne laisseront pas que de vous étonner.  Il paraît que le Premier ministre de mon pays est de l’avis qu’il faut non pas résoudre la question qui a été discutée pendant quatre ans par les commissions inaugurées par lui-même, et dans la presse pendant dix-sept ans, et par deux ou trois conférences internationales, mais qu’il faut recommencer à fond en apprenant l’ABC de la science monétaire, et rétablir, si nous le pouvons, les conclusions qui ont été prouvées usque ad nauseam.

Messieurs, je vous ai déjà parlé de l’étonnement avec lequel j’ai écouté les paroles du premier ministre, quoique je fusse très charmé de recevoir le conseil de ne pas donner à nos discussions une couleur insulaire.  Maintenant, je vous prie d’écouter ce qu’a dit le ministre des finances, dans un discours d’une impartialité complète.

«Je sais bien que la plupart des monométallistes s’attachent si fortement à leurs opinions qu’il y en a plusieurs, comme la plupart des fidèles les plus orthodoxes, qui ne savent pas donner les raisons de leurs croyances.  Je dois dire que quand ces personnes s’apercevront de la force de leurs adversaires – je ne dis pas la force croissante, de crainte que cela n’indique un préjugé contre les monométallistes – mais quand ils verront l’énergie avec laquelle vous poursuivez votre lutte, il sera de leur devoir d’imiter les efforts que vous faites pour éclairer le public, et non pas de se taire et de se tenir à l’écart, comme si leur foi était tellement orthodoxe qu’il ne fût nullement nécessaire d’avancer quelque chose pour la défendre.»

Messieurs, voilà les opinions de ceux qui sont au pouvoir, mais, comme vous le savez tous, il y a une grande lacune qui sépare le pouvoir de la faculté d’agir.

Ceux qui sont au pouvoir chez nous, comme ailleurs, dépendent de l’opinion publique et des moyens que possède l’opposition de leur faire une concurrence heureuse.  Or, notre opposition est conduite par M. Gladstone, qui se croit dispensé quelquefois de faire des études sur les questions les plus épineuses, sur lesquelles il est pourtant toujours prêt à parler et à avoir une opinion.  Eh bien, M. Gladstone a déclaré (quoique rien au monde ne le persuaderait de parcourir ce qu’on a dit ou écrit à ce sujet) que le bimétallisme est synonyme de deux autres expressions : la protection et la répudiation des dettes publiques.  Cette thèse n’est pas, selon moi, susceptible de preuve.

M. Gladstone m’a adressé, en date du 29 juin, une lettre en réponse à une question que je lui ai faite au sujet d’un discours dans lequel il avait présenté le bimétallisme comme analogue à la protection.  Je vais vous lire sa lettre.

«Je n’accuse pas le bimétallisme dans toutes les formes et per se d’avoir les qualités de la protection, mais je parlais, dans le discours que vous citez, du mouvement bimétallique, comme il nous a été expliqué par M. Chaplin à la Chambre des communes, comme étant, selon moi, et non moins distinctement selon lui, protectionniste dans ses effets.  J’admets que cette proposition présuppose qu’il ne désire pas que la valeur actuelle soit la proportion légale et qu’il ne remercierait pas le Parlement pour une déclaration que l’or serait dans la proportion de 1 à 22.  Je n’ose pas dire qu’une telle déclaration serait protectionniste.

Je suis pourtant fortement de l’opinion que l’existence d’un étalon quelconque n’implique pas nécessairement une intervention dans le commerce; qu’un tel étalon devrait être un simple étalon; que l’or est le meilleur étalon; et que, cæteris paribus, ce serait mieux d’avoir un même étalon partout; qu’un changement de l’étalon (même pour en avoir un meilleur) pourrait entraîner des inconvénients au moins temporaires; et que, de changer l’étalon pour un pire, en le faisant double, serait une erreur sérieuse et permanente, même dans le cas où le changement serait fait en raison des valeurs actuelles.

Je ne doute pas que l’on puisse contester ces propositions, mais j’espère ne jamais ajouter une contention sur le bimétallisme à celles de ma vie longue et trop contentieuse.»

Voilà la lettre intéressante de l’homme d’État du passé.  Nous avons pour nous ceux de l’avenir, et notamment M. Balfour, un homme très fort, et M. Chaplin, la dernière recrue du corps ministériel.

Messieurs, ces opinions de M. Gladstone sont celles de tous ceux qui ont étudié l’économie politique depuis 1818 jusqu’à l’époque des économistes français de nos jours, et qui sont résolus à ne pas rentrer au collège pour suivre le cours des idées nouvelles.  Ce sont les opinions de ceux qui, comme les successeurs de Newton, sont de l’avis que le dernier mot a été dit à ce sujet, et que c’est une perte de temps que de tâcher de rien ajouter aux travaux de Locke et de ses disciples.

Au moins le gouvernement ne partage pas cette satisfaction fatale, et il nous encourage à persévérer, seulement avec tous les retards possibles.

Messieurs, après ces explications, vous ne serez pas étonnés des obstacles à travers lesquels nous avons, avec plus ou moins de succès, tâché de nous frayer un chemin.

Messieurs, je me suis bien gardé de tenir des propos insulaires, je crains même d’avoir trop dénigré les façons d’agir de mon pays.  Je déclare que cette question me semble essentiellement cosmopolite, et que les lois sur la circulation monétaire sont tout aussi susceptibles d’une entente internationale que les douanes, les postes, les télégraphes, les phares, les signaux maritimes et beaucoup d’autres affaires de moindre importance dont on a fait l’objet de traités innombrables.

En voyant les hommes d’État hostiles ou (lorsqu’ils sont favorables) si pleins de froideur, la Ligue bimétallique s’est déterminée à faire appel à un autre tribunal, à savoir le peuple dans ses assemblées primaires.  La Ligue a fait imprimer pour le Congrès un compte rendu des diverses corporations ou sociétés ouvrières qui ont entamé des discussions à ce sujet; vous y verrez qu’une grande partie de ces associations sont bien disposées à l’égard des réformes que nous recommandons.  Mais nous avouons que c’est une tâche assez difficile que d’ajuster les débats sur un sujet aussi subtil que celui-ci avec la tendance des esprits dans une assemblée populaire.  Si Locke et Newton ne sont point d’accord, si, dans un siècle où les lumières se répandent avec une rapidité étonnante, une partie des économistes français et des économistes américains est en lutte avec la majorité des anciens économistes anglais, comment peut-on s’attendre à un jugement satisfaisant de la part des ouvriers et de leurs délégués ?

Il ne me reste plus qu’à parler de la presse de Londres.

Au moins ceux qui ont adopté la presse comme carrière, ne sont pas intéressés à la protection des classes créancières.  Les classes créancières, dont la plupart sont libre-échangistes, demandent à haute voix la protection pour leurs industries.  Et il faut avouer que les classes créancières jouissent d’une très haute influence à Londres.

Je ne sais pas si cette influence est l’origine de l’attitude de la presse de Londres.  Tout ce que je sais, c’est qu’il est presque impossible de persuader les grandes autorités de la presse quotidienne de Londres, de permettre l’insertion des lettres ou articles soutenant l’idée bimétallique.

Messieurs, à tout cela, quel remède y a-t-il ?  Je n’en connais qu’un : c’est que tous les autres gouvernements fassent des arrangements entre eux pour tenir encore un congrès d’action, avec pleins pouvoirs de terminer cette controverse dans le sens qui leur sera dicté par leur propre opinion, et de mettre en pratique les théories qu’ils admettent, en laissant à mon pays le blâme qui s’attache aux nations qui mettent des obstacles dans la voie de ceux qui désirent faire avancer la civilisation du monde.

Le libre échange n’est pas adopté par le monde.  Je le déclare un fait indiscutable.

Mais il n’y a, que je sache, aucune raison qui s’oppose à ce qu’une monnaie internationale soit créée, et, selon moi, une monnaie internationale marquerait une bonne étape sur la grande route du libre échange.

Messieurs, je vous prie d’agréer ma reconnaissance pour l’attention avec laquelle vous avez bien voulu écouter ce discours, dans lequel je me suis efforcé de vous rendre compte de ce que la Ligue anglaise a fait depuis la dernière Conférence de Paris.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. le docteur Otto Arendt, secrétaire de la Ligue bimétallique allemande.

M. Otto Arendt — Messieurs, je me présente ici comme délégué de la Ligue bimétallique allemande.  Cette Ligue réunit beaucoup de membres du parlement, des industriels, des agriculteurs, des hommes de science, qui sont tous convaincus que la crise économique que nous avons éprouvée peu de temps après l’introduction en Allemagne de l’unique étalon d’or, est due à la dépréciation de l’argent qui en a été la conséquence.  Nous avons fait de l’agitation dans ce sens, nous avons rencontré des partisans du bimétallisme dans toutes les parties de l’Allemagne, et nous sommes parvenus à empêcher la démonétisation des thalers.  Mais le gouvernement de mon pays commence à reconnaître la possibilité d’établir le bimétallisme; et des conférences monétaires ont été organisées dans ce but.  Je veux dire qu’en Allemagne nous n’avons pas l’espoir que le bimétallisme puisse s’établir sans l’Angleterre, mais nous avons la conviction que notre gouvernement prendra une détermination conforme à celle que prendra l’Angleterre.

Je dois dire à M. Grenfell que, si nous sommes protectionnistes en Allemagne, c’est à cause de l’unique étalon d’or.  Il peut assurer à M. Gladstone que, dès que l’Angleterre sera revenue au bimétallisme, nous ne croirons plus le protectionnisme nécessaire et nous reviendrons au libre échange.  Mais si l’Angleterre ne marche pas avec les autres peuples dans la voie du bimétallisme, il n’est pas douteux pour moi que l’Allemagne n’aille encore plus avant dans le système protecteur.

J’ai l’honneur, messieurs, de vous apporter une lettre de M. de Kardorff, membre du parlement allemand et président de notre Ligue bimétallique.  Si M. le président me le permet, je vais en donner lecture.

M. de Kardorff s’exprime ainsi :

«À mon plus vif regret je suis empêché de prendre part aux séances du Congrès monétaire international qui s’ouvre à Paris.

Comme président de l’Association allemande pour l’établissement d’un double étalon universel, je crois qu’il est de mon devoir d’affirmer que, si l’Empire allemand n’envoie pas officiellement des délégués pour prendre part à ces conférences, aucun doute du moins ne peut subsister qu’il ne se rende parfaitement compte de la gravité et de l’importance à tous les points de vue de la question monétaire.

Le chancelier de l’Empire, prince de Bismarck, a bien refusé, à plusieurs reprises, de prendre, au nom de l’Empire allemand, l’initiative du règlement de la question monétaire, mais, en même temps, il a laissé entendre clairement que l’Allemagne prêterait tout son concours à la Grande-Bretagne, si cette dernière puissance prenait l’initiative pour arriver à ce but.

Cette conduite du gouvernement ne répond pas entièrement aux vues de ceux des bimétallistes allemands qui, comme moi-même, préféreraient une ligue bimétalliste comprenant les États-Unis, les États formant l’Union monétaire latine et l’Empire allemand, dont l’Angleterre serait exclue, à une ligue dont l’Angleterre ferait partie; mais un certain nombre de mes amis, au contraire, approuvent complètement la conduite du gouvernement, et nous autres ne savons que trop bien que tous nos efforts, sans l’appui du gouvernement, seraient tout à fait inutiles, et ne trouveraient même pas une approbation suffisante auprès du peuple allemand.

Ainsi donc la solution de la question si importante, à savoir si l’anarchie monétaire, qui règne à présent, doit continuer au grand préjudice de toutes les nations civilisées, ou bien si l’on doit sérieusement tenter de régler cette question dans l’intérêt de la civilisation universelle par une convention internationale, est soumise uniquement au bon vouloir et aux résolutions du gouvernement anglais ou plutôt du parlement anglais.

J’espère que les conférences du Congrès qui se réunit à Paris, auront pour résultat d’amener le gouvernement et le peuple anglais à prendre l’initiative pour résoudre cette question.

Suivant moi, sans la solution de la question monétaire, on ne pourra non plus aboutir dans la question la plus grave de la politique intérieure de la Grande-Bretagne, je veux parler de la question irlandaise, et arriver à une pacification satisfaisante.

Car la question irlandaise, par sa nature même, est une question principalement agraire, et ce sont justement les intérêts agricoles du monde civilisé qui souffrent le plus de l’abaissement des prix, suite naturelle et inévitable de l’appréciation de l’or, c’est-à-dire de l’augmentation de la valeur marchande et intrinsèque de l’or.

Nul système d’exploitation ne peut protéger une population agricole de l’appauvrissement et de la misère, tant qu’il faut redouter des abaissements de prix de longue durée qui absorbent systématiquement les profits de toute espèce de l’agriculture.

Si les intérêts de la population rurale du monde entier sont les mêmes quant à la question monétaire, les intérêts de l’Empire des Indes, ainsi que ceux des grands centres industriels de l’Angleterre, paraissent démontrer explicitement que l’Angleterre surtout a tout avantage à se mettre à la tête du mouvement pour le règlement définitif de cette question brûlante.

La solution de cette question ne manquera pas d’exercer une influence bienfaisante sur le développement économique des nations, elle amènera une pacification des éléments mécontents, turbulents et anarchistes des peuples, et se montrera ainsi comme une garantie solide de la paix extérieure et intérieure.»

M. Léopold Dreydel — Un mot seulement.  Comme l’orateur précédent vient de le dire, une certaine quantité de thalers a été conservée dans la circulation en Allemagne.  J’ai pu constater l’année dernière que, dans les caisses publiques des provinces rhénanes, des petits payements de 100 à 2,000 marks employaient une proportion de 20 à 60 % de thalers.

M. Magnin, président — La parole est à M. Moret y Prendergast.

M. Moret y Prendergast — J’ai demandé la parole pour une question préalable.  Il ne s’agit pas ici d’un congrès ordinaire pour éclairer l’opinion sur les affaires monétaires : le rôle du Congrès a été tracé par le chef du cabinet anglais et par M. Goschen, dans leur réponse à la députation des bimétallistes anglais, ce qui donne à nos travaux une portée exceptionnelle.  Il ne s’agit donc pas de discussions théoriques, ni d’exposition de doctrines, mais de faits clairs et précis destinés à former la conviction des hommes d’État et à les déterminer à l’action.

Les faits sont pour la plupart consignés dans les deux grandes enquêtes anglaises, mais leur valeur est rehaussée par les informations que nous venons d’entendre et par le discours de notre Président, dont personne ne peut méconnaître l’autorité et l’importance; il s’agit donc d’agir et, pour nous, de montrer les raisons sur lesquelles nous nous appuyons pour réclamer une entente des gouvernements sur la question monétaire.  Est-ce qu’on peut continuer à vivre dans la situation actuelle ?  Doit-on en sortir ?  Oui ou non ?  Voilà toute la question, telle que je la comprends : voilà le but du Congrès.

Il est possible qu’on nous oppose les avantages du statu quo, et que l’appel de M. Goschen soit inutile, les monométallistes se sentant soutenus par la force d’inertie.  Dans ce cas, nous devrions faire des efforts d’autant plus extraordinaires que la lutte électorale en France nous enlève des auxiliaires des plus importants.  Mais si on prétend soutenir le statu quo, il nous faudra repousser certains arguments.  On ne peut pas dire que les pays à double étalon ont éprouvé des secousses qui sont inconnues de l’Angleterre et de l’Allemagne, car ceux-là surtout n’ont pas le droit de critiquer notre santé qui sont la cause de notre maladie, ayant troublé profondément, depuis 1873, le système monétaire de l’Europe.

J’ai écouté avec une grande surprise l’assertion de M. Gladstone assimilant le bimétallisme au protectionnisme.  Il est vrai que, dans sa lettre à M. Grenfell, M. Gladstone explique et atténue beaucoup le sens de ses paroles, mais il suffit que l’idée ait été formulée pour que nous ayons tout intérêt à la réfuter.  Car c’est à cause de l’appréciation de l’or que les prix des choses ont baissé, et c’est en présence de cette baisse persistante que les agriculteurs surtout ont demandé et obtenu des droits de douane.  C’est donc le monométallisme qui a enfanté le retour à la protection douanière et qui a droit à la parenté avec le protectionnisme que M.Gladstone a voulu imputer aux bimétallistes.

Nous sommes ici en face d’un problème d’un intérêt supérieur.  Les gouvernements nous demandent notre avis, les faits réclament une solution.  Il ne paraît pas possible de rester dans la même situation depuis l’enquête anglaise et la gravité de la crise.  L’Union latine arrive à échéance : elle n’est pas dénoncée, mais elle peut l’être et, en tout cas, il faut trouver une solution solide qui nous mette à l’abri des secousses et des crises.  Le monométallisme-or ne pourra pas se présenter comme une solution, car il ne l’est pas du moment que tout l’Orient est monométalliste-argent.  Il ne reste donc que la convention internationale pour régler d’un commun accord les rapports entre les deux métaux.

(Vifs applaudissements)

M. Théodore Mannequin — M. le Président, j’ai préparé une réponse très courte et très catégorique à toutes les questions posées par le programme, et si vous me le permettez, je voudrais la communiquer au Congrès avant la discussion particulière du bimétallisme qui va s’ouvrir.

M. Magnin, président — Vous avez la parole.

M. Mannequin — Messieurs, je considère que tout système monétaire revient à une question de métrologie, parce que la monnaie est une mesure de la richesse et que toute altération d’une mesure de la richesse est une altération de la justice distributive.

En ma qualité de monométalliste, pour parler le langage des honorables initiateurs de ce Congrès, je réponds ainsi à notre programme :

1° Si scrupuleux que soient les statisticiens, ils ne peuvent absolument pas compter sur une exactitude suffisante de leurs affirmations en matière de métaux monnayés.  Les données du monnayage ne leur manquent pas sans doute, mais celles de la destruction accidentelle ou clandestine des monnaies leur font complètement défaut; d’ailleurs, le spirituel rédacteur du rapport que nous connaissons me permettra cette observation : fût-elle exacte, la connaissance des quantités d’or et d’argent monnayés dans le monde civilisé, n’est pas plus utile à la métrologie économique que ne pourrait l’être à la métrologie ordinaire celle des quantités de matières longues employées à la représentation du mètre dans le même monde.

2° Les métaux précieux ont toujours baissé simultanément depuis la découverte de l’Amérique et toujours l’argent a baissé plus que l’or.  Il en a été autrement de nos jours avec la production aurifère si abondante et si soudaine de la Californie et de l’Australie, mais pendant quelques années seulement et dans une proportion insignifiante.  La baisse interrompue de l’argent relativement à l’or a recommencé depuis vingt ans environ avec une intensité sans exemple dans le passé, bien que la production exceptionnelle de l’or n’eût pas continué.  Il y a là, messieurs, un phénomène normal que j’expliquais déjà il y a trente ans, alors que des économistes éminents pronostiquaient une baisse de l’or capable d’en faire tomber la valeur au niveau de celle de l’argent.

Ce phénomène le voici : quand, toutes choses égales d’ailleurs, deux produits qui baissent à la fois répondent concurremment aux mêmes besoins, celui des deux qui y répond le mieux baisse moins que l’autre, parce que la demande en augmente beaucoup plus que celle de l’autre, en supposant que celle de l’autre augmente, ce qui n’arrive pas toujours.  Il en est ainsi à plus forte raison quand le produit qui baisse le moins est le plus riche des deux.  Ce phénomène est évident pour les subsistances; mais pour ce genre de produits, dont la consommation est rapide, il est momentané, tandis que pour les métaux précieux, dont la consommation dure indéfiniment, il dure comme leur consommation.

3° Les dommages que la baisse de l’argent et les fluctuations de sa valeur relativement à la valeur de l’or causent au commerce, à l’industrie, à l’agriculture et aux finances publiques, sont d’autant plus grands que la législation prétend faire davantage pour les prévenir ou les atténuer, alors surtout que pour cela elle altère les trois conditions suivantes de toute bonne monnaie : l’exactitude comme mesure de la richesse, la commodité comme instrument des échanges, et l’économie comme dépense publique.

4° Le rétablissement du double étalon traditionnel sur des bases nouvelles aurait les conséquences trop connues que ce régime a toujours eues : il ferait sortir alternativement l’or et l’argent de la circulation et baisser la monnaie.  Les bimétallistes prétendent que leur système n’aurait pas ces conséquences.  Messieurs, ce n’est pas la loi qui produit ces conséquences, c’est le double étalon, et il y aurait naïveté grande ou témérité à supposer qu’une loi nouvelle, internationale ou nationale, pourrait empêcher les effets d’une cause qu’elle conserverait; et le pays qui souscrirait à une loi semblable assumerait devant l’histoire une triste responsabilité.  N’oublions pas d’ailleurs que le régime de l’étalon monétaire unique a pour patrons historiques dans l’Europe moderne, Locke, Newton, les savants fondateurs du système métrique en France, lord Liverpool et le législateur anglais de 1816.

La loi nouvelle ne parviendrait jamais à fixer les valeurs relatives de l’or et de l’argent, mais elle pèserait arbitrairement sur la production, la distribution et la consommation des métaux précieux pour en altérer la liberté, c’est-à-dire la moralité; et si elle parvenait à ses fins elle aboutirait à une inconséquence dont les bimétallistes ne semblent pas se douter : elle engendrerait l’étalon unique d’or.  En effet, l’or et l’argent monnayés ayant toujours respectivement les mêmes valeurs ne feraient plus qu’un étalon en deux métaux, et alors celui des deux qui a seul les aptitudes nécessaires à la fonction d’étalon véritable, le plus riche, l’or, prendrait dans la circulation la place qui caractérise cette fonction, la plus grande, comme en Angleterre.  Sans doute la loi nouvelle pourrait disposer que chaque État lié par elle conservât ou frappât une certaine quantité de monnaies d’argent; mais elle ne ferait pas que ces monnaies circulassent si le commerce n’en veut pas comme en France, et alors il arriverait que, malgré sa disposition, l’argent qui hausserait peut-être momentanément, baissât de nouveau et plus que jamais.

Les mesures transitoires à adopter pour l’établissement de l’étalon unique d’or pourraient être onéreuses dans les pays comme la France, qui ont un stock excessif de grosses monnaies d’argent, mais elles seraient d’autant plus onéreuses qu’on aurait plus attendu pour les prendre.  Avec cet étalon, le service des échanges est beaucoup moins coûteux qu’avec le double étalon.  J’estime qu’avec le régime sans nom qu’elle a aujourd’hui pour un pareil service, la France peut dépenser deux cents millions de francs de trop chaque année.

5° Les avantages et les inconvénients des unions monétaires nous apparaissent clairement dans les résultats de la Convention de 1865 entre la France, l’Italie, la Suisse et la Belgique.  Cette union s’imposa à la France à la suite d’une altération des petites monnaies d’argent, en Suisse et en Italie, altération préjudiciable à la France, dont le double étalon a toute la responsabilité.  Elle a eu pour effet : 1° de supprimer la liberté du monnayage dans les pays unis; 2° de soulever entre ces pays des difficultés odieuses pour le retrait des monnaies d’argent à un moment donné; 3° de conserver sans emploi, en France pour le moins, une masse considérable de pièces de 5 francs d’argent dont le commerce ne veut plus; enfin 4°, avec cette conservation, d’autoriser une circulation excessive de billets de banque, sous prétexte que l’établissement qui les émet en a la contre-partie dans ses caves.

Cependant l’union en question a eu son utilité, mais sans préméditation de ses fondateurs.  Elle a conservé ou imposé l’étalon unique d’or de fait, que le mécanisme aveugle du double étalon avait apporté aux pays unis à l’époque où l’or baissait plus que l’argent, et qu’il leur aurait enlevé plus tard avec la baisse de l’argent; enfin, avec cette imposition, elle a préservé les mêmes pays d’une baisse considérable de leur monnaie.

6° La meilleure circulation monétaire ne peut être garantie efficacement que par la liberté du monnayage, à la condition, bien entendu, que la frappe des monnaies, dont la valeur légale est supérieure à la valeur marchande, ne profite qu’à l’État, et qu’il n’en soit pas abusé.

7° Je rappellerai, au sujet de la monnaie internationale, que le Congrès monétaire du Champ de Mars, en 1867, s’en occupa tout spécialement.  Ce congrès, dont j’avais l’honneur d’être membre, s’était donné la mission d’étudier le meilleur système possible de poids et mesures pour en conseiller l’uniformité à tous les peuples civilisés.

Il adopta sans hésiter toutes les mesures françaises, une seule exceptée, la monnaie, parce qu’elle est bimétallique.  On lui soumit pourtant un système de pièces d’or qui aurait compliqué excessivement les monnaies nationales sans utilité réelle pour le commerce international; mais, après un commencement de réalisation officiellement encouragé, ce système avorta.

Messieurs, l’étalon unique d’or à bases décimales, dont l’unité ne serait ni trop grande ni trop petite, voilà, suivant moi, la réponse la plus sage à la septième question de notre programme.

Je termine, messieurs, en conjurant les hommes éminents qui ont pris l’initiative de ce Congrès de renoncer au bimétallisme, dont l’essai serait désastreux pour le monde civilisé, sans donner les résultats qu’en attendent les mineurs américains.  On disait autrefois : Noblesse oblige; n’hésitons pas à dire aujourd’hui, si modestes que soient nos titres : Science oblige, la science économique surtout qui n’a pas encore donné les splendides résultats que ses fondateurs avaient promis à l’humanité.

(Applaudissements)

La séance est levée à midi 10.  La séance suivante est fixée, ce même jour, à 2 heures et demie du soir.

 

Deuxième séance : mercredi 11 septembre 1889, à 2 heures et demie du soir, au palais du Trocadéro

 

Présidence de M. J. Magnin

 

Prennent place au bureau : MM. J. Magnin, président; Adolphe Coste et Arthur Raffalovich, secrétaires.

La séance est ouverte à 2 heures et demie.

M. Magnin, président — La parole est à M. Boissevain, d’Amsterdam, pour une motion d’ordre.

M. G.-M. Boissevain— Je veux d’abord adresser à M. le président, comme à l’un des représentants du gouvernement de la France, tous nos remerciements d’avoir bien voulu nous inviter à ce Congrès monétaire de 1889.  Je crois, messieurs, que notre réunion fait dignement partie des fêles du centenaire de la grande Révolution.  Cette réunion pourra contribuer à ouvrir une voie nouvelle au progrès de la civilisation, puisque nous nous occuperons d’un règlement international pour une question qui ne peut trouver sa véritable solution que grâce au concours des différentes nations commerciales.  Sans m’étendre sur ce point, puisque la parole ne m’a été accordée que pour une motion d’ordre, je veux seulement constater ce fait, que nous devons tous reconnaître, monométallistes comme bimétallistes, qu’il serait impossible à un gouvernement quelconque d’établir une réglementation monétaire réellement satisfaisante, si celle-ci n’était pas le résultat d’une entente internationale.  Les monométallistes de l’or veulent l’or, mais leur situation serait-elle la même si tout le monde adoptait l’étalon d’or, ou bien si toutes les nations préféraient l’étalon d’argent ?  Il est impossible qu’un gouvernement adopte un système monétaire quelconque qui réponde à son attente, si ce système n’est pas le résultat d’une entente internationale.

Et maintenant, me référant à ce qui a été dit par M. Goschen, je propose que messieurs les monométallistes veuillent bien répondre au défi qui leur a été porté – et c’est là l’objet de la motion d’ordre que j’ai l’honneur de vous proposer – qu’ils veuillent bien nous dire pourquoi ils combattent le bimétallisme ?  Je ne suis ni Anglais ni Français, j’ai seulement beaucoup de sympathie pour tout ce qui touche à la France, qu’il me soit donc permis, en ma qualité d’étranger, de poser cette question aux monométallistes.

Ici, en France, vous avez fait du bimétallisme, non pas comme il doit être fait, mais sur un terrain restreint; tandis que ce qu’on désire, c’est son internationalité, c’est-à-dire que le bimétallisme soit un système adopté, non pas seulement par quelques nations, mais par le monde commercial tout entier.

Les inconvénients même qu’on peut reprocher à l’Union latine ne prouvent rien contre une convention monétaire internationale.  Ils disparaîtraient par cette convention internationale qui mettrait fin aux crises qui se sont manifestées dans ces vingt dernières années.

Je le répète, M. Goschen a posé la question très nettement, il a dit : «Quels sont les arguments qu’on fait valoir contre le bimétallisme ?»  Eh bien, messieurs, ma motion d’ordre est celle-ci : Que messieurs les monométallistes veuillent bien répondre à cette question et nous faire savoir les objections qu’ils élèvent contre un bimétallisme véritable et international.

M. Magnin, président — La parole est à M. Henri Cernuschi.

M. Henri Cernuschi — Messieurs, «Rechercher les causes de la baisse de l’argent» : c’est en ces termes que M. Coste, secrétaire du Comité d’organisation de ce Congrès, et chargé de préparer le programme, avait rédigé la première question.  Sur ma demande il a ajouté par rapport à l’or.  Ce complément était nécessaire, car il n’est pas permis d’affirmer que l’argent ait baissé de valeur autrement que par rapport à l’or.  Aux Indes, en Chine, au Mexique, nul ne s’aperçoit que l’argent ait perdu de son ancienne valeur.  Son pouvoir payant est aujourd’hui, dans tous les pays monométalliques-argent, exactement ce qu’il était avant 1873.  Dans tous ces pays, l’argent est la seule matière dont les pesées, ici à l’état de numéraire (roupies, piastres), là à l’état de lingots (taels), servent à faire et à payer les prix des marchandises.  Cette matière ne peut avoir de prix elle-même.  On ne peut pas dire qu’un kilogramme d’argent vaille plus ou moins qu’un kilogramme d’argent.  Mais on peut dire que le pouvoir payant de cette matière aurait diminué d’intensité si la masse qui en existait avait grandi tout à coup par d’immenses arrivages.  Or, tel n’a pas été le cas.

En France, en Allemagne, en Hollande, le monnayage de l’argent est jusqu’à nouvel ordre interdit au public.  Mais, sauf les florins allemands qui ont été démonétisés, l’ancien numéraire d’argent : francs, thalers, florins hollandais, pesetas, existe toujours.  Aux États-Unis, le monnayage de l’argent n’est pas libre, mais, à partir de 1878, le gouvernement a frappé 340 millions de dollars irréguliers, retenant ainsi dans le pays la plus grande partie de l’argent sorti de ses mines.

Bref, l’Asie n’a pas été inondée, ni par l’argent ancien, ni par l’argent nouveau.  Malgré le renchérissement de l’or, qui est marchandise en Asie, et malgré la terrible crise du change sur l’Europe, le numéraire-roupie et le lingot-tael ont gardé et gardent le même pouvoir payant qu’ils avaient avant 1873.

Ceci étant entendu, je vais répondre à la première question du programme : les causes de la baisse de l’argent par rapport à l’or.

Je n’ai point l’habitude d’argumenter au moyen de comparaisons et d’analogies.  Elles sont trompeuses.  Mais, si vous le permettez, j’aurai recours à quelques images qui expliqueront clairement ma pensée.

J’avais dans une cage très fine, si fine qu’on ne la voyait presque pas, deux canaris, l’un blanc, l’autre jaune.  Ils s’aimaient tendrement, ils se tenaient toujours si bien serrés l’un contre l’autre qu’on croyait ne voir qu’un seul et unique canari.  Un beau jour, plus de canaris.  Ils s’étaient envolés.  La cage avait été ouverte.  Ils sont partis, dit-on, et se sont séparés, parce que les oiseaux aiment la liberté, et qu’ils ont la protection en horreur.  J’admets cela, mais je dis que si la cage n’avait pas été ouverte, j’aurais encore mes canaris.  La cage très fine et presque invisible, c’était le 15 ½; les canaris, c’était l’argent et l’or.

On nous accuse de vouloir protéger l’argent.  Mais les Indiens peuvent, au même titre, accuser nos accusateurs de protéger l’or.  Nous demandons simplement le même traitement légal pour l’argent et pour l’or.  De par la loi, monnayage libre de l’un comme de l’autre métal.  De par la loi, cours forcé pour les pièces d’argent comme pour les pièces d’or.  Aucune différence.  Point de protection pour l’argent en Angleterre au-delà de la protection actuellement accordée à l’or en Angleterre et à l’argent dans l’Inde.  C’est un privilège que d’être métal monétaire, c’est-à-dire métal à cours forcé.  Mais à ce privilège peuvent simultanément aspirer l’argent et l’or, d’autant plus que l’or en jouit déjà en Europe et dans l’Amérique du Nord, et que l’argent en jouit déjà en Asie et dans l’Amérique du Sud.  Pour être logique en cette matière, on ne devrait protéger ni l’argent, ni l’or.  Ce serait le free trade au complet, mais il n’y aurait plus de monnaie métallique.

Autre image : voici un ballon captif.  Il se tient immobile dans l’atmosphère, retenu qu’il est par un câble très bien conditionné.  On coupe le câble, et le ballon se dirige vers l’Ouest.  Pourquoi, dit-on, a-t-il pris cette direction ?  Parce que le vent venait de l’Est.  C’est bien répondu.  Mais je dis que si le câble n’avait pas été coupé, le ballon n’aurait pas bougé.  Le ballon, c’est l’argent.  Le câble, c’est le 15 ½.

Pour le moment j’accepte vos causes : surproduction d’argent, paniques, toutes les causes qu’on voudra.  Mais ces causes n’auraient rien causé, elles seraient restées sans effet, si le câble avait été maintenu, si le 15 ½ n’avait pas été, de propos voulu, disloqué en 1873.

Tenant le câble du 15 ½, la France avait jusque là, sans s’en douter, régné sur le monde monétaire tout entier, et, tout entier, le monde monétaire avait, sans s’en douter, vécu sous le bienfaisant régime du 15 ½ français.  Le change entre l’or et l’argent, entre la roupie et la livre sterling, avait toujours été aux environs de deux shillings par roupie, de dix roupies par livre sterling, c’est-à-dire autour de la parité du 15 ½.  Les Anglais avaient toujours cru à l’impossible, ils avaient toujours cru que cette fixité du change était un fait naturel.  Il leur a fallu des années et des années pour se convaincre que la fixité du change à 15 ½ avait été uniquement déterminée par une loi écrite, la loi française de 1785, confirmée en 1803.

On mentionne souvent l’Union latine comme l’un des facteurs du 15 ½.  C’est à tort.  L’Union latine est basée sur un misérable contrat, très confus, qui a été grandement nuisible à la France.  C’est de par ce contrat qu’elle est devenue le réceptacle d’une énorme quantité d’écus non français, qu’elle ne peut exporter nulle part, pas même au Tonkin, sans subir de grandes pertes.

La Suisse n’est responsable de rien, elle n’a presque pas frappé d’écus; mais la Belgique et l’Italie en ont frappé pour des centaines de millions.  La moitié des écus belges est en France, plus des trois quarts des écus à la croix de Savoie ont émigré en Suisse et en France, et le gouvernement du roi n’a nulle envie de les faire rapatrier, car il faudrait les rembourser en or à la République française et à la Confédération suisse.  L’Italie ne dénoncera pas la Convention latine, et la France, qui pourrait la dénoncer dès à présent pour en empêcher le renouvellement tacite au 1er janvier prochain, la France ne la dénoncera pas non plus.  Briser la convention monétaire parce qu’on a brisé la convention douanière, ce serait trop cruel.

Une grande commission dite Gold and Silver commission a été instituée par la reine Victoria, le 21 septembre 1886, pour s’enquérir sur les causes des changements récemment survenus dans les valeurs relatives de l’or et de l’argent, et pour dire s’il est ou non au pouvoir du législateur de porter remède aux maux que ces changements ont produits.  Le mot «changements» au pluriel est fautif : entre l’or et l’argent il ne peut y avoir qu’un seul rapport de valeur; mais la faute n’est imputable ni à la Reine, ni à la Commission : c’est le Trésor qui l’a commise en rédigeant le programme de l’enquête (Voir la Treasury minute du 6 septembre 1886).

L’enquête a eu lieu.  Elle a duré deux ans.  Elle laisse après elle quatre grands volumes.  Les voici.  On peut y lire plus de dix mille demandes et réponses verbales, de nombreuses dépositions par écrit et des documents de toute sorte.  À l’origine la Commission comptait treize membres, mais M. Chamberlain s’étant retiré et n’ayant pas été remplacé, la Commission ne compta plus que douze membres.  Ce nombre étant pair pouvait avoir pour effet d’empêcher la formation d’une majorité.  C’est ce qui arriva.  Cependant l’accord a été absolu en ce qui concerne le bimétallisme.  Tous en ont reconnu la valeur scientifique et la praticabilité.  Les propositions ci-après ont été admises à l’unanimité.

«N° 192 — La date qui forme la ligne de partage entre une époque de fixité relative des rapports de valeur de l’or et de l’argent et une époque d’instabilité notoire, est, sans conteste, l’année où le régime bimétallique, précédemment en vigueur dans le pays de l’Union latine, cesse d’y fonctionner absolument; et nous sommes irrésistiblement amenés à en conclure que ce régime, établi dans des pays dont le commerce, la population étaient considérables, exerçait une influence matérielle sur la valeur relative des deux métaux.

Nous pensons que ce régime, tant qu’il fut en vigueur, assura au prix marchand de l’argent une stabilité approximative au taux de rapport fixé par la loi entre l’or et l’argent, soit 15 ½ à 1, malgré les variations subies par la production et la consommation des métaux précieux.»

«N° 193 — Il ne nous semble pas a priori déraisonnable de supposer que l’existence, dans l’Union latine, d’un régime bimétallique basé sur le rapport de 15 ½ à 1, entre les deux métaux, ait été capable d’entretenir la stabilité sur le marché de l’argent au taux du rapport en question, ou aux environs de ce taux.

La thèse suivant laquelle ce taux ne pourrait influer sur le prix du métal que jusqu’à concurrence de la demande monétaire de l’Union latine, ou de la quantité de métal apportée aux monnaies des pays de l’Union, nous paraît erronée.

La faculté qu’avait, en dernier ressort, tout détenteur d’argent, de porter son métal à ces Monnaies et de le faire convertir en pièces de monnaie échangeables contre des marchandises au taux de 15 ½ d’argent à 1 d’or, devait, selon nous, influer d’une façon générale sur le prix marchand de l’argent, quels que fussent l’acquéreur ou le pays de destination.  Elle permettait au vendeur d’exiger un prix se rapprochant du taux légal et sa tendance était d’aider le marché à conserver sa stabilité aux environs de ce taux.»

(Gold and Silver Commission.  Final report, 1ière partie, page 38).

Rendons ici hommage aux Anglais, ils sont capables de renoncer aux dogmes depuis longtemps chéris et de se raviser : M. Léonard Courtney, sir John Lubbock, M. Birch et M. Farrer, qui étaient entrés dans la Commission monométallistes, en sont sortis bimétallistes.  Ces quatre messieurs, ainsi que le baron Herschell qui présidait la Commission, et M. Fremantle, directeur de la Monnaie de Londres, après avoir signé le rapport des douze, en ont fait un second, où ils ne recommandent pas l’adoption immédiate du bimétallisme.  C’est prématuré, ont-ils dit.  Et je suis de leur avis.  L’opinion publique était encore hésitante, mais ce qui était prématuré en 1888 pourra être mûr en 1890.

Mais avant de faire cette réserve, ces messieurs se sont exprimés comme suit à l’égard du bimétallisme :

«N° 107 — Nous estimons que, étant donné toutes les circonstances qu’on puisse raisonnablement prévoir pour l’avenir, et en tant qu’on puisse les prévoir d’après l’expérience du passé, un rapport stable arriverait à être maintenu, si les nations auxquelles nous avons fait allusion acceptaient le bimétallisme au taux du rapport proposé, et y adhéraient fidèlement.  Nous estimons que si, dans tous ces pays, l’or et l’argent pouvaient être librement monnayés et devenaient aussi échangeables contre les marchandises au taux du rapport fixé, la valeur marchande de l’argent, en tant qu’elle est mesurée par l’or, se conformerait à ce taux et ne varierait pas sensiblement.

Inutile de motiver en détail cette manière de voir, puisque nos raisons découlent de ce que nous avons déjà constaté, en discutant les causes de la divergence qui s’est produite entre les deux métaux, et résultent, suivant nous, aussi bien d’un raisonnement a priori que de l’expérience fournie par la première moitié de ce siècle.» (Final report, 2ième partie, page 83).

Ces lignes contiennent toute la vérité bimétallique.  Nous, bimétallistes, nous ne commençons pas par dire qu’un kilogramme d’or vaudra 15 ½ kilogrammes d’argent.  Nous commençons par dire, et c’est tout différent, qu’on pourra payer les marchandises soit avec des unités blanches, soit avec des unités jaunes, celles-ci plus légères que celles-là, comme 1 à 15 ½.  Nul n’est tenu d’échanger un métal pour l’autre.

Mais pourquoi ce reste de langage monométalliste : la valeur marchande de l’argent mesurée par l’or ne varierait pas sensiblement ?  (Final report, 2ième partie, page 88).

Le bimétallisme supprime aussi bien le marché de l’or que le marché de l’argent.  Il n’y a plus lieu de mesurer la valeur de l’argent avec l’or, ni celle de l’or avec l’argent.

Je maintiens que, sous le régime bimétallique international, aucune variation, même minime, n’est possible.  Je maintiens même, et je vais le démontrer, qu’aucune variation ne s’est produite tant que le bimétallisme français est resté en vigueur.

Le poids du métal pur contenu en cent onces d’argent est le même que le poids du métal pur contenu en 108 pièces de 5 francs.  Il s’ensuit qu’en échangeant à Londres 100 onces d’argent contre de l’or on échangeait en réalité 540 francs contre des livres sterling.  Francs d’argent ou francs d’or, c’était la même chose.  Le changeur vous réglait également sur la parité de 25 fr. 2215 par livre sterling, mais il retenait sa commission et le montant de la dépense à faire pour expédier à Paris les francs que vous lui livriez.  De là, ce qu’on appelle le coût du change.  Mais si, au lieu de livrer au changeur 108 pièces de 5 francs, vous lui livriez 100 onces d’argent, la retenue du changeur s’augmentait des frais de monnayage à Paris et des pertes d’intérêt que le délai du monnayage allait lui faire subir.  Telle était la position de l’argent à Londres avant 1873.  Les négociations auxquelles l’argent donnait lieu étaient de simples opérations de change.  Les variations de change sont pour ainsi dire tarifées, et tous les commerçants en connaissent d’avance les limites infranchissables, soit en hausse, soit en baisse.  Il y a un cours de change même sur l’or.  Le pair de la livre sterling est à 25 fr. 2215, mais on en donne quelquefois quelques centimes de plus et on en obtient d’autres fois quelques centimes de moins.

Justement je trouve ici à ma portée ce battant de fenêtre.  Une ficelle flottante, longue de dix centimètres, le relient.  Je puis l’entrouvrir, comme vous voyez, mais je ne puis pas l’ouvrir.  Les dix centimètres de ficelle flottante représentent la latitude maximum des oscillations du change.  J’ôte la ficelle.  Plus de limites au mouvement du battant.  Voilà la fenêtre grande ouverte.  C’est la vente.  Tous les prix, toutes les hausses et toutes les baisses deviennent possibles.

Il ne faut donc pas chercher, dans les tables de M. Soetbeer, l’histoire de ce qu’on appelle la valeur relative des deux métaux monétaires, mais seulement l’histoire des cours du change entre les deux métaux monétaires, cours qui ont toujours été déterminés par le contraste des lois bimétalliques existantes et par les dépenses que comportaient la distance, le monnayage, le seigneuriage, etc.

Bien que bimétalliques, les lois monétaires des temps anciens étaient souvent mal faites et très souvent mal respectées, même par les souverains qui les avaient rendues.  Il n’en fut pas ainsi sous le régime bimétallique à 15 ½, institué en France en 1785, confirmé en 1803 et maintenu jusqu’à 1873.

Tant que ce système a été en vigueur, il a donné au monde un pair de change bimétallique universel, quelles que fussent les législations des différents pays, les unes monométalliques-argent, les autres monométalliques-or.

Je m’abstiens de rien citer de la troisième partie du rapport anglais.  Elle conclut en faveur de l’établissement du bimétallisme international sans la moindre réserve.  Elle est signée par les six autres membres de la Commission, parmi lesquels figurent deux membres du ministère actuel, M. Balfour et M. Chaplin.

Je ne puis avancer dans mes démonstrations sans faire d’abord devant vous l’inventaire du matériel monétaire actuellement existant.  Je réunis d’abord tout l’argent qui se trouve dans les Trésors publics, dans les banques, dans les caisses, dans les porte-monnaie et dans les poches des particuliers.  Cela fait ensemble 18,000 mètres cubes.  Le mètre cube d’argent pèse 10,000 kilogrammes, nous avons donc 180 millions de kilogrammes avec lesquels on peut fabriquer 40 milliards de francs.  Je réunis de la même manière tout l’or.  J’en trouve 800 mètres cubes.  Le mètre cube d’or pesé deux fois autant que le mètre cube d’argent, c’est-à-dire 20,000 kilogrammes.  Nous avons donc 10 millions de kilogrammes qui, au monnayage, se transforment en 34 milliards.  40 et 34, cela fait en tout 74 milliards.  Permettez-moi d’ajouter un milliard pour obtenir un chiffre rond de livres sterling et de dollars : 3 milliards de livres sterling ou 15 milliards de dollars.  Il va sans dire que ces quantités ne sont pas arithmétiques.  Ce sont des quantités algébriques, que j’emploie pour donner une base à mes déductions.  Mes quantités, vous les changerez autant qu’il vous plaira.  Je sais qu’il existe une masse énorme de métaux monétaires, et cela me suffit.

Que vaudrait tout ce métal si le législateur n’en avait pas fait de la monnaie ?  Presque rien.  Il n’en existerait même qu’une petite portion, car si les mines ont été exploitées, c’est uniquement parce que le législateur les avait élevées au rang de mines monétifères, dont le produit jouit du privilège du cours forcé.

Bien que l’argent ne soit plus reçu librement dans nos hôtels de monnaies, tout l’argent qui sort de terre a droit monétaire en Asie.  Mais supposez que l’Asie se fasse monométallique-or, supposez qu’on démonétise tout l’argent qui circule et en Europe et en Asie et partout.  Il est évident que l’argent tomberait presque à la valeur du cuivre.  Il en serait de même de l’or si on le démonétisait dans tous les pays.  J’ai donc bien le droit de dire que c’est le législateur qui a créé et qui maintient la valeur de cette masse d’argent et de cette masse d’or.

C’est le législateur qui maintenait la valeur de l’argent à 15 ½ par rapport à l’or.  La loi bimétallique à 15 ½ n’existant plus, c’est encore la loi monométallique-argent de l’Asie qui soutient dans une certaine mesure, bien que sans fixité possible, la valeur de l’argent vis-à-vis de l’or.

Mais que valent donc ces kilogrammes d’argent et d’or avec lesquels le bimétallisme peut fabriquer 75 milliards de francs ?  On ne peut pas dire qu’ils vaillent des francs, car ce sont eux-mêmes des francs.  Que valent-ils donc ?  Tous ensemble ils valent un tantième de tous les biens possédés par les hommes.  L’inventaire de tous les biens contient et vaut nécessairement un grand nombre de fois ce tantième monétaire qu’il contient.  C’est ainsi que la masse monétaire est la grande unité de poids dont les parcelles : francs, dollars, livres, marks, servent, de par la loi, à proportionner et à payer les prix de tous les autres biens.

La grande unité de mesure pour les longueurs est la circonférence du globe.  Le mètre, le décamètre, le kilomètre, qui en sont des fractions, servent à comparer les longueurs.  La grande unité de mesure pour les valeurs est le poids de la masse monétaire (comptant le kilogramme d’or comme 15 ½ d’argent).  Le franc, la livre, le dollar, qui en sont des fractions, servent à comparer les valeurs.

Cæteris paribus, les prix sont proportionnels au nombre des petites unités dont est faite la grande unité.  Avec 75 milliards, cette chaise et cette table sont évaluées 10 francs et 100 francs.  Avec 150 milliards, on dirait qu’elles valent 20 francs et 200 francs.  Le rapport reste le même, de 1 à 10.

Cette grande unité de poids a mis des siècles à se former.  Les Égyptiens, les Chinois, les Européens l’ont construite, les Américains et les Australiens l’entretiennent, en y apportant le métal qu’ils tirent des mines, tantôt à bénéfice, tantôt à perte.  Elle grandit cette unité, mais par degrés, sans secousse, automatiquement, et en grandissant elle reste pour ainsi dire la même, car tout grandit autour d’elle.  Si elle ne grandissait pas, elle serait insuffisante.  Car plus la civilisation s’étend, plus il faut de monnaie.

De combien grandit-elle en moyenne chaque année ?  Si on fait compte du métal ancien et nouveau absorbé par l’industrie, et des pertes occasionnées par le frai et par les naufrages, etc., le grandissement net est en moyenne de ½ % l’an, disons 1 % si l’on veut.  Et plus l’unité grandit, plus il faut, chaque année, de métal pour maintenir ce ½ %, ce 1 % de grandissement.

La neige nouvelle ne fait pas grandir le Mont Blanc.  L’eau des rivières n’augmente pas la profondeur de la mer.  La grande unité bimétallique est la meilleure mesure monétaire possible, parce qu’elle est la plus stable qu’il soit possible d’avoir.

Que les mines émettent plus de monnaie d’argent que de monnaie d’or, ou plus de celle-ci que de celle-là, le 15 ½ ne s’en émeut nullement.  Ni le public non plus, nul ne voulant jamais céder son kilogramme d’argent à 9/10 de fin pour moins de 200 francs d’or, nul ne voulant jamais céder son kilogramme d’or à 9/10 de fin pour moins de 3,100 francs en argent.  Et c’est pourquoi, depuis plusieurs années, je ne me soucie guère des statistiques relatives à la production monétaire.  Comme les monométallistes-or, j’accepte les yeux fermés toutes les sommes en or que les mines émettent chaque année, et comme les monométallistes-argent, j’accepte de même toutes les sommes en argent.

J’ai ici le Temps d’hier soir, qui contient un article monétaire de M. Cochut, où il est dit que ce sont les besoins du commerce qui déterminent la frappe du métal monétaire.  Je m’inscris en faux contre cette affirmation.  À ce compte les producteurs garderaient leur métal en magasin jusqu’à ce que les besoins du commerce se fassent sentir.  Il n’en est rien.  Les producteurs ne gardent pas un instant leur métal.  Ils le font monnayer au plus tôt ou, ce qui revient au même, ils le versent aux banques contre banknotes remboursables à vue en numéraire.

Les ateliers monétaires de l’Occident sont aujourd’hui fermés au libre monnayage de l’argent.  Aussi, sauf ce qui en est retenu par l’industrie ou pour la fabrication des pièces divisionnaires, toutes les barres d’argent et toutes les piastres du Mexique, qui arrivent en Europe, sont-elles immédiatement expédiées en Asie.  L’Inde ne peut jamais dire qu’elle soit saturée d’argent.  L’argent y a cours forcé, quelle qu’en soit la quantité qui se présente.  Vous y enverriez tout de suite, directement ou par l’intermédiaire d’un banquier, tout l’argent de votre mine, si vous en possédiez une.  Et vous y achèteriez, comme retour, à n’importe quel prix, des traites sur l’Europe.

Ni offert, ni demandé, le métal-monnaie arrive automatiquement dans les mains des créanciers ou des emprunteurs.

Il faut bien le dire, les économistes manquent de compétence en cette matière, presque tous.  Ce sont des savants accomplis, aimables, vertueux, je les estime et les aime, mais ils ne sont pour la plupart ni jurisconsultes, ni mathématiciens, ni financiers, ni commerçants.  Et, ce qui est pire, ils procèdent de l’école de Michel Chevalier, du maître qui, après avoir prêché la proscription et la démonétisation de l’or, a par la suite prêché la proscription et la démonétisation de l’argent.

La nature produit de l’argent et de l’or, mais elle ne produit pas de monnaie.  C’est le législateur qui attribue à l’un des métaux ou aux deux conjointement la fonction monétaire.  Nomisma (monnaie) vient de nomos (loi).  Il conviendrait donc que les hommes de loi prissent part aux discussions monétaires.  C’est ce que faisaient jadis les grands jurisconsultes, les Cujas, les Dumoulin, les d’Aguesseau, etc.  Mais dès que les économistes ont paru, surtout dès qu’ils se sont constitués en académie, les juristes se sont éclipsés, et les questions monétaires n’ont plus été traitées que par les économistes.  Ce fut un malheur.  Voici, comme exemple tout récent, les propositions stupéfiantes qui ont été formulées, le 29 janvier de cette année, à l’Institut par M. Leroy-Beaulieu :

«Le double étalon est un système toujours précaire, antiscientifique et antipratique, qui n’a pu être maintenu quelque temps que par des circonstances tout à fait accidentelles et fugitives.»

Or, je le demande, est-il possible que le 15 ½ se soit maintenu de 1785 à 1873 et qu’il ait tenu tête à l’apparition tant redoutée de l’or californien et australien par des circonstances simplement accidentelles et fugitives ?  Peut-on dire que l’effondrement de l’argent vis à vis de l’or, à partir de 1873, n’est pas dû à la suspension de la loi bimétallique ?

L’argent est encombrant, disent les économistes, il est empilé dans les caves de la Banque parce que le public n’en veut pas.  Je réponds que l’or aussi est empilé dans les caves de la Banque, et pour une somme encore plus élevée.  Nul n’a sur soi des centaines de francs, ni en argent, ni en or.  Les porte-monnaie dont on se sert dans les pays bimétalliques ne sont pas plus grands que ceux dont on se sert dans les pays monométalliques-or.  Le public d’ailleurs s’inquiète fort peu ni de la couleur, ni de la substance de la monnaie.  Il ne sait même pas ce que pèsent les pièces, ni quel est le rapport de poids entre les unités-argent et les unités-or.  Elles ont cours forcé.  Il les reçoit d’une main et s’en débarrasse de l’autre.  Ce n’est pas pour avoir du métal qu’on vend les marchandises, c’est pour recevoir des jetons légaux avec lesquels on peut payer ce qu’on doit, et se procurer toute chose.

Nous sommes libres de nous nourrir et nous vêtir chacun à notre guise.  Mais, pour nous payer les uns les autres, nous n’avons pas le choix.  Il nous faut manier la monnaie que le législateur impose, que ce soit de la monnaie en papier, de la monnaie monométallique ou de la bimétallique.

La monnaie de papier est une monnaie inférieure, parce qu’elle ne peut circuler que dans l’État qui l’a émise.  La monnaie monométallique lui est supérieure, car elle peut être monnaie internationale.  Mais, seule, la monnaie bimétallique met les nations en possession d’un pair de change universel.  C’est la meilleure monnaie.

Elle avait toujours existé, cette monnaie, et c’est seulement en 1873 que, pour la première fois, le genre humain en a été privé.  Aussi fût-ce seulement après 1873, et pour la première fois dans l’histoire de tous les siècles, qu’on vit se produire de si énormes et fréquentes divergences entre le pouvoir payant de l’un et de l’autre métal.  Ces divergences ont eu des conséquences on ne peut plus funestes, surtout pour l’Angleterre.  Les lois naturelles qui régissent la concurrence entre les producteurs, entre les industriels, sont bouleversées.  Ce n’est plus la fertilité du sol et l’habileté des industriels qui gouvernent les prix marchands des céréales et des cotonnades, c’est le cours du change anglo-asiatique.  La situation n’est plus tenable, l’agriculture anglaise et l’industrie cotonnière n’en peuvent plus, et c’est pour les sauver que la Ligue bimétallique anglaise, si bien représentée dans cette salle, réclame la restauration du bimétallisme.  Liberté du commerce tant qu’on voudra; mais avec des prix partout mesurés avec la même mesure.  Gagner ou perdre sur les produits : oui.  Mais gagner ou perdre sur la monnaie : non.

Les plaintes du Trésor indien datent de 1874.  Depuis lors, il a perdu 445 millions de roupies, par suite de la baisse du change à Londres.  Pour couvrir ces pertes, on a dû augmenter les impôts ou emprunter, opérations qui tournent également au dommage des contribuables.  Il est vrai que la baisse du change est bien vue par les exportateurs indiens.  Les exportateurs italiens la voyaient aussi d’un bon œil et ne voulaient pas de la reprise des payements en métal.  Les exportateurs russes redoutent comme un malheur le retrait du rouble-papier.  Il en est toujours ainsi.  Le mal général profite à quelques-uns.  Le choléra fait l’affaire des pharmaciens.  Mais le législateur ne doit se préoccuper que de l’intérêt général.

Les billets de la Banque de France sont garantis par un dépôt métallique qui s’élève à plus de 2 milliards ½ de francs, mais la moitié de ce dépôt est en francs d’argent, et ces francs d’argent ne sont depuis 1873 que des assignats métalliques.  Ils seraient en cuivre ou en zinc qu’ils ne vaudraient pas beaucoup moins.  Aujourd’hui, une pièce de 5 francs ne perd que 1 fr. 50 à la refonte si on la refond toute seule, mais qu’il faille, pour s’en servir au dehors, en refondre des millions et des millions, elle perdrait 4 fr., et davantage.  Et le change sur l’Inde tomberait aux environs de 5 pence la roupie.  Telle est la situation faite par les monométallistes aux centaines de millions d’écus qui existent en France, soit à la Banque, soit dans les mains du public.

Qu’on s’étonne maintenant si tous les gouverneurs qui se succèdent à la Banque de France, si tous les hommes d’État qui arrivent au ministère des Finances ont tous été ou sont devenus bimétallistes.  Seul, le bimétallisme international peut faire que quatre pièces de 5 francs argent aient, comme avant 1873, le même pouvoir payant dans le monde entier que la pièce d’or de 20 francs.

Les thalers que l’Allemagne, malgré sa nouvelle loi monométallique-or, n’a pas pu démonétiser, restent enclavés en Allemagne comme les écus en France, et avec les mêmes conséquences.  De même les florins hollandais en Hollande et à Java.  De même les pesetas en Espagne.  De même les Bland-dollars aux États-Unis.

L’argent nouveau vous fait peur comme vous faisait peur l’or nouveau en 1851.  Il faut, au contraire, désirer que les mines nous donnent beaucoup de monnaie, n’importe blanche ou jaune, afin que la Russie, l’Autriche, l’Argentine, le Chili, etc., puissent reprendre les payements sonnants, sans mettre à contribution les circulations métalliques de Paris, de Londres, de New-York, de Berlin.

Lors même que les mines d’argent seraient fermées et qu’en même temps l’Inde ou le Cap produiraient de l’or à profusion, le morbus monétaire dont souffrent toutes les nations ne serait pas guéri.  La baisse de l’or vis-à-vis de l’argent ne serait pas une guérison.  Ce serait un autre morbus.  La santé ne peut revenir que par la réintégration de la grande unité bimétallique.

On vous a distribué à votre arrivée ici un projet de convention bimétallique.  C’est celui-là même que j’avais présenté à la Conférence de 1881, et qui n’a pas pu y être discuté, les délégués anglais s’y étant refusés.  Les deux premiers articles de ce projet sont ainsi conçus :

«Article premier — L’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis et la France admettent l’or et l’argent au monnayage sans aucune limite de quantité et adopteront la proportion de 1 à 15 ½ entre le poids du métal pur contenu dans l’unité monétaire en or et le poids du métal pur contenu dans la même unité en argent.

Art. 2 — Sous la condition que cette proportion de 1 à 15 ½ sera toujours observée, chaque État restera libre de garder ses types monétaires : dollar, franc, livre sterling, mark.»

Toute la convention est là.  Les articles qui suivent sont secondaires [7].

On m’a demandé tout à l’heure ce qu’il faudrait faire pour que la parité à 15 ½ revienne naturellement.  Voici ma réponse : il faut que le public apprenne que la convention à quatre va être signée, et que le 15 ½, disloqué en 1873 par des actes législatifs, va être remis en vigueur par les législateurs des quatre grandes puissances métalliques.  Soyez-en sûrs; avant que le traité ne soit signé, l’argent se sera élevé de lui-même, et aura récupéré l’ancien niveau à 15 ½ pour ne plus le perdre.

Il n’est pas nécessaire, disais-je dans la Conférence de 1881, et je le répète ici, il n’est pas nécessaire, il n’est pas désirable que le genre humain ait une seule philosophie, une seule religion, une seule langue.  Mais il est nécessaire, désirable, indispensable qu’au moyen d’un pair de change universel, le genre humain ait une seule monnaie.  Le genre humain l’avait; les monométallistes l’en ont dépossédé.  C’est à nous, bimétallistes, de la lui faire restituer.

(Applaudissements répétés)

M. Magnin, président — La parole est à M. Adolphe Coste.

M. Adolphe Coste — Messieurs, nous avons un grand désavantage dans toute cette discussion.  Nous sommes desservis par la qualification de «monométallistes» que vous nous donnez, que nous acceptons sans y prendre garde, et vous êtes au contraire très bien servis par le titre de «bimétallistes» que vous vous êtes accordé.

Vous savez quelle est la puissance des mots.  Dans l’esprit du public, bimétallisme signifie emploi de deux métaux, par conséquent abondance de monnaie.  Monométallisme, au contraire, veut dire emploi d’un seul métal; il paraît donc synonyme de restriction monétaire.  Eh bien, ce n’est pas cela du tout.  Il peut y avoir autant d’abondance monétaire avec le monométallisme qu’avec le bimétallisme; il peut même y en avoir plus.

Laissez-moi éclaircir ma pensée par un ou deux exemples.

Il y a cent ans (nous sommes en plein centenaire, il n’est donc pas hors de propos de rappeler ces faits), en 1785, le rapport légal de l’or à l’argent était en France de 1 à 14 ⅝ il était au-dessus du rapport réel; aussi l’or avait-il presque disparu de la circulation, personne ne voulait s’acquitter d’une dette de 24 livres avec un louis d’or qui valait 25 livres 10 sous : on ne payait plus qu’en argent.  À cette époque, le bimétallisme avait donc eu pour résultat une restriction monétaire.  M. de Calonne, pour faire reparaître l’or, dut abaisser le rapport de l’argent et l’établir à 15 ½, au-dessous du rapport réel de cette époque [8].

Actuellement, en France, bien que la libre frappe de l’argent soit suspendue, nous sommes encore sous le régime du bimétallisme légal, puisque l’argent, comme l’or, doit être reçu en toutes proportions dans les payements.  Cependant, comme l’or a seul cours international, nous le défendons avec un soin jaloux, nous le thésaurisons, nous le raréfions artificiellement.  Le Trésor ne paye qu’en écus.  La Banque ne se laisse arracher de grosses sommes d’or qu’à la condition qu’on lui paye une prime.  L’or est en quelque sorte prohibé à la sortie.  On le défend par l’élévation du taux de l’escompte, dès qu’il est sollicité par l’étranger.

Ainsi, sous ce régime actuel de bimétallisme, il y a restriction monétaire véritable, et ce fait n’est pas étranger, soyez en sûrs, à la théorie exagérée de l’insuffisance de l’or, de l’appréciation de l’or, et de la baisse des prix qui en est, dit-on, le résultat.

Supposez, au contraire, que le monométallisme légal soit proclamé, c’est-à-dire que le payement en or soit déclaré obligatoire pour les gros règlements, de 1,000 francs et au-dessus, la Banque ni le Trésor ne pourraient plus refuser ce métal à leurs créanciers; par contre, ils pourraient l’exiger de leurs débiteurs, ce qui alimenterait leurs encaisses.  Il n’y aurait d’ailleurs aucune raison de démonétiser pour cela l’argent, qui continuerait à servir pour les règlements inférieurs à 1,000 francs, lesquels, à en juger par la circulation relative des billets de banque de petite coupure, sont d’une importance égale dans leur ensemble à la masse des gros règlements [9].

Nous aurions, dans cette hypothèse, sous un régime légal de monométallisme, une circulation réelle des deux métaux plus libre, plus abondante que sous le bimétallisme.  En même temps, les changes seraient améliorés, il n’y aurait plus prétexte à des relèvements du taux de l’escompte et de la prime de l’or.  Le commerce en éprouverait un véritable soulagement.

Ces exemples et cette supposition vous prouvent que la question du bimétallisme ou du monométallisme est tout à fait indépendante de la question de l’abondance ou de la restriction monétaire.

Messieurs, s’il m’était permis d’avoir une opinion, je tiendrais pour l’abondance de la monnaie, avec Michel Chevalier, Mac Culloch, Roscher, invoqués par M. Dana Horton à la Conférence de 1881 (voir les procès-verbaux de la Conférence monétaire de 1881, tome II, page 39), et aussi avec M. Léon Say, qui a fait connaître sa pensée sur ce point, lors de la discussion à l’Académie des sciences morales et politiques, à propos du mémoire de M. Allard.

Je vous demande la permission de citer quelques-unes des paroles de M. Léon Say :

«Toutes les fois, dit-il, que les métaux précieux affluent dans un pays, les affaires y deviennent plus actives, et personne n’a perdu le souvenir de ce qui s’est passé en Europe après les découvertes de l’or de Californie.  David Hume l’avait déjà remarqué au XVIII° siècle : «Quand le numéraire, disait-il, commence à affluer, toute chose revêt une face nouvelle; le travail et l’industrie prennent de l’animation.» On peut croire, ajoute M. Léon Say, que le pays dans lequel afflue le numéraire n’est pas enrichi par cette importation, mais il est certain qu’il s’y produit un changement dans la distribution de la richesse antérieurement acquise.»

Je ne crois pas, en effet, que l’accroissement de la monnaie soit par lui-même une augmentation de richesse, mais c’est un accroissement de l’opinion que nous avons de notre richesse, et alors nous en recevons une stimulation plus grande pour notre activité et notre production.  Les revenus fixes (salaires, intérêts, loyers) peuvent tout d’abord en souffrir quelque peu, mais les profits en sont favorisés, et c’est là le principal ressort de la production et de la répartition.

Donc, il faut se réjouir d’une augmentation de monnaie, mais à condition qu’elle soit mesurée, qu’elle nous donne l’excitation qui développe nos forces, non la fièvre et l’ivresse qui les paralysent.

Qui nous donnera la juste mesure ?

Est-ce la sagesse du législateur ?  Hélas, non.  Nous savons trop que l’homme est impuissant à se refuser à lui-même les faveurs dont il a l’entière disposition.

Une seule mesure est efficace, c’est celle qui est imposée par un obstacle extérieur, c’est la difficulté de l’extraction du métal dans les mines.

Je suis d’accord avec M. Cernuschi sur ce point : il faut désirer une monnaie abondante, mais une monnaie métallique.

Mais alors je me permets de lui dire : Ne faussez pas les conditions de la production métallique, ne donnez pas une prime énorme aux extracteurs, ne leur assurez pas un débouché illimité à des prix artificiels, comme naguère avec moins de puissance on l’a voulu faire pour le cuivre.  Je m’explique.

M. Cernuschi professe que la monnaie est conventionnelle, que c’est la loi qui crée la valeur de la monnaie (nous, nous disons seulement qu’elle la consacre).

M. Cernuschi admet que la loi peut donner à la monnaie une valeur supérieure à celle que les transactions libres du marché donnent au lingot.

Il admet que la loi confère au kilogramme d’argent fin monnayé une valeur de 222 fr. 22 alors que l’argent lingot ne vaut que 155 fr., un peu plus ou un peu moins [10].

Il prétend donner au lingot une plus-value légale de 67 fr., c’est-à-dire de 43 ou 44 % des prix actuels.

Dès que la loi aura parlé, suivant M. Cernuschi, le lingot obéira, il remontera à la valeur légale.

Soit, mais alors, si vous voulez mon opinion, ce serait tant pis pour nous.

En faisant de la valeur du métal une valeur purement conventionnelle, vous détruiriez vous-même votre principe, qui est de mesurer la quantité de la monnaie à la difficulté de la production métallique.  Vous la supprimeriez cette difficulté, puisque vous supprimeriez le prix du marché qui forme le seul obstacle, qui constitue le seul frein efficace.

Le prix actuel, si bas qu’il soit, est encore supérieur au coût de production.  Ce qui le prouve, c’est l’accroissement continu de la production américaine.

La production des mines d’argent des États-Unis a passé de 301,000 kilos, moyenne annuelle de la période de 1866-1870, à 1,283,000 kilos en 1887, et cela malgré les cours qui se sont abaissés de 60 ⅝ pence à 44 ⅝.

Les prix de l’once standard d’argent ont diminué dans la proportion de 100 à 73.  La production s’est accrue dans la proportion de 100 à 426.

Je sais bien que l’on dit que plus les prix sont bas, plus les mines produisent pour se rattraper sur la quantité.  Mais c’est à la condition qu’elles ne perdent pas sur le détail.  Donc, à l’heure actuelle, le coût de production est encore inférieur au prix du marché, malgré la baisse déjà réalisée.

Avec un prix du lingot relevé par la loi, nous verrions la production accrue sur les mines en activité; nous verrions de nouvelles mines rentrant en activité, celles par exemple qui ont réduit leur extraction depuis quelques années; nous verrions enfin transformer en métal cette masse de minerai provisoirement extrait mais non traité et qui attend sur le carreau la hausse de l’argent ou le perfectionnement des procédés techniques.  «Les rapports officiels, dit le professeur Lexis, montrent que la richesse en argent des États et Territoires du Pacifique est inépuisable, et que le développement annuel de cette richesse dépend uniquement de l’extension des chemins de fer, des progrès de la science et du concours du capital et du travail.  La baisse du prix de l’argent a principalement pour effet de laisser à l’état brut une grande quantité de minerais pauvres qu’on ne fait qu’amasser dans l’espoir de la découverte de procédés de traitement plus économiques ou de la réhabilitation de l’argent [11]

Or, ne croyez pas qu’il soit indifférent de provoquer à ce point la production du métal blanc; vous en feriez du cuivre.

M. Cernuschi vous a montré la toise des deux métaux, et en invoquant les bienfaits de l’abondance de la monnaie, il vous a demandé si vraiment on pouvait s’en tenir à l’or, dont il vous montrait la proportion minuscule, et s’il fallait abandonner la masse imposante de l’argent.  Cela vous a fait impression, et vous aurez la même impression en visitant bientôt les caves de la Banque de France.

Que M. Cernuschi me pardonne de le lui dire : C’est un leurre.

D’abord, il aurait pu faire le même raisonnement à l’égard du cuivre, dont la masse est encore plus grande, et qui pourtant a été démonétisé.

Ensuite, il n’a comparé que les quantités et point les valeurs, ce qui est illusoire, car, pour les métaux précieux comme pour les hommes, c’est à leur esprit, et non à leur volume, qu’il faut les mesurer.

Enfin il ne s’est adressé qu’à de prétendus monométallistes absolus qui voudraient hic et nunc démonétiser l’argent.  Or, c’est une espèce que je ne connais pas, ni lui non plus je suppose.

Quels sont les chiffres ou les grandeurs qu’il faut substituer d’après le Dr Soetbeer, aux proportions de M. Cernuschi ?

16 ½   milliards de stock monétaire or dans les pays civilisés

  9 ½                    —                    argent

26 milliards de métaux monnayés au total, autrement dit 63.5 % d’or monnayé contre 36.5 % d’argent monnayé.

Vous le voyez, les proportions sont renversées.

Et il me semble qu’il ressort de ces chiffres une impression bien différente de celle que donne la toise de M. Cernuschi.

Quant à l’accroissement net annuel, il est présentement peu sensible : environ 0.5 % pour l’or, 1.5 % pour l’argent.

Mais, d’un coup de baguette, vous pouvez le grandir démesurément, cet accroissement.

Par trois procédés :

1° Par la surproduction des mines, comme je l’ai indiqué tout à l’heure.

2° Par le monnayage en Europe de tout ou partie de ce qui s’exporte annuellement en Asie et en Afrique : 1,800,000 kg d’argent, d’après M. Soetbeer, soit 3 ½ % du stock monétaire argent, ce qui déjà n’est plus un accroissement négligeable.

3° Enfin, par ce que j’appellerai le déclassement de l’argent non monnayé, dont il existe, d’après M. Cernuschi, pour une trentaine de milliards (différence entre les 40 milliards figurés par la toise de M. Cernuschi et les 9 ½ milliards de M. Soetbeer).

M. Cernuschi, interrompant — Vous me faites dire ce que je n’ai pas dit.  Je n’ai parlé que de quantités hypothétiques.

M. Coste, continuant — M. Cernuschi n’insiste pas sur son chiffre conjectural, et je n’insisterai pas davantage.  Je dis seulement qu’il y a, par le monde, sinon 30 milliards, du moins 25 ou 20 ou 15 milliards d’argent non monnayé, dont la conversion partielle en monnaie pourrait être provoquée, et serait certainement provoquée par votre exhaussement artificiel de la valeur de l’argent monétaire.

J’en conclus que si l’on exagérait la valeur monétaire du métal blanc on pourrait redouter, à bref délai, le grossissement considérable du stock monétaire argent.  Il y aurait inflation très probable, des troubles dans les prix, des souffrances sociales, des spoliations.

Simultanément, l’or se retirerait de la circulation, on le thésauriserait comme le seul métal précieux offrant un refuge certain aux épargnes; on stipulerait son emploi dans tous les contrats à long terme; bref, il ferait prime.

Vous n’auriez plus de perte cotée sur l’argent, vous auriez une prime sur l’or : le résultat final serait identique, mais vous auriez, chemin faisant, troublé profondément toutes les relations sociales.

Est-ce là un but raisonnable à atteindre ?  Non, mille fois non.

Nous arrivons ainsi, ce me semble, à éliminer deux solutions extrêmes qui paraissent également impossibles :

Première solution extrême : La suppression de l’argent.  On ne peut le supprimer, parce qu’il est trop important dans la circulation monétaire (36.5 % environ).

Deuxième solution extrême : Le rétablissement du rapport fixe de 15 ½, avec la libre carrière laissée à la frappe de l’argent.

Ces deux mesures étant écartées, il y a maintenant des solutions moyennes à examiner.

On peut dire tout d’abord, en faveur d’un rapport fixe entre les deux métaux, que c’est un système qui a fait jusqu’à un certain point ses preuves : il a l’avantage d’éviter les variations trop brusques et trop fréquentes dans la valeur des métaux; il régularise leur valeur; et l’on n’a rien à dire quand il ne fait que régulariser, que consacrer une valeur établie par le libre jeu de l’offre et de la demande.  Ce n’est là sans doute qu’une action provisoire, mais l’éternité n’est faite que de provisoires ajoutés les uns aux autres.
Donc, nous pouvons admettre un régime légal qui se conforme à l’actualité du marché, et qui se modifie périodiquement, lorsqu’il est survenu des changements notables dans la valeur respective des métaux.  De Calonne a changé le rapport en 1785; nous pourrions le changer en 1889.

Voyons-en les conséquences :

L’or valant 3,444 fr. 44 le kg de fin, et l’argent 155 fr., le rapport entre les deux métaux est de 22 à 1, il a même été de 22 ½ à 1.

Faudrait-il établir ce rapport ?

Faudrait-il, au contraire, admettre la probabilité d’un certain relèvement de l’argent ?  Je le crois.

On a parlé en Angleterre du rapport de 1 à 20 : c’est M. Samuel Montagu qui a proposé ce chiffre, dans une note complémentaire au rapport final de l’enquête anglaise.  Cela suppose pour l’argent une valeur de 172 fr. 22 au kilogramme de fin ou de 47 pence ⅛ à l’once standard.

Admettons ce rapport, et raisonnons sur cette supposition.  Ici se présente toute la difficulté de la réalisation.

Quel métal ajustera-t-on au nouveau rapport ?  Sera-ce l’or ?

Alors il faudrait faire une nouvelle opération à la de Calonne, mais dans une proportion bien plus forte.  On abaisserait le poids des louis d’or, en leur conservant leur valeur nominale.

À une époque où tous les contrats sont réglés en monnaie d’or (puisque la monnaie d’argent ne vaut aujourd’hui que par comparaison à la monnaie d’or), on viendrait faire cette opération de faux-monnayage : reprendre vos louis de 6 g 45 et vous donner, à la place, des louis de 5 grammes ne valant intrinsèquement que 15 fr. 50.  C’est avec ces louis nouveaux, en les comptant pour 20 francs, que vous payeriez vos créanciers; mais c’est avec ces louis nouveaux, qui vous seraient comptés pour 20 francs, que vous seriez payés de vos salaires et de vos loyers et de vos intérêts; c’est aussi en ces louis nouveaux que l’État serait payé de ses impôts.

Il faudrait donc réviser tous les contrats, tous les impôts.  Ce serait effroyable.

Si l’on ne modifie pas la valeur des pièces d’or, ce serait donc celle des écus d’argent qu’on ajusterait au nouveau rapport ?

Je le dis tout de suite, la chose est moins impossible.  On peut donner à l’écu de 5 francs un poids de 32 g 25 au lieu de 25 g.

Ah ! par exemple, vous ne seriez pas bénis du public, quand il recevrait pour 1,000 francs, 6 kg 450 au lieu de 5 kg, et pour 10,000 francs, 64 kg 500 g au lieu de 50 kg.

Je crois que tout le monde refuserait cette monnaie, et que, si la Banque lui ouvrait ses comptes courants, elle irait tout entière s’immobiliser dans ses coffres.

Ce serait là un assez grave inconvénient, mais ce ne serait pas le plus grand.

Le plus grand, le voici.

À qui incomberait la perte résultant de cette augmentation du poids de la monnaie d’argent ?  Aux États ou aux détenteurs d’argent ?

Si c’est aux États, gare aux budgets !  Il y aurait une somme de 900 millions de francs à passer par profits et pertes pour l’Union latine [12].

Mais si c’est aux détenteurs d’argent qu’il s’agit de faire supporter la perte, gare aux banques !  Je connais une puissante institution de crédit, la première du monde latin, qui est ici représentée par ses chefs les plus éminents, qui y perdrait beaucoup plus que son capital et ses réserves, et tout son crédit par surcroît.

Messieurs, je n’insiste pas.  Je ne crois pas qu’en l’état actuel de l’Europe, personne ne puisse proposer une opération pareille.

(Applaudissements)

Alors, messieurs, récapitulons.  Où en sommes nous, puisque nous avons rayé successivement toutes les solutions : le rétablissement du rapport de 15 ½, comme contraire à la loi du marché; l’établissement d’un nouveau rapport, comme entraînant des perturbations pires que celles dont nous souffrons présentement ?  Que nous reste-t-il ?

Il nous reste le statu quo : le monométallisme de fait, le monométallisme bossu, comme l’a appelé spirituellement M. Cernuschi, et comme l’a établi une personne très autoritaire qu’on appelle la force des choses.

Nous nous acheminons vers l’unique étalon d’or, puisque la monnaie d’or est la seule dont la frappe soit encore autorisée.

Et nous conservons une grande quantité de monnaie d’argent protégée par la loi, et qui ne peut pas s’accroître : assignats métalliques préservés de toute inflation.

Nous avons donc l’abondance de la monnaie, et si tout l’or que les Banques possèdent n’était pas retenu en prison, comme un malfaiteur ou un débiteur malheureux, nous aurions une abondance de monnaie plus grande qu’à aucune époque et dans aucun pays.

La situation n’est donc pas très mauvaise, je parle pour la France, et il serait à mon avis facile de l’améliorer en consacrant les faits accomplis, en donnant légalement aux deux métaux les rôles que la force des choses leur a attribués.

La monnaie d’or est désormais la seule monnaie internationale, la seule monnaie-étalon; rendez-la donc obligatoire pour toutes les transactions importantes.

La monnaie d’argent est encore très considérable, très nécessaire à conserver, mais elle ne doit plus être qu’une monnaie subordonnée, auxiliaire, facultative, cantonnée entre les frontières des États ou des Unions monétaires.  Limitez donc son pouvoir libératoire aux transactions de moindre importance, à toutes celles, par exemple, qui n’atteignent pas 1,000 francs.

Je dis : «qui n’atteignent pas 1,000 francs», parce que je crois que les lettres de change de 1,000 francs et au-dessus devraient être exigibles en or, et que les billets de banque de 1,000 francs, qui servent au commerce en gros et à la banque, devraient être remboursables en or, afin de faire cesser cette incertitude des règlements internationaux ou commerciaux importants, qui trouble les contrats et qui pèse sur les échanges.

Quant à la monnaie d’argent, je le répète, la masse des petites transactions est si grande, qu’elle suffirait à utiliser la monnaie d’argent existante, et qu’elle en réclamerait peut-être l’augmentation.

Enfin, messieurs, un dernier mot.  Les prévisions en matière monétaire, sont toujours très aléatoires.  Nul de nous, même le plus savant, ne peut dire ce qu’il adviendra finalement de l’or et de l’argent; il ne faut donc pas brûler ses vaisseaux, il faut se réserver des portes de sortie.

Avec le système de statu quo amélioré que je viens d’exposer, et qui est dicté par les faits, rien n’est compromis, tout est réservé.

Survienne une production inespérée d’or, une reprise de la valeur de l’argent, il est facile d’effacer le privilège donné à l’or et d’étendre la puissance libératoire de l’argent.

Survienne, au contraire, une baisse nouvelle de l’argent, une extension plus grande des moyens de crédit et de compensation, est encore facile de réduire la puissance libératoire de l’argent, et de le démonétiser ou de l’immobiliser dans la mesure nécessaire, suivant les convenances de chaque État.

C’est, je crois, le parti de la sagesse et de la prudence, au moins en ce qui concerne notre Union latine.

Mais ma conclusion n’est pas seulement applicable à une partie de l’Europe, elle a une portée plus générale, elle peut aboutir à un résultat plus étendu.

Généralisée en Europe et en Amérique, introduite aux Indes, elle mettrait en circulation tout l’or qui est aujourd’hui immobilisé, et elle ferait naître alors vraisemblablement, dans chaque pays particulier, des besoins nationaux d’argent, qui suffiraient à maintenir la valeur de ce métal.

C’est là, messieurs, mon espoir et la consolation que je me permets d’offrir aux bimétallistes.

Quelle qu’en soit la valeur, ma conclusion économique est bien nette : L’or est désormais le seul métal monétaire international; l’argent ne peut plus jouer qu’un rôle national.

(Applaudissements répétés d’une partie de l’assemblée)

M. Magnin, président — Dans l’ordre des inscriptions, la parole est à M. Fournier de Flaix.

M. Fournier de Flaix — Monsieur le président, je partage en tout point les idées que M. Coste vient d’exposer, et je crois qu’il vaudrait mieux donner d’abord la parole à un orateur bimétalliste.

M. Magnin, président — Il est, en effet, conforme à l’usage des assemblées de donner la parole alternativement aux personnes qui désirent parler pour ou contre la question en discussion.  On vient de parler contre le bimétallisme, y a-t-il un orateur disposé à parler en faveur du bimétallisme ?

M. Charles Spitzer — Je demande la parole.

M. Magnin, président — Vous avez la parole.

M. Charles Spitzer dépose sur le bureau un mémoire adressé au Congrès et intitulé : Projet de solution de la question monétaire.  L’orateur en lit des extraits et expose que son système est fondé sur le bimétallisme entendu de la manière suivante :

La proportion du poids correspondant à la valeur fixée par la législation entre l’or et l’argent n’étant plus possible avec les conditions monétaires actuelles, à cause des fluctuations continuelles du prix de l’argent, ce poids ne saurait plus servir de régulateur entre les deux métaux précieux.  L’auteur de la proposition essaie donc d’obtenir cette proportion fixe nécessaire par une autre voie.  Il propose de l’établir entre, d’une part, une monnaie composée d’un alliage d’or, d’argent et de cuivre, frappée suivant une combinaison imaginée par l’auteur, et, d’autre part, la monnaie d’or actuellement existante.  La quantité pour cent de l’or y contenu sera toujours indiquée sur les pièces.

Pour pouvoir appliquer ce système, il est de toute nécessité de créer une nouvelle monnaie où l’or, l’argent et le cuivre seront combinés, monnaie destinée à remplacer, avec le temps, les monnaies d’or et d’argent actuellement en cours.

La statistique prouve que, dans les pays où le bimétallisme domine à l’heure présente, la valeur de la totalité des pièces d’or dont ils disposent ensemble est supérieure de cinq milliards à celle de la totalité des pièces d’argent qu’ils possèdent.  Si ces pays adoptaient le système de l’auteur, ils devraient, tout d’abord, se procurer de l’argent pour une somme de 2 milliards ½.  On conçoit l’effet immense que produirait sur le marché de l’argent cet achat gigantesque, surtout s’il était exécuté avec la rapidité voulue, et l’on admettra que l’auteur de la proposition ne s’avance pas trop en affirmant que l’ancienne proportionnalité de valeur entre l’or et l’argent (l à 15 ½ en France) se rétablirait ainsi facilement d’elle-même.

Lorsque, à l’aide d’une série d’opérations, qu’il ne paraît pas nécessaire de spécifier à cette place, l’argent aura retrouvé son ancienne valeur, on prendra toutes les pièces d’or et d’argent qui se trouveront alors dans le pays, on les fondra ensemble et on les transformera en pièces de monnaie du système indiqué.  À ce moment on pourra le faire sans perte et sans altération dans les cours du change; c’est alors surtout que ce système pourra déployer l’activité qui lui est propre.  L’État qui, jusque là, n’aurait frappé de la monnaie que pour son propre compte, en frapperait également alors pour le public.  De nouveaux horizons s’ouvriraient; le commerce et l’industrie prendraient un essor inespéré; les traités de commerce seraient, par le jeu naturel de ce système, annulés dès qu’ils présenteraient le moindre inconvénient.  Les augmentations du taux de l’escompte ne seraient plus à l’ordre du jour aussi souvent qu’aujourd’hui, et les crises monétaires deviendraient de plus en plus rares.

 

La séance est levée à 5 heures 15 minutes.  La séance suivante est fixée au lendemain, à 9 heures et demie du matin.


Troisième séance : jeudi 12 septembre 1889, à 9 heures et demie du matin, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

Prennent place au bureau : M. Pellegrini, président d’honneur; M. J. Magnin, président; MM. Adolphe Coste et Arthur Raffalovich, secrétaires.

La séance est ouverte à 9 heures et demie.

M. Magnin, président — Messieurs, M. Pellegrini, vice-président de la République argentine et notre président d’honneur, veut bien assister à notre séance.  Je l’ai prié de prendre place au fauteuil; le Congrès eût été heureux de délibérer sous sa présidence; mais M. Pellegrini se récuse.

M. Pellegrini, président d’honneur — Je vous remercie beaucoup, monsieur le président; je vous remercie, messieurs, de l’honneur que vous m’avez fait en me nommant président de ce Congrès; c’est un honneur que je reporte à mon pays et dont je vous suis doublement reconnaissant.  Mais je prie M. Magnin de continuer à diriger vos débats; c’est une tâche dont il s’acquittera beaucoup mieux que je ne saurais le faire moi-même, surtout quand il s’agit de questions aussi importantes que celles que nous avons à traiter en ce moment.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — Je me conforme au désir de M. Pellegrini en reprenant la présidence.  La parole est à M. le Secrétaire pour différentes communications.

M. Coste, secrétaire, présente les excuses d’un certain nombre de membres du Congrès empêchés d’assister aux séances.

Il donne lecture d’une lettre de M. le Dr L. Mechelin, membre du Sénat impérial de Finlande, lequel n’a pu se rendre au Congrès, mais a fait imprimer spécialement à son intention le texte de la loi monétaire du grand-duché de Finlande.  Cette brochure, qui sera distribuée aux membres du Congrès, est accompagnée d’un Précis du droit public du Grand-Duché de Finlande qui est déposé sur le bureau [13].

M. le Secrétaire informe, en outre, le Congrès de l’envoi d’un certain nombre d’exemplaires de la traduction française du savant ouvrage du Dr Adolphe Soetbeer, de Göttingen, intitulé : Matériaux pour faciliter l’intelligence et l’examen des rapports économiques des métaux précieux et de la question monétaire.  C’est la première traduction française de cet important ouvrage.  Elle est due aux soins de M. Ruau, directeur de la Monnaie, dont on connaît le zèle éclairé pour la science.  M. le Dr Soetbeer, prévenu du but de cette publication, l’a gracieusement autorisée.  C’est donc un véritable cadeau qui est fait au Congrès et qui mérite tous ses remerciements.

(Applaudissements unanimes)

M. Magnin, président — La parole est à M. Henri Cernuschi pour une observation complémentaire de son discours d’hier.

M. H. Cernuschi — J’ai oublié hier de m’appuyer de l’opinion de Robert Peel au sujet des avantages dont l’Angleterre était redevable au bimétallisme français.  Permettez-moi de réparer cet oubli.

On discutait en 1844 à la Chambre des Communes le renouvellement du privilège de la Banque d’Angleterre.  Et on se demandait s’il fallait ou non autoriser la Banque d’émettre sur lingots d’argent des banknotes remboursables exclusivement en or.

Robert Peel fit voter cette autorisation et voici les arguments qu’il fit valoir (Séance du 24 mai) :

«L’observation des principes paraîtrait exiger que l’or exclusivement serve de contre-partie à l’émission, mais je pense qu’on pourrait permettre une émission partielle sur argent avec un grand avantage pour le commerce.  La facilité d’exporter de l’argent de préférence à l’or, quand une pareille exportation est utile, est le véritable remède contre l’inconvénient d’avoir une monnaie légale différente de celle des autres pays; et si la Banque n’est pas autorisée à émettre des billets sur argent, l’inconvénient peut avoir des suites graves.  L’argent arrive généralement d’Amérique; il en est arrivé dernièrement de Chine.  Si la Banque est empêchée de recevoir cet argent, les banquiers l’achèteront et l’enverront immédiatement sur le continent.  Aucun capitaliste n’aurait avantage à garder du métal argent sans compensation pour la perte des intérêts.

Quand le change anglais est bas, l’exportation de l’argent agit favorablement pour la liquidation de ce que nous devons au dehors; quand le change est haut, l’argent serait vendu par les particuliers plus bas que si la Banque pouvait l’acheter, et il ne serait exporté que pour faire entrer de l’or, double opération, l’une d’exportation, l’autre d’importation, qui causerait des pertes réelles dans les transactions.  La pratique de la Banque d’Angleterre a toujours été d’acheter l’argent à 4 shillings 11 pence et ⅞.  Quand le change tombe et qu’on a à payer au dehors, la Banque cède l’argent et cet argent fonctionne comme si c’était de l’or.

Un stock d’argent à la Banque est avantageux pour notre commerce, spécialement avec l’Inde et la Chine.  Les négociants demandent souvent ce métal comme remise, et ce serait pour eux une plus grande dépense s’ils n’en trouvaient pas à la Banque.  Pour ces raisons, j’incline à proposer que la Banque puisse émettre des banknotes sur argent, dans la proportion d’un cinquième, c’est-à-dire que quand la Banque émettra 4 millions sur or, elle pourra émettre 1 million sur argent.  De cette façon, nous aurons toujours de l’argent en quantité suffisante pour rectifier le change sur l’étranger et fournir aux besoins du commerce.»

J’appelle votre attention, messieurs, sur cette affirmation de Robert Peel : l’argent fonctionnant comme si c’était de l’or.  Pourquoi et comment ?  Parce qu’on pouvait toujours l’envoyer à Paris où il était monnayé au taux de 15 ½ par rapport à l’or.  C’est ainsi que l’Angleterre remédiait, ce sont ses paroles, à l’inconvénient d’avoir une monnaie légale différente de celle des autres pays (or en Angleterre, argent en Asie).

Robert Peel trouvait utile d’avoir de l’argent à la Banque d’Angleterre afin de pouvoir, à l’occurrence, rectifier le change sur l’étranger.  Ainsi, je puis le dire, Robert Peel n’envisageait pas autrement que je ne l’envisage moi-même la situation où se trouvait l’argent vis-à-vis de l’or sur la place de Londres, au temps où le 15 ½ fonctionnait en France.  Il voyait très clairement que ce métal n’y avait pas un marché proprement dit, que les négociations auxquelles il donnait lieu n’étaient en réalité que des opérations de change et que, par conséquent, le pouvoir relatif des deux métaux était toujours basé sur la parité française à 15 ½.

Puisque j’ai la parole, laissez-moi vous lire une lettre que M. Giffen a récemment adressée au Président de la Société de statistique de Paris, et qui a été publiée dans le Journal de la Société de statistique du mois d’août.  Vous verrez que la dureté des bimétallistes envers les monométallistes est loin d’égaler celle des monométallistes envers les bimétallistes.

Londres, 13 juillet 1889

Mon cher Président,

Je viens de lire le Journal de la Société de statistique de juillet et je vois que M. Fournier de Flaix m’y qualifie de bimétalliste !  Permettez-moi de recourir à vous pour faire rectifier cette étrange erreur.  Me traiter de bimétalliste, moi qui, en 1879, ai déclaré le bimétallisme absurde et indigne d’être discuté ! moi qui, dans mon mémoire sur les récentes variations des prix et des revenus, affirmais qu’il serait impossible de maintenir un double étalon, lors même que tous les gouvernements se mettraient d’accord pour cela.  Tout le monde sait en Angleterre que je considère les bimétallistes comme des rêveurs (lunatics) et, cela étant, j’ai le droit de m’étonner de me voir classé moi-même comme bimétalliste …

M. Arthur Raffalovich, interrompant : Lisez le reste.

M. Cernuschi — Volontiers, mais vous n’en serez pas content.  «Je crois que M. Fournier de Flaix, au même endroit, n’a pas été mieux inspiré en qualifiant de bimétallistes MM. Goschen et Thorold Rogers; mais je ne parle ici que pour moi, et j’estime que j’ai droit à la rectification que je réclame.

Agréez …

R. Giffen.»

Or, voici comment s’est exprimé M. Goschen au sujet du bimétallisme, dans la réponse qu’il fit le 17 novembre 1887 au conseil de la Ligue bimétallique qui venait de lui présenter une adresse :

«Je comprends ce que c’est que le bimétallisme.  Il y a une classe de monométallistes qui disent que le bimétallisme est une chose insensée.  Ce n’est pas du tout mon avis.  Je crois que le changement que les bimétallistes demandent est très sérieux et qu’à la pratique il aurait de très grands résultats.»

Vous le voyez, le chef officiel de la statistique anglaise, M. Giffen, n’est pas bien au courant de ce que pense à l’endroit du bimétallisme le chancelier de l’échiquier, M. Goschen.

M. Magnin, président — La parole est à M. Fournier de Flaix.

M. E. Fournier de Flaix — Messieurs, je désirerais constater le résultat auquel nous sommes arrivés dans les deux séances précédentes.  Nous avons entendu d’abord M. Grenfell, puis MM. Arendt, Moret et Mannequin.  M. Grenfell, en sa qualité d’ancien gouverneur de la banque d’Angleterre, dont il est aujourd’hui l’un des directeurs, n’a dû vous laisser aucune illusion sur la situation actuelle de l’opinion en Angleterre, au point de vue de la question qui nous occupe.  Quant à moi, j’avais lu avec beaucoup de soin les quatre volumes contenant les rapports de la commission anglaise sur le bimétallisme, et je m’étais déjà fait la même opinion que vous devez partager maintenant, c’est-à-dire qu’il n’y a pas à compter en ce moment sur l’Angleterre, au point de vue d’un traité international concernant le bimétallisme.

M. Arendt nous a dit ensuite qu’il n’y avait rien à espérer du côté de l’Allemagne, dont le Gouvernement était opposé à tout traité international, parce qu’il était convaincu qu’il n’y avait rien à faire avec l’Angleterre.  Dans ces conditions, vous vous rendez facilement compte que les chances de succès étant très limitées, ce n’est pas dans un traité international qu’il faut chercher un remède à la situation actuelle.

Mais après l’opinion de l’Angleterre et celle de l’Allemagne, il y a l’opinion de la France et de la Russie dont il faut aussi tenir compte.  Ici, je ne me sépare pas de M. Cernuschi, et je ne l’ai interrompu hier que pour lui demander quelle était la situation monétaire de ces deux pays et surtout quel était l’intérêt de la France ?

Comme importance, notre situation monétaire n’est comparable à celle d’aucune autre nation.  Nous n’avons besoin de personne; nous avons un stock de sept ou huit milliards, dont la moitié en or, et qui suffisent à nos besoins, avec le concours de notre circulation fiduciaire dont le fonctionnement, tout le monde le reconnaît, rend de très grands services.  Par conséquent, croyez-vous que dans une pareille situation il serait facile d’entraîner la France dans un traité international ?  Je ne le pense pas; mais, bien plus, je mets au défi qui que ce soit, député ou ministre, d’oser présenter aux Chambres un projet de traité international, parce qu’il n’y a pas un homme d’État qui ne sache que ce traité ne serait pas dans l’intérêt de la France, surtout depuis que tout est changé, depuis qu’elle n’est plus comme autrefois dans la main d’un seul homme et qu’elle jouit de sa pleine indépendance.  Vous, messieurs, qui connaissez l’état des esprits en France, vous devez reconnaître que si l’Angleterre et l’Allemagne ne veulent pas d’un traité international, la France en voudrait encore bien moins : d’où je conclus que ce n’est pas sur ce point que le Congrès doit porter ses études, mais ailleurs, et je crois que M. Coste nous a rendu un véritable service quand il nous a indiqués dans quelles voies nouvelles on devait entrer.

Je vous ai également fait connaître, dans mon rapport sur les derniers résultats de l’enquête qui a été faite en Angleterre, les témoignages et les systèmes de plusieurs personnes d’une autorité considérable, parmi lesquelles il convient de citer M. Marshall, professeur à l’Université de Cambridge, qui a présenté un système nouveau, digne d’être étudié.  MM. Nasse et Lexis ont aussi exposé des systèmes fort appréciés, qui nous donnent une idée exacte de la situation monétaire en Allemagne; je dis donc que c’est dans l’étude des systèmes qui viennent d’être présentés, plutôt que dans un projet de traité international, que nous devons chercher la solution du problème qui nous occupe, surtout après les raisons qui nous ont été données par M. Cernuschi.  Je ne veux pas réfuter en détail son discours; je me bornerai à quelques objections fondamentales.

M. Cernuschi n’a pas tenu compte des faits.  Il nous a présenté ce rapport de 15 ½ comme remontant, nous a-t-il dit, à l’origine du monde, tandis qu’il n’existe en réalité que depuis peu d’années, seulement depuis la fin du XVIII° siècle; vous n’avez qu’à prendre l’histoire, vous verrez que c’est sous Louis XIV que le 15 ½ a commencé.  Et combien de temps a-t-il régné ?  Tout au plus 50 ans.

Il y a des faits qui comptent dans la vie des peuples et qu’on ne saurait méconnaître; M. Cernuschi a cependant laissé de côté un des faits monétaires les plus importants de l’humanité.  Il n’a rien dit de la révolution monétaire de 1850, de ce colossal afflux de métaux précieux qui a eu pour résultat cette amélioration des prix dont nous avons tous profité depuis 1860; mais cela ne pouvait pas toujours durer, ainsi que l’a dit M. Blake dans sa remarquable déposition de l’enquête anglaise.  M. Blake a établi d’une manière parfaite que la hausse des prix n’aurait pu continuer, attendu qu’à cette époque, c’est-à-dire de 1870 à 1872, il y a eu un élan considérable dans la production générale : qui ne sait que pour le blé, le café, par exemple, cette augmentation a dépassé, même pour les blés de France, tout ce qu’on avait pu prévoir.  De même, pour les vins, il s’est produit une très grande baisse.  Pourquoi ?  Parce que de tous côtés la production avait été considérable.

Voilà donc des faits dont il faut tenir compte, sans quoi vous arrivez à des choses tout à fait impraticables; mais soyez bien convaincus que, dans ce cas, ce ne serait pas la France qui aurait le plus à se plaindre.

M. Cernuschi aurait bien dû également nous entretenir quelque peu de la loi de Gresham, loi fondamentale, reposant sur le fait que le débiteur se libère toujours avec la monnaie qui a le moins de valeur; c’est encore la loi d’aujourd’hui, une loi devant laquelle tout le monde s’incline, même M. Cernuschi, ainsi qu’il l’a fait dans ses écrits, parce qu’il est trop au courant des faits monétaires, pour ne pas reconnaître la loi de la monnaie, qui n’est elle-même que la manifestation d’un principe supérieur, celui de la moindre action.

Tous les délégués anglais ont rendu justice aux hommes d’État qui, depuis 1873, ont su prendre certaines dispositions sans lesquelles tout l’or de la France aurait été englouti jusqu’à la dernière pièce.  Nous devons en conclure que ceux qui ont prévenu l’invasion de l’argent, ont rendu un immense service à leur pays, tandis que ceux qui voudraient lui imposer aujourd’hui un traité international compromettraient peut-être irrémédiablement une situation excellente; je crois qu’ils n’y parviendront pas.

Je ferai un autre reproche à M. Cernuschi, je lui dirai que ses préférences pour un traité international garantissant le 15 ½ immuable, ne lui ont pas permis de faire usage des meilleurs arguments qu’il avait entre les mains.  Il est en effet difficile d’établir un système monétaire avec l’or seul, car il y a d’autres peuples que la France dans le monde, il y a d’autres intérêts dont il faut tenir compte; notamment, la France est entourée de nations comme la Belgique, la Suisse, l’Espagne, qui ne sont pas en état d’avoir une circulation d’or suffisante; la France, néanmoins, doit veiller à ce que leur situation monétaire soit toujours à peu près satisfaisante; elle y a son intérêt; je ne vous parlerai pas des intérêts de l’Inde, confiés à l’Angleterre, ni de ceux des divers États de l’Amérique du Sud.

Il y a là de puissants intérêts à ménager; vous voyez que les difficultés sont grandes, et j’aurais voulu que ce Congrès s’occupât des divers projets mis en avant pour satisfaire ces divers intérêts, par exemple, du système que M. Marshall a proposé et de divers autres.  En général, les partisans de ces systèmes affirment qu’il n’existe pas de lien solidaire entre l’or et l’argent; que celui maintenu actuellement est un lien factice, accidentel, établi en vertu de besoins qui se modifient sans cesse; pourquoi alors ne pas séparer l’or et l’argent, puisqu’ils ne peuvent plus marcher d’accord ?  Pourquoi ne pas établir, comme aux États-Unis d’Amérique, un système fiduciaire spécialement approprié à cette séparation ?  Pourquoi ne pas accepter les certificats d’argent, les billets de banque remboursables en argent ?  Pourquoi unir violemment les métaux que la nature a désunis ?  Mais il y a bien d’autres questions : Pourquoi, par exemple, la législation des différents États ne serait-elle pas modifiée d’un commun accord pour rendre à l’argent un certain pouvoir libératoire ?  Vous savez qu’en Angleterre, ce pouvoir est très limité, ce qui a été le principal obstacle, lorsqu’il a été question d’adopter son système monétaire actuel.

M. Marshall a proposé d’établir une sorte de comité international composé de délégués des principales nations; ce comité achèterait une certaine quantité d’argent qui serait destinée à maintenir, pendant quelques années, l’argent à un taux normal; on parerait ainsi aux inconvénients d’une baisse nouvelle et aux pertes du change.  Les oscillations de la production de l’argent et du prix de l’argent, l’extension de l’emploi de l’argent, permettraient aux États co-intéressés de liquider le stock d’argent international.

MM. Claremont Daniell, Lord Grey, MM. Nasse et Lexis ont développé d’autres projets, plus ou moins en rapport avec celui de M. Marshall; je pense qu’il serait plus pratique d’étudier ces divers projets que de discuter les raisons des chances d’un traité international qui ne convient à personne.  J’ajoute que la situation politique en Europe, dont il faut tenir compte, n’en comporte aucun.

À cet égard, je repousse entièrement les conclusions de la Commission d’enquête anglaise, ou je les trouve insuffisantes; je crois avoir présenté, dans le rapport que j’ai soumis à cet égard au Congrès, la véritable physionomie de la Gold and Silver Commission, dont l’œuvre considérable dominera les débats monétaires de la fin de ce siècle.  La Commission s’est partagée en deux moitiés et a rédigé trois rapports.  Le premier contient les conclusions arrêtées à l’unanimité, mais ne constatant que des faits.  Le second indique les conclusions de la moitié de la Commission favorable à un traité international avec maintien du 15 ½ et frappe illimitée de l’argent avec pouvoir libératoire.  Et le troisième résume les idées ou les projets de l’autre moitié, hostile à tout traité international, mais impuissante à formuler des remèdes efficaces.

Ces remèdes ne sauraient être limités à ceux indiqués par la Gold and Silver Commission : il en existe d’autres qui ont été étudiés avec beaucoup de soin; c’est à leur étude plutôt qu’à des discussions théoriques sans issue que je convie le Congrès.

Parmi les documents les plus importants de l’enquête anglaise il y a lieu de placer au premier rang le rapport de M. Austen, expert de l’hôtel des monnaies de Londres, sur l’état actuel de la production de l’argent.  Rien ne saurait limiter cette production, puisque la moitié à peu près de l’argent provient de l’exploitation des minerais aurifères, cuprifères ou plombifères; par suite, la baisse de l’argent pourrait continuer, si des arrangements spéciaux n’interviennent pas, et tout projet de maintenir une proportion fixe de rapport entre l’or et l’argent doit être abandonné comme chimérique.

Donc, ce sont ces arrangements spéciaux auxquels le Congrès doit accorder la préférence, car les conditions actuelles de la production de l’argent ne permettent de conserver aucun espoir de trouver les éléments d’un traité international.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Boissevain.

M. G.-M. Boissevain — Messieurs, j’ai demandé la parole pour vous exposer la situation monétaire en Hollande, qui, d’après ce que M. Cernuschi en disait hier, serait très mauvaise, mais qui en réalité est bien meilleure que l’honorable orateur ne la dépeignait.  J’ai rédigé un mémoire au sujet de notre régime monétaire et de la situation actuelle.  Je prends la liberté de le déposer ici avec documents à l’appui, et j’espère que le Bureau voudra bien l’insérer, soit en entier, soit en résumé, aux annexes des procès-verbaux du Congrès.

Pour le moment, je me borne à vous communiquer les principaux faits concernant la situation actuelle.  J’ai pris comme base les chiffres du 31 août dernier.  Nous avons en ce moment en Hollande la circulation monétaire et fiduciaire suivante :

ƒ  60,000,000
24,800,000
12,000,000
206,100,000
florins en argent et monnaie d’appoint
en or
en billets de l’État
en billets de banque, représentés, à l’actif de la Banque néerlandaise, par :
encaisse-argent
encaisse-or
lingots d’or et monnaies étrangères en or
portefeuille sur l’étranger

ƒ  75,900,000
23,100,000
43,300,000
37,400,000

Ces différents éléments se totalisent ainsi :

Or et équivalents
Argent

Total
ƒ  128,300,000
136,000,000

264,300,000

auxquels il faut ajouter environ 100,000,000 de florins en monnaie d’argent aux Indes.

Une loi de 1884 autorise le gouvernement à démonétiser 25 millions d’argent, aussitôt que cela sera reconnu nécessaire, ce qui diminuera d’autant notre stock d’argent pour augmenter à peu près d’autant notre stock d’or; cette loi de 1884 a été rendue, à la demande du gouvernement, pour maintenir la monnaie d’argent à sa valeur nominale légale par rapport à l’or.

J’ajouterai que le système de la Banque néerlandaise est d’acquiescer à toutes les demandes d’or qui lui sont adressées pour les besoins d’exportation du commerce, contrairement à ce qui se fait dans d’autres pays où la couverture métallique de la banque de circulation se compose, comme celle de la Banque néerlandaise, d’or et d’argent, mais où l’on n’a pas la certitude de n’obtenir que de l’or et sans qu’il y ait une prime à ajouter, quand on en demande pour l’exportation.

La situation monétaire de notre pays n’est donc certes pas aussi mauvaise qu’il a été dit.  Toutefois nous sommes loin de la croire parfaite.  Nous reconnaissons, au contraire, qu’elle est défectueuse, puisqu’il y a en circulation pour un montant considérable de monnaie d’argent, dont la valeur légale est de beaucoup plus élevée que la valeur marchande du métal.  Nous savons très bien que, lors même que pour le moment il n’y a pas d’inconvénient direct à cet état de choses, il est théoriquement vicieux, et que, de fait, il en découle toujours un très grave danger.

Mais la Hollande a bien dû accepter son régime monétaire actuel, contrainte qu’elle y était par des circonstances auxquelles elle ne pouvait rien.

En principe, on est généralement, dans notre pays, franchement et nettement bimétalliste.  Nous sommes partisans de ce système parce que, théoriquement et scientifiquement, nous le considérons comme le meilleur, étant entendu qu’il s’agit du bimétallisme international.  Aussi nous nous faisons honneur de ce que c’est un économiste hollandais, M. Mees, de son vivant président de la Banque néerlandaise, qui a été l’un des premiers à le défendre et à l’expliquer.  Mais de plus nous sommes partisans du système, parce qu’il est le seul qui puisse nous satisfaire réellement en pratique.

Nous sentons chez nous le besoin du double étalon.  En effet, quand, après 1873, il a été question de modifier notre système monétaire en nous conformant aux changements introduits dans toute l’Europe, nous avons adopté en Hollande l’étalon d’or, mais nous avons conservé en même temps la monnaie d’argent comme monnaie étalon, tout en interdisant pour le présent, cela va de soi, la frappe libre de nouvelles monnaies de ce métal.  On s’arrêta à ce parti, parce que nous voulions un système monétaire qui fût en rapport avec celui des autres pays de l’Europe; mais, en même temps, nous désirions conserver notre étalon d’argent, parce que la monnaie d’argent est celle qui convient le mieux aux besoins de la circulation de nos colonies des Indes et que nous tenions à conserver un seul système monétaire pour le pays et pour ses colonies.

Et permettez-moi d’ajouter que ce système du double étalon qui nous est le plus favorable, en Hollande, est aussi le système qui vaut le mieux pour le monde entier, y compris la France, parce que c’est celui qui convient à tous les grands pays commerçants, qui ont des rapports fréquents avec les pays d’Orient et avec les autres pays à monnaie d’argent comme, par exemple, le Mexique.

Voilà donc pourquoi sur le terrain pratique nous sommes, je le répète, bimétallistes en Hollande.  Cependant nous ne désirons pas l’union monétaire générale dans le sens de l’Union latine, mais seulement l’identité des étalons pour le monde entier.  Aussi longtemps que cela n’existera pas, nous aurons à subir toutes les conséquences qui résultent des difficultés du change entre l’Occident et l’Orient, telles que nous les avons connues ces derniers temps avec tous les maux qui en sont découlés.

Maintenant j’arrive au discours de M. Coste, auquel je ne pourrai répondre que d’une manière très incomplète, de même qu’à celui de M. Fournier de Flaix, parce que je ne voudrais pas abuser trop longtemps de la bienveillante attention de l’assemblée.

M. Coste est partisan de l’abondance de la monnaie, mais il veut qu’elle ne s’accroisse que par des moyens naturels et non par des moyens artificiels; les bimétallistes ne veulent pas autre chose.  Mais pourquoi fait-il une distinction entre le métal or et le métal argent ?  Les métaux précieux doivent leur valeur à l’emploi qu’on en fait comme monnaie.  Cela est aussi vrai de l’argent que de l’or.  Il n’est pas plus arbitraire de donner cette valeur monétaire à l’argent qu’à l’or.  Il suffit de fixer le rapport de valeur entre les deux métaux dans la circulation monétaire, pour que la valeur marchande des deux métaux non monnayés s’y conforme aussitôt.  Jusqu’en 1873, le métal blanc a fait fonction de monnaie tout aussi bien que le métal jaune; en ce moment, la moitié, si ce n’est plus, de la circulation monétaire, dans le monde entier, consiste en métal blanc; et même en Europe et aux États-Unis, où l’étalon d’or a été adopté, la monnaie d’argent fait encore partie pour plus de 40 % de la circulation monétaire.  Pourquoi donc exclure cette moitié de la monnaie ?  Il n’y a aucune raison pour faire cette différence.  Mais, dit M. Coste, il y a eu un tel accroissement dans la production du métal blanc, ces dernières années, qu’il est devenu impossible de conserver le rapport ancien.  Je dis que c’est là un argument qui ne peut pas être soutenu; il y a eu, il est vrai, une très grande augmentation dans la production de l’argent; mais qu’est-ce que cette augmentation en comparaison de celle de l’or à partir de 1850 ?  La production annuelle des métaux précieux, quelle qu’elle puisse être, ne signifie que peu de chose, si on la compare au stock tout entier de l’or et de l’argent existant dans le monde.

Mais vous dites encore que, bien que la valeur de l’argent ait notablement diminué dans ces dernières années, la production de ce métal n’a pas cessé de s’accroître.  D’abord, on sait bien de quelle faible importance sont les frais de production des métaux précieux pour influer sur leur valeur.  Mais, en outre, il résulte manifestement de l’enquête anglaise que, s’il y a eu peut-être baisse du métal blanc, il y a eu d’autre part une hausse incontestable du métal jaune.  Or, la hausse du côté de l’or diminue d’autant la baisse du côté de l’argent; il n’est donc pas étonnant que la production de l’argent n’ait pas diminué.

D’ailleurs cette modicité des frais de production que vous invoquez contre l’argent, s’observe aussi bien pour l’or.  Dès qu’une mine d’or est découverte, vous voyez les heureux possesseurs de la mine faire monter de suite leurs actions de 200 ou 300 %, en raison des énormes bénéfices qu’ils auront à réaliser sur la production de l’or.  Serait-ce là un motif pour ne pas se servir de ce dernier métal ?

M. Coste nous a dit encore : «Nous allons voir venir au monnayage en quantités considérables le métal blanc non monnayé.»  Cette crainte est vaine.  L’argent non monnayé, c’est de l’argent qu’on ne monnayera plus; c’est de l’argent perdu pour la circulation par son emploi industriel.  Quant à l’argent déjà monnayé aux Indes orientales, risque-t-il de revenir en Europe ?  C’est là un argument dont on s’est déjà fréquemment servi; mais je crois que de ce côté on a beaucoup exagéré le danger.

Il n’y a pas longtemps, quelques semaines à peine, j’avais l’occasion de m’entretenir avec un de nos consuls aux Indes, et il me racontait que, dans ces dernières années, l’importation de l’argent avait beaucoup augmenté à Bangkok.  Je lui demandai s’il n’en était pas résulté une dépréciation du métal.  Il me répondit que non; mais que, dans toutes les Indes, et notamment dans le royaume de Siam, on a vu, dans ces derniers temps, le métal blanc remplacer les coquillages dont les indigènes se servaient auparavant comme de monnaie, lorsqu’on n’avait pas assez d’argent.  Maintenant que le métal blanc commence à se répandre, il remplace les anciens coquillages.  Ceci nous montre que la masse totale de l’argent pourrait augmenter encore dans des proportions considérables, sans qu’on ait à s’inquiéter pour cela du retour du métal blanc de l’Inde orientale.

M. Coste nous a dit encore qu’il résulterait de l’adoption de son système ce très grand avantage que l’or de l’Inde orientale reviendrait dans la circulation européenne; je partagerais cette manière de voir, mais, selon moi, pour que l’or de l’Inde orientale reparût dans notre circulation, il faudrait avant tout réhabiliter le métal blanc, lui donner de nouveau, dans la circulation monétaire, la place qu’il avait autrefois, faire disparaître ainsi tout motif de préférence pour l’or : si l’on fait cela, personne n’aura plus intérêt à thésauriser l’or.

La conclusion de M. Coste est qu’il faut conserver le statu quo en tentant des améliorations successives; c’est aussi à peu près la conclusion de M. Fournier de Flaix.  C’est donc la continuation de la situation monétaire de ces dernières quinze années qu’on demande.  Les conséquences en sont faciles à prévoir.  La rareté de l’or continuerait d’entraîner la baisse générale des prix.  Cette baisse des prix a eu pour effet de diminuer la production générale dans des proportions sensibles; il en est résulté, pour la plupart des nations, une tendance à se retirer chacune chez elle et à prendre des mesures restrictives du commerce.

Avec le grand développement du commerce et de l’industrie, d’avant 1873, certaines améliorations avaient été apportées dans la condition des ouvriers; leurs salaires avaient augmenté d’une manière continue, jusqu’en 1873.  Mais, à partir de cette date, tout a commencé à diminuer : salaires et production générale, et si l’amélioration du sort des classes ouvrières n’a pas continué, c’est par le fait de la situation monétaire, que l’on voudrait encore prolonger.

On vous a dit quel était le danger de la situation; depuis ces quinze dernières années, nous en sommes arrivés à repousser l’argent et, actuellement, nous souffrons partout de la rareté de l’or.

Un membre — Non, ce n’est pas exact.

M. G.-M. Boissevain — On me dit non, parce qu’il y a eu dernièrement une certaine abondance de capital; mais précisément l’abondance des capitaux est le résultat logique de la rareté de l’or.  Cela vous a été démontré bien des fois déjà; mais je vous demande la permission d’y ajouter encore un argument.  Les personnes qui pourraient demander à emprunter de l’or aujourd’hui, s’abstiendront de le faire autant que possible, persuadées qu’elles feraient une mauvaise affaire, si elles avaient à rendre cet or dans quelques semaines, dans quelques mois et surtout dans quelques années, dès l’instant que la valeur de cet or est en voie d’augmenter par rapport à celle des marchandises en général; et voilà pourquoi il y a une augmentation considérable dans les capitaux disponibles et, par suite, une baisse de l’intérêt de l’argent.

Vous dites que la situation monétaire actuelle n’est pas mauvaise; je vous demande bien pardon; le monde commercial est en ce moment dans une situation monétaire qui n’est pas soutenable à la longue.  Il est impossible, par exemple, que les États-Unis continuent à frapper des monnaies d’argent, de la manière dont ils l’ont fait jusqu’à présent.  Si l’on ne revient pas à un régime monétaire général qui satisfasse tout le monde, il y aura aussi de nouvelles démonétisations d’argent en Europe; vous avez déjà vu que M. Frère-Orban avait manifesté le désir que la Belgique fit démonétiser une partie de ses écus; même en France, où la situation monétaire est admirable sous beaucoup de rapports, je ne crois pas qu’on puisse se contenter longtemps encore du statu quo.  Il faut donc en venir à la réglementation d’un système monétaire général, il faut une entente internationale.

Or, si j’avais à m’immiscer dans la politique, je demanderais, quant à moi, tout simplement la réunion d’un Congrès monétaire international, d’une conférence, où seraient appelés les représentants de tous les gouvernements, pour établir un système monétaire général.  Je suis persuadé que si les représentants de divers États se réunissaient pour discuter cette question, ils reconnaîtraient, au bout de très peu de temps, que le bimétallisme est le seul système qui puisse unir les nations entre elles; de même que, sur le terrain de la politique, selon l’expression de M. Thiers, la République est, en France, la forme de gouvernement qui vous divise le moins.

Est-ce à dire qu’il n’y ait pas d’obstacles à surmonter ?  Je crois au contraire qu’il y a de très grandes difficultés à vaincre pour en revenir au système monétaire que nous avions avant 1873, parce qu’il s’est produit un très grand écart entre la valeur marchande des deux métaux et le rapport de 15 ½.  Mais, sans entrer ici dans la discussion du rapport de 15 ½, je me permettrai cependant une seule observation.

Je désire notamment appeler votre attention sur la nécessité d’en revenir à ce rapport, parce qu’il est encore le rapport légal qui règle une circulation monétaire argent de 8 milliards, en Europe et aux États-Unis.

Si nous adoptions le rapport de 1 à 20, ces 8 milliards d’argent ne vaudraient plus que 5 milliards et demi, tout au plus.  Je ne vous demande pas qui ferait les frais de cette transformation, c’est encore là la moindre des questions.  Ce qui me paraît le plus important, c’est que, de nouveau, nous occasionnerions une contraction de 2 milliards et demi dans la circulation.

Or, nous cherchons un remède contre la rareté de l’or, et la première chose que nous ferions serait précisément de diminuer de deux milliards et demi la valeur de notre stock d’argent !  Ce serait absurde.  Il y aurait donc un très grand inconvénient à revenir par ce procédé au bimétallisme.

Le retour pur et simple à l’ancien rapport de valeur, quelque inconvénient qu’il puisse présenter, aurait, par contre, de grands avantages.

Et en tout cas, quelles que soient les objections à l’adoption du bimétallisme, les objections au maintien de la situation actuelle sont encore bien plus fortes.

M. Fournier de Flaix a parlé des différents palliatifs proposés pour remédier à cet état de chose; la meilleure solution à laquelle on finira toujours par arriver, c’est l’identité, la communauté des étalons monétaires pour le monde commercial tout entier; il faut que l’or et l’argent soient de nouveau liés ensemble (united); il n’y a que le bimétallisme qui permette d’atteindre ce résultat; c’est pourquoi nous sommes convaincus en Hollande qu’il faut en revenir au bimétallisme.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Émile Levasseur.

(Applaudissements)

M. Émile Levasseur — Messieurs, vous m’avez fait l’honneur de me nommer vice-président.  Je profite de la première occasion où la parole m’est donnée pour commencer par vous remercier et vous assurer que je me sens très honoré de siéger au bureau, dans une réunion d’hommes qui, par leurs fonctions et par la pratique des affaires, ont acquis une grande expérience en matière de monnaie; car je suis un de ces économistes de cabinet, auxquels M. Cernuschi reprochait de n’apercevoir le monde de la réalité qu’à travers les nuages de leurs théories.  On m’a dit en confidence que j’avais été désigné parce qu’il convenait de faire place au monométallisme dans le bureau.  Je suis touché du sentiment d’impartialité qui a dicté ce choix.  Toutefois la qualification m’inspire, comme à M. Coste, certain scrupule que je veux vous communiquer.

Je ne connais pas pour ma part de monométallistes.  S’il y en a un dans cette salle, qu’il se nomme.  Je crois que l’espèce en est rare.

On a voulu dire autre chose.  Comme le public, qui ne sait pas l’économie politique et n’a pas le temps de l’apprendre, est porté à juger sur l’enseigne, il faut éviter de l’induire en erreur par des mots inexacts.

Je ne connais que deux systèmes, celui de l’unité d’étalon et celui du double étalon.  Le premier veut que la loi ne confère la plénitude du pouvoir libératoire dans un État qu’à un seul métal, or ou argent, converti en monnaie du pays.  Le second attribue ce pouvoir aux deux métaux, en déterminant le rapport de leur valeur.

Des économistes ont défendu l’un et l’autre système, et les bimétallistes (puisqu’ils se nomment ainsi eux-mêmes) se priveraient à tort d’un légitime appui s’ils prétendaient s’isoler en se plaçant hors du giron de l’économie politique.  Quant à moi, je paraîtrai peut-être à mon collègue, M. Cernuschi, un «ultra» si je lui avoue que je suis trimétalliste; c’est-à-dire que je crois que trois métaux, indépendamment des instruments de crédit, sont nécessaires pour la circulation de la richesse : l’or comme libérateur universel, l’argent comme auxiliaire dans les moyens et les petits payements, et un métal commun, bronze, nickel ou autre, pour la menue monnaie.

Mais je suis partisan d’un étalon unique.

Avant de vous faire connaître la raison de mon choix, je vous demande la permission d’écarter quelques objections qu’on a faites à ce système.  Elles ne tiennent pas au fond de la question; mais des bimétallistes (je ne dis pas tous) ont, dans leurs écrits, accusé le système de l’étalon d’or de la plupart des maux dont souffre aujourd’hui notre constitution économique, et en ont fait prévoir de plus redoutables encore pour l’avenir, si on n’applique pas leur remède.  Il importe de ne pas laisser passer l’accusation sans réponse.

Il y a sur cette matière, comme sur la plupart des matières économiques, des gens qui récusent l’opinion des économistes, en disant que ce sont des théoriciens qui n’ont ni la pratique des affaires, ni le sens de cette pratique.  Je trouve ce dédain un peu cavalier.  Est économiste qui a suffisamment étudié l’ensemble des faits et des idées économiques pour concevoir une idée générale des phénomènes et de leurs principes, des effets et de leurs causes.  Je suis étonné qu’on s’imagine qu’il faille ne pas voir l’ensemble pour apercevoir une partie, et qu’il soit bon d’ignorer les causes pour juger des effets.  Je me plais à citer, comme preuve de mon assertion, le nom d’un des économistes les plus distingués de notre temps, M. de Laveleye, ici présent, précisément parce que je ne partage pas sur ce point son opinion.  M. de Laveleye s’élève volontiers aux plus hautes considérations de la science, et cependant aucun côté de la question monétaire ne lui échappe.  Sans doute, les praticiens ont plus l’habitude de voir les détails; les théoriciens portent plus volontiers leurs regards sur l’ensemble; mais les uns complètent les autres, et les uns et les autres contribuent à éclairer les diverses faces d’un problème.

Un des orateurs qui m’ont précédé paraît avoir classé les économistes en deux catégories : les jeunes et les vieux, et il accorde à ceux-ci moins de compétence qu’aux premiers.  Eh bien ! je me range de bon cœur dans la catégorie des anciens, puisque mes soixante ans sont sonnés.  Mais le certificat d’âge ne correspond en aucune façon à un brevet de doctrine, et je connais de jeunes économistes, j’en connais même d’éminents, comme mon confrère Leroy-Beaulieu, qui sont, comme moi, partisans de l’étalon d’or.

Ce qui est vrai, c’est que de très bons esprits ont sur ces matières des opinions différentes, et que beaucoup se passionnent dans un sens et dans l’autre.  Qu’en conclure ?  Que le problème est grave et difficile à résoudre.

Je ne cherche pas à vous imposer mon opinion; je vous demande la permission de l’exposer le plus brièvement possible.

Des publicistes distingués, disais-je, ont attribué à l’étalon d’or une grande partie des maux dont souffre aujourd’hui l’état économique du monde civilisé.  Il est rare que les ardeurs de la polémique n’entraînent pas les combattants au-delà de la mesure; c’est ce qui est arrivé pour la question monétaire.

Les bimétallistes diraient volontiers de l’or : «C’est un pelé, un galeux» et crieraient : «Haro sur le baudet».  L’or toutefois est un personnage qui fait dans le monde meilleure figure que le baudet, et qui se défendra par sa seule importance.

Permettez-moi de vous citer un exemple.  Plusieurs fois, en présidant à la Sorbonne une des sections du Congrès des Sociétés savantes, j’ai entendu des membres de la Société contre l’abus du tabac, faire de savantes communications ayant pour objet de démontrer par la statistique que cet abus engendre de grands maux.  Je crois que l’abus du tabac est, en effet, mauvais, comme la plupart des abus; mais j’avoue que je suis très embarrassé d’en mesurer les effets par la statistique.

Ces savants dressent des cartes de la France sur lesquelles apparaissent en teinte foncée, les départements où l’on consomme le plus de tabac; on voit bien ces départements coïncider à peu près avec ceux qui consomment le plus d’alcool, qui comptent le plus de condamnations prononcées en vertu de la loi sur l’ivresse, le plus d’aliénés, le plus de délits et de crimes.  Mais cette coïncidence suffit-elle pour affirmer la relation de cause à effet et pour imputer à la pipe et au cigare toute cette masse de méfaits ?  Ne serait-il pas plus prudent de dire simplement que les départements les plus peuplés, les plus manufacturiers, les plus riches sont en général (règle qui d’ailleurs n’est pas sans exception) ceux où l’on fume le plus, où l’on boit le plus, qui attirent le plus de malfaiteurs ?

Je crains que, dans la question de la monnaie, on ne prenne aussi, par excès de zèle, la simultanéité de certains phénomènes pour une dépendance de l’effet à la cause !  Cum hoc, ergo propter hoc : c’est un genre de sophisme connu depuis l’antiquité.

En premier lieu, une des accusations qu’on a portées contre notre état monétaire actuel est d’être la cause des crises.  On lui reproche particulièrement d’avoir engendré le malaise qui, depuis 1882, gêne l’essor du commerce.  Il est vrai qu’il y a des crises monétaires.  Mais tous les économistes savent, et beaucoup ont appris par M. Juglar qui a éclairé depuis longtemps cette question et qui vient de la traiter de nouveau dans un remarquable volume, que les crises ne datent pas d’aujourd’hui, ni même de notre siècle, et qu’elles n’étaient pas moins fréquentes ni moins intenses en France, il y a une vingtaine d’années, lorsque le système du double étalon était en pleine vigueur, enfin que, pour avoir l’étalon d’or, l’Angleterre n’en est pas d’une manière générale plus affectée que le continent.

Sans doute, notre siècle est plus exposé que les précédents à ces maladies économiques qui commencent souvent par affecter la circulation, pour faire ensuite sentir leur effet sur la consommation et la production.  Sans doute aussi, un brusque changement dans l’état monétaire d’un pays peut amener une crise; mais le fait d’avoir ou l’or ou l’argent pour étalon ne saurait produire cet effet.  Écartons donc ce grief.

En second lieu, on l’a accusé d’aggraver les difficultés du change.  Il y a eu de tout temps un change dans le commerce international; il y a eu même, jusqu’à l’époque où les communications sont devenues faciles, un change, souvent très accusé, de place en place dans le même pays.  Mais les variations du change sont certainement moins considérables avec un étalon qu’avec deux, parce qu’à la rareté du capital ou des créances sur une place relativement à une autre place, cause de différence dans le change, s’ajoute lorsqu’il y a deux étalons, la rareté relative d’un des deux métaux, autre cause de différence.  La baisse actuelle de l’argent est un phénomène qu’il ne faut pas confondre avec le change ordinaire, et qui est produit par la coïncidence d’une production croissante et d’un débouché restreint.  Écartons aussi ce grief.

En troisième lieu, on l’a accusé d’être la cause de la baisse des prix de gros.

La baisse ne saurait être mise en doute.  Mais il faut s’entendre sur la nature, l’étendue et la portée de cette baisse.  Je vous soumets le tableau suivant, je l’emprunte aux solides recherches de M. Soetbeer, dont M. Ruau, directeur de la Monnaie, a eu la bonne pensée de publier une traduction et dont M. Coste nous a distribué un résumé.  Ce tableau montre que les prix paraissent être en moyenne aujourd’hui un peu supérieurs à ceux de la fin de la première moitié de notre siècle, c’est-à-dire de la période qui a immédiatement précédé la découverte des mines de Californie et d’Australie, mais qu’ils sont bien inférieurs aux deux époques de la plus forte hausse, celle qui a suivi l’affluence de l’or (1856) et celle qui a suivi la guerre franco-allemande (1873).

  Les prix de la période 1847-50 étant représentés par Quels ont été les prix
moyens de la période 1881-85 maxima de 1850 à 1885
21 produits agricoles
21 produits de l’élevage et de la pêche
6 fruits du midi
18 produits coloniaux
13 produits miniers et métallurgiques
6 matières textiles
10 articles divers
14 articles de tissage
100
100
100
100
100
100
100
100
130
150
134
120
81
96
91
103
150 (1834 et 1874)
158 (1875)
142 (1855)
140 (1857)
140 (1873)
154 (1864)
162 (1864)
146 (1864)
En résumé, 114 articles choisis par M. Soetbeer dans le commerce de Hambourg et dans l’exportation anglaise 100 117 130 (1857) à 138 (1873)

M. Cernuschi, qui ne paraît pas goûter l’intervention de la statistique dans les discussions monétaires, m’excusera, j’espère, cette fois, si j’en mêle un peu à ma démonstration, en empruntant à un savant très compétent la série d’index numbers, que je viens de citer.  Index number est un mot de métier que M. Cernuschi me pardonnera encore.

M. Henri Cernuschi — Oui, oui, très bien !  Mais la statistique vaut moins que les bons raisonnements.

M. Émile Levasseur — Les tableaux de M. Soetbeer confirment ce que les économistes savent et ce que j’ai moi-même eu l’occasion d’établir, un des premiers peut-être, dans un volume intitulé : La question de l’or, publié en 1858 – vous voyez par cette date que j’ai raison de me ranger dans la catégorie des vieux économistes – à savoir que, lorsque la demande augmente avec la richesse, on voit, d’une part, les produits naturels renchérir et, d’autre part, les produits manufacturés, quoique plus demandés aussi, diminuer de prix, grâce au progrès de la chimie, de la physique et de la mécanique.  Mon livre, écrit au moment où les prix étaient le plus exagérés, marque le point culminant de la hausse.  J’en ai calculé le taux pour chaque espèce de marchandises; mais ce n’est pas le lieu d’insister sur ce point.

Si nous consultons M. Soetbeer, nous constatons que la moyenne générale des 114 articles s’est élevée à une valeur de 130 en 1857, qu’elle a baissé ensuite, pour remonter après la guerre franco-allemande jusqu’à 138 en 1873.  C’est de là qu’elle est descendue à 117 (moyenne de 1881-1888), et même à 108 en 1888.  Les produits de l’élevage et de la pêche ont même atteint 158 en 1875 et ils ont peu descendu, étant encore à 150 en 1881-1885.  Ceux de la culture ont baissé davantage; toutefois ils sont à 130, tandis que la plupart des produits qui relèvent de l’industrie sont à 103 ou au-dessous de 100.

Le tableau dressé par sir Rawson W. Rawson, qui a été mis à votre disposition et que j’ai sous les yeux en parlant, prend pour point de départ l’année 1856, date à partir de laquelle les statistiques du commerce anglais deviennent comparables entre elles.  Il commence donc précisément à ce point culminant; il accuse par conséquent de 1886 à 1888 une dépréciation (baisse de 34 % au-dessous de la valeur initiale), tandis que M. Soetbeer, prenant pour point de départ l’année 1847, accuse une élévation de 17 % pour la moyenne 1881-1885 et de 8 % pour l’année 1885 relativement à son nombre initial.

La baisse des prix provient de causes multiples.  Il y a des économistes qui refusent de compter l’état monétaire du monde au nombre de ces causes.  Je ne suis pas de leur avis; j’ai eu plusieurs fois occasion de le dire et, sachant par l’histoire combien l’affluence ou la rareté des métaux précieux a agi dans le passé sur le prix des marchandises, je serais fort étonné que la production plus restreinte des mines d’or et la suspension de la frappe de l’argent n’eussent, de notre temps, aucune influence.  Je crois, toutefois, que cette influence sur l’état présent des prix est beaucoup moindre que celle que les instruments de crédit peuvent produire dans un sens ou dans l’autre, et que celle qu’ont produite dans le sens de la baisse l’accroissement de la production, soit de la production manufacturière armée d’un outillage puissant, soit de la production de certaines denrées agricoles, stimulée par la facilité des communications et par la concurrence beaucoup plus vive des producteurs sur les marchés nationaux et internationaux.  Si l’élévation de la valeur de l’or était la grande cause du phénomène, il serait surprenant qu’elle ne se fût pas fait sentir jusque sur les prix de détail.  Or, les dépenses ordinaires de la vie n’ont pas diminué, tandis qu’elles avaient beaucoup augmenté de 1850 à 1857.

Les dépenses de nos aïeux avaient beaucoup augmenté aussi dans la seconde moitié du XVI° siècle; un phénomène tout contraire s’était produit au commencement du même siècle; le prix des marchandises et le taux des salaires étaient très bas.  C’est qu’alors le commerce augmentait et que la production des métaux, l’Amérique n’étant pas encore découverte, restait à peu près stationnaire.

Il faut donc écarter aussi ce grief, ou du moins n’attribuer à cette cause qu’un rôle très secondaire.

D’ailleurs, je suis quelque peu surpris que des économistes gémissent de l’abaissement des prix en général.  Que les négociants aiment la hausse qui facilite leurs opérations et qui leur assure un bénéfice par le seul fait d’un intervalle entre l’achat et la vente, je le comprends.  Mais que des savants ne réfléchissent pas que presque tout l’effort des hommes dans la production a pour objet l’abondance et le bon marché de la richesse, que la plupart des perfectionnements de la science ont ce bon marché pour résultat, c’est ce que je ne comprends pas.  Sans doute, une brusque chute des prix provenant d’une crise a des effets fâcheux.  Mais une lente et définitive diminution du prix des marchandises les plus courantes met la richesse à la portée d’un plus grand nombre de consommateurs.

Or, il est très vraisemblable que la quantité de richesse produite par les pays civilisés, loin de diminuer depuis quinze ans, a augmenté; il est même certain que le commerce extérieur de plusieurs grandes nations, qui a diminué en valeur depuis six ans, a cependant augmenté en poids.  Quand on regarde de haut, on s’aperçoit que la valeur, qui occupe le premier rang dans les préoccupations du commerce, n’est qu’au second dans le mouvement économique et que la chose qui importe avant tout, c’est la richesse.

On a été jusqu’à reprocher à la monnaie d’or d’être cause de la misère ouvrière, d’avoir occasionné une baisse des salaires, d’avoir jeté des ouvriers sur le pavé en faisant fermer des ateliers, d’avoir provoqué des grèves.  Accusation bien injuste et sophisme dangereux, messieurs.  Les salaires des ouvriers ont presque partout augmenté très notablement depuis cinquante ans; ils ont augmenté particulièrement, en France, depuis 1870.  Il est vrai que, depuis 1882, l’état général des affaires a arrêté ce mouvement et que, dans certains cas même, il y a eu une diminution correspondant à l’amoindrissement des profits.  Toute crise prolongée a des effets de ce genre.  Mais c’est au-dessus d’un accident passager qu’il faut s’élever pour discerner l’ensemble du mouvement des salaires.  Quand on compare, même dans une période restreinte à une vingtaine d’années, la courbe des salaires et la courbe des prix, surtout, comme nous l’avons dit, celle du prix des produits manufacturés, on voit presque partout la première monter, la seconde descendre : il y en a maint exemple dans les graphiques de l’exposition du groupe d’économie sociale sur l’esplanade des Invalides.  Quoique les prix de détail n’aient pas tous suivi la même marche, on est en droit de conclure que la situation de l’ouvrier s’est doublement améliorée, d’abord parce qu’il reçoit plus d’argent, ensuite parce que chaque pièce de monnaie peut acheter plus de marchandises.  Le directeur général de la statistique du royaume d’Italie, M. Bodio, a donné, pour les ouvriers de son pays, la mesure de ce progrès, en calculant qu’il y a un quart de siècle il leur fallait en moyenne 183 heures de travail pour acheter un hectolitre de blé et qu’il ne leur en faut plus que 86.  Je regretterais que des hommes dont la parole fait autorité et peut avoir un retentissement lointain se portassent garants de l’opinion erronée d’une aggravation de la misère parmi les travailleurs salariés, et que, pour soutenir une thèse particulière par des arguments sonores, ils fournissent des armes à des attaques injustes contre l’organisation sociale.

(Applaudissements)

Un de nos collègues a accusé notre état monétaire d’engendrer la protection douanière.  L’Espagne, au nom de laquelle il parlait, est dans une situation dont je comprends la difficulté : les blés étrangers, particulièrement ceux de l’Inde, sur lesquels la baisse de l’argent agit comme une prime à l’exportation, arrivent, grâce à des frets réduits, à bas prix dans les ports, dont plusieurs, comme Barcelone, sont de grands centres de consommation.  Cependant les blés de Castille, faute de moyens de communication suffisants, n’y parviennent qu’avec une surcharge de frais qui leur rend la concurrence désavantageuse.  Mais il n’est pas exact de lier d’une manière générale les deux faits.  Les États-Unis, que les protectionnistes citent souvent comme une preuve triomphante en faveur de leur théorie, ont établi leur système protecteur après la victoire du Nord manufacturier sur le Sud agricole et sans se préoccuper alors de la question monétaire.

(Applaudissements)

La plupart des États de l’Europe ont renforcé leur système protecteur par suite d’influences politiques plus encore qu’économiques et bien avant la crise actuelle.  En France, les plaintes des agriculteurs sur le bas prix des céréales datent de la suppression de l’échelle mobile et sont devenues plus aiguës à la suite des grandes importations des États-Unis, plus encore que de l’Inde; pour nous, contentons-nous de nous souvenir avec reconnaissance qu’elles ont comblé le déficit de nos mauvaises récoltes.  On a pensé donner satisfaction à leurs doléances par l’établissement d’un droit de trois, puis de cinq francs.  Je regarde, au point de vue de l’intérêt général où j’essaie toujours de me placer, cette concession comme une erreur et une faute; et cependant les agriculteurs n’ont ont pas été satisfaits.  Ils ne le seraient pas davantage si le traité international proposé par M. Cernuschi était signé.

En matière économique, comme en bien d’autres, les avocats d’une thèse aiment à rassembler de toutes parts le plus d’arguments qu’ils peuvent afin de grossir le faisceau.  Ils ne s’inquiètent pas suffisamment de la causalité; la concomitance leur suffit.

J’en ai donné un exemple en parlant des statisticiens moralistes qui prêchent contre l’abus du tabac, et j’ai dit que la plupart des défenseurs du bimétallisme agissent de même.

J’essaie, pour ma part, d’avoir une opinion scientifique, fondée sur la connaissance et sur l’appréciation des faits.  Je comprends que, ces matières étant controversables, on aboutisse à une conclusion différente de la mienne; mais je voudrais qu’on l’appuyât sur des arguments appartenant en propre à la cause.

Avant de terminer cette partie de mon argumentation, je dois dire un mot des dettes publiques.  On a présenté le bimétallisme comme un moyen de produire, grâce à la baisse constante de valeur de l’unité monétaire, un allégement de ces dettes.  Je ne puis admettre même la pensée d’un pareil moyen; car elle contient l’espérance d’une banqueroute, banqueroute lente et déguisée, sans responsabilité.  L’État ne doit pas aspirer à un résultat qui ruinerait ses créanciers; il commettrait une très mauvaise action s’il prenait des mesures monétaires en vue de l’atteindre.  Que les dettes aient été contractées en monnaie d’or ou d’argent, qu’importe; elles l’ont été loyalement de part et d’autre, et l’État doit payer en débiteur honnête, avec la monnaie légale.  Cette monnaie vaut ce qu’elle vaut; plus ou moins, suivant le prix du marché; mais l’État n’a pas le droit de l’altérer dans le dessein de tirer profit de son abaissement.

Il ne faut pas perdre de vue d’ailleurs que l’État n’est pas seul à avoir des dettes, qu’il existe dans toute société un nombre extrêmement considérable de débiteurs et de créanciers, que beaucoup d’engagements sont contractés à long terme, que l’avilissement constant de l’étalon monétaire est, par conséquent, une cause d’appauvrissement pour beaucoup et de profits immérités pour tous.  Les uns gagneront, les autres perdront, sans que ni les uns, ni les autres soient redevables de leur gain ou de leur perte à leur travail ou à leur faute : c’est une fatalité qui s’imposera et qui altérera les relations économiques.  Il y aurait là un mal.

L’idéal, pour que l’équité fût complète sous ce rapport, serait d’avoir un étalon d’une valeur absolument invariable.  Puisque cet idéal ne saurait être réalisé, souffrons que l’étalon varie suivant les lois naturelles de l’échange; mais ne conseillons pas à l’État de jeter son épée dans un des plateaux de la balance.

Je suis du nombre des économistes qui s’inquiètent de l’énormité des dettes publiques, et nul ne souhaite plus que moi que la France en particulier s’efforce d’en alléger le fardeau.  Mais c’est par la voie légitime de l’amortissement ou de la conversion et non par la banqueroute que j’aspire à cet allégement.

M. Émile de Laveleye — Je demande à répondre un mot à M. É. Levasseur.  Je suis partisan, comme lui, de la justice dans les rapports économiques.  J’ai seulement déclaré que s’il doit y avoir des variations dans la valeur monétaire, je préfère celles qui résultent de l’abondance de la monnaie à celles qui résultent de sa rareté, c’est-à-dire que je préfère celles qui sont favorables aux débiteurs à celles qui sont favorables aux créanciers, parce que, en général, les premiers constituent la classe qui travaille et les seconds celle qui jouit du capital déjà formé.  Partout, sauf en Angleterre, l’emploi des deux métaux était admis par la loi.  Si donc l’afflux plus considérable tantôt de l’or, tantôt de l’argent, amenait une diminution insensible de la charge des délies publiques, il n’y avait ni banqueroute, ni injustice à aucun degré.

M. Émile Levasseur — Je regarde ma montre et je vois qu’il est plus de midi.  Je renonce à exposer la deuxième partie du programme que je m’étais tracé, et je me contenterai de prendre des conclusions.

M. Magnin, président — Il serait fâcheux que M. É. Levasseur fût obligé d’arriver à ses conclusions avant d’avoir achevé son discours; je le prierai donc de vouloir bien le continuer à la séance de ce soir, à deux heures et demie.

La séance est levée à midi quinze minutes.  La séance suivante est fixée pour le même jour, à deux heures et demie.


Quatrième séance : jeudi 12 septembre 1889, à 2 heures et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

Prennent place au bureau : M. Pellegrini, président d’honneur; M. Magnin, président; MM. Adolphe Coste et Arthur Raffalovich, secrétaires.

La séance est ouverte à deux heures et demie.

M. Magnin, président — Je viens de recevoir une dépêche de M. Max Wirth, l’un des vice-présidents du Congrès, que les suites d’une maladie empêchent de venir assister à nos séances comme il en avait l’intention, et qui me charge de présenter ses hommages respectueux au Congrès en le remerciant de l’honneur qu’il a bien voulu lui faire en le nommant vice-président.

La parole est à M. Émile Levasseur pour la continuation de son discours.

M. É. Levasseur — Monsieur le Président, je vous remercie de me permettre d’achever ma démonstration et j’adresse aussi mes remerciements à l’assemblée qui veut bien m’écouter.  Comme il y a beaucoup d’orateurs inscrits, je n’abuserai pas de sa complaisance.

J’ai traité, ce matin, de la partie négative du sujet.  Je voudrais aborder ce soir la partie positive.

Je serai peut-être mieux compris en disant que, ce matin, j’ai examiné les griefs que l’on fait à la restriction de la frappe de la monnaie d’argent dans l’Union latine et à l’état actuel de la circulation monétaire qui n’admet l’argent qu’avec réserve; j’ai cherché si ces griefs étaient fondés, et si la monnaie était bien réellement la cause unique ou la cause principale des maux qu’on lui attribue.  Cet après-midi, je voudrais chercher en quoi consistent le système de l’unité et celui de la dualité d’étalon, et quelle action l’adoption de l’un ou de l’autre peut exercer sur la circulation et sur l’ensemble de la richesse.

Cette question est plus vaste que celle dont j’ai parlé ce matin.  Je n’aborderai donc que quelques-uns des points principaux.  Il n’y a pas lieu d’ailleurs d’insister sur les principes devant une assemblée d’hommes aussi compétents.  Je ne reviendrai que très brièvement sur ce qu’a dit à ce sujet M. Cernuschi, que je ne vois pas ici en ce moment.

M. Magnin, président — Il ne va pas tarder, soyez en bien certain.

(Rires)

M. É. Levasseur — M. Cernuschi a semblé dire que la valeur des monnaies était une convention émanant de la loi.  Tous les économistes savent – et M. Cernuschi, qui est économiste, le sait aussi – que la loi détermine le poids, le titre, le nom des pièces de monnaie, mais qu’elle n’en fait pas la valeur.

La monnaie, pour ne parler que de ses deux principales qualités, est à la fois une mesure et un équivalent des valeurs.  En d’autres termes, ce n’est ni la loi, ni l’État qui font, quand on achète une marchandise, que l’on donne au marchand un plus ou moins grand nombre de pièces de monnaie.  Il est impuissant à déterminer ce rapport de quantité; en général, il le reconnaît et s’abstient; quand il lui arrive de l’entreprendre, c’est toujours au détriment de la liberté des transactions et, sauf certains cas spéciaux, au dommage de la production de la richesse.  Les économistes blâment une intervention de ce genre quand elle n’est pas indispensable.

Ce que fait légitimement l’État, c’est : en premier lieu, comme je viens de le dire, de garantir par son empreinte que telle pièce, ayant un nom déterminé, pièce de 20 francs, de 5 francs, etc., a le titre et le poids fixés par la loi; en second lieu, de donner à cette pièce le cours légal, autrement dit d’autoriser tout débiteur à payer son créancier avec des pièces de cette espèce et d’obliger tout créancier à les recevoir, sauf stipulation spéciale écrite dans le contrat.

Sur ce premier point, nous sommes, je crois d’accord.

Je passe à la seconde qualité de la monnaie.

La monnaie est une mesure, parce qu’en effet elle sert à mesurer en quelque sorte et à comparer les valeurs : on sait qu’une marchandise qui vaut 100 francs n’a que la moitié de la valeur d’une autre qui en vaut 200.  Mais elle est en même temps un équivalent, parce qu’on ne donne 100 francs ou 200 francs d’une marchandise qu’autant qu’on estime qu’elle les vaut, c’est-à-dire qu’autant que le métal contenu dans dix pièces de 20 francs possède, au jugement de l’acheteur et du vendeur, une valeur intrinsèque égale à celle de la marchandise vendue 200 francs.

Il y a un grand intérêt à avoir une monnaie fixe.  Cette fixité dépend de deux conditions : la fixité du poids et du titre de la pièce, et la fixité de la valeur du métal dont elle est faite.

Grâce à Dieu, notre système monétaire est resté à peu près tel que la loi de germinal an XI l’a fait; notre unité monétaire est le franc qui en principe – sinon en fait aujourd’hui – est une pièce d’argent du poids de 5 grammes, au titre de 900 ‰.  Dans la pratique actuelle, cette unité est en réalité la vingtième partie de la pièce d’or de 20 francs.  Il importe donc de ne pas changer le poids et le titre de cette pièce de 20 francs.  C’est l’élément de fixité dont les hommes disposent, puisqu’il est une création de la loi.  Il faut le maintenir.  Les souverains, au moyen âge et jusque dans les temps modernes, ont cru avoir le droit de changer le poids, le titre et le nom des monnaies; cette opération, qui était préjudiciable au commerce, était souvent désavantageuse, même pour leur Trésor.  La lumière est faite sur ce point, et je ne crois pas qu’un gouvernement puisse avoir maintenant la pensée de commettre la faute que l’histoire reproche à Philippe le Bel, et dont Law se rendait encore coupable au XVIII° siècle.

Peut-on, d’autre part, obtenir la fixité de valeur ?

Les économistes répondent qu’il est impossible de fixer indéfiniment la valeur d’une marchandise quelconque.  Le mètre, le litre, le gramme sont des mesures parfaitement fixes, parce qu’ils représentent une longueur, un volume, un poids déterminés, connus, invariables.  Quel que soit l’objet que l’on mesure, soit en France soit en Chine, soit aujourd’hui soit dans cent ans, la longueur qu’on nomme mètre sera toujours la même longueur.

On ne peut mesurer les objets qu’avec leur semblable, une longueur avec une longueur, un poids avec un poids.  Il faut donc une valeur pour mesurer les valeurs.  Mais ce qui vaut ici un franc ne le vaut pas ailleurs aujourd’hui, et ne le vaudra pas ici demain.  La valeur n’est, en réalité, que le rapport qui s’établit au moment de l’échange entre les deux objets échangés.  On pourrait troquer un hectolitre de froment contre six lièvres, comme on peut acheter cet hectolitre avec 18 francs; mais, l’année prochaine, il faudra peut-être donner 20, peut-être 16 francs, comme il faudra donner cinq lièvres s’ils sont alors rares sur le marché.  À tout cela, l’État n’a rien à voir : il n’est pas le maître de la valeur.

Nul de nous n’a la puissance de faire que tous les prix, c’est-à-dire toutes les valeurs exprimées en monnaie, restent toujours invariables, ni même qu’ils soient partout les mêmes pour la même marchandise dans le même temps.

Par exemple, il y a des chapeaux qui valent de 16 à 22 francs.  Je crois même qu’on en fait à 9 fr. 60.  C’est probablement la qualité de la marchandise qui est cause de ces différences; c’est aussi le quartier, la clientèle.

Tous les tailleurs ne vendent pas les mêmes habits aux mêmes prix.

Le prix du blé, que je citais à l’instant, varie suivant le rendement de chaque récolte.  La valeur des métaux précieux et, par suite, celle de la monnaie, qui en est la conséquence logique et nécessaire, varie suivant que le stock métallique augmente plus ou moins vite et que le commerce en a plus ou moins besoin.  La fixité absolue de la valeur de la monnaie est donc une utopie.

Quel système en approche le plus ?  L’unité ou la dualité d’étalon ?

Je n’hésite pas à dire que c’est l’unité.

Mes voisins me font signe qu’un étalon unique est en effet préférable.  Je partage leur sentiment et je vais en donner immédiatement la raison.

Avec le double étalon, c’est-à-dire avec des monnaies d’or et d’argent ayant les unes et les autres le cours légal et possédant la puissance libératoire dans sa plénitude, les débiteurs peuvent choisir à leur gré l’or ou l’argent pour payer leurs créanciers.  Lequel choisiront-ils ?  Naturellement celui qu’ils pourront se procurer le plus facilement, le plus économiquement.

Je ne parle pas, bien entendu, de la ménagère qui va acheter de la viande chez son boucher.  Je parle du grand commerce et surtout des banquiers qui approvisionnent le marché des métaux précieux, et qui portent, quand il y a lieu, des lingots à l’hôtel des monnaies.  Avouons que ces banquiers seraient bien naïfs – et je ne les soupçonne pas de l’être – si, ayant à faire un gros payement dans un pays qui admet le double étalon avec le rapport de 1 à 15 ½, ils n’achetaient pas de l’argent lorsque, sur le lieu de production, on en donne 16 kilogrammes pour 1 kilogramme d’or, ou de l’or, lorsque, sur le lieu de production, on en donne 1 kilogramme pour 15 kilogrammes d’argent.  Ils achèteront donc, ils importeront, ils feront frapper en monnaie, ils feront passer dans la circulation le métal qui, au moment de l’opération, aura relativement le moins de valeur.

Si, dans la suite, le rapport se trouve renversé, c’est l’autre métal qu’ils achèteront et introduiront, précisément parce qu’il sera déprécié et qu’ils y trouveront leur bénéfice.

Je ne m’étonne pas qu’il y ait des banquiers partisans du double étalon.

Quel sera le résultat de ce mouvement des métaux précieux ?  D’une part, le métal déprécié entrera en abondance, avec d’autant plus d’abondance même qu’il sera plus déprécié et que, par conséquent, l’importation en sera plus lucrative.  D’autre part, le métal qui aura le plus de valeur sera, pour la même raison, exporté, chaque banquier pouvant, sur le marché national, faire provision de l’un ou de l’autre et ayant intérêt à prendre celui qui fait prime sur le marché étranger.

Le pays dont le système monétaire est fondé sur le double étalon est donc exposé à voir sa monnaie sans cesse en mouvement par l’afflux du métal délaissé et par l’écoulement du métal préféré, et le courant se renverser chaque fois que la préférence se déplacera.  Ce n’est assurément pas là une condition de fixité de valeur.

La notion que j’essaie d’établir est, je crois, bien simple.  Elle ne procède pas, vous le savez, d’une vue théorique des choses.  L’expérience nous a instruits sur ce point.  Sans sortir de France et sans remonter au-delà d’un demi-siècle, nous avons vu, sous ce rapport, les effets du double étalon.  À la suite d’une lecture intéressante, faite par M. Allard à l’Académie des sciences morales et politiques, j’ai eu l’occasion de produire dans la discussion quelques chiffres qui me paraissent convaincants à cet égard et que je vous demande la permission de reproduire ici.

En 1847, disais-je, époque où l’or était rare et cher, la France avait un excédent d’importation d’argent de 54 millions et un excédent d’exportation d’or de 12 millions; en 1854, époque de la grande production des mines de Californie et d’Australie, l’excédent était de 416 millions à l’importation de l’or et de 164 à l’exportation de l’argent; en 1888, l’argent étant devenu abondant, l’exportation de l’or a présenté un excédent de 93 millions et l’importation de l’argent un excédent de 84 millions.  Cette alternative est due précisément au double étalon, et le double étalon a obligé la France à avoir un système monétaire qui est bizarre, et l’Union latine à interdire la frappe de la monnaie d’argent.

Si, au contraire, le pays n’admet qu’un seul étalon, le créancier n’a plus le choix et l’importateur a les mains liées par la loi.  Supposons que cet étalon soit l’or.  L’or, comme toute marchandise, vaut plus ou moins; d’un côté, la richesse des mines exploitées et la facilité de l’extraction, de l’autre, la quantité de métal réclamée pour la fabrication de la monnaie, pour les échanges en lingots et pour tous les emplois industriels constituent l’offre et la demande et sont les régulateurs de la valeur.  Il peut se faire, comme l’a remarqué M. de Laveleye, que cette valeur diminue si l’offre augmente, comme il peut arriver qu’elle augmente, si la demande est plus forte.  Les contrats, stipulés payables en monnaie légale, suivent la fortune de l’unique métal reconnu comme étalon; ils ne subissent plus les fluctuations de la prédominance de l’un ou de l’autre, et ne sont pas soumis à une alternative qui fait toujours arriver vers les créanciers le métal déprécié.  Cette condition nous rapproche donc davantage de la fixité.

Années Mouvements Millions de fr. Observations
Au Ag
1847 Importation
Exportation

Balance
21
33

– 12
138
84

+ 54

La production de l’argent est plus considérable que celle de l’or.
Exportation d’or.
Importation d’argent.
Balance favorable; différence peu considérable.

  + 42
1854 Importation
Exportation

Balance
480
64

+ 416
99
263

– 164

La production de l’argent est beaucoup plus considérable que celle de l’or.
Très forte importation d’or.
Grande exportation d’argent.
Balance favorable; différence considérable.

  + 353
1873 Importation
Exportation

Balance
175
284

– 109
389
207

+ 182

La production de l’argent est redevenue plus considérable que celle de l’or.
Grande exportation d’or.
Grande importation d’argent.
Balance favorable à l’accroissement des métaux précieux; différence moins forte qu’en 1884, malgré la restitution par importation du numéraire de la France.

  + 73
1888 Importation
Exportation

Balance
21
33

– 12
138
84

+ 54

La production de l’argent continue à être plus considérable que celle de l’or.
Exportation d’or.
Importation peu considérable d’argent, le monnayage étant suspendu.
Balance défavorable; différence faible.

  + 42

Elle nous paraît, en outre, plus équitable.  Voici pourquoi.  Avec le double étalon, le débiteur choisit et c’est la volonté d’un homme (je ne dis même pas la volonté des deux parties contractantes) qui, par ce choix, détermine la valeur de la monnaie.  Avec l’étalon unique, cette valeur est inhérente à une chose, vous entendez bien, à une chose et non une volonté humaine; et j’ajoute à une chose unique, laquelle peut aussi bien valoir plus (ce qui profiterait au débiteur) que valoir moins (ce qui profiterait au créancier).

L’or est rare, dit-on; il augmente et il augmentera encore de valeur.  Mais dans quelle mesure les moyens de crédit ne suppléent-ils pas à la monnaie dans les échanges; c’est ce qu’on ne dit pas; pourtant il y a encore dans les affaires une très large place pour le progrès des moyens de compensation et de circulation fiduciaire.  On ne dit pas non plus – et je m’empresse de dire qu’on ne sait pas – ce que des découvertes nouvelles peuvent ajouter au stock métallique.  Qui se doutait en 1846 que l’or allait, par la découverte des mines de Californie et d’Australie, devenir si abondant ?  En 1856, que l’argent à son tour, par la découverte des mines de la Cordillère du Nord, allait affluer jusqu’à s’avilir ?  Qui connaît aujourd’hui ce que rendront les nouvelles mines d’or de l’Afrique australe ?

Avec le double étalon, non seulement les fluctuations sont plus fréquentes, mais il y a beaucoup de chances pour qu’elles se fassent toujours en baisse et, par conséquent, toujours au profit des débiteurs et au préjudice des créanciers.

L’étalon unique nous rapprochant de l’idéal de la fixité, je préfère l’unité d’étalon.

M. Cernuschi a apporté un petit engin de démonstration qui parle clairement aux yeux, et qui a été déjà employé, M. Cernuschi le sait, M. de Laveleye aussi; moi-même, je me suis servi d’une figure du même genre dans un petit traité d’économie politique qui date au moins de vingt ans.  J’ai dit dans ce manuel, et je redis volontiers ici, pourquoi le blé, qui est pourtant une marchandise d’une grande utilité et une marchandise abondante, n’avait pas les qualités requises pour devenir une monnaie; j’ai dit qu’entre autres défauts, il avait celui de ne pas posséder une valeur assez fixe.  D’une année à l’autre, cette valeur peut doubler, tripler même et au-delà, suivant les pays.  Pourquoi ?  Parce que la récolte est consommée entièrement ou en très grande partie d’une année à l’autre; la réserve n’est qu’une quantité relativement faible : le blé est d’une conservation trop difficile et trop encombrante pour qu’on accumule une série de plusieurs récoltes, même si la consommation ne les réclamait pas à mesure qu’elles sont fauchées et battues.  Il en résulte que, pendant que le nombre des consommateurs reste à peu près invariable d’une année à l’autre, le stock peut varier subitement d’un quart et plus : de là, un changement, subit aussi, dans le rapport de l’offre et de la demande, et partant dans la valeur.

Il en est autrement des métaux précieux.  On ne les consomme pas comme le blé; on les emploie, et cet emploi ne les détruit pas.  La perte réelle ne résulte que des naufrages, des thésaurisations, et de certaines consommations industrielles.  Mais le stock principal de ces métaux, monnaies ou lingots, qui est à l’état d’offre sur le marché commercial, comprend la production de toutes les années antérieures, celle des siècles passés comme du siècle présent, sans qu’il soit possible de faire aucune distinction entre l’argent provenant des mines du Laurium qu’exploitaient dans l’antiquité les Athéniens ou des dernières mines découvertes au Colorado.  À ce capital monétaire du monde civilisé, la production d’une année, qu’elle soit abondante ou faible, ajoute une quantité trop peu considérable, relativement, pour exercer une grande influence sur l’offre générale des métaux précieux.  C’est une des raisons de la fixité dont jouissent à peu près ces métaux pendant une période de quelques années, et c’est aussi une des raisons qui les ont fait choisir comme monnaie.

M. Cernuschi s’est servi d’images pour rendre sa pensée sensible.  Permettez-moi, à son exemple, de supposer que toute la masse des métaux précieux du monde soit contenue dans un réservoir, et que ce réservoir soit sans cesse alimenté par deux robinets dont l’un verse la production en or, et l’autre la production en argent.  Séparez ces deux métaux et mettez-les chacun dans un réservoir moitié plus petit et alimenté par un seul robinet.  Le niveau ne s’élèvera pas plus vite qu’auparavant dans chacun d’eux.  Ce qui signifie, en passant de l’image à la réalité, qu’une fois la valeur du métal fixée, les variations de cette valeur ne seront pas vraisemblablement plus grandes avec un étalon qu’avec deux.

Je ne dis pas cependant que la situation sera exactement la même.  Car, si la quantité du métal qui doit faire face aux échanges devient moitié moindre, chaque particule de métal, ayant plus de besogne, sera plus demandée et acquerra plus de valeur.

Si, d’autre part, le débit de chaque robinet n’est pas toujours égal, il est possible qu’il s’établisse parfois une certaine compensation de l’affaiblissement de l’un par l’accroissement de l’autre, lorsqu’ils versent leur métal dans le même récipient.

Cette dernière objection aurait plus de poids si l’unité d’étalon était, comme semble l’indiquer le mot «monométallisme», l’emploi exclusif d’un seul métal pour le monnayage.  Or, je suis partisan de l’unité d’étalon et partisan de l’or pour étalon.  Mais je n’ai nullement l’intention de proscrire l’argent de la circulation.  Je demande seulement qu’il ait un rôle subalterne; mais les subalternes occupent, dans l’ordre économique, une très large place et peuvent avoir une grande importance.

On a dit avec raison que la monnaie n’était pas une marchandise comme une autre et que, quoique soumis comme toute marchandise aux variations de valeur qui résultent de l’offre et de la demande, les métaux précieux dont elle est faite avaient cependant une certaine fixité, qu’ils devaient cette fixité, non seulement à la nature du stock dont nous venons de parler et qui constitue l’offre, mais aussi au rapport légal établi dans chaque pays qui règle la demande.  C’est une vérité courante en économie politique.  Il est certain que, si en France la frappe était libre, l’argent ne s’y vendrait pas beaucoup au-dessous du taux de 15 ½ pour 1, et que, si tous les grands États adoptaient le double étalon avec le même rapport, 15 ½ deviendrait à peu près le rapport régulateur du marché.  Mais cette situation n’empêcherait pas dans l’avenir, comme elle n’a pas empêché dans le passé, les spéculateurs de profiter de cet à peu près, ce profit de simuler la production du métal inférieur en valeur et, par suite, celui-ci de l’emporter en quantité sur le métal supérieur dans la circulation des pays qui auraient adhéré au pacte.

Plusieurs orateurs qui m’ont précédé ont parlé de l’Inde; ils se sont apitoyés sur les misères de ce pays et ils en ont rendu notre régime monétaire responsable.  Oui, pendant qu’en Europe un certain nombre de peuples ont une circulation fondée plus ou moins complètement sur l’étalon d’or, jusqu’à présent, en Orient, l’étalon d’argent a prévalu.  Cependant, comme on le faisait remarquer ce matin, l’or commence à s’y introduire en quantité plus considérable qu’autrefois [14].  Mais, supposez que ce pays n’ait que de l’argent, je ne vois pas qu’il y ait lieu d’en gémir.  Il me semble même qu’au point de vue de leur économie générale, les Indiens sont dans une situation meilleure qu’il y a cinquante ans, alors qu’ils possédaient beaucoup moins d’argent.  Depuis dix ans, on a frappé une quantité de monnaie d’argent variant de 30 à 160 millions de roupies par an, sans compter un peu de cuivre et d’or.

La richesse des habitants de l’Inde consiste principalement en coton, en blé, en opium : ce sont là leurs moyens d’échange.  Ils sont encore, et pour longtemps, débiteurs de l’Angleterre, qui a fourni les capitaux de leurs chemins de fer et autres travaux publics; ils ont à payer par an, en Angleterre, 180 à 200 millions de roupies; ils s’acquittent avec leurs denrées agricoles.  L’Angleterre leur envoie, de son côté, des métaux précieux, surtout de l’argent, sur lequel ses banquiers et marchands réalisent de très beaux bénéfices.  Les Hindous, comme le faisait remarquer un orateur, se contentent de cet argent et, quoique leur condition économique ne soit pas à l’abri de la critique, ils trouvent avantage à faire, même de cette manière, des échanges avec l’Europe.  Je reviendrai sur la situation de l’Angleterre sous ce rapport.  Je puis dire, toutefois déjà, qu’il me paraîtrait difficile de faire voter, par le parlement britannique, une loi sur le bimétallisme qui établirait l’équivalence de 1 à 15 ½ pour les deux métaux, parce que les Anglais, qui achètent beaucoup à l’Inde, ne sont pas au fond très fâchés de se procurer, à bon marché, l’argent avec lequel ils la payent.

Évidemment, si nous allions faire une enquête dans les cantons agricoles de l’Angleterre, nous n’entendrions pas les cultivateurs raisonner comme les négociants exportateurs.  En Angleterre, comme en France et plus peut-être qu’en France, l’agriculteur se plaint de la concurrence étrangère et de l’abaissement des prix qui en est la conséquence.  Comme la plupart des hommes absorbés par la conduite de leurs intérêts privés, ils voient ce qui les touche immédiatement et personnellement, et ne voient pas autre chose.  Or, ce qui les touche, c’est de recevoir, comme marchands de denrées ou comme propriétaires affermant leurs terres, moins d’argent qu’autrefois; que les consommateurs payent moins, voilà une affaire qui leur paraît secondaire et que les campagnards, au-delà comme en deçà de la Manche, qualifient volontiers de vaine spéculation de théoricien.

Je ne nie pas la gêne des agriculteurs, mais je dis que la question du blé importé a deux faces, une plus spéciale et l’autre plus générale, et que la question du commerce de l’Angleterre avec l’Inde se présente sous une troisième face, celle du négoce.  Or, Londres a toujours été un grand marché et est devenu – peut-être un peu par la faute de Paris – le plus important de beaucoup pour les métaux précieux.  L’or et l’argent y affluent; l’Angleterre garde une partie de l’or et vend le reste, à prime quand elle le peut; elle exporte la plus grande partie de l’argent et, quand elle l’envoie dans l’Inde, elle jouit par la différence de valeur du lingot sur le marché anglais et sur le marché indien, d’un escompte considérable.  De quoi les négociants anglais se plaindraient-ils ?

Revenons au fond de la question.  Les bimétallistes pensent qu’il serait bon que les deux métaux, or et argent, eussent le pouvoir libératoire au même titre et dans toute sa plénitude, parce qu’il y aurait ainsi dans le commerce du monde plus de monnaie, et surtout de monnaie pouvant servir aux échanges nationaux.  Ils pensent qu’il est possible, grâce à des conventions signées par les grandes puissances de l’Europe et de l’Amérique, d’unir indissolublement l’un à l’autre les deux métaux précieux dans le rapport de 1 à 15 ½ et de n’en faire, pour ainsi dire, qu’une même masse, qu’un seul stock monétaire mis à la disposition du monde civilisé.  Entrons un moment dans cette hypothèse.

Je fais toutefois d’abord une réserve.  Si ce changement devait se faire tout à coup, l’argent réapparaissant en maître sur la scène comme par un coup de théâtre, je le regretterais : en matière économique, je l’ai dit, je n’aime pas les à-coups; ils troublent l’ordre établi et la conscience morale des peuples.

Si cette réunion et cet accroissement devaient se faire lentement –  je ne vois pas bien comment elle se ferait ainsi – je n’aurais plus la même objection à lui opposer.  Mais je ne vois pas encore quels grands avantages en résulteraient.  Je laisse de côté les détails; je ne veux envisager que l’intérêt général de la circulation et des nations qui concluraient le pacte.

Sans doute, il est bon d’avoir une monnaie suffisamment abondante : elle facilite les échanges.  Mais il n’est en aucune façon désirable d’avoir une monnaie qui s’avilisse : en donnant plus de pièces à manier, elle appauvrit les uns, comme je l’ai dit, et n’enrichit pas tous ceux auxquels elle fait quelque temps illusion.

Les quatre grandes nations qui, d’après le projet de M. Cernuschi, se trouveraient plus particulièrement engagées dans le pacte, n’ont pas aujourd’hui une pénurie telle de métal précieux qu’elles désirent en posséder demain le double au risque de voir doubler le prix des choses.

Il y a un aspect de cette question dont je ne dois pas omettre de parler.  M. Émile de Laveleye, avec la profonde connaissance qu’il a de ces questions, dit : «Vous êtes aveugles si vous ne voyez pas le grand avantage de l’abondance de la monnaie.  Quand on verse à flots les métaux précieux, les prix haussent sans doute; mais, loin de s’en plaindre, il convient de s’en réjouir; car la hausse, c’est l’activité sur le marché, c’est la prospérité dans la boutique; tout marchand vend plus cher qu’il n’a acheté et tout le monde est content.»

Tout le monde ?  M. de Laveleye oublie les rentiers.  N’oublie-t-il pas aussi un peu les ouvriers qui sont souvent, dans ce cas, les derniers à profiter de la hausse et qui n’obtiennent l’élévation de leurs salaires que parce que la hausse du prix des denrées leur a rendu l’existence difficile ?  L’exemple de 1850-1856 peut nous instruire à ce sujet.  C’est pourquoi je me permets de répondre à mon confrère : «Je crains une hausse des prix résultant d’une augmentation du stock métallique.  D’ailleurs cette hausse ne peut pas durer indéfiniment, sans quoi l’argent et l’or seraient à la fin réduits à n’avoir pas plus de valeur que le billon : ce qui serait un mal.  Il y a donc une limite, et, cette limite une fois atteinte, ces merveilles de la hausse continue, qui éblouissent M. de Laveleye, cesseraient de se produire.  Il ne faut pas confondre l’accroissement du stock métallique, qui pousse en effet à la hausse, mais qui est un état transitoire, avec l’abondance des métaux précieux, qui peut constituer un état permanent, qui est désirable quand elle n’est pas hors de proportion avec la richesse à échanger, mais qui se concilie très bien avec le maintien des prix au même niveau.

Je parlais tout à l’heure du concert des grandes nations s’unissant pour conclure le pacte bimétallique.  Je crois, en premier lieu, que cet accord n’est pas possible; en second lieu, je suis convaincu que s’il était possible, il ne serait pas durable.  Beaucoup d’entre nous ici ont les cheveux blancs ou gris; ils savent par expérience ce que durent les traités.  Il n’y a pas trois quarts de siècle que le roi de Prusse promettait respectueusement amitié à l’empereur de Russie; il y a à peine un quart de siècle que la Maison de Savoie doit la couronne d’Italie à l’intervention française; dix ans ne s’étaient pas écoulés depuis la signature de la Sainte Alliance que l’Angleterre s’isolait presque dans son parlementarisme et dans son île.  Les conventions d’ordre économique ont encore, quoi qu’on en ait dit, une vitalité moins longue que les traités politiques, parce que l’intérêt d’aujourd’hui n’est peut-être pas ou n’est pas jugé être celui de demain.  On a fait des conventions internationales de tarifs de poste; celles-ci dureront, parce qu’elles sont dans l’intérêt permanent de tous, mais elles subiront des remaniements de tarifs, quand il y aura lieu d’en faire.  Pourra-t-il en être de même de la convention établissant le rapport de 1 à 15 ½ ?

Pour avoir signé une alliance monétaire, on ne l’aura pas faite perpétuelle, n’est-ce pas ?  À un moment donné, la voilà rompue; chacun reprend sa liberté d’action, croyant agir au mieux des intérêts de son pays.  Comment se fera la liquidation ?

M. Henri Cernuschi — Il n’y a pas lieu à liquidation.  Il ne s’agit pas d’une union monétaire avec circulation réciproque, il s’agit d’une entente internationale sur le rapport de poids entre l’unité monétaire en argent et l’unité monétaire en or.

M. Émile Levasseur — Je prends note de votre déclaration.  Il n’y aurait pas de clause de liquidation, ni, par conséquent, de sanction qui empêchât les gouvernements de sortir à un moment donné de l’alliance.

Dès lors, d’habiles spéculateurs pourront se dire : «Voici l’un des deux métaux qui est produit à beaucoup moins de frais et en plus grande quantité que l’autre dans telle région minière; nous allons former un syndicat, accaparer les mines, ou du moins acheter une quantité considérable de ce métal, et le faire entrer par toutes les douanes, s’il le faut, dans les hôtels des monnaies de notre voisin; nous conseillerons ensuite à notre gouvernement de dénoncer le traité pour mettre notre pays à l’abri d’une réimportation.»

(Bruit.  Interruptions diverses)

Je vous en prie, monsieur Cernuschi, ne m’interrompez pas; vous me répondrez.

M. Henri Cernuschi — Je ne vous interromps pas.

M. Émile Levasseur — Je sais bien que vous n’en avez pas l’intention; mais vous le faites néanmoins involontairement.

(Rires)

Je disais donc qu’il serait à craindre que, dans chaque pays, des spéculateurs n’achetassent, pour l’exporter, le métal le moins cher, sauf à retirer ensuite, en temps opportun, leur épingle du jeu.

Pendant même la durée de cette union monétaire, conclue et pratiquée de bonne foi, la force des choses ébranlerait l’édifice factice du rapport prétendu immuable de 1 à 15 ½.  On n’a pas dit et on n’a pas la prétention de croire que tous les pays du monde entreraient sans exception dans cette ligue bimétalliste.  Parmi ceux qui resteraient en dehors, il y aurait des pays producteurs – producteurs aujourd’hui ou producteurs demain – de métaux précieux; quels magnifiques bénéfices vous leur offrez en leur assurant un prix constant de vente, quel que soit le prix de revient !  Quelle excitation à produire le métal dont il conviendrait précisément de restreindre la production par cela même qu’il menacerait de s’avilir !  Je dis qu’il est aussi impossible d’imaginer comment quatre grandes nations soutiendraient indéfiniment une alliance monétaire qu’il est impossible de régler la production des deux métaux, de manière à ce que la proportion de 1 à 15 ½ demeure réellement constante sur tous les marchés.

(Dénégation de M. Cernuschi)

Les nations qui auraient laissé pénétrer dans leur circulation les envois de métal déprécié faits par les spéculateurs, en subiraient les premières de fâcheuses conséquences.  Pour ma part, je ne conseillerai jamais à mon pays d’entrer dans une fédération pareille.

Hier, M. Cernuschi, employant pour sa démonstration une image sensible, a supposé que deux oiseaux placés dans une cage, y demeuraient tant que la porte était fermée.  L’un était blanc; l’autre jaune; le jaune c’était l’or …  C’était le vrai serin, n’est-ce pas ?

(Rires)

M. Cernuschi conseillait de tenir la cage bien close pour les empêcher de partir, et, d’après sa figure de rhétorique, la fermeture c’était la convention internationale avec le taux de 1 à 15 ½.

L’économie politique, qui est fondée sur le principe de la liberté du travail et des échanges, n’aime pas beaucoup les cages fermées et ne croit pas à la vertu des grilles; elle dirait volontiers que le serin jaune serait bien naïf, si, la porte étant même entr’ouverte, il ne s’envolait pas vers des régions où il serait certain de trouver un meilleur accueil.

Le propriétaire ne trouverait pourtant pas, comme l’a dit M. Cernuschi, le lendemain l’oiseau blanc seul, il en trouverait peut-être seize, car il y aurait eu un chasse-croisé et une quinzaine d’oiseaux d’argent seraient venus remplacer dans la cage – dans la circulation monétaire du pays, si vous aimez mieux que je parle sans figure – l’oiseau d’or envolé, ce qui serait désagréable au propriétaire, s’il aime la variété et surtout s’il n’aime pas les oiseaux blancs, parce qu’ils sont moins précieux.  Autre inconvénient : la cage serait encombrée et les oiseaux n’y circuleraient pas à l’aise.

S’il y avait réellement une pénurie de numéraire, on pourrait s’ingénier à trouver un moyen d’y suppléer.  Mais l’argent manque-t-il ?

Un membre — C’est l’or qui manque.

(Plusieurs voix : Oui !  Oui !)

M. Émile Levasseur — Vous dites que l’or manque; manque-t-il lui-même réellement ?  Je ne le crois pas.

Vous voulez dire qu’il manque dans les pays pauvres ?  Je l’admets.  Mais, parce qu’un homme pauvre n’a pas d’argent dans sa poche, ce n’est pas une raison pour dire qu’il n’y a pas d’argent dans la société; la richesse de la société pourrait doubler, tripler et cependant cet homme restera toujours pauvre.  On peut en dire autant des États civilisés dans le monde.  Il y en a qui sont moins riches les uns que les autres et qui peuvent, par suite, conserver dans leur circulation plus ou moins de métaux précieux; il y en a qui, étant riches, ont un système de crédit qui leur permet de faire face à leurs échanges avec moins de numéraire que leurs voisins.  Mais les États pauvres ou, plus exactement, les États dont les gouvernements sont pauvres, ayant des finances en mauvais état ou un papier-monnaie déprécié, ont peu de monnaie, quel que soit leur étalon, or ou argent.  Si on leur en apportait, ils ne pourraient pas la conserver; le métal précieux s’échapperait par leurs frontières comme l’eau s’écoule d’un pot fêlé.

Je comprends que M. de Laveleye regrette que certains pays, comme la Roumanie, qu’il a citée, je crois, dans son article, n’ait pas plus de numéraire.  Je le regrette comme lui, parce que j’aime ce pays, et parce que je souhaite la prospérité générale de l’Europe et du monde.  Mais pour atteindre le but souhaité, il est souhaitable, non pas que la monnaie s’avilisse en se multipliant, mais que la richesse de ces pays augmente et que l’équilibre entre leurs recettes et leurs dépenses s’établisse mieux.

Puisqu’il s’agit dans cette question d’une entente des nations en vue de l’intérêt de chacune, permettez-moi de me placer un instant au point de vue de mon propre pays.  Je dis qu’en France, ni l’or ni l’argent ne manquent à l’heure présente; si l’argent n’est plus frappé comme par le passé, c’est que l’Union latine s’est garantie contre le danger d’une invasion de ce métal déprécié, et elle a eu raison de le faire.  Mais, en fait comme en principe, notre système monétaire reste toujours fondé sur le double étalon, c’est-à-dire que tout débiteur peut à son gré se libérer en pièces d’or ou en pièces de cinq francs d’argent, quelle que soit la somme à payer.

Vous savez que la Banque de France renferme dans ses caisses environ 1 milliard 200 millions d’argent.  Je ne doute pas que la Banque ne tienne à votre disposition cette énorme quantité de métal, si vous éprouvez le besoin et si vous trouvez le moyen de le faire circuler.  Je dis même, avec la conviction d’être l’interprète du sentiment de notre Président et avec la certitude qu’il ne me démentira pas, qu’il serait enchanté si vous vouliez bien lui prendre cet argent.

(Rires)

Malheureusement le public n’en veut pas.  Il atteste ainsi d’une manière éclatante – vox populi – qu’il ne souffre pas d’une pénurie de stock métallique, mais qu’il préfère l’or à l’argent.

La Banque de France aurait absolument le droit de payer toujours tout ce qu’elle doit en argent.  Je dis que ce serait son droit, je ne dis pas que ce serait son devoir et son intérêt.  Son devoir est d’être utile au commerce dans la plus large mesure qu’autorise la sécurité de son crédit; car cette sécurité est nécessaire au commerce.  Ses intérêts sont communs avec ceux du commerce français.  La Banque, qui le sait et qui pratique son devoir, n’use pas rigoureusement de son droit; elle fournit de l’or à ceux qui en ont besoin pour des payements soit à l’intérieur, soit plus encore à l’extérieur, et, si elle leur fait parfois payer une certaine prime, c’est probablement afin de discerner ceux qui ont un vrai besoin de ceux qui n’ont qu’une préférence.

Si l’argent ne circule pas plus en France, ce n’est donc pas parce qu’il manque, c’est parce que le public n’en veut pas,

Ne vous fiez pas à vos alliés, monsieur Cernuschi; les bimétallistes vous trahissent.  Ils prêchent l’usage de la monnaie d’argent et réclament pour lui le droit à la circulation – j’allais dire le droit au travail – et ils n’en usent pas eux-mêmes.  Nous pourrons tous deux leur appliquer ce vers de Corneille : La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?

Demandez-leur d’ouvrir leurs porte-monnaie : vous y trouverez plus d’or que d’argent, peut-être en argent rien que des pièces divisionnaires.

M. Henri Cernuschi — Nous avons des billets !

(Rires)

M. Émile Levasseur — Oui, mais vous avez aussi de l’or.  Il y a une immense circulation d’or en ce moment qui est nécessaire non seulement au commerce, mais aux besoins journaliers de la vie.  Une femme va faire des emplettes dans un magasin de nouveautés avec des billets et de l’or dans son porte-monnaie.  Un voyageur, même quand il a dans son portefeuille des lettres de crédit, met dans son sac de l’or, et évite d’emporter une grosse somme en argent, parce qu’elle l’encombrerait et parce que, hors des frontières de l’Union latine, elle ne serait plus acceptée en payement.  Les mœurs ont changé : autrefois on voyageait avec de l’argent parce qu’on voyageait moins, qu’on dépensait moins et qu’on avait peu d’or.  Nous avons aujourd’hui beaucoup d’or : sachons en jouir.  Qui, de notre temps, consentirait à charger sa poche de 10 kilogrammes d’argent ?  Ce n’est pourtant qu’une somme de 2,000 francs, et il est rare qu’un ménage qui entreprend un voyage à l’étranger ne dépense pas davantage.

M. Henri Cernuschi — Deux mille francs en or, c’est encore trop lourd; mieux vaut se munir de billets de la Banque de France.

M. Émile Levasseur — Deux mille francs en or tiennent dans deux petits rouleaux qui ne pèsent pas un kilogramme et qu’on met aisément dans une poche.

Le grand commerce, est, à cet égard, comme le simple voyageur.  Il préfère l’or, parce que l’or est plus commode, parce qu’étant donné l’importance des affaires, on compte plus facilement, on expédie à moins de frais, on conserve plus aisément une grosse somme en or qu’en argent.

S’il y avait à choisir entre les deux métaux, je serais de l’avis du public, je choisirais l’or.  Mais il n’est même pas question de faire aujourd’hui un choix; la force des choses a substitué dans la circulation l’or à l’argent, tout en conservant à ce dernier le rôle qui lui convient et que le premier ne peut pas remplir à sa place, celui de monnaie subsidiaire.

J’aurai bientôt fini.  Il ne me reste plus qu’à dire quelques mots de la situation des États qu’on veut contraindre, par une convention internationale, à aller contre le courant des choses et contre le sentiment public, en faisant rentrer l’argent dans la circulation avec les honneurs de la souveraineté libératoire, et cela non sans quelque profit pour les propriétaires de mines d’argent.

La France n’a pas besoin de signer la convention qu’on lui propose : elle a assez de monnaie, je crois l’avoir démontré.  Elle en a même qu’elle ne peut pas employer : les bilans de la Banque de France le prouvent.  Pourquoi signerait-elle un contrat par lequel elle s’engagerait à recevoir en quantité illimitée le genre de monnaie dont précisément on ne veut pas dans notre pays, ou dont on ne veut qu’une quantité limitée et bien inférieure au stock existant ?

Est-ce pour le plaisir de faire remonter le cours du lingot d’argent sur la place de Londres ?  Mais la France n’a pas de mines d’argent, et si ses cultivateurs imposent à ses législateurs l’obligation de voter un droit protecteur en faveur du blé national, le gouvernement n’a pas du moins celle de signer un traité protecteur de l’argent étranger; ce n’est pas là son affaire.

Est-ce parce que des propriétaires aux États-Unis, qui extraient par an de leurs mines une masse d’argent valant environ 200 millions en or à Londres, les vendraient 300 millions à Paris, si la libre frappe au taux de 15 ½ pour 1 était rétablie, et qu’ils seraient heureux de se procurer ainsi un bénéfice annuel de 100 millions ?  Mais ce n’est pas l’affaire de la France.

Est-ce parce que des négociants et des banquiers anglais trouveraient commode de pouvoir puiser sur le marché français, à un taux qui ne dépasserait pas le rapport de 1 à 15 ½, soit de l’or, soit de l’argent à leur volonté et suivant les besoins de leur commerce d’exportation ?  Mais ce n’est pas l’affaire de la France.

Est-ce par un sentiment de charité pour le commerce de l’Inde que quelques orateurs croient mal équilibré et en faveur duquel ils nous engagent à voter des mesures secourables ?  La France a sans doute beaucoup de sympathie pour l’Inde, où elle a des colonies minuscules à côté du géant britannique; mais, si elle voulait faire acte de charité envers les Hindous, il faudrait lui conseiller, non d’adopter un système monétaire dont l’efficacité pour l’Inde est contestable et dont le dommage pour la France est certain, un système qui permettrait de faire sur elle et à son détriment des bénéfices particuliers se chiffrant par des centaines de millions, mais de proposer au parlement français un projet de loi pour une subvention de 100 millions à distribuer aux indigents des bords du Gange.  Le sacrifice au moins serait limité et serait certainement moindre.  Le difficile serait de trouver un cabinet qui fît la proposition et une chambre qui la votât.

Les bimétallistes se disent peut-être : «M. Levasseur n’est pas dans la question, ou n’en voit pas le point essentiel.  Ce point, c’est l’exportation.  La France ne peut pas exporter son argent.  C’est pourquoi il s’accumule dans les caves de la Banque et pèse sur elle comme un énorme poids mort qui gêne le mouvement de ses opérations de crédit».

Mais, si la France rétablissait la libre frappe de l’argent, elle n’exporterait pas une pièce de cinq francs de plus; elle exporterait au contraire son or en échange de l’argent qu’on s’empresserait de lui apporter.  Dans l’intérêt de son exportation, elle doit donc s’abstenir de toute initiative relativement à cette question et de toute mesure prise isolément, qui lui serait funeste.

«Mais c’est une mesure collective que nous demandons», objectent les bimétallistes.

J’ai répondu que je ne croyais pas à une entente des grandes puissances sur cette question et que je regardais la durée d’une Union de ce genre comme plus impossible encore que sa formation.  Aussi y a-t-il des bimétallistes assez avisés pour dire aux Français : «Commencez toujours».  Moi, je dis à mes concitoyens : «Gardez-vous bien de commencer».  À un de mes amis qui me vantait les avantages du bimétallisme et les bonnes dispositions des Anglais à l’adopter, j’écrivais dernièrement : «Je croirai à ces bonnes dispositions le lendemain du jour où les deux chambres du Parlement auront voté et ou la reine aura promulgué le bill établissant, pour le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, la libre frappe et le cours légal sans restriction des deux métaux.»

Mais je ne crois pas, comme je l’ai dit, l’Angleterre disposée à changer son système monétaire, lequel est éprouvé par trois quarts de siècles d’existence.  L’Angleterre n’aime pas beaucoup les changements de ce genre.  Ses amis peuvent lui conseiller de refondre ses monnaies usées, ils ne lui conseilleront pas de lâcher la proie pour l’ombre, en conférant à l’argent le droit qu’elle n’a attribué qu’à l’or.  Je répète que l’Angleterre est sous ce rapport dans une bonne situation : grâce à ses relations, elle est le grand marché des métaux précieux, elle a de l’or et elle a de l’argent, elle vend les deux aux étrangers; elle vend surtout l’argent à l’Asie, et elle fait des bénéfices sur ces diverses opérations.  Que gagnerait-elle à changer ?

Quant à l’Allemagne, je connais un peu moins l’état de sa circulation.  Elle a en principe une législation monétaire différente de celle de la France, puisqu’elle a adopté l’unité d’étalon, tandis que la France maintient la dualité; mais, en fait, elle admet une quantité illimitée d’or et une quantité limitée d’argent.  Quoiqu’elle se soit arrêtée dans l’entreprise qu’elle avait formée de démonétiser et de vendre tout son vieil argent, je ne crois pas qu’elle soit disposée à faire à la convention bimétalliste le sacrifice de son mark d’or.

Je ne suis pas persuadé que les États-Unis eux-mêmes veuillent entrer dans cette voie, de quelques espérances que nous leurrent à cet égard les bimétallistes, dont le bataillon est compact dans ce pays et compte dans ses rangs des hommes d’une haute distinction.  Les États-Unis ont bien rendu une loi par laquelle le gouvernement est obligé de frapper tous les mois une certaine quantité d’argent.  On a donné ainsi une demi-satisfaction aux propriétaires de mines d’argent qui voulaient placer avantageusement leur marchandise, mais on n’a pas transformé la circulation; le public a résisté en Amérique, comme en Europe, et la monnaie d’argent s’accumule dans les caisses du gouvernement.  On préfère même à cette réalité encombrante un papier qui en est la représentation.  On préfère surtout l’or.

Je comprends que les propriétaires de mines d’argent s’inquiètent et même que la politique des États-Unis s’émeuve de leur inquiétude, parce que les intérêts engagés dans les mines sont très considérables dans ce pays.  Je regrette cependant de voir parfois s’établir un concert, je dirais presque une coalition entre des opinions politiques et des intérêts économiques qui n’ont pas un lien nécessaire.  Je le dis avec discrétion, mais avec sincérité à propos des États-Unis où je m’honore de compter quelques amis et dont j’admire la vigoureuse croissance.  Je le dirais de même à propos de la France.  Que le parti républicain aux États-Unis incline vers le système protecteur, je le constate à regret, mais je le comprends, en souhaitant que, quelque jour, le Nord aperçoive la lumière sur le chemin de Damas.  Mais quelle raison a-t-il d’être bimétalliste plutôt que monométalliste ?  Je ne le vois pas, et je demeure convaincu qu’en pareille matière il est bon de ne pas paraître ce qu’il n’est pas nécessaire d’être.

Je crois en avoir dit assez, pour expliquer les quatre propositions que je me permets de soumettre au Congrès et dont il ne me reste plus qu’à donner la formule.

1° Mon confrère, M. Émile de Laveleye, a dit, dans une brochure que vous avez tous lue sans doute, que la combinaison bimétalliste était possible, même sans qu’il fût besoin de signer de traités internationaux; qu’il suffisait qu’un certain nombre d’États prissent la résolution de laisser frapper sans limitation l’or et l’argent, en donnant également aux deux métaux le pouvoir libératoire dans le rapport de 1 à 15 ½.

Je déclare être absolument opposé à cette proposition.  À mon avis, elle serait funeste aux pays qui, sans être garantis par un traité, admettraient ainsi l’argent dans l’état actuel du marché.  Ils feraient un métier de dupes en contribuant à relever, à leurs frais, une valeur qui est avilie et un métal dont ils n’ont pas besoin.

2° La proposition de M. Cernuschi me paraît plus solidement fondée, parce qu’elle repose sur une convention qui lierait plusieurs grandes nations commerçantes du globe.

Néanmoins je la repousse aussi, parce que les nations commerçantes ne sont pas et ne sauraient pas être toutes comprises dans cette convention; parce que, même si elles y étaient comprises, la valeur factice que l’on donnerait à l’argent, ne serait pas garantie contre les variations résultant de la production et contre les spéculations des particuliers; parce que, tout en attribuant une légère part d’influence à la monnaie sur la baisse des prix, nous ne croyons pas que le numéraire fasse en général défaut dans le monde; parce que nous pensons qu’une augmentation lente par la production annuelle de l’or est préférable pour l’équilibre commercial à un doublement soudain par l’admission de l’argent; parce que, d’une part, il nous paraît impossible que les grands États, consultant chacun leur intérêt particulier, se décident à conclure cette alliance, et que, d’autre part, s’ils s’y décidaient, rien n’assurerait la stabilité indéfinie du rapport de 1 à 15 ½ contre une dénonciation du traité par quelque gouvernement, dont les intérêts se seraient déplacés ou qui verrait plus clair dans ses intérêts; parce qu’en tout état de cause, le système de l’unité d’étalon nous paraît préférable à celui de la dualité, et parce qu’étant admise l’unité, c’est l’or qui a au plus haut degré les qualités requises pour servir d’étalon.

M. Fournier de Flaix a fait une proposition incidente qui peut être considérée comme un amendement à la proposition de M. Cernuschi.

L’adoption de ce système, présenterait, suivant mon opinion, à peu près les mêmes inconvénients que celui de M. Cernuschi.  Je ne peux pas davantage m’y rallier.

3° Vous me direz : «Eh bien !  Quel système proposez-vous donc ?  Au risque de paraître terre-à-terre et d’être classé comme le plus timide des vieux économistes, je dirai franchement que je ne propose rien, que je ne trouve pas la situation monétaire aussi mauvaise qu’on veut bien la représenter et que, par conséquent, je suis pour le temps présent du moins, partisan du statu quo.

4° Je sais bien qu’une pareille proposition n’est pas de nature à flatter la popularité.  On aime les grands remèdes et les promesses de guérison.  J’avoue humblement que je ne vends pas de pastilles Géraudel monétaires.  Cependant, comme je ne me dissimule pas que notre législation sur cette matière n’est pas parfaite, et qu’il est singulier d’avoir une loi déclarant que l’unité monétaire est le franc d’argent pesant 5 grammes à 900 ‰ de fin, une autre loi déclarant que le franc n’aura que 835 ‰ de fin, et une troisième loi interdisant absolument la frappe de monnaies d’argent à 900 ‰, je proposerai aussi un petit remède pour me mettre en règle avec les convenances.

Ce remède, qui est une simple affaire d’intérieur et non de convention diplomatique, consisterait à laisser la frappe de l’or entièrement libre, comme elle est aujourd’hui, et à rendre libre aussi la frappe de l’argent, mais sous la double condition : 1° que celui qui apporterait des lingots d’argent pour les convertir en monnaie, les vendît au cours du jour à l’hôtel des monnaies, et payât cinq francs chaque pièce de cinq francs; 2° que celui qui voudrait payer en pièces de cinq francs ne pût pas imposer à son créancier plus de 500 francs de cette monnaie par payement.

J’indique cette limite, parce qu’on peut donner 5 francs en billon, 50 francs en monnaie divisionnaire d’argent; mais j’accepterais volontiers les 999 francs proposés par M. Coste.  Ce à quoi je tiendrais, c’est à une limitation.

Si la loi était telle, on ne pourrait plus accuser le gouvernement d’opprimer l’argent et de ruiner la société en interdisant la frappe du métal sauveur; car chacun serait libre d’en faire frapper suivant ses besoins.

Mais personne n’aurait la perspective de faire par cette frappe un gain abusif, puisque chacun payerait la pièce de cinq francs au prix de sa valeur nominale et non au prix de la valeur intrinsèque du métal; le bénéfice résultant de la différence resterait acquis à l’État.

Personne enfin ne pourrait faire subir une perte injuste à son créancier, puisque la somme que ce dernier serait obligé d’accepter n’excéderait pas 500 francs, somme insignifiante au point de vue où nous nous plaçons, suffisante néanmoins pour que l’argent rendît tous les services qu’on peut en attendre légitimement dans l’état actuel des choses.

Reste à savoir si ce moyen, que je ne propose qu’avec timidité, arrêterait entièrement la spéculation [15], et s’il serait assez goûté du public pour établir un fort courant de circulation d’argent.

Messieurs, j’ai terminé.

(Applaudissements répétés)

M. Magnin, président — La parole est à M. Alphonse Allard.

M. Alphonse Allard — Je dois m’excuser, messieurs, de me présenter devant tant de savants économistes, tant d’hommes de valeur; je ne suis ni l’un ni l’autre.  Simple homme pratique; je viens ici, en mon nom absolument personnel, vous apporter le contingent d’une expérience de trente années, acquise au contact des affaires de banque et de métaux précieux.

J’ai écouté les remarquables discours prononcés par M. Coste, par M. Fournier de Flaix et par M. Levasseur; mon attention a été captivée surtout par celui de M. Levasseur, si pétillant d’esprit, si rempli de bonne grâce et sous le charme duquel nous nous trouvons encore.  Ce discours rappelait ces étoffes anciennes que nos pères tissaient avec une si exquise finesse, auxquelles ils savaient, avec un art tout particulier, communiquer de si belles et de si vives couleurs, mais dont la solidité ne répondait pas toujours à la brillante apparence; j’y reviendrai tout à l’heure.

Un mot d’abord à M. Fournier de Flaix, qui m’a étonné lorsqu’il nous a dit que : «La France était trop riche et trop prospère pour qu’elle ait besoin de signer des traités monétaires»; à l’entendre on pourrait supposer que la France envierait la Chine et la grande muraille qui l’entoure.

Soyez sans crainte, ce n’est pas là l’idée de M. Fournier de Flaix.  S’il déconseille à la France de signer des traités, il n’entend parler que de traités se basant sur le bimétallisme; car il n’a pas hésité plus loin à déclarer qu’elle serait toute prête à accepter un traite, à condition qu’il ait pour base des certificats d’argent non convertibles en or, à l’instar des États-Unis d’Amérique.

Il est permis de s’étonner d’une semblable contradiction chez un adversaire de pareille valeur.

Mais la France est-elle bien aussi étrangère que le croit M. Fournier de Flaix aux préoccupations monétaires du globe ?  Il est permis d’en douter, lorsqu’on a entendu M. le Ministre des finances et M. le Gouverneur de la Banque de France venir nous faire ici même les déclarations que nous avons entendues.

M. Rouvier ne nous disait-il pas :

«De brusques variations se manifestent dans la production et surtout dans la valeur réciproque de l’or et de l’argent.  Y a-t-il réellement dans ces faits une action perturbatrice qui puisse expliquer les crises dont à des degrés divers, tous les pays ont eu récemment à souffrir ?  Peut-on entrevoir dans telle ou telle solution un remède à cet état de choses qui préoccupe à bon droit les gouvernements et les peuples ?»

Notre honorable Président, gouverneur de la Banque de France, n’ajoutait-il pas, de son côté, ces paroles : «Le désordre monétaire qui, on peut le dire sans témérité, date de 1873 et auquel la conférence de 1881, si elle avait abouti, aurait pu porter remède, n’a fait que s’aggraver.  L’écart de valeur entre l’or et l’argent s’est encore augmenté dans une large proportion.  Les perturbations du change entre les pays monométalliques-argent et les pays qui ne frappent que des monnaies d’or sont devenues plus intenses et plus fréquentes.  Les perspectives, loin d’être rassurantes, sont faites pour effrayer les esprits prudents.»

En présence d’inquiétudes aussi explicitement formulées par le Ministre des finances et par le chef du premier établissement de crédit de ce pays, ne doit-on pas s’étonner de l’extrême optimisme de M. Fournier de Flaix ?  Qu’il me permette de le lui dire, je crains vraiment qu’il ne se montre ici plus catholique que le Pape, plus saint peut-être même que le bon Dieu !

M. Levasseur, quant à lui, dans le langage si aimable, si coquet, si charmant, dont il possède le bien rare privilège, nous apparaît peut-être plus optimiste encore que M. Fournier de Flaix; il croit que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes : «La crise ? nous dit-il, tranquillisez-vous !  C’est la marche ordinaire des choses !  Il y a toujours eu des crises chez les peuples en croissance !  C’est le progrès !  C’est la grandeur du siècle !  C’est la croissance, tant mieux, trois fois tant mieux !

La baisse des prix ? ajoute-t-il encore; tant mieux, toujours tant mieux !

Comment donc, continue-t-il, la production abondante !  Mais c’est la richesse des peuples !  Avoir tout à bon marché : le manger, le boire, le dormir et le reste !  Mais c’est le bonheur !

Croyez-le bien, nous dit-il enfin, s’il y a une baisse des prix, les métaux précieux y sont pour peu de chose.  La vérité est que la baisse des prix vient de l’excès de la production.»

Telle est, je pense, en résumé, la thèse qu’est venu développer devant vous M. Levasseur, sous une forme des plus charmantes d’ailleurs.

Je suis véritablement étonné, messieurs, que dans le milieu où nous nous trouvons, parmi des hommes sérieux, des hommes d’étude, qui sont au courant de la question, l’on puisse tenter de faire renaître cette vieille prétention d’attribuer la baisse des prix à une surproduction, à une crise d’abondance; je croyais cette thèse condamnée à jamais, morte depuis longtemps.  Mon aimable contradicteur n’ignore pas cependant que toutes les autorités, toutes les commissions, qui depuis quelques années ont étudié la question, ont émis des avis absolument contraires à l’excès de production, qui n’existe pas d’après eux.

Je ne pourrais vous lire ici tous ces avis, tous ces jugements, mais mon savant ami, M. Émile de Laveleye, dans notre dernière publication, a fait bonne justice de ce soi-disant excès de production; il a produit deux ou trois chiffres qui le mettent à néant pour jamais.

Je demande à l’assemblée la permission de les lui rappeler :

Dans les 23 années, de 1850 à 1873, la production universelle avait augmenté, d’après le Dr Soetbeer, de 2 ¾ % chaque année.

Pendant le même temps, les prix avaient augmenté de 18 à 20 % [16].

Depuis 1873, la production universelle a diminué au point de ne plus augmenter en moyenne que de 1.6 % par an.

S’il était vrai que la production dût régler à elle seule les prix, ceux-ci auraient dû évidemment monter.  Mais, voilà bien autre chose, au lieu de monter, ils ont descendu de 28 à 30 %.

D’où cette conséquence logique, que l’excès de production, loin d’avoir exercé une influence en baisse sur les prix, n’en a eu aucune, puisque la production a diminué, et puisque, d’autre part, les prix ont varié en sens contraire, c’est-à-dire que quand la production croissait beaucoup, avant 1873, les prix ont monté, tandis que, lorsqu’au contraire la production s’est ralentie, après 1873, les prix ont baissé.

D’où nous devons conclure que la production doit définitivement être mise hors cause lorsqu’il s’agit d’expliquer la baisse des prix actuelle.

Comment du reste admettre, puisque cette baisse de prix a commencé depuis 15 ans, que ce soi-disant excès de production, cause du mal, ait continué pendant aussi longtemps ?

On peut bien admettre un excès momentané de fabrication pour certains articles, mais quand de pareilles crises se produisent, elles portent en elles-mêmes le remède et elles cessent bien vite.

Mais un excès de production de tous les articles à la fois, dans le monde entier, cela depuis 15 ans.  Depuis 15 années, l’humanité aurait produit plus qu’elle ne pouvait consommer, dans le seul but de produire une crise ruineuse !  N’est-ce pas, messieurs, la légende des cinquante Danaïdes puisant dans un tonneau sans fond que l’on a la prétention ici de restaurer ?

Et remarquez encore à quelles erreurs vous mènent de pareilles théories.

L’excès de travail amenant la crise, l’abondance provoquant la privation, l’excès de production des richesses, engendrant la misère !  Paradoxes frappants !  Paradoxes dangereux même s’il en fut, car ils ne tendent à rien moins qu’à laisser supposer que la fin réelle de l’homme travailleur ne serait sur cette terre que la misère et la faim, c’est la thèse du nihilisme, destructif de notre ordre social.

Si tout ce que je vous dis ici, messieurs, provenait de mon humble personne, j’en ferais avec vous bon marché, mais j’ai pour moi les hommes les plus célèbres de l’Angleterre.

Consultée par la reine d’Angleterre, la commission de la Depression of Trade a, en effet, cherché cet excès de production dont on parlait alors; elle ne l’a trouvé nulle part.  Après deux ans de recherches inutiles, elle a fini par avouer son impuissance, dans un rapport qui restera célèbre, et où elle concluait que la crise de baisse des prix devait provenir de causes monétaires, qu’elle priait la Reine de faire étudier sans retard.

C’est alors que fut nommée la commission spéciale de l’or et de l’argent (Gold and Silver Commission).

Non seulement cette commission s’inscrivit en faux contre l’idée d’un excès de production produisant la baisse des prix et la crise, mais elle déclara évident, pour elle, que c’était bien la cause monétaire qui agissait depuis 1873, date à laquelle les peuples de l’Europe avaient fermé leurs hôtels des monnaies au monnayage de l’argent, fermeture qui provoqua la demande exagérée et la hausse de l’or, ce qui voulait dire, en fin de compte, la baisse des prix dans tous les pays qui avaient l’or en circulation.

«Les bimétallistes, nous dit M. Levasseur, attribuent tous les maux de l’humanité à la démonétisation de l’argent; ils rappellent ces médecins qui trouvent que toutes les maladies proviennent de l’usage du tabac.»

Je ne sais si cet argument vous a extrêmement frappés, mais, quant à moi, il m’a fort touché, je suis précisément un fumeur émérite.

Or, je suis persuadé du mal que cela me fait, et, loin de me plaindre, je trouve que mon médecin a raison de me dire que le tabac, en nuisant à mon économie générale, atteint tous mes organes à la fois.

Et c’est en ceci que l’argument de M. Levasseur me touche, c’est que néanmoins je reste fumeur, tout comme il continue à rester monométalliste, en dépit du mal qu’il doit reconnaître.  Je tiens qu’il a tout aussi tort de soutenir l’étalon d’or que moi le tabac, et que nous ferions bien mieux, l’un et l’autre, d’écouter les médecins que de nous plaindre.

Mais laissons-là ces amusantes plaisanteries et ces spirituelles diversions de M. Levasseur; nous avons, messieurs, trop de questions sérieuses à traiter; il s’agit ici des souffrances, profondes de l’humanité, d’un mal intense, d’une crise sérieuse à guérir !

À ce mot de crise, voilà M. Levasseur et M. Fournier de Flaix qui nous arrêtent.

Non, s’écrient-ils, parce que la théorie les y oblige !  Oui, répondons-nous, parce que notre sens pratique nous y contraint !

Comment est-il possible de mettre en doute l’existence de la crise lorsque tout le monde en parle, lorsque tous les gouvernements s’en occupent et sont impuissants à la conjurer, lorsqu’il y a déjà six ans, M. Goschen, le chancelier de l’Échiquier d’Angleterre, en signalait les graves symptômes à la réunion des banquiers de Londres (18 avril 1883) et attribuait déjà, il y a six ans, la baisse des prix à la rareté de l’or ?  Peut-on nier que les prix de toutes choses aient baissé depuis 15 ans dans l’univers entier, que cette baisse se soit produite inégalement, qu’elle ait causé de profondes révolutions ?  Peut-on enfin nier cette crise lente, insidieuse et continue, qui, depuis 18 ans, agit sans relâche et paralyse l’humanité ?

Ne voyez-vous donc pas, messieurs, le fermier qui ne peut plus payer ?  Ne voyez-vous pas la terre qui retourne en friche ?  Ne voyez-vous pas l’industriel qui réalise le fabrique au-dessous de la matière première ?  Le commerçant qui voit baisser entre ses mains la valeur des marchandises qu’il a achetées ?  Ne vous apercevez-vous pas de cette dépression générale ?  Ne voyez-vous pas enfin cette lutte constante entre patrons et ouvriers, et la baisse des salaires qui est en train de se produire ?

Peut-on bien venir ici contester qu’il y ait une crise, alors que tous les pays, la France comprise, ont créé des commissions spéciales pour étudier cette maladie si singulière que personne ne peut l’expliquer, si ce n’est par l’origine monétaire.  Et c’est ce moment même que M. Fournier de Flaix a choisi pour venir nous dire ici que la France est tellement heureuse qu’elle n’a à se préoccuper de rien.

Je crains bien qu’il ne se laisse aller à l’oubli facile des gens qui s’amusent et des gens heureux.  Fasciné par les splendeurs de l’Exposition de 1889, dans ce Paris si brillant aujourd’hui, il oublie trop aisément les faits qui se sont passés sous ses propres yeux, dans son propre pays !  Qu’il me permette donc de les lui rappeler.

Il a oublié apparemment qu’en 1884 une commission des 44 a été nommée par le parlement français pour étudier les misères des travailleurs, il y a de cela à peine cinq années.  Il est bien vrai que cette commission a avoué son impuissance, mais elle n’en a pas moins déposé deux rapports partiels qui ont suffi à constater de grandes et profondes souffrances, non pas à Paris peut-être, non pas à l’Exposition de 1889, où MM. Levasseur et Fournier de Flaix ne peuvent les découvrir, mais au sein des centres industriels français, dans le bassin de la Loire et ailleurs.

Cette commission nous a montré Saint-Étienne perdant le tiers de sa population, les départements embarrassés des masses ouvrières sans travail, les industries du fer et de la soie souffrant, elle nous a signalé un mal grandissant auquel elle ne voyait aucun remède !

Sont-ce là ces conditions de richesse et de pléthore dont MM. Levasseur et Fournier de Flaix s’attribuent le droit de tant s’enorgueillir, je le demande ?

Et encore si ce mal constant et intense n’existait qu’en France, on pourrait peut-être encore attendre un remède du dehors, mais c’est que malheureusement il est universel.

En 1885, l’Angleterre créait la commission de la Depression of Trade (dépression du commerce) pour étudier les malheurs des classes ouvrières dans ce pays.  Cette commission, elle aussi, aboutissait, au bout de deux ans, à un aveu d’impuissance; et cependant ses études furent consciencieuses, je n’en veux pour preuve que les livres bleus que je vois là-bas amoncelés sur notre bureau.

C’est cette commission qui fit, en 1887, un si chaleureux appel à la Reine d’Angleterre, pour que cette gracieuse Majesté fît étudier les origines monétaires de la crise, dont les singuliers phénomènes, la longueur et l’universalité surtout, ne pouvaient s’expliquer que par des origines monétaires.

C’est seulement alors que fut nommée la commission spéciale du Gold and Silver, qui ne déposa son rapport qu’après une étude de dix-huit mois.

Et l’on viendra prétendre aujourd’hui que tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Ah ! messieurs, s’il peut être vrai que les médecins bimétallistes méritent le reproche de M. Levasseur d’exagérer un peu les maux soufferts, je crains bien que lui et son école ne ressemblent singulièrement au célèbre médecin Tant mieux de jadis.

Ce qu’il y a de remarquable, j’allais presque dire d’effrayant, c’est que pendant que ces messieurs entreprennent ainsi de nous tranquilliser, nous voyons de tous les côtés à la fois les troubles économiques qu’ils nient dégénérer en troubles sociaux et politiques.

Faut-il s’en étonner ?  Dans un travail tout récent, M. Gibbs, directeur de la Banque d’Angleterre et président de la Ligue bimétallique anglaise, expliquait d’une façon fort humoristique et très saisissante pourquoi il en est ainsi : «Quand le moulin ne tourne pas, dit-il, le meunier se contente de fermer, il est le patron, il possède.  Mais l’ouvrier, lui, ne peut cesser de travailler, car c’est pour lui la misère et la faim !»

Après la France et l’Angleterre, la Belgique créait, en 1889, la Commission du travail; cette commission, pas plus que les autres, n’a trouvé de remède; à peine a-t-elle conseillé quelques baumes à appliquer sur les douloureuses blessures qu’elle avait constatées.

D’où je conclus, messieurs, qu’il est impossible d’écouter mes contradicteurs lorsqu’ils viennent ici douter qu’il y ait une cuise.

Ici se présente cette première question.

Quelle en est la cause ?

Nous répondons hardiment qu’elle est due à la baisse des prix, provoquée par la rareté et la hausse de l’or.  L’or a été plus demandé depuis l’instant où, en 1873, les peuples d’Europe ont empêché le métal argent d’être converti en monnaie; l’or a monté de prix, c’est-à-dire qu’on en a donné de moins en moins pour le même objet; de là cette baisse des prix si universelle.

Si l’un de mes adversaires ici présents vient me dire que j’ai tort, je le prie de bien vouloir venir ici prendre ma place, je la lui cède de grand cœur, mais à la condition qu’il s’engage à nous expliquer d’une autre façon les origines et les causes de la crise actuelle.

Entendons-nous bien cependant, nous refusons à titre d’explication ces dissertations théoriques qui n’en sont pas; il nous faut une explication qui explique au moins quelque chose, et qui par cela même soit sérieuse; il faut qu’on nous montre une cause qui ait agi depuis 1873 sans discontinuer; et il faut que cette cause n’existât pas avant 1873, car nous savons, et je vous l’ai déjà fait voir, qu’avant cette date les prix montaient au lieu de baisser, alors que cependant la production des marchandises croissait plus qu’aujourd’hui — il faut donc, pour être logique, que quelque chose se soit passé en 1873 qui ait provoqué la baisse des prix.

C’est ce fait qui se serait passé en 1873, et qui ne serait pas un fait monétaire, que nous demandons à connaître; nul encore ne l’a indiqué.

J’attends cette explication et je cède à l’instant même la parole à quiconque me fera l’honneur de la prendre.  Je puis porter ce défi à mes contradicteurs avec d’autant plus d’assurance que voilà quinze années entières qu’on cherche cette explication, et que personne encore n’a rien trouvé.

Est-ce assez clair ?

Mais aussitôt vous allez voir mes contradicteurs chercher à s’échapper par la tangente.

«Vous attribuez, disent-ils, la baisse des prix à la rareté de l’or, et celle-ci n’existe pas; l’or est suffisant, il est abondant même, voyez les milliards dont regorge la Banque de France.»  C’est là une erreur que je vais rectifier.

Mais permettez-moi d’abord une parenthèse pour remercier M. Levasseur de l’éloge, peut-être un peu involontaire, qu’il a fait du bimétallisme, éloge bien précieux de sa part; il a félicité la Banque de France, dans la personne de notre honorable Président, de s’être toujours servi de l’argent, c’est-à-dire du bimétallisme, pour préserver son encaisse en or.  Je constate avec plaisir que les opinions de M. Levasseur sur le bimétallisme ont dû se modifier bien fort dans ces derniers temps, et je ne désespère pas de voir bientôt dans nos rangs une recrue dont le charme oratoire est si apprécié.

Je ferme ici ma parenthèse pour en revenir à cette rareté de l’or contestée par nos contradicteurs.

Ne serait-ce donc qu’un simple paradoxe, un argument forgé à plaisir, une fantaisie ?  Il n’en est rien, l’or est plus rare qu’on ne pense, malgré les encaisses des Banques.

Il est bien vrai, et personne ne l’ignore ici, que la Banque de France possède un bon milliard d’or, mais elle a bel et bien 2 milliards ½ de billets en circulation.  Cet or, qui est à la Banque, semble pour le vulgaire dormir inactif dans la caisse, mais il est, pour nous, la garantie des billets; il circule en réalité sous forme de papier.

L’or des banques est donc de l’or parfaitement employé : voilà l’absolue vérité.

C’est tellement vrai qu’il suffit qu’on enlève de l’encaisse 10 ou 20 millions pour jeter l’alarme et faire hausser l’escompte.

«Mais cependant, insiste-t-on encore, jamais on n’a vu pareils amoncellements de milliards, n’est-il pas évident qu’il y a assez d’or ?»

Si l’on s’étonne ainsi de la grande augmentation des masses monétaires indispensables aux échanges aujourd’hui, c’est qu’on ne se fait en général aucune idée de ce que peut bien avoir été l’augmentation de ces échanges depuis quelques années.

J’ai trouvé dans un travail tout récent de M. Alfred Neymarck, intitulé le Centenaire économique de la France, des chiffres qui m’ont confondu d’étonnement et qui prouvent combien les métaux précieux sont en quantités insuffisantes pour les besoins croissants de notre civilisation.

La production de la houille pour la France seule dans les derniers cent ans a augmenté de 8,195 %.  Le commerce général de la France a augmenté, en moyenne, de 8 % chaque année depuis cent ans.  Les valeurs mobilières (qui venaient, il est vrai, de naître) ont augmenté de 26,366 %, et tout le reste à l’avenant.

Je le demande, dans un pareil moment, avec de pareilles augmentations de trafic et d’échanges, comment peut-on supposer un seul instant que, sans troubler le monde entier, sans causer les perturbations les plus profondes, sans provoquer les crises les plus redoutables, il serait possible de diminuer de moitié les métaux précieux qui circulent ?  C’est cependant ce que l’on a décidé en supprimant en 1873, en Europe, l’office monétaire de l’argent.  Comment pourrions-nous espérer jamais suffire à tous les échanges de l’univers avec l’or seul, alors surtout que l’on sait que les mines d’or sont en décroissance constante, et que de 703 millions de francs qu’elles produisaient entre 1856 et 1860, elles ne produisent plus guère chaque année que 500 millions, soit une diminution du tiers.

Il suffit de jeter les yeux sur une carte de l’Europe pour se rendre compte qu’il ne s’y trouve, après tout, que 159 millions d’habitants qui ont encore chez eux du métal, qu’il soit d’or ou d’argent, tandis que 136 millions en sont totalement privés et n’ont que du papier à cours forcé.  Avons-nous donc un intérêt quelconque à appauvrir ces peuples avec lesquels nous faisons commerce tous les jours ?  Ne serait-il pas désirable, au contraire, de voir la Russie, l’Autriche et les autres nations pourvues d’une bonne monnaie métallique, et capables les unes et les autres de nous payer à un change fixe, en bonnes espèces métalliques, les marchandises que nous serions heureux de leur fournir ?  Comment, je le demande, dans un moment pareil, pourrait-il être profitable à personne d’enlever à l’argent son caractère libératoire et monétaire ?

Personne ne nous l’a jamais expliqué.

«Mais, nous dit-on encore, si l’or est rare, il nous en viendra des mines nouvelles, on en découvre au Cap, en Afrique, et ailleurs».

Si le présent nous appartient à peine, l’avenir n’appartient certainement à personne; mais, même en admettant ces très singulières et fort problématiques hypothèses, il arriverait sans doute de ces mines nouvelles ce qui est arrivé des anciennes : la civilisation locale s’est si grandement développée qu’elle a fini par absorber elle-même l’or que les mines retiraient de la terre.

L’Australie qui, bon an mal an, envoyait en Angleterre chaque année 175 millions de francs entre 1871 et 1875, en était arrivée, en 1884, à lui en reprendre au contraire pour 2 millions ½; les États-Unis eux-mêmes enlèvent souvent aujourd’hui l’or à l’Angleterre; ce sont, en réalité, les fleuves d’or qui remontent vers leur source.

La rareté de l’or se révèle de tous les côtés à la fois, et ce matin même j’en ai trouvé une nouvelle indication.

Le gouvernement français a bien voulu nous faire remettre, tout à l’heure, la traduction faite par les soins de M. Ruau, directeur de la Monnaie de Paris, d’un livre des plus intéressants, c’est celui du célèbre docteur Soetbeer; je les remercie de ce bien précieux document.

Je viens de l’ouvrir un peu au hasard, il est vrai, et voici ce que je trouve à la page 70 : «Dans tout le domaine de la statistique, dit-il, il n’y a pas un point qu’il soit possible d’établir aussi strictement que le cours du change et qui puisse servir à tirer des conclusions aussi exactes.»

Depuis plus de trente années, j’ai suivi les cours du change, et je partage de la façon la plus absolue l’avis émis par le docteur Soetbeer : aucune statistique n’est, en effet, plus exacte que le cours libre du change.

Or, voulez-vous savoir ce que disent les cours du change ?

Ils expriment, dans le monde entier, la rareté et la hausse de l’or.

Au moment même où je parle, l’or fait une prime de :

 

28 ‰
40 ‰
330 ‰
175 ‰
960 ‰
310 ‰

en Italie
en Espagne
en Russie
en Roumanie
à la Plata
aux Indes.

Peut-on encore prétendre que l’or soit suffisamment abondant pour assurer les échanges dans l’univers ?  Le témoignage que je vous donne ici de sa rareté universelle ne trahit pas, affirme le célèbre docteur Soetbeer.

La seule inspection de ces chiffres vous dit assez, messieurs, les troubles profonds qui ont été jetés dans les échanges et dans les prix universels, troubles qui arrêtent le progrès et atrophient le développement de l’humanité.

Comment agit en effet, cette hausse de l’or ?  Une pièce de vingt francs vaudra, nous le savons bien, toujours vingt francs, mais si cette pièce devient plus rare et plus recherchée, si elle monte de prix, il faudra pour l’obtenir sacrifier plus de marchandises qu’autrefois.  C’est ainsi que les prix de toutes les marchandises baisseront, et c’est précisément là le plus inquiétant de tous les phénomènes que nous constatons dans la longue crise qui nous paralyse et nous étouffe depuis tantôt quinze ans.

C’est, du reste, le phénomène exactement inverse de celui qui s’est produit naguère, de 1850 à 1870, alors que la Californie et l’Australie déversaient leurs flots d’or dans la circulation du monde, et provoquaient, pendant vingt années consécutives, la hausse de toutes les marchandises dans l’univers entier.

J’en trouve la preuve dans le livre de M. Soetbeer, à la page 97.

La moyenne de tous les prix du monde avait monté, de 1850 à 1873, de 38 %.  Pourquoi ?  Parce que la Californie et l’Australie rendaient la monnaie du monde plus abondante, et parce qu’ainsi chacun en donnait plus pour le même objet.

Mais voilà qu’à partir de 1873 on limite, puis on arrête le monnayage de l’argent en Europe; l’abondance monétaire disparaît peu à peu; l’or, plus recherché, hausse de prix; on en donne moins pour les mêmes objets; les prix baissent, et M. le docteur Soetbeer nous dit que de 138 qu’ils avaient atteints, en 1873, ils étaient redescendus déjà à 108, en 1885, presqu’au niveau des prix moyens de 1848.  Il ne s’en faut plus que de 8 %.  Mais nous pouvons être bien certains d’y arriver bientôt, si nos adversaires continuent avec le même succès à favoriser la hausse de la monnaie d’or; nous pouvons même être certains de voir le retour des mêmes révolutions qu’au temps de 1848.

Dans tous les débats monétaires actuels, il y a un fait qui m’a toujours étonné.  Nous sommes des bimétallistes, des défenseurs, des conservateurs de cette vieille citadelle élevée en l’an XI, et qui, pendant les trois premiers quarts de notre siècle, a été si utile à notre développement.

Nous traduisons en chiffres, nous calculons en francs, ce que coûterait la suppression du bimétallisme, nous montrons la hausse de l’or, la baisse des prix et les injustices qui en sont les corollaires inévitables.

Il faudrait au moins que, en contre-partie de ces calculs et de ces chiffres, ceux qui attaquent le bimétallisme, calculent à leur tour le mal qu’il a fait, et qu’avant de démolir cette citadelle ils expriment en francs les pertes auxquelles elle nous exposait naguère !

C’est eux qui veulent démolir, c’est eux qui en bonne logique devraient nous dire pourquoi, tandis que les rôles sont changés : c’est nous qui parlons; M. Goschen, le chancelier de l’Échiquier d’Angleterre, le leur a très spirituellement fait remarquer (30 mai 1889) : «Les monométallistes, leur a-t-il dit, ont une foi tellement orthodoxe dans leur religion qu’ils oublient d’expliquer pourquoi.»

S’ils omettent ainsi de calculer en francs les inconvénients du bimétallisme, c’est par cette raison bien simple qu’il n’y en a pas, qu’il n’y en a jamais eu.

Ils viennent, il est vrai, nous dire, sans droit et sans preuve, que la hausse des prix produite par l’or de la Californie et de l’Australie entre 1850 et 1873 était une hausse factice qui ne pouvait durer, mais, ce qu’ils se gardent bien d’avouer, c’est que c’est eux qui, par les lois de 1873, l’ont arrêtée en démonétisant l’argent.

Hausse factice, dites-vous, mais pourquoi donc factice ?  Je le demande.

Je pense que tous, tant que nous sommes, nous serions heureux de voir renaître cette ère de pléthore, de prospérité et d’activité.  Alors, il n’y avait pas de question sociale, l’ouvrier travaillait, chacun faisait des bénéfices et des économies, tout le monde dépensait, et l’univers entier était satisfait.

Nous autres, messieurs, nous les bimétallistes, nous les partisans de la réhabilitation de l’argent dans ses anciennes fonctions et dans ses attributions séculaires, nous n’avons aucune crainte de calculer et d’affirmer les maux que les lois proscriptives de 1873 ont répandus sur l’humanité; nous craignons d’autant moins de le faire aujourd’hui que tous les faits nous donnent raison, et que ce qui se passe aujourd’hui avait été prévu par nous depuis de longues années.

Permettez-moi en finissant de vous résumer à grands traits les maux dont nous accusons les lois de 1873.

L’or, devenu rare, a monté, je vous l’ai démontré; tout homme qui possède un engagement qui lui assure la possession de pièces d’or dans l’avenir, se trouve favorisé.

Le créancier de l’État qui possède un titre de rente, est assuré que, chaque année, on doit lui payer des pièces d’or, lesquelles, puisque la moyenne de tous les prix a baissé de 30 %, lui assurent un surcroît de jouissance, auquel il n’avait certes aucun droit.

Ces rentiers sont favorisés.

De même, tous les autres rentiers, hypothécaires ou ordinaires, tous les obligataires d’État, de provinces ou de communes, tous les obligataires de chemins de fer, tous sont favorisés.

Mais celui qui, tout au contraire, a des produits à vendre, qui cherche à les échanger contre ces mêmes pièces d’or, se trouve depuis 18 ans dans une situation absolument inverse; plus les prix baissent, plus l’or se raréfie et monte, et plus aussi il se voit forcé de céder plus de marchandises, plus de travail, s’il veut vendre ses produits et devenir lui aussi propriétaire de cette pièce d’or si recherchée, si désirée de tous.

Tous les travailleurs sont donc des victimes.

Voilà pourquoi le cultivateur qui doit confier pendant douze mois à la terre le blé qui doit lui apporter la récolte, l’industriel qui doit confier à son outillage la matière première qui ne lui reviendra fabriquée que six, huit ou peut être dix mois après, que le commerçant qui achète dans l’espoir de vendre à plus haut prix, sont tous les victimes directes de la baisse continue des prix.

Les travailleurs sont victimes pendant que les rentiers sont favorisés; il y a là un trouble profond, produit par la cause monétaire.

Si vous voulez bien ouvrir le rapport de la commission anglaise de la Depression of Trade, vous verrez qu’elle y constate, en effet, cet étrange phénomène que je viens de vous signaler.  «Il est évident, dit-elle, que les bénéfices sociaux sont plus mal répartis qu’auparavant.»

S’il est exact, comme nous venons de le démontrer, que les porteurs de rentes d’État sont favorisés par la hausse de l’or qu’on leur doit payer chaque année, il est bien évident que les États perdent exactement ce qu’ils font gagner à leurs créanciers, l’or que l’État doit leur payer vaut plus, a une puissance d’achat plus grande, leur procure en un mot plus de jouissances qu’autrefois.

«Qu’est-ce que cela me fait, s’écrie M. Levasseur, avec un transport de générosité des plus sublimes, il est honnête pour un État de payer toujours ses dettes avec le métal le plus rare.»

Je comprends les élans de générosité de la part d’un particulier, je les comprends aussi de la part de M. Levasseur, mais je ne les comprends plus du tout de la part d’un État, je crois même qu’un État est et doit rester impersonnel, que la générosité en faveur de telle ou telle classe d’administrés doit lui être strictement interdite; elle ne constitue jamais qu’une injustice criante à l’égard des autres.

Quant à l’honnêteté, elle n’a que faire ici; la seule honnêteté qui soit de rigueur pour un État, c’est celle qui consiste à acquitter ses dettes dans les termes du contrat.

En France, par exemple, où toutes les dettes ont été contractées sous le régime du bimétallisme, c’est-à-dire qu’elles sont toutes payables soit en or soit en argent, au gré du débiteur, l’honnêteté réelle consiste à s’acquitter de cette façon et non pas d’une autre.

Lorsqu’on 1873, vous avez suspendu le monnayage de l’argent, vous avez augmenté la charge de l’État, puisque vous lui avez enlevé le droit d’option, et vous l’avez obligé à payer chaque année plus qu’il ne devait; en le forçant à ne plus se servir que d’un seul métal, l’or, qui valait de plus en plus, vous avez amené l’État à favoriser les rentiers; il en ressort que les contributions qu’il doit continuer à prélever sur l’ensemble des contribuables leur pèsent d’autant plus lourdement !

M. Clément Juglar — Il n’y a aucune loi qui établisse en France que les payements se feront en or.

M. Allard — Il n’y a, en effet, aucune loi française qui prescrive que l’État devra payer ses dettes en or; il peut s’acquitter avec de l’argent, et il use de cette faculté.

M. Clément Juglar —- Il y a des États qui s’obligent à payer en or, mais nous ne sommes pas de ceux-là.

M. Magnin, président — M. Allard, veuillez continuer votre discours.

M. Allard — L’observation de M. Juglar est juste.  On n’est pas obligé, en France, de payer en or; mais toutes les valeurs de ce pays sont basées sur l’or, depuis que vous n’avez plus le système de l’argent.

Je ne veux pour preuve de ce que j’avance que ce seul fait que, de toutes les richesses et valeurs cotées dans nos Bourses, les titres d’État et les obligations sont les seuls qui aient monté, et cela parce que ce sont des bons qui assurent le droit de recevoir de l’or à échéance.

Et puis enfin, ne voyez-vous donc pas tous les États qui convertissent leurs dettes ?

Tous ces faits qui sont en accord parfait avec notre thèse, ne trouvent aucune explication chez nos contradicteurs; aussi prennent-ils toujours fort grand soin de les passer sous silence.

Parlons maintenant de l’agriculture, car elle est une des premières victimes de la crise monétaire.

On parle trop volontiers de la baisse du métal argent, il semblerait vraiment qu’il aurait baissé dans le monde entier.  C’est là une profonde erreur qu’il faut chasser de notre esprit.  Il n’en est rien.  Il n’a baissé que chez nous en Europe, dans les pays qui, depuis 1873, ont refusé, de s’en servir comme de monnaie.

Cessant d’être monnaie en Europe, il n’y est plus resté que simple marchandise, et, exprimé en or, dans ce métal si recherché et si rare, dans ce métal qui a monté de 30 % environ, il n’est pas étonnant que l’argent ait baissé comme toutes les autres marchandises; c’est tout simplement un des résultats de la hausse de l’or, sur laquelle nous nous sommes suffisamment expliqués tout à l’heure.

Si c’était réellement, comme on le soutient, l’abondance de la production des mines d’argent qui aurait provoqué chez nous cette baisse du métal argent, elle se serait bien vite répercutée d’un bout à l’autre du monde, et les lois de l’offre et de la demande, si souvent invoquées par nos contradicteurs, s’en seraient chargées.

Il n’en a rien été.  Lisez les enquêtes anglaises; il est établi que le métal argent n’a pas baissé dans les pays où l’on a continué à l’employer comme monnaie, et, en ce moment même, on peut acheter aux Indes avec du métal argent tout autant, sinon plus, de richesses qu’autrefois,

Ce même argent s’achète cependant chez nous, mais contre de l’or, à 30 % de perte.

Avec cet argent avili par nous, nous allons acheter aux Indes les mêmes quantités de grains qu’autrefois, ce grain nous coûte 30 % de moins, nous le rapportons en Europe à peu de frais, grâce au canal de Suez, et nous venons faire une concurrence redoutable, une guerre mortelle, à notre propre agriculture.

Telles sont les origines et telles sont les causes des souffrances de l’agriculture, de ces clameurs et de ces plaintes qui s’élèvent de toutes parts !

L’industrie souffre du même mal.

Les deux tiers de l’univers, les deux tiers, entendez-le bien, messieurs, n’emploient et ne veulent employer que de l’argent, et cet argent n’a pas baissé chez eux.

Nos industriels d’Europe font partie de ce tiers restant qui n’entend se servir que d’or sur les conseils de messieurs les monométallistes.

Pour qu’un de nos industriels puisse aller vendre ses produits aux deux tiers de l’univers qui n’ont que de l’argent, il doit le leur vendre contre argent, échanger ensuite cet argent contre de l’or, et perdre par conséquent 30 % sur la somme d’or qu’il rapportera en Europe.

Notre industriel devrait ainsi, pour compenser sa perte, vendre 30 % plus cher, mais le métal argent n’a pas baissé dans les pays où il va vendre, c’est-à-dire que les prix de toutes choses n’ont pas haussé, de telle sorte que notre industriel ne peut récupérer sa perte, et force lui est ou de vendre à 30 % de perte ou de ne pas vendre du tout.

Nos industriels européens ont donc contre eux une perte de 30 % à subir, c’est-à-dire la perte de l’argent; c’est ce que M. Grenfell, ici présent, appelait si spirituellement naguère : «Un droit protecteur de 30 % au rebours, que nous avons établi nous-mêmes contre notre industrie.»

Cette situation explique comment il se fait que les colonies deviennent industrielles au détriment de l’Europe, pourquoi Manchester ferme ses ateliers pendant que Bombay ouvre les siens, pourquoi enfin l’activité diminue en Europe pendant qu’elle se développe dans les colonies.

C’est ainsi que la commission du Gold and Silver constate que, dans les derniers 15 ans, l’exportation vers la Chine des produits fabriqués aux Indes a augmenté de 1,058 %; nous n’avons plus entre l’Europe et les échelles d’Orient aucun moyen fixe d’échange, nous n’avons plus notre ancienne sécurité.

C’est, d’après les travaux des commissions anglaises, l’un des plus grands dangers pour l’avenir.

Le monde se trouve, depuis 1873, divisé entre 390 millions d’hommes qui ne veulent que de l’or, et 826 millions qui ne veulent que de l’argent, sans aucun moyen de payement fixe entre eux; aussi que constatons-nous ?  Une grande réduction dans le trafic des nations, à ce point que le commerce général de l’Angleterre, qui se chiffrait en 1872 à 21 livres par tête d’habitant, ne correspondait plus en 1886 qu’à 16 livres par tête, soit 25 % en moins.

Les hommes les plus entreprenants n’osent plus déplacer leurs capitaux, ils n’osent plus braver les aléas sans limites d’un change qui manque des bases monétaires communes indispensables, il en résulte pour tous des troubles profonds.

Parmi les troubles causés par la baisse de l’argent, citons encore son influence sur le libre échange –  le libre échange devient impossible, et nous en avons un exemple très frappant dans ce qui se passe entre les Indes et l’Angleterre.

Aux Indes, la roupie achète 30 % moins d’or qu’autrefois parce que l’or a monté, mais elle achète encore la même quantité des autres marchandises, parce que l’argent, qui est la monnaie courante, n’a pas baissé de valeur.  D’où cette conséquence que l’Indien a 30 % d’avantage à exporter des marchandises plutôt que d’exporter de l’or.

Tournons-nous maintenant vers l’Angleterre.  Ici, l’or achète 30 % plus d’argent que de marchandises; l’Anglais aura donc 30 % d’avantage à exporter de l’argent, ce qui forcera les détenteurs de marchandises à baisser leurs prix ou à conserver leurs produits.

L’on conçoit facilement, par conséquent, comment cette baisse de l’argent fausse tous nos tarifs douaniers.  La baisse des prix qu’elle amène soulève ce chorus général qui accuse les produits étrangers de venir faire concurrence aux produits nationaux; le libre échange est battu partout, et la protection triomphante s’établit victorieuse sur les ruines créées en 1873 par le monométallisme, tandis que la mystérieuse influence de la monnaie échappe à bien des yeux.

Restez-en convaincus, messieurs, la protection moderne est d’essence monétaire; ouvrez le troisième rapport de la Gold and Silver Commission, nos 9 et 27, et vous n’aurez plus aucun doute à cet égard.

Cette séparation des peuples de l’univers en peuples à or, d’un côté, et peuples à argent, de l’autre côté, doit infailliblement amener des troubles politiques.

Pardonnez-moi si je vais vous parler encore de l’Angleterre et des Indes, mais leur cas est trop instructif pour le négliger; ils sont tous les deux monométallistes par excellence, l’un en or, l’autre en argent; ils ont précisément le genre de monnaie que nos contradicteurs vous engagent tant à adopter, ils sont de ces pays tels que les rêve M. Levasseur et tels que les désire M. Fournier de Flaix.

Que vient donc nous dire sir Eveling Baring, ancien ministre des Finances des Indes, de ce pays monométalliste ?  Il vient, dans l’enquête parlementaire anglaise, faire dans son propre pays cette grave et importante déposition : «Il n’est pas certain, vient-il dire, si les choses continuent, que d’ici trois ans les Indes ne fassent pas banqueroute.»  Cette déclaration date de deux années et demie (15 juillet 1887).  C’est un ministre des Indes qui vient publiquement avouer ses inquiétudes à la mère patrie !

Aussi, devant des déclarations aussi formelles, devant une pareille menace, l’unanimité des membres de la Gold and Silver Commission n’a-t-elle pas hésité à déclarer qu’à de pareils maux on devait absolument trouver un remède !

Voilà certes, messieurs, de bien grands troubles, voilà des maux bien inquiétants, et cependant il en est de bien plus inquiétants encore !  Je veux vous parler des ouvriers et de la classe ouvrière.

Nous avons vu l’agriculture, l’industrie, le commerce atteints par la raréfaction monétaire et par la hausse de l’or, les prix et les valeurs en baisse, le capital atteint partout.  Or, l’harmonie sociale veut que, lorsque le capital souffre, le travailleur partage ses souffrances.  Quelque antinomie que l’on prétende constater dans les lois qui les régissent, quelque antagonisme que l’on cherche à établir entre ces deux forces sociales, capital et travail, l’on ne trouvera jamais qu’harmonie entre eux.

Dans les classes laborieuses, les constatations sont navrantes.  Nous avons parmi nous M. Fielden, l’un des membres les plus distingues de la ligue bimétallique anglaise, qui a étudié tout spécialement depuis quelques années la situation des ouvriers dans son pays.  Je lui emprunte un seul chiffre : il évalue à 2 milliards de francs, je dis 2,000 millions de francs, ce que, chaque année, les ouvriers anglais reçoivent en moins à quinze ans d’intervalle.

Faut-il s’étonner de pareille décadence ?  La commission du Gold and Silver, constate que l’income tax, cet impôt qui frappe les bénéfices et les revenus de l’Angleterre, s’en va chaque année diminuant, malgré l’ardeur tracassière du fisc; elle constate que le progrès national s’est ralenti depuis 1874, au point qu’en prenant la moyenne des années de 1874 à 1886, le progrès en Angleterre a diminué des trois quarts de ce qu’il était chaque année avant 1874.

Cet arrêt dans les bénéfices, dans le travail, dans la production, dans l’activité sociale, ne peut durer bien longtemps sans développer à l’état aigu les questions sociales; l’histoire est là pour le prouver, et les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets.

Nous savons que, de 1810 à 1848, pendant que la vapeur changeait la face du monde, les mines n’avaient pas fourni les métaux précieux en quantités suffisantes, la monnaie manquait, et les prix généraux de l’univers avaient baissé dans une mesure tout aussi large qu’aujourd’hui.  Qu’est-il arrivé ?  Toutes les nations eurent leur révolution : en Angleterre, en France, en Allemagne, en Belgique, partout, la question sociale s’était levée menaçante.

Comment cela a-t-il fini ?  Nous le savons tous : la Providence veillait sur l’humanité; la Californie et l’Australie furent découvertes vers 1849; la circulation monétaire, de rare qu’elle était en 1848, devint abondante; les prix remontèrent; dans le monde entier, on ne parla plus des questions sociales; une ère de prospérité commença et se perpétua sans interruption jusqu’en 1873.

Nous avons été les témoins des effets produits par l’apparition tutélaire de ces mines d’or; nous savons qu’elles nous ont sauvés des menaçants cataclysmes de 1848.  Sortant des terres de Californie et d’Australie, cet or est venu rendre à notre civilisation, en 1880, cette puissance, cette activité, cette pléthore qui lui échappaient en 1848.  C’est ainsi que nous avons atteint, riches, heureux et prospères, à cette malheureuse date de 1873, où advint aux gouvernements de l’Europe la malencontreuse idée de se passer des monnaies d’argent et de les supprimer.

En empêchant dorénavant le métal argent de se transformer en monnaie, en le dépréciant, en l’empêchant de servir aux échanges, que faisaient donc les gouvernements ?  Ils faisaient le contraire des mines d’or de Californie et d’Australie, ils diminuaient les quantités monétaires en circulation : c’est comme s’ils avaient ouvert un trou immense dans la terre et que, par la force et par la puissance de la loi, ils y eussent fait rentrer d’un commun accord toutes les masses d’argent de la circulation !

Quoi d’étonnant alors qu’en faisant le contraire de la Californie, ils aient ramené sur nos têtes tous les dangers qui nous menaçaient en 1848 ?  La plus simple logique, le raisonnement le plus élémentaire, ne devaient-ils pas le faire prévoir ?

Tout ce qui est arrivé depuis lors avait du reste été prédit.

Tout comme en 1848, les classes ouvrières sont celles qui sont le plus éprouvées aujourd’hui, et je n’en veux pour preuve que ces grèves qui se multiplient chaque jour, ces luttes sans issues que j’entends de tous côtés, dont la ville de Londres avec 180,000 hommes en grève, poussés par la faim et la misère, nous offre le pénible et inquiétant spectacle.

Il y a trois ans, la Commission anglaise de la Depression of Trade s’inquiétait déjà de cette situation : «Nous avons constaté, disait-elle dans son rapport, que les plaintes émanent principalement des classes qui s’occupent plus directement et plus exclusivement de la production.  Il est hors de doute, ajoutait-elle, que, des richesses annuellement créées dans notre pays, il échoit aux travailleurs une part proportionnellement moins importante qu’autrefois.»

Écoutez encore, messieurs, le président des Traders unions de Londres.  Il souhaite la bienvenue aux délégués de toutes les sociétés anglaises, qui s’étaient donné rendez-vous ces jours derniers à Dundee.  Remarquez en quels termes il caractérise la question sociale qui devient, pour lui comme pour nous, de plus en plus inquiétante : «Le mécontentement qui s’étend, graduellement parmi les classes ouvrières, leur dit-il, doit être attribué à l’insuffisance et à l’incertitude du travail, à la distribution inégale de ses produits entre les travailleurs et les capitalistes, et à la difficulté sans cesse croissante pour l’ouvrier intelligent d’arriver à l’aisance.»

Ce sont exactement aujourd’hui les mêmes revendications qu’en 1848.

C’est surtout à la classe laborieuse que les lois de 1873 ont fait le plus de mal; c’est pourquoi, messieurs, nous sommes venus soutenir dans ce Congrès qu’il fallait les abolir et rendre au plus tôt au métal argent le pouvoir monétaire qu’il a toujours possédé depuis que le monde existe.  Si nous sommes bimétallistes, c’est surtout parce que nous avons la conviction absolue et bien sincère qu’à continuer ce qui existe, nous marchons directement à des difficultés sociales insolubles, que nous provoquons des grèves et des révolutions, tandis que le rétablissement du bimétallisme, tel qu’il a toujours existé, ramènerait, à n’en pas douter, l’ère de pléthore, de richesse, d’abondance, de prospérité, de bonheur, qui régnait de 1850 à 1873, et qui nous a abandonnés si subitement depuis seize ans.

Je termine, messieurs, en m’excusant d’avoir abusé si longtemps de votre attention.  Je viens de vous montrer la succession des maux que la question monétaire a répandus depuis seize ans dans l’univers; nos contradicteurs n’aiment pas à en parler, et la chose se conçoit assez aisément, puisque le seul remède qui se présente, à eux comme à nous, c’est précisément le rétablissement du bimétallisme, qu’ils persistent, bon gré mal gré, à combattre, sans trop s’expliquer sur leurs motifs; c’est ce silence qui a amené M. Goschen, le chancelier de l’Échiquier, à leur adresser ce reproche rappelé par l’honorable M. Grenfell : «Messieurs les monométallistes, a dit le chancelier de l’Échiquier, sont orthodoxes à ce point que leur foi leur suffit.»

Nous ne les imitons pas, nous examinons bravement le mal en face, et après les longues et laborieuses études qui ont été faites, nous venons proposer le seul remède entrevu, le seul remède efficace possible, un remède qui ne coûterait rien, puisqu’il consiste à rétablir ce qui a toujours existé.  Nous avons donc la confiance que l’on ne continuera plus à prêter une oreille aussi complaisante aux conseils de nos contradicteurs qui, tout au contraire, demandent qu’on nu fasse rien, réclament le statu quo, c’est-à-dire la continuation des crises, des grèves et des maux de toutes sortes dont je viens de vous faire la longue nomenclature et le bien triste tableau !

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Arthur Raffalovich.

M. Arthur Raffalovich — Messieurs, ce ne sont pas les économistes qui ont introduit dans ce débat la notion du libre échange et de la protection, parce qu’ils croient qu’il faut séparer le problème monétaire et les questions douanières.  M. Grenfell nous a communiqué une lettre fort intéressante de M. Gladstone, expliquant une parole qui lui avait été attribuée.  L’illustre homme d’État avait senti instinctivement qu’il y a une parenté étroite entre les théories protectionnistes et les théories bimétallistes.  S’il avait entendu M. Arendt, il aurait certainement persisté dans son opinion.  M. Arendt est le représentant du parti féodal agraire de l’Allemagne, à l’agitation duquel les consommateurs d’outre-Rhin doivent des droits si élevés sur les céréales.  Le bimétallisme et la protection ont un degré de parenté très rapproché : ils partent tous deux de cette conception de l’État providence, d’après laquelle l’État peut intervenir pour redresser des imperfections économiques, d’une part pour agir sur le cours des marchandises, sur la formation du marché indigène, et d’autre part pour réhabiliter le métal blanc.  Je crois que la protection douanière est néfaste, mais elle est en dehors du débat.

Le 15 ½ universel me semble une utopie irréalisable; mon ami, M. Coste, dans un exposé d’une admirable lucidité, a répondu au défi lancé par M. Boissevain et par M. Cernuschi.  Il a montré que les partisans de l’étalon d’or ne se bornent pas à nier, qu’ils ont des propositions fermes et positives.

M. Arendt a reproduit la vieille notion que la crise de 1873 est due à l’adoption de l’étalon d’or par son pays.  Il aurait pu ajouter que les droits de douane sont supportés par les exportateurs, non pas par les consommateurs indigènes.  Une thèse est aussi fausse que l’autre.  Après ce que M. Levasseur nous a dit, je n’ai rien à ajouter relativement à la crise économique dont M. Allard aime à faire parade.  Si un certain nombre de produits sont meilleur marché aujourd’hui, nous le devons aux progrès de l’outillage industriel, à l’extension du réseau ferré, au canal de Suez, etc.

M. Cernuschi a fait allusion à l’Autriche-Hongrie.  Il me paraît utile de donner connaissance au Congrès d’un document fort intéressant : c’est un rapport de M. Lieben à la Chambre de commerce de Vienne sur l’abolition du cours forcé en Autriche-Hongrie.

Le rétablissement de la circulation métallique dans la monarchie austro-hongroise ne peut avoir lieu que d’un commun accord entre l’Autriche et la Hongrie.  La loi du 12 mai 1888, qui a renouvelé le pacte décennal, contient un article obligeant les deux gouvernements à nommer une commission chargée d’étudier les voies et moyens et d’indiquer les mesures préparatoires.

Que signifie le terme de rétablissement de la valuta ?  S’agit-il de revenir aux payements en argent ?  Mais les billets de banque valent aujourd’hui plus que le poids d’argent fin qu’ils sont censés représenter.  Revenir à l’argent blanc ne donnerait pas une circulation bien assise, libre de fluctuations étendues, ni un moyen de payement international.  L’expérience a prouvé qu’on peut vivre – malheureusement assez mal et d’une façon incomplète – avec une monnaie dépréciée.  Ce qu’il faut, c’est une monnaie dont la valeur soit stable et que l’on puisse échanger en tout temps contre toute autre monnaie.

M. Lieben est, comme nous le savons, l’adversaire déterminé d’un retour au bimétallisme.  Ce serait, de la part de l’Autriche-Hongrie, un marché de dupe au profit de l’Amérique, de la France, de l’Inde et de l’Allemagne.  L’Autriche, qui paye ses dettes en argent ou en papier-monnaie, n’a aucun intérêt à faire renchérir l’argent, ce serait tirer les marrons du feu pour les autres.

Les partisans du bimétallisme en Allemagne et ailleurs accordent une importance extraordinaire à l’augmentation du matériel monnayé : l’inflation du medium circulans leur semble une garantie de la hausse des marchandises.  Mais cette hausse serait passagère, l’équilibre se rétablirait bientôt.  Au début, les producteurs réaliseraient des bénéfices considérables, mais les salaires hausseraient avec le renchérissement de la vie.

L’Autriche-Hongrie a besoin de 625 millions de francs en or pour reprendre les payements en espèces; l’Allemagne a eu besoin de 1,375 millions; l’Amérique du Nord, de 2,100 millions; l’Italie, de 400 millions.  La production annuelle du monde est évaluée entre 500 et 625 millions; en deux années et demie, l’Autriche peut se procurer le métal, sans produire de crises.

L’auteur du Mémoire passe en revue les diverses objections qu’on peut lui opposer.  Le rétablissement de la circulation métallique ne présente pas de chances de succès, tant que la paix n’est pas assurée d’une manière durable.  Autrement, dès que l’Autriche sera engagée dans une guerre, il n’y aura pas d’autre issue que de recourir à la planche aux assignats, et tous les sacrifices auront été en pure perte.

À ce compte-là, on pourrait attendre indéfiniment sans rien faire.  Tout d’abord, il y a une énorme différence, pour un pays entraîné dans une guerre, si sa valuta est dans une bonne ou une mauvaise situation.  Toute mesure prise pour améliorer la circulation intérieure est une augmentation de la réserve latente du pays.  Cela vaut mieux peut-être que d’augmenter l’armement ou l’effectif.

On objecte que les sacrifices sont trop lourds pour le contribuable; il faut attendre le rétablissement de l’équilibre budgétaire, la disparition du déficit.  M. Lieben répond qu’il suffit d’un emprunt de 200 à 300 millions de florins, qui exigera de 12 à 18 millions par an.  En outre, le budget se ressentirait favorablement d’une amélioration du change, puisque l’Autriche-Hongrie doit payer, chaque année, 68 millions en or et que les douanes donnent seulement 32 millions – il s’agit du service de la Dette.  Il faut y ajouter les achats de la marine, des chemins de fer, etc.  Je n’insiste pas sur ce que ce remarquable Mémoire dit des inconvénients qui résultent pour le commerce de l’instabilité du change, de la nécessité de recourir à l’intermédiaire des banques pour les transactions avec l’étranger.

Le Mémoire réfute les objections tirées de la balance du commerce : si celle-ci est passive, dit-on, le dernier florin-or sortira du pays.  Il répond que la plupart des pays riches ont un solde en apparence à leur débit; cela provient en partie de ce qu’à la sortie on calcule les marchandises à leur valeur dans le pays et qu’à l’entrée elles sont grevées du fret.  D’ailleurs, depuis des années, le bilan commercial est favorable à l’Autriche : une très grande partie de son exportation sert à payer ses créanciers à l’étranger.  Un pays peut, en outre, se défendre contre le drainage de l’or en haussant l’escompte, ce qui lui attire des capitaux.

Il y a enfin l’argument agricole de ceux qui considèrent la dépréciation du papier-monnaie comme une prime à l’exportation.  Cet argument est surtout populaire en Hongrie; il serait fondé si l’on songeait à ramener le florin à sa valeur nominale de 2 fr. 50 c., mais M. Lieben ne demande pas cela.  Il voudrait simplement qu’on stabilisât le florin à sa valeur actuelle.

D’après l’auteur, les banquiers et les institutions de crédit seuls auraient à souffrir, car leur champ d’activité, leurs bénéfices résultant de la spéculation sur le change, seraient plus restreints.  Le moment le plus opportun serait celui d’une période relativement longue, pendant laquelle les fluctuations du florin seraient peu sensibles.

Vous voyez dans quel sens se prononce un rapport confidentiel adressé à la chambre de commerce de Vienne.

M. Allard est venu nous entretenir de la dépréciation du papier-monnaie en Russie : le bimétallisme n’a rien à y voir, mais bien d’autres circonstances, une circulation excessive de billets de crédit.  La Russie ne fera jamais le jeu des silvermen des États-Unis ni des banquiers de Berlin en adoptant l’étalon d’argent.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Lalande.

M. Armand Lalande — Messieurs, ce n’est pas un discours que je viens faire devant vous, je vous demande seulement la permission de vous présenter quelques observations sur ce qui vous a été dit déjà.  Je serai très bref.  J’ai préparé un court résumé des raisons qui me paraissent militer en faveur du bimétallisme et en même temps de celles qui sont contraires au monométallisme.  Avant de vous parler des premières, je crois devoir répondre à l’argument principal – je pourrais presque dire le seul argument qui me paraisse sérieux – que font valoir les monométallistes pour soutenir leur système, et qui est celui-ci : «L’or et l’argent sont deux natures de marchandises dont la valeur se modifie suivant les lois de l’offre et de la demande, selon leur degré de rareté et d’abondance.  Il est, par conséquent, impossible de prétendre fixer d’une manière permanente la valeur relative de ces deux marchandises; et, partant de ce principe, nous nous en tenons absolument à une seule de ces marchandises et nous adoptons l’or comme étalon unique.»

Voilà l’argument principal, je peux dire unique, des monométallistes.  Avant d’examiner les raisons qui nous sont données au point de vue théorique et auxquelles je répondrai tout à l’heure, je voudrais d’abord faire valoir devant vous quelques raisons de fait contre cette manière de voir, qui consiste à prétendre qu’il est impossible de fixer la valeur relative des deux métaux.

En fait, le rapport de 1 à 15 ½ paraît être conforme à la réalité.  Je lisais, hier encore, dans le rapport final de la commission monétaire anglaise, que, dans l’espace de deux siècles, c’est-à-dire de 1670 à 1873, la valeur de l’argent par rapport à l’or s’est maintenue dans la proportion de 14, 15 ou 15 ½, presque toujours aux environs de 15 ½.  Eh bien, si, en fait, cette proportion est restée telle entre les deux métaux dans les temps passés, avec quelle facilité ne pourrait-on pas la maintenir, si un accord s’établissait à nouveau entre les nations intéressées ?

Mais, messieurs, une raison bien plus grave que la raison de fait que je viens de rappeler me paraît devoir être opposée à l’argument que nous discutons ici.

Les monométallistes considèrent comme impraticable et irrationnel de décider à l’avance ce que sera la valeur relative de l’or et de l’argent.  Et ils semblent ne pas voir le danger, ils ne reculent pas dans tous les cas devant ce danger bien autrement grave, de donner comme mesure invariable de toutes choses un métal unique : l’or.

Sans doute, comme ils le soutiennent, l’or est en réalité une marchandise, dont par conséquent la valeur est variable, d’après son abondance ou sa rareté, d’après les lois de l’offre et de la demande.

Mais s’il en est ainsi, n’y a-t-il pas un très grand danger à adopter cette marchandise unique comme mesure de toutes les valeurs ?

Ainsi, les emprunts d’État, les emprunts des grandes compagnies, comme par exemple les obligations de chemins de fer, les emprunts à long terme des particuliers, tels que les emprunts hypothécaires, engagent les débiteurs à payer à leurs créanciers une certaine somme, soit comme capital, soit comme intérêts : par exemple, des livres sterling.

Qu’est-ce que la livre sterling ?  Une certaine quantité d’or déterminée et toujours la même.

Puisque la valeur de l’or, comme celle de toutes les marchandises, est appelée à varier, il en résulte que tous les contrats à long terme dont je viens de parler, présentent les plus grands aléas, si ce remboursement doit avoir lieu dans 10, 20, 30 ans ou davantage.

Si l’or est devenu plus rare, et a augmenté de valeur, c’est le créancier qui en bénéficiera.  Si l’or a perdu de valeur, c’est le débiteur qui en aura le bénéfice.

Voilà à quels dangers on s’expose, en adoptant l’étalon unique d’or; ce danger serait diminué de beaucoup si l’on admettait le fonctionnement des deux métaux; on marcherait alors, s’il m’est permis de parler ainsi, sur deux jambes, avec plus de facilité et de solidité que sur une seule.

On a parlé de supprimer l’argent.  Poursuivre la réalisation d’un tel projet me paraît être une folie.  Il serait absolument impossible d’arriver à cette suppression.  La raison principale de cette impossibilité est que l’argent est absolument nécessaire comme monnaie divisionnaire et qu’il permet de répondre à tous les besoins du public, beaucoup mieux que l’on ne pourrait y parvenir si l’on n’employait que la monnaie d’or.  On a dit que la monnaie d’or est préférable, parce qu’elle est d’un maniement plus facile.  L’observation peut être juste en ce qui concerne les gros payements, qui sont faits dans le grand commerce, dans la grande industrie ou par les compagnies financières, mais la plupart des individus qui composent la grande masse des nations ne connaissent guère, pour leurs transactions personnelles, que la monnaie d’argent.  Parmi ceux qui composent ce qu’on appelle le public, y en a-t-il beaucoup qui manient des pièces d’or ?  Non, ce sont les pièces d’argent qui constituent le plus gros de leur petite fortune.  Et cela est vrai même dans les pays comme l’Angleterre où le monométallisme d’or existe.  J’ai habité l’Angleterre pendant une bonne partie de ma jeunesse, et je trouvais alors que c’était une affaire assez grave que d’attaquer une livre sterling; c’étaient surtout les couronnes, les shillings qui me passaient par les mains.  Il en est de même dans les autres pays.  D’où je conclus que la monnaie d’argent est en réalité celle qui est le plus en usage dans le peuple; par conséquent, il est tout à fait impossible de la supprimer.

Toute idée d’une suppression de ce genre devant être écartée, il faut aborder le problème du rapport le plus rationnel à établir entre l’or et l’argent.

Je vous avoue que mon intelligence se refuse à comprendre qu’il y ait possibilité de faire admettre dans le monde l’unique étalon d’or.  Quand on pense que les trois quarts, si ce n’est plus, des races humaines, c’est-à-dire : l’Asie tout entière, la Chine, l’Inde et tant d’autres pays d’Asie, que toute l’Amérique enfin ont, depuis des millions d’années, toutes leurs richesses représentées presque exclusivement par des monnaies d’argent, on se demande comment on peut envisager sans effroi la perspective d’une démonétisation de l’argent dans le monde entier, si tant est que la chose fût possible.  Si l’unique étalon d’or était adopté dans les principaux pays du monde, c’est-à-dire en France, en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en admettant même que cet étalon ne fût pas adopté dans les pays dont je viens de parler, il est évident que cette adoption de l’or dans les grands pays d’Europe aurait pour conséquence, d’une part, une baisse effroyable de l’argent, et d’autre part, une hausse énorme de l’or, et il est clair que, dans tout le monde commercial, dont toutes les parties sont solidaires entre elles, il y aurait la plus redoutable révolution économique qui se soit jamais vue.

Nous en avons la preuve convaincante dans la baisse que nous avons vu se produire sur l’argent depuis quelques années.  C’est l’adoption de l’étalon d’or par l’Allemagne qui a été le point de départ de la grande baisse de l’argent que nous subissons en ce moment.  Cette mesure prise par l’Allemagne a eu des conséquences énormes : 1° l’Allemagne a rejeté sur les marchés du monde une somme de 700 millions d’argent dont elle n’avait plus l’emploi; c’était déjà une cause suffisante pour faire baisser l’argent; 2° l’Allemagne n’a plus acheté d’argent; ça été là une nouvelle cause pour faire baisser sa valeur.  Si à cela nous ajoutons le développement qu’a pris l’exploitation des mines d’argent aux États-Unis, dans des proportions considérables, il est bien évident qu’il devait y avoir une très forte baisse de la valeur de l’argent.  Cette baisse est cependant encore plus apparente que réelle, car il ne faut pas la mesurer à l’écart qui s’est produit entre la valeur de l’or et celle de l’argent.  Il a suffi que l’argent ait baissé de 10 % d’un côté et que l’or ait monté de 10 % d’un autre côté, pour produire le mouvement que nous constatons aujourd’hui.  Faut-il tirer de là cette conclusion, cette conséquence qu’on paraît trop disposé à accepter, que l’argent est un métal de beaucoup moins de valeur que l’or, que c’est un métal déprécié, en un mot qu’il y aurait folie, suivant l’expression de M. Giffen, à conserver l’argent comme monnaie métallique ?

Au sujet des mesures prises par l’Allemagne, j’ai souvent fait cette réflexion que si elle a proscrit l’argent comme étalon monétaire, et si le prix de l’argent a baissé en conséquence, ce n’est pas une raison pour que la valeur réelle de ce métal puisse en être diminuée en quoi que ce soit.  Supposez qu’à Paris on défende pour nos voitures l’usage des chevaux bai, il est évident que les chevaux de cette couleur baisseraient de valeur, mais en seraient-ils moins bons pour cela ?  Évidemment non.  Nous voyons qu’il a suffi de la mesure prise par l’Allemagne pour produire cette espèce de révolution dans notre système monétaire; que serait-ce si les autres grands pays suivaient son exemple ?  Ce serait le plus grand cataclysme financier qu’on ait jamais vu.

Il y a un point sur lequel je me permets d’appeler toute votre attention.  Les métaux précieux, or et argent, représentent-ils, avec leur production annuelle, un stock supérieur aux besoins de la circulation ?  Quant à moi, il me paraît bien évident que non seulement l’ensemble de ces métaux et leur production annuelle ne sont pas au-dessus des besoins réels du monde, mais qu’ils menacent de devenir tout à fait insuffisants.

Ce matin, un de nos honorables collègues, M. Boissevain, nous a cité ce fait très intéressant, à savoir que dans le royaume de Siam, par suite de l’apparition du métal argent, on avait retiré de la circulation certaines monnaies bizarres, qui consistaient, par exemple, en coquillages de formes diverses.  Eh bien, n’y a-t-il pas dans quelques grands pays du monde des monnaies, non pas aussi bizarres, mais presque aussi bizarres, je veux parler des papiers-monnaie ?  Il y a des pays très importants dans le monde par leurs richesses et l’intensité de leur vie commerciale : la Russie, l’Autriche-Hongrie, toute l’Amérique du Sud, qui ont encore du papier-monnaie ayant cours forcé; je le demande, pour tous ces pays qui ont des intérêts commerciaux avec tant d’autres nations, n’y aurait-il pas intérêt, pour eux et pour tout le monde commercial, à ce que cette misérable monnaie de papier disparût, comme l’ont fait les coquillages de l’Inde, et que partout la monnaie d’argent y fût substituée ?  Si ce fait heureux se produisait, il y aurait déjà là un emploi immense de ce métal.

Mais il y a un autre élément dont il faut tenir compte dans l’appréciation des besoins que les nations peuvent avoir des métaux précieux, c’est l’augmentation considérable de la population dans le monde civilisé.  Je reste probablement au-dessous de la vérité en estimant à 4 ou 5 millions d’individus par an, l’accroissement de la population en Europe et dans les deux Amériques.  Quelle est la quantité de monnaie qui serait nécessaire pour cet accroissement de population ?  En prenant pour base de calcul la quantité des métaux précieux qui existent en France, il ne faudrait pas moins d’un milliard chaque année à ces populations nouvelles.  Bien entendu, ce ne sont pas là des chiffres inattaquables; je ne les donne que comme une approximation; c’est une idée que je vous soumets comme une indication des besoins de métaux précieux qui peuvent se produire chaque année, par suite de l’augmentation du nombre des habitants dans le monde civilisé.

Je n’ai plus que quelques mots à dire, et peut-être vais-je faire sourire nos honorables collègues d’Angleterre, en vous parlant de ce qui s’est passé chez eux et que certainement je connais moins bien qu’eux-mêmes, mais j’ai été frappé du fait que voici : l’Angleterre est un pays d’une richesse immense, où les affaires ont une importance gigantesque; rien ne peut mieux en donner l’idée que l’importance des opérations du clearing house de Londres.  Les compensations opérées par cet établissement s’élèvent à peu près à 6 milliards de livres sterling par an (elles atteindront près de 8 milliards cette année); cela fait plus de 3 milliards de francs par semaine, ou plus de 500 millions de francs par jour.  Eh bien, dans un pays tel que celui-là, où tant de richesses sont accumulées, dans ce pays créancier du monde entier, j’avoue que je suis étonné de voir de combien peu de chose dépendent les variations du taux de l’escompte à la Banque d’Angleterre.  Pour ceux qui, comme moi, ne peuvent voir les choses qu’à distance, ces variations paraissent dépendre souvent de très faibles modifications dans l’encaisse de cette institution.  L’encaisse de la Banque d’Angleterre est généralement assez faible.  Elle n’a guère varié depuis quelques années que de 20 millions de livres sterling comme minimum à 28 millions comme maximum.  Pour défendre son or, la Banque élève le taux de l’escompte, dès qu’il y a des retraits de métal, sauf à réduire le taux quand l’encaisse se relève.

Il en résulte que peu de pays voient le taux de l’escompte varier davantage.  Il a suffi quelquefois d’un simple retrait de 4 millions de livres sterling, c’est-à-dire de 100 millions de francs, pour que la Banque nationale d’Angleterre se crût obligée d’élever son escompte de 2 % à 4 % et même à 5 %.  Eh bien, je me demande si, dans un pays où les affaires commerciales ont tant d’importance, il est admissible que l’escompte puisse dépendre de fluctuations aussi faibles, aussi minimes que celles que je vous signalais tout à l’heure.  Je crois que c’est là une conséquence du système de monométallisme-or adopté en Angleterre.

D’après les diverses observations qui précèdent, je suis, messieurs, porté à penser que les conclusions auxquelles il serait rationnel de s’arrêter sont les suivantes :

1° Adoption du bimétallisme par une convention signée par les plus grands États commerçants : France, Angleterre, États-Unis, Allemagne, Russie, Autriche, etc.

2° Fixation du rapport entre la valeur de l’or et celle de l’argent

3° Durée de cette convention : quinze ou vingt années

4° Faculté au bout des quinze ou vingt années de modifier le rapport de l’or et de l’argent si la nécessité s’en faisait sentir.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Meysey-Thompson.

M. Henry Meysey-Thompson — Monsieur le Président, messieurs, je ne parle pas assez bien le français pour avoir grande envie de vous faire un discours en cette langue sur le bimétallisme, mais on a demandé à être renseigné sur l’état de l’opinion en Angleterre : M. Fournier de Flaix a dit que l’Angleterre n’accepterait jamais le bimétallisme.  Je ne suis pas du tout de cet avis, et c’est pourquoi il m’a semblé qu’il serait peut être utile au Congrès de lui indiquer en très peu de mots les progrès que nous sommes en train de faire en Angleterre vers le bimétallisme.

Messieurs, depuis douze ans je suis bimétalliste, et depuis lors j’ai perdu très peu d’occasions de m’entretenir avec mes amis sur ce sujet, et non seulement avec mes amis, mais avec toutes les personnes que j’ai pu rencontrer en chemin de fer, sur les bateaux à vapeur, et partout où l’on se trouve en contact avec des étrangers.  Je crois avoir réussi à approfondir assez complètement les difficultés que nous avons à combattre, et les préjugés qui nous sont opposés.

La plus grande difficulté que nous ayons contre nous, c’est l’ignorance.  Autrefois, lorsqu’on entamait la question du bimétallisme, votre interlocuteur vous répondait généralement : «Monsieur, je vous avoue franchement que je ne comprends rien au bimétallisme; on ne m’a rien appris sur le bimétallisme au collège, et je ne l’ai jamais étudié.»

Maintenant, il y a toujours beaucoup d’ignorants, mais la nature, le caractère de leur ignorance a beaucoup changé.

Autrefois, on était ignorant et on était satisfait de son ignorance; parfois même on en était fier.  Cela vous paraîtra peut-être étrange, mais il y avait une idée très répandue à cette époque en Angleterre, que les monométallistes, les bimétallistes et tous les «istes» en matière de monnaie étaient, à très peu d’exceptions près, des fanatiques un peu toqués et, sans aucune exception, des gens ennuyeux.  Mais, monsieur le Président, nous avons changé tout cela !  Ce sont maintenant les bimétallistes qui sont fiers.

Autrefois on était content de rester ignorant, aujourd’hui on ne veut plus l’être.  Les personnes auxquelles on s’adresse répondent : «Monsieur, nous sommes honteux de ne pas comprendre le bimétallisme, nous savons que la question est d’une telle importance que tout homme intelligent doit avoir à cet égard une opinion, dites-nous alors quels livres nous pouvons lire, qu’est-ce que nous pouvons faire pour nous instruire ?»  Malheureusement, il y en a beaucoup qui en restent là, qui ne comprennent pas, et qui ne comprendront jamais le bimétallisme.  Mais, en Angleterre, une fois qu’on s’est mis dans la tête qu’il n’est plus respectable de rester ignorant sur une question quelconque, c’est toujours quelque chose de gagné.

Messieurs, la Ligue bimétallique a été constituée pour combattre l’ignorance : elle existe depuis dix-sept mois, et qu’a-t-elle fait dans ces dix-sept mois de son existence ?

Je crois, messieurs, que nous pouvons nous vanter d’avoir fait quelque chose.  Nous avons organisé des réunions, des meetings, dans presque toutes les grandes villes d’Angleterre et dans plusieurs petites villes.  Ces réunions ont attiré un grand nombre d’auditeurs : il y en a eu auxquelles plus de mille personnes ont assisté, et, dans la plupart de ces occasions, des résolutions ont été adoptées, presque à l’unanimité, approuvant les principes du bimétallisme.

Nous avons distribué gratuitement beaucoup de brochures, exposant les vues des bimétallistes, et démontrant les avantages qui en résulteraient si elles étaient généralement adoptées.

Nous avons reçu beaucoup d’adhésions, et la Société s’est augmentée d’un certain nombre de membres dont plusieurs travaillent très sérieusement à faire triompher nos idées.

Parmi les membres de la Ligue, nous avons deux ministres, actuellement membres du cabinet anglais, M. Arthur Balfour, et M. Henri Chaplin.  J’ai entre les mains une liste des vice-présidents de la Ligue; j’y trouve cent membres de la Chambre des communes; il y en a naturellement beaucoup d’autres qui sont plus ou moins bimétallistes, mais il y en a cent qui se sont déclarés bimétallistes et qui sont devenus membres et vice-présidents de la Ligue.

Il ne serait peut-être pas inutile de vous citer quelques-uns des noms que je trouve sur la liste des vice-présidents :

Le duc d’Abercorn

Le marquis d’Abergavenny

Sir James Allport, bimétalliste depuis longtemps, homme qui jouit d’une réputation européenne pour sa connaissance des affaires, et qui fut pendant bien des années chef de l’exploitation du Midland-Railway

Le duc de Beaufort

Lord Charles Beresford

Le très honorable G.-A. Cavendish Beutinch, ancien ministre

Le marquis de Carmartheu, membre du Parlement

Sir Georges Campbell, membre du Parlement

M. Joseph Gowen, propriétaire du Newcastle Chronicle, un des journaux les plus connus et les plus influents du Nord de l’Angleterre

Le comte de Crawford et Balcarres

Le marquis d’Exeter

Le marquis de Granby, membre du Parlement

M. Frank Hardcastle, membre du Parlement

Sir William Houldsworth, membre du Parlement

M. Isaac Hoyle, membre du Parlement

M. Henri Howarth, membre du Parlement

M. Georges Howell, membre du Parlement

M. Weslon Jarvis, membre du Parlement

Le marquis de Londondery

Le duc de Leinster

M. Frank Lockwood, membre du Parlement

Le duc de Marlborough.

M. Samuel Montagu, membre du Parlement

M. J. O’Hanlon, membre du Parlement

Le professeur Nicholson

Le duc de Portland

Lord Rowton, ancien secrétaire de lord Beaconsfield

Sir Albert Sasson, chef de la grande maison de Sasson à Bombay et Londres

Le duc de Richmond et Gordon

M. Samuel Smith, membre du Parlement

M. Mark Siewart, membre du Parlement

M. Thomas Sutherland, membre du Parlement

Le comte de Yarborough

Messieurs, si je ne craignais pas de vous fatiguer, j’aurais pu vous citer les noms de beaucoup d’autres membres de la Chambre haute, ou de la Chambre des communes, ou des gens qui occupent une haute situation intellectuelle dans le monde politique ou des affaires.

La Chambre des communes se compose aujourd’hui de quatre partis : les conservateurs, les libéraux unionistes, les libéraux gladstoniens et les Irlandais.  Dans chacun de ces partis nous comptons des adhérents.  La question du bimétallisme a été discutée par les chambres de commerce, et par les sociétés d’agriculture en Angleterre et en Écosse, elle a reçu un accueil très favorable, et les nuages de l’ignorance commencent à se dissiper partout.

Après l’ignorance, la difficulté la plus formidable que nous ayons eue à combattre a été l’accusation dirigée contre nous que le bimétallisme n’était que la protection reparaissant sous une forme nouvelle.  Il serait bien difficile, peut-être impossible pour vous, messieurs, qui n’habitez pas la Grande-Bretagne, de vous rendre compte de tout le mal que cette accusation nous a fait.  Nous comptons dans nos rangs un grand nombre des partisans les plus prononcés du libre échange.  Nonobstant cette circonstance, il y a en Angleterre une foule de personnes qui professent un tel fanatisme pour les principes du libre échange qu’il suffit qu’on leur dise qu’une proposition quelconque est une des formes de la protection pour qu’aussitôt elles ne veuillent plus rien écouter, et se refusent obstinément à examiner de quoi il s’agit.  C’est un véritable malheur pour nous, parce que, si elles voulaient seulement nous écouter, rien ne serait plus facile que de leur démontrer que le bimétallisme ne peut pas être la protection, sous aucune de ses formes, attendu que la protection est absolument le contraire du bimétallisme.

Examinons un instant cette question : «Qu’est-ce que la protection ?»  Quand nous parlons de protection, dans le sens économique du mot, nous voulons dire que la loi accorde à quelques personnes certains droits, certains avantages qu’elle refuse aux autres.  C’est par ces droits et ces avantages qu’elles sont protégées.  Le bimétallisme donnerait au monde entier les mêmes droits, les mêmes avantages.  Si nous avions le bimétallisme universel, chacun aurait le droit d’effectuer partout le payement d’une dette au moyen d’un certain poids d’or ou d’un certain multiple de ce poids en argent.  La loi ne saurait attribuer à la fois des droits inégaux à certaines personnes, et des droits égaux à tous.

La protection donne des droits inégaux, le bimétallisme donne des droits égaux.  Le bimétallisme ne peut donc être la protection, puisqu’il lui est diamétralement opposé.

Je m’arrête, messieurs.  Il est déjà cinq heures passées, il fait chaud, vous êtes tous plus ou moins fatigués, sans quoi j’aurais aimé à vous entretenir de quelques articles du programme des bimétallistes, nous savons tous que celui qui a la parole n’est jamais fatigué.  Je terminerai en exprimant l’espoir que nous entretenons, nous autres bimétallistes anglais, que parmi vous, messieurs, qui jouissez d’une réputation si haute et si distinguée dans le monde financier et économique, nous trouverons des arguments nouveaux pour combattre l’ignorance et les préjugés.  Nous nous efforcerons d’en tirer le meilleur parti possible pour arriver à convaincre le peuple anglais.  Selon moi, il importe plus encore de convaincre le peuple que son gouvernement.  Effectivement, chacun sait que ce que la majorité des gens intelligents pense aujourd’hui en Angleterre, le gouvernement le pensera demain, à la condition toutefois qu’il n’y ait pas en jeu quelque grande question de principe.  Or, je ne crois pas qu’il y ait aucune question de principe qui puisse empêcher un gouvernement d’adopter le bimétallisme.  Il m’a semblé avoir entendu M. Mannequin prononcer le mot de «moralité».  Je n’ai peut-être pas bien saisi le sens de ses paroles, mais il m’a semblé qu’il revendiquait la moralité comme étant l’un des attributs du monométallisme.  Pour moi je ne trouve rien d’immoral, ni même d’inconvenant dans le bimétallisme, et je serais presque tenté d’ajouter que c’est un malheur pour nous, car autrement le public s’y intéresserait peut-être plus volontiers.  Messieurs, je vous remercie de la patience et de la courtoisie avec lesquelles vous avez écouté mon mauvais français.

(Applaudissements unanimes)

M. Magnin, président, rappelle aux membres du Congrès qu’ils seront attendus le lendemain matin à 10 heures à l’Hôtel de la Banque pour visiter l’établissement.

La séance est levée à 5 heures et demie.  La séance suivante est fixée au lendemain à 1 heure et demie du soir.


Cinquième séance : vendredi 13 septembre 1889, à 1 heure et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

Prennent place au bureau : M. J. Magnin, président; MM. Adolphe Coste et Arthur Raffalovich, secrétaires.

La séance est ouverte à 1 heure et demie.

M. Magnin, président — Avant de reprendre notre ordre du jour, je désire remercier MM. les membres du Congrès de la visite qu’ils ont bien voulu faire ce matin à la Banque de France, et en même temps je leur demanderai la permission de leur laisser un souvenir matériel de cette visite.

J’ai pensé que le meilleur souvenir que je pourrais offrir aux honorables membres du Congrès, ce serait de leur remettre une médaille commémorative de la Banque, du genre de celles que nous distribuons à nos régents et administrateurs comme jetons de présence.  Elles portent sur l’une des faces, en exergue, l’inscription suivante dont la Banque ne s’est jamais départie : «La sagesse fixe la fortune», et sur l’autre face, l’année de la fondation de la Banque, l’an VIII; vous le voyez, ce n’est pas une jeunesse; elle est plus qu’octogénaire; elle marche vers son centenaire et nous espérons que non seulement elle l’atteindra, mais qu’elle le dépassera.

(Vifs applaudissements)

La parole est à M. du Puynode.

M. Gustave du Puynode — Messieurs, à notre seconde réunion, l’un de nos collègues demandait que les partisans du monométallisme fissent connaître les raisons qui légitimaient leur opinion.  Les partisans de cette opinion lui ont, je crois, donné toute satisfaction; je pense même que leur réponse, à certains moments, a dû lui paraître plus que satisfaisante.

Cependant M. Lalande disait hier que les monométallistes n’avaient invoqué qu’un argument en leur faveur, à savoir que les métaux monnaies sont des marchandises comme tous autres produits, soumises aux variations des quantités qui s’offrent et des besoins qui les réclament.  Bien d’autres motifs ont été présentés par les partisans de l’opinion en faveur de laquelle je me propose de parler.  Mais M. Lalande a eu toute raison de dire, si telle a été son intention, que cet argument est le motif dominant, le principe fondamental du système monométalliste.  Oui, nous affirmons que les métaux monnaies sont des marchandises ordinaires, sujettes aux variations de l’offre et de la demande, et qu’il est, en conséquence, impossible d’établir entre eux un rapport fixe, constant ou à peu près constant; c’est bien là la base de notre doctrine.  De même que la base de la doctrine contraire, qu’on le déclare ou qu’on s’en taise, c’est que la loi crée la valeur des métaux monnayés, et peut, par suite, établir un rapport permanent ou à peu près permanent entre eux.

Mais cette dernière pensée n’est pas seulement contredite par tous les enseignements économiques sur la valeur; elle l’est aussi par les faits de chaque jour.  Jamais les deux métaux, l’or et l’argent, n’ont circulé aux mêmes conditions, quelles que fussent les lois.  Jamais le rapport légal établi entre eux ne s’est maintenu.  Leurs variations de valeur ont toujours fait que l’un s’est trouvé déprécié par rapport à l’autre, et aussitôt les payements se sont opérés avec le métal déprécié.  Ce dernier a été le seul, en réalité, qui soit resté dans la circulation chez tous les peuples, à toutes les époques.

M. Lalande disait que tant que le bimétallisme a régné en France sans restriction, le rapport de 1 à 15 ½, établi entre les deux métaux, s’était heureusement maintenu.  Il fallait, cependant, autrefois payer une prime, souvent élevée, pour se procurer de l’or, comme il le faut encore en ce moment.  Qu’on lise le beau travail de M. Soetbeer, dont tous les écrits sont d’admirables œuvres d’érudition et d’exactitude, notamment le travail où il donne les rapports de l’or et de l’argent de 1800 à 1873, et l’on verra que ces rapports ont constamment varié.  Qu’on lise un pareil travail de M. Burchard pour les années suivantes, et l’on y trouvera les mêmes conclusions, ainsi qu’on les retrouvera encore dans les Documents sur la question monétaire, publiés par le gouvernement belge, et qui comprennent les vingt années précédant 1876.  Ces Documents affirment et nous démontrent que l’argent n’a pas seulement varié de prix, et par suite de rapport avec l’or, chaque année, mais chaque mois.

En présence de tels faits, et ils sont indéniables, comment assurer que la loi peut fixer la valeur des métaux monnaies et leurs rapports ?  C’est en revenir à la vieille erreur de la monnaie-signe, réfutée déjà par Platon et Aristote, pratiquée, avec les résultats que l’on connaît, par tous les souverains ou les seigneurs faux-monnayeurs, et par tous les faiseurs de papiers-monnaie ou d’assignats.  M. Allard n’a pas reproduit parmi nous, dans notre réunion, cette étrange doctrine, mais il l’a formellement soutenue dans son avant-dernière publication sur la monnaie.  Il s’y est, il est vrai, autorisé de Montesquieu, qui s’est, en un passage, rallié à cette fâcheuse opinion.  Mais je regrette qu’il n’ait pas aussi reproduit cette autre et meilleure pensée de Montesquieu : «Le magistrat ne peut pas plus taxer la valeur des marchandises qu’établir, par une ordonnance, que le rapport de 1 à 10 est égal à celui de 1 à 20.»

Il ne saurait donc y avoir qu’un métal en circulation, et je le répète, il n’y en a jamais eu qu’un.  Il faut, par suite, de toute nécessité, choisir entre l’or et l’argent, et lequel est préférable ?

Une bonne monnaie doit satisfaire à trois conditions : elle doit être aisément transportable, avoir une longue durée et offrir la plus grande stabilité de valeur possible.  Or, c’est l’or qui remplit le mieux ces trois conditions.  Il se transporte, se transmet plus facilement que l’argent; c’est de l’évidence.  Il a de même une durée plus assurée; tous les travaux publiés sur le frai des diverses monnaies le prouvent.  Il est d’ailleurs singulièrement remarquable que tous ces travaux aient confirmé les lois du frai établies, il y a un siècle, par MM. Cavendisch et Hachett.  Je ne saurais dire l’opinion monométalliste ou bimétalliste de M. le directeur actuel de notre Monnaie; mais dans le cri d’alarme qu’il jetait récemment sur le mauvais état de notre numéraire, il disait que toutes nos pièces d’argent avaient beaucoup frayé, et que seules nos petites pièces d’or, de cinq et de dix francs, avaient, elles aussi, subi une notable perte par l’usage.  Cet avantage de durée que possède l’or suffirait seul, en outre, pour marquer sa supériorité comme stabilité de valeur, c’est-à-dire pour faire reconnaître encore sa supériorité sous ce rapport.  Mais reportez-vous de nouveau aux statistiques de MM. Soetbeer et Burchard, les plus grandes autorités qui se puissent invoquer sur la question que nous traitons, et elles vous convaincront aisément que l’or remplit, beaucoup mieux que l’argent, les conditions de stabilité et de sécurité de la monnaie.

Voyez ce qui se passe sous nos yeux.  Les peuples sont si persuadés de la supériorité de l’or, qu’ils n’acceptent plus que lui.  Comme l’a dit M. Levasseur, la Banque de France, dont le stock argent est de plus de 1,100 millions, aurait grand intérêt à s’en défaire; la loi l’y autorise, puisque nous vivons encore sous la loi de l’an XI, pour les pièces de cinq francs au moins, et il lui est impossible de s’en débarrasser, parce que le public se refuse à recevoir de l’argent.  Sur le marché international surtout, le grand marché de tous les peuples industriels aujourd’hui, le refus de l’argent est absolu.  C’est pourquoi les gouvernements des États constituant l’Union latine ont réduit ou suspendu la frappe de l’argent, tout en faisant des monnaies divisionnaires des pièces de cinq francs un simple billon.  Ils n’ont été guidés, j’en suis convaincu, par aucune doctrine théorique ou scientifique; je serais même tenté de croire qu’ils n’en avaient aucune.  Mais ils ont vu les faits et se sont appliqués à servir les intérêts de leurs nationaux; ce dont il leur faut avoir une vraie reconnaissance.  Un seul homme d’État a obéi à une opinion scientifique, c’est lord Liverpool, qui n’est pas uniquement l’auteur de la loi anglaise de 1816, laquelle n’admet, on le sait, que l’unique étalon d’or.  Il est aussi l’auteur du beau traité On coins of the realm, dans lequel il reste fidèle à la doctrine de Locke : qu’il ne peut y avoir en circulation qu’une seule espèce de monnaie, or ou argent, et où il donne la préférence à l’or.

Sur la question de l’abondance du numéraire, je me vois forcé de me séparer de tous les orateurs précédents.  Sans doute, je reconnais, avec Hume, qu’une plus abondante monnaie chez les peuples qui en manquent, répand chez ces peuples une activité industrielle, un esprit d’entreprise qui leur manquaient précédemment.  L’obstacle qui les arrêtait disparaît alors.  Mais dès qu’ils sont pourvus du numéraire suffisant pour leurs affaires, pour leurs transactions, cela suffit.  Il ne faut pas trop de monnaie, disait Hume, et il avait raison.  Les métaux monétaires coûtent toujours très cher; pourquoi en acheter plus qu’il n’est nécessaire ?

M. Lalande, oubliant un instant le système du bimétallisme et ses effets favorables à la multiplication du numéraire, admirait l’Angleterre pourvoyant, avec une faible circulation monétaire, à son immense production, à ses échanges répandus sur le globe entier et s’y accroissant sans cesse.  Rappelez-vous aussi les transactions du Clearing house de Londres, s’élevant annuellement, presque sans intervention de numéraire, à 6 milliards de livres sterling; et comment ne serait-ce pas un immense bienfait pour l’Angleterre d’avoir un stock monétaire faible ?  Malheureusement la France en est, sous ce rapport, bien différente.  Pour une production et des échanges infiniment moindres, M. Lalande estimait l’ensemble de nos monnaies à 8 milliards; chiffre qu’a également souvent reproduit Michel Chevalier, mais que je crois moins exact que celui de 9 milliards donné récemment par M. Soetbeer.  Or supposez, comme je le crois vrai, que la France pût se contenter de 4 milliards pour satisfaire à ses besoins de circulation, elle perdrait ainsi 250 millions d’intérêts pour les cinq milliards qu’elle a en trop, sans parler des dangers que lui font courir ces cinq milliards surabondants.  Cette perte d’intérêts est exagérée ! je l’accorde; mais serait-elle exagérée, si à l’intérêt payé l’on ajoutait le frai subi ?  Nous avons toujours, au reste, détenu beaucoup de numéraire.  Law, Arthur Young, Boisguillebert, Necker regardaient déjà, avant 1789, notre stock monétaire comme supérieur à celui de tous les autres peuples.  Aucun ne possède aujourd’hui neuf milliards de numéraire.

Aussi applaudirais-je aux mesures qui tendraient à restreindre notre circulation métallique, en s’attaquant de préférence à la monnaie d’argent.  Je croirais, par exemple, très utile de réduire le pouvoir libératoire de l’argent à la somme de 50 francs.  Je n’hésiterais pas devant ce chiffre, si faible qu’il semble, et je trouverais de même excellent que le gouvernement engageât la Banque de France, qui ne s’y refuserait pas, à émettre de petits billets, afin encore de repousser l’argent.  Le frai seul devrait d’ailleurs engager à faire ces deux réformes.  Beaucoup de pertes qu’il nous impose disparaîtraient alors, puisqu’elles diminueraient et notre numéraire d’argent et notre petit numéraire d’or, qui, l’un et l’autre, subissent le plus notable frai.

Nous devons même nous presser si nous voulons nous débarrasser d’une partie de nos monnaies d’argent.  Le grand débouché de l’argent, jusqu’à nous, c’est l’Orient, les Indes surtout; et M. Soetbeer a montré, dans un travail portant sur toutes les exportations d’argent des ports de la Méditerranée vers l’Orient, que ces exportations baissent sensiblement.  De son côté, M. Burchard a prouvé que la frappe de l’argent dans l’Inde s’est réduite dernièrement de six millions de dollars.  Les Indes payent maintenant l’Angleterre au moyen de leurs propres marchandises et par des traites.  Leurs importations et les intérêts de leurs emprunts, comme les travaux publics accomplis sur leur territoire par la mère patrie, réclament donc beaucoup moins d’argent qu’autrefois.

Les bimétallistes ont tous invoqué, en faveur de leur système, la crise par laquelle vient de passer le monde industriel, crise plus générale et plus prolongée qu’aucune autre ne l’avait encore été, en l’attribuant au défaut des espèces monétaires.  C’est, à mon avis, une profonde erreur.  Que les changements introduits par de nombreux États, dans leur système monétaire, soient pour quelque chose dans cette crise, je ne le nie pas; mais c’en est une cause très secondaire.  Le produit dont la baisse de prix a été le plus marquée et a eu le plus d’importance, c’est incontestablement le blé.  Je m’en tiendrai à cet exemple.  Malgré les prodigieux progrès, en effet, de la fortune mobilière, la fortune territoriale est restée la plus considérable sur l’ensemble du continent européen, et la plus grande production de l’industrie territoriale est le blé.  Était-il possible, en conséquence, lorsque les nouvelles voies de communication et les nouveaux moyens de transport ont permis aux blés de Russie, des deux Amériques, d’Australie, des Indes, de parvenir sur tous les marchés européens, que ce produit ne vît pas ses prix diminuer, et qu’il ne se produisît pas une grande secousse dans toute la fortune de l’Europe ?  Évidemment non.  Il s’est passé là ce qui s’est passé pour la banlieue de Paris, lors de la construction de nos chemins de fer.  Elle a perdu le monopole de l’approvisionnement de Paris, à ce moment, au grand avantage de Paris et de l’ensemble de la France, pour bientôt elle-même recouvrer, du reste, son ancienne prospérité, grâce à l’accroissement général de la richesse et à l’énorme développement de Paris.  Seulement ses cultures se sont transformées.  Mais en quoi le bimétallisme aurait-il, je le demande, prévenu ou pu prévenir l’abaissement du prix du blé ?

Le législateur, en notre pays et dans d’autres, a voulu lutter contre la baisse de ce produit par des droits de douane.  Ça a été un malheur et une injustice.  On ne s’oppose jamais au cours naturel des choses par des mesures arbitraires sans être inique et sans être nuisible.  Mais encore une fois, le monométallisme n’est pour rien, ou à peu près pour rien dans la crise dont il s’agit.  Ce qui prouverait que ce n’est pas le monométallisme ou les concessions faites à ce système qui l’ont entraînée, c’est que, de tous les grands États, l’Angleterre, la vraie patrie du monométallisme, est celui qui en a le moins souffert.  Cette crise y a même entièrement disparu.  Je lisais ces jours-ci les discours prononcés à la dernière réunion générale du Cobden-Club, et j’étais émerveillé des progrès industriels réalisés en ce pays, sous nos yeux, de nos jours, comme de l’abaissement du nombre de ses pauvres assistés.  C’est bien là la démonstration d’une nouvelle et vraie prospérité.

Si l’Angleterre est le pays qui a le moins souffert de la crise, c’est la France, au contraire, encore soumise au bimétallisme, qui en a le plus souffert, non, de nouveau, à cause de sa circulation monétaire, mais parce qu’elle avait et a toujours les plus lourdes charges à supporter.  Comment, avec la plus forte dette et l’impôt le plus élevé, aurait-elle donc été en position de lutter à conditions égales avec les autres peuples sur le marché général du monde ?  Il lui a fallu toute sa vitalité, toute son énergie, toutes ses ressources accumulées pour surmonter les difficultés qui lui étaient imposées et pour les vaincre.  La crise n’est pas encore terminée pour elle, mais cette crise est à sa fin et ne durera plus longtemps.

Je terminerai en me ralliant au vœu de tous les orateurs entendus jusqu’ici, en faveur d’une monnaie internationale, cet ancien souhait de Scaruffi et de Stevin, au XVI° siècle.  Je m’y rallie, je le forme aussi moi; mais je suis loin d’en croire la réalisation possible en ce moment et de longtemps.  Seulement, il sied toujours de se diriger vers les buts désirables, même quand ils semblent éloignés et d’accès difficile.  L’on ne marchera, toutefois, vers une circulation monétaire uniforme qu’en se rapprochant du seul étalon d’or.  On ne fera plus revenir les peuples qui ont accepté cet étalon sur leur sage décision.  On revient rarement de la vérité à l’erreur.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Dana Horton.

M. Dana Horton — Monsieur le Président, messieurs, je n’ai que quelques mots à vous adresser, je me bornerai à vous indiquer quelques critiques, en partie au point de vue scientifique, en partie au point de vue pratique, sur la position qui a été prise par les orateurs qui sont opposés, ou qui se croient opposés, au mouvement pour la restauration du métal argent dans son ancienne situation comme monnaie égale à l’or, c’est-à-dire ayant égalité devant la loi.

Je regrette que M. Levasseur ne soit pas ici, parce que je comptais précisément indiquer la grande importance de certaines conclusions pratiques qu’il a émises, qu’il a défendues ici.  M. Levasseur nous a dit qu’être partisan de l’étalon unique n’est pas un certificat de vieillesse, qu’il y a encore des personnes jeunes, aussi bien que des gens âgés, qui sont en faveur de ce qu’on appelle «étalon unique d’or».  Il a indiqué aussi qu’il y avait une grande différence d’opinions sur ces questions, et il a voulu en rechercher les causes.  Mais il m’a paru qu’il n’a pas observé la vraie cause.  La vraie cause est celle-ci : qu’il y avait une orthodoxie, et que cette religion disparaît ou se transforme en une nouvelle orthodoxie.

Les économistes du passé, nous les respectons.  Messieurs, j’ai traversé l’Océan, il y a onze ans, pour vous apporter les propositions des États-Unis, des propositions de fédération monétaire, basées sur le principe de l’union, qui avait été consacré par le consentement de tous les économistes de France et des autres pays.  Ces propositions ont été discutées ici, devant vous, ces jours-ci, par des Anglais, par des Allemands, par des Hollandais, qui y ont donné leur assentiment.  La différence fondamentale entre les principes nouveaux et les principes anciens est celle-ci : nous pensons que l’union monétaire doit avoir son influence sur la matière et non pas sur la forme.  Les anciennes unions monétaires ont été des unions qui regardaient principalement les monnaies, la frappe, le coin, et la matière a été un peu négligée.  Nous sommes venus ainsi, non pas comme des novateurs, mais simplement pour proposer un amendement, et pour demander l’assentiment des économistes qui avaient déjà donné leur adhésion au principe de l’union monétaire.

Vous voyez, messieurs, qu’elle est parfaitement naturelle, cette différence d’opinion dont a parlé l’honorable M. Levasseur; il y a des économistes qui proposent un amendement à la science, et le faire accepter, cela demande du temps.

Mais nous, qui avons désiré pendant si longtemps que vous, qui nous êtes opposés, acceptiez un amendement à la science monétaire, nous avons le droit de vous rappeler qu’il n’est pas probable que la science monétaire reste sans amélioration, sans progrès.  Eh bien ! nous vous avons demandé de nous comprendre.  Messieurs, je ne veux dire de mal de personne; je n’ai pas l’idée d’attaquer des amis qui sont ici, assemblés dans une réunion internationale.  Mais je vous prie d’accepter de moi une plainte.  Vous ne nous avez pas fait l’honneur de nous comprendre encore à fond.  Voilà la seule raison pour laquelle vous vous montrez ici opposés au mouvement anglais et allemand.

Je veux vous faire observer, messieurs, que la chose dont nous parlons est une chose tout à fait pratique.  Je demande à ces messieurs qui ont parlé, à ceux qui vont parler, je demande à M. Passy qui va parler et aux autres qui vont parler : Donnez-nous les raisons pour lesquelles l’Angleterre ne se rallierait pas à la proposition de former une union monétaire avec la France ?

(Applaudissements)

Si vous pouvez faire voir qu’une union monétaire n’est pas d’une bonne politique, je vous prie de le faire.  Mais je vous dirai alors : Si ce n’est pas un bon arrangement que Paris, que la France, ait une parité stable avec Londres et avec Calcutta, avec San-Francisco, avec Buenos-Aires, alors, démontrez, je vous prie, pourquoi il est bon que Paris ait une parité stable avec Bordeaux, avec Marseille et avec Calais.

(Applaudissements)

Voilà la chose : c’est une affaire tout à fait pratique.  Messieurs, nous ne sommes pas ici dans le but de faire l’éloge académique de certaines doctrines scientifiques ou pour faire de la statistique et réunir des matériaux pour la science; c’est pour l’effet, pour l’action, dans un but pratique, que nous avons voulu comparer nos idées.

Messieurs, je me suis plaint que nos adversaires ne nous aient pas fait l’honneur de nous comprendre.  Je vous assure que les différences qu’il y a entre nos opinions peuvent se résoudre parfaitement bien, si nos adversaires nous font cet honneur.  Pour nous, messieurs, il est nécessaire de comprendre votre position, vos opinions.  Si nous ne pouvons pas faire cela, nous n’avons pas l’espoir de vous persuader.  Nous avons commencé par étudier les opinions que vous partagez, et c’est en les connaissant que nous avons pu ajouter les améliorations dont j’ai parlé.

Je me permets maintenant de signaler certaines observations des orateurs qui m’ont précédé.  Il y a un ordre de fait et de pensée dont l’honorable préopinant, M. du Puynode, vous a indiqué la portée, quand il a parlé des deux métaux comme étant soumis aux lois du marché.  J’accepte, pour le moment, les mots et les expressions de l’honorable préopinant; je dis : nous sommes dans un marché.  Mais je demanderai : Quel marché ?  J’affirme que c’est un marché où la décision du Parlement anglais détermine la condition du métal.  M. du Puynode ne peut pas nier cela.  C’est impossible !  Tout le monde reconnaît que si le Parlement anglais fait une loi, fait la loi pour la monnaie-or en Angleterre ou fait la loi pour la monnaie-argent en Angleterre, ce sera dans un cas l’or, ou dans l’autre cas l’argent, qui sera monnaie en Angleterre.  C’est donc dans un marché où les grandes nations sont, pour ainsi dire, les acheteurs que nous nous trouvons.

Eh bien, nous sommes ici pour dire, ou plutôt ces messieurs anglais et ces messieurs allemands sont ici pour dire, après l’invitation de la France et des États-Unis : «Oui, nous sommes prêts à entrer dans ce marché comme acheteurs, et nous savons que si nous y entrons, si les nations s’entendent, nous pouvons fixer l’importance relative de l’or et de l’argent; il n’y a pas d’autres nations qui aient le pouvoir de neutraliser ce que ces nations décideront.»

Maintenant, je vais vous prier, messieurs, de considérer pour un moment l’origine de ces idées sur «l’étalon unique d’or» qui ont été présentées par les orateurs partisans de ce métal.  Quelle est l’origine, quelle est, pour ainsi dire, l’histoire de l’évolution de cet ordre d’idées ?

J’ai pu constater, par mes recherches dans l’histoire de la politique monétaire, que, dans le passé, pour la plupart des nations, la constitution monétaire était celle-ci : Il y avait une monnaie supérieure et une monnaie secondaire.  On voyait ainsi partout dans le monde «l’étalon unique» d’argent, si on veut l’appeler ainsi, et «l’étalon» aussi, mais secondaire, d’or.  Au point de vue du législateur, l’argent était supérieur, l’or était inférieur.  Voilà la constitution monétaire qui a continué jusqu’à notre siècle.  M. du Puynode vous a cité M. Mannequin, je crois, et un autre de nos orateurs vous ont aussi cité une grande œuvre de lord Liverpool.  Eh bien ! lord Liverpool a cru qu’il pouvait transférer de l’argent à l’or cette position de supériorité légale, mais il n’était pas un ennemi de l’argent.  Il a proposé la frappe libre de l’argent en Angleterre.  M. Mannequin vous a cité les noms de Locke, de Newton, mais ils étaient en faveur des deux métaux autant que nous.  Cela a été prouvé.  J’aurai l’honneur de vous indiquer même des manuscrits de Newton que j’ai trouvés moi-même dans les archives de Londres, et un rapport de Locke, qui n’avaient pas été connus, et que j’ai publiés il y a deux ans.  Il est prouvé que, pour Locke et Newton et toutes les autorités anglaises anciennes, le vrai système était un système de monnaies de deux métaux : un métal chef, si je puis dire, un métal supérieur, et un autre métal dans une position légale – dans la pensée, dans l’intention du législateur – un peu inférieure : voilà tout ! [17]

Maintenant je vous prie, messieurs, de remarquer l’importance pratique, pour la question, de l’origine de la théorie de l’étalon unique d’or, du fait que nous avons ici les représentants de l’opinion publique en Angleterre.  J’ai eu le grand plaisir de faire, il y a onze ans, lors de la Conférence monétaire de 1878, la connaissance de M. Michel Chevalier, auquel j’ai été présenté par M. de Parieu.  M. Chevalier m’a parlé du but de la Conférence, et m’a dit un mot qui m’est resté dans la mémoire et qui y restera toujours; il m’a dit : «Vous n’arriverez jamais à convaincre l’Angleterre».  Voilà le fond de l’opinion de tous ceux qui s’opposent au mouvement vers la restauration de l’argent, qui se produit actuellement en Angleterre et en Allemagne.  La France et les États-Unis, comme vous savez, ont été gagnés depuis longtemps.  Le fort appui de ceux qui nous font opposition est toujours en Angleterre, et c’est parce qu’on a cru voir chez des ancêtres respectés, Locke et Newton l’opinion, l’idée, la théorie de l’étalon unique – idée qui appartient aux sciences mathématiques – qu’elle a été acceptée dans la science politique et économique de nos jours.

Messieurs, quelle est votre idée d’un «étalon» ?  C’est un poids, dit-on.  Eh bien, alors mettez-le sous les vitres où nous gardons les étalons de poids.  Oh ! non, non, ce n’est pas tout ! s’écrie-t-on.  Ce poids circule, c’est dans le pays.  Alors, pour la monnaie, le poids n’est pas tout !  Mais où est «l’étalon», messieurs, si c’est dans la poche du peuple qu’on le place, et si c’est un poids ?  Cherchez, messieurs, je vous prie, à mettre dans la pratique, à représenter dans les faits, cette idée d’un «étalon», et vous trouverez qu’il y a du faux dans cette idée.  Il y a la monnaie, messieurs, la monnaie légale.  Parlez de cela et je vous comprends, et je me soucie très peu de ce que vous dites d’un «étalon».

Eh bien, la théorie de l’étalon unique d’or, s’explique ainsi.  On a mal compris – voilà tout ! – on a mal compris l’ancienne constitution monétaire qui, comme je vous l’ai expliqué, consistait en ceci : l’argent monnaie supérieure, l’or monnaie secondaire, mais tous les deux monnaie, et tous les deux monnaie complète, la différence étant seulement dans les intentions du législateur, non pas dans la position des monnaies devant le peuple.  Le droit de frappe et le pouvoir libératoire étaient égaux.  Mais, dans la pensée du législateur, la base du système était le métal argent.  S’il y avait lieu de changer le rapport, c’était la monnaie d’or dont il fallait hausser ou diminuer le poids.  C’était là la différence légale entre les deux espèces de monnaie.  Eh bien, on a mal compris cela, et on a cru qu’on avait l’autorité de Locke et de Newton, et aussi de Liverpool, pour une théorie, ou plutôt pour une définition, pour une idée, pour une nuance d’opinion sur la monnaie, qui appartient plutôt aux sciences mathématiques qu’à l’économie politique.  Eh bien, messieurs, s’instituant sur cette base erronée, est arrivé alors l’acte posé par le Royaume-Uni, qui est venu fortifier cette opinion, le fait que les lois de ce grand peuple – le peuple le plus avancé, le mieux connu dans le monde du commerce international, la plus grande puissance maritime – avaient donné une préférence accentuée à la monnaie d’or.  La loi pour la frappe libre de l’argent existait encore, mais elle n’avait pas été mise en vigueur.  Eh bien, le prestige du système anglais s’imposait : on ne regardait pas autre chose, et quand la grande agitation pour l’amélioration du système métrique est venue, vous le voyez, on avait cette erreur sur la nature de la monnaie pour base, on avait l’expérience et l’autorité du Royaume-Uni pour soutien, et ainsi l’enthousiasme mathématique, l’enthousiasme pour le système métrique, a pu pousser les économistes dans la fausse voie, consacrée par la conférence de 1867, et a fait naître l’effort d’abolir la monnaie d’argent.

Voilà, messieurs, l’origine des opinions qui restent encore, qui ont – même aujourd’hui – gardé une certaine influence.

Mais, messieurs, avant de quitter la tribune, je me fais le plaisir de constater que, du reste – à la fin – l’opposition française des maîtres, des professeurs, ne vaut pas grand’chose selon l’opinion de M. Levasseur !  Ce n’est pas mon opinion seulement, messieurs, c’est l’opinion de M. Levasseur, car il vous a proposé la frappe libre de l’argent.

Un membre — Mais dans quelles conditions ?

M. Dana Horton — Je vous dirai les conditions.  Je regrette que M. Levasseur ne soit pas ici.

M. Magnin, président — Il a été obligé de quitter Paris ce matin.  Il m’avait demandé hier de l’excuser auprès du Congrès.  Si je ne l’ai pas fait, c’est par oubli.

M. Dana Horton — Vous étiez tous ici; vous avez entendu M. Levasseur.  D’après ce que j’ai entendu, il était pour la frappe libre de l’argent au taux du marché, n’est-ce pas ?

(Oui, oui !)

M. Ad. Coste, secrétaire — C’est-à-dire que, pour frapper une pièce de 5 francs, il demandait, non seulement la quantité d’argent nécessaire pour la frapper, mais un tiers en plus.

Un membre — La quantité changerait quand le cours varierait.

M. Dana Horton — M. Levasseur a donné beaucoup d’arguments, il a été bien éloquent, je me souviens avec plaisir de plusieurs choses spirituelles qu’il a dites, et qu’il a dirigées contre nous; tout était très bien dit, mais, à la fin, il a proposé la frappe libre de l’argent.

M. Ad. Coste, secrétaire —Voulez-vous me permettre de dire que M. Levasseur a ajouté que cette monnaie d’argent devrait être limitée comme puissance libératoire à 500 fr. ?

M. Dana Horton — 500 francs, 1,000 francs, quelque chose comme cela.

M. Ad. Coste, secrétaire — C’est moi qui me suis permis d’indiquer, dans ma première observation, qu’il ne faudrait pas dépasser 1,000 fr., qu’il ne faudrait même pas les atteindre, mais M. Levasseur a indiqué la limite de 500 francs.

M. Dana Horton — D’après ce que je me rappelle, il a parlé de 500 francs, mais il a parlé de 1,000 francs aussi, et il a dit, à la fin : «quelque chose comme cela».

Mais qu’importe ?  Si toute l’opposition qui existe contre le mouvement anglais et le mouvement allemand dont le but est de persuader à ces nations, à ces gouvernements, de se joindre à la France et aux États-Unis, si toute cette apposition se fond, si elle disparaît, dans une proposition comme celle de M. Levasseur, j’ai grand plaisir à donner l’assurance à mes amis anglais et à mes amis allemands que nous ne devons pas avoir beaucoup de crainte pour l’avenir, parce que si ces messieurs prennent cette position, ils sont dans la bonne voie, ils ont fait beaucoup de progrès, ils arrivent, à la fin, à être de nos amis, à se mettre de notre côté.

Ces messieurs anglais sont venus ici sur l’invitation de la direction de l’Exposition, ils ont fait leur rapport sur les progrès obtenus depuis que la question a été laissée, pour ainsi dire, à la porte de l’Angleterre par la fin de la Conférence de 1881 et de 1882, et ces messieurs aussi sont venus de l’Allemagne dans le même but.  Ils sont curieux de voir si les hommes de science qui sont réunis en ce moment pourront dire quelque chose pour les convaincre qu’ils ont tort, qu’il faut rebrousser chemin, retourner sur leurs pas et abandonner leurs idées.  Eh bien, messieurs, quand la fin pratique d’un discours aussi éloquent que celui de M. Levasseur est la frappe libre de l’argent, je vous assure que nous sommes bien près d’être d’accord.

M. Frédéric Passy — Ce n’est pas la frappe libre sur le pied de 15 ½.

M. Dana Horton — Encore un mot.  L’honorable M. du Puynode qui a parlé de l’Angleterre comme de la patrie de l’étalon unique, a aussi ajouté des paroles rassurantes sur la situation de l’Angleterre dans ces dernières années.  On croirait qu’il n’y a pas eu de crise, si j’ai bien entendu.

M. du Puynode — J’ai dit qu’il y en a eu une, mais qu’elle a cessé pour l’Angleterre.

M. Dana Horton — Si la crise a cessé, nous nous en réjouissons tous, n’est-ce pas ?  Mais enfin ce que je voulais vous indiquer c’est ceci : la question pratique, pour cette assemblée, est de savoir si la démonétisation de l’argent a été une cause effective de crise dans le passé.  Si cela a été, il s’agit d’empêcher la démonétisation de l’argent dans l’avenir.

(Applaudissements)

Eh bien, sur cette question, je n’ai rien entendu.  C’est pourtant la question pratique.  Nous ne sommes pas ici pour nous demander si nous nous portons bien.

(Rires)

Il s’agit de demander s’il y a quelque chose à faire pour empêcher une maladie qui arrive.

(Applaudissements)

Maintenant, messieurs, je vais ajouter un mot sur la position prise par les défenseurs de la démonétisation de l’argent.  Je veux signaler le fait que l’existence de leur opinion vient de ce qu’on n’a pas adopté leurs propositions.  La démonétisation de l’argent !  On peut employer ce mot, mais le grand fait, le fait important, est qu’elle n’a pas eu lieu; le mouvement a cessé; on n’est pas allé plus loin.

Si on était allé plus loin, nous aurions un état de choses tout à fait différent, et c’est cela que nous voulons établir, c’est cela que les orateurs qui s’opposent au mouvement pour la restauration de l’argent devraient nier.  Mais ils ne le peuvent pas.  La vente des thalers argent en Allemagne a cessé il y a dix ans.  Demandez, messieurs, si vous voulez attaquer le fond de la question (je vous préviens de ceci parce que nous attendons que vous compreniez le fond, la portée de la question qui a été posée ici par ces messieurs) — eh bien, demandez-vous quel aurait été le résultat si les écus français, que nous avons eu le plaisir de voir ce matin à la Banque de France, avaient été vendus.

Voilà la question; voilà la question que vous avez à décider, messieurs.  On demande votre avis, on demande si vous êtes en faveur de la démonétisation de l’argent.  Si vous n’êtes pas de cet avis, nous vous prions de le dire (M. Levasseur l’a déjà dit), et nous demandons à tous les orateurs qui sont opposés au mouvement qui existe en faveur de l’argent en Angleterre et en Allemagne, de nous dire ce qu’ils auraient fait de ce métal et quel serait le résultat de leur conseil, s’ils arrivaient à décider les gouvernements à entreprendre cette vente et à devenir promoteurs d’un mouvement général contre le métal argent.

Je remercie l’Assemblée de sa grande bienveillance.

(Vifs applaudissements)

M. Magnin, président — D’après l’ordre d’inscription, la parole serait à M. Frédéric Passy; mais M. Émile de Laveleye, qui est indisposé, a demandé qu’on voulût bien le laisser parler d’abord et M. Frédéric Passy y a consenti.

La parole est à M. Émile de Laveleye.

(Applaudissements répétés)

M. Émile de Laveleye — Messieurs, je désire avant tout remercier de tout cœur mon obligeant confrère, M. Frédéric Passy, qui a bien voulu me céder son tour de parole.

J’ai dès le début à vous faire un aveu.  J’appartiens à cette espèce particulière de lunatics, de fous ou de maniaques, dont a parlé M. Giffen.  Je ne puis le dissimuler, je suis bimétalliste, et comme tel je mériterais sans doute d’être enfermé dans le Charenton de l’économie politique.  Mais ce qui me console, c’est que j’y serais en très bonne compagnie.

Sans citer les personnes ici présentes et, parmi elles, le prince de ces fous, M. Cernuschi (rires et applaudissement), que d’économistes qui sont atteints de cette forme nouvelle d’aliénation mentale !  M. Cernuschi, hier, a été bien sévère et, il me semble, bien injuste à l’égard des économistes.  Moi aussi, je suis économiste – ou du moins professeur d’économie politique – et c’est précisément à cause de cela que je suis bimétalliste, car, à mon avis, le bimétallisme s’appuie sur les principes les mieux établis de notre science.  Aussi avons-nous parmi nous la grande majorité des professeurs d’économie politique du monde entier.  Et d’abord presque tous ceux de l’Angleterre, entre autres MM. Foxwell, Nicholson, Marshall, Sidgwick, ce qui ne représente rien moins que l’autorité scientifique des trois grandes universités anglaises : Oxford, Cambridge et Edimbourg; en Hollande, tous les professeurs sans exception, et même, comme l’a dit M. Pierson, gouverneur de la Banque néerlandaise, tous ceux qui ont une opinion raisonnée sur la question.  Il en est de même, je crois, en Italie et en Amérique, où il faut citer M. le professeur Walker, l’auteur d’un des meilleurs livres sur la monnaie, en Allemagne, l’opinion est divisée quant à la possibilité d’appliquer nos idées; mais tous les savants compétents en admettent les avantages, même les autorités les plus considérables du monométallisme.  Ainsi M. Soetbeer, à la profonde science duquel vous venez tous de rendre un juste hommage écrivait, le 12 octobre 1876, dans la Neue freie Presse : «Si tous les États commerciaux, et par conséquent aussi l’Angleterre, adoptaient, en vertu d’une loi, l’emploi simultané des deux métaux (Doppelwährung) sur la base d’un rapport fixe, disons 1 : 15 ½, et s’y tenaient loyalement, en admettant en même temps la frappe libre et illimitée de l’or et de l’argent, on ne peut mettre en doute, dans ce cas, qu’un rapport très stable de valeur ne s’établisse pratiquement entre les deux métaux, et pour le présent, et pour un avenir éloigné, et que les variations transitoires de valeur aux dépens tantôt de l’or, tantôt de l’argent, ne dépasseraient pas ½ ou 1 %.»

Le savant professeur de l’université de Bonn, M. Nasse, s’est exprimé à peu près dans les mêmes termes, et, en outre, nous avons pour nous, sans réserves, les professeurs les plus spécialement renommés dans notre science, Rau, Roscher, Prince-Smith, Schaeffle, Adolf Wagner, Lexis, Neuwirth, von Stein, Suess, Otto Arendt, etc.  Vous voyez donc, messieurs, que dans notre maison d’aliénés je me trouverais assez bien entouré.

Mais, nous dit-on, en admettant même que le bimétallisme puisse s’établir, il ne pourra se maintenir.  En vertu de la loi de Gresham, le métal le plus déprécié envahira la circulation et chassera le métal recherché.  Ainsi, en ce moment, l’argent prendrait la place de l’or.  Voilà ce que nous objectent MM. Levasseur et Fournier de Flaix, en invoquant les leçons de l’histoire.  Ici il faut distinguer.  Dans l’intérieur du pays la loi de Gresham n’agit pas.  En France, par exemple, nul, jusqu’à présent, ne s’est inquiété de savoir s’il serait payé en or ou en argent.  Aujourd’hui même, où cependant un écu de 5 francs ne vaut qu’environ 3 fr. 50, parcourez l’Exposition, achetez n’importe quoi, fût-ce l’Angelus au prix de 500,000 francs, le vendeur ne vous demandera pas en quel métal vous le payerez.  Il sait bien que si la somme est considérable vous lui remettrez des billets de banque et, en tout cas, un numéraire avec lequel il pourra à son tour solder toutes ses dettes ou toutes ses acquisitions.  Ce qui est nécessaire pour la circulation intérieure, c’est de recevoir de la monnaie ayant cours légal; qu’elle soit d’or ou d’argent que vous importez, car vous n’allez ni la vendre ni la fondre.

Mais, quand il s’agit de l’étranger, vous avez évidemment intérêt à recevoir de la monnaie dont la valeur intrinsèque réponde à la valeur nominale, car, au dehors, la monnaie ne vaut que comme marchandise.  Si donc vous avez en circulation deux métaux dont l’un est déprécié, celui-ci, n’étant pas exportable, restera dans le pays, et, les payements se faisant à l’étranger avec l’autre métal, celui-là s’écoulera au dehors.  Voilà la loi que l’argentier d’Elisabeth, Gresham, avait bien signalée, et que les Grecs avaient déjà connue.  Elle a agi pendant tout le Moyen Âge, parce que les États avaient des rapports légaux différents entre l’or et l’argent.  Tantôt l’or, tantôt l’argent se dirigeait vers le pays où il était coté le plus haut.  C’est même à cela, bien plus qu’à l’influence de la production, qu’est due la hausse de la valeur de l’or qui s’est produite entre les années 1500 et 1700.

L’or était recherché, parce qu’il était plus commode pour thésauriser et qu’il se prêtait mieux aux transports, surtout en temps de guerre; par conséquent, les États pour l’attirer à leurs Monnaies en augmentaient à l’envi la valeur.

Jamais nous n’avons nié la loi de Gresham ainsi comprise.  M. Cernuschi a même démontré que deux systèmes bimétalliques, avec des rapports légaux différents, ne pouvaient pas bien fonctionner simultanément; le plus fort dévore le plus faible.  Ainsi les États-Unis – qui ont toujours été bimétallistes quoi qu’en ait dit M. Leroy-Beaulieu – ayant établi le rapport de 1 à 15,25 en 1786, et de 1 à 15 en 1792, alors que la France avait le 1 à 15 ½, l’or, évalué trop bas, les a quittés et ils n’ont eu que de l’argent.  L’inverse s’est produit après 1834, quand ils ont adopté le 1 à 16 qu’ils ont maintenu dans le Bland (Allison) bill du 28 février 1878 : l’or estimé plus haut qu’en France leur est revenu et l’argent est parti.

Mais à la loi de Gresham nous opposons la loi de Newton, qui a dit ceci : «Si l’or était diminué de valeur chez nous, de façon que ce métal eût le même rapport avec l’argent que dans le reste de l’Europe, il n’y aurait plus aucune tentation d’exporter de l’argent plutôt que de l’or vers les autres États».  Vous trouverez le remarquable rapport de Newton, expliquant la loi de Gresham et le moyen d’y remédier, dans le volume si instructif que M. Dana Horton a publié en 1881 : Proceedings of the International Monetary Conference of 1878.

Ce que nous demandons donc c’est l’application de l’idée de Newton, le bimétallisme établi par convention internationale, avec un rapport légal identique entre l’or et l’argent dans les différents États contractants.

Supposons que les grandes nations commerciales aient adopté le même rapport légal entre les deux métaux, 1 à 15 ½, 1 à 16, 1 à 20, n’importe; remarquez que le 15 ½ n’est pas pour nous, pas même pour M. Cernuschi, un rapport nécessaire; nous pensons seulement que, eu égard aux faits actuels, c’est le meilleur, puisque toute l’Europe a environ le 15 ½ et les États-Unis le 16, que cet État est disposé à ramener au 15 ½ – nous disons qu’alors l’effet de la loi de Gresham serait paralysé, car il n’y aurait plus aucun intérêt à exporter d’un pays dans un autre de l’or plutôt que de l’argent.  Cela est évident.

Les Américains sont les plus grands producteurs d’argent du monde; ils nous en inonderont, disent nos adversaires, mais pourquoi ?  Le 15 ½ étant en vigueur chez eux, ils obtiendront, pour chaque kilogramme d’argent à 9/10 de fin, 200 francs en dollars, avec lesquels ils pourront, s’ils le désirent, se procurer de l’or à New-York, exactement comme ils pourraient le faire à Paris.  Les frais d’envoi, de change et d’intérêts, tout cela serait perdu.

Tout envoi d’argent en Europe pour l’échanger contre de l’or se solderait par une perte notable, que l’arbitragiste vous calculera aisément.  Il en sera de même à Londres, à Berlin, à Rome, à Madrid : partout, pour un kilogramme d’argent, on vous remettra, en numéraire national, 200 francs, avec lesquels vous obtiendrez, sur place, sans frais, 200 francs d’or.  Donc au sein de la grande Union monétaire, la loi de Gresham ne trouvera plus à s’appliquer.

Et les États en dehors de l’Union vous n’en tenez pas compte, dira-t-on.  Je demande lesquels.  La Chine et l’Inde où l’argent seul circule ?  L’Amérique du Sud qui n’a ni or ni argent ?  D’ailleurs, il est certain que tous les petits pays secondaires adhéreraient bientôt à l’union «mondiale».

Je ne veux pas m’attarder à examiner, avec MM. du Puynode et Levasseur, dans quelle mesure la monnaie est marchandise.  En tout cas, c’est une marchandise toute spéciale, puisque seule elle est investie de la puissance libératoire, c’est-à-dire du pouvoir d’acquitter toute dette et de solder toute acquisition.  Le métal le plus recherché, même l’or, s’il n’est pas monnaie légale, n’a pas ce privilège.  Ainsi on cite le cas d’un négociant mis en faillite à Calcutta, quoiqu’il eût assez d’or pour payer ses échéances.  Du moment que l’or et l’argent sont simultanément investis de ce pouvoir payant, ils remplissent également les fonctions d’instrument de l’échange, et leur total forme une masse qui constitue une commune mesure des valeurs très stable.  D’où leur vient cette qualité ?  De la loi qui peut même l’attribuer à des billets non remboursables, à condition que l’émission soit en proportion des besoins, ainsi que nous l’avons vu en 1848 et en 1870, en France.

Ce système, qu’on déclare absurde, a parfaitement fonctionné, à l’avantage du monde entier, pendant trois quarts de siècle, résistant à toutes les crises, à toutes les perturbations : guerres gigantesques, invasions, révolutions, et surtout au danger le plus grand qui l’ait menacé, l’afflux inouï et subit de l’or de l’Australie et de la Californie, jusqu’à l’instant, où, au nom d’une théorie abstraite, le monométallisme a ouvert l’ère des troubles monétaires, en proscrivant d’abord l’or en Belgique et en Hollande, après 1850, et puis l’argent, après 1870, en Allemagne.  N’est-ce pas ce système qui a donné à la France cette suprématie monétaire qui la met à l’abri, plus que tout autre pays, des variations du taux de l’escompte ?

D’ailleurs, veuillez le noter, le bimétallisme ne prétend pas, comme le lui reprochent ses adversaires, fixer, de par la loi, la valeur commerciale de l’or et de l’argent.  Ainsi que l’a démontré M. Gibbs, directeur de la Banque d’Angleterre, dans son excellent article de la Contemporary Review, de juillet dernier, ce que la loi française de l’an XI décrète est ceci : À toute personne qui apportera à la Monnaie 1 kilogramme d’or à 9/10 de fin, ce même kilogramme sera remis transforme en disques d’or de 20 ou de 10 francs, dont le total équivaudra à 3,100 francs; et à toute personne qui apportera 1 kilogramme d’argent au même titre de 9/10, ce même kilogramme sera rendu frappé en écus de 5 francs, dont le total équivaudra à 200 francs.  Le débiteur pourra faire des offres réelles, soit en ces disques d’or, soit en ces disques d’argent, la loi les investissant d’une pleine valeur libératoire.  Mais un gouvernement qui frappe ces monnaies ne garantit pas qu’elles conserveront leur valeur commerciale et relative.  Si l’argent vient à baisser, l’État n’est nullement tenu, ni à l’égard de ses nationaux, ni encore moins à l’égard des étrangers, de rembourser en or les écus d’argent.

Ce qui résulte de la loi, c’est qu’il s’établit entre l’or et l’argent un rapport de 1 à 15 ½, en vertu de la loi de l’offre et de la demande.  En effet, en présence d’une offre limitée de l’or et de l’argent, il s’ouvre un débouché, c’est-à-dire une demande presqu’illimitée pour les deux métaux au taux légal, puisqu’avec ces métaux convertis en monnaie libératoire, on peut acheter toutes les valeurs que contiendront les pays associés : terres, maisons, usines, titres de rente, obligations, actions, marchandises de toute espèce, par conséquent des valeurs pour trois ou quatre cents milliards.

Aucune contestation ne me semble ici possible.  Supposons qu’a Londres, à Berlin, à Paris, à Washington, on vous donne pour tout kilogramme d’argent 200 francs en monnaie-étalon nationale, qui donc vendrait son argent à un prix inférieur, puisque, pour obtenir 200 francs, il n’a qu’à le porter à la frappe ?  Il en serait de même pour l’or, dont le prix se conformerait forcément à la valeur légale.  Aujourd’hui où tous les Hôtels des Monnaies sont ouverts à la frappe libre de l’or, qui donc en vendrait au-dessous de 3,100 francs le kilogramme ?  Le rapport de 1 à 15 ½ entre les deux métaux s’établirait donc, non parce que la loi prétend l’imposer au commerce, mais parce qu’elle crée pour eux une demande, un débouché sans limites sur la base du rapport légal.

Mais, disent MM. Fournier de Flaix et du Puynode, la valeur commerciale de l’argent est aujourd’hui de 42 pence l’once standard et vous prétendez, par un décret, l’élever à 60 ⅞ pence : c’est une impossibilité.  Et d’abord, je soutiens que ce prix de 42 pence n’est nullement le résultat du libre commerce, mais l’effet de la loi.  Tant que le bimétallisme a fonctionné en France, le débouché ouvert à l’argent avait assez d’action pour maintenir sa valeur au taux presque constant de 60 à 61 pence.  Mais l’Allemagne, comptant sur les cinq milliards de l’indemnité, veut passer de l’étalon d’argent à l’étalon d’or; elle commence ses ventes de métal blanc.  Bientôt – pas assez tôt seulement – l’Union latine se refuse à lui servir de déversoir et en suspend la frappe; puis tous les autres États l’imitent, sauf l’Extrême-Orient.  Et vous appelez loi commerciale cette proscription de l’argent par l’Allemagne ?  Mais c’est la loi seule qui a agi.  Si toute l’Allemagne, l’Union latine et les États-Unis, en même temps que l’Inde, avaient conservé la frappe libre de l’argent, il est certain qu’il eut conservé son prix.  Qu’était-ce, en effet, qu’un accroissement de la production de deux cents millions de francs, alors qu’après 1850, celle de l’or avait passé de 70 millions pendant la période 1831-1840 à près de 700 millions, sans que la valeur du métal jaune ait fléchi.  Vous proscrivez la consommation du poisson; sa valeur tombe à rien et vous appelez cela une loi commerciale !  Si, en interdisant la frappe de l’argent, la loi en a fait tomber le prix à 42 pence, il n’est pas difficile d’admettre qu’en lui ouvrant de nouveau les Hôtels des Monnaies à l’ancien taux, on l’y ramènera, et d’autant plus facilement que les dix-sept milliards d’argent qui circulent comme monnaie, ont conservé, en vertu de la loi, leur ancienne valeur, comme on le voit en France, par exemple, où quatre écus de cinq francs sont l’équivalent d’un napoléon, et en Allemagne où un thaler vaut trois marks.

J’arrive à un point de la plus haute importance, où j’ai le plaisir de me trouver complètement d’accord avec M. Levasseur.  Oui, il est désirable que la monnaie ait une valeur aussi stable que possible.  C’est ce que nous enseignent tous les traités d’économie politique.  Il s’agit donc de savoir quel est le système monétaire qui offre le plus de stabilité.  Nous disons, nous, que c’est celui qui repose sur l’emploi simultané des deux métaux.  Vous savez tous que Sismondi, puis Wolowski, ont invoqué l’exemple du pendule des horloges astronomiques que l’on fait de deux métaux, afin que leur dilatation différente se neutralise autant que possible; c’est ce que l’on appelle des pendules compensés.  Puisque vous employez un instrument compensé pour mesurer le temps, employez donc aussi un instrument d’échange compensé pour mesurer la valeur.  Michel Chevalier admettait aussi que, quand on employait deux métaux comme monnaie, l’un servait de parachute à l’autre, en empêchant que sa valeur descendît trop rapidement.  Cette vérité ne devrait plus être contestée après la démonstration presque mathématique qu’en a faite Jevons dans son livre classique On Money, d’abord par des diagrammes, ensuite par son image des deux bassins, dont le niveau est plus constant si vous les réunissez par un tuyau de jonction, que s’ils restent isolés.  Prenez aussi les diagrammes de Soetbeer pour la production annuelle des métaux précieux (publiés antérieurement à ses Matériaux etc.), et vous y verrez que la ligne représentant la production combinée des deux métaux a moins de hauts et de bas que celle de l’or ou celle de l’argent.  Depuis 1850 par exemple, la production totale annuelle des deux métaux reste environ constante à un milliard, la production de l’argent augmentant au moment où celle de l’or diminue, tandis qu’il est loin d’en être de même pour l’un ou pour l’autre des deux métaux.

Si l’on n’employait qu’un seul métal, il vaudrait encore mieux adopter l’argent, la monnaie par excellence du monde commercial, comme l’a dit Locke, parce que sa production est beaucoup plus régulière que celle de l’or.  Voyez les chiffres publiés par M. Fournier de Flaix dans le Journal de la Société de statistique, et vous constaterez que l’augmentation de sa production suit – de loin, il est vrai – celle des échanges et du commerce.  La moindre «portabilité» de l’argent est un inconvénient minime à côté de la stabilité plus grande de sa valeur, car il circule, sous forme de billet, encore plus léger que l’or, ainsi que nous le voyons en Hollande et pour les silver certificates aux États-Unis.

La production de l’or est naturellement très irrégulière par la raison qu’a parfaitement indiquée M. Suess, l’éminent professeur de géologie à l’Université de Vienne, dans son livre si instructif die Zukunft des Goldes, l’Avenir de l’or, c’est-à-dire parce que presque tout l’or provient du lavage des sables aurifères qui s’épuisent très vite.

Si nous n’avions eu en 1850 que l’or seul, la production de ce métal brusquement décuplée aurait eu sur les prix cette influence de hausse qui effrayait M. Michel Chevalier, et qui l’a porté à proscrire le métal jaune, ainsi que l’ont fait alors la Hollande et la Belgique.  La hausse des prix a été minime, parce que l’afflux d’or des placers n’a élevé que lentement le niveau de la masse monétaire totale des deux métaux réunis.

Chassez l’argent, adoptez partout le monométallisme-or, et qu’on vienne à découvrir de vastes placers dans le centre encore inconnu de l’Afrique et de l’Australie, et vous subirez alors cette hausse des prix que prédisait M. Michel Chevalier dans son fameux livre La Monnaie, qui a donné le signal des discussions et des perturbations monétaires.  Je conclus de tout ceci que si nos adversaires veulent avant tout la stabilité de valeur de la monnaie, ils doivent la vouloir composée des deux métaux, ou tout au moins de l’argent, de préférence à l’or.

Mais on insiste et on dit : Avec un étalon unique, quand vous avez une somme de numéraire à toucher, vous êtes assuré de ce que vous recevrez; avec le double étalon, le débiteur payera toujours en la monnaie dépréciée.  Mais, messieurs, je vous le demande, voyez-vous rien de semblable en France, quoique l’argent ait perdu 30 % de sa valeur ?  Les débiteurs obligent-ils leurs créanciers à recevoir de l’argent ?  Nullement, ils payent en billets gagés sur quantité égale d’or et d’argent.  D’ailleurs, quand je prête à longue échéance, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de recevoir, au jour du remboursement, le même métal que j’ai livré, soit or, soit argent, mais du numéraire ayant conservé la même puissance de payement, la même valeur.  J’obtiendrai ce résultat, qui est l’essentiel, bien mieux avec la monnaie bimétallique, parce que, comme nous l’avons démontré, sa valeur est plus stable, moins sujette à de brusques variations.

Sans doute, aujourd’hui, l’argent est devenu un mauvais métal monétaire, mais uniquement parce qu’on lui refuse la frappe libre et que, par conséquent, réduit à n’être plus qu’une marchandise, il varie de prix et n’est plus exportable.  Rendez-lui la situation légale qu’il a eue toujours et partout, sauf en Angleterre depuis 1816, et vous lui rendrez aussi toutes ses qualités.

J’ajouterai quelques mots relativement à la rareté de l’or dont vous a parlé M. Allard.  Je ne m’arrêterai pas à parler de la crise actuelle de contraction que j’ai traitée dans une annexe du livre de M. Allard, Dépréciation des richesses.  Je ferai seulement remarquer à M. Levasseur qui nous dit : «Il y a toujours eu des crises», que celle-ci a un caractère tout spécial, généralement reconnu.  Ce que je crois pouvoir démontrer, c’est que la rareté de l’or est déjà un fait actuel indéniable, sauf en France, le pays bimétallique par excellence.  Voyez l’Angleterre, a-t-elle assez d’or ?  Certes, avec ses immenses capitaux placés dans le monde entier, avec sa prédominance commerciale, elle peut toujours s’en procurer, en donnant, par une hausse du taux de l’escompte, un coup de pompe aspirante.  Mais son stock d’or est si réduit que la Banque d’Angleterre en surveille sans cesse le niveau d’un œil inquiet, et que, sans cesse aussi – M. Grenfell vous le dira – l’ Economist pousse la Banque à des hausses du taux de l’escompte, pour augmenter l’encaisse.  L’Economist, la principale autorité financière chez nos voisins, disait récemment (4 février 1886), que «quand une demande d’un million sterling emporte complètement cette somme du marché et la détient ailleurs, il y a une pression sensible sur le change».  Ainsi donc, le marché monétaire de Londres, qui donne le ton au monde entier, sauf à Paris, est à la merci d’un retrait de vingt-cinq millions de francs !  Voilà à quoi nous réduit le monométallisme-or !

Les États-Unis, qui sont encore le plus grand producteur d’or, en ont-ils assez ?  Non ! semble-t-il, car New-York lutte sans cesse contre Londres, par des hausses de l’escompte, pour attirer de l’or ou pour en empêcher la sortie.  Et en outre, elle maintient la frappe des Bland dollars, qu’elle fait circuler sous forme de silver certificates.  Est-ce pour favoriser les silver kings, les producteurs d’argent, comme on l’a dit, qu’en 1878 et en 1881, l’Amérique a proposé à l’Europe un traité de paix monétaire qu’on a repoussé ?  Quelle pitié, que cette misérable explication !  Le but poursuivi est autrement important.  Les États-Unis veulent éviter premièrement une nouvelle contraction monétaire, et une nouvelle baisse des prix semblable à celles dont ils ont tant souffert après la reprise des payements en espèces, en 1876; et secondement, une baisse trop forte de l’argent, dont ils pâtiraient et comme grande nation commerciale et comme producteurs de blé, par suite de la concurrence artificiellement favorisée de l’Inde.

Passons à l’Europe.  L’Allemagne, par le jeu habile de l’escompte, a augmenté son stock d’or, mais elle ne le juge pas encore suffisant, puisqu’elle conserve à ses thalers leur puissance pleinement libératoire.  En Russie, en Autriche, en Grèce, ni or, ni argent : des billets à cours forcé fortement dépréciés; En Italie, en Espagne, en Roumanie, l’or est si rare qu’il fait prime.  Mais, dit M. Levasseur, si ces pays n’ont pas assez d’or, c’est qu’ils ne sont pas encore assez riches pour en posséder suffisamment.  Et la Belgique, et la Hollande, surtout, dont le commerce extérieur est, par habitant, plus considérable que celui de l’Angleterre, sont-ils aussi des pays pauvres ?  Récemment, j’avais l’honneur de recevoir une charmante hospitalité chez M. Pierson, le gouverneur de la Banque néerlandaise, et il m’expliquait, avec la précision et la clarté qui lui sont habituelles, que la circulation intérieure se faisait presqu’entièrement en Hollande avec des billets représentant de l’argent, mais que la Banque ne refusait jamais de l’or pour l’exportation, afin de maintenir le pair du change.  Néanmoins, le niveau de l’or y tombe parfois bien bas.  Quant à la Belgique, si elle doit reprendre, un jour, ses écus de 5 francs, il ne lui restera guère d’or.  Faut-il parler de toute l’Amérique méridionale, aussi au régime du papier-monnaie déprécié ?  Par la rareté de l’or, que vous produisez en chargeant ce métal de faire seul l’office de monnaie internationale, vous condamnez la plupart des nations civilisées au papier-monnaie et à un change sans cesse variable.  Cela est très fâcheux, non seulement pour eux, mais aussi pour les pays qui sont en relations commerciales avec eux, pour l’Angleterre, pour la France principalement, car nulle part la solidarité économique des peuples ne se fait sentir davantage qu’en fait de monnaie.

Un autre fait prouve encore la rareté de l’or et explique la baisse des prix.  Depuis dix ans, la frappe monétaire est presque complètement suspendue dans notre occident, fait inouï dans l’histoire économique.  À l’Hôtel des Monnaies que nous visiterons demain, nous verrons d’admirables engins de monnayage, mais ils restent inactifs.  L’argent est proscrit et l’or fait prime.  La France frappait, à partir de 1855, environ un demi-milliard par an, or et argent; maintenant, en dix ans, elle n’a pas frappé cent millions.  Et il en est ainsi à peu près partout.  On m’objecte le chiffre total de la frappe, tel qu’il est relevé dans les publications du directeur de la Mint aux États-Unis.  Mais on ne veut pas voir que la frappe de l’or ne se fait plus guère que dans les pays qui le produisent, l’Australie, les États-Unis et la Russie, et point chez nous.

Le grand mal causé par le régime monétaire actuel, c’est qu’il a anéanti la stabilité du pair du change entre l’Europe et l’Asie, assuré autrefois par le bimétallisme français.  Des variations du change il y en a toujours eu, dit M. Levasseur.  Sans doute, mais elles étaient limitées aux variations amenées par la balance entre les importations et les exportations.  Aujourd’hui, impossible de savoir ce que rapportera à l’échéance une traite tirée sur l’Orient, payable en argent.  Lisez l’enquête de la Gold and Silver Commission : vous verrez quelles sont les plaintes du commerce à ce sujet !

On a prétendu que le système que nous défendons est contraire à la justice.  La justice !  Mais c’est elle que nous invoquons !  Toutes les dettes des États, même celles de l’Angleterre jusqu’en 1816, ont été contractées sous l’empire d’un régime qui accordait à l’argent pleine valeur libératoire.  Et maintenant, de par une loi souverainement arbitraire, vous obligez les débiteurs à payer en or, au moment où votre loi accroît la rareté relative et par conséquent la valeur de ce métal, puisqu’en proscrivant l’argent, vous le chargez de faire seul la fonction accomplie auparavant par les deux métaux.  La loi ne doit pas modifier les contrats, mais surtout elle ne le doit pas au détriment des débiteurs, c’est-à-dire de ceux qui travaillent, et au profit des rentiers, c’est-à-dire de ceux qui jouissent.

(Très bien !)

Les pays civilisés sont accablés par la charge énorme d’une dette de cent trente milliards, où la part de la France seule est de plus de trente milliards.  Et vous allez accroître cette dette et par conséquent écraser les peuples dans une proportion inconnue, puisque vous ignorez quelle sera la production de l’or, mais certaine puisque vous enlevez aux contribuables l’alternative dans le payement qui était un droit acquis, et que vous leur défendez la frappe de l’argent pour s’acquitter.  Vous violez ainsi le décret de la nature qui a donné les qualités monétaires aux deux métaux, et la tradition historique qui a consacré de tout temps l’emploi simultané de l’or et de l’argent.  Je dis que c’est là une mesure révolutionnaire au plus haut degré, car vous semez les germes des mécontentements populaires, des crises économiques et par conséquent des insurrections et des révolutions.

(Vifs applaudissements)

Vous obligez brusquement le monde à ne plus faire usage, comme monnaie libératoire, que d’un seul métal à une époque où l’accroissement de la population et du commerce, la mise en valeurs d’immenses espaces dans les deux Amériques, en Asie et en Afrique, le remplacement dans beaucoup de pays des payements en nature par des payements en espèces, rendraient indispensable l’emploi d’une quantité beaucoup plus considérable d’agents d’échange métalliques !

Je désire dire quelques mots aussi de cette accusation formulée par M. Gladstone contre le bimétallisme, qui n’est, prétend-il, que du protectionnisme déguisé.  Au contraire, la recrudescence du système protecteur, auquel nous assistons, est due, non uniquement, mais certes principalement, au monométallisme-or qui est imposé au monde depuis 1874.  Le public, voyant baisser, en moyenne, tous les prix, n’aperçoit pas que c’est la rareté de l’or qui l’amène en grande partie; il l’attribue surtout à la concurrence de l’étranger et il exige que le législateur l’en défende, en élevant les droits d’entrée.  La plupart des pays, l’Amérique du Sud, l’Italie, la Russie, la Roumanie, l’Allemagne, ont grande peine à conserver leur or en présence de la puissance d’attraction des pays qui sont créanciers par suite de leurs placements au dehors, comme la France et l’Angleterre.  Alors ils se disent : «Nous ne pouvons conserver notre or que de deux façons, soit en limitant nos émissions de billets et en haussant l’escompte, soit en nous créant une balance favorable par la réduction de l’importation des marchandises étrangères.  La première mesure frappe nos citoyens, la seconde l’étranger, et cette dernière favorise en outre l’industrie nationale.  Il n’y a pas à hésiter.  Élevons les droits.»  Et c’est ce qu’ont fait, depuis dix ans, la plupart des pays.

Je lisais récemment un rapport du Ministre des finances du Chili : il se demandait ce qu’il fallait faire pour mettre un terme à la pénurie d’or dont souffre son pays.  On lui avait répondu : Diminuez la quantité de votre papier-monnaie.  Nous l’avons fait, répond-il, mais sans résultat.  Il ne nous reste donc qu’à nous créer une balance favorable qui nous apportera de l’or.

Je n’ai pas à discuter ici ce qu’il y a de vrai ou de faux dans la théorie de la balance du commerce.  Je cite l’opinion dominante et les résultats qu’elle amène.

M. Levasseur disait hier, qu’entre le mouvement protectionniste de 1820-1830 et la rareté de l’or, il n’y avait aucun rapport.  Il me fournit un argument historique excellent.  Précisément au commencement de notre siècle – voyez les tableaux de Soetbeer – la production des métaux précieux avait notablement diminué, par suite de la guerre d’émancipation des colonies espagnoles.  Il s’est produit alors une crise toute semblable à celle qui a commencé en 1874, avec les mêmes caractères, baisse des prix et triomphe du protectionnisme.  On attribuait la crise, comme on le fait maintenant, à la surproduction.  J.-B. Say prouvait qu’il était absurde de parler d’un excès de production, alors qu’elle était encore si insuffisante.  On ne voyait pas la cause du mal; mais il éclatait sous la forme d’émeutes, de saccagements des usines, d’attentats de toute espèce, en Irlande surtout.  La baisse du prix des denrées agricoles, alors comme aujourd’hui, ruinait les tenanciers et les empêchait de payer leurs fermages.  C’est de là que date en Irlande ce mouvement violent d’hostilité contre les propriétaires, qui s’est aggravé récemment au point de devoir coûter peut-être à l’Angleterre son unité nationale.

On a prétendu que l’Angleterre, grâce à son étalon d’or, a moins souffert que les autres pays.  Ce n’est pas précisément ce que disent les Anglais.  Ont-ils raison ?  En tout cas, ce qui est certain, c’est que dans aucun pays on n’a cherché des remèdes avec plus d’anxiété et de persistance.  Cinq commissions parlementaires ont été chargées successivement de rechercher les causes de la dépression commerciale et des troubles monétaires : deux entre 1820 et 1837; la Silver Commission en 1876; la Commission on Trade Depression en 1883 et la Gold and Silver Commission en 1887.  Quand un malade appelle cinq fois de suite le médecin en consultation, c’est qu’il n’est pas très satisfait de sa santé.  Vous, Français, victimes du bimétallisme, vous n’en avez pas fait autant !

(Rires et applaudissements)

Le monométallisme-or, en dehors des maux qu’il a causés et considéré en lui-même, a bien fonctionné en Angleterre, mais pourquoi ?  Parce qu’il s’appuyait sur le bimétallisme français.  C’est ce qu’ont reconnu unanimement les douze commissaires de la Gold and Silver Commission dans le Final Report.  L’Angleterre, qui avait, comme étalon, l’or chez elle et l’argent aux Indes, conservait néanmoins un pair fixe du change, parce que la frappe libre de l’argent maintenait le prix de ce métal toujours aux environs de 60 à 61 pence, ce qui correspond au rapport légal de 1 à 15 ½.

La roupie indienne, une traite sur l’Inde, avait une valeur très stable, parce que, à la rigueur, le kilogramme d’argent que représentait la traite pouvait toujours se convertir à Paris en 200 francs, au moyen desquels on pouvait acheter ou des valeurs françaises ou des effets sur Londres.  Depuis que la frappe libre de l’argent, que garantissait le bimétallisme français, n’existe plus, il n’y a plus de pair du change entre l’Asie et l’Europe, parce qu’il n’y a plus de rapport stable entre l’or et l’argent, et le commerce anglais s’en plaint vivement et non sans raison.

Un membre, interrompant — La France était dupe de son système.

M. Émile de Laveleye — Nullement.  Croyez-vous qu’être utile à ses voisins et favoriser leur expansion commerciale, c’est se nuire à soi-même ?  Ce sont là des idées anti-économiques, en contradiction avec le fait de la solidarité d’intérêts des différents peuples.

L’Allemagne, dit-on, ne consentira jamais à accepter le système monétaire universel que vous préconisez.  Mais on oublie qu’il s’est trouvé au Parlement allemand une majorité pour voter un vœu en faveur du bimétallisme, ce qui semble prouver que nos voisins de l’Est ont plus de goût pour l’étude des problèmes compliqués que nos voisins de l’autre côté de la Manche, et qu’ils s’affranchissent plus facilement des préjugés et des partis pris.  N’est-ce pas le prince de Bismarck qui a défini, en une image frappante, la crise actuelle et ses causes quand il a dit, en parlant de l’or : «C’est une couverture trop étroite et on se dispute pour en avoir une part».  Il avait dit aussi à un député américain : «Nos amis de l’or nous promettaient un bon potage, mais en regardant dans la marmite je n’y vois que de l’eau claire».

L’obstacle ne vient pas du côté de l’Allemagne, mais elle ne veut agir que de concert avec l’Angleterre, et c’est là que réside la véritable difficulté, car il faut obtenir une majorité dans le Parlement au sujet d’une question complexe et controversée, que beaucoup de membres des Chambres se refusent même à étudier.  Toutefois, si les Américains suspendaient le Bland bill et vendaient tous les ans à Londres une centaine de millions de dollars contre de l’or, la baisse de l’argent serait si grande, le blé indien favorisé par une prime de 50 % mettrait tant de terres hors de culture, le commerce avec les pays-argent subirait de tels soubresauts, que les propriétaires et les commerçants anglais se décideraient peut-être à aborder le problème et à apprécier à leur juste valeur les bienfaits du système de lord Liverpool, désormais appliqué dans le monde entier.

Si, un jour, l’Angleterre consentait à restituer à l’argent la place qu’il a occupée autrefois dans sa circulation, les autres États suivraient son exemple, la paix monétaire serait faite, la lutte pour l’or prendrait fin, le pair du change serait rétabli entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique, les prix reprendraient leur niveau, et les difficultés monétaires qui nous menacent ne seraient plus à craindre.

Je finis, messieurs, en vous demandant pardon à tous et particulièrement à mon éminent confrère, M. Passy, d’avoir abusé à ce point de la parole.  C’est lord Beaconsfield, je crois, qui a dit que l’étude trop attentive de la question qui nous divise rend fou.  J’espère au moins que ma folie aura été douce; mais ce qui est certain c’est qu’elle rend très bavard, car on n’en finit jamais avec tous les points de détail qui s’imposent.

Je me permets de mettre sur le bureau, à la disposition de mes si indulgents auditeurs, quelques exemplaires d’un article de polémique avec notre homme d’État si connu, M. Frère-Orban, au sujet de la question monétaire.

(Vifs applaudissements plusieurs fois répétés).

M. Magnin, président — La parole est à M. Frédéric Passy.

M. Frédéric Passy — Messieurs, le plus belliqueux et le plus sympathique des bimétallistes, puisque bimétalliste il y a, notre savant et spirituel collègue, M. Cernuschi, disait, il y a quelques jours, en parlant de moi : «Voilà l’homme pour lequel je vote toujours, et il vote toujours contre moi».  Il disait vrai, mais il faut s’entendre.  C’est sur le terrain politique que M. Cernuschi, que j’ai le bonheur de compter parmi mes électeurs, me donne sa voix, et c’est sur le terrain économique, sur un point du moins du terrain économique, que je lui refuse la mienne.  Je vais le faire encore; je vais, non seulement voter, mais parler contre lui.  Et cela ne l’empêchera pas dimanche prochain de voter pour moi.

Je suis en effet, messieurs, du nombre de ces obstinés, de ces incorrigibles que l’on combat ici avec tant de véhémence, avec tant de talent et d’érudition aussi, je me plais à le reconnaître, sous le nom de monométallistes, mais qui protestent contre cette appellation.  Des monométallistes, c’est-à-dire des gens qui ne voudraient admettre dans la circulation monétaire qu’un seul métal, je n’en connais pas et je ne crois pas que personne en ait jamais rencontré, par une excellente raison, c’est qu’il ne peut pas y en avoir.  Mais il y a, et j’ensuis, des gens qui, en admettant l’emploi simultané de deux ou de plusieurs métaux, se refusent à admettre que deux de ces métaux puissent jouer à la fois le rôle d’étalon, et protestent contre la prétention de maintenir arbitrairement par la loi un rapport de valeur fixe entre ces deux métaux.

M. Cernuschi, et ceux qui se rangent à son avis, nous disent : l’or et l’argent sont nécessaires l’un et l’autre, et il faut les maintenir l’un et l’autre dans la circulation.  Nous ne disons pas le contraire, nous ne demandons pas mieux même que d’y admettre d’autres métaux, s’il en est qui se prêtent à la fonction monétaire, comme le nickel dans certains pays, et nous serions désolés que l’on se privât des ressources que peut offrir, en France aussi bien qu’en Angleterre, où l’on n’a pourtant que l’étalon d’or, la monnaie d’argent.  Mais nous disons, et c’est là le seul point qui nous sépare, qu’il faut que l’un de ces métaux soit principal et l’autre subordonné.  Nous disons qu’aucun gouvernement n’a, non seulement le droit, mais le pouvoir de maintenir entre deux valeurs, entre deux marchandises, variables toutes deux et variables tantôt dans un sens tantôt dans l’autre, dans des proportions impossibles à déterminer, un rapport fixe et invariable.  Nous disons de plus que ces variations de valeur, il est en réalité impossible de savoir auquel des deux métaux elles doivent être attribuées et dans quelle mesure.  Et je n’ai besoin pour en donner la démonstration matérielle irréfutable que de faire manœuvrer un instant sous vos yeux ce vulgaire ustensile, avec lequel vous avez peut-être été surpris de me voir monter à la tribune.

(L’orateur désigne son parapluie qu’il vient de prendre à la main, et le tenant horizontalement sous les yeux des auditeurs, puis lui donnant des inclinaisons diverses, tantôt à la même hauteur et tantôt à des hauteurs différentes, il continue :)

Je suppose que la tête de mon parapluie représente l’or et que le bout représente l’argent.  Ils sont en ce moment au même niveau qui représentera, si vous voulez, fictivement, le rapport de 15 ½ à 1.  À un autre moment, l’une des deux extrémités va se trouver au-dessus ou au-dessous de l’autre; le rapport ne sera plus que 14 ou 14 ½, comme il a été avant 1850, ou il sera au contraire 16, 18, 20 et davantage, comme cela est arrivé dans ces derniers temps.  Vous direz que c’est l’or qui a baissé dans un cas, l’argent dans l’autre, ou l’inverse.  Je vous réponds que c’est possible, mais que ce n’est pas nécessairement certain.  La tête de mon parapluie, qui était au niveau de la pointe, peut avoir monté seule pendant que la pointe restait immobile.  Elle peut avoir monté en même temps que la pointe mais davantage; elle peut être restée en place pendant que la pointe seule baissait; elle peut enfin avoir baissé elle-même en même temps que celle-ci, mais d’une moindre quantité.  À l’inverse, elle peut se trouver au-dessous dans quatre hypothèses différentes, dont l’une suppose qu’elle a baissé seule, l’autre qu’elle a baissé en même temps que la pointe, mais davantage, la troisième qu’elle est demeurée immobile pendant que la pointe montait, la quatrième enfin, qu’elle a monté en même temps que la pointe, mais d’une quantité moindre.  Ajoutez encore un cinquième cas; celui où les deux extrémités se meuvent en sens inverse, celle-ci ou celle-là montant ou descendant pendant que l’autre descend ou monte.  Cela étant, et l’or et l’argent – marchandises de valeur variable l’une par rapport à l’autre et variable aussi par rapport à d’autres marchandises qui varient elles-mêmes –  ne pouvant être rapportés à aucune valeur fixe et absolue, je maintiens qu’il est impossible de rien affirmer de positif sur la hausse ou la baisse intrinsèque de l’un ou de l’autre, et plus impossible encore de maintenir entre eux une fixité de rapport à laquelle la nature des choses répugne invinciblement.

M. Lalande, que j’ai le regret de voir apporter à la doctrine du double étalon l’autorité de sa grande situation commerciale, nous disait hier que le rapport de 15 ½ adopté par le législateur paraissait être dans la nature des choses, car il s’était maintenu approximativement pendant environ deux siècles.  Cela serait vrai, que l’argument ne serait pas décisif.  Je me souviens d’avoir entendu dire à mon savant oncle, M. H. Passy, qu’il semblait que le taux de 5 %, représentant une période moyenne de reconstitution du capital, fût le taux moyen autour duquel oscille naturellement l’intérêt.  Mais il n’en concluait pas que le législateur eût raison d’imposer ce taux, sans plus ni sans moins, comme la règle unique de tous les prêts.  Une moyenne peut être parfaitement exacte comme moyenne et être fausse dans tous les cas particuliers.  M. Lalande avouait des variations de 1, ou de 1 ½, de 2 peut-être, c’est-à-dire des variations d’un quinzième, d’un douzième, d’un dixième; ce n’est déjà pas si peu de chose.  Je crois, et on l’a déjà dit, qu’il y en a eu, plus d’une fois, de beaucoup plus fortes.  En tout cas, elles sont aujourd’hui d’une bien autre étendue.  Et, à supposer que le rapport naturel, au siècle dernier comme pendant la première moitié de ce siècle, ait été celui de 15 ½, il faut bien reconnaître que le rapport naturel d’aujourd’hui, celui qui résulte de la loi naturelle de l’offre et de la demande, est tout autre.

Vouloir, malgré ces variations, maintenir l’ancien rapport, c’est, je le répéterai jusqu’à satiété, vouloir faire violence à la nature; c’est dire que 2 et 2 font à volonté 4 ou 5 et qu’un vingtième est la même chose qu’un quinzième.

C’est également torturer le sens de la loi.  On prétend dans le camp de nos adversaires rester fidèles à la tradition et maintenir le système de la loi de germinal an XI.  C’est une erreur.  Le système du double étalon n’est pas en France le système légal.  Il ne prévaut ou plus exactement il n’a l’air de prévaloir en fait, en causant précisément les maux dont on se plaint, que par une violation évidente des principes de la loi.

Ce que la loi de germinal an XI a formellement établi, c’est l’étalon unique, l’étalon d’argent.  L’unité monétaire, le point fixe, pour employer le langage de Gaudin, auquel tout doit se rapporter, c’est le franc, et le franc c’est 5 grammes d’argent à 9/10 de fin.  À côté du franc, il est vrai, à côté de la monnaie d’argent, mais à titre accessoire, la loi admet une monnaie d’or échangeable contre elle sur le pied, alors conforme au cours commercial des deux métaux, de 1 pour 15 ½.  Mais en acceptant pour le présent ce rapport, qui lui est fourni par le libre jeu de l’offre et de la demande, le législateur n’a pas la prétention de statuer d’une façon définitive pour l’avenir et ne songe pas à s’arroger le pouvoir de fixer d’autorité la valeur relative des deux métaux; il la constate jusqu’à nouvel ordre et sauf révision.  Tout le monde sait que Gaudin, par une prévision que les événements ont justifiée, avait déclaré que le rapport de 15 ½ pourrait rester approximativement exact pendant une cinquantaine d’années et que si, un jour ou un autre, il venait à être sensiblement modifié, on modifierait en conséquence la partie de la loi relative à l’emploi de l’or.  Ce qu’avait prévu Gaudin est arrivé; mais les conseils qu’il avait donnés n’ont point été suivis.  C’est vers 1850, on s’en souvient, que l’équilibre a commencé à être sérieusement rompu, dans un sens contraire à ce qui s’est produit depuis, il est vrai, et au détriment de l’or.  Michel Chevalier, dans ses belles études sur la monnaie, a fait ressortir, dès cette époque, le danger du maintien artificiel d’un rapport qui avait cessé d’être vrai, et démontré, aux termes mêmes de la loi, la nécessité de renoncer à la fiction du double étalon.  Il est vrai qu’il se trompait sur un point, et je m’honore d’être de ceux qui sur ce point, malgré sa grande autorité, ne l’ont point suivi.  Il pensait que c’était l’argent qui devait rester l’étalon, la monnaie type, et que l’or, plus sujet à varier et plus menacé de dépréciation, devait être réduit définitivement au rôle secondaire et ne s’échanger qu’au cours du jour ou à un cours légal, fixé tous les six mois ou tous les ans d’après les variations du cours commercial.  J’estimais que personne ne pouvait prévoir avec certitude ce que seraient dans l’avenir les variations de l’offre et de la demande de l’un ou de l’autre des deux métaux.  Je pensais que l’argent, non seulement par suite d’un accroissement de production, mais par suite de changements dans les habitudes qui se sont en effet produits et sur lesquels je reviendrai tout à l’heure, pouvait être menacé d’une dépréciation bien autre que celle qui atteignait l’or; et par suite j’étais d’avis que c’était à l’or, déjà investi du rôle principal chez le peuple le plus commerçant, qu’il convenait de conférer désormais le premier rang.  Aujourd’hui, après les événements qui se sont produits, je suis absolument convaincu que la vérité était là, et je ne puis que persister à réclamer la suppression de la dangereuse fiction du rapport fixe, en regrettant que l’on ait attendu si longtemps pour apercevoir le danger, et en remarquant que, si la dépréciation a pris de telles proportions, si surtout il est devenu si difficile de sortir de l’embarras dans lequel on se trouve, la cause en est à l’obstination avec laquelle on s’est attaché à un système condamné par les faits aussi bien que par les principes.

Quoi qu’il en soit, il faut en sortir elle plus tôt possible, car plus on ira et plus la situation s’aggravera.  On n’en sortira qu’en revenant à la vérité, c’est-à-dire à l’étalon unique, qui ne peut être désormais que l’étalon d’or, et en réduisant la monnaie d’argent dans son ensemble à n’être plus que ce qu’elle est déjà pour partie depuis 1862, pour toute la monnaie divisionnaire, qu’un billon supérieur au billon de cuivre.

On nous dit que c’est nous priver d’un des deux métaux, et, pour employer une image de M. Lalande, nous réduire à ne marcher que sur une jambe.  On pourrait dire qu’avoir deux jambes, dont l’une n’est bonne qu’à faire trébucher l’autre, n’est peut-être pas un avantage.  Mais le reproche est sans fondement, et il ne s’agit pas plus de nous priver de l’usage de l’argent que l’Angleterre n’en a été privée depuis sa réforme de 1816.  Il s’agit, au contraire, on l’a déjà dit et j’y reviendrai tout à l’heure, de garder dans la proportion utile nos deux métaux, et de ne pas jouer indéfiniment ce rôle de dupe qui consiste à échanger à perte le métal qui fait prime contre celui qui est en baisse.  L’homme qui offrait sur le Pont-Neuf des pièces de cent sous contre 2 francs, ne trouvait pas preneurs, mais les peuples assez naïfs pour donner contre quatre pièces de 5 francs, qui ne valent plus que 3 fr. 50, des pièces d’or dites de 20 francs, qui leur en ont coûté cinq ou cinq et demie, peuvent être bien assurés de trouver toujours preneurs.

La difficulté, quoi qu’on en dise, est facile à tourner.  Il suffit, comme l’a dit M. Levasseur, de déterminer un chiffre de 100, de 200 ou de 500 francs (pour ma part je n’irais pas, après la période de transition, au-delà de 200, mais c’est un détail), il suffit, dis-je de déterminer un chiffre jusqu’auquel l’argent faisant, je le répète, fonction de billon, serait obligatoirement reçu comme le sont les décimes jusqu’à 5 francs.  Au-delà, les parties feraient ce qu’elles jugeraient à propos, et l’argent, à moins de conventions contraires, ne pourrait pas être imposé ou ne serait donné qu’au cours.

On dit à ce propos que c’est la loi qui donne à la monnaie son pouvoir libératoire.  On fait, j’en ai peur, une confusion.  La monnaie, même avec le régime de l’étalon unique, n’est libératoire qu’en vertu du consentement présumé des parties, et il n’est pas exact de dire qu’elle ait cours forcé, en ce sens que nous ne puissions, ainsi que cela a été dit hier, stipuler un payement en autre chose qu’en monnaie légale.  Tous les jours, on stipule des payements en nature ou en services; on échange, par exemple, du vin contre de l’huile, ou une maison contre une pièce de terre.  Il m’est arrivé à moi-même, à la campagne, de payer mon boulanger en bois, tandis qu’il me payait en pain.  Et j’ajoute que ce procédé primitif du troc, qui nous paraît aujourd’hui grossier, est cependant le fond de toutes les opérations d’achat et de vente, et que ce n’est pas pour le supprimer, mais pour le faciliter en le simplifiant, que l’on a adopté l’usage de cette marchandise intermédiaire qui s’appelle la monnaie, et de ces procédés plus économiques et plus rapides, grâce auxquels, comme le disait encore M. Lalande, on remplace de plus en plus l’intervention matérielle de cette monnaie.

Je vous demande, messieurs, la permission de m’arrêter un instant sur ce point, car c’est en grande partie, j’en suis convaincu, à ces perfectionnements mêmes de l’appareil monétaire qu’il faut attribuer la dépréciation si considérable, par rapport à l’or, de l’argent : peut-être aussi, quoi qu’on en pense, une dépréciation moindre de l’or.

Messieurs, les partisans du double étalon se plaignent à la fois, chose contradictoire pourtant, de la dépréciation de la monnaie d’argent et de son insuffisance.  Je crois, quant à moi, quoi qu’ils en disent, que nous avons assez de monnaie d’argent, que nous en avons même trop et que c’est, indépendamment de l’accroissement des mines, une des raisons pour lesquelles cette monnaie a baissé et pour lesquelles aussi (ne pouvant par suite du maintien artificiel du rapport de 15 ½ s’écouler au dehors) elle demeure inutile et oisive dans les caves de la Banque.

Toute marchandise baisse quand elle est moins demandée, tout outil se déprécie quand il se trouve en face d’un outil plus perfectionné.  Or, l’argent est devenu pour nous un instrument d’échange grossier et incommode.  Nous n’aimons plus à en sentir le poids dans nos poches.  Nous trouvons gênant de faire en argent, et même en or, un payement d’une certaine importance.  Il nous serait désagréable de voir entrer chez nous ou en sortir, comme autrefois, ces sacs de 1,000 francs, qui mettaient tout le voisinage au courant de ce qui s’y passait.  Je me souviens d’avoir eu jadis, il y a une quarantaine d’années, à recevoir avec mon père un remboursement de 18 ou 20,000 francs.  Le débiteur avait apporté ses sacs dans un fiacre qu’il fallut garder à vue tandis qu’on les déchargeait, et je nous vois encore, rangeant par terre des piles de 100 francs pour faire le compte, et nous empressant ensuite de reprendre une voiture pour aller déposer chez un banquier ces matières encombrantes qu’il n’eût pas été prudent de garder chez nous.  Aujourd’hui, s’agit-il de dix ou de cent fois plus, on ne remuerait pas un écu.  Le débiteur remettrait un bon sur la Banque ou sur l’une des principales sociétés de crédit; le créancier le ferait passer à son actif et donnerait à son tour des chèques suivant son besoin, et tout serait dit.  Avec de tels changements dans les habitudes, comment s’étonner que l’argent, une fois entré dans les caves de la Banque, n’en veuille plus sortir, surtout si, comme c’est le cas, il trouve à la sortie des difficultés qu’il n’a pas trouvées à rentrée.  Vous le recevez en vertu de la fiction légale sur le pied de 15 ½; il entre.  Il ne pourrait sortir, en vertu de la réalité, que sur le pied de 22 ½ et vous ne voulez pas, cela se conçoit, consentir cette perte; il ne sort pas.  Mais cet écart énorme, cette différence de niveau effrayante, c’est vous-même, qui en vous obstinant à maintenir le taux de 15 ½, l’avez en grande partie provoquée.  Vous vous êtes opposés au mouvement naturel qui, peu à peu et sans crise, aurait fait baisser l’argent dans la proportion exacte du besoin et écouler au dehors, vers les pays qui en sont encore à l’usage exclusif ou principal de ce métal, ce que nous en avions en trop.  Vous avez ainsi amoncelé, comme derrière une digue élevée à plaisir, des masses énormes de numéraire immobilisé, et vous êtes à la fois surpris et effrayés de la dépréciation qui résulte de cette accumulation et du cataclysme qui peut se produire le jour où, rompant enfin la digue qui le retient, ce flot énorme sera tout à coup rejeté sur le marché.  Mais c’est vous qui l’avez voulu, c’est la digue qui a fait la différence de niveau et qui fait le danger d’inondation.  On ne va pas en vain contre les lois de la nature.

(Vifs applaudissements)

J’insiste, messieurs; car, ainsi que je l’ai dit, ce n’est pas seulement l’argent, mais l’or lui-même qui, par suite du changement des habitudes, est devenu et devient tous les jours relativement moins nécessaire.  Ce n’est pas seulement l’argent qui a cédé la place à l’or, c’est l’or qui a cédé la place au papier qui le représente.  On nous a cité les 150 milliards de francs de règlements annuels opérés par voie de virement et de compensation au clearing house de Londres, on n’en fait pas moins à celui de New-York.  Et non seulement entre les maisons admises au clearing house l’emploi des espèces métalliques devient pour ainsi dire inutile, mais les remises de valeurs elles-mêmes ne se font plus matériellement que dans de très faibles proportions.  Lorsque l’on a épuisé, comme en algèbre, la série des quantités à recevoir et à payer qui s’annulent, il ne reste la plupart du temps qu’un solde qui peut être sans inconvénient reporté à compte nouveau pour le lendemain.

C’est à raison de cet emploi quotidien et général des procédés qui dispensent de l’usage immédiat du métal que l’Angleterre, pour un chiffre d’affaires beaucoup plus considérable que celui de la France, se contente d’un stock métallique environ trois fois moindre : quelque chose comme deux milliards et demi, d’après les chiffres les plus généralement adoptés.  Je dis, messieurs, environ; car, malgré mon respect pour la statistique et pour les statisticiens, je me méfie toujours des affirmations qui prétendent à une précision trop minutieuse.  En fait de monnaie surtout, pour ces matières d’un déplacement et, j’oserai dire, d’une fluidité si insaisissable, qui entremet qui sortent à toute heure, à l’insu des douanes les plus attentives, dans les poches ou dans les bagages des voyageurs, qui se perdent, s’égarent ou s’enfouissent sans qu’on en puisse suivre la trace, personne ne pourra jamais prétendre sérieusement à autre chose qu’à des approximations plus ou moins probables.

Quoi qu’il en soit, cette quantité de deux milliards et demi, supposée exister en Angleterre, paraît à M. Lalande insuffisante, et il en trouve la preuve dans l’influence qu’exercent sur le taux des escomptes de la Banque d’Angleterre des différences de quelques dizaines de millions seulement dans l’encaisse métallique.  J’en demande pardon à mon honorable collègue, mais je crois qu’il se méprend sur le caractère de ce phénomène.  C’est la conséquence naturelle de ce perfectionnement de l’appareil de la circulation sur lequel il a si justement insisté.

Avec la balance à bascule qui pèse au dixième, au vingtième, au cinquantième, suivant les conditions dans lesquelles elle est établie, une différence de quelques grammes à l’extrémité du bras de levier produit une différence de plusieurs kilogrammes sur le plateau.  Avec l’emploi du papier pour lequel la monnaie, toujours nécessaire, mais à doses relativement réduites, intervient au centième, au millième, au cent millième, les plus légères variations dans les disponibilités métalliques réagissent naturellement avec une intensité proportionnelle.  Plus un appareil est perfectionné, plus il est sensible; ce n’est pas une raison pour revenir à des appareils plus grossiers.  Que l’Angleterre ne se plaigne donc pas d’avoir moins de monnaie que les autres peuples à proportion de ses grandes affaires.  Qu’elle s’en félicite au contraire, non seulement au point de vue de la facilité et de la rapidité du règlement des comptes, mais encore à un autre point de vue que l’on oublie trop, celui de l’économie des frais d’établissement et d’entretien de l’appareil monétaire.  L’or et l’argent ne s’obtiennent ni ne se conservent gratis.  Ce sont des marchandises de provenance étrangère, entrés majeure partie, pour les peuples européens; des marchandises d’importation en d’autres termes, ceci soit dit en passant aux partisans de la balance du commerce.  On ne se les procure qu’en en fournissant l’équivalent en d’autres marchandises ou en services, c’est-à-dire en fin de compte en les payant en travail.

Je me souviens d’avoir calculé, il y a vingt ou vingt-cinq ans, à propos de leçons sur ce sujet, que le stock monétaire de la France représentait approximativement l’emploi laborieux de deux cent mille existences.  Il ne saurait être indifférent d’économiser l’emploi d’un instrument aussi dispendieux.  C’est, comme l’a bien dit Smith, le véhicule des valeurs.  Le progrès consiste à éviter toute dépense de force inutile.  Permettez-moi de vous le dire, mes chers contradicteurs, c’est à ce progrès que vous tournez le dos.  Vous repoussez les engins perfectionnés pour en revenir aux vieux engins.  Vous faites comme ceux qui voudraient supprimer le gaz ou l’électricité pour empêcher d’abandonner la chandelle et la torche.  Nos pères portaient bravement des sacs d’écus sur leurs épaules et s’éclairaient avec des chandelles; nous en avions encore quand j’étais au collège, et l’une des prérogatives des gradés en ce temps consistait à moucher les chandelles.  Nous avons des éclairages plus perfectionnés; nous avons aussi des modes de payement plus rapides et plus faciles.  Ne nous obstinons pas à retenir malgré lui cet argent qui tend à nous quitter et qui nous aurait quittés déjà en grande partie, sans pertes sérieuses et sans brusques soubresauts, si nous ne l’avions pas accumulé artificiellement, au risque de produire ce qui s’est produit et ce qui se produira.

(Applaudissements)

M. Lalande, s’appuyant sur ce qu’avait dit notre collègue M. Boissevain, rappelait que, dans le royaume de Siam, l’usage de l’argent avait fait peu à peu disparaître un agent monétaire d’ordre inférieur, qui consistait en colliers de coquillages, ou l’avait relégué à un rôle tout à fait subalterne.  Mais c’est précisément le même phénomène qui se passe chez nous, à un degré supérieur de l’échelle.  Nos coquillages, c’est notre monnaie d’argent.  La monnaie d’or et les autres procédés tendent à la rendre en grande partie inutile; mais, en même temps, les peuples moins avancés nous la demandent, et c’est chez eux qu’il faut l’écouler pendant qu’elle y est encore d’un bon placement.  C’est un mouvement qui se produit pour toutes choses; le grand industriel qui renouvelle son matériel en se mettant au niveau des derniers progrès de la mécanique, cherche, en démontant ses vieux métiers, à les céder encore pour une partie de leur valeur à des industriels moins avancés pour lesquels ils constituent une amélioration.

M. Lalande a encore insisté sur ce point qu’une bonne monnaie doit être aussi peu variable que possible.  Or, dit-il ainsi que M. de Laveleye, l’or ou l’argent considérés isolément peuvent varier très sensiblement dans leur valeur, en sorte que le même poids de l’un ou de l’autre de ces métaux peut très bien ne pas représenter, dans dix ou quinze ans, la même quantité de marchandises ou de services et correspondre à la même puissance d’achat.  Cela est incontestable, et c’est précisément cette variabilité inévitable de la marchandise or et de la marchandise argent qui rend impossible de déterminer une fois pour toutes leurs prix respectifs.  C’est en vain que l’on a recours à des images tirées du pendule compensateur des horloges, on ne maîtrise pas les cours du commerce.  Et réussît-on par impossible à fondre dans une sorte de moyenne les variations de l’or et celles de l’argent, que cette moyenne elle-même serait variable et ne ferait point disparaître par conséquent l’aléa que voudrait éliminer notre collègue.  Cet aléa, il faut bien le dire, est de l’essence même de toute opération qui compte avec l’avenir.  Tout est sujet à hausse ou à baisse.  Je prendrai pour exemple, avec la permission de mon excellent collègue, la matière même de son commerce.  J’ai bu quelquefois chez M. Lalande, qui est mon ami, de ces excellents vins de Cantenac, de Léoville, ou de Château Margaux, dont les girondins sont justement fiers.  Je ne lui en ai pas acheté; ma cave est plus modeste.  Mais j’aurais pu lui en acheter.  Supposez qu’au bout de quelques années, les bouteilles qu’il m’aurait livrées aient doublé de prix, ou qu’au contraire, par une circonstance quelconque, elles aient baissé.  Est-ce que, lui ou moi, nous aurions le droit de nous en plaindre ?  De même, lorsque j’ai acheté de l’argent contre du vin ou contre autre chose, ou lorsque j’en vends; j’achète ou je vends un corps certain dont la valeur à venir est incertaine.  Et si, au lieu d’une remise immédiate, j’ai stipulé une remise ultérieure, je précise ce qui me sera remis ou ce que je remettrai; je ne dis rien et je ne peux rien dire quant à sa valeur.  Un kilogramme d’argent, disait excellemment Gaudin, ne vaut pas deux cents francs, il est deux cents francs qui valent ce qu’ils peuvent.  Je puis très bien, suivant que cela me convient, stipuler comme payement un poids d’or ou un poids d’argent; et le législateur peut très bien dire qu’en employant le mot de francs ou le mot de dollars j’ai entendu tel poids de tel métal ou de tel autre.  Je ne puis pas, ni le législateur non plus, parce que personne n’en sait rien, dire quelle sera à une époque quelconque ou au jour du payement s’il n’est pas immédiat, la valeur de l’objet métal ou autre chose qui doit être donné en payement.

Ici je rencontre une idée qui a été produite, il y a quelques mois, à l’Académie des sciences morales et politiques, au cours d’une très intéressante discussion provoquée par la lecture d’un mémoire de M. Allard.

M. Léon Say, que je regrette de ne point voir ici, disait qu’en fait, sinon en droit, nous n’avons en France ni le double étalon ni l’étalon unique.  Nous avons, suivant son expression, des étalons alternatifs, l’usage prévalant suivant les cas de tout rapporter tantôt à l’or et tantôt à l’argent.  Il reconnaissait d’ailleurs, conformément à cette loi de Gresham qu’a vainement tenté d’écarter M. de Laveleye, que c’est toujours le métal déprécié qui chasse l’autre, comme le coucou élevé dans le nid où son œuf a été déposé, jette par dessus bords, pour y rester seul, les autres petits.  M. Levasseur, reprenant spirituellement l’apologue des deux serins présenté par M. de Cernuschi, a dit la même chose, quand il nous a montré le serin jaune remplacé dans la cage par un second serin blanc.

Jusqu’ici je n’ai rien à objecter.  Mais M. Léon Say ajoutait, et M. de Laveleye a dit à peu de chose près la même chose, que cette alternance, en conférant aux débiteurs la faculté de se libérer toujours avec le métal en baisse, tendait à les favoriser au détriment des créanciers, et qu’il n’était pas mauvais que le capital, qui représente la richesse acquise, fût ainsi régulièrement réduit, à l’avantage du travail qui représente la richesse en formation.  Je n’aime pas, pour ma part, ces distinctions et ces oppositions.  La loi n’a point à favoriser les uns ou les autres; elle doit faire respecter les conventions et tenir la balance égale entre tous.  Il se peut fort bien que celui qui a à payer soit le riche, et celui qui a à recevoir, le pauvre; et, en règle générale je ne vois pas du tout en quoi l’un mériterait plus d’égard que l’autre.  Le capital est le fruit du travail et un fruit qui a été non seulement produit et récolté, mais conservé.  Cela est fort heureux, non seulement pour celui qui le possède, mais pour celui à qui il en confère l’usage et qui, sans lui, en demeurerait privé.  Bentham a dit plaisamment, dans ses lettres pour la défense de l’usure, que le prêteur, c’est l’enfant qui a gardé son gâteau, et l’emprunteur, celui qui a mangé le sien.  C’est bien souvent la vérité.  Ce n’est pas une raison pour que le législateur prenne parti pour le créancier contre le débiteur; c’en est une au moins pour qu’il ne prenne pas parti pour le débiteur contre le créancier.

Et ne dites pas que vous éviterez ces alternatives; que vous maintiendrez par l’effet de la loi la fixité du rapport.  L’histoire, l’histoire contemporaine surtout, vous répond, et la nature proteste.  Prétendriez-vous, par hasard, que deux unités de longueur, égales à un certain moment, mais dont l’une se dilate ou se contracte avec une grande facilité sous l’influence de la température tandis que l’autre y est pour ainsi dire insensible, peuvent être en tous temps prises indifféremment l’une pour l’autre; qu’une tige de fer rigide ou une bande de caoutchouc sur laquelle on tire, conservent la même longueur.  C’est pourtant ce que vous prétendez faire quand vous entreprenez de relier l’une à l’autre, par un article de loi, deux valeurs aussi manifestement et aussi diversement mobiles que celles de la marchandise or et de la marchandise argent.

Je sais bien ce que vous dites.  Vous dites : «Cela n’a pas lieu, en effet, quant à présent, de nation à nation, parce que les gouvernements ne se sont pas entendus; mais ils peuvent s’entendre, et c’est ce que nous leur demandons.  Il faut poursuivre et réaliser un accord entre les grandes nations civilisées pour maintenir entre elles, dans toute l’étendue de leurs territoires respectifs, un rapport unique, un cours international des métaux précieux.  Ce sera comme une sorte d’assurance mutuelle contre les variations des cours.»  Et je vous réponds d’abord que vous ne parviendrez pas à réaliser cette convention, pas plus que vous ne parviendriez, par un congrès ou un acte diplomatique, à garantir sur les différentes places du monde, le cours des fonds d’État ou des autres valeurs de Bourse.  Et je vous réponds ensuite qu’eussiez-vous, par impossible, réussi à conclure un tel arrangement avec trois ou quatre puissances, vous ne le ferez jamais accepter par toutes; et il suffira qu’il reste quelque part des nations soumises à un autre régime pour que vous subissiez, malgré vous, le contre-coup des fluctuations de leurs marchés.  Vous serez comme des gens qui pour maintenir plein un tonneau se seraient mutuellement interdit d’y puiser, mais qui auraient oublié qu’une clef de leur cave est restée aux mains d’un étranger.

Je vais plus loin : même à l’intérieur d’un pays, vous n’arriverez jamais à réaliser cette immobilité, cette stagnation, qui ne seraient pas autre chose que la destruction du marché même.  Ce n’est pas, quoi que vous en disiez, le monnayage qui donne à l’or et à l’argent leur valeur; c’est la valeur propre de l’or et de l’argent qui confère à ces métaux la fonction monétaire.  On ne taxe pas plus les lingots que le blé ou la farine; et le cours des lingots influe sur celui de la monnaie, comme le cours du blé et de la farine sur celui du pain.  Je vous défie bien, quand il s’agira de grandes opérations, de remises de millions ou de dizaines de millions, d’empêcher les banquiers ou les sociétés de crédit de tenir compte du cours commercial des métaux.  Et je vous défie aussi, fût-ce par les lois les plus draconiennes, d’empêcher les spéculateurs de se procurer votre monnaie d’or avec une quantité nominale d’argent qui ne la vaudra pas et de revendre cet or avec bénéfice à l’industrie.

J’ai fait allusion tout à l’heure à la loi limitative du taux de l’intérêt.  Le législateur a eu beau dire que le taux de 5 % était le taux raisonnable pour tous les cas, il n’a pas pu faire que cela fut.  Il a pu empêcher de se conclure des opérations qui comportaient un taux différent, il n’a pas pu rendre possibles à ce taux celles qui en supposaient un autre.  C’est un exemple qui ne devrait pas être perdu.  Chacun sait que les places où la liberté des transactions était respectée, ont eu, de tout temps, le privilège de devenir les grands centres d’affaires au détriment des places où cette liberté était méconnue.  Si, par impossible, on réussissait à bannir d’un pays les fluctuations naturelles de la valeur des métaux monétaires, on aurait du même coup destitué ce pays de toute participation aux grandes opérations qui se font sur ces métaux, on aurait amoindri dans une proportion considérable son rôle dans les affaires du monde.

M. Allard nous disait hier que l’argent en France ne jouissait plus du pouvoir libératoire.  On lui a répondu, et avec raison, qu’il n’en jouit que trop, puisque, malgré sa dépréciation qui a fait descendre le rapport vrai à 22 ½, on peut toujours non seulement se libérer en argent, quelle que soit la somme, mais échanger de l’argent contre de l’or au pair de 15 ½.  C’est vrai, a reconnu M. Allard, sur le marché intérieur; mais, sur les marchés extérieurs, votre argent n’est plus reçu, vous n’avez plus vis-à-vis de l’étranger qu’une seule monnaie, la monnaie d’or.  Je réponds : À qui la faute ?  À votre rapport légal qui n’est plus qu’un rapport fictif.  À l’intérieur, nous acceptons la fiction parce que l’État la garantit.  Nous savons ou nous ne savons pas selon notre degré d’instruction, que les pièces d’argent ne sont plus que des jetons qui ne valent pas les quatre cinquièmes de leur valeur nominale, qui n’en valent même que les trois quarts quand ce sont des pièces divisionnaires.  Mais, comme elles sont remboursables au pair, nous n’en tenons pas compte, nous les recevons pour bonnes de même que nous recevons le billet de banque (qui comme papier ne vaut rien), parce qu’il est remboursable en espèces.  À l’extérieur, ce n’est plus la même chose, la fiction cesse, et c’est pour cela que vous avez pu dire que notre argent ne passe plus la frontière.  Il eut été plus exact de dire qu’il ne la passe plus qu’en baissant la tête.  Quand vous offrez ce que vous appelez une pièce de 5 francs pour 5 francs, on vous la refuse, parce qu’elle ne vaut pas 5 francs ni même 4, comme on vous refuse votre blé, si vous l’offrez à 30 francs le quintal, quand il n’en vaut que 24 ou 25.  Mais donnez-les au cours et vous pouvez être certain de trouver preneur.  Je sais bien, je l’ai déjà dit, qu’il est dur de céder sa marchandise à perte, mais c’est le seul moyen de s’en défaire, quand elle est en baisse, et souvent, c’est ici le cas, c’est pour n’avoir pas voulu accepter une baisse légère, qu’on est réduit à en subir une considérable.

Ceci m’amène à répondre à la thèse de M. Thompson, qui a bien voulu nous dire hier que la résistance des économistes à la thèse bimétalliste provenait surtout de leur ignorance, et qui a ajouté, en englobant M. Gladstone parmi ces ignorants, que cette thèse n’a absolument rien de commun avec la protection.  Je regrette de ne pouvoir m’incliner devant la science supérieure de notre collègue; mais j’estime, malgré tout ce qu’a pu dire après lui M. de Laveleye, que c’est du protectionnisme au premier chef.  Quel est, je vous le demande, le but des mesures protectionnistes ?  C’est de maintenir, par des droits sur les produits similaires, certains produits à un prix qu’ils n’atteindraient pas ou ne conserveraient pas sans cela.  C’est de soustraire, par un procédé ou par un autre, une marchandise ou une industrie, aux effets naturels de la libre concurrence.  Que se proposent les partisans du double étalon avec rapport fixe ?  Évidemment de maintenir artificiellement le cours de l’argent à un taux supérieur à celui que lui assignerait le libre jeu de l’offre et de la demande; de contre-balancer, par une garantie légale, les causes diverses de dépréciation qui atteignent ce métal, et de le relever d’autorité au cours que les bimétallistes, dans leur sagesse, estiment convenable.  Où est la différence ?  Et qu’il s’agisse de blé ou d’avoine, de sucre ou de coton, de fer ou de houille, d’argent ou d’or, n’est-ce pas toujours absolument la même doctrine et la même prétention ?  Cette prétention, messieurs, je vous demande pardon d’y revenir, mais c’est une considération qui à mon avis domine tout le débat, cette prétention, c’est la doctrine de la toute-puissance de l’État.  C’est cette idée que le monde économique est dans la main des gouvernements, et que les choses n’ont pas de lois naturelles.  Je sais que mon éminent contradicteur, M. de Laveleye, ne croit pas beaucoup à l’existence de ces lois naturelles.  Mais je lui demande la permission de le lui dire, ou plutôt de le lui redire avec tout le respect que j’ai pour son grand talent et pour sa prodigieuse érudition : s’il n’y avait pas de lois naturelles, si les faits économiques ou autres n’étaient pas soumis à des règles certaines, il n’y aurait pas d’ordre en ce monde et il n’y aurait pas de sciences.  Les lois, comme l’a dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires des choses; la science est la constatation de ces rapports.  Elle consiste à observer les faits d’abord, à en reconnaître les relations ensuite et à les relier les uns aux autres par la chaîne des causes et des conséquences.  Elle peut s’égarer dans cette recherche.  Elle peut mal voir, ou ne voir qu’en partie.  Elle peut généraliser trop vite ou interpréter faussement.  Elle verra, par exemple, la fumée ou le ballon s’élever dans l’air et elle conclura qu’ils sont soustraits à l’action de la pesanteur.  Elle verra le soleil apparaître à l’Orient et, après s’être élevé, disparaître à l’Occident, et elle croira que le soleil tourne autour de la terre.  Mais elle continuera ses observations et ses études, elle pèsera, elle analysera, elle rectifiera et elle reconnaîtra que c’est la terre qui tourne autour du soleil, et que si les corps légers s’élèvent, c’est en vertu même des lois de la pesanteur.

Ce qui s’est passé, ce qui se passe encore tous les jours dans l’ordre des sciences physiques, se passe également dans l’ordre des sciences économiques.  On voit les hommes se tromper, ou l’on croit qu’ils se trompent; et l’on conclut qu’il est nécessaire de les mettre à l’abri de leurs erreurs et de leurs fautes en leur donnant des lisières et en leur traçant leur voie.  On imagine que des législateurs, des administrateurs, des savants, qui ont plus de lumières et qui sont, à ce qu’ils croient, plus désintéressés dans ces questions que le vulgaire, sauront mieux que les individus qui composent ce vulgaire, comment ils doivent exercer leurs professions, sur quel marché ils ont intérêt à vendre ou à acheter, à quel taux ils peuvent ou ne peuvent pas raisonnablement emprunter, quels engagements ils doivent souscrire ou s’interdire, en quelle estime enfin ils doivent tenir l’or ou l’argent, et sur quel pied il leur est utile de les échanger.  Mais les faits mieux observés viennent démentir ces inductions téméraires et rabattre cette présomptueuse confiance.  Ils montrent que, si les individus se trompent en détail, les prétendus sages, qui ne craignent pas de se substituer à eux, se trompent en gros, et que n’étant pas, comme les intéressés directs, personnellement responsables des conséquences de leurs erreurs, n’étant pas, comme ceux-ci, visiblement récompensés ou punis par le bon ou par le mauvais succès de leurs actes, ils ne sont pas comme eux et au même degré à cette école quotidienne de l’expérience dont les leçons coûtent mais profitent.

Et cela étant, la science à mesure qu’elle avance, la vraie science, en prenant peu à peu la place de la fausse science, écarte les illusions, dissipe les préventions et dit aux administrations, aux gouvernements, tentés de substituer leur sagesse à celle des intéressés, dans l’ordre des intérêts privés : N’y touchez pas; car chaque fois que vous y touchez, vous risquez de faire une faute et vous faites certainement une injustice.  Vous commettez de plus une imprudence, et une imprudence qui peut vous être fatale à vous-mêmes, en vous faisant assumer une responsabilité qui ne vous incombe pas.  Vous voulez vous faire bénir comme une providence, vous risquez de vous faire maudire comme une puissance malfaisante.  C’est toujours l’histoire du curé dont parle Bastiat.  Il avait persuadé ses paroissiens que ses prières avaient la vertu de préserver leurs vignes de la grêle.  Tout alla pour le mieux tant que les vignes furent en effet épargnées, mais au premier orage les paysans lui tombèrent dessus à coups de bâtons en lui disant que c’était sa faute.  Combien de révolutions, Messieurs, n’ont pas d’autre explication ?  Sans aller si loin et sans vouloir menacer les bimétallistes d’une guerre sociale, qu’ils me permettent de leur dire en terminant : Prenez garde, vous promettez la stabilité monétaire; si vous ne l’obtenez pas, c’est à vous qu’on s’en prendra.  Et vous ne l’obtiendrez pas, car vous lui tournez le dos.

(Vifs et unanimes applaudissements plusieurs fois répétés)

M. Magnin, président — Je vous prie de vouloir bien reprendre vos places; la séance n’est pas terminée.  Je comprends votre légitime émotion à la suite du discours si éloquent que vous venez d’entendre, mais après avoir donné ces témoignages de votre juste admiration, il nous faut revenir à notre ordre du jour, si toutefois vous le voulez bien.

Je dois d’ailleurs vous faire observer que c’est demain notre dernier jour et plusieurs articles de notre programme n’ont point encore été abordés.  Si le Congrès voulait encore entendre un orateur ou deux, je crois que ce serait sagement agir.

Dans l’ordre des inscriptions, la parole est à M. Foxwell.

(Mouvements divers — Bruit)

M. Foxwell demande à remettre son discours à la séance suivante.

M. le président — Alors, nous nous bornerons à vous donner communication d’une note de M. de Malarce qui n’est pas ici, mais que vous connaissez tous.  M. de Malarce a assisté à nos premières séances et, obligé de quitter Paris ce matin, il nous a adressé un document dont il désire qu’il soit donné lecture; je donne pour cela la parole à M. le secrétaire du Congrès.

M. Adolphe Coste, secrétaire, donne lecture de la note de M. de Malarce [18].

M. le secrétaire annonce également le dépôt sur le bureau d’un projet de M. H. Chevassus intitulé : Les Silver-warrants internationaux [19].  L’auteur renonce à prendre la parole.

M. le président rappelle au Congrès que la visite à l’Hôtel des Monnaies doit avoir lieu le lendemain matin à 9 heures.

La séance est levée à cinq heures et demie.  La séance suivante est fixée au lendemain à une heure et demie du soir.


Sixième séance : samedi 14 septembre 1889, à 1 heure et demie du soir, au palais du Trocadéro

Présidence de M. J. Magnin

 

Prennent place au bureau : M. J. Magnin, président; MM. Adolphe Coste et Arthur Raffalovich, secrétaires.

M. Magnin, président — Messieurs, vous avez, ce matin, fait une visite très intéressante à l’Hôtel des Monnaies.  À cette occasion, M. Ruau, directeur de cet établissement, a eu la charmante attention de faire frapper une médaille commémorative qui porte la date de votre visite : 14 septembre 1889, et qui va être distribuée aux membres du Congrès.

Au nom du Congrès, j’adresse à M. Ruau tous nos remerciements pour cette attention à laquelle nous sommes très sensibles.

(Applaudissements répétés)

L’ordre du jour appelle la communication de M. Foxwell [20]

M. H.-S. Foxwell — M. le Président, with your permission, I propose to address the Congress in English, a language with which most of its members are familiar.  I shall do my best, by speaking slowly and distinctly, to make myself intelligible to the Congress.

My first duty, sir, is to thank you, on behalf of the English delegates, for the very great courtesy you showed us yesterday at the Bank of France and also for your special consideration to myself, in permitting me to speak this morning instead of at the close of yesterday’s session.  It will be easily understood by those who heard the brilliant oration of M. Passy that I was not anxious to follow him too closely.

I must confess to a certain surprise at the tone which our debates have taken.  For my part I thought we had been summoned to consider in a practical spirit the measures required to meet a grave crisis.  Instead of that, we have been largely occupied in discussing the first principles of monetary science, principles which I had thought by this time established beyond dispute.  We have listened to some admirable orations.  It is a rare pleasure to hear such speeches as those of M. Levasseur, M. de Laveleye, M. Passy, and many others I might name.  Still, upon the whole, we could have wished that the discussions had aimed more directly at some practical result, some business-like arrangement, some agreement as to future action.  It may be that in England the matter is more advanced; but there is an indisposition there to devote time to other than the practical aspects of the question; and we had thought that it was to consider it in those aspects that the Congress had been convened.

But I will not waste time in vain regrets.  Bi-metallists certainly have nothing to fear from a discussion of first principles.  We invite such discussion and think we have everything to gain from it.  It is however of the first importance that we should set out upon it with a right conception of the existing situation.  And this brings me to what I regard as one of the chief uses of such a Congress as this.  It gives to the members a most valuable opportunity of informing themselves as to the exact state of opinion in the various countries represented.

Now it appears plainly to me, from certain reports in the French press, and from certain remarks which have been made in the Congress, that the English delegates have not succeeded in conveying a correct impression as to the state of affairs in England.  I find for instance that in two of the leading journals, Le Messager and Le Journal des Débats, M. Grenfell’s speech has been very inadequately represented.  He is made to say that one of the principal obstacles to bi-metallism in England is the obstruction caused by the economists.  What he actually referred to, was the obstruction in the House of Commons, and the prejudices of the economics of the older generation.  I shall show that bi-metallism meets with no opposition from the economists of the modern school.  Again it was only the negative part of M. Grenfell’s speech that received notice.  M. Grenfell made what I, as a younger man, might perhaps think excessive reserves, in his desire not to raise false hopes in other countries.  But he, also, spoke of the great popular movement in Lancashire, of the movement in the Chamber of Agriculture, of the 100 bi-metallists in the House of Commons, and of the remarkably influential deputation from both Houses and all classes received by Lord Salisbury and M. Goschen in May last.  This part of his speech seems to have been ignored.  I propose therefore to say a few words on this subject, before I proceed to deal with some of the objections to bi-metallism which have been raised by M. Passy, M. du Puynode, M. Levasseur and others.

Let me say that I am sorry that it should be necessary again to refer to the position in England, about which so much has already been said.  I regret that we English delegates have been forced to the front so much in these discussions.  We do not for a moment suppose that English opinion deserves more consideration than the opinion of any other European power.  But as M. Horton has said, the last International Conference left the question of Monetary union at England’s door, and it is natural to inquire what answer England may be expected to give.  There is another reason for dwelling on English opinion.  That opinion has undergone a very remarkable change during the last ten years, and it is very doubtful whether the extent of this change is thoroughly appreciated abroad.  Although in France you have had a bi-metallic monetary system, I doubt whether you were until recently intelligently convinced of the principles upon which the system rests.  You were bi-metallists without knowing it before the time of Wolowski.  At any rate, it is a mistake to suppose that the English were intelligently monometallists.  They were monometallists by prejudice, founded upon the accident of history; but until 1879 the question of the single or double standard had never been thrashed out in England, never even clearly raised.  Since that date the question has come to the front.  It has been thoroughly discussed in a multitude of writings, on public platforms, and in the public press.  We have had a parliamentary commission of exceptional ability receiving evidence from all quarters, and issuing an exhaustive report.

And the result is that the opinion of intelligent open-minded men has moved steadily in the direction of bi-metallism.  Take for example the vital question of the fixed ratio.  Fifteen years ago economical opinion in England would have held that it was arbitrary and impracticable to maintain a fixed relation of value between the two metals.  With the single notable exception of M. Giffen, who on many other points agrees with our views of the situation, the English economists would now concede that on this point at least the bi-metallic theory is sound.  I do not know what may be the views of Professor Rogers on this point.  All the other Professors, so far as I know, admit the bi-metallic theory.  I may mention, the R. Hon. L. Courtney, late Professor and Deputy Speaker, Professors Marshall, Sidgwick, Munro, Edgeworth, Nicholson, Gonner, Symes and Sorley : all of whom admit the possibility of maintaining the fixed ratio in certain conditions, though they may hold different views as to the best ratio to select, and as to the political expediency of entering into a monetary union.

How has this change been brought about ?  Let me for a moment revert to the history of our monetary policy.  In the 18th century no doubt a certain kind of bi-metallism existed.  But it was a national bi-metallism part and parcel of the old Mercantile system.  There was a conflict of ratios; each nation having its own ratio, chosen in order to inflict injury, or loss of the precious metals, on neighbouring nations.  It was a state of monetary war.  The French Revolution changed all this.  Whatever may be thought of the constitutional changes effected by the men of that Revolution, they had one grand characteristic which must secure them eternal fame, their desinterestedness.  In all their schemes and reforms, they aimed at the good of humanity.  In England, Newton had hinted at a better system; but it was to the honour of France that she first, by establishing unrestricted mintage of the two metals at an unaltered ratio, made bi-metallism practically international.  So little was the importance of that new policy understood at the time that Lord Liverpool, in the famous Report upon which the English gold standard was based, makes no reference whatever to the change.  He seems to have entirely ignored what was passing in France; his policy was absolutely insular.  This is one of the many defects in his Report, which I think has been much over-rated.  No doubt it contains a mass of historical information, but this is said to have been the work of the antiquary Ruding, while the passages dealing with monetary policy, and probably due to Lord Liverpool himself, are certainly not remarkable, either for scientific grasp or statesmanlike foresight.

The principles however which Lord Liverpool laid down were not questioned during the next half-century.  The system worked well enough, so far as we were concerned, because it was supported by the bi-metallism maintained in France.  Of this French system, English economists knew nothing.  After 1850 John Stuart Mill was the chief of the English school.  His account of bi-metallism is a mere burlesque; and those whom he influenced approached the subject with a strongly hostile prejudice.  But in 1870 a new influence made itself felt, that of Jevons, one of the most original and brilliant names in the line of English economists.

Jevons, whose admiration of the French economists was very great, and who had done so much to encourage their study in England, had his attention called to bi-metallism by Wolowski; and the clearness of his conceptions on the subject of value enabled him at once to grasp the principle of the fixed ratio, which he has illustrated in the most effective manner.  Now there is no economist whose influence in England is as great as that of Jevons; and this influence increases year by year.  He has completely superseded Mill, both in England and Holland; and his theory of value is making its way rapidly in all the leading countries.  It will be said he was not himself a bi-metallist.  But the principles he established lead straight to bi-metallism, and I venture to think, having had the honour of his friendship, that he would ultimately have inclined to the bi-metallic policy.  At any rate it is important to notice that his disciples are all bi-metallists so far as theory is concerned.  Whatever reserves they may make on points of policy or detail, they all accept the principle of the fixed ratio.  I wish to insist upon this point, because it is exactly this principle which M. Passy finds such a stumbling block.  It is this very principle upon which in England we are all agreed that M. Passy declares to be absurd, so absurd that its absurdity alone is enough to prove bi-metallism impracticable.

This leads me to remark upon another point in reference to which there has been some misunderstanding.  Many references have been made to the Report of the English Gold and Silver Commission; but the substance of the report does not seem to have been rightly apprehended by several speakers, M. du Puynode, M. Passy and others have represented the Commission as divided into two equal parties opposing one another on all points.  I wish to observe that the Commission were in agreement upon almost all the theoretical positions maintained by the bi-metallists, and that in particular they all accepted this theory of the fixed ratio, to which M. Passy rightly attaches so much importance, and which in his view is so impossibly absurd.

It must always be remembered that so far as the mass of the public are concerned, the discussion of bi-metallism is of quite recent date in England, as indeed may be said of France, with the single though brilliant exception of Sismondi.  And it seems to me that in estimating the progress made in the direction of bi-metallism of late years, my colleague, M. Grenfell was a little too pessimistic.  He was perhaps too much influenced by the opinion of the City.  I wish to speak with great respect of the City opinion, where it is the result of a thorough investigation.  But the City of London is always conservative in matters of finance; it suffers from the inertia of prosperity, of excessive occupation in affairs.  It is rather Lancashire than London that leads England.  We have a proverb which says : «What Lancashire thinks today, England will think tomorrow».  It is well known that Manchester was the cradle of the Free Trade movement.  It is therefore significant that the chief successes of the League have been won in Lancashire, where men of all classes, and of the greatest diversity of political opinion, are united to advocate bi-metallism.

Not long ago £ 20,000 were subscribed at a single dinner in Manchester to furnish funds for bringing the advantages of bimetallism to the notice of all classes.  I could not help recalling the famous subscription raised by the Anti-Corn Law League, and the remarkable success which that League attained.

I wish particularly to insist that bi-metallism in England is a popular movement.  It will be said : How can you convince the workman that he has anything to fear from a fall of prices ?  Is not cheapness all he wants ?  My friend M. Fielden will be able to give a very satisfactory answer to this question.  I will only say now that the Lancashire artisan is a long-headed, intelligent man.  «What is the use», said one of them to Lord Salisbury, «of having bread at 6 d the loaf, if you have only 4 d  to buy the loaf with ?»  The depressing effect of a fall of prices is nowhere felt so keenly as in the manufacturing districts.  Accordingly it is there that the bi-metallists are strongest.  No doubt the monetary question is a very complicated one, and it is to be regretted that it is necessary to discuss it upon popular platforms.  But this seems to be inevitable under the conditions of modern politics; and for my part I have confidence that in spite of the difficulty of the subject, the English people, who have a healthy common-sense, and who take great pains to inform themselves of the facts, will ultimately arrive at a sound conclusion on the matter : and will adopt tomorrow the policy which the economists recommend today.

Let me turn now to discuss the general question, and refer to some of the remarks which have been made upon it.  In the first place I would say that the English bi-metallists take up a moderate position.  They do not say that bi-metallism will remedy all social ills.  What they do maintain is that a sound monetary system will remedy the mischiefs which have been caused by a bad one.  Now the fall of prices is universally admitted, as well as the depression to which it has led.  M. Levasseur indeed goes so far with us as to admit that it is due to a monetary cause.  We draw the logical conclusion that it requires a monetary remedy.

In France, however, you seem to me to take the fall of prices more light-heartedly than we can.  I do not regard it as a mere accident of commerce, a mere disturbance of the markets.  I see in it a grave social danger, a disturbance of the relations between great economic classes, a cause of revolutionary discontent.  It leads to a general disposition to repudiate contracts, which have become inequitably burdensome.  And as Herr Arendt has truly said, it is a most powerful stimulus to protection and exclusive tariffs.  But for this view of the question, my interest in it would have been very slight.  The theory of bi-metallism is ingenious, and would always have had a certain fascination for me.  But it was only when I perceived the grave social bearings of a fall of prices that I became an enthusiastic bi-metallist.

I do not wish to be misunderstood here.  I am not an inflationist.  The English bi-metallists aim simply at stability, steadiness of prices.  We are not advocates of «Soft money».  Still if we were asked to choose between rising and falling prices, we should prefer a rise.  For we think a rise is less mischievous than a fall; because, though all disturbance of monetary contracts is bad, yet the general effect of rising prices is stimulating to industry, and upon the whole, beneficial to all classes; while falling prices cause a contraction of employment, and seriously injure the industrious classes to the profit of the inactive and retired.  What is the position of the French economists upon this fundamental point ?  I venture, with great respect, to think that they have shown something less than their wonted logical acuteness in dealing with the question.  Which do they really want, stability of prices or cheapness ?  M. Levasseur has said that he is for stability.  But he goes on to say that he wants cheapness.  He cannot have both.  General and continuous cheapening of prices is certainly not stability.  We have made up our minds on this matter.  We are for stability.  But is not cheapness an advantage !  Not necessarily; and the advantage may be secured in another way.  What M. Levasseur and all of us desire is an improved position for all classes.  This may be secured in two ways.  Either prices may fall, incomes remaining fixed; or prices may remain fixed, and incomes rise.  We prefer the latter condition of things.  To the financial expert it may seem of no consequence which condition prevails.  But to the man of the people it is of the greatest consequence; and therefore socially, politically the difference is vital.  The workman always resists a fall in money wage, even though his real wage is increasing.  This is because his «standard of comfort» rises steadily, and thus he does not feel the rise in real wages, and refuses to believe it.  M. Giffen, who looks forward to a fall of prices, but is a monometallist, does not consider that any monetary remedy is required.  He says the workman must recognize the facts, and accept a lower money wage.  It is easy to say this, but I should not like to have the task of reconciling the workman to the fall of his money wage.  It is precisely this difficulty which has recently led to strikes in every part of the Western World.  I do not suppose that even the French economists are sanguine enough to suppose that if prices continuously fall, money wages can nevertheless continuously rise.  How then do they propose to meet the difficulty ?

M. Passy, indeed, who does not always agree with his colleagues, tells us that we have money enough.  But what is the test ?  The only true test is the index number.  If the index number continuously falls, then prices are unstable, and this is a sign that money is scarce.  Then M. Passy says we have bank paper.  No doubt.

But if he means that this enables us to dispense with metal, M. Magnin and M. Grenfell will not be of his opinion.  It is the quantity of the metallic reserve which forms the ultimate limit to the issue of bank paper, other things being equal.  Here let me say that I quite agree that the actual pocket money of the future will be bank paper.  The bi-metallists do not dream of forcing people to carry much silver in their pockets.  But the bank paper, like the Bland certificates, must be based on metal somewhere.

Supposing however that we can agree as to the advantage of stability of prices, the question remains, how can this stability best be attained.  I shall be brief here, because M. de Laveleye has shown in the most conclusive and admirable manner that the double standard will be more stable than the single gold standard.  A single silver standard would be better than a single gold standard.  Thus since 1873, while gold has steadily appreciated, the value of silver has remained almost unaltered.  M. Passy is wrong in supposing that silver has depreciated.  The alteration is in gold.  But even if silver were no better than gold, the double standard would still be steadier than one formed of either metal singly.  This is the simplest conclusion from the principles of probability.

Besides the public desires to have the free use of both metals.  We cannot banish either from circulation.  Gold will be used in the West, and silver in the East.  There can be no international money based on a single standard.  Thus then we require some fixed par of exchange between the two great monetary metals.  And this brings me to the question of the fixed ratio.  Here M. Passy in his eloquent address made a passionate appeal to the sanctity of «natural law».  It might perhaps be a sufficient answer to this appeal if I were to ask him whether there is anything «natural» in restraining the mintage of one of the two great monetary metals.  But I suppose that M. Passy, like so many of the economists of last century, identifies «natural law» with the policy of laissez faire.  Any kind of intervention or control on the part of the Stale is in this view a violation of natural law.  I cannot accept this position, but I need not dwell on the point.  The Congress does not require to be reminded that the appeal to natural law has not always proved a very safe guide in matters of legislation.  There seems however to be another sense in which M. Passy regards the fixed ratio as unnatural.  It appears to him arbitrary, unusual, an interference with the ordinary machinery of supply and demand.  Ordinary commodities, he tells us can have no fixed relation of value.  Their values will vary with the cost of production and the changes of the market.  This is a very common objection; but it is certainly unfounded.  The point has been established by Jevons, beyond dispute, that such a fixed relation may exist, in the way of ordinary commerce, between any two commodities which have, in a determinate degree, the power of serving as substitutes for one another.  I can answer for it that in England at least we have many cases of such «fixed ratios» quite apart from the interference of authority; as for instance, in competing modes of conveyance, and competing newspapers.  To take a more strictly analogous instance, I may mention the case of beef and mutton.  So long as it is practically indifferent to the English people which of these kinds of meat they consume, so long we know that there cannot be much divergence in their relative value, no matter what may be the changes in cost of production.  It is true that these changes of cost will very much affect the quantities of each brought to market and consumed; but till one kind of meat is wholly driven out of consumption, the ratio of value between the two, while the public taste remains the same, will not sensibly alter.  There is nothing arbitrary or unnatural in this.  But this is precisely the operation of the bi-metallic fixed ratio.  By virtue of the power of legal tender, the two metals under a bi-metallic system can replace one another, as bank reserves, and in other ways.  Accordingly they exchange at a fixed ratio, determined by the law of legal tender, which gives the conditions of substitution.  The theory is perfectly clear, the action perfectly natural.  All government does is to declare that ratio established, which, on a broad international view, seems best to represent the requirements of public convenience.

It is this action of government which M. Passy condemns as unnatural.  It would be as reasonable to protest against canals as interferences with natural law.  Yet the introduction of canals was one of the greatest advances in material progress ever made.  Is it not, really, somewhat of a paradox to find M. Passy preaching these doctrines of Rousseau in the very centre of civilisation, in the very precincts of an Exhibition the great purpose of which is to celebrate the triumphs of art over the uncertainties or inconveniences of nature ?  Why should monetary affairs be the only ones to be left to the mercy of accident ?  There must always be a certain amount of the incalculable in commerce.  But why should we aggravate it ?  Why add to the necessary uncertainties of business others due to an imperfect monetary mechanism ?

I should have been glad if on my return to England I were in a position to say what policy it is which the French economists recommend.  I am afraid I shall not be able to make any authoritative statement on this point.  M. Coste indeed declares for the statu quo.  But there is no status; there is only a transitional movement.  Two things are possible : either bi-metallism or the complete demonetisation of silver.  We cannot remain where we are; there will certainly be change of some kind.  The real question is whether we are to restore silver to its function of legal tender, or reduce it to mere token or fractional money.

One denite result has perhaps been made evident by the Congress.  With the single exception of M. Passy, no speaker has had the courage to advocate the demonetisation of silver.  No one proposed a universal gold mono-metallism.  It is clear that we have definitely abandoned the short sighted folly of 1867.  M. Passy indeed wishes to sell the existing silver at its market value.  This is logical; but it means demonetisation, and M. Passy’s colleagues repudiate his view.  M. Levasseur shrinks from such a policy.  I am not sure that I have completely seized the effect of M. Levasseur’s proposals, I understand him to advocate the free mintage of silver at the market rate, for coinage at 15 ½, but with a restriction of its legal tender to the payment of sums under a certain limit, say £ 5.  This seems to me bi-metallism, but in an imperfect and dangerous form.  If the mintage is really unlimited, it is clear that the market rate will rapidly rise until it reaches a point, 15 ½, beyond which the State will be unable to buy without loss.  But meanwhile the silver coins have a limited efficiency as legal tender.  There will therefore be a glut of these coins and a premium on gold.  It is a new form of l’étalon boiteux.  I confess it seems to me a lame conclusion.  MM. Coste and Levasseur are really half-way on the road to bi-metallism, and they will be forced by logic to complete the journey.

There are indeed few thoughtful persons who do not feel with the bi-metallists the great inconveniences of the existing situation.  But they seem to be deterred from committing themselves definitely to bi-metallism by vague apprehensions of some possible danger in the future, to arise from the excessive supply of silver.  Let us then consider what is the worst possible result that can happen under either system.  If silver were to become very plentiful in proportion to gold, then under a bi-metallic system the bank reserves would be mainly silver.  Bankers might find this a slight inconvenience.  The general public would know nothing of the change.  Prices would be maintained.  There is no danger that they would suffer any appreciable rise.  The tendency is always to a fall of prices, and immediately that a rise asserts itself, it is neutralised in a large measure by the consequent expansion of trade, as we saw in 1850.  But how should we fare under the gold standard ?  There would be a heavy fall in the gold value of silver, dislocating the Eastern trade.  And what is infinitely more important, there would be an increasing scarcity of gold and a severe fall of prices.  The phenomena of 1873-1887 would be continued in a highly aggravated form.  I have already said how serious, in my opinion, would be the social and political effects of such a crisis.  It is here we have the real danger of gold mono-metallism.  The inconveniences, if any, which might arise under bi-metallism do not approach this in importance.  They are of a different order of magnitude altogether.

I do not wish to deny, what some speakers have suggested, that the dangers of a fall of prices might be less severely felt in France, a country of partially self-supplying peasant proprietors, than in England, a country of wage receivers, where all products pass through the markets.  But France also has its large towns, and its great manufacturing districts.  She is deeply interested in the question by the magnitude of her public debts.  And even if it were not so, I do not believe that France, for merely selfish reasons, would hold aloof from a great international measure of reform which, even if it were of no other service, is the indispensable condition of an international money, the crown of the measures due to the cosmopolitanism of the Revolution of 1789.  In past times the world has looked to France to uphold the interests of civilisation, to prefer social to merely material aims; and it was England which had been reproached with its materialism and insularity.  I am confident that in future these reproaches will not be deserved by England; and I will not believe they are to pass to France.  We may surely all unite in repairing, by international agreement, the evils which have resulted from a monetary, and therefore international disturbance.

(Applaudissements)

M. Arthur Raffalovich, secrétaire, donne immédiatement en français le résumé du discours de M. Foxwell.  Il reçoit, à cette occasion, les vives félicitations de M. le Président et les applaudissements de l’assemblée.

M. Magnin, président — La parole est à M. Ottomar Haupt.

M. Ottomar Haupt — Messieurs, je n’ai pas l’intention de vous faire un discours, après la magnifique démonstration de M. Frédéric Passy, je veux seulement vous présenter quelques courtes observations, en réponse à ce que plusieurs orateurs ont avancé dans nos séances précédentes.

M. Fournier de Flaix nous a dit tout d’abord avant hier que la baisse de l’argent se trouverait arrêtée par les frais de production de ce métal; l’orateur a cité, à l’appui de son dire, l’autorité et l’expérience de M. Austen, de Londres, et il a émis ensuite son opinion au sujet de ce qu’il appelle l’apogée de la baisse.  Je ne partage pas cette manière de voir.  Le fait est que M. Austen a précisément démontré que les frais d’extraction ne montent pas à un chiffre aussi élevé que M. Fournier de Flaix paraît le supposer, car en moyenne ils n’arrivent qu’à 1 sh. 8 pence par once d’argent fin.

D’autre part, M. Kimball, de Washington, a évalué ces frais à 2 shillings 1 d. ½ en moyenne, et vous admettrez que, de ce prix à 42 pence ½, le cours du jour, il y a le champ libre pour une forte baisse ultérieure.

De même, n’oubliez pas que l’extraction de l’or, de l’argent doré, ne coûte que 2 pence ½ par once fine.

En présence de ces chiffres, je suis de l’avis que la baisse de l’argent n’a pas encore dit son dernier mot, d’autant plus que la Roumanie vient d’adopter une loi d’après laquelle elle démonétisera prochainement plus de 30 millions de francs, fait qui doit forcément devenir le signal d’une nouvelle baisse.

M. Boissevain, en parlant de la Hollande, a comparé sa situation monétaire à celle de la France; je proteste contre un tel rapprochement qui ne repose nullement sur l’état actuel des choses.  Vous avez en Hollande 140 millions de florins et probablement 200 autres millions de florins dans les colonies hollandaises; toute cette masse de monnaies d’argent est protégée par seulement 84 millions d’or et encore faut-il prouver qu’il y en a autant, car vous ne voyez pas de pièces d’or en circulation.

En France, par contre, tous les canaux du pays sont saturés d’or en abondance.  D’après ce que nous avons vu hier dans les caves de la Banque de France, je fais, bien entendu, de mon mieux pour arriver à une estimation aussi exacte que possible, il n’y a pas moins de 276 millions de francs en barres et monnaies étrangères d’or à Paris, auxquels se joignent 1,050 millions en or monnayé français, répartis sur Paris et la province.  Cela nous fait environ 1,330 millions à la Banque, tandis que j’évalue la circulation dans le pays à environ 2,500 millions.

Comme résultat total, nous nous trouverions donc en présence d’un stock de 3,800 millions en or, contre environ 3,400 millions en argent, parmi lesquels certainement 600 millions en pièces étrangères qui doivent nous être remboursées en or.  Vous conviendrez, messieurs, que c’est une situation autrement favorable que celle de la Hollande.

Un membre — D’où viennent ces chiffres concernant les milliards qui peuvent exister en dehors de la Banque de France ?

M. Ottomar Haupt — C’est le résultat d’un grand travail que j’ai fait; il est vrai que c’est mon appréciation personnelle, mais je peux bien dire que mes chiffres ont été acceptés par quelques autorités bien connues, sans discussion.

M. Allard a beaucoup exagéré la portée de la dépréciation actuelle de l’argent sur le développement des prix des marchandises et sur le ralentissement des affaires en général, théorie propagée par lui, que je ne saurais nullement admettre.  Tenez, messieurs, vous avez, en ce moment, une somme totale de 7 milliards d’argent en circulation dans le monde, figurant parfaitement comme monnaie d’or et sur laquelle la baisse dont il est question n’a eu et ne peut avoir aucune prise.

Vous avez, d’une part, en pièces de cinq francs, 4 milliards 200 millions, de l’autre, 800 millions en thalers allemands, 300 millions en florins hollandais, 1,700 millions en dollars américains, 200 millions en medjidjés turcs, etc.

Un membre — L’orateur est-il bien sûr de ses chiffres ?

M. Ottomar Haupt — De quelques-uns je suis absolument sûr, puisqu’ils sont constatés par la frappe; les autres dépendent de mon appréciation personnelle.  Nous avons donc bien devant nous une somme de 7 milliards, sur laquelle, comme je viens de le dire, la dépréciation actuelle de l’argent n’a eu jusqu’ici aucune influence, puisque ces monnaies se trouvent en ce moment sur un niveau absolument égal à celui de l’or.

Je dois faire remarquer en outre à M. Allard, qui est l’auteur d’un ouvrage bien connu sur la baisse de l’argent et qui est parfaitement à la hauteur des questions monétaires un peu partout, qu’il a complètement oublié l’Autriche.  Ce pays se trouve aujourd’hui même avec une monnaie d’argent ayant une différence de valeur de 20 % de plus de ce qu’elle devrait être.  Nous voyons, en effet, depuis des années déjà, la valeur du florin qui, intrinsèquement et évaluée en monnaie étrangère, ne ressort qu’à 80 kreutzer, portée à 1 florin, ce qui veut dire qu’à Paris où à Londres cette monnaie, qui ne devrait être que de 80 kreutzer se trouve surchargée, ainsi que naturellement toute la valuta austro-hongroise, de 20 %.  Ce fait important, et pourtant complètement négligé par M. Allard, a évidemment une grande portée sur la question en général, et affaiblit singulièrement les arguments en faveur de la théorie avancée par cette école.

Je n’admets pas non plus l’idée d’une disette d’or dans le monde, ainsi qu’elle a été développée dans les discours de MM. Allard et Émile de Laveleye.  Où voyez vous donc la moindre gêne sur le marché monétaire d’un grand pays ?  À part quelques moments difficiles ou plutôt incommodes, il y a cinq ans, les expéditions du métal de pays en pays se sont toujours effectuées avec une régularité parfaite, et les taux d’intérêt se sont même tenus à un niveau excessivement bas aux principaux centres monétaires.  Mais il y a beaucoup plus.  Au temps du mouvement en faveur de l’or, trois pays sont entrés en scène, tous les trois également désireux d’accaparer le métal préféré à n’importe quel sacrifice.  C’étaient l’Allemagne, les États-Unis et l’Italie.  Eh bien, ils ont obtenu bien au-delà de ce qu’il leur fallait, et à bon compte par-dessus le marché.  Car voici comment la situation se présente sous ce rapport en dernier résultat.

En 1871, l’Allemagne, qui ne voulait plus avoir de monnaies d’argent, se trouvait à la tête de seulement 110 millions de francs d’or; or, il résulte des calculs que j’ai faits et qui ont été acceptés par les premières autorités comme les meilleures estimations publiées, que ce pays, au commencement de la présente année, possédait environ 2 milliards 900 millions de ce métal.

D’autre part, d’après les évaluations de M. Kimball, les États-Unis n’avaient, en 1875, qu’environ 900 millions d’or, et aujourd’hui ils possèdent 3 milliards 800 millions de ce métal, au bas mot.  En dernier lieu, en 1882, l’Italie a acquis un nouveau stock de 400 millions d’or, et cela sans la moindre perturbation des grands marchés monétaires.

En présence de chiffres pareils, on ne peut réellement pas dire qu’il y ait une pénurie d’or.  D’après les calculs de M. Soetbeer, le stock d’or dans les grandes Banques s’élevait, en 1877, à 2 milliards 890 millions; en 1880, à 3 milliards 790 millions; en 1883, à 4 milliards 600 millions; en 1883, à 5 milliards 40 millions.  Ce sont là des chiffres bien instructifs.  Moi, je les ai complétés depuis et j’ai trouvé la situation suivante :

 

Stock

fin 1886
1887
1888

5,668 millions de francs
6,008
6,154

Nous voilà donc pour l’année dernière, pour la quantité du métal précieux détenue par les grandes Banques, en présence d’une augmentation de 800 millions sur 1886, tout bien compté.  Mais, messieurs, cela ne nous indique pas qu’il y ait rareté d’or, et ces chiffres n’ont rien qui puisse étonner, puisque, d’après mes recherches et en pleine contradiction avec les chiffres avancés à tort par M. Émile de Laveleye, la terre peut nous rendre facilement de 250 à 300 millions d’or par an, déduction faite bien entendu du métal absorbé par la consommation industrielle.

M. Émile de Laveleye nous a, en outre, parlé de la diminution de la frappe des monnaies d’or; bien qu’il y ait eu un certain ralentissement à constater, nous avons pour cela des chiffres qui sont encore des plus considérables.  D’après mes calculs, on avait, l’année dernière, fabriqué dans le monde plus de 500 millions d’or.  En face de ces chiffres, tantôt constatés par la statistique officielle, tantôt dérivés de combinaisons parfaitement admissibles, il n’est pas possible de dire que l’or nous fait défaut.

M. Émile de Laveleye nous a également parlé de M. Soetbeer qu’il a cité comme un partisan du bimétallisme; or, ce savant, une des premières autorités en matière monétaire et à juste titre le père du monométallisme en Allemagne, a parfaitement écrit la phrase dont M. de Laveleye nous a parlé et qui, en effet, est en faveur du double étalon, pourvu cependant que toutes les grandes nations l’adoptent sur la même base.  Je peux même ajouter que M. Soetbeer m’a adressé ces mots à moi-même, lors de la publication de mon dernier ouvrage, mais en les faisant immédiatement suivre par l’interrogation suivante : «Comment pouvez-vous jamais croire à une pareille utopie, c’est-à-dire à la possibilité que tous les pays du monde adopteraient l’usage de l’or et de l’argent avec un rapport fixé par traité ?»

Il me reste à vous présenter encore quelques chiffres qui pourraient vous intéresser; c’est du reste ma spécialité.  Si je vous ai ennuyé un peu par des citations trop fréquentes, j’espère que vous voudrez bien m’excuser en tenant compte de cette considération que les chiffres en disent souvent plus que les paroles, et que leur éloquence renverse souvent les arguments en apparence les mieux fondés.  Voici donc les chiffres auxquels je me suis arrêté au commencement de l’année 1889 :

Pour tous les pays à étalon double, il y aurait une existence de 8 milliards 900 millions d’or et de 6 milliards 400 millions d’argent; pour les pays à étalon d’argent, 9 milliards 200 millions d’argent et 1 milliard 600 millions d’or; pour les pays à étalon d’or 8 milliards d’or.

La circulation intermédiaire de 860 millions de francs en thalers allemands n’est pas comprise dans cette dernière somme ainsi que la monnaie d’appoint de différents pays.  Nous avons donc, comme grands totaux et en chiffres ronds : 19 milliards en or, 16 milliards en argent, 3 milliards en monnaie d’appoint et 800 millions en billon.  Ajoutez à ces chiffres 9 milliards en papier-monnaie à découvert, et vous pourrez vous rendre compte de la totalité des moyens de circulation dans le monde entier.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Fielden.

M. Grenfell pour M. Fielden — Messieurs, vous connaissez tous M. Fielden qui a rendu de si grands services à la cause que nous défendons, à propos de la question du salaire des ouvriers.  M. Fielden s’exprimant difficilement en français, je vous demande la permission de vous donner lecture de sa communication.

La voici :

Comme membre de la députation de la Ligue bimétallique anglaise, je désire dire quelques mots au Congrès, particulièrement en ce qui concerne les classes industrielles et leur altitude à l’égard du bimétallisme dans notre pays.  Pendant plus de trente ans, j’ai été dans l’industrie des cotons, qui donne du travail à 600,000 ouvriers et qui en fait vivre au moins 2,000,000.

Je connais intimement leurs corporations, et les chefs ou délégués des branches de commerce principales du Nord de l’Angleterre.

Les chefs se sont réunis dans leurs conseils et ont pris la résolution unanime de soutenir le bimétallisme international.  Parmi les corps représentatifs d’ouvriers qui se sont ralliés à notre cause, se trouvent les tisserands des comtés du Nord, les trade unions de Manchester-Salford et de Newcastle.

Ces organisations représentent un nombre considérable d’ouvriers et exercent une très grande influence dans les questions sur lesquelles les membres sont d’accord.

Il est très raisonnable d’admettre que, dans une question aussi complexe que la question monétaire, les ouvriers se fient presqu’entièrement aux opinions de leurs chefs fidèles et éprouvés, comme ils font pour toutes les questions industrielles, et l’on peut affirmer que presque chacun des chefs des corporations ouvrières connues en Angleterre est bimétalliste.  Quant aux questions de politique ou de parti, les classes ouvrières sont très divisées, mais sur toutes les questions de salaire et de travail, en règle générale, ils suivent les conseils de leurs chefs.  Il est important de ne pas perdre ce fait de vue, car le bimétallisme en Angleterre est essentiellement «non politique».  Ce qui est devenu clair à l’esprit des chefs des corporations ouvrières, c’est qu’une mesure monétaire commune pour le monde entier serait la seule vraie base pour l’échange des produits du travail et de l’habileté.

Quand les économistes leur parlent du bon marché, ils disent qu’ils savent bien que le travail entre dans les frais de production et de distribution, et que l’on ne peut pas avoir les marchandises à vil prix avec de hauts salaires.

L’expérience des quinze dernières années a été pour les ouvriers très sérieuse.

Il faut admettre que la statistique des bureaux de bienfaisance est très défectueuse comme moyen de mesurer l’état des emplois et du travail, car, dans toutes les branches d’industrie, le travail a été très irrégulier, pendant que les grèves et les réductions de salaires ont été fréquentes.

L’industrie du coton se trouve dans une position très grave, causée par un déplacement du travail provenant principalement des difficultés de change entre les pays d’argent et d’or, et ce déplacement est regardé avec alarme par nos ouvriers, vu qu’il résulte de causes monétaires et non de la supériorité des producteurs concurrents.

On a laissé aux monométallistes le soin de découvrir le moyen, pour le capital, de supporter des pertes persistantes pendant une longue période d’années sans amoindrir le chiffre des salaires, en telle sorte que les prix des marchandises puissent diminuer de 30 ou 40 %, pendant que les prix du travail demeureraient intacts.

L’on a dit que la baisse des prix résulte d’une surproduction.  S’il en était ainsi, l’adoption du bimétallisme n’aurait aucun effet sur les prix.

Mais d’autres monométallistes prétendent que nous voulons faire hausser les prix.  Comment ?  Si les prix doivent être relevés par le bimétallisme, il est clair que ce sera parce que tout le monde aura plus de monnaie à sa disposition et parce que les moyens d’acquisition du peuple seront améliorés ou augmentés.

Les ouvriers savent très bien l’importance de la stabilité, et c’est pour cela qu’ils sont alarmés des syndicats et des grandes spéculations qui se sont tellement accrus récemment, mais ils attribuent ces pratiques à la cessation des progrès dans les industries utiles et ordinaires.

Comme les mesures de longueur, largeur, poids et capacité sont irrévocablement fixées entre les nations dans une proportion strictement mathématique, et qu’on est arrivé à la certitude de cette proportion afin de reconnaître la valeur en monnaie, ou mesure, n’est-il pas évident que les étalons monétaires devraient aussi avoir une relation distincte, comme une mesure finale qui confirme toutes les autres mesures ?

Il faut que les monométallistes comprennent qu’il n’y a aucune nation monométalliste qui applique son principe pour son commerce à l’intérieur.  L’Angleterre elle-même fait circuler son argent à l’intérieur suivant un rapport fixe de valeur.

Le petit commerce serait impossible si la relation des pièces d’or et d’argent n’était pas fixée par la loi.

Tout ce que nous désirons, c’est qu’un principe aussi indispensable et qui s’impose à un tel point pour le commerce intérieur de chaque pays, soit appliqué au grand commerce entre nations et individus.

Les ouvriers d’Angleterre savent que les principes injustes de l’échange ne peuvent jamais être que préjudiciables aux classes ouvrières, et ils commencent à voir que le bon marché provenant d’une dislocation monétaire profite aux rentiers, augmente les charges nationales et municipales, diminue les salaires et détruit le travail.

Comme conclusion, je puis dire que j’ai été mêlé aux mouvements publics depuis longtemps déjà, les méthodes anglaises pour arriver à bout des sanctions législatives me sont bien connues, et je déclare qu’aucun mouvement n’a crû plus rapidement dans ces derniers temps que celui du bimétallisme : on le verra bien à la Chambre des communes quand la question lui sera soumise.

La prochaine fois que la France fera appel à un Congrès monétaire entre les nations, l’Angleterre se rendra à ce Congrès et s’y montrera instruite et éclairée.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Koch.

M. E. Koch — Je ne dirai que quelques mots.  Une bataille des plus mémorables a été livrée dans cette petite salle, pendant la semaine qui vient de s’écouler.

Le combat a duré quatre jours; il a été quelquefois très animé, mais au fond peu dangereux; il n’y a eu ni tués, ni blessés, et chacun a remporté une décoration, les uns pour s’être battus, les autres pour avoir été simples témoins de la mêlée.  Moi, j’ai gagné ma médaille, comme témoin très assidu, et j’ai trouvé sur cette médaille une inscription très remarquable qui est celle-ci : «La sagesse fixe la fortune.»

Ces questions ont un grand intérêt pour tout le monde et chaque fois que le Gouvernement français convoquera un Congrès de ce genre, ce Congrès sera très suivi, et excitera l’attention générale.  C’est pour cela que je considère comme étant de mon devoir de témoin dans cette grande bataille de venir vous dire aussi brièvement que possible, quel est mon sentiment sur toutes ces questions.

J’ai adhéré, depuis treize ans, aux vues exprimées par M. Henri Cernuschi, en ce qui concerne la question monétaire.  Je me suis efforcé de propager cette doctrine en Allemagne et partout.  J’ai constaté que les propositions que M. Cernuschi a développées devant ce Congrès, en faveur du bimétallisme international, ont été vivement et très éloquemment combattues par plusieurs orateurs; c’était leur droit; mais je tiens à dire que quelque brillants qu’aient été les orateurs du parti adverse, aucun n’a réellement réfuté les vues de M. Cernuschi, parce que, je tiens à le dire, elles sont irréfutables.

Je ne conteste pas les chiffres que donne la statistique, je les accepte; mais je dis que, quelque opinion qu’on ait sur ce sujet, il ne s’agit pas ici de statistique, mais seulement de rétablir la paix monétaire universelle, pour remédier aux maux et aux dangers que M. Allard, M. le professeur Foxwell et M. le professeur de Laveleye vous ont déjà signalés.

Il me reste un autre devoir à remplir, et celui-là m’est des plus agréables : c’est la constatation que je veux faire que partout, dans le monde commercial comme dans celui de l’industrie et de l’agriculture, on est reconnaissant au Gouvernement français, autant que je le suis moi-même, d’avoir convoqué ce Congrès; et nous adressons tous nos remerciements à MM. les membres du Bureau qui ont bien voulu l’organiser.

(Vifs applaudissements)

J’ai fini, messieurs, et vous me permettrez de conclure en vous disant : Au revoir, à bientôt, à Paris ou à Londres.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — Avant de continuer la discussion, je dois donner connaissance au Congrès de la lettre suivante que M. Cernuschi m’a adressée à la date du 14 septembre :

«Paris, le 14 septembre 1889

À M. Magnin, gouverneur de la Banque de France

Monsieur le gouverneur,

Je prends la liberté de vous remettre ci-jointe la somme de dix mille francs, en vous priant de la garder en vue d’un Concours que je vais ouvrir dans les termes suivants :

Un prix de dix mille francs sera décerné à l’auteur du meilleur mémoire sur la question de savoir comment se comporterait dans le présent et dans l’avenir la valeur réciproque du métal argent et du métal or, si le système monétaire ci-après était simultanément introduit et pratiqué en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis et en France :

1° Monnayage libre et gratuit pour le public.

2° Unité monétaire bimétallique : le Juste : le Juste en argent au poids et à la finesse de la pièce de 5 francs; le Juste en or au poids et à la finesse d’un dollar d’or des États-Unis.

Les manuscrits devront être déposés sous pli cacheté, soit à la Banque de France, soit à la Banque d’Angleterre, avant le 1er mai 1890, pour ensuite être transmis au très honorable M. Goschen, chancelier de l’Échiquier, qui voudra bien, je l’espère, accepter d’être juge de ce concours.

Agréez, Monsieur le Gouverneur, l’assurance de ma considération très distinguée.

Henri Cernuschi.»

(Applaudissements répétés)

M. Henri Cernuschi — Je désire qu’à l’occasion de ce prix on se livre à une discussion complète du sujet qui nous intéresse tous si vivement.  Le temps nous presse.  Si tout le monde ne s’y met pas dans la mesure de ses forces, nous ne ferons rien.  Quant à moi, j’ai consacré à cette question toute mon existence.  J’espère que tous ceux qui partagent nos idées nous encourageront, nous soutiendront dans cette lutte pour le bien de l’humanité.

(Applaudissements répétés)

Vous verrez que le problème, tel que je l’ai posé, supprime toutes les questions de statistique ou d’ordre académique.  La question est présentée d’une manière si simple que tout le monde, les femmes et les enfants mêmes, la comprendront, du moins je l’espère.  Mon plus grand désir est que la réponse au problème que je viens de poser soit de nature à porter partout la lumière sur la question qui nous divise.

M. Hermann Raffalovich — Bien que le Congrès n’ait pas à voter sur les questions à l’ordre du jour, je crois qu’il pourrait être fait mention dans le procès-verbal qu’un vote de remerciement a été proposé pour reconnaître l’acte de générosité de M. Cernuschi, et je ne doute pas que MM. les monométallistes, aussi bien que les bimétallistes, ne s’empressent de l’accepter à l’unanimité.  Je demande en même temps que la lettre de M. Cernuschi à M. le Président du Congrès soit autographiée et distribuée.

M. Henri Cernuschi — Pourquoi ne pas demander aussi que je sois décoré ?

(Rires et applaudissements)

Un membre — Nous sommes tous d’avis qu’il faut donner à cette question la plus grande publicité possible.

M. Magnin, président — Je constate l’unanimité avec laquelle le Congrès, sans distinction d’opinion ni de sentiment, adresse des félicitations à M. Cernuschi.

En instituant ce concours, M. Cernuschi espère arriver ainsi plus promptement à la solution du problème monétaire, et tout le monde ne peut que le remercier de cet acte de libéralité qu’il vient de faire dans l’intérêt général.

Au reste, comme il s’agit d’un concours, il ne suffit pas qu’il en soit fait mention dans le compte-rendu du Congrès, en même temps qu’il sera fait mention des remerciements que nous adressons à celui qui l’a institué; il faut que la plus grande publicité lui soit donnée; les conditions de ce concours doivent donc être envoyées à l’Agence Havas pour que tous les journaux les reproduisent, et je suis persuadé que M. Cernuschi donnera lui-même toute la publicité qui conviendra à la proposition dont il est l’auteur.  J’espère, messieurs, qu’à l’issue de ce concours, quelque nouveau Congrès pourra discuter utilement et enfin résoudre cette question capitale qui nous intéresse et nous passionne tous.

(Applaudissements répétés)

Sir Meysey-Thompson — Avec l’approbation du Congrès et celle de M. Cernuschi qui vient d’offrir un prix de dix mille francs pour le meilleur ouvrage sur la solution du problème monétaire, j’ai l’honneur de vous proposer, au nom de notre société anglaise la Bimetallic League, un deuxième prix de cent livres sterling [21].

(Applaudissements prolongés)

M. Denis Galet — Messieurs, je suis le président de l’Union des banquiers des départements et, au nom de notre Société, je viens vous dire que nous nous intéressons vivement à la question monétaire et que nous formons des vœux pour sa prochaine solution.  Je me réserve de consulter mes collègues de l’association pour ajouter, s’il y a lieu, un troisième prix au concours institué par M. Cernuschi.

M. Magnin, président — L’incident étant terminé, nous reprenons la discussion interrompue.  La parole est à M. Clément Juglar.

M. Clément Juglar — Messieurs, je viens bien tard, mais enfin, puisque M. Cernuschi a bien voulu m’inviter à venir le combattre, je tiens à constater devant vous que, malgré tout ce qui a déjà été dit, nous avons conservé, nous partisans de l’étalon unique, notre croyance, notre foi, comme les bimétallistes ont conservé la leur.

À tout ce qui a été dit et si bien dit sur toutes ces questions, il reste peu à ajouter et je me résumerai en quelques mots.  Mon objection principale portera sur le discours de M. Cernuschi.  Je dois dire tout d’abord qu’il a fort maltraité les économistes qui, d’après lui, ne sont ni banquiers, ni commerçants et, par conséquent, n’ont aucune idée du doit et de l’avoir.  Eh bien, s’il en est ainsi, si les économistes sont réellement des ignorants, parce qu’ils ne sont ni banquiers, ni commerçants, en un mot, si ce ne sont que des maladroits et des êtres nuisibles, je dois dire qu’en revanche les banquiers et les changeurs sont des gens très adroits, qui saisissent immédiatement toutes les questions.  Quand ils ont adopté une théorie, c’est le côté pratique qui les a entraînés.  Il est dans la nature du commerce de rechercher la multiplicité des échangés; or, comment un banquier ou un changeur ne rechercherait-il, pas toutes les occasions, tous les moyens de les multiplier ?  Plus on aura de monnaies, plus le change interviendra dans leur comparaison.  On paye tantôt en or, tantôt en argent; de là des arbitrages, des différences de cours à niveler, en un mot toutes les utiles et très légitimes opérations du commerce.  Mais si les économistes ne sont ni des commerçants, ni des banquiers, il y a, parmi eux, un grand nombre d’hommes d’affaires qui partagent leurs opinions.  Faut-il citer M. Roy, l’ancien président de la Chambre de commerce de Paris, qui, avec la majorité de cette chambre, s’est déclaré pour l’étalon d’or ?  M. Germain, président du Crédit Lyonnais partage lui-même cette opinion; il l’a confirmée à l’Académie à l’occasion de la lecture du mémoire de M. Allard.

Si les économistes n’ont pas toutes les qualités d’un bon négociant, les banquiers et les changeurs sont trop engagés, trop intéressés dans cette question pour avoir une entière liberté d’appréciation; et je dirai …

M. Henri Cernuschi — Je ne suis pas plus pour les banquiers que pour les changeurs, je suis pour la vérité et pour l’intérêt de tout le monde.

M. Magnin, président — Je sais bien une chose, c’est que si vous concouriez jamais pour le silence, vous n’auriez pas le premier prix.

(Hilarité générale)

M. Clément Juglar — … et je dirai que, dans cette question délicate, les banquiers et les changeurs devraient se récuser.  Il y a là une question d’intérêt professionnel; il est clair que, plus il y aura de métaux, plus seront nombreuses leurs opérations.  Pour qu’elles soient possibles et fructueuses, non seulement il faut plusieurs métaux, mais encore qu’en dehors des fluctuations du commerce, les métaux éprouvent des variations de prix sur les divers marchés du monde, d’après les cours des changes et la prime des métaux précieux.

Pour répondre aux principales objections des partisans du double étalon, je les résumerai ainsi :

1° Le 15 ½, disent-ils, a toujours existé; il dépend de la loi de le maintenir par une entente entre les quatre grandes puissances, en rouvrant pour la frappe les hôtels des Monnaies.

2° Le seul argument des monométalliste, ou plutôt des partisans de l’étalon d’or, c’est l’instabilité de la valeur relative des deux métaux.

3° Le 15 ½ se maintiendra tant que l’accord des puissances durera.

4° La loi de Gresham, c’est-à-dire le maintien dans la circulation du métal déprécié et la disparition du métal qui a conservé son prix sur les marchés du monde, ne se fera sentir que dans les rapports avec l’étranger; mais c’est précisément cette exportation que redoutent les partisans de l’étalon d’or.  En supposant même qu’une partie seulement aille à l’étranger, l’autre partie sera aussitôt recueillie par les banquiers et par les changeurs, pour profiter de la prime des cours pratiqués sur les marchés du monde en dehors de l’union des quatre puissances.

À ces propositions les bimétallistes ajoutent que le métal non monnayé sous forme de lingots n’a pas de valeur, tandis que le papier, quoique sans valeur, en a une et enrichit celui qui le possède.

Pour justifier leur thèse de la nécessité de relever la valeur de l’argent afin d’avoir une plus grande abondance de monnaie, ils déclarent que si la monnaie était doublée, les prix seraient doublés de même que si une récolte est de moitié moins considérable, les prix doublent.

Ils n’admettent pas que la production annuelle des mines d’argent ait une action sur la valeur du stock en circulation, ils ajoutent même que les deux métaux gardent naturellement leur proportion par rapport aux besoins; si l’un manque, c’est l’or.  Pour eux, on est en état de crise depuis 1873, surtout depuis la suppression de la frappe de l’argent; de là une baisse de son prix qui n’a fait qu’accentuer celle qui avait précédé.

Nous n’insisterons que sur les quatre principales propositions.  Et d’abord la première, celle sur laquelle repose toute la théorie, est-elle vraie ?  Le rapport de l’argent à l’or sur le taux de 15 ½ à 1 a-t-il toujours existé ?  L’observation prouve le contraire.  Le travail de M. Soetbeer qui nous a été distribué nous rappelle, ce que l’on savait déjà, qu’il n’en est rien.

  Rapport Années
Ce rapport a baissé


Il a été





de 9 à 11.43
de 10.75 à 11.80
de 12.25 à 14.50
de 15.00
de 15.27
de 14.56
de 15.80
de 15.82
de 15.30
de 18.63
de 1282 à 1495
de 1501 à 1600
de 1601 à 1660
en 1661
de 1701 à 1750
de 1751 à 1760
de 1821 à 1830
de 1841 à 1850
de 1856 à 1860
de 1881 à 1885

Quoi de plus démonstratif !  Et encore nous n’opérons ici que sur les cours moyens, ce qui fait disparaître tous les grands écarts.

En France, le fameux décret royal de 1785, qui a établi le rapport de 15 ½ bien avant la loi de germinal, a été pris au moment où les cours cotés sur les métaux précieux donnaient la proportion de 15.40 à 15.50.  Mais, prévoyant le cas où elles ne se maintiendrait pas, on ajoutait que, pour la rétablir, on procéderait à une refonte de la monnaie, ce qui n’a jamais été exécuté, malgré les écarts qui se sont produits.  Alors la loi de Gresham a fonctionné, le métal déprécié est resté seul en circulation, et l’or, n’étant pas estimé à son prix, comme l’oiseau jaune de M. Cernuschi, s’est enfui.

Le même fait s’est produit à toutes les époques sans qu’on veuille en tenir compte.  En Angleterre, par suite de la suspension des payements, de 1797 à 1818, on ne pouvait pas admettre que le papier fût déprécié; on prétendait que c’était l’or qui avait haussé de prix; malgré les enquêtes, malgré le mémoire de lord Liverpool en 1808 et le Bullion report de 1810, on ne savait comment prouver et comment expliquer cette dépréciation.  Le Bullion report a cependant bien montré que l’observation des cours des changes en donnait la clé.

Il suffit donc dans un pays d’observer ces cours pour s’assurer si la circulation métallique ou fiduciaire circule au pair.  Or, que voyons-nous de 1809 à 1850, depuis la fin des guerres de l’Empire jusqu’au premier arrivage d’or de la Californie ?

À la suite des troubles produits par la suspension des payements en Angleterre et par les guerres de l’Empire, après avoir vu les cours du change sur Londres tomber à 17 fr. 60 cent. en 1811, se relever à 26 fr. 10 cent. en 1816, pour fléchir de nouveau à 23 fr. 80 cent. en 1819, tout à coup en 1820, après la reprise des payements en Angleterre, avec l’or comme étalon monétaire, nous voyons les cours du change, Londres sur Paris, s’élever à 25 fr. 80 cent., soit de près de 60 cent. au-dessus du pair, avec la France qui avait conservé une circulation bimétallique or et argent.  Cet écart, dépassant de 40 cent. l’écart normal qui peut se produire entre les monnaies de deux pays circulant légalement au pair à l’intérieur, indiquait de suite que l’argent n’était pas dans le rapport de 15 ½ avec l’or et donnait le chiffre de la différence de prix entre les deux métaux.

Cet écart n’avait rien d’accidentel et de fortuit; nous le retrouvons chaque année jusqu’en 1850 et quelquefois même plus considérable, puisqu’on 1832 et en 1833 les cours du change s’élèvent jusqu’à 26 fr.

Pendant toute cette longue période nous voyons les cours osciller de 25 fr. 95 cent. à 25 fr. 40 cent.; dans quelques rares circonstances on se rapproche du pair pour s’en écarter aussitôt et remonter à 25 fr. 50 cent., 25 fr. 65 cent., de 25 cent ou de 45 cent. au-dessus du pair, ce qui représentait la prime de l’or par rapport à l’argent.  En effet, pendant toute cette longue période, l’or n’a pas circulé; il y en avait cependant dans les mains du public, mais il fallait payer cette prime pour s’en procurer; par conséquent la loi de Gresham se faisait sentir, puisqu’il avait disparu de la circulation.

Rien ne montre mieux à quels écarts le commerce se trouvait exposé dans le règlement de ses opérations, la différence pouvant s’élever à près de 3 % [22]; la parité n’existant pas entre la valeur des deux métaux, il y avait un aléa considérable pesant sur les affaires : c’est l’objection la plus grande que l’on puisse élever contre le défaut de fixité du rapport de 1 à 15 ½.

Pour la question qui nous occupe en ce moment, nous retiendrons ce fait que la frappe libre de l’argent dans le rapport de 15 ½ avec l’or n’a pas empêché un écart de prix de se produire et de persister pendant trente ans, au détriment de la France dans ses rapports avec l’Angleterre.

Il est si vrai que cet état du change de Londres sur Paris tenait à la dépréciation de l’argent par rapport à l’or qu’en 1850, aussitôt les premiers arrivages d’or de la Californie, dès que le métal eut touché la Grande-Bretagne, il fit baisser la prime de l’or, lui permettant ainsi de se répandre en France; et aussitôt, l’écart anormal que nous signalions, non seulement a disparu, l’or étant offert, et par conséquent en baisse, mais la prime s’est déplacée et a passé sur l’argent.

Dans la même année 1850, nous voyons coter la livre sterling le 18 mai 25 fr. 70 cent., et le 21 décembre 24 fr. 87 cent. soit 48 cent. au-dessus du pair et 38 cent. au-dessous.

On le voit d’une manière encore plus claire en observant la cote des deux métaux, la prime de l’argent et la perte de l’or, perte qui, pour ce dernier, s’est élevée à 3 ‰.

Nous aurions désiré que M. Allard, avec l’autorité que lui donne sa longue pratique, appuyât ses intéressantes observations sur l’étude de la prime des métaux précieux et des cours du change sur Londres dans les pays ayant une circulation bimétallique, avant 1850, avant 1873 et depuis cette époque, car c’est là le nœud de la question.

Au moment où l’or commence à arriver en France, en 1850, la prime baisse de 18 francs à 1 franc pour mille; dès l’année suivante, il y a 3 francs de perte pour mille.  Sur l’argent, simultanément, un mouvement contraire se produit, de 1 fr. 80 la prime s’élève à 10 francs.  En présence de l’abondante production de l’or et de sa dépréciation, l’argent hausse de prix.  Voilà le premier effet de l’introduction de l’or sur le marché français; mais bientôt les embarras commerciaux se manifestent dans les années 1853-1856 et amènent la crise de 1857; aussi voyons-nous la prime sur l’argent se tendre chaque année et s’élever jusqu’à 35 ‰; or, c’est par suite du bénéfice qu’offrait cette prime qu’on exportait ce métal sur une grande échelle, comme nous l’avons constaté.

Pendant la liquidation de la crise, en 1858, la prime retombe à 14 ‰e, puis bientôt la guerre éclate aux États-Unis, et sous l’influence de la disette du coton, qu’il faut se procurer à grands frais ailleurs et payer en métal, les transactions n’étant pas liées avec les nouveaux pays producteurs, la prime se relève à 25 francs d’abord, puis à 38 francs.

Malgré des besoins aussi pressants, l’or est cependant moins recherché; du pair la prime se relève seulement à 3 pour mille, et il ne faut pas s’en étonner quand on se rappelle qu’en Orient l’argent est plus demandé que l’or.

La guerre terminée en 1865, aussitôt la prime sur l’argent retombe à 15 francs, puis à 8 francs, et se maintient dans ces cours jusqu’à l’ouverture des hostilités en 1870.

En 1871-72-73-74, le payement de l’indemnité de guerre à l’Allemagne nous rend le change toujours défavorable, et la prime des métaux porte la trace de cette fâcheuse situation.  Aussi longtemps que nous avons des remises à faire à l’Allemagne, la prime de l’or varie de 12 à 8 ‰ et la prime sur l’argent de 12 à 15 ‰; mais ce qui indique bien la cause toute artificielle et locale de la prime des deux métaux, c’est qu’aussitôt le dernier terme de l’indemnité versé, la prime disparaît pour l’or, et non seulement il en est de même pour l’argent, mais ici cette prime, qui n’existait que pour la France par suite des facilités que nous avions pour écouler ce métal en Allemagne, se trouve tout à coup remplacée par la perte qu’il éprouvait déjà sur le marché général du monde, et dès le mois de septembre 1873, les cours accusent 8 pour mille de perte; en 1874 on cotait 40 ‰, et enfin en juillet 1875, 80 ‰.  En ce moment, la perte varie de 120 à 125 francs pour mille [23].

Avec une pareille plus-value à donner à l’argent en transformant les lingots en pièces de monnaie, on voit quelle extension eût prise le monnayage de ce métal si la commission monétaire n’y eût mis bon ordre en limitant la fabrication.  Par le fait, la majorité de la commission internationale, quoique très disposée à maintenir les deux métaux en circulation dans les conditions de la loi de germinal, a bien été forcée de violer cette loi en suspendant la faculté illimitée du monnayage; les partisans de l’étalon unique d’or n’auraient pas agi autrement, et c’eût été leur premier pas pour arriver à la suppression complète du monnayage des pièces de cinq francs.  Singulière situation, qui amène les partisans du double étalon, ceux-là même qui déclarent qu’on ne doit apporter aucun obstacle à la libre circulation des métaux, à imposer des mesures restrictives !

Pour le change, depuis le mois de mai 1850, c’est-à-dire depuis les arrivages d’or jusqu’au mois de septembre 1889, les plus hauts cours entre Londres et Paris n’ont pas dépassé 25 fr. 40 cent., soit 20 cent. au-dessus du pair, c’est-à-dire la somme nécessaire pour payer les frais de transport, la prime d’assurance, la perte d’intérêt qu’entraîne le déplacement du métal.  Même au moment où l’argent faisait prime, en 1850, en 1851, en 1853, en 1854, en 1865, en 1866, les cours du change ne se sont pas abaissés au-dessous de 25 francs; l’écart en hausse et en baisse a toujours été limité à 20 cent. en plus ou en moins, selon la tension de la prime des métaux à laquelle n’a manqué aucun des accidents qui peuvent la modifier : production des nouvelles mines d’or, disette, révolution, grande guerre, période de prospérité et de crise.

Au milieu de tous ces accidents contemporains, comme par le passé, la proportion de 15 ½ n’a pu se maintenir; tantôt l’or, tantôt l’argent a été exporté par suite de sa plus-value, quoique, jusqu’en 1873, la frappe n’ait pas été suspendue.

Avant cette fameuse année 1873, pendant laquelle d’un commun accord les partisans du bimétallisme ont d’abord limité la frappe de l’argent, unique cause selon eux du trouble dans les rapports des deux métaux, l’observation nous montre que ce n’est pas la première fois que cet accident se présente; ce trouble, quoique moindre avant la découverte des mines d’or en 1880, n’en était pas moins assez grand pour avoir fait disparaître l’or de la circulation, donnant ainsi une éclatante confirmation à la loi de Gresham.  Au moment des premiers arrivages d’or en 1850, la proportion a encore changé, mais alors en faveur de l’argent.  La prime de l’or a non seulement baissé, elle a disparu et s’est transformée en perte, tandis que celle de l’argent se tendait de plus en plus.  De 1850 à 1865, ce n’a été qu’une succession d’oscillations plus ou moins brusques, selon les accidents qui se rencontraient : crises commerciales, guerre de sécession, achat du coton dans l’Inde, payement de l’indemnité de guerre à l’Allemagne.  La rupture du rapport du 15 ½ est donc bien antérieure à la suspension de la frappe; mais est-il vrai et démontré que ce rapport se maintiendrait dans le monde par l’accord des quatre grandes puissances et par l’ouverture permanente des hôtels des monnaies à la frappe de ce métal ?

Nous ne le croyons pas, et voici pourquoi.  La plus grande partie du monde restera encore en dehors de cette union, et il y aura toujours de grands déplacements de métaux précieux pour régler les opérations commerciales.  Quand ils seront demandés, à quel taux les cotera-t-on ?

Sans doute, dans l’intérieur de ces États, la valeur de l’argent se maintiendra, puisque la Monnaie achètera toujours à un tarif fixe les lingots pour la frappe; mais en sera-t-il de même de l’or ?  En présence de la surabondance de l’argent, l’or va, comme il l’a toujours fait, ou disparaître ou se cacher.  Admettons qu’il reste en circulation; en sera-t-il de même dans le reste du monde ?

Faut-il rappeler qu’il n’y a qu’un petit nombre de peuples jouissant des avantages d’une monnaie métallique; en dehors de ces nations privilégiées, le reste du monde est réduit à la monnaie de papier ou à de grossiers intermédiaires.  L’Inde, la Chine, l’Orient en un mot, se sert de la monnaie d’argent.  L’or lui-même, sans être monnaie légale, est accepté; il suffit du reste qu’il soit valeur et marchandise en même temps que monnaie pour que les négociants et les banquiers l’acceptent dans les échanges.  En dehors de l’union des quatre grandes puissances, il y aura donc encore la plus grande partie du monde et un grand nombre de nations qui, quoique privées de monnaie métallique ou n’ayant que la monnaie d’argent, auront besoin à certains moments, pour régler leurs opérations commerciales, l’échange des produits contre des produits ne pouvant pas toujours se faire, d’un solde en métal pour lequel ils auront un choix à faire entre l’or et l’argent.  Si les deux métaux sont maintenus artificiellement au pair par suite de l’achat à un prix fixe des lingots d’argent pour la frappe d’après le tarif officiel de la Monnaie, là où ce tarif existe, il faudra choisir entre eux, dans les grands réservoirs des nations civilisées où s’accumule la plus grande partie du stock disponible, celui qui convient le mieux pour l’exportation.  Il ne s’agira plus du tarif officiel, mais des prix sur les marchés du monde éloignés de ces places privilégiées.  Quel métal prendre ?  L’or ou l’argent ?  Si là question se pose, il n’y aura pas d’hésitation, on prendra le métal qui, sous le moindre volume, a le plus de valeur.  En expédiant du métal pour répondre à certains besoins, à des échéances de traites, de lettres de changes qui ne peuvent attendre, on ne négligera pas le retour ou le simple déplacement sur une place voisine, et le volume du métal jouera encore un grand rôle.  L’or sera donc choisi pour tous les pays qui n’ont pas de circulation métallique, parce qu’on sait bien que ce métal, non seulement n’y séjournera pas, mais n’entrera même pas en circulation; on le prendra au lieu et place des marchandises, en vue de la réexpédition, dès qu’il y aura avantage à le faire.

Quant à l’argent, il ira en Orient, dans les pays qui ont une circulation composée uniquement de ce métal comme dans l’Inde.  Mais, malgré cette condition favorable, si on en relève le prix sur les marchés d’Europe, il y trouvera encore moins un débouché, puisque, même avec la baisse du prix actuel, ce métal est partout offert.  De là dans ces pays, dans l’Inde surtout, maintenue par l’Angleterre à l’étalon unique d’argent, une situation qui ne répond pas à la théorie des bimétallistes, pour lesquels la dépréciation de l’argent est la cause de la baisse des prix; là au contraire, malgré une baisse de 30 % de l’étalon monétaire, les prix des divers produits n’ont pas varié.

La dépréciation de l’argent n’aurait donc pas eu la même action en Europe et en Orient ?  Comment peut-elle produire la baisse des prix sur les marchés d’Europe et être sans action sur les marchés d’Orient ?  Sans doute, si la vente des produits d’Europe n’était pas liée à des achats de produits d’Orient, il y aurait une perte de 25 à 30 % sur la monnaie ou les lingots d’argent, mais dans les deux cas, les règlements se faisant en argent dans l’Inde, en or en Europe, la perte et les bénéfices se compensent par la différence des prix des marchandises sur les deux marchés [24].

Troublé par les variations de la prime des métaux précieux au moment des arrivages d’or de la Californie, en voyant la proportion de la valeur relative des deux métaux se porter du côté de l’argent, Michel Chevalier proposa de démonétiser l’or.  C’eût été une fausse mesure, qui a été prise par les Pays-Bas et qu’on a heureusement évité de prendre en France.  Depuis cette époque, la présence de deux métaux dans la circulation a été une source d’embarras sans cesse répétés pendant les crises de 1857, au moment de la guerre de la sécession, quand l’Angleterre a dû liquider immédiatement toute ses opérations avec les États-Unis.  Le même état s’est produit en France au mois d’août 1870, au début de la guerre avec l’Allemagne, quand le commerce voulut liquider ses engagements.  On avait bien senti la gravité de la situation; or, on avait préféré avoir un compte disponible à la Banque en faisant escompter tout son portefeuille.

En 1863, la guerre déclarée, les ports fermés, il fallut chercher du coton ailleurs, créer de nouvelles cultures dans l’Inde et l’Égypte; mais, sans contrepartie à offrir, il fallait payer en métal, surtout en argent, et comme il faisait prime, la Banque de France ne voulait pas en donner.  Son embarras était grand, et je me rappelle toujours les sombres couleurs sous lesquelles le gouverneur, M. Vuitry, me dépeignait la situation, en présence des demandes sans cesse répétées du métal qui faisait prime, c’est-à-dire de l’argent.

Malgré l’entente des quatre puissances, on se trouvera aux prises avec les mêmes difficultés.  La présence des lingots d’argent dans les encaisses ne paraîtra pas une garantie suffisante pour l’émission des billets de banque; ou bien on rentrera dans les conditions des États moins riches qui, n’ayant pas de circulation métallique, n’ont qu’une circulation de papier.  Avec un degré de plus de richesse, on aura une monnaie divisionnaire d’argent ou de cuivre pour le commerce de détail, pour les opérations au comptant.

Pour les grandes opérations commerciales, ce n’est plus du métal qui intervient, c’est du crédit, sous forme de promesses de payer.  Il suffit de voir les milliards qui passent par les Banques ou les clearing houses au moment des liquidations et dans lesquels le métal ne joue qu’un rôle insignifiant de 2 à 3 %.  Dans ces immenses mouvements des échanges, ce ne sont pas les banques qui donnent le crédit, c’est le commerce qui, par les effets de commerce, les lettres de change, se le donne à lui-même; la grande difficulté c’est de le faire circuler, ce qui est le rôle des banques, pourvu que le commerce n’en abuse pas.

Il n’y a guère que depuis une vingtaine d’années que les banques ont pris le développement que nous voyons aujourd’hui.  Avant 1848, il n’y avait que quelques banques départementales avec un faible chiffre d’affaires; quelques banquiers de province faisaient l’escompte de la place et de rares compensations au dehors; on ne comprend même pas comment, avec des relations aussi étroites, elles pouvaient vivre, quand on voit de nos jours les bilans de la Banque de France monter jusqu’à 11 et 12 milliards, ce qui, dans quelques circonstances, peut paraître effrayant.

Dans un travail sur les crises commerciales et sur les banques, j’ai groupé les trois grandes nations, l’Angleterre, la France et les États-Unis d’Amérique.  De cette comparaison il résulte que si les escomptes de la Banque d’Angleterre ne sont pas plus importants, cela tient à ce que, en dehors de la Banque nationale, il y a de nombreuses banques qui prennent presque toutes les affaires; celles-ci n’ont recours à la Banque d’Angleterre que dans les moments d’embarras, et même pas pour des opérations d’escompte, comme on pourrait le croire.  D’après le détail de son bilan, quand elle le donne, on constate qu’au moment des crises, les avances sur valeurs ont joué un plus grand rôle que l’escompte du papier de commerce.  On tient alors à avoir une somme disponible en compte courant à la Banque, pour parer à toutes les éventualités et puiser dans ses caisses ou dans sa circulation à l’aide des chèques.  Faisant allusion à ce mécanisme en vue d’avoir toujours sous la main une monnaie légale, je me rappelle que M. de Laveleye nous signalait les embarras d’un gros négociant qui se laissait mettre en faillite, n’ayant que des lingots d’or en caisse !

M. Émile de Laveleye — J’ai parlé de Calcutta.

M. Clément Juglar — Alors, je vous demande pardon, j’avais mal compris, mais ces lingots n’auraient-ils pas pu servir de gage pour une avance ?

Vous voyez combien dans ces moments le rôle du papier de commerce est considérable; pour engager des affaires importantes, il n’est pas nécessaire d’avoir de l’or ou de l’argent, il suffit d’avoir du crédit; il est vrai que ce crédit fait souvent commettre de grandes imprudences, mais il n’est pas moins vrai que la quantité de métal n’a pas la valeur qu’on lui attribue; il s’agit surtout de savoir si vos valeurs de commerce sont bonnes, quelle en est la contrepartie et à quel taux on cote les changes étrangers.

Tout le monde suit sur les bilans des Banques de France, d’Angleterre et des États-Unis les mouvements des métaux précieux, ces grandes marées qui les réunissent à un moment donné dans les encaisses et en élèvent le niveau à des sommes inconnues jusqu’ici, ce qui prouve bien que l’or ne manque pas, puis les dispersent peu à peu chaque année dans le monde jusqu’à l’explosion de la prochaine crise.  C’est pour arrêter ce drainage des métaux précieux, cette baisse du niveau des réserves métalliques, que pendant longtemps on a employé sans succès, quand ils n’étaient pas funestes, les moyens les plus divers.  La Banque d’Angleterre restreignait les échéances, supprimait même l’escompte du papier, la Banque de France rachetait avec prime aux banquiers des lingots qu’elle leur vendait le lendemain au pair.  Depuis que l’on a reconnu la puissance d’action de l’élévation du taux de l’escompte, on a abandonné ces pratiques ridicules; et ce taux, bien manié par la Banque d’Angleterre, peut maintenir le niveau de l’encaisse au point que l’on désire.  Les variations peuvent surprendre et apporter quelque gêne aux personnes engagées dans les affaires, mais elles leur révèlent la situation de la place, appellent leur attention sur les cours des changes étrangers et sur le prix auquel on peut se procurer de l’or sur les marchés du monde.

Aujourd’hui, partout on demande de l’or, mais on est maître de la situation; dès que le danger est signalé, on peut y porter remède en mettant l’or à son prix par la hausse du taux de l’escompte, comme le mécanicien d’une machine à vapeur vérifie, augmente ou diminue la pression selon la tension de la vapeur.

M. Émile de Laveleye — Quelques économistes trouvent que la Banque de France, qui règle l’escompte, ne fait pas assez pour le commerce.

M. Clément Juglar — Les directeurs de banques sont au courant des mouvements qui s’opèrent dans le monde entier; c’est à eux que l’on s’adresse pour avoir de l’or, la baisse du niveau des encaisses l’indique à tous les yeux, et mieux que personne ils savent à quel prix il faut le faire payer pour qu’on ne le leur enlève pas.

En ce moment, loin d’être en pleine crise, à aucune époque l’argent n’a été plus facile, et cependant on dit et on répète que, depuis 1873, nous sommes dans un état de crise permanent; eh bien, je dois dire le contraire et affirmer qu’à aucune époque les places de commerce n’ont été mieux liquidées.

La liquidation de la dernière crise de 1882, a été complètement terminée en 1886, et on pouvait déjà annoncer la reprise des affaires et la hausse des prix qui avaient subi une grande dépression en ce moment, quand on les rapprochait de ceux de 1882.  La situation générale n’était plus la même, quoique en France la direction politique des affaires laissât beaucoup à désirer, la spéculation imprudente ayant liquidé, on allait repartir et nous allions être entraînés dans le même mouvement que les nations les plus civilisées, l’Angleterre, les États-Unis, l’Allemagne.  Faire encore intervenir ici la rareté de l’or dont on a tant parlé pour expliquer la baisse des prix, sera difficile avec la hausse des prix qui se manifeste sans que rien ait été changé dans la circulation métallique; cette prétendue rareté de l’or n’a joué aucun rôle dans le passé, et ne jouera aucun rôle dans l’avenir, comme on peut le constater dès aujourd’hui.  Les affaires s’engagent à l’aide de la circulation fiduciaire et non pas avec du métal; quand la crise éclate, c’est que les hauts prix ne permettent plus la vente des produits ou des valeurs.

Passons-nous en revue toutes les crises depuis le commencement du siècle, nous remarquons qu’il en a toujours été ainsi; sans remonter aussi loin, bornons notre examen aux deux dernières crises, à celle de 1873 et à celle de 1882.  La première a éclaté au moment même où l’Allemagne démonétisait son argent; c’est à partir de ce moment, dit-on, que la baisse des prix a paru et a persisté; mais cette baisse des prix s’observe après toutes les crises, elle a duré jusqu’en 1877, un peu plus longtemps qu’à aucune époque antérieure, parce qu’elle succédait à des prix plus élevés que tous ceux qu’on avait observés jusque-là.  Quand la reprise des affaires s’est manifestée en 1878 et a continué avec la hausse des prix jusqu’en 1882, quand la crise a éclaté, les hauts cours cotés en 1873 non seulement n’avaient pas été dépassés, mais n’avaient pas été atteints, quoiqu’on fût bien au-dessus des bas cours cotés en 1877.

Si on ne suit pas ces oscillations sur les tableaux des prix dressés par M. Soetbeer, il faut l’attribuer à la période qui lui a servi de point de départ pour établir ses index numbers.  Dans les premiers tableaux, il prend pour base la période 1868-69 qui représente 100, c’est-à-dire un chiffré moyen pris moitié dans la période de liquidation de la crise 1864-1866, moitié au début de la période prospère qui vient échouer en 1873.

Dans le tableau des prix de 100 produits pris à Hambourg, il prend comme point de départ les prix moyens de 1847-1860, c’est-à-dire les plus bas prix notés pendant la période de liquidation de la crise de 1847; puis, au lieu de noter un index number résultat de la réunion des prix moyens d’un certain nombre de produits, il se borne à prendre les prix moyens annuels de chaque produit.  Ces prix moyens d’une réunion de produits ou de produits isolés font disparaître les grands écarts, mais néanmoins dans le dernier tableau laissent bien apparaître les séries d’oscillations des prix en hausse et en baisse.

Dans le premier tableau d’après l’Economist anglais, voici les maxima et les minima des index numbers :

    Maxima Minima
Crise
Liquidation
Crise
Liquidation
1873
1879
1882
1885
2,237
»
1,830
»
»
1,676
»
1,530

Les maxima des prix se rencontrent toujours dans l’année de l’explosion de la crise, ou dans celle qui la précède, les minima à la fin de la période qui la suit.  Sur le second tableau des prix observés à Hambourg, il suffira de jeter un coup d’œil sur les produits de l’industrie, les métaux, le fer, les textiles, la laine, le coton, pour voir apparaître les hauts prix et les bas prix aux mêmes époques.  La relation des mouvements des prix avec les crises et leur liquidation est donc bien établie [25].

Si on relève les prix tels qu’ils sont donnés par les mercuriales, les écarts sont beaucoup plus grands, la tendance à la hausse et à la baisse persiste pendant une série d’années qui constitue les périodes de prospérité ou de liquidation.  On peut ainsi définir les crises : la fin de la hausse des prix.  Il est vrai qu’on n’a pas revu les hauts cours de 1873; heureusement qu’un pareil concours de circonstances ne s’est pas représenté.  La baisse des prix qui, comme aux époques antérieures, a succédé n’a donc pas été attribuée à sa véritable cause, quand on lui donne comme point de départ la démonétisation et la dépréciation de l’argent; car cette dernière n’a pas été interrompue depuis 1873 et, la cause persistant, nous aurions dû voir les effets se manifester par une baisse continue des prix, tandis qu’il n’en a pas été ainsi.  De 1878 à 1882, les prix se sont sensiblement relevés, sans atteindre ceux de 1873, on comprend pourquoi.  La crise de 1882 les a encore précipités du haut cours au bas cours pendant la liquidation, mais dès 1886, malgré la dépréciation continue de l’argent, le relèvement des prix était sensible, on pouvait déjà le noter, aujourd’hui il est visible à tous les yeux.  Tout s’explique, tout se comprend par l’étude des périodes de prospérité et de crise.

Vous le voyez, nous ne cachons rien, nous n’avons pas de parti pris, nous n’avons aucun intérêt dans la question, ce n’est pas un tableau de fantaisie que je viens de vous faire, c’est la réalité que j’ai reproduite.  Il y a eu une baisse de prix énorme; mais, à partir de là, une hausse très sensible; je dirai donc, s’il y a eu hausse, quelque minime qu’elle ait été, la rareté du métal n’y a été pour rien; aujourd’hui, il y a encore une reprise des prix en hausse.

M. Alphonse Allard — Il est bon de remarquer que, d’après vous, les prix donnés par M. Soetbeer ne sont pas les bons.

M. Clément Juglar — C’est-à-dire qu’ils ne peignent pas la situation aussi bien qu’on pourrait le désirer, par suite de l’emploi des moyennes et de la série d’années qui sert de point de comparaison.

En dehors de la situation du commerce et de l’industrie, il y a la crise agricole; on ne peut l’attribuer à la dépréciation de l’argent.  Les mauvaises récoltes en Europe ont trouvé dans les bonnes récoltes de l’Inde et des États-Unis un moyen, non seulement de combler le déficit, mais encore de fournir à la consommation un tel stock de blé que les prix ont fléchi, à des taux qu’on ne voyait autrefois que par exception : de là une baisse sensible des fermages et cependant, malgré cette profonde perturbation qui est venue s’ajouter à toutes celles qui avaient précédé, notre pays s’est toujours brillamment relevé; notre situation financière, sauf au point de vue budgétaire, dépasse les prévisions les plus optimistes.  Notre circulation métallique ne laisse rien à désirer, quoique la plus grande partie de l’argent de l’Union latine vienne s’accumuler ici.  Il nous reste, après avoir répondu à toutes les demandes, un stock d’or supérieur à tout ce qu’on observe ailleurs; quant à notre circulation fiduciaire, elle est au pair avec l’or.  Quel que soit le relevé statistique sur lequel on jette les yeux, il nous montre l’activité de la reprise des affaires et nous prouve que nous sommes dans la période prospère par le seul fonctionnement de notre système économique, malgré cette crise agricole sur laquelle M. Allard a tant insisté et que nous déplorons comme lui.  Si nous remontons avant la crise de 1882, nous constatons des plus-values de dépôts des caisses d’épargne s’élevant à 200 millions par an, qui versés à la Caisse des dépôts et consignations à la disposition du Ministre des finances, venaient en aide aux dépenses budgétaires; quant aux recettes budgétaires, elles ont souvent dépassé les prévisions de 200 millions de francs.  Ces plus-values n’ont pas duré, parce que nos députés ont dépensé bien davantage et, avec la crise, les déficits ont paru.

Si, sur les tableaux officiels, les salaires des ouvriers n’ont pas semblé varier après la crise, en fait c’étaient des salaires nominaux qu’ils ne touchaient pas; on se rappelle l’émigration qui a eu lieu alors à Paris, un grand nombre d’ouvriers étaient retournés chez eux; quant à ceux qui sont restés, en supposant qu’ils aient touché le prix du tarif officiel, cela n’a été que sur une journée d’heures réduites, quand le chômage ne s’étendait pas à plusieurs jours par semaine.

Leur misère a été sensible; pendant toute la période de liquidation, pour qu’ils aient pu résister, il fallait que leurs économies fussent bien grandes; la plupart ont dû quitter les villes, retourner chez eux, où l’agriculture a repris ceux que le commerce et l’industrie ne pouvaient plus utiliser.

Voilà l’explication naturelle de tout ce que nous avons vu; mais puisqu’on accuse toujours la suppression de la frappe d’être la cause de tout le mal, pourquoi a-t-on supprimé la frappe de l’argent ?  Je ne sais si vous vous rappelez cette fameuse séance de la Chambre des députés, ou le ministre des finances est venu déclarer qu’on avait eu tort de permettre cette frappe à des banquiers et à des changeurs, alors qu’il y avait grand bénéfice à la pratiquer par suite de la baisse du prix de l’argent sous forme de lingots ?  Or, comme on lui reprochait de ne pas réserver ce bénéfice à l’État, il ajoutait qu’il y avait pris part et que le bénéfice réalisé serait porté en recette au budget.  C’est à la suite de cette discussion que la frappe a été suspendue.

M. Allard — L’Allemagne a démonétisé son argent en 1873, mais la France n’a commencé que plus tard à interdire la frappe.

M. Magnin, président — Si vous remontez à cette époque, il y avait au moins, à ce moment-là, des bons de monnaie dont on a fini par échelonner la durée d’émission de trois mois à six mois, ce qui équivalait à une suppression de la frappe; j’aurais pu, hier matin, vous montrer quelques-uns de ces bons qui remontaient à 1876, au moment où l’on a supprimé la frappe de l’argent.

M. Clément Juglar — Il nous faudrait remonter bien avant 1873, c’est-à-dire presque immédiatement après la guerre, au moment où l’on se demandait ce qu’on pouvait faire, si nous voulions revenir à l’origine des mesures qui ont été prises en ce qui concerne la suppression de la frappe.

Messieurs, j’ai terminé les observations que je voulais vous présenter et je conclus en disant que ce n’est qu’artificiellement et sur quelques points qu’on peut maintenir le rapport de 1 à 15 ½.

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Léopold Dreydel.

M. Léopold Dreydel — Messieurs, je ne veux pas vous faire l’historique du double étalon.  Depuis vingt ans, on a beaucoup traité cette question, on a fait des enquêtes, écrit des brochures et des articles de journaux; en somme, on a noirci beaucoup de papier sans arriver à un résultat pratique.

Je crains que le Congrès actuel ne résolve pas davantage cette question épineuse.

Depuis quatre jours, j’ai entendu dans cette enceinte de très beaux discours pour et contre le bimétallisme qui m’ont fort intéressé, mais, bien qu’on prétende que de la discussion jaillit la lumière, franchement je ne suis pas plus éclairé qu’auparavant.  J’ai vu seulement que tout le monde me paraît d’accord sur la nécessité de faire quelque chose pour sortir de l’état incertain où nous nous trouvons.

Nous fêtons l’anniversaire de la grande révolution, de cette révolution qui a fait sortir de l’ombre des hommes de génie, qui ont doté la France de lois impérissables, telles que : le code Napoléon, l’unité des banques, le système décimal et le système monétaire, que presque toutes les nations ont adoptés peu à peu.

Une seule nation a résisté longtemps, c’est l’Angleterre; elle a pourtant accepté, en 1844, le principe de l’unité des banques, grâce aux efforts de sir Robert Peel.  Qu’elle accepte aussi notre système monétaire et elle s’en trouvera bien.

C’est la loi de 1803 qui a fixé définitivement le rapport de l’or et de l’argent, de 1 à 15 ½.

De 1820 à 1850, il n’y a eu presque pas d’or en France.  On l’achetait chez les changeurs avec une prime variant de 3 à 18 pour mille, selon les circonstances.  Je ne parle pas de 1848 : cette année-là, on a payé jusqu’à 200 francs de prime, mais seulement pendant quelques jours.

À la Banque, il n’y avait que des pièces de 5 francs en argent.

Cela lui a permis de laisser son escompte à 4 % pendant ces trente ans, malgré l’élévation du taux à la Banque d’Angleterre à plusieurs reprises à 10 % et en Amérique de 15 à 20 %.

Savez-vous pourquoi la Banque de France pouvait laisser son escompte à 4 % ?  Parce que elle n’avait pas d’encaisse d’or à protéger.  Voilà un argument en faveur de l’argent.

À partir de 1850, la Monnaie de Paris frappa beaucoup d’or.  Lorsque, en 1853, les mines de la Californie et de l’Australie en produisaient en grande abondance, et que la Belgique, la Hollande, le Brunswig et le Hanovre démonétisaient leurs monnaies d’or, l’or nous arriva en telle quantité, qu’on conseillait à notre gouvernement de cesser la frappe, et même de démonétiser la monnaie existante.  Il y avait, à cette époque, une campagne contre l’or, comme aujourd’hui contre l’argent.  M. Michel Chevalier, parmi les économistes, et, parmi les banquiers, M. Benoît Fould, frère de M. Achille Fould, ministre d’État, étaient les plus fougueux adversaires de l’or.

L’or perdait déjà 1 ½ %.  Le gouvernement résista bravement.  La Monnaie de Paris frappa jusqu’à 2 millions de francs par jour.

Si le gouvernement n’avait pas agi ainsi, l’or serait tombé à 10 % de perte, et le change sur Londres à 22 francs.

Douze ans après, lors de la guerre d’Amérique, l’Angleterre avait besoin d’argent pour l’Inde, la Chine et le Japon.  Elle nous prenait nos pièces de 5 francs en payant jusqu’à 40 ‰ de prime.  L’encaisse-argent à la Banque tomba à 30 millions, la monnaie divisionnaire comprise.

Ne trouvant plus de pièces de 5 francs, on recherchait même les pièces de 2 francs pour les convertir en lingots.

Il n’y avait donc à cette époque presque plus d’argent en France; au plus, deux cents millions de francs.

La monnaie divisionnaire devenait très rare.  Pour la retenir, on a créé cette malheureuse convention monétaire de l’Union latine entre la Belgique, l’Italie, la Suisse, la Grèce et la France.  On réduisait le titre de la monnaie divisionnaire de 900 à 835 ‰.

La guerre d’Amérique terminée, l’Angleterre n’avait plus besoin du métal argent, il revenait de nouveau en France.  Vers cette époque, la convention monétaire n’avait donc plus de raison d’être, on aurait dû la dénoncer.

Au lieu de cela, on a commis la faute de la renouveler plusieurs fois, ce qui privait la France de sa liberté d’action.

Si elle avait été libre, elle aurait pu faire en 1873 pour l’argent ce qu’elle avait fait pour l’or en 1853.  Elle aurait facilement absorbé les 800 millions de francs de thalers que la Prusse a jetés sur le marché.  Mais l’Union latine a décidé de cesser la frappe.  Pour retrouver sa liberté d’action, la France doit donc dénoncer la convention de l’Union latine.

En se débarrassant des 500 ou 600 millions de francs de ces pays, qui circulent en France, on pourrait peut-être essayer de reprendre la frappe.

Je suis certain que l’effet moral de cette mesure : «La France frappe de nouveau des pièces de 5 francs» ferait remonter le prix de l’argent.

Il faut conserver notre double étalon; l’argent nous servira toujours de monnaie nationale.

Les autres pays n’ont qu’à nous suivre dans cette voie, en acceptant notre système monétaire.

L’Allemagne a fait un pas vers le double étalon en remettant ses thalers en circulation.  Qu’elle continue !

L’Angleterre et l’Amérique sont plus intéressées dans cette question que nous.

L’Angleterre ferait bien d’accepter notre système et de commencer la frappe de 8 millions de livres en argent, soit 200 millions de francs.  La Banque d’Angleterre n’aurait plus alors besoin de changer si souvent le taux de son escompte.

L’Amérique doit retirer ses greenbacks de la circulation et les remplacer par des dollars en or et en argent.

J’ai entendu dire que les Américains ne veulent pas prendre les dollars en argent, qu’ils préfèrent les greenbacks, et vous voulez que nous, Français, nous acceptions ces dollars ?  Cela n’est pas sérieux.

L’Union universelle, comme M. Cernuschi la propose, ne peut pas être acceptée par la France, car son expérience avec l’Union latine, ne lui a pas si bien réussi !

Du reste, les traités ne sont bons et durables que quand chaque associé y trouve son avantage.  Je ne vois pas le bénéfice que la France y trouverait.

Le stock d’argent en France n’est pas si énorme qu’on le croit généralement.  En 1868, il n’y avait plus que 200 millions de francs et depuis on a frappé, selon Soetbeer, 630 millions de francs en pièces de 5 francs, et 230 millions en monnaies divisionnaires.  Il faut y ajouter 700 millions de francs de monnaies belges et italiennes.

Pour terminer, je veux vous donner encore une preuve incontestable de la bonté de notre système monétaire et de l’utilité qu’il y a à le conserver sans rien y changer.

Lorsque, de 1871 à 1873, il nous a fallu tant de numéraire pour les besoins de la guerre et le payement des cinq milliards à l’Allemagne, nos billets de banque ne se sont jamais écartés du pair.  L’Angleterre, dont la puissance financière n’est contestée par personne, a vu de 1813 à 1818 ses billets perdre de 25 à 30 %.  C’est seulement en 1819 qu’elle a pu supprimer le cours forcé.

Après la guerre de sécession en Amérique, les greenbacks ont perdu jusqu’à 183 %, c’est-à-dire que, pour 100 dollars en or, on payait 283 dollars en papier.

En Autriche, les billets de banque perdent, depuis 1848, entre 15 et 40 %; actuellement encore 15%.

Les billets des banques d’Italie perdaient, en 1866, 25 % et encore maintenant, malgré la suppression du cours forcé, 2 %.

Les roubles russes perdaient dernièrement 50 % mais, grâce à une bonne récolte et surtout par suite du concours que la France a donné pour diverses opérations financières, la perte n’est plus que de 35 %.  Espérons qu’elle disparaîtra bientôt tout à fait.

Je ne vous parlerai pas des Républiques de l’Amérique du Sud; la perte des billets est permanente dans ces pays.

On a dit ici, et des économistes d’une très grande autorité ont appuyé cette assertion, que la France avait trop de numéraire.  Vous me permettrez, messieurs, de n’être pas du tout de cet avis.  Je ne suis qu’un simple mortel, mais je ne crois pas que nous ayons jamais trop d’or, parce que l’or et l’argent, vous le savez, c’est le nerf de la guerre !

(Applaudissements)

M. Magnin, président — La parole est à M. Théodore Mannequin.

M. Théodore Mannequin — Messieurs, M. Dana Horton nous a dit que, dans les papiers de Newton, le promoteur de l’étalon unique d’or en Angleterre, on avait trouvé une note ainsi conçue ou à peu près : Si l’or et l’argent avaient les mêmes valeurs relatives partout, leurs sorties alternatives d’un pays n’auraient pas de raison d’être.

Je ne vois rien dans cette note qui puisse autoriser la doctrine bimétalliste; j’y vois seulement que, attentif à tous les aspects du problème dont la solution lui était confiée, le grand physicien, à qui la science moderne doit l’admirable découverte de l’attraction universelle, avait aperçu celui-là et qu’il ne s’y était pas arrêté.  Longtemps avant lui, les légistes anglais en avaient vu un autre beaucoup plus simple, mais absolument inefficace, quoiqu’on eût fait pour en assurer l’efficacité, celui-ci : Si l’or et l’argent n’étaient pas fondus ou exportés, ils ne sortiraient pas de la circulation.

Newton n’avait pas à formuler celui-ci, qui était connu de tout le monde, mais il l’avait présent à l’esprit comme l’autre, pour, conformément à la méthode mathématique, simplifier le problème à résoudre en les écartant tous deux.  De cette manière, il arriva à la solution de l’étalon unique d’or après en avoir formulé ainsi les conditions.

«Conserver l’argent dans la circulation et empêcher l’or d’en sortir».

Avec cette solution – que les Romains, sous l’empire de circonstances semblables, avaient déjà trouvée au commencement de l’ère chrétienne – l’or donne sa valeur commerciale à la monnaie, qui ne peut avoir d’autre valeur que celle de l’un des métaux dont elle est composée, et comme il est le plus riche de ces métaux, celui aussi dont la valeur varie le moins, sa fonction comme étalon unique garantit la plus grande stabilité possible de la valeur monétaire.  Si nous considérons d’autre part que la monnaie est une mesure, la mesure de la richesse, nous comprenons de quelle importance peut être la plus grande stabilité possible de sa valeur.  Figurons-nous un mètre dont la longueur varierait à l’insu de ceux qui l’emploient et ferait ainsi que, tantôt le vendeur, tantôt l’acheteur perdît à l’échange des marchandises dont il donne la mesure.

Cependant la monnaie doit se composer de trois métaux; telle est la condition de sa commodité, condition si évidente qu’il serait impertinent de l’expliquer; mais son exactitude n’en doit pas souffrir.  À cet effet, Newton fit de l’argent une monnaie d’appoint, une espèce de billon comme le cuivre, une monnaie qui vaut plus légalement que commercialement, mais dont la plus-value, légale, conventionnelle, est acceptée par tout le monde et varie quand la valeur commerciale dont elle est le complément varie, mais en sens contraire, pour en compenser les variations.  À cette condition les rapports de l’unité monétaire avec ses multiples et ses sous-multiples ne changent pas plus pour la monnaie que pour le mètre, et la monnaie est une mesure aussi parfaite que possible, et l’argent n’a pas plus de raison pour sortir que le cuivre, qui ne sort jamais.  N’oublions pas que l’or étalon unique valant toujours autant comme marchandise que comme monnaie, ne sollicite personne à le fondre ou à l’exporter et qu’il n’a à son tour aucune raison spéciale pour sortir.

Avec leur abondance exceptionnelle depuis quarante ans, les métaux précieux ont baissé rapidement et, comme toujours depuis la découverte de l’Amérique, l’argent a baissé plus que l’or; cependant celui-ci avait commencé à baisser plus que l’autre, et il n’en fallait pas davantage pour que le mécanisme aveugle du double étalon faisant sortir l’autre de la circulation n’amenât, bon gré, mal gré, l’étalon unique d’or à peu près partout en Europe et en Amérique.  Voilà ce que les bimétallistes voudraient changer, au risque de changer du même coup la valeur de la monnaie, les prix de toutes choses et, par conséquent, la distribution de la richesse au profit des uns et au préjudice des autres.  Ils prétendent que l’or a haussé, que l’argent a baissé artificiellement, que l’ancien rapport légal de leurs valeurs respectives, 15 ½, est naturel, légitime, providentiel, et que la loi doit le rétablir pour le plus grand bonheur de l’humanité; en un mot, ils veulent relever la valeur de l’argent avec l’appui d’une législation quelconque.  Cependant, ils se défendent contre l’accusation de protectionnisme que les économistes leur adressent.

Serait-ce pour justifier tant de prétentions injustifiables que M. Dana-Horton aurait exhumé cette note de Newton que si l’or et l’argent avaient les mêmes valeurs relatives partout, leurs sorties alternatives de la circulation n’auraient plus de raison d’être.  Mais si les mêmes sorties n’ont plus de raison d’être avec la solution du même Newton, une solution qui répond à toutes les exigences de la science et de la pratique, une solution consacrée par deux cents ans bientôt d’expérience dans le pays le plus commerçant du monde, l’Angleterre, que vient faire cette exhumation devant nous ?  Eh bien, messieurs, voici un exemple contemporain qui détruira jusqu’au prétexte d’une expérience future, favorable au bimétallisme.

Au commencement de notre siècle, avant l’émancipation des colonies espagnoles de l’Amérique, l’Espagne et ses possessions américaines étaient unies entre elles beaucoup plus étroitement que ne pourraient l’être des nations distinctes, au moyen d’une convention internationale comme les bimétallistes la demandent; cependant les monnaies d’or et d’argent n’avaient pas chez elles les mêmes valeurs partout : tandis que l’once d’or valait 16 piastres dans la mère patrie et ses colonies orientales de l’Amérique, elle en valait 17 au Pérou, 17 ¼ au Chili et 18 en Bolivie.  Mais là n’est pas l’enseignement le plus catégorique de cet exemple, il est dans les faits suivants qui méritent toute notre attention.

L’émancipation des colonies américaines de l’Espagne ayant changé les conditions dont les valeurs précitées dépendaient, la même once d’or, dans les mêmes pays, valut commercialement moins de piastres qu’auparavant, bien que légalement elle y conservât ses anciennes valeurs, et alors les piastres et leurs divisions en sortirent, quoi qu’on fit pour les retenir, et comme les mêmes pays n’avaient pas encore de monnaies de cuivre, leur commerce intérieur n’avait plus que l’or pour ses échanges.  Inattentifs à la cause de ce désordre, leurs gouvernants leur donnèrent des monnaies d’argent altérées, faussées, comme en Bolivie, au Pérou, en Colombie et dans les Provinces Argentines, ou du papier monnaie comme à Buenos-Aires, et les prix de toutes choses haussèrent de 30, 50, 80 % plus ou moins, excepté, au grand préjudice des intéressés, les prix fixés par des contrats à longs termes, les appointements des fonctionnaires publics et une grande partie des salaires dont la hausse est toujours difficile partout.  Je n’insiste pas, messieurs, vous savez comme moi tout ce qu’un pareil désordre peut enfanter, tout ce qu’il enfanta en effet de misères, de passions violentes et de convulsions politiques dans les anciennes colonies de l’Espagne en Amérique; j’ajouterai seulement qu’à beaucoup d’égards il rappelle celui dont l’Angleterre souffrit si longtemps avant la réforme de Newton, celui dont un économiste anglais, Jacob, a dit qu’il avait engendré la cruauté des mœurs révolutionnaires dans son pays sous le règne de Charles I.  Il faut voir à ce sujet le livre si savant, si honnête, si généreux de lord Liverpool.

Le régime capable de tant de désordres, voilà, messieurs, ce que préconisent aujourd’hui les bimétallistes; et le principal argument que ces praticiens émeutes nous ont donné, pour en garantir la perfection, c’est que la loi fait la valeur de la monnaie.  Suivant eux, en effet, la convention internationale qu’ils réclament fixerait indéfiniment et partout à 15 ½ le rapport des valeurs respectives de l’or et de l’argent.  N’auraient-ils donc pour se justifier devant nous qu’une pratique condamnée qui n’est plus : la pratique des rois faux-monnayeurs de jadis, et une pratique condamnable qui n’a jamais été encore : la pratique future ?

Messieurs, j’ai toujours raisonné devant vous dans l’hypothèse que la monnaie est une mesure et que la question monétaire qui nous est soumise est avant tout morale et politique; je me crois donc autorisé, sinon obligé, à porter cette question sur le terrain international, neutre par conséquent de la science.  Je pose donc devant vous les trois questions suivantes que j’ai l’espoir de résoudre à notre satisfaction commune et brièvement :

La monnaie est-elle une mesure ?

De quoi est-elle la mesure ?

À quelles conditions peut-elle répondre aux besoins moraux et politiques qu’elle suppose ?

Messieurs, si défectueuse qu’elle puisse paraître, la monnaie se compose toujours d’unités, de multiples et de sous-multiples d’unités; d’autre part, l’usage qu’on en fait donne naissance à des rapports numériques appelés prix ou valeurs, toujours composés à leur tour de son unité, des multiples et des sous-multiples de son unitif.  Il faudrait désespérer de la raison et de la logique si, avec de pareils caractères, on pouvait douter de sa nature métrologique.

Mais de quoi est-elle la mesure ?  De la richesse, évidemment.  N’est-il pas vrai que la richesse se distribue et que, à moins de la distribuer au hasard, capricieusement, il faut la mesurer ?  N’est-il pas vrai qu’elle se distribue au moyen de l’échange dont la monnaie est l’instrument ?  N’est-il pas vrai enfin, et cette considération est péremptoire, que les rapports numériques, les prix, les valeurs résultant de l’usage qu’on en fait sont des quantités de richesses ?

Messieurs, il me serait bien difficile de répondre à ma troisième question, si préalablement je ne vous disais en quelques mots ce que j’entends par le mot richesse.  La nomenclature économique laisse beaucoup à désirer touchant la nature de la chose que ce mot rappelle.  Cette chose, messieurs, est une propriété, une propriété commensurable, une quantité, puisqu’on la mesure; c’est la propriété commensurable de toutes les choses échangeables, quelles qu’en soient les formes et les substances.  L’idée en est venue du fait que ces choses se distribuent et qu’elles doivent se distribuer équitablement entre les ayants droit à leur production.

Quant au fait moral et politique de sa mesure, le voici dans sa généralité la plus saisissante : en apportant au marché des échanges le résultat de son travail, chaque producteur veut en tirer au moins ce qu’il a dépensé pour l’obtenir.  Sa dépense se faisant en monnaie, c’est de la monnaie qu’il en veut tirer, et il ne néglige rien pour en tirer le plus possible; mais il a des concurrents, et les consommateurs de son produit ont des ressources limitées.  La quantité de monnaie qu’il obtient en échange de son produit est donc une résultante, un prix courant, à la formation duquel un nombre incalculable de volontés, de circonstances, de mesures ont concouru.  Voilà, messieurs, ce qui caractérise la mesure de la richesse dont la loi économique s’appelle offre et demande.

Messieurs, je termine en affirmant cette vérité, qui devrait être élémentaire en économie politique et en législation : toute loi nationale ou internationale qui altère les conditions naturelles de la production, de la distribution et de la consommation de la richesse, en altère la moralité au profit des uns, au préjudice des autres et engendre l’inégalité excessive des fortunes.  À son tour, pour devenir plus excessive encore, cette inégalité engendre la spéculation à outrance dont nous sommes tous témoins, au grand effroi des esprits clairvoyants pour qui l’histoire est un enseignement.  Cette inégalité, messieurs, c’est le gouffre où s’abîmèrent les civilisations passées, où pourrait aussi s’abîmer la nôtre.

Messieurs, le bimétallisme nous vient des États-Unis.  Ce grand, ce merveilleux pays, qui vient d’élever une statue colossale au génie de la liberté éclairant le monde, fermerait-il les yeux à la lumière de son symbole ?  Oui, messieurs, la liberté est la source de tous les droits, de tous les biens, de tous les progrès, et rien de ce qui la contrarie ne peut être droit, bien, ni progrès.

M. Magnin, président — Messieurs, il est cinq heures et j’ai à soumettre un problème à la sagacité du Congrès; le voici dans toute sa simplicité.

Nous sommes arrivés au dernier jour de nos séances.  Aux termes de notre règlement, le Congrès ne doit durer que quatre jours.  Cependant nous avons encore quatre personnes inscrites pour prendre la parole, et nous ne sommes occupés à discuter, depuis mercredi, que les quatre premiers articles du programme.  Il nous reste à aborder les cinquième, sixième et septième articles qui contiennent chacun deux et même trois paragraphes.  Mais je crois que vous avez le désir de vous séparer.  Voulez-vous continuer notre discussion, malgré le peu de temps qui nous reste ?

(Mouvements divers)

M. Léon Walls — Je suis l’une des personnes inscrites et je renonce à prendre la parole, en vous demandant de vouloir bien insérer dans le compte rendu du Congrès ce que je devais exposer à notre assemblée.

M. Magnin, président — Vous voudrez bien remettre votre mémoire à M. le secrétaire et je ne doute pas que le comité, qui sera chargé de la publication de nos débats, ne vous donne complète satisfaction.  Je vous remercie d’avoir contribué à la solution du problème.

M. Pedro S. Lamas — J’allais faire une même proposition au sujet du mémoire que je voulais présenter au Congrès.

M. Magnin, président — Très bien !

MM. Boissonade et Albert Hertsch renoncent également à la parole.

M. Magnin, président —Voilà déjà une des difficultés du problème résolue; je savais bien que nous finirions par nous entendre (rires); mais nous ne sommes pas au bout de nos sacrifices; nous allons passer au 5e article du programme dont le premier paragraphe est ainsi conçu : «Avantages et inconvénients des Unions monétaires de plusieurs États avec circulation réciproque.»

Voulez-vous entamer une discussion sur ce point ?

(Plusieurs voix — Non !  Non !  C’est impossible !)

M. Magnin, président — Personne ne demandant la parole, je passe au 6e article qui est ainsi conçu : «Entretien de la circulation monétaire.  Estimation du frai de la monnaie.  Influence de l’usure monétaire sur la prime des lingots et le taux des changes, etc.  Ce sont là des questions très importantes et qui demanderaient à elles seules tout un Congrès.

Personne ne demande la parole sur ce 6e article ?

(Silence)

Ni sur le 7e article comprenant les questions diverses ?

(Ajourné)

Eh bien, messieurs, je crois que nous touchons au but.

Un membre — Monsieur le Président, je demande que le Bureau veuille bien accueillir les travaux des membres du Congrès qui n’ont pu les présenter en temps utile, et leur faire place dans le compte rendu détaillé.

M. Magnin, président — Je ne crois pas que ce soit possible.  En principe, nous ne pouvons publier que ce qui a été présenté au Congrès, prononcé, lu ou discuté devant lui.  Exception pourra être faite en faveur des membres qui étaient inscrits et qui ont été contraints par l’heure de renoncer à la parole, mais nous ne pouvons aller au-delà.  Si nous insérions des notes ou des mémoires, sans qu’ils aient été discutés devant le Congrès, ni même annoncés ou déposés sur le bureau, nous sortirions de notre rôle, nous formerions une bibliothèque; ce ne serait plus de la discussion contradictoire.  Je ne sais pas si j’exprime bien l’opinion du Congrès ?

(Plusieurs voix : Oui !  Oui !  Très bien !)

M. Denis Galet — Je demande la parole pour une explication relative au concours qui a été annoncé.  Au moment où M. Cernuschi a proposé son concours sur la question monétaire, j’ai demandé la permission de consulter mes collègues de l’Union des banquiers des départements, pour voir s’il n’y aurait pas lieu d’ajouter un troisième prix à ce concours, mais on me fait observer qu’il est intitulé : «Concours bimétallique», et qu’il faut en quelque sorte faire adhésion à la doctrine bimétallique pour y participer.  Ce ne serait pas le cas pour notre association de banquiers, qui est en grande majorité composée de partisans de l’unique étalon d’or.

(Plusieurs voix : «Non !  La question est posée d’une manière générale» — Bruits divers)

M. Henri Cernuschi — Mon programme, tel qu’il est présenté, est intelligible pour tout le monde, et tout le monde peut y prendre part.  J’attends la réponse à la question que j’ai posée.  Mon but est d’arriver, le plus promptement possible, à la solution du grand problème qui nous occupe.

M. Magnin, président — Permettez-moi de préciser.  Il ne faudrait pas qu’il y eût de malentendu.  M. Cernuschi a intitulé son concours de manière à ne laisser aucun doute sur l’objet qu’il poursuit : il s’agit d’un Concours bimétallique; or, M. Denis Galet, qui, dans un moment d’entraînement, voulait proposer un troisième prix, vient de dire qu’il ne pouvait, au nom de l’association qu’il représente, donner son adhésion qu’à la doctrine de l’unité d’étalon d’or.  Il ne lui convient donc pas de proposer un prix pour traiter la question envisagée à un autre point de vue.

(Approbation)

Personne ne demandant plus la parole, il me reste une proposition à vous faire.  Vous savez que le Congrès ne devait pas prendre de résolutions; c’était un Congrès libre; chacun pouvait y exprimer son opinion, mais nous ne devions pas compter les voix, ni émettre de vote.  Cependant, je voudrais que nous fissions une exception à notre règle : je vais vous proposer un vote qui obtiendra certainement l’unanimité et qui pourtant n’engagera personne.

Je demande au Congrès de vouloir bien exprimer au Gouvernement britannique toute la satisfaction qu’il a éprouvée d’avoir reçu dans son sein deux délégués officiels, MM. Fremantle et Murray, envoyés par le Gouvernement anglais pour assister à nos débats.

(Vifs applaudissements)

Votre vote unanime sera transmis au représentant de S. M. Britannique qui fera connaître à Londres combien nous avons été heureux d’avoir parmi nous ces deux hommes éminents, qui ont suivi avec la plus grande attention les travaux de notre Congrès.

(Applaudissements répétés)

Je n’ai plus que quelques mots à ajouter, et puis je vous rendrai votre liberté.

Laissez-moi donc vous dire que j’éprouve quelque chagrin à me séparer de vous.  Depuis quatre jours, vous m’avez comblé de votre bienveillance.  J’ai trouvé chez vous une urbanité si exquise, une courtoisie si parfaite et non seulement beaucoup de bonne volonté, mais une si grande bonne foi de part et d’autre, que je m’estime très heureux d’avoir été désigné pour présider ce Congrès; mais cette séparation, comme toutes celles qui viennent à la suite d’une fréquentation où l’on a éprouvé une grande satisfaction, n’est pas sans me laisser des regrets.

Je n’ai pas eu à prendre part aux délibérations du Congrès, ce n’est pas le rôle d’un président.  Cependant mes opinions vous sont connues.  Messieurs les partisans de l’unité d’étalon monétaire ont bien voulu me confier le soin de diriger les débats; j’aime à penser qu’ils voudront bien reconnaître mon impartialité durant le cours de ces discussions.  Quant à mes amis les bimétallistes, j’espère aussi ne les avoir pas trop favorisés dans tous ces débats où ils ont eu à lutter contre des adversaires très redoutables, et qui n’ont pas été moins éloquents qu’ils ne l’ont été eux-mêmes.

Messieurs, nous allons nous séparer.  Vous recevrez prochainement un compte rendu des séances du Congrès; nous le ferons aussi exact, aussi consciencieux que possible, avec tous les matériaux que nous avons amassés sur ces grosses questions, qui s’imposeront, dans un avenir plus ou moins rapproché, à l’attention de tous les hommes d’État et de tous les amis de l’humanité.

Quoique le problème monétaire ne soit pas encore entré dans ce qu’on peut appeler le domaine public, nous avons pu vous réunir ici au nombre de près de deux cents pour en discuter les solutions désirables; mais bientôt l’opinion publique sera saisie à son tour de la question; elle deviendra alors redoutable, et sa solution réclamera, dans un avenir prochain, les lumières et le concours de tous les hommes compétents, de tous les économistes, de tous les hommes de science, de tous les hommes de bien, qui veulent arriver à faire progresser notre civilisation dans le monde.

Je suis très honoré d’avoir présidé ce Congrès, comme j’avais présidé la Conférence monétaire de 1881, dont je vois ici quelques représentants; je vous remercie d’avoir pensé que je pouvais être votre fidèle interprète et je vous prie, messieurs, de compter sur ma reconnaissance.

(Vifs applaudissements prolongés)

M. Moret y Prendergast — Messieurs, en ma qualité d’étranger, je suis heureux d’user de ma prérogative en cette circonstance; j’ai l’honneur de vous proposer de voter des remerciements à M. le Président, qui a dirigé nos débats avec tant d’urbanité, tant de correction et tant d’impartialité.

Je vous propose également des remerciements à tous les membres du Bureau qui ont été pour nous d’une bienveillance très grande.

(Applaudissements répétés)

M. Magnin, président.  — Messieurs, le Congrès monétaire international est clos, et je lève la séance, ne pouvant pas mettre aux voix la gracieuse proposition de M. Moret.

(Nouveaux applaudissements prolongés)

La séance est levée à 5 heures 45 minutes.

 

 

 

CONVENTION  BIMÉTALLIQUE

PROJET  DE  M.  HENRI  CERNUSCHI

 

Article 1er

L’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis d’Amérique et la France admettront l’or et l’argent au monnayage sans aucune limite de quantité, et adopteront la proportion de 1 à 15 ½ entre le poids du métal pur contenu dans l’unité monétaire en or et le poids du métal pur contenu dans la même unité en argent.

Sous la condition que cette proportion de 1 à 15 ½ sera toujours observée, chaque État restera libre de garder ses types monétaires : dollar, franc, livre sterling, mark.

 

Art. 2

Toute personne aura droit d’apporter toute quantité d’or ou d’argent, soit en lingots, soit en pièces de monnaie étrangère, aux Hôtels de Monnaie de chaque État pour la reprendre ensuite sous la forme de numéraire.

 

Art. 3

Le monnayage sera gratuit pour le public.  Chaque État prendra à sa charge les frais de son monnayage.

 

Art. 4

Les Hôtels de Monnaie de chaque État devront frapper le métal apporté par le public aussi rapidement que possible et à la susdite proportion de 1 à 15 ½ entre les espèces d’or et les espèces d’argent.  Le numéraire ainsi fabriqué sera remis à la personne qui aura apporté le métal ou à ses ayants droit.

Si la personne qui apporte de l’or ou de l’argent demande le paiement immédiat de la somme qui lui reviendrait après le délai de monnayage, ce paiement lui sera fait moyennant une retenue qui ne pourra excéder deux pour mille.  La somme sera comptée au gré de la partie payante, en numéraire, or ou argent, ou en billets à cours légal et convertibles à vue en monnaie métallique.

 

Art. 5

Les monnaies d’or et d’argent auront également cours légal et pour toute somme, dans l’État qui les aura fabriquées.

 

Art. 6

Dans chaque État, le Gouvernement continuera à émettre, par voie de monopole, sa monnaie divisionnaire ou d’appoint; il en déterminera la quantité et la qualité et fixera le montant au-delà duquel aucun particulier ne sera tenu de la recevoir en paiement.

 

Art. 7

Le fait d’émettre ou de laisser émettre du papier-monnaie ne dispensera pas l’État qui remettra ou le laissera émettre de l’obligation ici stipulée de tenir des Hôtels de Monnaie toujours ouverts au libre monnayage des deux métaux à la proportion de 15 ½.

 

Art. 8

L’or et l’argent, soit en lingots, soit en numéraire, ne seront soumis à aucun droit de douane, ni à l’importation ni à l’exportation.

 

Art. 9

La réception de l’argent commencera le  1890 dans tous les Hôtels de Monnaie.

 

Art. 10

La présente convention restera en vigueur jusqu’au 1er janvier 1900.  Si, un an avant cette date, elle n’a pas été dénoncée, elle restera prorogée de plein droit, par voie de tacite reconduction, jusqu’au 1er janvier 1910, et ainsi de suite par période de dix ans, jusqu’à ce qu’elle soit dénoncée un an avant l’expiration de la période décennale.


OBSERVATIONS

En réponse à quelques-unes des questions du programme du Congrès monétaire international de Paris, par M. J. Borst, de Delfzijl (Pays-Bas)

 

Art. 2 — Recherche des causes de la baisse de l’argent par rapport à la valeur de l’or.  — Doit-on attribuer cette baisse à l’accroissement de la production des mines ?  Ou à la suspension de la frappe illimitée de l’argent dans les États bimétalliques ?  Ou à ces deux causes réunies ?

À mon avis et sans aucun doute, la baisse de l’argent par rapport à la valeur de l’or doit être uniquement attribuée à la suspension de la frappe illimitée de l’argent dans les États bimétalliques.

De 1845 à 1852, la production de l’or a augmenté de 10 à 44 millions de livres sterling par an.

La Hollande, s’effrayant alors de la baisse du prix de l’or, adoptait l’étalon unique d’argent, mais la Banque d’Angleterre continuait d’acheter tout l’or qu’on lui offrait au prix fixe de £ 3. 17. 9 par once standard or.  Les autres États ne suspendaient pas la frappe illimitée de l’or et le prix de l’or ne baissait pas – ne pouvait baisser.

De 1845 à 1873, la production de l’argent a augmenté de 5 à 13 millions de livres sterling par an.

Le prix de l’argent n’a pas baissé, parce que les autres États bimétalliques continuaient la frappe illimitée de l’argent.

De 1873 à 1886, la production de l’argent a augmenté de 13 à 22 millions de livres sterling par an, la frappe libre de l’argent fut suspendue dans tous les États bimétalliques et le prix de l’argent baissa de 60 à 44 pence par once standard.

En six ans et demi (1845-1853), la production annuelle de l’or a augmenté de 450 %.  Le prix de l’or n’a pas baissé, parce que la frappe libre n’a pas été suspendue.

En vingt-huit ans (1845-1873), la production annuelle de l’argent a augmenté de 160 % et le prix de l’argent est resté constant, parce que la frappe libre n’a pas été suspendue.

En douze ans (1873-1886), la production de l’argent n’a augmenté seulement que de 70 % et le prix de l’argent a baissé de 63 à 44 pence l’once standard.  J’en conclus que c’est parce que la frappe libre de l’argent a été interdite dans tous les États bimétalliques.

La grande augmentation de l’or, mis en circulation après 1850, a déterminé pendant longtemps un taux d’intérêt très bas, car les Banques, inondées d’or, devaient, pour le placer, consentir leurs prêts à des conditions très modiques.

Ce bas intérêt déterminait à son tour la hausse des prix des denrées, et, par cette hausse des prix, l’or s’écoulait dans la circulation, car il est clair qu’avec des prix élevés une plus grande quantité de monnaie doit être en circulation : soit de l’or, soit de l’argent, soit d’autres moyens d’échange, dont toujours une certaine quantité d’or ou d’argent fait la base.

Si par suite d’une spéculation exagérée, il arrivait que les prix des denrées montassent dans une plus grande proportion que la quantité de monnaie n’aurait augmenté (une plus grande quantité de billets de banque peut, pour un temps assez court, faire l’office de la monnaie, mais seulement avec un haut escompte) la grande demande de monnaie causerait un taux d’escompte si élevé que, par suite des réalisations forcées, les prix des marchandises baisseraient en peu de temps jusqu’au niveau où ils se trouveraient en équilibre avec la quantité de monnaie.

Si ainsi la frappe libre de l’argent n’avait pas été interdite après 1873, l’argent produit dès 1873 se fût écoulé dans la circulation sans obstacle.  Peut-être les prix des marchandises auraient-ils haussé dans une certaine mesure.  Peut-être le seul effet qui en serait résulté eût-il été d’affaiblir les causes de la crise de 1873, car après l’excitation et la hausse des prix de 1873, une baisse devait suivre presque inévitablement, même si la quantité de monnaie (or et argent) s’était trouvée un peu augmentée.

Dans tous les cas, la lutte pour l’or (struggle for gold) n’aurait pas eu lieu si la frappe de l’argent n’avait pas été interdite.  La hausse de l’escompte, qui en temps d’excitation doit servir à faire baisser successivement les prix des marchandises, a fonctionné dans un temps où les prix étaient déjà en pleine dépression.

Ceux qui ont lu, dans les derniers années, les rapports de l’Economist anglais sur le marché de la monnaie, ne peuvent pas nier que c’est seulement la lutte pour l’or (struggle for gold) qui a été la cause de la hausse de l’escompte, par suite de laquelle les prix des marchandises devaient baisser si longtemps et si formidablement.

 

Art. 3 — Quels dommages la baisse de l’argent et les fréquentes fluctuations de sa valeur par rapport à sa valeur de l’or, causent-elles au commerce en général, à l’industrie, à l’agriculture, aux finances des gouvernements ?

La baisse de l’argent et les fréquentes fluctuations de sa valeur causent, comme cela a été indiqué par la Commission anglaise (Currency commission), beaucoup de troubles et difficultés entre les États à étalon d’or et les États à étalon d’argent.

La baisse de l’argent a causé de grands dommages à l’industrie et surtout à l’agriculture par la baisse des prix, tandis que les taxes et les impôts restaient au même niveau ou s’élevaient plutôt.

Il me paraît évident, et je l’attendais déjà en février 1888 en me basant principalement sur la grande quantité de métaux précieux dans les Banques, que nous sommes à la veille d’une hausse des prix, d’une prospérité générale de l’industrie pendant quelques années ou une couple d’années (réservé les cas de guerre, etc.,) et par cela aussi d’une hausse du prix de l’argent.

Après cela le plus grand mal de la suspension de la frappe de l’argent sera que, après une nouvelle crise qui arrivera tôt ou tard par une baisse des marchandises (après un haut escompte), le prix de l’argent tombera aussi et causera une crise aussi profonde et surtout aussi longue que celle que nous avons éprouvée depuis environ quatorze ans.

 

Art. 4 — Examen des moyens proposés pour remédier à cet état de choses :

a. Rétablissement de l’ancien système bimétallique sur une base encore plus vaste au moyen d’une entente internationale.

Je crois que le seul remède serait la frappe libre des deux métaux précieux, ou l’adoption générale du monométallisme s’il y avait assez d’or ou assez d’argent pour régler les échanges des marchandises sur la base des prix actuels.

b. Adoption générale du monométallisme-or et démonétisation graduelle de l’argent.  Dans cette éventualité, quelles mesures transitoires serait-il nécessaire de prendre ?

L’adoption générale du monométallisme-or, avec la démonétisation graduelle de l’argent, causera, parce qu’il n’y a pas assez d’or pour cela, une baisse formidable des prix des marchandises et par cela même une crise si profonde, si effroyable, que peut-être jamais le monde n’en aura éprouvé de semblable; et sans doute une révolution terrible en serait partout la conséquence.

C’est pour ces motifs que je crois nécessaire de rétablir promptement l’ancien système bimétallique au moyen d’une entente internationale et, si possible, sur une base encore plus vaste qu’auparavant.

 

J. Borst

Delfzijl, 7 septembre 1889


LES  SILVER-WARRANTS  INTERNATIONAUX [26]

Projet de Traité monétaire présenté au Congrès monétaire

Par M. Henry Chevassus

(Extraits)

 

Le projet de traité que j’ai l’honneur de soumettre au Congrès repose sur l’utilisation du métal blanc comme moyen de règlement international.  Il ne prétend, d’ailleurs, priver l’or, en aucune façon, de ses attributions actuelles.  Les deux métaux, or et argent, y jouissent tous deux de la plus essentielle de ces attributions, celle d’avoir force libératoire.

Ma proposition comporte, en principe, un système de virements internationaux, qui, sans supprimer le droit pour le porteur du virement de faire voyager les espèces, en ferait disparaître la nécessité dans l’application journalière, en assurant l’existence effective de ces espèces en la garde des grands dépôts d’espèces métalliques monétaires, tels que la Banque de France, la Banque d’Angleterre, la Banque Impériale d’Allemagne, ou le Trésor des États-Unis.

Voici comment :

Projet de Traité monétaire international

1. — Il sera créé une nouvelle espèce monétaire en métal argent, qui aura cours et force libératoire illimitée, concurremment avec l’or, dans tous les pays qui auront signé un traité à cet effet.

2. — L’unité fondamentale de la nouvelle espèce monétaire sera le kilogramme de métal argent à neuf dixièmes de fin, c’est-à-dire contenant 900 grammes d’argent fin et 100 grammes de cuivre.

3. — Le taux fixe légal entre la nouvelle espèce monétaire et les monnaies d’or en existence dans les différents pays, parties contractantes au traité, sera calculé sur le poids d’or fin contenu dans ces dernières, de telle sorte que 900 grammes d’or fin auront force libératoire égale à 15 kilogrammes ½ d’argent à neuf dixièmes de fin, de la nouvelle espèce monétaire.

4. — La nouvelle espèce monétaire sera frappée sous la forme de lingots d’argent, dont l’unité fondamentale déjà indiquée à la clause 1 sera le lingot de 1 kilogramme.  Il sera frappé aussi des fractions et des multiples de l’unité fondamentale, suivant le tableau que voici :

Fractions

Lingot




«b»
«c»
«d»
«e»
«f»
«g»

1/40 de kilogramme
1/20
1/10
1/8
1/4
1/2

soit
soit
soit
soit
soit
soit

25
50
100
125
250
500

grammes




 L’Unité

Lingot

«A»

1 kilogramme

soit

1,000

grammes

Multiples

Lingot



«B»
«C»
«D»
«E»
«F»

2 ½ kilogrammes
5
10
12 ½
25

soit
soit
soit
soit
soit

2,500
5,000
10,000
12,500
25,000

grammes



Chaque lingot portera :

1. Un numéro d’ordre distinctif et individuel

2. L’indication complète de son poids et de son degré de fin

3. Le poinçon d’un essayeur et affineur autorisé

4. La marque de l’Hôtel des Monnaies où il aura été frappé et la date de frappe

5. Le poinçon spécial de traité international.

5. — La frappe, l’émission et le contrôle des lingots d’argent internationaux seront constitués à l’état de monopole des gouvernements des parties contractantes, et seront confiés par chacun de ces gouvernements à un contrôleur-général des émissions internationales, revêtu des pouvoirs nécessaires.

6. — Une commission internationale permanente sera constituée, qui comprendra :

1. Le gouverneur de la Banque de France

2.  »   »  »     d’Angleterre

3.   »   »  »    d’Allemagne

4. Le contrôleur des monnaies des États-Unis

5. Le directeur des monnaies de chaque nation partie contractante au traité

6. Un délégué du ministère des finances de chaque nation partie contractante au traité

7. Un délégué spécial de chaque nation partie contractante au traité.

Cette commission se réunira une fois l’an, au moins, en temps utile, avant le 30 juin de chaque année :

1. Pour entendre et prendre en considération les rapports de chacun des différents contrôleurs-généraux

2. pour déterminer le poids maximum, en kilogrammes, de la nouvelle espèce monétaire, que chaque gouvernement sera autorisé à frapper l’année millésime suivante, en sus et en plus des quantités déjà autorisées.

7. — Les contrôleurs-généraux seront autorisés, chacun pour son gouvernement :

1. À acheter du métal argent, au prix du marché, pour les besoins du traité

2. à ouvrir un compte auprès de, et à s’entendre avec la banque de france, la banque d’angleterre, la banque d’allemagne et le trésor des états-unis, ou toute autre institution de même ordre dont il serait convenu dans chacun des autres pays admis à participer au traité, pour la garde des lingots internationaux et la mise en œuvre du traité.

8. — En représentation de chacun des lingots frappés en vertu du traité, le contrôleur-général du pays de frappe émettra un warrant qui portera identiquement les mêmes indications que le lingot lui-même.  Il existera donc pour chaque lingot individuel frappé, un warrant individuel lui correspondant.  Les contrôleurs généraux seront autorisés à mettre ces warrants en circulation contre présentation, de la part du public, de la contre-valeur en or, au taux prévu par le traité et indiqué à la clause 3.

Cette individualisation de chaque lingot et du warrant correspondant est la caractéristique du système, la création d’un warrant pour chaque lingot ayant pour objet de permettre de transférer la propriété de portions spécifiques des métaux précieux par simple tradition du warrant, de porteur à porteur, sans qu’il y ait lieu d’opérer le transfert matériel du métal lui-même.

9. — Tout porteur d’un warrant pourra demander, à l’un quelconque des contrôleurs-généraux, de faire opérer le transfert matériel du lingot correspondant à ce warrant, des mains du contrôleur-général indiqué sur le warrant comme ayant garde du lingot, à celles de tout autre des contrôleurs-généraux.  Ce transfert sera frappé d’une taxe déterminée.  Le fait du transfert sera indiqué par voie d’endos sur le warrant, qui devra être échangé, dans un délai donné, contre un nouveau warrant émis par le contrôleur à qui aura passé la garde du lingot.  L’ancien warrant sera annulé.

10. — Pendant toute la durée du traité, la Banque de France, la Banque d’Angleterre la Banque Impériale d’Allemagne, le Trésor des États-Unis, ainsi que les institutions prévues à la clause 7, recevront les warrants à présentation, et en verseront, à tout présentant qui l’exigerait, le montant en monnaies d’or, chacun de leurs propres nationalités, au taux fixe du traité prévu à la clause 3.

11. —Les contrôleurs-généaux publieront, hebdomadairement, un bulletin où seront énoncés :

1. Le montant total des warrants créés, chacun dans son propre pays, à la date du bulletin

2. l’entrée et la sortie, chacun pour son propre bureau, des warrants et des lingots pendant la semaine précédente.

12. — Chacun des pays, parties contractantes, sera responsable, à l’expiration du traité, du remboursement en or, au taux indiqué à la clause 3, des warrants de sa propre création.

 

Voici maintenant les postulats sur lesquels s’appuie mon projet.

1. — La nécessité reconnue d’une entente monétaire entre les grands pays commerçants, pour faire cesser le chaos dans lequel nous pataugeons, surtout depuis que la suspension de la frappe libre de l’argent en Europe a détruit tout équilibre de change entre l’Orient et l’Occident, et a fomenté le désir d’accumuler des stocks d’or, dont il a déjà été parlé.

2. — Les conditions auxquelles on ne se soustraira pas dans un traité monétaire sont :

a. La fixation de sa durée

b. La détermination préalable des responsabilités en cas d’expiration et de non-renouvellement

c. L’absence d’ingérence dans les arrangements monétaires actuels des différents pays parties contractantes, en tant que cette ingérence prétendrait supprimer les dénominations nationales.

Il me paraît élémentaire d’affirmer qu’aucun pays ne voudra se lier indéfiniment, et je suis cependant au nombre de ceux qui croient que l’avantage d’une entente monétaire internationale est tel qu’une fois conclue il ne se trouvera rapidement plus que des partisans de son maintien.

La détermination des responsabilités découle de la fixation de durée.  L’expérience de l’Union latine est probante à cet égard; il n’y a qu’à relire la discussion de cette question par les délégués de l’Union pour être convaincu que personne n’entrera dans une union nouvelle et plus vaste, en la laissant indécise.

Le maintien des systèmes monétaires en existence est également une condition indiscutable, et cela plus encore depuis que presque tous les grands pays (l’Angleterre exceptée) ont décimalisé leurs monnaies.  Avant la décimalisation et alors que la réforme était encore à faire, on pouvait peut-être se bercer de l’idée que l’adoption d’un seul et même type était réalisable.  Il n’y a plus à y rêver, et d’ailleurs le franc, qui seul repose sur une base scientifique, est une unité trop faible, étant donné les gros chiffres budgétaires, commerciaux, statistiques, sur lesquels on raisonne de nos jours.  La livre sterling, sous ce rapport, serait préférable.  J’ai donc choisi un type indépendant, qui mesure tous les autres, sans en supprimer aucun.

3. — L’inflation des prix – si je puis me permettre l’usage de ce mot – c’est-à-dire leur élévation factice et décevante, par suite d’une multiplication trop rapide du médium monétaire, n’est pas à craindre, soit que le régime des silver-warrants se pratique concurremment avec la frappe libre du métal blanc, soit qu’il se pratique sous le régime des contingents.  Ceci m’amené à dire tout ce que je veux dire de la trop grande abondance présumée du métal blanc.  Ni ceux qui nient le danger, c’est-à-dire les bimétallistes, ni ceux qui le craignent, c’est-à-dire les monométallistes-or, ne se sont bien rendu compte, je crois, du véritable degré d’importance qu’il faut accorder à l’augmentation des espèces métalliques, comme facteur normal de la hausse des prix.  J’ose affirmer, pour ma part, qu’on ne doit lui en attribuer qu’une très minime.

Je ne parle pas ici, bien entendu, des cas exceptionnels, comme celui de la suspension de la frappe de l’argent, dont l’effet inévitable est de disloquer le change entre les pays qui ne font pas usage du même métal comme étalon monétaire.  Ce que j’affirme, c’est que là ou la production des métaux précieux ne vient que s’ajouter d’année en année à la masse déjà en existence, l’effet sur les prix, de ce chef, est imperceptible, et qu’il ne peut pas se mesurer sur la proportion entre la masse en existence seule et la production nouvelle.  Les prix sont constamment sous l’influence de causes nombreuses, telles que le crédit, la spéculation, le développement de la prospérité générale, les améliorations dans les méthodes commerciales, financières [27] et industrielles, les inventions nouvelles, l’action protéenne de l’offre et de la demande effective et immédiate : causes qui agissent sans cesse sur eux avec une rapidité et dans une mesure incomparablement plus énergique, et parfois désastreuse.  Il suffira de rappeler la fameuse enquête de Jevons, faite en 1863, primordialement pour établir que la trop grande production de l’or en avait amené l’avilissement et dans laquelle il n’arriva pas, cependant, à constater plus qu’une hausse de 9 ½ % en dix-sept années; tandis qu’il n’est pas une des causes que je viens d’énumérer qui ne soit capable d’en provoquer une aussi grande et plus grande dans l’espace d’une seule année.

Enfin, et pour conclure, la question monétaire comporte deux problèmes à résoudre :

1° Le rétablissement d’une parité de change entre l’Orient et l’Occident, pour mettre fin aux contre-coups dont sont frappées et à l’incertitude qui entrave certaines industries et certains commerces dans l’état de chose actuel, où l’or est une simple marchandise en Asie et l’argent une simple marchandise en Europe, supprimant ainsi le rôle efficace de l’étalon monétaire.

2° L’institution d’un type monétaire international, mesure de tous ceux qui existent, et d’un système de virements internationaux, qui venant s’ajouter à ce qu’a déjà fait le télégraphe, permette de déplacer instantanément la propriété effective des espèces métalliques.  La spéculation moderne déplace elle-même, à chaque instant, d’une grande place financière européenne à l’autre, la propriété des valeurs mobilières.  C’est là le dérivatif salutaire des crises financières, c’est ce qui les empêche de devenir des crises commerciales et de suspendre l’activité industrielle.  Mais le change international qui est, pour ainsi dire, l’ouvrier de ce déplacement, est encore entravé par des solutions de continuité, des incertitudes, des hésitations, des frictions et des résistances mécaniques qu’il importe de faire disparaître.

Ces deux problèmes que je viens d’énoncer, le système des silver-warrants les résout tous deux.

 

NOTE  PRÉSENTÉE  AU  CONGRÈS  MONÉTAIRE  PAR  M. ALBERT  HENTSCH

 

Un fait domine toutes les discussions monétaires, c’est qu’il existe de par le monde pour environ 75 milliards de monnaie, dont environ 35 milliards d’or et 40 milliards d’argent.  Il n’est donc pas étonnant que les changements de rapport entre la valeur des deux métaux aient une importance capitale.

L’expérience de ces dernières vingt années prouve d’une manière très nette que la baisse de l’argent par rapport à l’or, ou la hausse de l’or par rapport à l’argent, profite aux monométallistes-argent et nuit aux monométallistes-or.  Au contraire, la hausse de l’argent ou la baisse de l’or aurait profité ou profiterait aux monométallistes-or comme l’Angleterre, au détriment des monométallistes-argent comme la Chine.

Cette sorte de loi étant admise et bien présente à notre esprit, la question monétaire pour chaque pays, étant donné un rapport quelconque existant entre les deux métaux, consiste essentiellement à chercher à prévoir quelles seront les fluctuations ultérieures de l’or et de l’argent.

Si vous croyez, vous France, Angleterre, Allemagne ou tout autre pays, si vous croyez que les chances de hausse ou de baisse de l’argent sont à peu près égales, restez dans le statu quo.

Si vous croyez que la baisse de l’argent n’a pas dit son dernier mot, soit par la suspension du Bland bill aux États-Unis, soit par la conversion de nouveaux pays au système de l’étalon d’or, dans ce cas cherchez à devenir monométallistes-argent, et cela non pas pour empêcher la baisse de l’argent et faire ainsi le jeu des monométallistes-or, mais au contraire avec l’espoir que votre changement de système n’aura pas une influence suffisante pour entraver la baisse de l’argent que vous prévoyez, et afin de pouvoir en profiter.

Si vous croyez au contraire que l’argent va remonter, soit par la conversion des États-Unis au monométallisme-argent, soit par une entente internationale faite en dehors de vous, tachez de rester monométallistes-or, si vous le pouvez.

Enfin si vous êtes une puissance monétaire telle que vous ne puissiez ni rester monométallistes-or sans assister à une nouvelle débâcle de l’argent, ni devenir monométallistes-argent sans causer une hausse de l’argent au profit des autres nations et à votre détriment, dans ce cas devenez bimétallistes, reprenez la frappe illimitée de l’argent comme de l’or, soit sur la base du rapport actuel de ces deux métaux, si vous êtes isolés, soit sur la base de 15 ½, si ce rapport vous paraît préférable et si d’autres nations puissantes sont disposées à conclure un accord avec vous pour y parvenir.

Et soyez certains d’une chose, c’est que, quel que soit le rapport entre l’or et l’argent adopté par les bimétallistes, si ces bimétallistes comprennent la France, l’Angleterre, l’Allemagne et les États-Unis, ce rapport restera fixe désormais, ou du moins, s’il est modifié, il tendra constamment à se rétablir de lui-même, à une condition toutefois, c’est que les bimétallistes exigent désormais de leurs Banques nationales la création de deux billets de banque distincts, remboursables les uns exclusivement en or, les autres exclusivement en argent, au lieu d’un seul billet remboursable en or ou en argent, au choix de la Banque.

Si ce système de billets avait existé en 1873, il est très probable que la grande crise causée par la baisse de l’argent n’aurait pas eu lieu.  En effet, l’or et le billet-or auraient pu faire une prime plus ou moins forte dont la France aurait tiré un premier profit, mais la Banque de France n’aurait pu se refuser à livrer son or contre présentation de ses billets-or, ce qui aurait probablement suffi à rétablir l’équilibre un moment rompu entre les deux métaux.  En tout cas, si la crise avait continué, la France devenue malgré elle monométalliste-argent aurait profité de la baisse de l’argent, au lieu d’en souffrir.

Paris, le 14 septembre 1889

 


COMMUNICATION  DE  M.  PEDRO  S.  LAMAS

Inspecteur général des bureaux officiels d’informations de la République Argentine en Europe, Directeur de la Revue Sud-Américaine – Extrait

 

Dans le programme de ce Congrès monétaire international, il n’est question que des circulations métalliques.

Est-ce que les savants ne considèrent le régime du papier-monnaie que comme un régime transitoire et que, pour cela, ils croient ne pas devoir le comprendre dans le cadre de leurs délibérations ?

Mais s’agit-il vraiment d’un régime exclusivement transitoire lorsqu’on constate que depuis 40, 50 et 100 ans il sert les transactions de nations populeuses, dont le développement de la richesse surpasse parfois en proportion la moyenne des nations les plus prospères; exemple la République Argentine ?

Même en l’admettant comme système transitoire de circulation intérieure, le papier monnaie a le droit d’être mis sur le tapis dans un Congrès monétaire international.

Le jour viendra où on discutera à fond les idées de Sir Henry Parnell, qui disait que le progrès du monde amènera la substitution de la monnaie métallique par la monnaie papier, de Ricardo, qui affirmait que la circulation la plus parfaite est celle qui se compose exclusivement de papier; mais en attendant que cette réforme radicale soit mise à l’ordre du jour par la science monétaire, les métallistes de toutes les nuances auront beau faire pour se défendre contre une réalité qui s’impose, contre un fait qui éclate à tous les yeux, savoir : qu’il y a des nations dont la circulation intérieure se compose exclusivement de papier, dont les populations refusent de recevoir l’or et l’argent, qui maintiennent cependant avec les autres nations des rapports commerciaux qui se développent extraordinairement, dont les progrès économiques sont sans pareils, dont enfin le crédit financier est coté en Europe au-dessus de celui de plusieurs États dont la circulation est bimétallique ou monométallique-or.

La République Argentine a toujours vécu, sauf deux ou trois intervalles passagers, sous le régime du papier-monnaie; il en est de même du Brésil et, quant au Chili, dont le papier est un des plus dépréciés, on sait combien est prospère sa situation intérieure et combien est brillant le crédit de ses fonds d’État en Europe.

Je lisais, il y a huit jours, dans la revue financière du journal Le Temps, le passage suivant sur la République Argentine : «Ainsi depuis 1878, la population a augmenté de 60 %, l’immigration a quadruplé, le commerce extérieur a plus que doublé, l’étendue des terres cultivées a augmenté de plus de 70 %, la production des céréales a presque quadruplé, l’exportation des céréales est plus de 30 fois supérieure en 1888 à celle de 1878, la longueur des chemins de fer a quadruplé et la dette nationale n’a pas doublé.»

J’ajouterai, messieurs, que tout ce progrès c’est l’œuvre du papier-monnaie; que, sans ce papier-monnaie, ce pays, qui n’a pas d’or, puisque celui qu’il possédait il a dû l’exporter pour outiller son vaste territoire, construire des chemins, creuser des ports, jeter des ponts, arpenter des terres pour les livrer aux colons, etc., ce pays, dis-je, aurait végété comme tant d’autres, faute de ce grand et puissant levier, la monnaie, une monnaie quelconque, sans le crédit, sans la commandite du capital nécessaire, indispensable aux travailleurs, crédit et commandite impossibles quand les caisses des banques sont vides faute de monnaie !

Je n’admets pas les intransigeances scientifiques.  Les monométallistes-or nous disent : «N’ayez que de l’or dans votre circulation» – les bimétallistes nous conseillent : «Organisez votre circulation sur la base des deux métaux précieux»; sans descendre du Capitole de leurs croyances, sans se donner la peine d’aborder le terre-à-terre des situations spéciales de certains pays, tels que le Chili et la République Argentine.

Ces deux États, pour n’avoir recours qu’à leur exemple, qui suffit, du reste, pour la consécration de notre thèse, n’ont pas embrassé les croyances de Parnell et Ricardo, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas donné la préférence à la circulation du papier-monnaie sur celle des métaux précieux; ils ne font que subir une situation qui s’impose, situation créée par des faits multiples, connus de tous, conséquence fatale du progrès économique, du développement de la richesse dans des proportions bien plus considérables que celle des moyens de circulation métallique disponibles.

On nous dit : «C’est votre faute, ne marchez pas si vite», c’est-à-dire qu’on nous conseille d’enrayer notre progrès, de bâillonner nos populations qui crient : En avant ! le go ahead de nos frères du Nord, de faire deux pas au lieu d’en faire cent, de recevoir cent immigrants par jour au lieu d’en recevoir mille, de construire 50 kilomètres de chemins de fer par mois, au lieu d’en livrer autant chaque semaine au service public qui n’en a jamais assez !  Mais ce serait de la folie !

Mettre les menottes au progrès dans le but … dans quel but ?  Dans celui d’avoir une circulation intérieure à base métallique !

Du reste, toutes les forces des législations se heurteraient contre une force bien plus puissante, celle de l’impulsion acquise par un progrès qui est loin d’être factice, puisqu’il a pour base, pour raison d’être, pour moteur, des plaines immenses d’une fertilité inouïe, des mines richissimes, un climat délicieux et, par dessus tout, des organisations civiles et politiques offrant à tous l’exercice de toutes les libertés et la jouissance de toutes les garanties.

Donc il faut accepter les situations telles qu’elles sont et faire le possible pour les améliorer au lieu de prétendre ce qui, dans l’espèce, serait l’impossible, savoir : arrêter le char du progrès économique, du progrès social, voire même du progrès financier d’États qui vivent, qui s’épanouissent, qui grandissent et qui n’ont dans leur soleil qu’une tache : le cours forcé.  Prétendre, pour faire disparaître cette tache, éteindre ce soleil, ce serait, nous le répétons, de la pure folie.

Le Chili et la République Argentine font tous leurs efforts pour sortir du cours forcé, du régime du papier-monnaie, et ce but ils le poursuivent, sauf palliatifs passagers et généralement inefficaces, par un seul et grand moyen : celui de l’augmentation de la production nationale; et c’est justement pour réaliser ce desideratum qu’ils s’emploient à multiplier les bras disponibles par l’augmentation du courant immigratoire et à favoriser l’écoulement des produits par la construction des chemins de fer.

La véritable monnaie internationale, ce sont les produits, et c’est par leur exportation que la République Argentine et le Chili atteindront le but qu’ils se proposent, c’est-à-dire attirer de l’or chez eux après avoir comblé le déficit de l’exportation.

En attendant, il faut vivre sous le joug du papier-monnaie, joug dont il faut tenir compte, quoi qu’ils disent les intransigeants de la science monétaire.  Entre le papier du cours forcé, naturellement soumis à la fluctuation de valeur par rapport aux monnaies métalliques, entre cette situation et celle de la circulation monétaire de l’Angleterre, de l’Allemagne et des pays de l’Union latine, n’y a-t-il pas un terme moyen ?

Nous croyons que oui.

Ce terme moyen est la conversion transitoire en argent.

En attendant qu’on arrive à produire et à exporter plus qu’on ne consomme et qu’on n’importe, c’est-à-dire, en attendant que, l’or affluant dans le pays, on puisse rétablir la circulation bimétallique ou monométallique-or, question celle-ci que pour le moment nous ne saurions aborder et résoudre que d’une manière platonique, en attendant, disions-nous, que nous soyons en mesure de rétablir la circulation en or et en argent, nous pourrions avoir recours à une situation transitoire, celle de la circulation argent.

M. André Lamas, dans un projet qui est distribué aux membres de ce Congrès, visant la situation de la République Argentine, a exprimé toute sa pensée dans une formule complètement inédite, savoir : conversion obligatoire en argent et facultative (de la part des Banques) en or.  Il va sans dire que pour le moment la conversion ne se ferait qu’en argent, en attendant que l’augmentation de la production permette la reprise indistincte de cette conversion en or ou en argent.

Ce projet a pour base la frappe libre de l’argent dans le rapport de la loi de germinal an XI.

Avec la frappe libre, on attire l’argent qui envahit le pays et qui se substitue au papier de cours forcé; la dépréciation de la monnaie argent représentée, pour faciliter la circulation, par du papier convertible en argent, aurait pour limite la différence entre la valeur marchande du métal blanc et celle du métal jaune.  En attendant, les classes travailleuses, continuant à être stimulées par les capitaux, activeraient la production destinée, une fois qu’il résulterait de la balance commerciale des soldes en faveur du pays, à attirer de l’or et à permettre la conversion en ce métal, conversion facultative de la part des banques, ce qui équivaudrait à l’établissement du bimétallisme.

En outre, la dépréciation de la circulation intérieure étant limitée, c’est-à-dire, la fixité relative et, en tous cas, suffisante de la monnaie étant rétablie, les capitaux européens qui se portaient d’eux-mêmes vers le pays (mouvement qui a presque totalement cessé, en vue de l’incertitude actuelle de la valeur du papier), pour s’employer dans le commerce et dans les industries, voire même dans les titres et actions des entreprises locales, reprendraient leur course vers la Plata.

Voilà une question digne d’attirer l’attention de ce Congrès, d’autant plus qu’elle se rapporte à tous les pays soumis au régime du papier-monnaie, et qui font des efforts pour sortir de cette impasse.

On ne saurait contester que la circulation argent, ou papier convertible à vue et au porteur en argent, est préférable à la circulation papier de cours forcé, soit qu’on envisage cette situation du point de vue de la facilité des rapports avec des pays ayant une circulation métallique, soit qu’on considère l’avantage pour les transactions intérieures de la stabilité relative de la monnaie courante; on ne saurait contester également qu’il est plus facile d’attirer de l’argent que de l’or dans un pays qui ne possède ni l’un ni l’autre de ces métaux; exemple : on aurait beau rappeler que la frappe libre de l’or existe au Chili et à la République Argentine, l’or n’affluerait pas dans ces pays.  Pourquoi ?  Mais, parce qu’il s’agit du métal le plus rare et pour lequel la frappe libre existe partout, tandis que la frappe libre pour l’argent, ce métal qui a été exclu de la circulation totalement ou presque totalement par l’Angleterre, par l’Allemagne et par l’Union latine européenne, attirerait à la Plata des masses énormes de métal blanc.

La frappe libre de l’argent existait en France, en Belgique et dans les autres pays de l’Union depuis 1865, dans le rapport de 15 ½ à 1, lorsque l’Allemagne, en 1873, adopta le monométallisme-or, et on se rappelle ce qu’il advint alors : l’argent envahit la France et les autres pays de l’Union, ce qui obligea, en 1874, les signataires du pacte de 1865 à limiter la frappe de l’argent.

Ce précédent prouve bien que la frappe libre de l’argent dans le rapport de la loi de l’an XI, attirerait à la République Argentine et au Chili des masses énormes de ce métal, suffisantes tout au moins pour combler les besoins de la circulation.

Il est vrai que lorsque se produisait, en 1873-1874, l’envahissement de la France et de la Belgique par l’argent chassé de l’Allemagne, la spéculation avait en vue d’arrondir de suite l’opération en changeant l’argent monnayé pour des pièces d’or, mais il n’en est pas moins vrai qu’à cette époque l’argent en barres valait encore de 53 à 55 pence par once, tandis qu’aujourd’hui il n’en vaut que 42, ce qui offre à la spéculation une marge bien plus considérable de bénéfice, le rapport de 15 ½ à 1 subsistant toujours et le jour n’étant pas bien éloigné où l’augmentation de la production permettra au Chili et à la République Argentine la conversion indistincte en or ou en argent.

En outre, s’il est vrai que la spéculation ne trouverait pas immédiatement à l’Argentine des pièces d’or pour les échanger contre les écus d’argent, comme il arrivait en Belgique et en France en 1873-1874, il n’est pas moins exact que les barres d’argent, immobilisées aujourd’hui dans les stocks de Londres, de Hambourg, etc., converties à la présentation en piastres par la Monnaie de Buenos-Aires, pourraient s’échanger contre des peaux, des laines, des céréales (et ces produits exportés deviennent de l’or), à moins qu’elle ne préférât employer ses capitaux, à 8, 10, 12 % dans des opérations de banque à la République Argentine.

En décrétant la frappe libre de l’argent, les gouvernements du Chili et de la République Argentine devraient cependant se réserver le droit de suspendre cette faculté moyennant avis préalable de trois mois, par exemple, sauf à rétablir la frappe dans le cas d’une diminution de numéraire provenant soit de l’augmentation des transactions, soit de l’exportation temporaire ou passagère de quantités importantes d’argent monnayé.

On pourra objecter que c’est une lourde charge pour l’avenir que de frapper des sommes considérables d’argent, ou, en d’autres termes, de nationaliser des quantités relativement importantes de ce métal dans le rapport de 15 ½ pour 1.  Il serait aisé de détruire cette objection : en effet, la République Argentine pourrait arrêter la frappe de l’argent lorsque celle-ci atteindrait le chiffre de cent millions de piastres, équivalant à peu près aux 150 millions des émissions actuelles de papier de cours forcé, sauf à l’augmenter dans la proportion des exportations qui pourraient se produire afin de maintenir dans la circulation la même quantité d’argent monnayé.

Eh bien ! tel est le développement de la richesse, la rapidité du peuplement du pays, que ce demi-milliard d’argent dans l’hypothèse de l’établissement de la circulation bimétallique d’ici quelques années, serait noyé dans la masse de quatre fois au moins cette somme de monnaie d’or; l’argent monnayé servirait seulement à combler les besoins de transactions journalières.

En attendant que, l’équilibre rétabli, les États en question puissent revenir à la circulation bimétallique, n’y aurait-il pas moyen d’organiser une situation transitoire qui présenterait moins d’inconvénients que le papier de cours forcé ?

Ce terme moyen peut-on le trouver ailleurs que dans le projet de M. André Lamas ?

C’est à quoi je voudrais bien que le Congrès répondît, avec l’autorité des savants parmi lesquels j’ai l’honneur de siéger.

Et je fais appel aux savants de l’Europe, à la veille de la réunion du Congrès continental de Washington dont on connaît les tendances et le but.

Je commencerai par déclarer, en parlant du Congrès en question, que je ne suis pas partisan de la doctrine Monroe, soit qu’on l’envisage du côté politique ou du côté économique.

L’inventeur de cette doctrine ne fut point, dans le nouveau monde, le président Monroe, ce fut Bolivar.  C’est la politique du pro domo mea que le célèbre général voulut faire triompher dans le Congrès de Panama de 1824, en invoquant les dangers que la Sainte Alliance créait pour la liberté du nouveau continent affranchi du domaine espagnol.

Il rêvait l’hégémonie continentale sous son épée ou sous son sceptre d’airain.

Le continent n’en voulut pas et, je l’espère, il ne voudra pas plus aujourd’hui de cette hégémonie de différente nature, sous l’omnipotence des businessmen de New-York, de San Francisco, de Boston et de Chicago.

Les Américains du Nord nous offrent l’appât de la circulation monétaire continentale d’argent; ils savent que nous avons besoin de régulariser notre circulation intérieure et font flamboyer devant nos yeux les mirages de l’internationalité de la monnaie d’argent.  Je ne suis partisan de l’internationalité de la monnaie qu’avec de grandes restrictions et autant que cette monnaie a cours dans tous les pays avec lesquels un État entretient des rapports suivis et importants.

Or, la plupart des pays conviés à prendre part au Congrès de Washington font dix fois plus d’affaires avec l’Europe qu’avec les États-Unis.

Je n’admets la circulation d’argent que comme une mesure transitoire, qui préparerait l’avènement du régime bimétallique.  La circulation continentale argent proposée par les États-Unis éloignerait la République Argentine et le Chili du but qu’ils se proposent, puisqu’ils s’engageraient par des traités au monométallisme-argent, imaginé par la Confédération du Nord comme un moyen d’attirer chez elle le commerce de dix-huit États, qui font déjà aujourd’hui avec l’Europe un commerce annuel de quelques milliards de francs.

Ni le Chili, ni la République Argentine, ni aucun des autres États de l’Amérique méridionale ne doivent, à mon avis, aliéner à aucun prix leur liberté d’action ni en matière monétaire, ni en matière commerciale.

Il est de leur intérêt de conserver leurs coudées franches.  En plein essor, en plein développement, en pleine transformation, ces États ignorent quels seront leurs intérêts de demain.

Courtisés, en leur qualité de pays à débouchés pour les produits manufacturés, par les différentes puissances de l’Europe d’un côté et par les États-Unis de l’autre, ils peuvent tirer parti de cette situation.

À des droits prohibitifs ou pouvant être considérés comme tels, à des entraves mises à l’émigration, dont ils ne peuvent se passer pour peupler leurs vastes territoires, ils pourraient bien répondre par des représailles douanières; et c’est ainsi que, toujours à l’affût pour défendre leurs intérêts économiques, ils développeront la production nationale, base future du rétablissement de la circulation monétaire bimétallique qu’ils ambitionnent et qu’il appellent de tous leurs vœux.


MÉMOIRE  DE  M.  LÉON  WALLS,

Délégué de la Commission argentine

 

Les nations civilisées emploient pour les transactions trois sortes de monnaies : le billon, l’argent, l’or.

Chacune de ces espèces a son rôle dans les échanges, rôle en rapport avec la valeur et le poids du métal employé.

Pendant longtemps on s’est appliqué à donner à la monnaie une valeur marchande égale à la valeur écrite.

La monnaie était ainsi l’étalon de la valeur.  Elle était la marchandise par excellence.

À une époque où l’argent valait trente fois plus que le cuivre et quinze fois moins que l’or, on établit la frappe des monnaies sur cette proportion.

Des fluctuations survenues dans le prix marchand des métaux employés aux monnaies ayant modifié ces proportions, le système monétaire a été bouleversé.  La monnaie de cuivre a cessé de porter avec elle sa valeur intrinsèque, elle est devenue semi-fiduciaire, et le fisc, acceptant la perte de la démonétisation, a retiré les pièces frappées suivant l’ancien système, consacrant ainsi le principe de la responsabilité de l’État.

En même temps il a émis des pièces franchement fiduciaires dans lesquelles le prix du métal n’entre que pour une faible part.

Le public a accepté le système sans difficulté.

Il est désormais admis que l’état peut émettre des monnaies fiduciaires ou semi-fiduciaires sous la condition de les retirer quand il en est besoin en remboursant au porteur la valeur écrite.

 

De l’argent

Lorsque le métal argent se vendait à raison de 200 francs le kilogramme, la pièce de 25 grammes avait une valeur marchande de cinq francs.

La dépréciation du métal argent a changé cela.  Il en résulte que la pièce de cinq francs a cessé d’être une monnaie internationale.  On ne peut plus l’exporter sans subir une perte.  Elle est par conséquent enfermée dans le pays où elle a été frappée.

Si, comme on l’affirme, le stock en argent monnayé atteint dans l’Union latine le chiffre de huit milliards, les gouvernements qui ont frappé cette quantité énorme de monnaie d’argent, doivent dès à présent se distribuer la perte résultant de la dépréciation du métal argent, suspendre la frappe en commun, prendre des mesures pour ne pas augmenter le déficit, dans le cas probable où la dépréciation continuerait.

C’est ici le lieu de rechercher les causes de la dépréciation du métal argent.

 

La dépréciation

La principale cause du délaissement de la monnaie d’argent est la vulgarisation des billets de banque.

L’argent est lourd, volumineux, difficile à porter et à cacher.

À mesure que le capital se forme, le besoin de l’enfermer sous un petit volume devient plus impérieux.

Le papier sous la forme de billets de banque remplit avec avantage les fonctions de la monnaie, remplace les espèces métalliques et en diminue l’usage.

D’autre part, les procédés d’argenture découverts dans le milieu du siècle ont déterminé la fonte d’objets et de vaisselle en argent massif dont nos pères faisaient usage.

La dépréciation est venue surtout du retrait d’emploi qu’a subi le métal argent.

Lorsque l’Allemagne imitant l’Angleterre a démonétisé l’argent elle a fait preuve de sagacité et sa conduite aurait dû éclairer les nations latines.

Nous devons mentionner une troisième cause : la décadence du commerce de l’Extrême-Orient.

On sait que les Asiatiques ne connaissent d’autre monnaie que celle d’argent.

Autrefois l’Extrême-Orient n’achetait rien à l’Europe.  Il lui vendait du riz, des épices, de la soie, qui étaient payés en monnaie d’argent, de là un drainage constant des pièces d’argent.  Depuis que la balance commerciale est en faveur de l’Europe devenue fournisseur d’armements, navires, etc., le courant métallique s’est arrêté.  Qui sait même s’il ne s’est pas établi en sens contraire ?

Enfin, il paraît que la production des mines d’argent a augmenté.

Il est donc probable que sauf l’imprévu la valeur du métal argent né se relèvera pas, il est prudent de croire que la dépréciation ira en augmentant.

 

Mesures à prendre

La suspension de la frappe s’impose sans discussion.

Mais en même temps il importe que chacun retire la monnaie qu’il a émise.

Nous indiquons comme moyen pratique la démonétisation des monnaies étrangères afin de les refouler vers le point de départ.

Cette mesure n’offre aucun inconvénient sérieux, la Belgique a démonétisé les monnaies d’or français sans causer aucun trouble, on pourrait donc l’imiter.

Ce triage opéré, l’argent serait employé à l’exclusion de l’or à former la réserve des banques, à constituer les dépôts et consignations, etc., etc.

Enfin l’État emploierait les pièces de cinq francs comme matière première pour la frappe des monnaies d’argent de petites coupures.

On arriverait ainsi sans grand préjudice pour le Trésor à retirer de la circulation une forte partie du stock monétaire argent, et à réduire la circulation à ses proportions normales.

La monnaie d’argent doit occuper, dans la circulation, une place entre le billon et l’or servant à tous les payements au dessous de 20 francs; nous croyons même qu’il conviendrait d’étendre son action jusqu’à 25 francs, en retirant les monnaies d’or de cinq, dix, et vingt francs.

 

De l’or

Depuis que la monnaie d’argent est devenue semi-fiduciaire, à la suite des circonstances que nous connaissons, le besoin d’une monnaie internationale portant avec elle sa valeur écrite est devenu plus impérieux.

La monnaie d’or est aujourd’hui la seule qui remplisse ce desideratum, elle est donc le seul moyen d’échange entre les nations, c’est la monnaie marchande par excellence.  Elle voyage, part, revient, suivant que les nations ont à payer ou à recevoir.

Il importe par conséquent de lui conserver, de lui réserver, ce rôle international en limitant autant que possible son emploi à l’intérieur.

Pour atteindre ce but nous conseillons la suppression de la monnaie de 20 francs.

En adoptant le type de 25 francs, on aurait l’avantage de se rapprocher de la livre sterling et de donner par conséquent plus de mobilité à la pièce d’or destinée à voyager en compagnie des autres monnaies marchandises.

Mais l’avantage principal consisterait à élargir la zone de la monnaie d’argent et à rendre presque éventuel l’emploi de l’or, par la création du billet national de 25 francs dont nous parlerons plus loin.

Il faut prévoir le cas de la disparition complète de la monnaie d’or.

Deux fois pendant le cours du siècle, nous avons vu l’or émigrer, comme il arrive toujours lorsque la proportion officielle entre les métaux monétisés se trouve en contradiction avec le prix marchand de ces mêmes métaux.

La proportion officielle étant de quinze pour un, il est arrivé que le métal or, valant sur le marché plus de quinze fois le métal argent, il y a eu avantage à échanger l’argent contre de l’or.

Ce phénomène économique se reproduira certainement.  Il convient de prendre les devants et de chasser un métal qui s’en irait de lui-même.

Pour le remplacer sans ennui pour les particuliers il suffira de lui substituer le papier.

 

Le papier-monnaie

Le papier est l’idéal de la monnaie.  Il a été long à s’établir grâce aux erreurs du premier moment.

Le souvenir des assignats n’est pas complètement effacé.  Le cours forcé est encore en vigueur dans un certain nombre d’États, et nous n’oserions pas conseiller l’adoption d’une monnaie de papier dans tous les pays.

Cependant nous voyons, depuis un demi-siècle, l’Écosse vivre et prospérer sous ce régime.

L’Angleterre remue des capitaux énormes avec une somme de monnaie métallique relativement minime.

La monnaie fiduciaire, comme son nom l’indique, est basée sur la confiance, et la confiance ne s’impose pas.

En Angleterre, le plus petit billet est de cinq livres sterling, en France la plus petite coupure fiduciaire est de cinquante francs.

En l’abaissant à 25 francs, on atteindrait le but indiqué plus haut, celui de réduire à l’état fiduciaire tout le système de monnaie nationale, et de conserver l’or pour les échanges internationaux.

On comprend le but que nous poursuivons : conserver le bimétallisme, en assignant à l’argent le rôle de monnaie intérieure et à l’or le rôle de monnaie internationale.

Par ce moyen l’argent circulerait dans le pays pour les petits payements, et le papier-monnaie viendrait se joindre à lui pour les transactions intérieures.

L’or, devenu plus mobile, aurait une sphère d’action plus vaste.  On ne le verrait circuler abondamment que dans les moments prospères; il irait au dehors combler les déficits.

Sorti lorsque le pays serait en déficit, il rentrerait par la douane qui exigerait le payement des droits en or.

La douane deviendrait ainsi le réservoir naturel de la monnaie internationale; c’est chez elle qu’on pourrait constater en tout temps l’état commercial du pays.

En temps d’abondance, elle verserait dans les banques l’excédent métallique de ses recettes, tandis que, dans les temps difficiles ou calamiteux, les importateurs lui achèteraient l’or reçu la veille pour opérer les payements du lendemain.

La doctrine que nous conseillons consiste à employer pour les transactions intérieures une monnaie semi-fiduciaire, circulant pour une valeur supérieure à sa valeur marchande : c’est ce qu’on appellerait de la fausse monnaie si l’État ne l’acceptait pour sa valeur écrite, et s’il n’était toujours prêt à la retirer lorsque les circonstances l’exigeront.

Les motifs qu’il a pour n’en pas opérer le retrait immédiat sont les suivants :

1° Pour éviter la perte considérable qui résulterait de ce retrait

2° Parce qu’il faudrait toujours émettre une monnaie semi-fiduciaire, pour remplacer celle d’argent.

3° Parce que la démonétisation de l’argent s’opérant comme nous l’avons indiqué, il n’en résultera aucune perturbation dans les pays actuellement encombrés.

Ces mesures, comme on le comprend de reste, ne s’adressent qu’aux pays où circule abondamment la monnaie d’argent.

Ces pays n’ont pas cru à la dépréciation du métal argent, ils sont placés entre une perte énorme réalisée immédiatement et une perte éventuelle réalisée lentement.  Nous croyons que ce dernier procédé est préférable.

Quant aux nations qui se sont dégagées, nous allons examiner comment elles doivent employer la monnaie d’argent.

 

De la fonction de l’argent dans les pays où il est démonétisé

Si les nations latines ont commis une erreur déplorable en assignant à l’argent un rôle monétaire trop important, celles qui ont voulu supprimer complètement ce rôle ont également commis une erreur.

Il faut en excepter l’Angleterre, nation exceptionnelle, qui, ayant eu la première des capitaux en excès, les a placés au dehors et peut aujourd’hui rire de la balance commerciale, consommer plus qu’elle n’exporte, comblant le déficit avec le revenu des capitaux placés à l’étranger.

Hors de l’Angleterre, où se trouve le marché de l’or et qui par conséquent peut compter sur des rentrées régulières, comme un rentier peut compter sur ses fermages, les autres nations auraient tort de croire qu’elles peuvent se passer de l’argent comme monnaie semi-fiduciaire.

Le métal argent a des qualités trop connues pour qu’il soit utile de les énumérer ici; il est, après l’or, celui qui, à poids égal, représente la plus grande valeur.

Il est encore, malgré ses fluctuations, le métal qui représente la valeur la plus stable.

Son rôle monétaire est donc indiqué, sa place est marquée entre le billon et l’or, entre le billon et le billet de banque.  Il l’occupera longtemps encore quoi qu’on fasse.

Dans les pays où l’on a voulu chasser la monnaie, la remplacer complètement par du papier, on a bientôt senti les inconvénients de ce système.

Le papier est salissant, inconsistant, combustible, putrescible, facile à détériorer, et passant dans des mains impures il est bientôt méconnaissable, il se déchire, se perd facilement, en un mot il est impraticable comme menue monnaie, et tout à fait impropre à la remplacer.

Dans la République Argentine, où la monnaie de papier circule en concurrence du billon, il y a des billets de 25 centimes de francs.

Elle peut, en ce moment, témoigner des effets désastreux d’un système monétaire complètement fiduciaire.

La monnaie métallique est drainée dès que la balance du commerce est contre le pays.

Dès qu’à la suite d’un excès d’importation un déficit se déclare, l’or disponible s’enfuit et tous les efforts sont impuissants à l’arrêter.

Il n’en serait pas de même s’il existait dans le pays une monnaie semi-fiduciaire qu’on ne pourrait drainer sans éprouver une perte de 15 ou 20 %.

La circulation intérieure de la monnaie ne serait pas affectée par les excès d’importation, et si, par impossible, l’exportation de la monnaie semi-fiduciaire s’effectuait, le gouvernement serait autorisé à recourir à des procédés héroïques pour arrêter les importateurs en délire.

L’argent, à notre avis, est indispensable à tout système monétaire, on ne saurait, dans l’état actuel de la science métallurgique, lui trouver un remplaçant.

On objectera sa dépréciation possible.

À cela nous répondons que tout autre métal se trouvera dans le même cas.

Il est, de tous les métaux connus, le moins exposé à une dépréciation brusque.

Même en admettant l’hypothèse de la dépréciation brusque, nous trouvons qu’on ne saurait s’en passer.

Les nations qui lui donneraient aujourd’hui dans la circulation monétaire le rôle modeste que nous lui assignons, auraient pour point de départ la dépréciation actuelle.  Si elles adoptaient le type de l’Union latine, si la pièce de cinq francs pesait 25 grammes, l’État émetteur réaliserait, lors de l’émission, un bénéfice préalable, puisque ces 25 grammes lui coûteraient à peine quatre francs.

Il aurait, disons-nous, ce bénéfice en main, et si, à l’époque du remboursement, les 25 grammes, d’argent avaient une valeur moindre, l’émetteur n’aurait en réalité éprouvé aucune perte.

Aux nations qui ont renoncé à la monnaie d’argent, nous conseillons d’y revenir dans une proportion que nous n’indiquerons pas ici, parce qu’elle ne doit pas être la même dans chaque pays.

Il est certain que dans les pays pauvres la proportion sera plus forte.

Dans les pays où la monnaie de papier est devenue familière et circule facilement, la monnaie d’argent aura une place plus restreinte.

Mais, partout, les économistes doivent s’attachera faire une place intermédiaire à la monnaie d’argent, afin de ne pas laisser les populations sous le coup d’un drainage dont l’effet serait désastreux.

L’existence d’une monnaie semi-fiduciaire circulant sous la garantie de l’État est aujourd’hui indispensable à tout système monétaire.

Ceux qui ont trop d’argent monnayé devront diminuer leur stock, ceux qui n’en ont pas assez devront augmenter la frappe.

Nous terminerons en posant un axiome qui pourra paraître étranger au sujet qui nous occupe, et qui pourtant s’y rattache intimement,

La monnaie fiduciaire ou semi-fiduciaire circulant exclusivement dans le pays de frappe, il importe d’avoir un instrument qui fasse rentrer la monnaie internationale lorsqu’elle est sortie par suite de circonstances accidentelles.

La monnaie internationale est l’or.  Il ne peut en temps ordinaire rentrer que par la douane.  Les droits de douane doivent toujours être payés en or.

 

Autre axiome

Il pas possible de former une union monétaire là où n’existe pas d’union douanière.

La douane étant la muraille dans laquelle la monnaie semi-fiduciaire est enfermée, il y aurait un grand inconvénient à frapper le même type de monnaie dans deux pays séparés par la douane.

On s’exposerait à une contrebande monétaire qui s’opérerait au préjudice d’une des deux nations.

 

Paris, 11 septembre 1889


PREMIÈRE  NOTE  DE  M.  CLÉMENT  JUGLAR

 

L’importance que l’on attribue aujourd’hui à l’abondance des métaux précieux vient d’une fausse interprétation de leur rôle depuis les arrivages d’or de la Californie et de l’Australie en 1850.  Tout en reconnaissant l’heureuse impulsion que ce nouveau courant métallique a donné aux affaires, il faut se rendre compte des conditions dans lesquelles cet effort a été produit.  Cette masse métallique qui, tout à coup, est arrivée en Europe, y est-elle restée s’ajoutant au numéraire déjà existant ?  Ou, après une modification de la proportion entre l’or et l’argent alors en circulation, s’est-elle répandue au dehors dans le monde selon les opérations du commerce et selon ses besoins ?  Pour répondre à ces questions, il faut suivre les mouvements des métaux précieux sur les documents officiels, là où nous pouvons les saisir au passage : les payements en banque, ou au Clearing House, les encaisses des banques et leur composition, les importations et les exportations, la frappe aux Hôtels des monnaies.

Un coup d’œil rapide sur les mouvements qui se produisent dans ces conditions si diverses nous permettra de suivre la circulation des métaux en dehors des opérations au comptant ou le métal intervient pour chaque échange.

Les payements en banque et au Clearing House n’emploient qu’une somme infinitésimale, 2 à 3 % des sommes qui passent par les caisses.

L’encaisse des Banques de France et d’Angleterre, de 1849 à 1852, ne s’est accrue que de 200 à 250,000,000 de francs, puis, malgré la production toujours croissante des mines, le niveau des réserves métalliques a baissé jusqu’à l’explosion de la crise de 1857, alors que de 628 millions l’encaisse se trouvait réduite à 152 millions de francs, soit une baisse de 476 millions de francs.

Pour suivre les mouvements des métaux précieux, sans essayer de déterminer quel a été l’excédent réel des importations sur les exportations, notant seulement les sommes enregistrées à l’entrée et à la sortie pour l’or et l’argent, nous découvrons une partie du mécanisme qui, sous l’influence de la prime de l’or et de l’argent et par suite des cours des changes, détermine ces grandes marées, ces flux et ces reflux auxquels nous assistons depuis 1850.

Importations et exportations réunies, le total des deux sommes, de 192 millions de francs dans la période de 1840-1847, s’élève à 1,612 millions de francs dans la période de 1865-1870.

La somme de métal qui voyage toujours, soit pour solder nos dettes à l’étranger, soit pour solder les dettes de l’étranger en France, a donc été toujours de plus en plus considérable.  Dans ces immenses mouvements des métaux précieux, nous voyons que leur déplacement a eu lieu sous l’influence des variations de prix indiquées par les variations de leur prime.  L’abondante production des mines de la Californie a fait baisser la prime de l’or, l’a même fait disparaître jusqu’à 3 ‰ de perte, ce qui a déterminé son arrivée sur les marchés d’Europe, et a aussitôt relevé la prime sur l’argent.  Pendant qu’on importait de l’or, on exportait de l’argent.  Puis, la production des mines d’argent, de plus en plus abondante, a encore déplacé la prime; l’or a gardé son prix, mais la dépréciation de l’argent a paru, puis s’est accentuée jusqu’au point où nous la voyons aujourd’hui.

À aucune époque, sauf à de rares intervalles, les deux métaux n’ont circulé au pair; de là des déplacements continuels qui venaient s’ajouter à toutes les opérations de change et de banque; faut-il donc s’étonner si les changeurs et les banquiers regrettent cet heureux temps ?  Tel a été le résultat des importations d’or de la Californie et de l’Australie de 1850 à 1864.

De 1854 à 1874, la situation a changé.  La guerre de la Sécession aux États-Unis ayant cessé et la prime de l’argent ayant disparu, un mouvement en sens contraire s’est produit; l’excédent des importations d’or, de 3,393 millions de francs de 1850 à 1864, s’abaisse à 1,686 millions de francs, pendant qu’au même moment, pour l’argent, l’excédent des exportations de 1,577 millions de francs est remplacé par un excédent des importations de 1,224 millions de francs.

Dans la seconde période, malgré la guerre de la Sécession, malgré la guerre de 1870, malgré le payement de l’indemnité des cinq milliards, pendant ces dix années, l’excédent total des importations des métaux sur les exportations s’élève à 2,910 millions de francs, soit un milliard de plus que dans la première période; mais la plus-value n’est pas donnée par le même métal, ce n’est plus l’or qui domine, mais l’argent; l’argent, qui fuyait sous l’influence de la baisse de l’or dans la première période, revient avec la même rapidité dans la seconde, aussitôt que la prime est tombée au-dessous de 15 francs, et cela dès la fin de 1867, c’est-à-dire bien avant la guerre franco-allemande, avant que le vainqueur ait songé à démonétiser son argent, bien avant la suspension de la frappe aux hôtels des monnaies de l’Union latine et des États-Unis.

Du reste, un simple regard sur le tableau des variations de la prime des métaux donnera la clef de la situation aux deux époques.

Prime pour 1,000 francs Or Argent
Plus haut Plus bas Plus haut Plus bas

1845-1849
1851
1851-1857
1857-1864
1865-1869
1873
1874
1875

18 fr. 50
0 fr. 75
4 fr.
4 fr.
4 fr.
10 fr.
12 fr.
pair
7 fr.
3 fr. perte
3 fr. perte
pair
pair
8 fr.
pair
pair
4 fr.
10 fr.
35 fr.
31 fr.
30 fr.
18 fr.
7 fr. perte
35 fr. perte
1 fr. 50
4 fr. 50
5 fr.
15 fr.
8 fr.
8  fr.perte
40 fr. perte
80 fr. perte

 

DEUXIÈME  NOTE  DE  M.  CLÉMENT  JUGLAR

Sous quelle forme ont lieu les mouvements des métaux précieux, depuis 1850, en France et en Angleterre

 

Nous comprenons bien toute l’importance que les marchands de métaux et les banquiers attachent à l’ouverture des Hôtels des Monnaies, où les métaux précieux seront toujours acceptés pour la frappe à un tarif fixe, de sorte que, quels que soient les cours cotés sur le marché du monde, ils trouveront toujours un débouché pour les stocks dont ils seront détenteurs, privilège dont tous les négociants seraient bien heureux de jouir dans toutes les opérations commerciales.  Pour la liquidation des grandes affaires, quand elles ne se balancent pas par une simple compensation fiduciaire au Clearing House, ou en banque, est-ce toujours à l’argent monnayé que l’on a recours ?

Observons encore ce que nous donne la pratique; voyons ce qui s’est passé jusqu’ici en France et en Angleterre.

M. Cernuschi nous disait qu’à l’état de lingots les métaux précieux, l’or et l’argent, n’avaient pas de valeur ou du moins une valeur relative très faible.  Quels sont donc les mouvements de l’or et de l’argent d’après les relevés des importations et des exportations ?

Un premier fait nous frappe de 1847 à 1875, en France et en Angleterre la proportion de l’argent paraît plus considérable dans les exportations que dans les importations; jusqu’en 1875, elles s’élevaient à près de moitié de la somme totale.  De plus, quoique l’argent soit monnaie légale en France et que la suppression de la frappe ne date que de 1875, néanmoins, malgré cette faveur dont il jouissait jusqu’alors, depuis 1847 l’exportation de ce métal occupe une place aussi importante que dans les exportations de la Grande-Bretagne où la frappe à l’Hôtel des Monnaies ne lui était pas ouverte.

Retenons que là où l’argent était monnaie légale, avec la frappe libre, comme on le demande aujourd’hui, la proportion de l’argent dans les exportations était la même que là où la même faveur n’existait pas.

Voilà pour la proportion, mais la démonstration sera plus complète si nous observons sous quelle forme le métal blanc se déplaçait.  Était-ce sous forme de monnaies comme on l’assure ou sous forme de lingots ?  En France et en Angleterre, nous pouvons suivre ces mouvements sur les relevés des douanes et nous constatons que, de 1847 à 1867, c’est sous forme de lingots que l’exportation de l’argent a eu lieu, non seulement dans la Grande-Bretagne où il n’est monnaie légale que pour une somme minime comme appoint, mais même en France où il est monnaie légale pour toutes sommes.  Si l’on n’est pas surpris de voir la proportion de l’argent en lingots s’élever à 98 et 99 % dans le total des exportations de ce métal en Angleterre, on remarquera qu’en 1857 et en 1864, en France, la proportion s’est élevée jusqu’à 34 et 50 %.

La frappe ne lui ajoute donc pas une valeur sensible, puisque pour l’exportation on a surtout recours aux lingots qui sont acceptés partout et qui permettent des arbitrages que l’on ne pourrait faire avec ce métal monnayé.

Ainsi, dans l’avenir comme dans le passé, même avec l’union des quatre grandes puissances, il y aura en dehors d’elles la plus grande partie du monde qui, sans circulation métallique ou avec une circulation métallique insuffisante, préférera les lingots d’argent à l’argent monnayé, les lingots dans ces cas ne se déplaçant que pour compenser des opérations qui ne peuvent l’être par une simple circulation fiduciaire.

Il en était ainsi quand, avec la frappe libre, la proportion du 15 ½ était troublée par suite de la dépréciation de l’argent et surtout quand il faisait prime.  Ce qui l’empêche de jouer le même rôle aujourd’hui, c’est sa dépréciation, son volume et surtout les progrès de la circulation fiduciaire dans ces dernières années, depuis le payement de l’indemnité des cinq milliards à l’Allemagne.  Par circulation fiduciaire nous comprenons non seulement les billets de banque, mais encore tous les effets de commerce, les lettres de change, les mandats, les chèques, en un mot tout ce qui peut compenser une opération commerciale.

La France n’aurait jamais pu payer une somme aussi considérable si le monde entier n’était venu à son secours.  Pour comprendre d’où ce secours est venu, il eût fallu voir la composition du portefeuille du Ministre des Finances en ce moment.

Grâce au syndicat des banquiers qu’il avait chargé de lui procurer le papier de change nécessaire pour faire des remises à l’Allemagne, il était rempli d’effets de commerce, de mandats, de chèques, qu’on avait été recueillir sur tous les points du globe, en les créant même au besoin, les détournant de leur route accoutumée et, par des arbitrages et toutes les combinaisons de banque, les faisant arriver à Paris pour de là être transportés à Berlin, trajet qu’ils n’avaient jamais fait.  On a creusé ainsi de nouveaux canaux qui depuis sont restés ouverts, des relations ont été établies et la circulation fiduciaire à partir de ce moment est entrée dans une ère nouvelle.  On a eu à sa disposition, outre cette circulation fiduciaire en papier, l’or et l’argent.  Mais l’argent est tombé au troisième rang; de là, avec les causes déjà énumérées, une nouvelle cause de dépréciation.  Comme usage, même au pair avec l’or, la comparaison lui est très défavorable à cause de son volume et de son poids.  Quand on a fait des exportations d’or, on ne peut se décider à reprendre les exportations d’argent que si l’on n’a pas autre chose; et avec la somme qu’il faudrait déplacer aujourd’hui, vu l’importance des opérations, on a dû même y renoncer; c’est de cet abandon que l’on se plaint.  Même en rétablissant le pair des deux métaux sur le taux du 15 ½, remettrait-on l’argent en mouvement comme autrefois ?  Nous ne le pensons pas.


RAPPORT  SUR  LA  STATISTIQUE  UNIVERSELLE  DES MÉTAUX  PRÉCIEUX

(Production, monnayage, consommation industrielle de l’or et de l’argent) par M. Alfred de FOVILLE

 

On trouvera ci-après une série de tableaux et d’indications concernant la production et le monnayage des métaux précieux dans le monde entier pendant les années 1851 à 1888.

Les tableaux I à V et les éclaircissements relatifs à la période 1851-1888 sont détachés d’un mémoire que M. Ad. Soetbeer a rédigé en vue du Congrès monétaire international auquel l’Exposition universelle de 1889 aura donné l’occasion de se réunir [28].

Les éléments des tableaux VI à XI concernant les années 1884 à 1887 ont été empruntés aux rapports annuels que publie à Washington le Directeur de la Monnaie des États-Unis [29].

On trouvera ensuite, accompagnés de quelques détails, les chiffres des fabrications monétaires de 1887 et 1888.  Ces chiffres ont été donnés par M. Soetbeer dans le Hamburgische Börsen-Halle des 31 juillet et 1er août derniers, d’après les derniers rapports du Directeur de la Monnaie anglaise et du Directeur de la Monnaie américaine.  Nous terminerons par quelques évaluations relatives à la consommation industrielle des métaux précieux, et c’est encore M. Soetbeer qui nous fournira ces indications qu’il a groupées dans ses Materialien zur Erlauterung und Beurteilung der wirtschaftlichen Edelmettalverhältnisse und der Währungsfrage.

 

MÉMOIRE  DE  M. AD.  SOETBEER

 

M. Soetbeer commence en signalant les causes de divergences qui existent entre ses évaluations personnelles et celles du Directeur de la Monnaie des États-Unis.

Par exemple, M. Kimball chiffre la production de l’argent en Allemagne d’après les quantités de minerais qui sont tirées des mines allemandes, tandis que M. Soetbeer indique les quantités extraites des minerais indigènes ou étrangers qui ont été traités dans les usines allemandes.  Par suite, tandis qu’il évalue la production de l’argent en Allemagne, en se basant sur la statistique impériale, à 367,633 kilogrammes, pour l’année 1887, M. Kimball n’évalue cette même production qu’à 23,929 kilogrammes [30].

Pour les valeurs, les divergences tiennent en outre à ce que le kilogramme d’argent a été compté à des prix différents.

Dans les tableaux américains la parité du kilogramme de métal blanc ressort uniformément à 41.56 dollars d’or, soit 174 marks 88 pfennigs, tandis que M. Soetbeer établit ses calculs d’après les cours moyens annuels, de sorte que, dans ses évaluations, la parité du kilogramme d’argent varie d’année en année : 144 marks en 1885; 134 marks en 1886; 132 marks en 1887 et 127 marks en 1888.

Le tableau suivant rapproche les évaluations de M. Soetbeer de celles de M. Kimball en ce qui concerne les années 1885 à 1887.  Nous avons chiffré en francs les totaux qui avaient été indiqués soit en marks, soit en dollars.

I.  — Production universelle de l’or et de l’argent (1885-1887)

Années Quantités évaluées Valeurs évaluées
Par M. Soetbeer Par M. Kimball Par M. Soetbeer Par M. Kimball
Kilogrammes Millions de francs
Production de l’or
1885
1886
1887
154,500
161,450
160,000
156,156
149,338
151,712
538.7
562.6
558.4
518.9
496.2
504.1
  Kilogrammes Millions de francs
  Production de l’argent
1885
1886
1887
3,176,000
3,238,000
3,424,000
2,841,573
2,896,882
3,016,044
571.7
542.2
563.2
590.5
602.0
626.7

 

Voici maintenant les indications générales se rapportant à la production des métaux précieux depuis le milieu du siècle.

 

II.  — Production annuelle de l’or et de l’argent (1881-1888)

 
Périodes Or
Moyennes annuelles
Argent
Moyennes annuelles
Rapport de la production de l’argent par rapport à l’or (en %)
kg millions de marks kg millions de marks
1851–1860
1861–1870
1871–1880
1881–1884
1885–1888
200,569
190,042
173,159
149,509
159,000
559.6
530.2
483.1
417.1
443.6
895,552
1,220,167
2,209,838
2,803,636
3,366,000
162.5
219.5
363.4
424.6
427.4
29.0
41.4
75.2
101.8
96.4

La production totale des métaux précieux pendant les 38 années de la période 1851-1888 se décomposerait comme ci-après :

 

  Quantités
kilogrammes
Valeurs
millions de marks
Or
Argent
7,019,338
71,037,631
19,584.7
11,401.6

Ces chiffres seraient plutôt trop faibles, surtout pour l’or, attendu que, en Russie où la production du métal jaune est considérable, les déclarations relatives à l’extraction seraient généralement atténuées.

Donnons maintenant la statistique du monnayage universel depuis 1851 :

Le monnayage de l’or dans les États et les périodes précitées a employé 8,766,000 kilogrammes de fin, représentant une valeur de 24,456,856,000 marks.  Cependant la production du métal jaune durant ces mêmes périodes ne se serait élevée qu’à 6,875,000 kilogrammes, représentant une valeur de 19,180 millions de marks.  La production aurait donc été inférieure de 1,880,000 kilogrammes, représentant 5,277 millions de marks, au poids et à la valeur des fabrications monétaires.  L’explication de ce fait se trouve dans le chiffre eronné des refontes d’espèces.  Quelques États exportant une grande partie de la monnaie d’or qu’ils fabriquent, parce que le change est généralement contre eux, ou bien à cause du cours forcé, et la transformation de monnaies étrangères en monnaies nationales étant relativement peu coûteuse, les monnaies d’or des États exportateurs ne tardent pas à être fondues.  Pour donner une idée de l’importance de ces refontes, il suffira de rappeler qu’à Saint-Pétersbourg il a été frappé, depuis 1881, plus de 176 millions de pièces de demi-impériales, représentant plus de 1 million de kilogrammes d’or et près de 3,000 millions de marks, et que tout au plus le sixième de cette importante fabrication subsisterait encore.  Aux États-Unis les monnaies étrangères qui entrent dans les caisses publiques sont livrées à la refonte.  L’Allemagne, à la fin de 1878, avait transformé en monnaies impériales 262,180 kilogrammes de pièces d’or étrangères, représentant une valeur de près de 730 millions de marks, savoir : monnaies d’or françaises, 546.8 millions – russes, 68.8 – américaines, 62.2 – anglaises, 42.4 – espagnoles, 17.9.

 

III.  — Monnayage de l’or par pays (1851-1888)

  18XX-1885 1886 1887 1888
Angleterre et Australie (1851-1885)
Union monétaire latine (1851-1885)
Allemagne (1857-1885)
Pays-Bas (1851-1885)
États scandinaves (1873-1885)
Espagne et Portugal (1876-1885)
Autriche-Hongrie (1857-1885)
Russie (1851-1885)
États-Unis (1851-1885)
4,879,302
6,847,394
1,959,881
131,600
106,158
776,819
341,824
2,716,314
5,345,132
92,570
23,813
35,740
112
6,347
1,050
11,138
61,200
121,571
137,310
19,971
118,215
687
1,688
1,134
11,078
87,290
100,684
141,000
2,573
144,289
606

432
11,401
88,730
131,799
Totaux 23,104,429 353,541 478,057 520,829

Les stocks monétaires se réduisent également par suite de la fonte des espèces en lingots et en bijoux; de plus, l’Inde anglaise, qui thésaurise, absorbe depuis 1831 environ 10 % de la production totale du métal jaune.

 

IV.  — Monnayage de l’argent par pays (1851-1888) – Valeurs nominales

 

  18XX-1885 1886 1887 1888
Angleterre (1851-1885)
Union monétaire latine (1851-1885)
Allemagne (1857-1885)
Pays-Bas (1851-1885)
États scandinaves (1873-1885)
Espagne et Portugal (1876-1885)
Autriche-Hongrie (1857-1885)
Russie (1851-1885)
États-Unis (1851-1885)
Inde Anglaise
360,883
1,729,947
1,163,733
578,608
42,594
520,103
1,025,784
586,050
1,498,497
3,428,364
8,318
16,833
4,849

56
11,698
18,299
5,480
134,864
199,626
19,624
28,945
3,006
320
573
52,140
19,006
6,526
147,803
88,638
20,572
4,669
4,156

557
48,107
22,829
4,868
147,133
207,137
Totaux 10,934,563 399,954 366,580 460,088

On pourrait compléter le tableau précédent, en indiquant les fabrications monétaires du Japon, celles qui ont été exécutées à Paris et à Berlin pour le compte de la Cochinchine et de l’Égypte, savoir :

  1885 1886 1887 1888
Japon
Cochinchine (à Paris)
Égypte (à Berlin)
26,500
5,400
37,300
13,500
12,500
43,200
13,100
9,100
35,000
4,562
350

La quantité d’argent correspondant à toutes ces fabrications s’élèverait à 67 millions de kilogrammes et cette quantité représenterait à peu près la production totale du métal blanc durant les périodes désignées ci-dessus.

Bien que la refonte des monnaies paraisse avoir été bien moins considérable pour l’argent que pour l’or, il est certain que de grandes quantités de monnaies neuves ont été fabriquées avec de vieilles pièces.  L’Allemagne, les pays scandinaves, à la suite de la révision de leur régime monétaire, ont fondu beaucoup de vieilles monnaies.  En Italie, en Espagne, la circulation actuelle provient en grande partie de pièces démonétisées.  Finalement, le monnayage net de l’argent est loin d’avoir égalé la production.  L’écart est surtout considérable depuis que la libre frappe de l’argent a été suspendue dans la plupart des États.  Cependant, malgré l’énorme développement de la production du métal blanc, les États-Unis et l’Inde anglaise ont employé plus de la moitié des quantités qui ont été extraites dans les douze dernières années.  C’est ce que montre le tableau suivant :

 

V.  — Monnayage de l’argent aux États-Unis et dans l’Inde

 

  Monnayage de l’argent aux États-Unis Monnayage de l’argent aux Indes Angl. Ensemble Production totale de l’argent Prix moyen de l’argent à Londres
  kg de fin kg de fin kg de fin kg de fin pence par once
1877
1878
1879
1880
1881
1882
1883
1884
1883
1886
1887
1888
683,200
685,500
683,400
660,000
672,300
673,000
703,700
680,600
697,000
772,000
846,800
794,700
672,400
1,739,200
778,200
1,105,300
471,500
312,700
785,600
442,600
644,200
1,099,600
493,500
1,153,400
1,335,600
2,424,700
1,461,600
1,765,300
1,143,800
985,700
1,489,300
1,129,200
1,341,200
1,871,600
1,240,300
1,948,100
2,388,600
2,551,400
2,507,500
2,480,000
2,592,600
2,769,100
2,893,500
2,957,300
3,176,000
3,238,000
3,414,000
3,637,000
54 13/16
52 9/16
51 1/4
52 1/4
51 11/16
51 5/8
50 9/16
50 5/8
48 5/8
45 3/8
44 5/8
42 7/8

On voit que les États-Unis et l’Inde anglaise, les seuls États où la frappe de l’argent ait été régulièrement continuée, emploient au moins la moitié de la production annuelle du métal blanc.  Quant à l’autre moitié qui est disponible (1,370,000 kilogrammes en moyenne, annuellement), le frai, les pertes accidentelles en absorberaient de 300,000 à 400,000 kilogrammes; l’exportation en Asie et en Afrique, de 400,000 à 500,000, et le reste, 500,000 kilogrammes, alimenterait la consommation industrielle et artistique.

M. Soetbeer termine son important mémoire en insistant sur l’influence décisive que la politique monétaire des États-Unis et de l’Empire de l’Inde est appelée à exercer sur la question de l’argent.

On trouvera maintenant six tableaux que nous avons empruntés aux rapports du Directeur de la Monnaie des États-Unis.

 

VI.  — Production de l’or par pays (1884-1887) – Quantités en kilogrammes

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Australie
Mexique
Russie
Allemagne
Autriche-Hongrie
Suède
Italie
Turquie
Angleterre
Canada
République argentine
Colombie
Bolivie
Chili
Brésil
Venezuela
Pérou
Costa-Rica
San Salvador
Japon
Afrique
Chine
Inde anglaise
46,344
42,558
1,780
32,913
555
1,658
20
195
10

1,435
118
5,802
109
500
952
7,033
180


296
1,250
9,362
47,848
41,287
1,304
38,125
1,378
1,774
47
195
10

1,679
118
3,762
109
500
1,204
7.033
220
9

265
2,083
6,997
203
52,663
39,761
924
30,872
1,065
1,774
67
195
10

2,002
30
3,762
109
500
1,502
5,020
170
131

492
2,163
5,492
634
49,654
41,119
1,240
30,232
2,251
1,877
84
195
10
2
2,061
45
4,514
109
2,395
1,502
5,020
170
131
100
564
2,888
5,068
481
Totaux 153,070 156,156 149,338 151,712

 

VII.  — Production de l’argent par pays (1884-1887) – Quantités en kilogrammes

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Australie
Mexique
Russie
Allemagne
Autriche-Hongrie
Suède
Norvège
Italie
Espagne
Turquie
France
Angleterre
Canada
République argentine
Colombie
Bolivie
Chili
Brésil
Pérou
Honduras
San Salvador
Japon
Afrique
1,174,206
4,525
655,870
9,360
27,598
49,300
1,816
6,387
33,839
54,335
1,323
5,905
8,060
5,030
11,500
18,287
240,616
160,000

45,909


23,460
238
1,241,578
25,220
772,670
15,550
24,567
52,748
2,326
7,200
33,839
54,335
1,323
51,000
7,607
3,030
11,500
9,625
240,616
210,000
2,640
47,840


23,085
1,274
1,227,141
29,403
794,033
12,707
25,650
52,748
3,081
7,200
33,839
54,335
1,323
46,789
10,124
5,030
1,444
9,625
240,616
210,000
141
96,246


32,242
3,165
1,283,855
6,422
904,000
13,522
23,929
53,891
5,828
7,200
33,839
54,335
1,323
46,789
9,964
10,865
722
24,061
240,616
205,422
141
49,750
1,799
5,774
32,065
432
Totaux 2,537,564 2,841,573 2,896,882 3,016,044

 

VIII.  — Production de l’or par pays (1884-1887) – Valeurs en dollars

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Australie
Mexique
Russie
Allemagne
Autriche-Hongrie
Suède
Italie
Turquie
Angleterre
Canada
République argentine
Colombie
Bolivie
Chili
Brésil
Venezuela
Pérou
Costa-Rica
San Salvador
Japon
Afrique
Chine
Inde anglaise
30,800,000
28,284,060
1,183,000
21,874,000
369,000
1,102,000
13,000
129,600
7,000

954,000
78,000
3,856,000
72,000
332,000
633,000
4,674,000
120,000


197,000
830,000
6,222,000
31,800,000
27,439,000
867,000
25,338,000
916,000
1,179,000
31,000
129,600
7,000

1,116,000
78,000
2,500,000
72,000
332,000
800,000
4,674,000
150,000
6,000

176,000
1,384,000
4,650,000
135,000
35,000,000
26,425,000
614,000
20,518,000
708,000
1,179,000
45,000
129,600
7,000

1,330,442
20,000
2,500,000
72,000
332,000
998,000
3,336,000
113,000
87,000

327,235
1,438,000
3,650,000
421,600
33,000,000
27,327,000
824,000
20,092,000
1,496,000
1,247,450
55,550
129,600
7,000
1,000
1,369,700
30,000
3,000,000
72,000
1,591,400
998,000
3,336,000
113,000
87,000
66,400
375,000
1,919,600
3,368,500
320,000
Totaux 101,729,600 103,779,600 99,250,877 100,826,800

 

IX.  — Production de l’argent par pays (1884-1887) – Valeurs en dollars

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Australie
Mexique
Russie
Allemagne
Autriche-Hongrie
Suède
Norvège
Italie
Espagne
Turquie
France
Angleterre
Canada
République argentine
Colombie
Bolivie
Chili
Brésil
Pérou
Honduras
San Salvador
Japon
Afrique
48,800,000
188,000
27,258,000
389,000
1,147,000
2,049,000
75,500
265,500
1,406,350
2,258,000
55,000
245,000
335,000
209,000
478,000
760,000
10,000,000
6,650,000

1,908,000


975,000
10,000
51,600,000
1,048,000
32,112,000
646,000
1,021,000
2,192,200
96,000
299,000
1,496,350
2,258,000
55,000
2,120,000
316,000
209,000
478,000
400,000
10,000,000
8,727,600
110,000
1,988,000


960,000
53,000
51,000,000
1,222,000
33,000,000
528,100
1,066,000
2,192,200
128,000
128,000
1,406,350
2,258,000
55,000
1,944,500
420,750
209,000
60,000
400,000
10,000,000
8,727,600
5,850
4,000,000


1,340,000
132,000
53,357,000
266,900
35,570,000
562,000
994,500
2,218,900
242,250
242,250
1,406,350
2,258,000
55,000
1,944,500
414,100
451,550
30,000
1,000,000
10,000,000
8,537,350
5,850
2,067,650
74,750
240,000
1,332,650
17,960
Totaux 105,461,350 118,095,150 120,394,400 125,346,310

 

X.  — Monnayage de l’or par pays (1884-1887) – Valeurs nominales

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Mexique
Angleterre
Australie
Inde
France
Monaco
Italie
Suisse
Espagne
Portugal
Pays-Bas
Allemagne
Autriche-Hongrie
Norvège
Suède
Russie
Turquie
Égypte
Japon
Chili
République argentine
Colombie
Brésil
43,991,756
328,698
11,309,819
22,196,106



62,165

4,983,004
186,840

13,723,494
2,444,004

1,022,420
18,615,074


569,415


27,773,012
423,250
14,366,677
21,694,857
164,648
55,854
164,648
635,873

2,435,108
246,240
280,000
1,939,443
2,791,958

33,500
20,685,852


1,004,005
77,580
984,000

58,738
28,945,542
367,490

22,524,595
289,500
4,455,733
289,500
227,771
965,000
2,369,765
179,626
217,647
8,506,210
2,684,139
539,484
982,188
14,761,717
3,652,000

900,165
37,210
1,988,670
26,965
20,653
23,972,383
398,647
9,728,498
24,122,267

4,760,960




270,000
163,831
28,135,270
2,669,750

314,830
20,109,276

246,354
897,426
25,360
9,173,370

Totaux 90,432,795 95,757,582 94,642,070 124,992,465

 

XI.  — Monnayage de l’argent par pays (1884-1887) – Valeurs nominales

 

PAYS 1884 1885 1886 1887
États-Unis d’Amérique
Mexique
Angleterre
Inde
Canada
France
Cochinchine
Belgique
Italie
Suisse
Espagne
Portugal
Pays-Bas
Allemagne
Autriche-Hongrie
Norvège
Suède
Danemark
Russie
Turquie
Siam
Égypte
Japon
Chili
République argentine
Colombie
Venezuela
Guatemala
Brésil
Perse
Honduras
Congo
Nicaragua
Singapour
Hawaï
Hong-Kong
Costa-Rica
28,534,866
25,377,378
3,204,824
17,353,531

23,160
120,000

2,121,953

6,738,971

182,910
114,319
4,987,781

132,784

1,238,746



3,599,912


1,400,949








700,000

28,962,176
25,840,727
3,540,719
48,487,114


1,279,511

230,831

3,678,314

80,400
577,064
4,147,659
53,600
78,281

964,769



6,320,927

564,080
1,326,266



12,090
160,510

400,000



112,936
32,086,709
26,991,804
2,031,194
27,121,414
225,000
29,795
3,215,771
921,768
1,795,364
501,800
5,057,506
299,765

1,153,963
4,384,433


13,624
1,304,101
880,000

3,204,151
9,086,077
144,750
966,080
592,065
1,354,826
1,286,345
27,387
30,373






148,036
35,191,081
26,844,031
4,142,135
44,142,013
85,000
1,719,742
3,126,310
583,632
6,253,200
270,200
11,389,414
960,120
76,380
715,343
5,556,395
80,400
56,082

1,551,710

2,216,065
2,159,690
10,279,555
500,000
333,000
1,685,000




71,978
19,300
400,000
177,000

400,000
Totaux 95,832,084 126,764,574 124,854,101 160,984,877

 

Voici maintenant les principales indications fournies par M. Soetbeer dans le Hamburgische Börsen-Halle relativement à la frappe des monnaies en 1887 et 1888, d’après les rapports du Directeur de la Monnaie anglaise et du Directeur de la Monnaie américaine :

 

Angleterre — Les chiffres de la fabrication de la Monnaie royale de Londres en 1887 et 1888 se décomposent comme il suit :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
£   1,908,682
£  861,498
£   2,032,955
£  756,578

En outre, la Monnaie de Londres a frappé pour le compte du Canada, de l’île de Terre-Neuve, de Hong-Kong, des établissements du Détroit, des monnaies représentant les valeurs suivantes :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent

£  114,700
£   10,417
£  272,000

Sur les £ 272,000 de monnaie d’argent fabriquées en 1888, 216,000 ont été frappées pour Hong-Kong et les établissements du Détroit, c’est-à-dire pour l’Orient.

Les succursales australiennes de la Monnaie anglaise n’ont jamais frappé que des monnaies d’or.  Voici les chiffres de la fabrication de ces établissements monétaires pendant les deux dernières années :

  1887 1888
Établissement de Sydney
Établissement de Melbourne
£   2,069,000
£   2,887,000
£   2,187,000
£  2,830,000

Quant aux établissements monétaires de l’Inde anglaise qui fonctionnent à Bombay et à Calcutta, ils n’ont frappé, depuis deux ans, que des monnaies d’argent, savoir : 46,165,360 roupies en 1886-87 et 107,884,241 en 1887-88.  Pendant la période décennale comprise entre 1878-79 et 1887-88, il a été frappé en moyenne par an 65,560,000 roupies.  Cette somme représente 691,000 kilogrammes d’argent fin.

 

États-Unis — Voici les chiffres de la frappe des monnaies aux États-Unis :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent (dollars étalon)
Monnaies divisionnaires d’argent
$  23,972,383
$  33,611,710
$   1,679,371
$  31,380,808
$  31,996,833
$   1,034,773

 

Pays de l’Union latine — Les fabrications monétaires se chiffrent comme il suit :

  1887 1888
  Or Argent Or Argent
France
Italie
Belgique
Suisse
fr.  24,668,190


fr.  8,910,583
fr.  32,400,000
fr.   3,024,000
fr.  1,400,000
fr.  554,140
fr.  2,433,950

fr.  88,000
fr.   5,763,622


En Italie, les monnaies d’argent ont été fabriquées en grande partie avec de vieilles pièces napolitaines retirées de la circulation.

La Monnaie de Paris a frappé, en 1887, 3,126,000 piastres pour la Cochinchine et 500,000 gourdes pour Haïti; en 1888, cet établissement a fabriqué, pour le compte de la Cochinchine, des piastres représentant une valeur de 5,702,168 francs.  Toutes ces monnaies ont été établies avec de l’argent acheté sur le marché.

 

Allemagne — Voici les chiffres de la fabrication des monnaies :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
m.  118,215,420
m.  3,005,644
m.  144,288,750
m.  4,155,999

En outre, la Monnaie de Berlin a frappé pour le compte de l’Égypte, en 1887, 43,520,608 piastres en argent et, en 1888, 5,202,400 piastres en or et 171,630 piastres en argent.

 

Pays-Bas — Le gouvernement est autorisé à retirer de la circulation 25 millions de florins de monnaies d’argent pour les fondre et acheter de l’or avec le produit.

Voici le montant des fabrications monétaires des deux dernières années :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
fl.  407,540
fl.  190,000
fl.  355,850

 

Pays Scandinaves — La frappe des monnaies dans les pays Scandinaves se chiffre comme il suit :

  1887 1888
Or Argent Or Argent
Danemark
Norvège
Suède


c.   1,174,740

c.  300,000
c.  209,264


c.  233,149
c.  200,000
c.  62,368

Russie — Une loi du 7 décembre 1883 a modifié le système monétaire de la Russie.  Les monnaies d’or et d’argent sont fabriquées au titre de 9/10.  La monnaie divisionnaire d’argent ne contient que 5/10 de fin.

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent (à 900 ‰)
Monnaies d’argent (à 500 ‰)
r.  26,055,035
r.  510,508
r.  1,500,000
r.  26,510,095
r.  500,023
r.  1,007,010

 

Autriche-Hongrie — Voici le montant des frappes des établissements monétaires de Vienne et de Kremnitz :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
Thalers d’argent de Marie-Thérèse
fl.  5,538,902
fl.  6,327,262
fl.  3,175,928
fl.  5,700,486
fl.  9,104,230
fl.  2,340,150

 

Espagne — Depuis des années, la fabrication des monnaies d’argent en Espagne est alimentée en partie au moyen de vieilles pièces tirées des colonies espagnoles.  À la fin de 1887, les importations de ces monnaies s’élevaient à 108,750,340 francs dont 70 millions provenant des Philippines.  Ces vieilles pièces avaient été généralement frappées ailleurs que dans les établissements monétaires de la Métropole.

Voici le montant du monnayage des deux dernières années :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent

fr.  59,012,510

fr.  53,219,445

 

Portugal — Dans le Portugal, la circulation monétaire qui est basée sur l’or se compose surtout de livres sterling anglaises.  Par suite le monnayage est insignifiant; voici d’ailleurs les chiffres :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
milreis  250,000
milreis  889,000
milreis  95,000
milreis  1,240,000

Japon — Les frappes des deux derniers exercices se présentent comme ci-après :

  1887 1888
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
yens   1,154,355
yens   9,603,513
yens  974,335
yens  10,222,109

 

Chine — La Chine serait en train de réorganiser la fabrication de ses monnaies.  Un établissement monétaire aurait été établi pour commencer à Canton; cet établissement pourrait frapper, paraît-il, de 2 à 3 millions de pièces de cash (60 % de cuivre et 40 % de zinc) et 100,000 pièces d’argent par jour.

 

Mexique — Voici le montant des frappes exécutées pendant les deux derniers exercices :

  1886-87 1887-88
Monnaies d’or
Monnaies d’argent
piastres  398,647
piastres  26,844,031
piastres  316,818
piastres  25,862,977

 

M. Soetbeer résume ensuite son travail dans les deux tableaux suivants, qui présentent le total du monnayage de l’or et de l’argent en 1887 et 1888 :

 

Monnayage de l’or (en marks)

  1887 1888
Angleterre
Australie
États-Unis
Pays de l’Union latine
Allemagne
Pays-Bas
Pays Scandinaves
Russie
Autriche-Hongrie
Portugal
Japon
38,174,000
99,136,000
100,684,000
19,971,000
118,215,000
687,000
1,688,000
87,290,000
11,078,000
1,134,000
4,830,000
40,660,000
100,340,000
131,799,000
2,573,000
144,289,000
605,000

88,730,000
11,401,000
432,000
4,076,000
Total 482,887,000 524,905,000

Ces fabrications représentent en poids 173,000 kg d’or pour 1887, et 190,000 kg d’or pour 1888.  La production annuelle de ces deux années n’a guère dépassé 150,000 kg.

Dans son rapport pour l’année 1888, Upon the production of the precious metals, M. Kimball a évalué à 29,786,783 dollars le montant des monnaies d’or qui ont été fabriquées avec des pièces démonétisées.  Cette évaluation serait fort au-dessous de la vérité.  Par suite, le monnayage net serait beaucoup moins important qu’on ne le croit généralement.  Cette observation conduit à deux conclusions.  La première, c’est que le mouvement du monnayage ne donne pas la mesure exacte de l’accroissement du stock universel de l’or ou du stock d’or d’un pays; la seconde conclusion, c’est que l’on aurait tort de déduire de la comparaison des quantités d’or produites avec les quantités d’or monnayées, qu’il ne restera pas assez de métal jaune pour donner satisfaction aux exigences de l’industrie.

Voici les chiffres concernant les fabrications totales de l’argent.

 

Monnayage de l’argent — Valeur nominale (en marks)

  1887 1888
Angleterre
Inde anglaise
États-Unis
Pays de l’Union latine
Cochinchine
Allemagne
Égypte
Pays-Bas
Pays Scandinaves
Russie
Autriche-Hongrie
Espagne
Portugal
Japon
19,624,000
88,638,000
147,803,000
28,945,000
13,100,000
3,006,000
43,500,000
323,000
573,000
6,525,000
19,006,000
47,800,000
4,340,000
41,871,000
20,572,000
207,137,000
147,133,000
4,669,000
4,619,000
4,156,000
170,000

557,000
4,868,000
22,889,000
43,107,000
5,082,000
44,570,000
Totaux 463,054,000 509,499,000

Ces fabrications représentent en poids 2,583,000 kg d’argent pour 1887, et 2,830,000 kg pour 1888.  Toutefois, les monnaies divisionnaires d’argent figurant dans les totaux ci-dessus, il y aurait lieu, si l’on veut tenir compte du titre inférieur de ces pièces, de retrancher des quantités précédemment indiquées de 60,000 à 65,000 kg.

Quant à la valeur marchande de l’argent monnayé pendant les deux années précitées, elle ne ressortirait qu’à 333 millions de marks et 352 millions de marks respectivement.

Reproduisons, pour terminer, une évaluation de la consommation industrielle et artistique des métaux précieux que M. Soetbeer a donnée dans la deuxième édition de ses Materialien.

 

Consommation industrielle et artistique annuelle de l’or et de l’argent

 

(A) : Consommation brute (en kg)

(B) : Emploi de vieilles matières (en %)

(C) : Consommation nette (en kg)

 

PAYS Or Argent
  (A) (B) (C) (A) (B) (C)
États-Unis
Angleterre
France
Allemagne
Suisse
Pays-Bas et Belgique
Autriche-Hongrie
Italie
Russie
Autres pays civilisés
21,700
20,000
21,000
15,000
15,000
3,200
2,800
6,000
3,000
2,300
10
15
20
20
30
20
15
25
20
20
19,500
17,000
16,800
12,000
10,500
2,000
2,400
4,500
2,400
2,000
135,000
90,000
100,000
110,000
32,000
30,000
40,000
25,000
40,000
50,000
15
20
25
25
25
20
20
25
20
20
115,000
72,000
75,000
82,000
24,000
24,000
32,000
19,000
32,000
30,000
Totaux 110,000   90,000 652,000   515,000

Cette estimation ne comprend, et il importe d’en faire la remarque, ni l’Inde ni la Chine, pays où la bijouterie consomme des quantités importantes d’argent.


RAPPORT  SUR  L’ENQUÊTE  MONÉTAIRE  ANGLAISE

PAR  M.  E.  FOURNIER  DE  FLAIX

 

Parmi les documents les plus importants et les plus curieux à consulter sur la question monétaire contemporaine, il faut placer au premier rang l’enquête ordonnée en 1887 par le gouvernement anglais.  Les travaux de cette enquête ont été entièrement publiés.  Ils forment quatre volumes petit in-folio, d’un caractère très serré.  L’ensemble représente plus de 1200 pages à deux colonnes; c’est matériellement une œuvre considérable.  Sa valeur scientifique n’est pas moindre.  Elle comprend : 1° les dépositions et les mémoires des témoins; 2° de nombreuses annexes, dont les plus intéressants seront énumérés dans le cours de cette étude; 3° les conclusions de la commission, très longuement exprimées et motivées.

Avant de rendre compte des principales dépositions, des annexes et des conclusions, il y a lieu de présenter quelques observations générales sur la conduite de l’enquête.

 

§ 1er.  Conduite de l’enquête

La commission de l’enquête a été constituée par déclaration royale du 26 juillet 1887.

La commission était composée de sir James Balfour, vice-président, baron Herschell, MM. Farrer, Chamberlain, Chaplin, Barbour, Fremantle, Birch, Houldsworth, H. Courtney, Montagu, sir Louis Mallet, sir baron Lubbock.  La commission a tenu quarante-huit séances, dont les quinze premières ont été présidées par sir Balfour, neveu du premier ministre, le marquis de Salisbury; il a présidé, de même que le baron Herschell, qui l’a remplacé au fauteuil, avec une rare distinction.

Les enquêtes anglaises, qui ont servi à éclairer tant de questions économiques, et, en particulier, les questions monétaires, sont conduites avec de tout autres idées que les enquêtes françaises.  En général, le président parle le premier, mais il ne dirige nullement la discussion; chaque commissaire intervient quand cela lui plaît et prend à partie le témoin.  Ces commissions sont habituellement composées de personnes très compétentes et d’opinions différentes.  Il en résulte que les témoins ont affaire à forte partie et qu’ils sont interrogés dans des vues opposées.  La commission anglaise comprenait précisément des spécialistes autorisés, engagés dans des sens différents sur la question monétaire, les uns fermement convaincus de la nécessité de ne rien changer à l’état actuel de la législation anglaise, c’est-à-dire monométallistes, puisque l’Angleterre ne remplit aucune des conditions de bimétallisme, les autres tout à fait bimétallistes.  Les témoins ont dû répondre aux uns comme aux autres.  Eux-mêmes appartenaient à des systèmes non moins contraires.  Il en est résulté entre les commissaires et les témoins des débats très vifs, souvent très intéressants, mais parfois fastidieux à raison du retour des mêmes faits et des mêmes idées.  En définitive, on pourrait comparer l’enquête monétaire, et en général les enquêtes anglaises, à des soutenances en Sorbonne par deux candidats parlant en sens opposés, tenus sur la sellette par des professeurs n’ayant pas la même manière de voir sur l’objet de la thèse.  Les avantages de cette conduite des enquêtes sont considérables : les questions sont retournées, fouillées en tous sens; les points de vue les plus divers se succèdent; mais les inconvénients ne sont pas moins sérieux.  De l’extrême contradiction résultent l’obscurité, l’incertitude et la confusion.  Or, le problème monétaire contemporain étant lui-même fort complexe, obscur, incertain, il n’y a rien de surprenant à ce que les témoins aient multiplié les dépositions contradictoires, et à ce que les commissaires, n’ayant pu se mettre d’accord sur aucun point, aient été contraints de présenter trois rapports en sens diamétralement opposés, sans compter les réserves et les rapports particuliers de plusieurs d’entre eux.

 

§ 2.  Les dépositions

Le nombre des témoins entendus a été de 38.  Plusieurs témoins, à raison de l’importance ou de l’intérêt de leur déposition, ont comparu plusieurs fois.  M. Gibbs, bimétalliste, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, a été rappelé cinq fois; M. Fowler, banquier, monométalliste, quatre fois; M. le professeur Nicholson, M. Samuel Smith, M. Comber, M. le professeur Marshall, M. Fielden, chacun deux fois.

On peut classer les dépositions en quatre catégories : 1° les publicistes, statisticiens, savants, qui ont fourni des faits et des chiffres, en dehors de tout système préconçu; 2° les témoins monométallistes; 3° les témoins bimétallistes; 4° les fonctionnaires du gouvernement anglais dans l’Inde.  C’est dans cet ordre que nous allons résumer les débats de l’enquête.

 

§ 3.  Première catégorie.  Dépositions techniques

Les témoins qu’on peut placer dans la première catégorie sont : MM. Palgrave, Pixley, Hector Hay, Giffen, Sauerbeck, les professeurs Austen, Marshall, Nicholson, Mac Leod.

Les six premiers ont donné des renseignements et des chiffres sur la production, la consommation et les mouvements des métaux précieux; MM. Mac Leod, Nicholson et Marshall, des appréciations d’un caractère économique sur le problème monétaire.

 

1°  Statistiques monétaires

Les statistiques de MM. Palgrave, Pixley, H. Hay, Giffen, Sauerbeck, ont principalement porté sur les métaux précieux au XIX° siècle.  Ces statistiques se contrôlent les unes les autres.  La plupart ont pour fondement les relevés du bureau des mines de Washington ou les travaux de M. Soetbeer.  On peut ajouter à ces statistiques les évaluations de M. Mulhall et celles de M. Valentine.  Les différences constatées entre les évaluations diverses n’ont pas d’importance relativement aux changements survenus dans le stock des métaux précieux pendant le XIX° siècle.

On peut estimer en 1850 le stock de l’or à 14 milliards de fr. et celui de l’argent à 33 milliards – ensemble 47 milliards.  En 1800 le stock de l’or était de 11 milliards et celui de l’argent de 26 milliards.  Il aurait donc augmenté, dans la première moitié du siècle, de 3 milliards or et de 7 milliards argent.  Nonobstant ces mouvements, le rapport de valeur n’avait varié, durant cette période de cinquante ans, que de 15 à 15 ½.

Quelle a été depuis 1850 la production de l’or ?

De 1851 à 1885 elle aurait représenté, d’après M. Soetbeer, 6,383,388 kg, d’une valeur de 17,810 millions de marks, soit en francs 22,262 millions.

Quant à la quantité d’argent, elle aurait été de 57,563,631 kg, d’une valeur de 9,567 millions de marks, soit en francs 11,958 millions.

Pour saisir toute la portée de ces chiffres, il faut les rapprocher d’autres chiffres donnés par M. Soetbeer.

Production de l’or de 1493 à 1850 : 4,752,070 kg.

Production de l’argent de 1493 à 1850 : 149,826,750 kg.

Les résultats des années 1886, 1887, 1888, n’ont pas modifié les proportions.  La moyenne est demeurée la même pour l’or et pour l’argent.

M. Stewart Pixley a produit pour l’argent une statistique moins complète, et pour l’or un relevé de £ 668,945,280 depuis 1852, soit en francs 16,726 millions, différence, quant à l’or, de plus de 8 milliards avec M. Soetbeer.  Les chiffres de M. Pixley sont à peu près ceux de M. Mulhall et de M. del Mar.  Quels que soient les chiffres que l’on adopte, ceux de M. Soetbeer ou ceux de MM. del Mar, Pixley et Mulhall, il n’en est pas moins établi que, de 1850 à 1888, s’est accompli un changement extraordinaire dans la condition des métaux précieux.  La production de l’or, en 38 ans, a été à peu près de 133 % comparativement à celle de 1493 à 1850.  Le stock a plus augmenté en 38 ans qu’en 357 ans.  Les témoins de l’enquête ne semblent pas avoir suffisamment mis ce fait en relief.  La production de l’argent est loin d’avoir eu autant d’importance; néanmoins elle a encore représenté près de 12 milliards à joindre à 22 milliards d’or : ensemble 36 milliards.

Par suite la production de 1850 à 1884 aurait porté le stock des métaux précieux de 47 à 83 milliards.

C’est là le fait décisif qui domine tout le problème monétaire contemporain.

Les diverses dépositions de MM. Palgrave, Pixley, H. Hay, Giffen et Sauerbeck n’ont pas sensiblement modifié l’ensemble des résultats constatés par M. Soetbeer.

M. Pixley y a rapporté une évaluation donnée par M. Fawcett, en 1883, du stock monnayé du globe, qui aurait été de : or £ 670,734,700, et argent de £ 524,133,970, ensemble £ 1,194,868,670, soit 29,875 millions.  Or, en 1850, le stock monnayé n’était estimé qu’à 12,875 millions.  Le changement est énorme.

M. H. Hay a évalué, d’accord avec la plupart des témoins, le stock métallique de l’Angleterre, à £ 100 millions en or, ou 2,500 millions de francs, et £ 20 millions argent.  Il a appelé avec raison l’attention sur le va-et-vient perpétuel des métaux précieux, surtout de l’or, qui multiplie l’efficacité de leur action.  Non seulement on les porte et on les transporte, en particulier l’or, de mille façons, mais on modifie à tout instant leur forme et leur emploi; on les frappe; on les fond; on les convertit en lingots; on les refrappe; on les transforme en bijoux; on fond les bijoux; enfin c’est un mouvement permanent dont il faut tenir d’autant plus compte que chaque année s’accroît le stock d’or employé par l’industrie, et les facilités de le transformer.

Aussi tous les statisticiens reconnaissent-ils l’abondance de l’or, l’extension de sa circulation et l’augmentation constante de son stock.  M. H. Hay a signalé l’importance du stock d’or de l’Inde, où l’or circule en petits lingots, et l’emploi qu’on pourrait en faire.

À raison de sa situation à la tête du Board of Trade et de ses ouvrages, M. Robert Giffen a été particulièrement interrogé.  Nous relevons dans ses réponses : 1° que le mouvement des métaux précieux en Chine donne en moyenne une exportation de £ 1 à 2 millions d’or; il y aurait en Chine, comme dans l’Inde, un stock d’or.  Cette constatation a de l’importance au point de vue de l’éventualité d’établir dans l’extrême Orient une circulation monétaire d’or.  Là où l’or circule en lingots, là où il est thésaurisé en bijoux, il est facile de constituer une monnaie d’or; 2° que, bien qu’il ait fallu £ 100,000,000 ou 2,500 millions d’or pour la reprise des paiements en espèces aux États-Unis, les réserves en or du Trésor et des banques se sont élevées de £ 27 à 75 millions or; 3° que l’opération d’or faite en 1881 par l’Italie est un autre indice de la circulation nouvelle de l’or, bien que cette opération n’ait pas eu l’importance de la substitution faite en France de l’or à l’argent; 4° que, en ce qui concerne l’Angleterre, la circulation de l’or aurait diminué au lieu d’augmenter, et que les divers instruments de crédit (banknotes, chèques, mandats postaux et télégraphiques, compensations de clearings) n’auraient pas reçu un développement proportionnel à celui des affaires; 5° que, bien que la demande d’or pour l’Inde ait diminué depuis 1880, il doit exister dans l’Inde un stock d’or très considérable; 6° que l’Inde paraît avoir absorbé l’argent donné par la France en échange de l’or; que de 1855 à 1870 elle a ainsi pris 200 millions par an; que de 1870 à 1886 elle a demandé beaucoup moins; 7° que la Chine importe de l’argent comme l’Inde, £ 2,100,000 en 1884; 8° que, quelles que soient les oscillations dans la production, la consommation et l’emploi des métaux précieux, on constate, de 1200 à 1800, une tendance constante à la baisse de la valeur de l’argent (n° 755) en même temps qu’une tendance des prix à s’élever, mais que depuis 1800, sauf un court intervalle de 1850 à 1873, la tendance des prix a été à la baisse, quoique la valeur de l’argent ait encore sensiblement diminué; le sucre et le fer ont été cités comme exemple.

L’indication de cette tendance permanente de l’argent à la baisse est un fait monétaire d’ordre supérieur dans tout ce qui tient au problème monétaire.  La déposition de M. Giffen demeure, à cet égard, l’une des plus considérables de l’enquête.

M. Sauerbeck partage l’opinion de M. Giffen sur le peu d’influence des banques et moyens de crédit à l’endroit de la circulation monétaire; il considère même que les mandats postaux et les chèques n’ont pas permis d’économiser l’or, malgré les progrès du nombre des banques, qui est passé en vingt ans, de 2,417 à 3,886; il cite comme argument la diminution du droit de timbre sur les banknotes et les lettres de change qui est tombé de £ 1,030,000 à £ 800,000.  Aussi attribue-t-il la baisse des prix à l’insuffisance de la monnaie (n° 10930) eu égard à la masse des marchandises.

La déposition de M. Austen, chimiste de l’hôtel des monnaies et professeur de métallurgie à l’école royale des mines, appartient également à la catégorie des dépositions techniques; elle doit être rangée parmi les plus importantes de l’enquête, peut-être la plus importante de toutes.  Elle est accompagnée d’une note, page 325 de l’annexe du premier volume.  Elle a surtout porté sur les conditions actuelles de production de l’argent.

L’argent se présente sous deux formes : ou bien il est associé à d’autres métaux, ou bien il est seul.

1° Il est associé à l’or, au plomb, au cuivre.  Dans ces trois cas il est toujours exploité, puisque sa valeur propre vient en déduction du prix du métal associé.  L’once d’argent revient à 2 deniers ½ si l’argent est associé à l’or; à 24 deniers s’il est associé au plomb, et à 23 deniers s’il est associé au cuivre.

2° Quant le minerai d’argent est à peu près pur, l’once revient à 17 deniers.  Ce prix de revient paraît être le même pour les mines des États-Unis et pour celles du Mexique.

En 1883, la production totale de l’argent a été de 88,354,733 onces, ainsi réparties :

États-Unis
Mexique
Bolivie
Allemagne
Chili
Espagne
Autriche
Colombie
République Argentine
Divers

35,737,908
22,872,732
12,376,860
7,417,642
4,119,125
2,935,481
1,568,562
587,873
325,045
953,305

Cette quantité a été obtenue : 508,005 onces des minerais d’or, 7,200,000 des minerais de cuivre, 30,726,000 des minerais de plomb et 49,920,753 des minerais d’argent.

La moyenne du prix de revient est de 1 sch. 8 d. soit 1 sch. 6 ½ d. par once standard.  En août 1889, l’once standard était cotée à Londres 42 5/16.  La différence est encore par once standard de 22 deniers ¼.  Pour que l’argent cesse d’être extrait avec profit, éventualité prévue par M. Bagehot, il faut que le prix de l’once standard à Londres tombe à 30 deniers ½, soit une baisse de 160 % sur l’ancien prix de l’once à 61 ½ d.

Mais, même à ce taux, l’argent continuerait d’être produit à concurrence de près de la moitié de la quantité de 1883 (quantité qui a augmenté en 1888), puisqu’il n’est exploité que comme produit secondaire, accessoire des minerais d’or, de plomb et de cuivre.  On fermerait les mines d’argent, que chaque année 40 millions d’onces d’argent seraient en moyenne disponibles sur le marché de l’argent.

Cette déposition a été suivie d’une assez longue discussion.  Si on doublait subitement la valeur de l’argent, a demandé le président à M. Austen, n’y aurait-il pas à redouter une énorme extension de la production ?  M. Austen s’est contenté de répondre : «Le champ serait vaste en effet.»

M. Pixley, dans sa déposition, ayant évalué le coût moyen de production du l’once d’argent à 3 sch. 6 d., on a demandé à M. Austen la raison d’une pareille différence avec ses évaluations.  M. Austen a répondu que M. Pixley n’avait pu faire allusion qu’à certaines mines du Mexique sans importance.

M. Austen a fourni quelques détails sur les mines principales d’argent.  Il compare leur fertilité à celle de la terre.  La Bonanza-king en est le type.  Elle est cependant située à une profondeur de 520 pieds.  Pour donner une idée exacte de la prodigieuse richesse des mines américaines, M. Austen a ajouté que pour le plomb argentifère la proportion d’argent au plomb était : en Italie de 67 onces à la tonne; en Espagne de 36; en Angleterre de 8 à 9; et que néanmoins la demande du plomb était assez intense pour que la desilverisation du plomb en Europe représentât le tiers de la production des États-Unis.

 

2°  Théories monétaires

Les dépositions de MM. Mac Leod, Nicholson et Marshall ont eu un autre caractère.  Nous n’avons pas besoin de rappeler les travaux de M. Mac Leod.  M. Nicholson, professeur d’économie politique à l’Université d’Edimbourg, vient de publier un ouvrage sur la monnaie; M. Marshall est professeur d’économie politique à l’Université de Cambridge.

La fonction de la monnaie métallique, or ou argent, sur l’ensemble du mouvement économique, sur les prix, a dit M. Mac Leod, n’est que secondaire; c’est le crédit qui remplit la fonction principale au moyen des banques et des instruments de crédit.  Dans notre siècle et principalement depuis 1850, le développement du crédit, des banques, des instruments de crédit a été plus grand que l’accroissement des métaux précieux.  Quelle influence la réserve d’or de la Banque d’Angleterre exerce-t-elle comparativement à l’ensemble des moyens de crédit de l’Angleterre ?  Dans les paiements, règlements de compensations de Londres et des divers marchés anglais, c’est à peine si le numéraire entre pour 2 %.  Dès lors c’est une pure illusion que d’admettre que les prix dépendent des stocks métalliques; les prix dépendent du crédit; on peut citer comme exemple typique l’Écosse.  Dans nul pays du globe l’activité économique n’est plus grande qu’en Écosse; dans aucun, l’or et l’argent n’ont un emploi aussi subalterne comparativement au crédit.  C’est par le crédit que les banques d’Écosse ont transformé cette contrée, encore sauvage il y a deux cents ans, le crédit au comptant, ce qui ne veut pas du tout dire le crédit représenté par de l’argent ou de l’or.

Inutile donc d’espérer qu’en accumulant dans les banques de l’or et de l’argent, on relèvera les prix.  Les prix sont réglés par d’autres influences.  La baisse actuelle est le résultat de causes diverses.

M. Mac Leod a accompagné sa déposition d’un memorandum reproduit comme annexe du deuxième volume de l’enquête.  Dans ce memorandum, M. Mac Leod mentionne un rapport de M. Slater, de 1856.  M. Slater établit que dans sa banque, sur £ 1,000,000 de recettes et de paiements, la répartition se faisait ainsi :

  Recettes Paiements
Billets et lettres de change
Chèques
Banknotes et banquiers
Banknotes de la Banque d’Angleterre
Or
Argent et cuivre
Mandats de poste
553,526
357,715
2,627
68,554
28,089
1,486
937
302,674
663,672

22,743
9,427
1,484

Il estime que si le montant du numéraire est de £ 120,000,000, on doit évaluer à £ 6,000,000,000, ou cinquante fois plus, le montant des valeurs de crédit en circulation.  Le numéraire et le crédit seraient par suite dans la proportion de 1 à 50.

Appliquant ces réflexions à l’Écosse, Mac Leod dit formellement :

«L’ensemble des engagements de banque de toute sorte en Écosse représente £ 100 millions.  Ces 100 millions de crédit en Écosse produisent exactement le même effet qu’un total égal en or (as an equal amount of gold) sur les prix (on prices), et plus les habitudes de banque sont pratiquées par la population, plus grande est la puissance des banques.  En réalité la banque a pris un développement énorme en Écosse.»

D’après ces prémisses, M. Mac Leod a pu résoudre facilement toutes les questions débattues dans l’enquête : 1° l’Angleterre commandera toujours l’or, à raison de l’immensité de son commerce et de la supériorité de l’organisation de crédit (n° 7181); 2° au moindre besoin, elle n’a qu’à élever le taux d’escompte ou le prix de son crédit, l’or affluera de tous côtés pour profiter de cette hausse; 3° mais ce besoin d’or ne sera jamais que temporaire et limité, la meilleure preuve c’est que depuis vingt ans, l’Écosse fait un commerce très étendu sans un seul souverain (n° 7100); 4° ce qui est vrai de l’Écosse l’est aussi de l’Angleterre entière, où les progrès du crédit ont été énormes (n° 7212), et en partie des États prospères de l’Europe (n° 7211), notamment de la France; 5° aussi l’accroissement de l’or ou sa diminution, a fortiori ceux de l’argent, n’ont pas l’importance qu’on leur attribue; et si l’or augmentait tout à coup de manière à être porté à 6 milliards en Angleterre, les prix ne suivraient pas la même progression (n° 7202) – parce qu’il prendrait la place du crédit – (observation profonde : en effet, le crédit et les métaux précieux ne sont que des voitures différentes, mais des voitures du capital); 6° conséquemment, c’est au crédit qu’il faut demander l’explication de la baisse actuelle des marchandises (n° 7209) (autre observation profonde) – l’or est une voiture mécanique, le crédit est une voiture avec un conducteur – de là des différences fondamentales; 7° la spéculation a diminué, elle a disparu; elle est morte; elle trouve les prix trop élevés; elle s’abstient; l’or n’est pour rien dans cette situation; la baisse des prix actuelle est la réaction contre la hausse antérieure (nos 7213 et 7221); 8° toutefois l’or exerce une action directe sur les prix, d’autant plus grande que l’organisation du crédit est inférieure, notamment chez les peuples à circulation fiduciaire non convertible.  La convertibilité est l’expression de la fonction de l’or; mais elle est difficilement calculable (nos 7288 à 7261).  Réciproquement, chez les peuples où le crédit a reçu une organisation supérieure, la convertibilité est réduite à son minimum, ce qui permet à ces peuples de faire d’immenses affaires avec peu d’or; 9° l’extrême intérêt des questions de change international provient de ces différences de puissance de crédit entre les peuples : le change est la mesure fidèle de ces différences; les mouvements métalliques sont accessoires (n° 7300).

Ces idées ont provoqué de nombreuses critiques ou observations de la part des membres de la commission.  Elles étaient, au fond, défavorables aux théories bimétallistes qui exagèrent l’influence des métaux précieux sur les prix.

M. Nicholson a fait deux dépositions, en se plaçant à un point de vue tout à fait opposé à celui de M. Mac Leod.  D’ailleurs, M. Nicholson est partisan de la réforme de la législation monétaire de l’Angleterre dans le sens du bimétallisme.

L’étude de l’histoire du XVI° et du XVII° siècle a conduit M. Nicholson à se rendre compte du fait de la baisse extraordinaire de l’argent depuis 1873, de ses effets et des moyens d’y remédier.  M. Nicholson attribue aux métaux précieux un effet direct, immédiat, quoique non total sur les prix.  Pour lui, les causes de la baisse de l’argent ne proviennent ni de la production de l’or, ni de celle de l’argent, ni du développement du crédit, mais exclusivement des ventes d’argent de l’Allemagne et de la suspension de la frappe de l’argent par l’Union latine, par l’Allemagne et par quelques autres États.  M. Nicholson serait donc d’avis de chercher la solution du problème monétaire dans l’application de la maxime : Sublata causa, tolitur effectus.  Un traité international dans lequel l’Angleterre serait englobée, pourrait rendre à l’argent sa valeur en lui rouvrant les hôtels des monnaies et en lui restituant son efficacité libératoire universelle d’après le retour au rapport fixe de 15 ½.  Une fois que l’argent aurait recouvré sa valeur, il y aurait sur le marché monétaire une telle abondance de métaux précieux, invariables dans leur valeur, qu’il faudrait bien que les prix remontassent.  Cette hausse des prix répandrait ses bienfaits de toutes parts, et le trafic international, n’ayant plus à redouter les variations des changes, pourrait se développer dans des proportions nouvelles et inconnues.  M. Nicholson a ainsi donné corps à l’ensemble des théories ou des espérances qui constituent la doctrine bimétalliste.  Au surplus, il a fait connaître ses opinions dans un livre récent qu’on lit avec un intérêt réel (Money and monetary problem, 1888).

Selon M. Nicholson, toutes les valeurs dans les affaires se règlent d’après l’étalon monétaire.  Il faut donc que cet étalon soit invariable.  S’il est variable, toutes les transactions sont atteintes et surtout les transactions à terme, qui sont les plus importantes.  Tantôt le débiteur est favorisé, tantôt le créancier.  Le crédit n’a point ici à intervenir; il ne fournit pas l’étalon de la valeur; or, un étalon simple ne saurait être invariable; les variations de deux étalons se compenseront.  Le bimétallisme international fournira cet étalon à tous les peuples.  L’étalon d’or n’a pas profité à l’Angleterre (n° 5551); elle n’a pas d’intérêt à le garder.  La valeur de l’or n’est pas intrinsèque; elle est en grande partie artificielle (n° 5596).  M. Nicholson n’a pas suffisamment développé ses idées sur ce sujet si important, peut-être décisif en matière monétaire.  D’ailleurs la logique a conduit M. Nicholson à produire cet aveu redoutable.

M. Marshall ne partage pas les opinions de M. Nicholson, tout en acceptant certains changements dans la législation monétaire des principaux États.  Comme M. Mac Leod, il fait une part moins large, il est vrai, au crédit et aux instruments de crédit dans l’établissement des prix, mais il croit devoir restreindre cette part à l’influence des billets de banque et du papier monnaie (n° 10124).

Il ne pense pas que les lettres de change, billets, chèques, mandats divers, aient d’action appréciable sur les prix.  Il cite la hausse des prix en Angleterre, pendant les années 1809 et 1810, à l’appui de son opinion.  Il restreint ainsi notablement le lien de solidarité qui existerait entre les prix et les métaux précieux.  D’ailleurs il envisage et il explique tout autrement la baisse des marchandises depuis 1877.  En effet, d’après lui, l’argent aurait conservé à peu près son pouvoir d’achat (n° 9625) quant aux marchandises; ce pouvoir n’aurait baissé que relativement au travail.  Toutefois, par travail (work), M. Marshall entend plutôt les profits que les salaires (n° 9823).  Cette observation fort ingénieuse expliquerait pourquoi la situation monétaire a soulevé tant d’appréhension de la part des manufacturiers et si peu de la part des classes ouvrières.  M. Marshall évalue, d’après une baisse hypothétique de l’argent de 30 %, à 12 % seulement la part à porter au compte de l’appréciation de l’or ou de la dépréciation relative de l’argent, et à 18 % la part à porter au compte des faits appartenant à la production même.  Dans l’ensemble de ses trois dépositions, également intéressantes, M. Marshall occupe une sorte de moyenne entre M. Mac Leod et M. Nicholson.  Aussi, sans être hostile à des changements dans la condition monétaire des États, il restreint et le pouvoir même des législations, et la portée des lois monétaires.  Il repousse tout arrangement international.  Dans l’état actuel des rapports des peuples, il n’entrevoit aucune apparition d’une monnaie internationale (n° 9887).  C’est dire que, sans combattre le bimétallisme, il en amoindrit singulièrement les conditions, les garanties et les conséquences.  D’abord, à raison des inconvénients matériels attachés à la circulation de l’argent, il croit indispensable d’installer une nouvelle catégorie de billets de banque, correspondant aux silver certificates.  Le bimétallisme ou nouvelle législation consisterait en ce que tout particulier aurait le droit de se libérer, au moyen de ces nouveaux billets, ou d’argent dans une certaine proportion, au moyen d’or et de billets, convertibles en or dans une autre.  Ce serait le bimétallisme alternatif.  Mais il n’entre pas dans les vues de M. Marshall que tous les États ouvrent leurs Hôtels au monnayage illimité de l’argent, d’après le rapport immuable de 15 ½ (nos 9842 à 9861).  Aussi ne se propose-t-il nullement de se servir d’un bimétallisme quelconque pour rendre aux marchandises leur ancienne valeur; 10 % de plus-value lui sembleraient d’autant plus suffisants (n° 9652) que la hausse des prix ne lui apparaît pas comme l’un des desiderata universels de l’humanité.  En outre, il se préoccupe, non sans raison, des effets de la loi de Gresham (page 49, 3° volume) au cas où les divers hôtels de monnaie frapperaient indifféremment or et argent à un rapport fixe.  Comment se distribueraient alors les métaux précieux ?  Les habitudes, les occupations, les garanties, les capitaux, le savoir-faire des populations, n’auraient-ils pas une action décisive sur cette distribution ?  M. Marshall n’a pas examiné le cas de la rupture d’un traité international monétaire par suite d’une guerre, parce qu’il n’admet pas de traité international; mais son observation sur les effets de la loi de Gresham n’en doit pas moins être retenue.

Ainsi le système de M. Marshall consiste en ce que chaque État admettrait dans l’étendue de son propre territoire, sans obligation internationale, la valeur libératoire de l’argent dans une certaine proportion, sans obligation de monnayer l’argent ad libitum et sans engagement quant au rapport.

M. Marshall pense qu’il y aurait lieu, quant à l’Angleterre, de modifier sa législation fiduciaire et de renouveler sur d’autres bases le traité avec la Banque d’Angleterre.  Il n’est pas favorable à la législation de 1844, d’autant plus qu’il pense que les silver certificates seraient appelés à une certaine extension.

M. Marshall a passé à côté d’une bien grosse question, qui n’a pas été soulevée dans l’enquête et qui peut-être méritait d’être abordée, d’autant plus que, d’après son opinion, les banknotes seraient le seul instrument de crédit qui agirait sur les prix.  Eh bien ! la législation de 1844, en admettant l’opinion restrictive de M. Marshall, peut-elle suffire après l’immense développement d’affaires qui a eu lieu depuis la loi de Robert Peel ?  On peut le contester très sérieusement.  M. Marshall se contente de faire allusion à cet état de choses et de dire que toute nouvelle législation monétaire en Angleterre, aurait pour condition une nouvelle législation fiduciaire.

L’avantage du système de M. Marshall consiste à laisser de côté la question d’un traité international et à conseiller à l’Angleterre de modifier elle-même ses lois monétaires et fiduciaires.  À cet égard, les solutions proposées par M. Marshall ont un caractère plus réalisable que celles de M. Nicholson.  M. Nicholson a eu le courage d’attribuer en partie, aux lois de l’Angleterre, les embarras monétaires dont elle souffre et les pertes qu’elle impose à l’Inde; il a été moins heureux dans l’indication des remèdes.  M. Marshall a su les formuler.

 

§ 4.  Seconde catégorie.  Dépositions bimétallistes

Dans cette seconde catégorie, il y a lieu de classer les dépositions de M. Gibbs, l’un des directeurs et ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, de M. Grenfell, également directeur et ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, de M. Samuel Smith, membre de la Chambre des communes, de M. Williamson, négociant à Liverpool, de M. Robertson, de M. Schmidt, broker à Londres, de M. Fielden, de Manchester.  M. le professeur É. de Laveleye, M. Pierson, directeur de la Monnaie d’Amsterdam, et M. Dana Horton, ont adressé dans le même sens des réponses écrites.

M. Gibbs a fait l’une des dépositions les plus étendues de l’enquête.  Il a comparu cinq fois devant la commission.  Sa haute compétence ne saurait être mise en question, quelque jugement que l’on ait le droit de porter sur ses opinions.  M. Gibbs appartient au bimétallisme; il en est l’un des chefs.

La première déposition de M. Gibbs a été employée tout entière à établir que le changement de valeur entre l’or et de l’argent, dû à l’appréciation ou hausse de l’or, avait pour conséquence d’accroître l’incertitude qui était devenue le caractère principal des affaires, sous l’influence nouvelle du télégraphe électrique.  Cette incertitude serait le fondement des variations incessantes dans les changes.  Les fluctuations ne porteraient plus seulement sur les prix des marchandises, mais sur l’instrument avec lequel on les établit et au moyen duquel on conserve ou on transmet les capitaux.  Plus grave en elle-même que la baisse, elle en serait m grande partie la cause.  Ce qui confirmerait l’assertion de M. Mac Leod : «La spéculation est morte».  Reste à savoir si l’argent est le facteur réel de ce fait.  D’ailleurs, M. Gibbs est loin d’attribuer la baisse des prix à des raisons exclusivement monétaires; il faut encore, selon lui, faire la part aux raisons économiques.

Dans la crise que cette baisse a provoquée, les peuples à circulation d’or souffriraient plus que les peuples à circulation d’argent, elles profits plus que les salaires.  Ce dernier point peut être considéré comme acquis.  M. Gibbs se trouve d’accord avec M. Marshall; mais on est loin d’être d’accord sur le premier.  En tout cas, l’Angleterre exceptée, aucun peuple possédant une circulation légale ou effective d’or, ne fait entendre de plainte.  Ce n’est pas à une cause monétaire qu’il faut attribuer l’état actuel de l’Italie.

Le fond des théories monétaires de M. Gibbs repose sur le fait de l’infériorité de l’or comme étalon monétaire, parce que sa valeur serait moins stable.  M. Gibbs paraît avoir habité le Pérou et le Chili; il fait encore des affaires importantes avec le Chili.  Le Chili possède une circulation fiduciaire très dépréciée, avec une monnaie d’argent.  Le change y descend à 48 %.  Malgré l’agio, le Chili prospère, et M. Gibbs y conduit d’heureuses opérations.  M. Gibbs a été porté à comparer la baisse sur l’argent à l’agio sur le papier-monnaie du Chili.  Il a constaté que si l’agio pouvait contrarier et parfois singulièrement préoccuper les capitaux, les salaires s’y accommodaient.  Il en conclut qu’au fond l’argent est un étalon moins dangereux que l’or.  Les spéculateurs de la République Argentine se trouvent également aux prises avec l’or; la redoutable rigidité de cet étalon les embarrasse fort.  Il n’est donc pas possible de s’associer à la théorie monétaire de M. Gibbs, c’est celle du bimétallisme; mais ce n’est ni celle de l’expérience, ni celle de la science.  L’or n’est pas un étalon commode, parce que c’est un étalon immuable.  Il paraît changer, parce que tout change autour de lui.  De même le soleil paraît tourner, lorsqu’il est relativement le point immobile autour duquel ses satellites se meuvent.

Les seconde et troisième dépositions de M. Gibbs contiennent l’exposition et la démonstration des remèdes pour tempérer, sinon pour surmonter la crise résultant de la baisse des prix et du changement opéré dans la valeur relative de l’or et de l’argent.  Le bimétallisme serait ce remède; mais le bimétallisme complet : 1° ouverture des hôtels des monnaies à la libre frappe de l’or et de l’argent; 2° rapport 15 ½; 3° entier pouvoir libératoire d’après ce rapport.  M. Gibbs admet que si ces bases monétaires étaient adoptées par les principaux peuples, non seulement, ce qui n’est pas contesté, l’argent reprendrait son ancien cours, mais que les prix se relèveraient proportionnellement, ce qui n’est pas aussi généralement reconnu, et que l’incertitude dans les changes disparaissant, les spéculations commerciales reprendraient leurs cours (n° 3739).

Les salaires participeraient à l’amélioration générale, malgré la hausse des marchandises (n° 3765).  Il y aurait une plus-value universelle, une sorte de rosée d’or, ou d’argent (n° 3768).

Mais ce qui serait plus important, malgré l’adoption de cette nouvelle législation, le marché de Londres conserverait sa suprématie, et par suite c’est à Londres que l’or élirait son domicile.  «Gold would naturally converge into England.  England would be overwelmed with gold and prices would rise» (n° 5388).  Ce qui veut dire que l’or se précipiterait sur l’Angleterre, qui en serait inondée.  Les prévisions de M. Gibbs semblent fort raisonnables, car où l’or, expulsé de partout d’après la loi de Gresham, démonétisé dit M. Gibbs, pourrait-il trouver un asile meilleur qu’en Angleterre ?  L’Angleterre n’est-elle pas le refuge de tous les grands exilés ?  À raison de son immense étendue, le marché anglais ne serait-il pas celui qui offrirait à l’or le plus de garanties et les emplois les plus avantageux ?  Qui le manierait mieux et paierait plus volontiers que les grands négociants anglais la prime élevée dont il jouirait ?

M. Gibbs a bien saisi l’importance de l’objection.  Aussi (nos 4588 et suivants) a-t-il établi une explication nouvelle à l’endroit de la loi de Gresham.  Cette loi est fort simple.  Lorsque deux sortes de monnaies circulent dans un état, la moins chère tend à se substituer à la plus chère.  Partout, en effet, le débiteur se libère avec les moyens qui lui coûtent le moins.  C’est l’une des applications les plus universelles de la loi de la moindre action et de l’épargne de la force.  Selon M. Gibbs, cette loi fonctionnerait automatiquement et sans que la volonté, c’est-à-dire la prévoyance humaine, y intervienne toujours; elle donnerait lieu à des compensations ou à des alternatives qui en tempéreraient la rigueur (n° 4580); par suite elle exercerait moins d’influence entre deux peuples qui auraient une législation bimétalliste qu’entre un peuple monométalliste et un peuple bimétalliste; elle trouverait une limite dans le bimétallisme universel.

Le raisonnement de M. Gibbs est contradictoire avec cette avalanche d’or dont, selon ses prévisions, l’Angleterre serait saturée au cas de bimétallisme universel international.  Cette avalanche n’aurait pas de raison d’être si le bimétallisme exerçait, quant à la loi de Gresham, l’influence qu’entrevoit M. Gibbs, et si elle a sa raison d’être, c’est que, même au cas du bimétallisme universel, il pourrait se produire des courants de nature à décider l’or à abandonner les peuples qui lui offriraient moins de garanties et moins de profits, pour se réfugier chez ceux qui lui en donneraient davantage.

Il n’est pas impossible de trouver des hypothèses plausibles pour la formation de ces courants.  Les traités internationaux ne sont pas éternels, une simple guerre suffit pour les rompre; en ce cas l’équilibre monétaire, fondé sur un traité international, serait immédiatement troublé; la loi de Gresham reprendrait toute sa force.

Enfin l’hypothèse d’un traité qui comprendrait tous les peuples est-elle discutable ?  Les colonies de l’Angleterre suivraient-elles la métropole ?  Tous les peuples détenteurs d’or accepteraient-ils ?  Quelle situation serait faite à la Chine ?

La déposition de M. Grenfell, bien que moins étendue que celle de M. Gibbs, est peut-être plus catégorique encore.  M. Grenfell n’hésite pas à reconnaître que l’adoption de l’étalon d’or en 1816 par l’Angleterre a été un malheur public et une cause de ruine (n° 4425), et qu’il est de l’intérêt de l’Angleterre de renoncer à cette législation.  Il croit que l’Angleterre pourrait s’y décider sans entente préalable avec les autres peuples (n° 4403), pourvu que la législation nouvelle fût applicable aux diverses parties de l’Empire anglais; toutefois il ne donne pas le conseil de le tenter en dehors d’un accord préalable avec les principaux États.  Selon M. Grenfell, la crise des prix est entièrement monétaire; elle provient de la baisse de l’argent, causée elle-même par des mesures législatives diverses.  Par suite de cette baisse, le stock métallique indispensable aux affaires est devenu insuffisant, bien que l’emploi des métaux précieux dans les paiements tende à se restreindre de plus en plus.  M. Grenfell pense que la baisse actuelle s’aggravera s’il n’y est pas porté remède, et que notamment les salaires seront atteints par l’appauvrissement du fonds des salaires.  Il n’a aucun doute sur l’efficacité d’un arrangement international, qu’il envisage comme une sorte de libre échange monétaire.  Les législations actuelles de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Union latine lui semblent entachées de protectionnisme en faveur de l’or.  Il réclame la liberté entière – mais il la limite néanmoins en ce qui concerne la valeur respective de l’or et de l’argent.  Sur ce point essentiel, une discussion assez vive s’est engagée entre M. Grenfell et plusieurs membres de la commission (nos 4261 à 4267).  Il faut rétablir l’égalité métallique, a dit M. Grenfell, en donnant à chacun le droit de payer une livre (one pound) en or ou en argent, mais pas le choix pour les créanciers.  La protection, en un mot, passerait de l’or à l’argent.

M. Samuel Smith, membre de la Chambre des communes, est un pessimiste.  Il constate ou il croit constater une crise économique universelle, crise dans l’agriculture, crise dans l’industrie, crise dans le commerce, crise dans la richesse.  Il y a moins de travail et plus de bras, moins de salaires comme moins de profits.  Il évalue que le total du revenu de l’Angleterre serait tombé à £ 800 millions soit 20 milliards, ce qui attesterait une diminution sensible.  Aussi, les revenus diminuant, signale-t-il une nouvelle distribution de la richesse, qui se manifeste dans le fait de l’accroissement général des dettes.  Le capital passerait des mains de ceux qui travaillent aux mains de ceux qui ne travaillent pas; ainsi chaque année il est prélevé en Angleterre sur les bénéfices généraux : dette publique, £ 26 millions; dette des chemins de fer, 20 millions; dette locale, 20 millions; dette hypothécaire industrielle, 20 millions; loyer des maisons, usines, 42 millions; quant à la dette hypothécaire rurale ou urbaine, il ne l’évalue pas, mais elle a envahi toute la propriété.  Cette situation ne dépend pas de l’appréciation de l’or; mais elle a pour conséquence une diminution du capital circulant de la société, au moyen de prélèvements qui privent la production, le travail, les salaires de ressources nécessaires; cette diminution pèse d’autant plus lourdement sur la production que la législation monétaire est plus imparfaite.  Or, en Angleterre comme en d’autres États, la législation monétaire a restreint à l’or seul la fonction monétaire.  Par suite la circulation (currency) se trouve privée de l’argent, élément essentiel, puisqu’il est le seul qui se rencontre dans les États les plus peuplés du globe; l’histoire monétaire enseigne que les prix sont en rapport direct avec la quantité de métaux précieux.  Si les métaux précieux, or ou argent, se trouvent en quantité restreinte, les prix faiblissent, le capital social se constitue, s’accroît et se conserve plus lentement; il peut aussi diminuer plus vite.  Telle a été la condition de l’Europe pendant le Moyen Âge.  Aussi l’importation des métaux précieux, en quadruplant les prix, du XVI° au XVII° siècle, a-t-elle changé la condition de l’Europe.  De la restriction à l’or seul de la qualité monétaire résulte un autre inconvénient; cette restriction aggrave la condition des débiteurs, modifie arbitrairement la distribution de la richesse.  Sans doute les banques, les moyens du crédit, ont pris un grand développement depuis vingt-cinq ans, surtout en France et en Allemagne; mais tous les instruments de crédit sont contrôlés par le numéraire; tous aboutissent à l’or ou à l’argent; tous ne fonctionnent que sous la garantie d’une conversion facultative en or ou en argent.  Les moyens de crédit peuvent économiser une certaine masse de métaux précieux, mais cette économie ne saurait elle-même être supérieure à la nécessité de l’emploi, par les banques, des métaux précieux; leurs réserves doivent être proportionnelles à leurs engagements.

Par suite il faut rendre l’argent à la circulation.  La masse des métaux précieux utilisables devenant plus considérable, les prix tendront à se relever, et la condition générale de la société tendra à s’améliorer par l’accroissement des profits et des salaires.

L’ensemble de cette déposition a quelque chose de saisissant et d’original.  M. Chamberlain en a présenté la critique en faisant remarquer que rien ne permettait d’affirmer que, quant à l’Angleterre notamment, les profits, les salaires, la richesse eussent sérieusement diminué; il a cité à l’appui de son opinion les résultats de l’income tax et le développement de certaines industries, en particulier celle du charbon.

Tel est encore le caractère de la déposition de M. Hermann Schmidt, broker à Londres.  Les métaux précieux ont une action directe, immédiate, sur les prix.  Les prix dépendent de la quantité des métaux précieux.  Cette quantité, depuis 1816 et depuis 1873, a été restreinte.  L’or est devenu la seule monnaie réelle; par suite, l’argent a éprouvé une grande dépréciation.  Il est maintenant sans emploi en Europe.  De là la baisse générale des prix; en Europe seulement, l’or n’est pas rare; néanmoins il est insuffisant à l’établissement des prix, à remplir la fonction monétaire.  Il faut rendre à l’argent son emploi naturel en fixant par la législation le rapport nécessaire pour que cet emploi ait lieu.  Aussi le rapport ancien de 15 ½ vaut-il mieux que tout autre, parce qu’il donne plus de valeur à l’argent et augmente la quantité métallique.

M. Fielden, manufacturier à Manchester, a repris en l’aggravant la thèse de M. Samuel Smith.  Selon lui, il y a moins de travail en Angleterre, une diminution nuisible des profits à raison de prélèvements énormes sur les revenus de la nation.  Or, ces prélèvements qu’il évalue à £ 400 millions ne participent pas à la baisse des prix.  C’est l’observation, mais beaucoup plus grave, faite par M. Samuel Smith.  Sur ces 400 millions de prélèvements, M. Fielden a donné quelques renseignements curieux : dépenses de l’État 90 millions – dépenses locales 63 millions – chemins de fer (voyageurs) 32 millions – journaux 20 millions – sociétés diverses 15 millions.  La plupart de ces prélèvements pourraient être ajoutés à ceux indiqués par M. Smith.

Ces prélèvements rendent la crise plus intense.  Elle est considérable dans l’industrie du coton, l’une des plus importantes de l’Angleterre.  Or, cette industrie est celle qui a été la plus atteinte par les conséquences de la situation monétaire.

Les dépositions de MM. Williamson, Robertson, ont aussi apporté des éléments nouveaux à l’enquête.  M. Williamson reconnaît que l’or est entièrement insuffisant pour parer aux besoins monétaires.  Comme M. Gibbs, il pense que l’Angleterre, menacée dans ses plus grands intérêts, doit prendre l’initiative d’un changement de législation.  Sans admettre que le bimétallisme soit un remède complet à une situation difficile, M. Barr Robertson lui est favorable, à cause de l’insuffisance de l’or.  D’après ses calculs, le stock d’or en 1887 serait moins élevé qu’en 1876, avec des besoins plus grands.

M. Robertson a dressé un tableau curieux des résultats monétaires d’un traité international bimétalliste d’après le rapport de 15 ½.  Il distribue les métaux précieux actuels : £ 900,000,000 aux États à or et £ 480 millions aux États à argent.  Avec un rapport de 15 ½, cette distribution serait modifiée : États à or £ 987,250,000, États à argent 362,750,000.  Avec un rapport de 21, elle donnerait : États à or £ 886 millions, États à argent £ 428 millions.

Il résulterait de ces calculs que la quantité de numéraire ne dépendrait pas du rapport, mais de la faculté libératoire.  Les bimétallistes pourraient renoncer au rapport et à la frappe illimitée pour borner leur demande à la faculté libératoire qui, en effet, semblerait suffire à rendre à l’argent son emploi.

 

I.  — Réponse de M. Pierson

La réponse de M. le professeur Pierson, président de la Banque Néerlandaise, nous semble, eu égard à la compétence de M. Pierson et à la portée de ses arguments, mériter sérieuse considération.

1° La baisse de l’argent est due à l’augmentation de production de ce métal, à sa démonétisation en Allemagne et à la situation économique de l’Inde.

2° La baisse d’un grand nombre de marchandises provient également de l’accroissement de production de chacune d’elles et des moyens de transport.

3° L’or n’a eu qu’une influence sans importance dans cette baisse, car sa production n’a que très légèrement diminué.

4° Si cette baisse a été un mal pour le monde des affaires, en elle-même on ne peut la considérer que comme un grand bienfait.

5° Les prix ne sont pas déterminés par la quantité des métaux précieux, mais par l’ensemble des moyens de circulation; une augmentation d’or n’opère pas autrement sur les prix qu’un accroissement de billets de banque convertibles, avec des réserves de monnaies ou de lingots, ou de crédits de banque.

Cette réponse est contraire à la déposition de M. Mac Leod.

6° Il n’y a pas de lien solidaire entre les fluctuations du crédit et les stocks d’espèces.

7° Depuis quinze ans les moyens de crédit n’ont pas augmenté.  Selon nous, il y a lieu de faire toutes réserves à l’égard de cette réponse.

8° L’établissement d’un bimétallisme international serait un grand bienfait.  M. Pierson réfute une à une les diverses objections qui ont été faites contre le bimétallisme, notamment celles de la contradiction avec la loi de Gresham, de la valeur particulière de chaque métal précieux, de la fixité du rapport et de la durée d’un arrangement international.

9° Les conséquences de l’établissement d’un bimétallisme international seraient une hausse momentanée des prix dans les États à étalon d’or et une baisse dans les États à étalon d’argent, puisque l’étalon d’argent aurait plus de valeur.

10° Le bimétallisme ne peut avoir lieu que sur la base du rapport de 15 ½, parce que c’est celle qui a procédé au monnayage de l’argent; tout autre rapport entraînerait une refonte monétaire extrêmement coûteuse.

Cet argument ne paraît pas décisif, quoiqu’une partie des embarras monétaires proviennent précisément du fait que les États reculent devant les frais d’une refonte nécessaire de l’argent.  En effet, un traité international pourrait probablement être appliqué sans une refonte monétaire.

 

II.  — Réponse de M. É. de Laveleye

1° La cessation du monnayage de l’argent est la cause de la baisse de valeur qu’il a éprouvée relativement à l’or; cette baisse continuera si le Bland bill est suspendu.

2° La baisse des prix, étant générale, doit être attribuée à une cause générale.  Cette cause provient de l’insuffisance de la quantité d’or, qui a produit une contraction monétaire.

3° Toutefois cette baisse générale n’a affecté les salaires qu’en partie.

4° La baisse des prix a eu pour conséquence la stagnation des affaires et des difficultés dans les rapports avec les peuples à argent.

5° Les prix sont en rapport des moyens monétaires et des moyens de crédit, mais les moyens de crédit n’ont pas augmenté.

6° Personne ne met en doute la possibilité d’un arrangement international pour la libre frappe de l’or ou de l’argent comme monnaie libératoire (legal tender) d’après un rapport fixe.  Les gouvernements n’auraient pas à imposer de rapport, mais celui qu’ils adopteraient deviendrait par cela même la loi du commerce.  L’argent remonterait mécaniquement à la valeur de 61 d. ½.

7° Cet arrangement n’aurait pas d’effet immédiat sur les prix, parce que la quantité de métaux à frapper n’est pas assez considérable; mais la baisse serait arrêtée; bientôt la hausse reparaîtrait.  Elle aurait un caractère universel et, comme s’appliquant à un très vaste territoire, elle serait lente et progressive.

 

M. Dana Horton, bien connu par sa belle publication de la Conférence de 1878, a été l’un des représentants du gouvernement américain aux conférences de 1878 et 1881.  Ses réponses accusent un autre milieu; elles sont enveloppées de longues explications qui leur enlèvent de la netteté et de la précision de celles de MM. É. de Laveleye et Pierson.

Les opinions de MM. Pierson et É. de Laveleye ont l’avantage de présenter, sous une forme concise, l’ensemble des opinions bimétallistes discutées dans l’enquête.  Les commissaires bimétallistes tels que MM. Chaplin, Balfour, Louis Mallet, Barbour, Samuel Montagu, Houldsworth les partagent certainement, bien qu’elles n’aient pas été dégagées aussi nettement des dépositions contradictoires et des débats de l’enquête.

 

III.  — Réponse de M. Dana Horton

1° La baisse de l’argent a eu pour cause les diverses législations faites contre l’argent.

2° Ces lois sont également la cause de la baisse des prix.

3° Ces deux baisses ont été défavorables aux intérêts commerciaux du globe; les États à étalon d’or ont eu leur part dans les souffrances qui en sont résultées, d’autant plus, toutes choses égales d’ailleurs, que les prix sont en rapport direct avec la quantité de monnaie (money).

4° Il n’est pas possible d’indiquer actuellement de correspondance entre la quantité des métaux précieux et les fluctuations du crédit.

5° Les moyens de crédit n’ont pas augmenté, depuis quinze ans, d’une manière assez notable pour économiser le numéraire.

6° Il appartient aux gouvernements de s’entendre pour la frappe de l’or et de l’argent comme monnaie libératoire, d’après un rapport fixe, et il est au pouvoir des gouvernements de maintenir ce rapport dans le monde commercial.

7° Les effets d’une entente monétaire n’auraient rien de subit; ils consisteraient dans une amélioration du prix de l’argent et dans un nouvel élan imprimé à la production.

8° Le fait d’une entente présente plus d’importance que les conditions de l’entente; le rapport de 15 ½ paraît être le meilleur, mais on pourrait le modifier.

 

§ 5.  Troisième catégorie.  Dépositions monométallistes

Ces dépositions n’ont eu ni moins d’importance, ni moins d’intérêt que celles des témoins bimétallistes.  M. H. Blake, l’un des directeurs de la Banque d’Angleterre, et M. William Fowler, publiciste et banquier, occupent dans l’enquête une place analogue à celle de MM. Gibbs et Grenfell.  M. Fowler a été rappelé quatre fois.  Néanmoins la déposition de M. Blake produit peut-être un effet plus considérable.

M. Blake fait remarquer :

1° Que la production de l’or a augmenté, de 1850 à 1888, de £ 898 millions ou 22 milliards de francs, tandis qu’elle n’avait augmenté, de 1493 à 1850, que de £ 660 millions; qu’ainsi l’accroissement a été plus grand en 38 ans qu’en 358 ans; que si, sur ces 898 millions, 258 millions ont été absorbées par les emplois industriels, il en reste 640 millions pour les besoins monétaires; qu’en conséquence les réserves dans les banques qui, de 1870 à 1887, ne représentaient que 28 % de la circulation, en représentaient 41 % en 1888; que, d’après les calculs de M. Soetbeer, le stock d’or de plusieurs États s’était élevé de £ 148 millions en 1877, à 195 en 1881, et 282 en 1885; qu’ainsi il n’y a pas rareté d’or.

2° Que le rôle des métaux précieux dans les paiements n’a pas augmenté et qu’en moyenne on ne peut pas l’estimer à plus de 2 %, que ce rôle est comme infinitésimal à côté de la fonction des moyens de crédit (n° 7428), et que par suite il n’y pas appréciation de l’or ou hausse de la valeur de l’or, comparée à celle de l’argent et des prix.

La partie de la déposition de M. Blake relative aux marchandises et à leur prix est traitée de main de maître.  Elle est irréfutable.  Il suffit de la contrôler par les livres de MM. Neumann, Spallart et von Scherzer.

3° Que la baisse des prix provenait du développement énorme donné à la production et des conditions nouvelles de la production.  M. Blake a cité comme exemple, avec grande variété d’intéressants détails, le sucre, le thé, le café, le blé, le charbon, le fer, le cuivre, les produits chimiques, le cuir.  Par suite de cet élan de la production, favorisé par l’amélioration des voies de transport et les progrès des arts et des sciences, les marchandises se sont présentées de toutes parts sur les divers marchés; le télégraphe a changé les moyens d’action des spéculations, et l’extrême concurrence a produit la baisse; mais cette baisse ne s’est pas étendue aux salaires; elle est presque en entier restée au compte des profits; en tout cas, là où les salaires ont baissé, cette baisse n’a pas été proportionnelle à celle des subsistances et du coût de la vie.

4° Que l’action de l’or sur les prix seulement n’a pas l’importance qu’on lui attribue.

5° Que la dépréciation était propre à l’argent; qu’elle n’avait rien à faire (n° 7504) avec celle des prix; que c’étaient deux faits simultanés mais non correspondants; que la dépréciation de l’argent avait pour cause l’accroissement de la production et la diminution des emplois.

6° Que si cette dépréciation était funeste au gouvernement de l’Inde, elle n’avait aucune conséquence fâcheuse pour l’Inde elle-même, dont la condition économique s’était améliorée depuis quelques années.

7° Que les banques, les moyens de crédit divers, ont pris depuis 1870 une extension considérable (n° 7422); que jamais le change n’a été plus fixe (n° 7421), et que l’action du crédit sur les prix est la même que celle des métaux précieux (nos 7439, 7556).

6° Que, par suite, un arrangement international bimétalliste ne saurait rien changer à l’état actuel du commerce et de la production, dû à des causes économiques et nullement à des causes monétaires; que l’océan du crédit domine la production et les prix tout autrement que les métaux précieux.

9° Qu’il est chimérique d’admettre que l’or et l’argent, au milieu d’une production toujours croissante, pourront toujours conserver la même valeur respective; qu’un traité international profitera exclusivement aux possesseurs de mines d’argent (n° 7425), mais sera impuissant à maintenir un rapport immuable entre l’or et l’argent.

10° Mais que ce traité pourrait créer de graves difficultés; que malgré ses stipulations, la valeur respective de l’or et de l’argent changerait; qu’il y aurait un métal plus cher et un métal moins cher; que le métal plus cher serait expulsé par l’autre (n° 7426), et que rien ne garantirait, quant à l’Angleterre, que l’argent n’y prît la place de l’or.

11° Que, dans la baisse actuelle des prix et la baisse de l’argent, seule la baisse de l’argent est fondamentale (n° 7481), et qu’il n’y a pas lieu d’espérer remédier à un état passager des prix au moyen d’un changement durable dans la valeur de l’argent, puisque ce changement est dans la nature des choses.

12° Qu’il faut dans les questions monétaires, qu’on ne saurait régler par des lois, laisser aller les choses à elles-mêmes, et s’accommoder à ce qu’on ne peut empêcher; que l’argent, métal inférieur, est délaissé pour l’or, métal supérieur, auquel tous les peuples ont toujours donné la préférence (n° 7471); que des traités quelconques ne changeront rien à cette préférence, et qu’un agio au profit de l’or constatera toujours la valeur des qualités intrinsèques qui lui appartiennent.

13° Que la supériorité de l’or repose non seulement sur les préférences des populations, mais sur des causes naturelles qui expliquent ces préférences (nos 7866 à 7870), et que par suite il n’appartient pas aux gouvernements de lutter contre ces préférences (n° 7826); que ces préférences pourront faire que l’or devienne le seul métal monétaire et que par suite il y ait une certaine contraction monétaire, mais que les inconvénients de cette contraction seront compensés par d’autres avantages, l’or étant de beaucoup le meilleur agent de paiement (n° 7462).

14° Que l’emploi de l’or n’est pas seulement monétaire; qu’il est encore industriel, et qu’on n’entrevoit pas comment le rapport de valeur fixe entre l’or et l’argent, et qui résulterait de traités internationaux, pourrait s’appliquer à l’industrie; qu’il y aurait ainsi deux rapports, celui légal, celui commercial, et qu’il n’y a pas de doute à avoir sur l’influence que celui-ci exercerait sur celui-là (nos 7558-7665).

Cette observation, suscitée par sir John Lubbock, a une importance particulière.  Il est clair qu’il arriverait, au cas d’un rapport factice de valeur monétaire de l’or et de l’argent, que l’or affluerait dans les emplois où il serait évalué à 21 contre 1 au lieu de 15 ½ contre 1.  Sir John Lubbock pense même que le monnayage même de l’or s’arrêterait.

15° Par suite, l’or tendrait à déserter ses emplois monétaires pour en rechercher d’autres, et certainement les thésauriseurs se développeraient partout; de même que la thésaurisation de l’or est générale dans l’Inde, l’argent, métal inférieur, deviendrait le seul ou le principal agent monétaire (nos 7487 et 7490); en ce cas, l’Angleterre et la France perdraient leur circulation d’or pour devenir des pays à argent comme l’Inde et la Chine, et cette influence inévitable de la loi de Gresham serait d’autant plus grande qu’il est peu probable que tous les États du globe prennent part au traité international.

Sir John Lubbock est intervenu dans cette partie de la déposition de M. Blake et l’a conduite avec une rare habileté.

16° Devant de pareilles éventualités, il n’est pas à présumer que l’on obtienne de l’Angleterre et de la France de modifier leurs législations monétaires.

Cette remarquable déposition a provoqué, avec les divers commissaires, de nombreuses discussions, en particulier de la part de MM. Barbour et Chaplin.

M. Fowler, qui a été interrogé quatre fois, a surtout insisté sur quelques points particulièrement importants de l’enquête.  Ses réponses ont suscité de très vives discussions entre et avec les commissaires, notamment de la part de MM. Chaplin et Montagu.

1° La rareté de l’or est une fiction; si cette rareté était réelle, les réserves des banques seraient moins fortes et le taux de l’escompte plus élevé.

2° Non seulement il n’y a pas rareté d’or, mais il y a abondance de crédit.  Sur ce point, M. Fowler est entré dans de nombreux détails sur les banques, les moyens de crédit, les dépôts et les relevés de banques.  Il résulte des statistiques qu’il a produites que du 1er janvier 1881 au 1er mars 1887, les réserves-or du Trésor de Washington ont augmenté de £ 23,727,000; Banque de France, £ 25,082,470; Banque de l’Empire allemand, £ 15,394,810.  La Banque d’Angleterre, seule, a perdu £ 346,345.

Ces réserves ne donnent aucune idée de l’immense circulation de l’or.  En effet, une partie des réserves en or doit être immobilisée dans les banques pour faire face à la circulation, mais tout le reste de l’or, soit dans les banques, soit chez les particuliers, circule.  Aussi n’y a-t-il absorption de l’or que pour la partie immobile des réserves des banques.  Il n’est pas vrai de dire que l’Italie et l’Allemagne ont absorbé de l’or; cet or circule (n° 7916).

3° Les moyens de crédit interviennent, comme la monnaie métallique ou les lingots, dans le mouvement des affaires et dans la fixation des prix; les banknotes font fonction de monnaie; à cet égard l’Angleterre pourrait réaliser des progrès (nos 7737 et 7738), car de 1845 à 1885, malgré un développement énorme des affaires, la circulation fiduciaire (banknotes) ne s’est élevée que de £ 39 à 41 millions.

M. Fowler n’a pas examiné la législation de 1844.

4° Les prix dépendent moins des métaux précieux et des moyens de crédit que des conditions de la production, de l’offre et de la demande; il faut faire une part à chaque influence.  Un apport subit de métaux précieux, comme £ 20 millions, pourrait n’avoir aucune action sur les prix.  M. Fowler s’est appuyé de la haute autorité de Tooke.

M. Fowler a été amené, à propos des prix, à examiner les diverses tables des prix et des index numbers; il en a présenté la critique et montré l’insuffisance.

5° Les résultats d’un traité monétaire international en vue de rehausser les prix en augmentant, par des actes diplomatiques ou législatifs, la valeur de l’argent, seraient au plus haut degré problématiques; ils seraient incertains à deux autres points de vue.  D’un côté, la valeur comparative des objets, même des métaux précieux, ne rentre pas dans le domaine de la législation (nos 8276-8436); d’un autre côté, le rapport ne peut être fixe : il varierait selon les circonstances.  Aussi M. Cernuschi attache-t-il moins d’importance au rapport qu’au pouvoir libératoire et à la frappe (n° 8363).

Ces opinions nettement formulées ont amené une vive discussion avec MM. Montagu et Chaplin; au contraire M. Farrer est intervenu pour serrer les derniers arguments de M. Fowler et résumer les débats.

En tout cas, M. Fowler repousse l’immixtion de l’Angleterre dans tout traité monétaire international.  Ce traité sera l’affaire des autres grands pouvoirs.  Il n’y voit que l’intérêt des propriétaires de mines d’argent (n° 8433).  Quant à l’Inde, les avantages de la baisse de la roupie ont plus que compensé les embarras du gouvernement (n° 8445).

Ces deux dépositions ont été si complètes qu’elles ont donné une idée assez générale des théories monométallistes et des objections faites à un arrangement monétaire international.

M. Currie, au nom des intérêts permanents de l’Angleterre, repousse tout traité.  Il dénie à l’État, au Parlement, le droit d’en signer un (nos 6811, 6840).  Selon lui, le peuple ne le ratifierait pas (n° 6748).  L’argent est un vieil instrument (obsolete); on n’en veut plus, on ne le recevrait pas en payement (n° 6749); que faire d’un étalon monétaire qu’on peut produire à 5 deniers l’once ?  L’argent a perdu sa qualité monétaire.  La supériorité de l’or ne se discute pas.  Il est devenu abondant, il prend la place de l’argent.  Cette substitution résume l’histoire monétaire du siècle (n° 6718).  La baisse des prix profite à tout le monde.  L’or et le crédit suffisent.  L’Angleterre est prospère.  M. Currie a complété sa discussion par le tableau du progrès des banques en Angleterre.

M. Comber, de Manchester, reconnaît qu’une convention monétaire internationale pourrait exercer une certaine action sur les prix.  Au surplus les effets monétaires de cette convention ne pourraient être que temporaires et la baisse succéderait à la hausse (n° 8274).  En réalité, l’or est un étalon plus stable que l’argent, et tôt ou tard sa supériorité s’imposerait; ou ne peut avoir la pensée d’éliminer l’or (n° 8298).

Les deux métaux doivent conserver leur emploi, à la condition que le rapport de valeur entre eux reste libre, c’est-à-dire variable.  La double circulation fiduciaire à laquelle les Américains ont recours répond à la variabilité du rapport.  M. Comber ne croit pas que l’Inde ait perdu avec l’étalon d’argent, pas plus que l’Angleterre avec l’étalon d’or.  Au contraire, si sous l’influence d’un bimétallisme universel, l’argent devenait seul étalon monétaire, il se produirait une contraction monétaire, à raison de la hausse de l’argent, qui placerait l’Inde dans des conditions moins favorables que les conditions actuelles.  C’est une application de la loi de Gresham (n° 8269).

M. Comber a particulièrement insisté sur l’inefficacité d’une législation bimétalliste, même internationale, pour maintenir un rapport fixe de valeur entre l’or et l’argent (nos 8309, 8374), et sur les conséquences de toutes sortes que produirait l’incertitude du rapport.

À ce sujet, M. John Lubbock a fait observer que cette variabilité du rapport serait singulièrement augmentée par les résultats d’un arrangement international qui comprendrait l’Inde et la Chine.  En effet, les populations à or s’élèvent actuellement à 140 millions et celles à argent à 800 millions.  Le mouvement qui entraînerait l’or vers celles-ci serait autrement redoutable que celui qui entraîne l’argent vers celles-là.

Selon M. Raphaël, banquier à Londres, le mouvement bimétalliste serait affaire de pure spéculation, montée par les riches spéculateurs des chambres de commerce d’Angleterre (n° 6916), auxquels une hausse énorme et subite sur les marchandises assurerait des bénéfices comparables à ceux des actionnaires des mines d’argent, dont lès produits passeraient de 42 d. à 60 d.  Comme M. Comber, M. Raphaël soutient que l’Angleterre a profité de la baisse des prix.  Créancière de la plupart des peuples, qui la paient en marchandises, elle a reçu davantage (n° 6989).  Aussi il repousse tout arrangement monétaire contraire aux intérêts anglais (n° 7028).  L’Angleterre n’a pas d’argent à vendre comme les États-Unis, ou comme la France et l’Allemagne.

Lord Bramwell, M. Daniel Watney, lord Addington (M. Hubbard), se sont prononcés dans le même sens : lord Bramwell insistant sur le fait que tout bimétallisme présenterait plus d’inconvénients que d’avantages, à moins que l’on n’adopte le rapport actuel de 20 contre 1 (n° 863); M. Daniel Watney proposait de remédier à la baisse des prix au moyen d’une augmentation de la circulation fiduciaire; tout traité international leur paraît chimérique, comme contraire aux intérêts contradictoires des divers États; lord Addington a remis une note dans laquelle il montre quels ont été les mouvements des métaux précieux depuis 1463.  Il en conclut qu’il n’y a pas rareté d’or, que la baisse des prix ne peut lui être attribuée et que par suite l’établissement du bimétallisme, quoique construit, dans ses éléments et ses vues, sur des bases logiques, ne saurait être un remède à une situation où il n’a rien à voir.

Les documents écrits dans le sens des monométallistes sont au nombre de cinq :

 

I.  — Lettre de M. le baron Alfred de Rothschild

Une lettre de M. Alfred de Rothschild, dans laquelle il se déclare énergiquement opposé à tout changement dans la législation monétaire de l’Angleterre.

II.  — Réponse de M. le professeur Nasse, de Bonn

1° La baisse de l’argent est due aux changements intervenus dans les législations monétaires de la France, de l’Allemagne et des États Scandinaves, et à l’accroissement de la production de l’argent qui a pris un caractère permanent.

2° La baisse des prix doit provenir de l’excès d’une hausse antérieure et surtout de l’augmentation des moyens de production.

3° Si cette baisse avait une cause monétaire, elle serait contradictoire avec le maintien du taux des salaires; elle aurait dû correspondre à un taux élevé de l’escompte.

4° En examinant le mouvement des encaisses des banques, on ne constate aucun fait favorable à la rareté de l’or.

5° Il serait facile au surplus d’y remédier avec une meilleure organisation des banques de crédit.

6° La baisse des prix, dans ses causes comme dans ses effets, est un fait favorable; une convention monétaire internationale pour la libre frappe et l’entière franchise libératoire de l’or et de l’argent d’après un rapport fixe, serait un heureux événement si elle pouvait être permanente et sévèrement respectée; mais cette double condition étant irréalisable, M. Nasse ne saurait s’en faire l’avocat.

7° On ne peut lutter contre les préférences des populations en faveur de l’or.  Aussi faut-il prévoir que la convention pourrait ne pas être loyalement exécutée; que certains peuples ne voudraient à aucun prix s’encombrer d’argent et se séparer de l’or; les différends politiques, les haines nationales, les compétitions des gouvernements rendraient bientôt la situation insupportable, la convention serait dénoncée; mais quelle serait alors la distribution des métaux précieux ?

8° La convention internationale n’aurait pas assez d’influence pour modifier les éventualités de production respective de l’or et de l’argent, ni les usages et besoins de l’industrie, ni les demandes des peuples qui n’ont pas d’or ou qui n’en ont que très peu.  L’or continuerait à être recherché, à cause de ses qualités utilisables et des préférences qui en résultent, et comme le rapport de 15 ½ exciterait énormément la production de l’argent, une prime agio s’établirait au profit de l’or et rendrait, en fin de compte, la convention inefficace.

9° La convention aurait, il est vrai, pour effet de relever les prix, mais seulement à titre transitoire.

10° Le rapport de 20 à 1 serait préférable au rapport de 15 ½ : il n’en aurait pas les avantages, il est vrai, mais il n’en aurait pas les inconvénients; il produirait un trouble monétaire moins grand et moins dangereux.

11° En dehors d’un traité international, certaines mesures pourraient être prises pour améliorer la situation monétaire, notamment en modifiant la législation fiduciaire en Angleterre et aux États-Unis, de manière à économiser l’or davantage ou à remettre l’argent en circulation.

12° Si une circulation d’or peut aggraver, en cas de crise, la situation des peuples à or, en en restreignant les effets sur une zone plus limitée, on doit cependant la considérer comme une sauvegarde contre les spéculations exagérées, de même nature que la loi Robert Peel en Angleterre.

 

III.  — Réponse de M. le professeur Lexis, de Göttingen

1° La production universelle de l’argent est la cause permanente de sa baisse; les autres faits, tels que les ventes allemandes ou la suspension de la frappe de l’Union latine, n’ont eu qu’une influence secondaire.  Si l’Union latine avait continué à monnayer de l’argent, nul doute que son stock entier d’or ne lui eût été soutiré au profit des États producteurs d’argent; le métal le moins cher se serait substitué au plus cher.

2° Il n’est pas possible de prévoir l’avenir du prix de l’argent, ce prix dépend de la production.

3° Les causes principales de la baisse des prix sont l’accroissement général de la production dans l’industrie, le développement de l’agriculture chez tous les peuples, et le stimulant que la baisse de l’argent a donné à la production agricole des peuples de l’Orient.

La première de ces causes explique complètement la baisse éprouvée par les blés aux États-Unis, baisse qui a son correspondant dans celle des cuivres, occasionnée également par l’accroissement de la production qui, aux États-Unis seulement, est passée, de 1882 à 1888, de 40,000 à 74,000 tonnes.  Ce développement exerce sur les prix une tout autre action que les faits monétaires.  À cet égard, même condition pour l’industrie que pour l’agriculture; quant à l’influence que la dépréciation de l’argent a pu avoir sur les importations et les exportations dans les États à circulation d’argent, elle a été la même que celle du papier-monnaie dans les États à papier-monnaie.  Ceux qui habitent les États à papier-monnaie savent, par une expérience quotidienne, que des mouvements, mêmes considérables, dans l’agio de la monnaie métallique n’ont aucune action notable sur la vente au détail des produits inférieurs, les salaires, les gages.  Tel est le cas en ce qui concerne le mouvement de valeur de la roupie comparée à l’or, quoique les causes de la baisse de la roupie ne soient pas les mêmes que celles de la baisse du rouble-papier; aussi, si le change de la roupie éprouvait une nouvelle baisse dans l’Inde, en ce qui regarde le travail et le prix des produits du sol, elle conserverait pendant quelque temps le même pouvoir d’achat.  Et cependant ces produits, évalués en or, seraient obtenus à un prix de revient moindre et par suite pourraient être vendus aux peuples à circulation d’or, soit avec un profit plus grand, soit à des prix moindres, avec un profit normal.  Mais les effets des profits directs et indirects du change ne peuvent être que d’une durée temporaire; aussi la différence du prix du blé entre Londres et Bombay finira par n’être pas plus grande qu’elle n’avait été alors que l’argent conservait son ancienne valeur, représentant seulement les frais de transport et de production.

L’accroissement de production suffit à expliquer la baisse des prix.  L’abondance des moyens de circulation monétaire en France, en Allemagne, aux États-Unis, ne permet pas de penser que cette baisse provienne en quoi que ce soit d’une contraction monétaire.  Tout au plus pourrait-on en reconnaître les indices en Angleterre à raison de la législation fiduciaire de 1844, cause de la sensibilité extrême du marché anglais (Remarque pleine de sagacité).  Les Anglais ont poussé à l’excès l’économie des moyens divers de circulation.  Ils ressentent peut-être les inconvénients de cet excès.

Enfin s’il y avait rareté d’or, il se manifesterait sur l’or une prime qui tendrait à s’élever d’autant plus que cette rareté serait plus réelle.  Il en serait de même pour le taux de l’escompte.

4° La baisse des prix a été un bienfait d’autant plus général que les salaires sont encore plus élevés qu’en 1870, bien que cette baisse ait pu préjudicier davantage à certains États, notamment à l’Angleterre.

5° Il n’y a pas correspondance absolue entre les prix et les stocks métalliques.  Jamais les réserves d’or et d’argent n’ont autant augmenté aux États-Unis que de 1878 à 1887, et cependant les prix ont baissé aux États-Unis et en Europe.  Sans doute les prix montèrent en Allemagne et en Angleterre, de 1871 à 1873, par l’effet du paiement de l’indemnité de guerre de la France, mais ils montèrent aussi en France.  Il n’y a pas non plus de correspondance absolue entre les stocks métalliques et le crédit.  Le crédit ne paraît pas avoir pris une nouvelle extension.

6° Avec le concours complet de l’Angleterre, un traité international serait possible pour la libre frappe de l’or et de l’argent d’après un rapport fixé.  Si ce traité devenait commun à tous les grands États, nul doute que le rapport ne fût plus facilement maintenu que par l’ancien système du quinze et demi de la France.  L’argent remonterait rapidement au cours de 60 pence ⅞ l’once standard; mais, quelle serait la durée de ce mouvement ?  Cela dépendrait de la production des deux métaux.  Si la disproportion augmentait entre les deux métaux, à raison d’une plus grande production d’argent et d’une moindre production d’or, même une union bimétalliste universelle ne pourrait pas longtemps maintenu sur le marché libre le rapport convenu entre l’or et l’argent.  Le montant de la monnaie d’argent en circulation atteindrait bientôt le double, le triple et plus, de la quantité de l’or; la monnaie d’argent deviendrait le seul étalon général des valeurs, et l’or, comparé avec lui, jouirait d’une prime qui ne pourrait jamais être comprimée par une organisation quelconque du bimétallisme, car s’il lui est possible de prévenir la baisse d’un métal abondant, elle ne saurait empêcher la hausse d’un métal rare.  La production de l’argent, qui représente actuellement £ 550 millions par an, deviendrait beaucoup plus grande.  La tendance de l’or, au contraire, serait vers la diminution.  La production moyenne actuelle de £ 350 millions paraît appelée à s’amoindrir dans peu de temps; sur cette masse £ 70 millions sont absorbés par l’Inde, et 250 millions par la consommation industrielle, d’après le docteur Soetbeer; de sorte que l’emploi monétaire de l’or est loin de correspondre à la quantité produite.  Cet emploi pourrait même avoir lieu, en outre, en dehors de la forme monétaire.  L’emploi industriel suffirait à la totalité de la production.  Par suite, en dehors de tout rapport de valeur légale, l’or serait appelé à une prime dont profiterait toute monnaie d’or, proportionnelle à l’augmentation de l’argent.

On peut supposer que dans un laps de vingt ans le stock monétaire d’argent s’accroîtrait de 6 milliards de marks, tandis que les stocks monétaires de l’or ne s’élèveraient que de 200 millions de marks; on peut considérer qu’un tel changement ne serait ni excessif ni funeste à l’humanité, pour permettre aux peuples qui n’ont qu’une circulation de papier, de reprendre le remboursement en espèces; mais le rapport officiel de valeur des deux métaux serait rendu entièrement illusoire par une hausse sur l’or qui n’aurait pas de limite.

7° Si l’ancien rapport de valeur était rétabli entre les deux métaux par une union bimétalliste, ce qui ne pourrait durer longtemps, il se produirait une lente dépréciation de la monnaie relativement aux marchandises; toutefois l’influence de ce fait sur les prix serait moins grande qu’elle ne l’a été de 1850 à 1869, et même si la Russie et l’Autriche, ce qui est inévitable, profitaient de l’occasion pour remplacer le papier-monnaie par l’argent, cette influence l’affaiblirait encore.

8° L’adoption par une union bimétalliste du rapport de 20 à 1 ou 21 à 1 est bien plus à recommander que le retour à l’ancien rapport.  La production de l’argent ne recevrait pas un stimulant exceptionnel et l’or conserverait les avantages de valeur dus à sa rareté, car le nouveau rapport correspondrait mieux aux besoins de l’avenir que l’ancien.  L’Angleterre et l’Allemagne y auraient plus d’intérêt que la France et les États-Unis, exposés à une lourde perte si un nouveau rapport était adopté.

9° Peut-être serait-il possible de maintenir le prix actuel de l’argent par des achats collectifs d’argent qui ne dépasseraient pas £ 3,000,000 millions par an.  On pourrait y faire face par un papier-monnaie basé sur une circulation d’or et garanti par de l’argent.

Ces accumulations d’argent ne pourraient jamais s’élever à un total inquiétant, parce que le prix d’achat serait fixé au-dessous des cours moyens des dernières années, et que l’argent serait revendu dès que les demandes le permettraient.  Ce serait un office international d’argent.  Les chances de pertes de cet office ne seraient pas considérables.  Avec une diminution croissante de l’or, le papier-monnaie garanti par de l’argent, tout en respectant le principe de la circulation de l’or, deviendrait un utile auxiliaire de l’or et pourrait être émis dans une proportion considérable sans inconvénient.

Ainsi, dans sa remarquable réponse, M. Lexis prend une sorte de position intermédiaire.  Il est assez favorable à une entente bimétalliste, mais il n’admet pas une fixité du rapport.  Il se prononce en faveur du rapport de 20 à 1, comme correspondant mieux aux faits actuels.  En outre il propose un arrangement nouveau, reposant sur une circulation fiduciaire d’argent.

 

IV.  — Réponse de MM. David, A. Wells

1° L’augmentation de l’argent et la reconnaissance par les peuples civilisés que l’or est le meilleur instrument des échanges et le meilleur étalon des valeurs, expliquent la baisse de l’argent.  La recherche de l’or et l’abandon de l’argent sont le même fait que le remplacement d’une vieille machine par une nouvelle.

2° Une nouvelle baisse de l’argent est peu probable; au contraire, tout indique qu’il recouvrera la valeur qu’il a perdue, relativement à l’or.  En effet, l’argent est l’instrument monétaire des peuples à prix et salaires bas, représentant la moitié de l’humanité.  La demande d’argent de ces peuples ne peut que l’élever.

3° La baisse des marchandises est due à l’offre et à la demande; à peine pourrait-on citer une seule marchandise dont la baisse puisse être attribuée à l’appréciation de l’or.

4° Si l’on a cru pouvoir qualifier cette baisse de depression of trade, il n’en est pas moins vrai que le commerce en général est plus considérable qu’en 1873, et que la baisse des prix a profité aux populations.

5° Il n’y a aucune preuve que les peuples à circulation d’or aient souffert d’une contraction monétaire.

6° L’on n’admet aucun rapport entre les fluctuations des prix et les stocks métalliques.

7° Depuis quinze ans, il y a eu aux États-Unis un grand développement du crédit.

8° Un arrangement international monétaire est dans les choses possibles plutôt que dans les choses probables; mais s’il intervenait, je pense qu’il ne pourrait être maintenu, parce que les conditions d’un rapport stable entre les métaux précieux échappent au contrôle des gouvernements.  Autoriser l’adoption de rapport de 15 ½ ou tout autre rapport, me semble une extravagance (a folly).

8° En dehors d’une union internationale, je ne vois aucune mesure pour maintenir un rapport fixe entre l’or et l’argent, qui ne puisse faire plus de mal que de bien.

9° Les troubles (disturbance) qui ont accompagné le changement de valeur entre l’or et l’argent, ne revêtent pas d’autres caractères que ceux provenant de l’emploi d’une circulation dépréciée.  Seulement ces troubles étaient particuliers, locaux; ils sont aujourd’hui plus étendus; mais des crises analogues se sont déjà produites sans avoir été un obstacle aux affaires, qui ont dû s’y accommoder.

 

§ 6.  Quatrième catégorie.  Dépositions relatives à l’Inde

Les dépositions relatives principalement à l’Inde sont celles de M. Waterfield, secrétaire de l’India office, de M. Barbour, membre de l’enquête, de M. Kenworthy Bythell, négociant à Manchester, de M. Wheeler de l’Indian service, de M. Barclay, négociant à Manchester, de M. Tidman, négociant à Manchester, de M. Provand, de M. David Mac Lean, de la Hong-Kong and Shanghai Bank, de M. Baring, ancien ministre des finances de l’Inde, de M. Nisbeth de Liverpool, de M. Chapman, ancien secrétaire des finances de l’Inde, de M. Edouard Sassoon, négociant dans l’Inde, de M. Dadabhaï Naoroji, négociant dans l’Inde.

Il faut joindre à ces dépositions diverses lettres des lords hauts-commissaires des finances de l’Inde, un mémorandum de M. Clarmont Daniel relatif à l’Inde, une lettre du président de la Banque de Java, et trois documents officiels : le premier, relatif aux mouvements des marchandises, de l’or et de l’argent dans l’Inde, à la valeur du monnayage de l’argent, au montant des Council Bills et des notes du gouvernement; le second, concernant la statistique des prix et des salaires; et le troisième, composant une table des importations de cotons manufacturés dans l’Inde, et des exportations d’argent de l’Inde.

L’ensemble de ces dépositions et de ces documents présente pour l’Angleterre et pour l’Inde un intérêt beaucoup plus considérable que pour les autres peuples; nous les résumerons plus succinctement et seulement sur les points qui se rattachent aux questions monétaires, principalement à l’influence de la baisse de l’argent sur : 1° La condition économique de l’Inde; 2° son état financier; 3° les exportations de l’Inde, notamment de blé; 4° les importations des marchandises dans l’Inde.

Toutes les dépositions attestent le fait acquis aux débats que, malgré la baisse de l’argent, la roupie ayant conservé toute sa valeur dans l’Inde, la condition économique de l’Inde s’est lentement améliorée; que le commerce d’importations de l’Angleterre a continué de se développer; que les avantages du change au profit des exportateurs, tout en constituant un stimulant à la culture du blé, n’ont pas provoqué une extension de culture aussi extraordinaire qu’on le supposait; et que le déficit budgétaire de l’Inde, dû aux pertes du change, demeurait le principal résultat, quant à l’Inde, de la baisse de l’argent.  Quant à l’importance de ce déficit et aux moyens d’y remédier, les avis ont différé.

1° M. Waterfield a fait deux dépositions.  En dix ans les revenus du gouvernement de l’Inde ont passé de £ 38,215,000 à £ 44,250,000.  La baisse de la roupie remonte à trente ans.  La solde du soldat anglais, exigible en or mais payée en argent, a dû être augmentée à quatre reprises; par suite sa solde lui rapporte davantage, parce qu’il a indirectement profité de la baisse de la roupie; quant à la solde du soldat indigène, fixée en argent, elle est restée la même.

La baisse de l’argent a augmenté les charges du gouvernement, directement par la perte sur le change des remises ou des tirages qu’il fait, et indirectement, tous les corps locaux étant obligés de recourir à lui pour se procurer les ressources dont les prive l’état général de crédit; les capitalistes ne consentent qu’à lui des prêts remboursables en or.  Les pertes du gouvernement l’obligent à augmenter les impôts ou à diminuer les dépenses.  La baisse du prix en or des marchandises a été plus forte que la baisse du prix de l’argent en or.  Les marchandises ont baissé plus que l’argent (n° 1675); par suite, la valeur de la roupie dans l’Inde tend à se relever (n° 1674) — la baisse du change n’a pas été un stimulant pour les exportations (n° 1781) — si la baisse du change permet de convertir le prix en or du blé en un plus grand nombre de roupies, le paiement du prix en or des marchandises importées exige un plus grand nombre de roupies, il y a compensation (n° 1788).  L’Inde acquiert dans les échanges l’or plus cher et l’argent moins cher; par suite, l’Inde livre moins de produits contre l’argent et plus contre l’or (nos 1786 et 1787).  Depuis 1873, l’étalon d’argent a été plus stable que l’étalon d’or; cette stabilité a favorisé les producteurs, les débiteurs de l’Inde, plus que ceux de l’Angleterre et des autres peuples à étalon d’or (n° 1811).  Le commerce de l’Angleterre avec l’Inde était représenté en 1874 par 100, et par 122 en 1885 (n° 2520).  En 1870 l’exportation des fils de coton anglais représentait £ 34,000,000 et £ 49,000,000 en 1884 (n° 2535).  L’Inde n’a pas trouvé d’avantages dans la baisse du prix du blé en Europe (n° 2551); le prix du blé dans l’Inde n’est pas le prix régulateur des divers marchés (n° 2513).  Le prix du blé dans l’Inde a baissé de 26 %, indépendamment de la baisse du change (n° 2561), sous l’influence de causes directes, telles que la baisse des frets (n° 2562).

2° M. Barbour a donné de nombreux renseignements sur les stocks métalliques et les ressources monétaires de l’Inde.  Il estime que, de 1835 à 1886, il a été importé £ 130,000,000 d’or dans l’Inde et £ 170,000,000 d’argent, et qu’on peut évaluer à cette somme le stock métallique de l’Inde, à raison de la pratique de la thésaurisation, notamment dans les temples.  Cette thésaurisation provient de l’insécurité et des chances de famine.  Elle ne diminuera qu’avec l’amélioration de la condition économique et politique de l’Inde.  Dans cette pratique séculaire, on donne la préférence à l’or (n° 1197).  Plus les familles sont riches, plus elles le recherchent.

3° Les dépositions de MM. Kenworthy Byltell, Robert Barclay, Tidman et Wheeler ont principalement porté sur les relations commerciales de l’Angleterre avec l’Inde et de l’Inde avec l’Angleterre.  La baisse de la roupie de 2 sh. ou de 1 sh. 10 d. à 1 sh. 6 d. a profité aux producteurs dans l’Inde; elle a été un stimulant pour les exportations (nos 1932 et 1937).  La valeur en or des produits de l’Inde est tombée de 30 %, pendant que la valeur en argent ne baissait que de 10 %, il y a donc eu une différence pour le ryot de 20 %, il a vendu 10 % de moins et acheté 30 % de moins (n° 1939).  La cause de la baisse ne provient pas de l’appréciation de l’or, mais de l’accroissement de la production et des changements de diverses conditions (n° 1939).  Les importations anglaises dans l’Inde sont actuellement stationnaires, tandis que les exportations de l’Inde augmentent (n° 1927).

La baisse du change permet au ryot de vendre son blé à un prix plus élevé qu’avant la baisse (n° 2144); aussi une baisse du blé aurait le même effet qu’une hausse du change (n° 2176).  Le change a également favorisé les progrès de l’industrie du coton dans l’Inde : au lieu de 1,700,000 broches en 1887, on en comptait 2,100,000 en 1886 (n° 2332).

M. Provand, qui fait le commerce avec les Chinois, insiste sur les inconvénients, pour ce commerce et celui de la Chine, des fluctuations dangereuses du change.

M. Baring expose les nombreuses difficultés du gouvernement de l’Inde, la pauvreté de l’Inde et les dures conséquences des liens qui rivent l’Inde à l’Angleterre.  Il rappelle à cet égard, avec raison, les épreuves auxquelles l’Égypte a été soumise par l’empire romain (n° 7096); aussi accepte-t-il sans enthousiasme le bimétallisme comme un remède temporaire à un état de choses funeste (n° 7137).  Il émet des doutes relativement aux avantages que l’Inde retire de la vente de ses blés (n° 7001).

M. Nisbet fournit de nombreux détails sur la culture et le commerce du blé dans l’Inde.  Il reconnaît que la baisse de l’argent les a favorisés dans une certaine mesure.

M. Chapman appelle l’attention de la commission sur les fonctions du capital dans la question monétaire et sur la nécessité d’en tenir compte.  Les métaux précieux ne sont que des intermédiaires et des intermédiaires très différents.  Il considère que, dans l’Inde, l’opinion est devenue défavorable à l’argent, et que l’on craint qu’il ne tombe à la condition du cuivre (n° 10299).  Favorable au bimétallisme, il emploierait au besoin un autre rapport que 15 ½.

M. Dadabhaï Naorofi a fait remarquer que les souffrances actuelles de l’Inde provenaient de sa dépendance vis-à-vis de l’Angleterre et du défaut de garantie vis-à-vis de son gouvernement.

Les lords hauts-commissaires de l’Inde sont favorables à un traité international en vue d’améliorer les finances de l’Inde.  Ils ne se prononcent pas sur la question du rapport légal de valeur entre l’or et l’argent.

 

§ 7.  — Rapport de la commission d’enquête

La commission d’enquête a fait paraître un rapport final sur l’enquête.  Ce rapport est divisé en trois parties.  La première partie est signée des douze membres de la commission : un membre étant décédé, un autre s’étant retiré.  La seconde partie est signée de MM. Herschell, Fremantle, John Lubbock, W. Birch, Farrer et L. Courtney.  Ces membres représentaient plus ou moins l’opinion monométallique; en tout cas, ils étaient défavorables à toute intervention actuelle de l’Angleterre dans une convention monétaire internationale.  La troisième partie est signée des autres membres de la commission : ce sont les membres favorables à un arrangement international et au système bimétalliste.  En outre, MM. Louis Mallet, Barbour et Montagu, appartenant à cette dernière opinion, ont joint des notes particulières à la troisième partie.

Il en résulte que la commission ne s’est trouvée d’accord que sur les points contenus dans la première partie du rapport, c’est-à-dire sur certains faits, et qu’elle s’est divisée en deux groupes d’égale force : l’un favorable, l’autre contraire à tout traité international auquel l’Angleterre participerait.

 

I.  — Première partie du Rapport

1° La première partie du rapport s’ouvre par un historique des métaux précieux aux XVI°, XVII° et XVIII° siècles, et le résumé de la statistique de leur production au XIX° siècle, avec indication du rapport de valeur entre l’or et l’argent.

2° Le rapport examine ensuite les causes de la baisse du prix en or de l’argent depuis 1873, où l’argent fut coté jusque 62 ¾ d. l’once standard pour tomber, le 19 mai 1888, à 41 ⅝ d.

Il signale : 1° l’accroissement de la production de l’argent; 2° les ventes d’argent de l’Allemagne s’élevant à £ 28,356,986; 3° les mesures relatives à la suspension du monnayage de l’argent par l’Union latine; 4° les mouvements d’importation et d’exportation de l’argent dans l’Inde; 5° le montant des Indian Council bills.

De 1851 à 1855, la production moyenne de l’argent avait été de £ 8,019,350; elle s’est élevée, de 1881 à 1888, à £ 21,438,000.  Sur ces quantités, les États-Unis ne représentaient que £ 75,000 de 1851 à 1855, et £ 8,521,450 de 1881 à 1885.

Quant à la frappe pour les États-Unis et l’Inde, elle est passée de £ 45,283,000 de 1851 à 1855, à £ 129,664,000 de 1876 à 1880, et £ 80,854,000 de 1881 à 1885.

Les importations d’argent nettes dans l’Inde, qui avaient monté, de 1851 à 1855, en moyenne à   £ 2,384,590 par an, ont été, de 1881 à 1885, £ de 6,080,527 par an en moyenne.  En 1887, elles ont représenté £ 9,218,751.

Les Indian Council bills, qui, de 1851 à 1855, s’élevaient en moyenne par année à £ 3,370,269, ont représenté, de 1880 à 1885, en moyenne £ 16,026,268, et £ 15,358,577 en 1887.

3° L’influence de ces diverses causes a été de modifier le rapport de valeur entre l’or et l’argent, tandis que, de 1801 à 1870, le rapport s’était montré stable, ne variant que de 15,83 à 16,30 pour 1, malgré l’accroissement parallèle ou successif de la production de l’or et de l’argent.

Ces causes suffisent-elles pour expliquer une baisse de 28 à 30 % dans le prix en or de l’argent, d’autant plus que les importations de l’Inde ont augmenté et que la Chine importerait de l’argent au lieu d’en exporter ?

Le rapport n’a pas tranché cette question.

4° Après avoir traité des causes qui ont modifié les conditions de l’argent, le rapport s’occupe de celles qui ont modifié la condition de l’or.  D’une part la production a diminué, et d’autre part la demande a augmenté, soit pour les besoins des États et des banques, soit pour ceux de l’industrie.  M. Soetbeer estimerait à £ 12,250,000 l’or annuellement consommé par l’industrie, et de 1877 à 1885 les encaisses de certaines banques et de quelques Trésors seraient passées de £ 144,500,007 à £ 282 millions.

À cet égard deux opinions ont été indiquées dans le rapport.  D’après l’une, cette situation aurait suffi à accentuer la valeur de l’or.  D’après l’autre, le taux moyen de l’escompte témoignerait du contraire.

5° Quoi qu’il en soit, parallèlement à l’action de ces causes diverses sur les métaux précieux, on doit signaler une tendance assez générale des prix à la baisse.  Cette tendance est indiquée dans un diagramme des cours des prix de 1851 à 1888.

6° En outre des causes qui ont agi sur l’argent et sur l’or, le rapport s’occupe encore de celles qui auraient agi sur les deux métaux.  D’après les uns, ces causes ne seraient autres que la loi économique de l’offre et de la demande; et, d’après les autres, les mesures législatives de l’Union latine auraient seules réduit le rapport résultant des lois antérieures; ce qui amène le rapport à étudier les effets de ces causes sur les oscillations du change, sur la baisse du prix de l’argent en or, et sur les finances de l’Inde.

7° Existe-il des moyens de remédier aux résultats de l’action de ces diverses causes ?  Le remède principal serait-il l’adoption du bimétallisme ?

Le rapport résume rapidement les divers arguments présentés pour et contre le bimétallisme et les moyens de l’organiser.

8° D’autres remèdes que le bimétallisme ont été indiqués : 1° une monnaie contenant une certaine proportion d’or et d’argent; 2° une circulation fiduciaire basée sur des encaisses avec une proportion convenue d’or et d’argent; 3° l’étalon boiteux de quelques États, c’est-à-dire la limitation de la frappe de l’argent; 4° l’adoption d’une monnaie d’or pour l’Inde; 5° l’augmentation de la circulation fiduciaire; 6° l’abolition en Angleterre du droit sur l’argenterie; 7° l’invitation à la Banque d’Angleterre d’admettre l’argent dans son encaisse, avec la proportion du cinquième, conformément à la loi de 1844.

Le rapport ne se prononce sur aucun.

9° Après un résumé rapide des faits et de leur interprétation, cette partie du rapport se termine par la déclaration suivante : «Nous sommes d’avis que la véritable explication des phénomènes que nous avons essaye d’éclaircir directement, doit être cherchée dans une combinaison de causes et ne peut être demandée exclusivement à aucune.  L’Union latine a rompu en 1873 le lien qui existait entre l’or et l’argent et qui avait maintenu le prix de ce dernier d’après un rapport constant.  Depuis cette rupture, l’argent a été laissé sur le marché libre à l’influence de toutes les causes qui affectent le prix d’une marchandise.

Nous n’avons pu nous mettre d’accord sur aucun autre point.»

 

II.  — Seconde partie du Rapport

1° Dans cette seconde partie du rapport, les membres de la commission défavorables au bimétallisme, ont d’abord recherché quels ont pu être les maux (evils) qui auraient été la conséquence des changements relatifs de valeur des métaux précieux, soit quant aux variations du rapport et aux oscillations du change, soit quant à la baisse de l’argent.

Les fluctuations du change se compenseraient; elles auraient un caractère alternatif en général.  Elles n’auraient d’influence permanente que pour l’Inde.

En ce qui est des effets de la baisse de l’argent, cette partie du rapport n’admet pas qu’elle provienne d’une appréciation de l’or, mais bien d’une dépréciation propre à l’argent lui-même, sous l’influence des causes ci-dessus indiquées.

Cette baisse de l’argent est parallèle, il est vrai, à une baisse des marchandises; mais cette baisse n’ayant pas un caractère général ni permanent, on ne saurait la considérer comme cause effective, d’autant plus que le dividende entre les prix et les stocks métalliques n’est pas établi.

La baisse des prix, comme les oscillations du change, a des compensations et résulte d’influences variables.

De même, les oscillations du change n’ont pas sur les prix l’influence qu’on leur attribue, et la production du blé n’a pas été favorisée dans l’Inde par la baisse de l’argent et du change.

2° Le rapport reprend la discussion des remèdes dont il a été question dans la première partie.  Il repousse toute intervention; soit parce qu’il ne serait pas possible d’obtenir le concours de tous les États intéressés; soit parce qu’il n’y aurait pas moyen de maintenir un rapport fixe; soit parce qu’il serait difficile de choisir un rapport quelconque sans léser de graves intérêts, et sans donner aux taux un caractère factice; soit parce qu’un traité international n’aurait aucune garantie de durée; soit parce qu’il serait contraire aux intérêts de l’Angleterre; soit parce qu’il aurait pour conséquence une prime élevée sur l’or.

Aussi recommande-t-il : 1° l’abolition du droit sur l’argenterie; 2° des arrangements diplomatiques pour faciliter la frappe de l’argent; 3° l’émission d’une circulation de billets de banque de petite valeur garantis par de l’argent.

En tout cas, il se prononce formellement pour le maintien de la législation monétaire et fiduciaire actuelle de l’Angleterre.

 

III.  — Troisième partie du Rapport

Cette partie du rapport est beaucoup plus catégorique que les autres, quoique moins longue.  Elle résume l’opinion des membres de la commission d’enquête favorables au bimétallisme sur le problème monétaire; elle indique les moyens qu’ils proposent pour le résoudre.

Un premier paragraphe est consacré aux maux (evils) résultant des difficultés monétaires, et un second paragraphe aux remèdes pour parer à ces maux.

1° Difficultés monétaires — Les maux auxquels ces difficultés donnent naissance, résultent :

A. —   Ou du changement de rapport entre les métaux précieux et des fluctuations de leur valeur relative

B. —   Ou de la baisse du change entre les États ayant une circulation d’or ou une circulation d’argent

C. —   Ou de la baisse des prix en or

D. —   Ou des effets de ces diverses causes sur certains intérêts.

A. —   Le changement de rapport entre les métaux précieux et les fluctuations de leur valeur relative ont pour effet d’amoindrir le commerce entre les États possédant une circulation d’or et ceux possédant une circulation d’argent; de favoriser le commerce dans les États à circulation d’argent aux dépens de ceux à circulation d’or; de décourager l’emploi du capital dans les États à circulation d’argent, et de retarder leur développement.

Tous ces effets se remarqueraient notamment dans l’Inde; cette partie du rapport semble contradictoire avec elle-même.  Comment les mêmes causes peuvent-elles en même temps favoriser le commerce des États à circulation d’argent, amoindrir leurs ressources et retarder leur développement ?

Cette contradiction est manifeste quant à l’Inde.  Ou bien, comme il résulte d’un grand nombre de dépositions, la condition économique de l’Inde a plutôt gagné que perdu à la baisse de l’argent et à celle parallèle des prix, ou bien elle a plutôt perdu que gagné.  Au premier cas, les changements de valeur et les fluctuations du change des métaux précieux n’ont pas retardé le développement de l’Inde; au second cas, l’Inde n’a pas été favorisée aux dépens des pays à circulation d’or.

B. —   En même temps que se produisait la baisse des prix de l’argent en or, une baisse générale des prix en or avait lieu en Angleterre, qui possède l’étalon d’or, tandis que dans l’Inde la roupie conservait son pouvoir d’achat et que les prix en argent demeuraient fermes.  Il en résulte que la valeur de l’argent n’a pas baissé en elle-même, bien qu’elle ait largement baissé dans sa valeur relative avec l’or; de là deux résultats favorables à l’Inde et contraires à l’Angleterre, du moins jusqu’à ce que les prix parviennent à l’équilibre.  La production dans l’Inde est favorisée aux dépens du producteur de blé en Angleterre, de même que le manufacturier dans l’Inde est favorisé aux dépens des manufacturiers en Angleterre.  Le manufacturier anglais est atteint dans ses ressources par le change.  Quant à l’agriculteur anglais, il vend son blé proportionnellement moins cher que le ryot, parce que le prix est resté le même dans l’Inde et qu’il a baissé en Angleterre.  Dans l’Inde, pays à argent, maintien des prix; en Angleterre, pays à or, baisse des prix.

C. —   La baisse des prix en or (gold price) est un fait.  Les causes sont plus difficiles à préciser.  Sont-elles monétaires ?  Dépendent-elles de changements dans les conditions de la production ?  Cette seconde explication ne paraît pas admissible, car les prix dans les pays à argent n’ont pas baissé; aussi pensons-nous que les causes sont monétaires.

Elles se ramènent toutes à l’appréciation dont profite l’étalon des valeurs dans les pays à circulation d’or.  Cette appréciation exerce une influence funeste sur l’augmentation de richesse de la nation.

Il y a lieu de prendre des mesures pour rétablir sans retard la stabilité comparative de l’étalon des valeurs.

D. —   Les effets de cette situation peuvent être étudiés d’abord dans l’Inde, puis en Angleterre.

Dans l’Inde, les finances publiques sont accablées par la perte du change, et les particuliers qui ont des remises à faire en Europe sont exposés aux mêmes pertes.  Cette perte est du tiers au moins des remises.

Quant à l’Angleterre, elle trouve aujourd’hui une rude concurrence à ses exportations de fils de coton dans les exportations de fils de coton de la Chine et de l’Inde.

Nota — Les chiffres produits au Rapport ne paraissent pas favoriser réellement cette opinion.

Parmi les avantages dont profite l’Inde, il faut mettre au premier rang la différence de valeur entre l’or et l’argent, non seulement pour ses exportations chez les peuples à or, mais encore chez les autres peuples à argent.

Toutefois, si on se place au point de vue des intérêts généraux de l’Angleterre, son commerce intérieur et extérieur serait surtout atteint par les récents changements dans la circulation, quoique d’autres causes y aient concouru.  Le commerce du monde est maintenant soumis à deux étalons monétaires, au lieu d’un seul comme autrefois.  Des associés l’un de l’autre, ils ont perdu toute stabilité, et l’un d’eux a pris une plus-value que l’on doit considérer comme un mal pour le commerce, l’industrie et les classes laborieuses de l’Angleterre.  Pas de distinction entre le commerce intérieur et extérieur.

Dans leur ensemble, les affaires ont diminué.  En 1873 la propagation du commerce extérieur demandé £ 2 4 et seulement £ 1 17 en 1886, on en trouve la preuve dans les relevés de l’income tax.  De 1874 à 1886 l’accroissement dans les évaluations de l’ensemble du capital (property) et des profits n’a été que de 10 % au lieu de 56 % dans les douze ans antérieurs.

Aussi le travail a diminué, les salaires ont baissé, les intérêts calculés à l’année sont moins stables.

D’autre part les charges publiques, étant exigibles en or, sont plus lourdes.

Ces diverses causes ont accéléré, au lieu de le contenir, le mouvement protectionniste en Angleterre et pourraient exiger l’établissement de droits de douanes dans l’Inde.

Il y a lieu par suite d’appliquer un remède monétaire à des causes en partie monétaires.  Il faut maintenir l’emploi des deux métaux précédents comme étalons dans les conditions antérieures à 1877, il faut rétablir le lien qui les unissait et qui a été rompu.

Nota.  — Il y a lieu de signaler, en dehors des contestations des faits contenus dans l’enquête sur tous ces points : 1° qu’ils ont un caractère exclusivement anglais; 2° qu’il n’y a pas de proportion entre l’étendue des maux indiqués et les faits à l’appui, d’une part, et d’autre part, l’importance des remèdes proposés.

2° Remèdes monétaires.  — Le remède principal consiste à revenir à l’état de choses antérieur à 1874.  Si dans tous les États l’or et l’argent peuvent être librement monnayés et peuvent être échangés contre les marchandises d’après un rapport fixe, le marché de l’argent comparé avec l’or obéira à ce rapport.  Ce système remédiera à tous les maux décrits plus haut.

Trois objections ont été faites contre ce système, et il y a lieu d’y répondre :

A. —   Que le changement serait redoutable et constituerait une nouveauté dangereuse.

On répond qu’il ne ferait que rétablir un état de choses antérieur, avec cette différence que l’Angleterre devrait concourir à le maintenir.

B. —   Que la condition du marché anglais et en particulier celle de Londres pourrait être compromise.

On répond que la prééminence du marché de Londres est antérieure à l’adoption par l’Angleterre de l’étalon d’or et s’est constituée sur le régime du double étalon; que cette prééminence a pour fondement les tirages de traites étrangères sur Londres, et que le double étalon n’y apportera aucun changement; que l’option laissée aux débiteurs de payer en or ou en argent aura rarement d’effet, car le système étant maintenu dans son intégrité, personne n’aura d’intérêt à choisir un métal plutôt que l’autre.

C. —   Que si le bimétallisme a pour résultat une diminution de la valeur de l’or, l’Angleterre, où l’or est principalement employé dans les paiements, perdra au profit des autres pays (Renvoi au § 96 de la première partie du rapport).

D. —   Que la mise en train et le maintien de ce système dépendent des conventions internationales, auxquelles les autres États pourront refuser leurs concours.

On répond que rien ne fait présumer ce refus; que peu importe la retraite d’un ou deux États; que ce refus préjudicierait plus à ces États qu’aux autres et que cette objection est commune à tout traité international.

E. —   Que les populations pourraient refuser leur concours à ce système et que les transactions pourraient continuer à se faire plutôt qu’avec d’autres.

Cette objection est plutôt une prévision qu’un argument.  Il est difficile d’y adhérer, car il est bien certain que l’adoption du système nouveau ne pourrait avoir lieu qu’avec le consentement d’une portion notable de la nation.

F.  —   Que si les dettes contractées en or peuvent être réglées en argent, il y aura une perte pour les créanciers et une violation de la foi des contrats.

Cette objection paraît mériter très sérieuse considération; toutefois, le devoir des gouvernements, en vue du bien général de l’État, est de veiller à ce que l’État possède un étalon de valeur de la plus grande stabilité possible.  Si l’établissement ou le maintien d’un pareil étalon peuvent préjudiciel aux créanciers, on ne voit pas pourquoi les débiteurs en seraient privés.

En Angleterre, cette objection ne porte que sur le rapport de valeur, au cas où ce rapport différerait de celui du marché libre.

Enfin, elle ne peut être faite par ceux qui admettent que la baisse des prix est due à des causes propres à la production, car, si la rupture du pair bimétallique n’a pas donné lieu à l’appréciation de l’or, pourquoi l’or serait-il affecté par le retour du pair?

Ces objections réfutées, il y a lieu de maintenir qu’un seul métal précieux ne peut remplir la fonction monétaire, sans provoquer une révolution financière et commerciale par le changement dans les prix, et que pour prévenir cette éventualité, l’entente entre quelques États d’une certaine étendue pourra suffire.

Si cette entente ne se produit pas, l’or deviendra le seul étalon monétaire et tous les maux ci-dessus examinés s’aggraveront; sa valeur s’élèvera, les prix baisseront, la situation de l’Inde deviendra plus redoutable; une nouvelle hausse de l’or pourrait présenter quant à l’Angleterre même, de sérieuses conséquences.

Tout autre remède serait inefficace.  Il faut un arrangement international comprenant les principales nations du globe, telles que les États-Unis, l’Allemagne, les États de l’Union latine, l’Angleterre, l’Inde et les autres colonies anglaises qui donneraient leur concours.

Cet arrangement doit avoir pour objet : 1° la libre frappe de l’or et de l’argent en monnaie légale; 2° la fixation d’un rapport auquel les pièces de chacun des deux métaux pourraient servir, au choix du débiteur, pour payer le créancier.

 

IV.  — Annexes au Rapport

Sont annexées au Rapport :

1° Une longue lettre de M. Louis Mallet, dans laquelle les arguments en faveur d’un arrangement international sont de nouveau développés;

2° Plusieurs notes de M. Barbour;

3° Une note de M. Samuel Montagu, membre de la commission, dans laquelle il se prononce en faveur du rapport de 20 contre 1.  M. Montagu craint que le rapport de 15 ½ ne puisse être monétaire sur le marché libre.  M. Montagu a rédigé un mémorandum particulier compris dans l’annexe.  M. Montagu est le chef de la maison la plus importante de Londres pour le commerce des métaux précieux; son opinion a du poids.

Cette opinion a été adoptée par plusieurs témoins et notamment par M. le professeur Lexis, de Göttingen.  Elle correspond à l’état monétaire actuel et probablement à l’étape qui vient de se faire dans la valeur respective de l’or et de l’argent.

L’histoire des métaux précieux enseigne, en effet, comme l’a relevé M. Giffen, que l’argent a une lente tendance à baisser au fur et à mesure que ses emplois diminuent, soit par l’augmentation de l’or, soit par le développement des moyens de crédit.

Relever l’argent, par un traité international, de la diminution de valeur qu’il a subie sous l’influence des causes économiques, paraît contraire à l’histoire entière des métaux précieux; constater l’état actuel de sa valeur et l’amplitude de l’oscillation accomplie de 1873 à 1887, serait se conformer, au contraire, aux enseignements de l’histoire et à l’expérience qui, en fait de métaux précieux et de monnaie, semblent devoir avoir le pas sur le raisonnement et les hypothèses.

 

RAPPORT  SUR  LES  «MATERIALIEN»  DU  DR  ADOLPHE  SOETBEER  PAR  M. ADOLPHE  COSTE

 

Avertissement

 

La commission de statistique du Comité d’organisation du Congrès monétaire international de 1889 m’ayant chargé de faire une analyse du célèbre ouvrage du docteur Soetbeer sur les Métaux précieux et la Question monétaire, c’est ce travail que j’ai l’honneur de présenter au Congrès.

Ce résumé a été fait sur la 2° édition des Materialien, publiée à Berlin en 1886, et d’après la traduction française préparée par les soins de notre honoré collègue M. Ruau, directeur de la Monnaie.  Il contient les idées principales et les conclusions du savant professeur de Göttingen, mais il ne dispense pas de consulter les précieux documents contenus dans son ouvrage.  Les hommes d’étude et de finance pourront désormais s’y reporter aisément, grâce à la traduction française due à la libéralité de M. le ministre des finances et au zèle de M. Ruau.

Dans le présent résumé, j’ai suivi l’ordre des matières du docteur Soetbeer, et j’ai fait successivement l’analyse des sept chapitres de l’ouvrage, dont voici l’énumération :

 

Chapitre Ier  : Production des métaux précieux [31]

Chapitre II  : Rapport des valeurs de l’or et de l’argent

Chapitre III  : Emploi des métaux précieux

Chapitre IV  : Importation et exportation des métaux précieux

Chapitre V  : Existences et circulation des métaux précieux dans les pays civilisés

Chapitre VI  : Escompte et cours du change

Chapitre VII  : Variations dans les prix des marchandises en général et dans le pouvoir d’achat de l’or

 

Chapitre Ier : Production des métaux précieux

L’auteur emprunte à ses précédents ouvrages le tableau de la production des métaux précieux depuis la découverte de l’Amérique.  Il l’a complété jusqu’en 1885.  Suivant sa déclaration, les chiffres de 1493 à 1686 sont établis sur des probabilités; à partir de 1687, ils s’appuient sur des données positives.

Le tableau donne par périodes (de vingt années jusqu’en 1800, de dix années jusqu’en 1850, et de cinq années à partir de 1850) la production annuelle moyenne de l’or et de l’argent.  Les quantités sont estimées en kilogrammes, les valeurs en marks.  Au sujet de l’estimation des valeurs, M. le docteur Soetbeer présente l’observation suivante :

«La valeur du kg d’or fin est calculée à 2,790 marks (3,444 fr. 4/9).  La valeur du kg d’argent fin avait été calculée uniformément, dans la 1ère édition de cet ouvrage, à 180 marks (222 fr. 2/9), car une grande période s’était écoulée pendant laquelle le rapport normal de 15 kg ½ d’argent pour 1 kg d’or était resté constant.  à proprement parler, cette évaluation n’est exacte que pour la période qui s’étend du commencement de ce siècle à l’année 1870.  l’emploi de ce taux pour les années suivantes a été admissible aussi longtemps que le prix moyen annuel de l’argent depuis 1873 n’a pas semblé s’éloigner par trop du prix normal que nous avions adopté; on l’a conservé aussi longtemps que la baisse dans la valeur de l’argent a été considérée comme un phénomène temporaire et qu’on a cru au retour prochain de l’ancien rapport de l’or à l’argent.  mais la baisse de l’argent a fait un nouveau pas depuis 1888, et l’espoir d’une réhabilitation, pour ainsi dire, de ce métal ou de l’établissement dans les pays civilisés du double étalon sur la base de l’ancien rapport français, a disparu; il semble donc nécessaire d’abandonner une évaluation uniforme de la valeur de l’argent et d’établir les calculs en tenant compte du rapport existant réellement dans les différentes périodes.»

Je ne crois utile d’emprunter au tableau de M. Soetbeer et de ne reproduire ici que les quantités moyennes annuellement produites.

J’y joins cependant l’estimation de la valeur du kilogramme d’argent en marks, et j’en donne l’équivalence en francs sur le pied de 1 mark = 1 fr. 2346 [32].

 

Production totale annuelle des métaux précieux

Périodes Or
Kg
Argent
Kg
Valeur moyenne
En marks En francs
1493–1520
1521–1544
1545–1560
1561–1580
1581–1600
1601–1620
1621–1640
1641–1660
1661–1680
1681–1700
1701–1720
1721–1740
1741–1760
1761–1780
1781–1800
1801–1810
1811–1820
1821–1830
1831–1840
1841–1850
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1876–1880
1881–1885
5,800
7,160
8,510
6,849
7,380
8,520
8,300
8,770
9 260
10,765
12,820
19,080
24,610
20,705
17,790
17,778
11,445
14,216
20,289
54,759
199,388
201,750
183,057
195,026
173,904
172,414
149,137
47,000
90,200
311,600
299,500
418,900
422,900
393,600
360,300
337,000
341,900
335,600
431,200
533,145
652,740
879,060
894,150
540,770
460,560
596,450
780,415
886,115
904,990
1,101,150
1,339,085
1,969,425
2,450,252
2,861,709
260
248
247
243
236
228
199
192
186
186
183
185
189
190
185
179
180
177
177
176
181
182
181
179
175
156
150
320.99
306.17
304.94
300.00
291.35
281.48
245.68
237.04
229.63
229.63
225.92
228.39
233.33
234.57
228.39
220.99
222.22
218.52
218.52
217.28
223.45
224.69
223.45
220.99
216.05
192.59
185.18

 

M. Soetbeer complète cet intéressant tableau par le détail de la production de l’or et de l’argent dans les différents pays producteurs, mais seulement pour la période de 1851 à 1885.  Je ne reproduis ici que les chiffres relatifs aux quantités (en kilogrammes).

 

Production moyenne annuelle de l’or

 

Périodes États-Unis Australasie Russie Mexique, Colombie, Brésil Autres contrées Total Estimation du directeur de la Monnaie d’Amérique
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1876
1877
1878
1879
1880
1881
1882
1883
1884
1885
1886
1887
1888
88,800
77,100
66,700
76,000
59,500
60,000
70,300
76,800
58,300
51,200
52,200
48,900
45,140
46,313
50,000
54,900
52,100
52,100
69,573
82,392
77,634
73,526
63,129
49,156
45,045
43,747
43,307
45,215
45,564
44,075
40,705
32,400
41,150
40,000
41,000
41,500
24,730
26,570
24,084
30,050
33,380
33,600
41,000
42,100
42,600
41,400
38,500
32,700
35,800
22,908
31,200
31,200
30,350
30,900
7,710
7,000
7,650
6,940
7,240
7,200
7,100
7,200
7,100
6,700
6,600
6,300
6,400
8,000
6,300
6,200
7,250
7,000
8,375
8,688
8,989
8,540
10,655
16,000
16,000
16,000
16,000
16,000
16,000
16,500
16,500
16,500
25,850
29,150
29,400
28,500
199,388
201,750
185,057
195,026
173,904
165,956
179,445
185,847
167,307
163,515
158,864
148,475
144,545
146,151
154,500
161,450
160,000
160,000





171,453
179,175
163,675
160,152
155,016
148,939
141,733
143,381
156,156
149,338
154,712

Production moyenne annuelle de l’argent

Périodes Mexique Pérou, Bolivie, Chili États-Unis Allemagne Autres contrées Total Estimation du directeur de la Monnaie d’Amérique
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1876
1877
1878
1879
1880
1881
1882
1883
1884
1885
1886
1887
1888
466,100
447,800
473,000
520,900
601,800
601,000
634,000
644,000
699,000
701,000
721,000
738,000
739,000
785,000
736,500
792,000
784,000
800,000
218,600
190,400
191,100
229,800
374,700
350,000
350,000
350,000
350,000
350,000
350,000
390,000
510,000
450,000
455,000
460,000
435,000
430,000
8,300
6,200
174,000
301,000
564,800
933,000
957,000
1,089,376
981,000
942,987
1,034,649
1,126,083
1,111,457
1,174,205
1,295,000
1,288,000
1,373,500
1,540,000
48,960
61,510
68,320
89,125
143,080
139,779
147,612
167,988
177,507
186,011
186,990
214,982
235,063
248,117
309,418
319,598
367,633
406,567
144,155
199,080
194,730
198,260
285,045
300,000
300,000
300,000
300,000
300,000
300,000
300,000
300,000
300,00
380,082
378,402
453,867
460,433
886,115
904,990
1,101,150
1,339,085
1,969,425
2,323,779
2,388,612
2,551,364
2,507,507
2,479,998
2,592,639
2,769,065
2,895,520
2,957,322
3,176,000
3,238,000
3,414,000
3,637,000






2,174,610
2,282,573
2,313,731
2,326,941
2,458,322
2,690,573
2,812,972
2,770,610
2,841,573
2,896,882
3,016,044

On remarquera qu’à partir de 1877, M. Soetbeer a mis en regard de ses évaluations totales, celles du directeur de la Monnaie des États-Unis.  Ces dernières sont, en général, un peu plus faibles.  La différence porte sur les chiffres de la «production accessoire», comme l’appelle notre auteur, c’est-à-dire de la production des pays groupés sous la désignation : Autres contrées.

À la suite de ces tableaux, M. Soetbeer fait observer que, durant les trente-cinq années de 1851 à 1885, il a été produit 6,383,388 kg d’or, soit 57 % du total de la production d’or depuis 1493 (11,135,458 kg), tandis qu’il n’a été produit que 57,563,631 kg d’argent, soit 27 % seulement du total de la production d’argent (207,390,381 kg).

À l’appui de sa statistique, notre auteur présente des observations sur la production de chaque pays.  Je crois devoir séparer celles qui concernent la production de l’or de celles qui sont relatives à la production de l’argent.

 

§ 1.  Production de l’or

En ce qui concerne la production de l’or dans les principaux pays producteurs, voici les opinions invoquées par M. Soetbeer :

États-Unis.  «Si l’on considère dans leur ensemble, dit M. le professeur Lexis, les conditions de la production de l’or aux États-Unis, il faut admettre qu’on ne peut plus espérer découvrir des champs d’alluvion aussi vastes et aussi riches que ceux de la Californie, et que le lavage de l’or contribue de moins en moins à alimenter la production, bien que l’on découvre de temps en temps de nouveaux gisements venant enrayer ce mouvement rétrograde.  Mais l’or provenant du traitement des alluvions ne représente plus déjà qu’une partie relativement faible de la production totale.  Bien plus importante est la part provenant des anciens et immenses gisements du sables aurifères, et le montant de cette source de production pourra sans aucun doute être maintenu pendant de longues années au taux actuel, surtout si l’on écarte les difficultés extérieures qui se sont produites en Californie à la suite d’une application mal entendue du procédé hydraulique.  C’est de l’exploitation des mines de quartz qu’il faut attendre la production d’or la plus durable, et en ce moment tous les renseignements montrent une augmentation graduelle et considérable de ce genre de production.  Il est déjà possible aujourd’hui de traiter des minerais beaucoup moins riches, qu’on considérait autrefois comme n’en valant pas la peine.  On s’est efforcé plus particulièrement, par des procédés métallurgiques plus perfectionnés, d’éviter la perte qui provenait jusqu’ici de ce fait que l’or contenu dans les pyrites sulfureuses ou dans l’or rouillé est réfractaire à l’amalgamation.  On peut donc admettre que la production de l’or aux États-Unis est arrivée à un point où elle se maintiendra d’une manière à peu près constante pendant de longues années, et qu’elle fournira à la prochaine génération une somme qui ne s’éloignera pas beaucoup de 110 à 120 millions de marks par an (39,400 à 43,000 kg).»

Australasie.  Le professeur Lexis évalue à 4,520,970 onces [33] la production de l’or pour les trois années 1882-1883-1884 dans l’Australasie (non compris l’Australie du Nord), soit une moyenne de 1,507,000 onces par an, et il ajoute : «500,000 à 550,000 onces proviennent des exploitations d’alluvions, et 950,000 à 1,000,000 d’onces de l’exploitation des mines de quartz.  Dans la première catégorie, les statistiques officielles comprennent également les anciens placers exploités hydrauliquement ou de toute autre manière; ils deviendront probablement beaucoup plus nombreux dans l’avenir et fourniront pendant un temps indéterminé un contingent d’or considérable.  De même l’exploitation des mines de quartz est susceptible d’un accroissement de plus en plus grand, déterminé par la colonisation du pays, l’augmentation normale de la population et l’extension des lignes de chemins de fer.  Les perfectionnements métallurgiques permettront, en outre, d’extraire des minerais une quantité d’or beaucoup plus grande que cela n’a été possible jusqu’à présent.  Aussi ne pourra-t-on nous traiter d’optimiste si nous estimons pour l’avenir entre 100 et 110 millions de marks la production moyenne annuelle des mines d’or de l’Australie (35,800 à 39,400 kg).»

Russie.  «Les diverses opinions émises sur l’état et sur l’avenir de la production d’or en Russie, dit M. Soetbeer, diffèrent beaucoup entre elles.  L’exploitation est conduite, au point de vue technique, d’une manière tout à fait insuffisante; très peu de gros capitalistes sont intéressés à l’entreprise et la condition des travailleurs est très mauvaise.  La majeure partie des ouvriers employés au lavage de l’or se compose de criminels et de vagabonds, aussi les vols et les détournements sont-ils à l’ordre du jour.  Si l’on améliorait cette mauvaise situation, la production de l’or en Russie pourrait être considérable.  Striedier, dans une étude remarquable (Revue russe, 1883, livraisons 8 et 9), dit, entre autres choses, que la plus grande partie de l’or russe est produite par le lavage des sables aurifères, et qu’en proportion il y a très peu de mines en exploitation.  L’accroissement de la production de l’or en Russie provient de ce qu’on est sans cesse à la recherche de nouveaux gisements, car la proportion d’or contenue dans le sable qui, au commencement, était très forte, diminue partout, excepté dans le district d’Olekminsk, et on pénètre de plus en plus dans les provinces de l’Est.  De 1851 à 1860, la Sibérie orientale fournissait déjà les deux tiers de la production totale d’or en Russie; depuis 1871 cette proportion s’est encore accrue.  L’attention, dans ces dernières années, s’est surtout dirigée sur les nouveaux gisements découverts dans la province de l’Amour, mais là on ne peut plus rien espérer découvrir.  Striedier en conclut que les augmentations de la production de l’or en Russie, reposant sur le traitement des sables aurifères, atteindra dans peu de temps sa limite extrême.  On répond à ceci que si l’on ne doit pas compter sur une ascension continuelle et de longue durée de la production de l’or en Russie, cette production gardera son niveau très élevé pendant longtemps encore, grâce aux recherches géologiques qui font de grands progrès en Sibérie et dans la province de l’Amour, grâce aussi à l’amélioration des conditions économiques de ces pays, spécialement des moyens de communication, et aux progrès dans la méthode d’exploitation …  Le professeur Lexis, qui depuis longtemps s’occupe spécialement de la production des métaux précieux en Russie, est d’avis (voir Schmollers Jahrbuch de 1886) que la Russie est à même d’apporter pendant de nombreuses années encore à la production d’or du globe un contingent annuel de 60,000,000 à 70,000,000 de marks (21,500 à 25,100 kg).»

Ces trois estimations de M. Lexis, rapportées par M. Soetbeer établiraient dans l’avenir, pour les trois principaux pays producteurs d’or, un minimum constant de production annuelle de 270 à 300 millions de marks (96,800 à 107,500 kg), tandis que leur production moyenne annuelle, de 1871 à 1884, a été, d’après M. Soetbeer, de 404,900,000 marks (145,100 kg).

Mais il est juste de faire observer que sur d’autres points, on prévoit des accroissements de production.  Voici notamment ce que dit M. Soetbeer à l’occasion du Brésil :

«L’ensemble de la production annuelle de l’or au Brésil n’a été, en moyenne, dans ces dernières années, que de 1,000 kg de fin environ.  Des experts anglais prétendent que la production de l’or au Brésil est susceptible d’une grande extension, car, jusqu’à ce jour, on n’exploite que les filons à fleur de terre des gisements de quartz très étendus.  La mine de Cujaba possède une quantité énorme de minerai aurifère (ce minerai a donné à l’analyse une moyenne de 0.380 onces d’or par tonne, mais on n’en extrait réellement que 0.159, ce qui occasionne une perte de 57 %); il ne s’agit que de trouver une meilleure méthode d’amalgamation pour retenir l’or réfractaire qui se perd dans les taillings.»

 

§ 2.  Production de l’argent

En ce qui concerne la production de l’argent, voici les opinions émises :

États-Unis.  «Les rapports officiels, dit le professeur Lexis, montrent que la richesse en argent des États et Territoires du Pacifique est inépuisable, et que le développement annuel de cette richesse dépend uniquement de l’extension des chemins de fer, des progrès de la science et du concours du capital et du travail.  La baisse du prix de l’argent a principalement pour effet de laisser à l’état brut une grande quantité de minerais pauvres qu’on ne fait qu’amasser dans l’espoir de la découverte de procédés de traitement plus économiques ou de la réhabilitation de l’argent.  On découvre tous les jours de nouveaux filons qui sont encore une source de bénéfices, même au prix actuel de l’argent, et qui font plus que combler les lacunes produites à d’autres places.  Les rapports américains signalent d’une manière spéciale l’importance ascendante de la Californie en tant que pays producteur d’argent par suite de la découverte de mines dans la province de San-Bernardino.»

Mexique.  La production y est beaucoup plus élevée que ne l’indiquent les documents officiels, parce qu’il y a une exportation importante de métaux en barres qui n’est pas déclarée.  En outre la valeur des minerais exportés n’est pas portée dans les statistiques de M. Soetbeer au compte du Mexique, l’or et l’argent qui en sont retirés figurant dans la production des pays où ont lieu la fonte et l’affinage.

Sur la puissance de production des mines, voici ce qui est relevé par M. Soetbeer dans les rapports des consuls allemands :

«Dans les pays situés à la frontière nord du Mexique, dit un rapport de 1882, l’exploitation actuelle des mines d’or et d’argent et les recherches pour en découvrir de nouvelles dans les Cordillères mexicaines, riches en gisements de métaux précieux, attirent de nombreux spéculateurs; il se produit dans cette région une immigration fabuleuse de capitaux, de travailleurs, mais aussi d’aventuriers; cela rappelle tout à fait la Californie et la région de la Nevada.  Dans l’État de Sonora toutes les mines exploitées appartiennent à des sociétés américaines.  Ce mouvement s’étend aujourd’hui aux provinces de Sinaloa, de Ohihuahua et de Durango; et l’on peut affirmer que là-bas chaque possesseur de mines est à la recherche d’une société américaine qui lui achète son exploitation.»

On lit dans le rapport pour 1885 du consul allemand à Oaxaca :

«Les efforts considérables faits dans différents centres miniers ont amené en 1884 une augmentation dans la production de l’argent, supérieure d’environ 20 % à celle des années précédentes.  Le gouvernement mexicain s’est efforcé d’attirer les capitaux étrangers en accordant des privilèges spéciaux à cette industrie.  Mais ces tentatives, en présence du mauvais état du marché des métaux précieux, n’ont eu que peu de succès.  La plus grande partie des nombreuses et riches mines d’or et d’argent est abandonnée, soit en raison du défaut d’esprit d’entreprise et du manque des moyens d’exploitation nécessaires, soit en raison des méthodes primitives et incomplètes de traitement qui ne donnent pas de résultat rémunérateur pour les minerais pauvres.»

Cependant M. Soetbeer ajoute : «La crise de l’argent, principal article d’exportation du Mexique, atteint très fortement ce pays, mais n’a pas amené de ralentissement dans la production de ce métal.  La production a été grandement facilitée, et par de nombreuses améliorations dans les moyens de communication, et par de sérieux perfectionnements dans les procédés techniques d’exploitation.  L’abaissement du prix de l’argent a produit une immense extension dans l’exploitation des mines de ce métal, car tous les possesseurs de mines veulent balancer par une production plus importante, la perte qu’ils éprouvent sur le prix de l’argent.»

Pérou, Bolivie, Chili.  «Une grande incertitude règne, dit M. Soetbeer, sur toutes les données relatives à la production des métaux précieux au Pérou, au Chili et en Bolivie; aussi trouve-t-on souvent de grandes différences dans les diverses évaluations.»

Dans un rapport du consul d’Allemagne à Cochambamba (Bolivie), en 1879, il est dit : «L’exploitation des mines d’argent prend chaque jour une plus grande importance.  Toutes les mines exploitées possèdent de très beaux et très riches minerais, et en produisent de très grandes quantités.  Les plus grandes compagnies, comme celles de Huanchaca, Coiquechaca, donnent à leurs actionnaires jusqu’à 50 % de dividende.  Encouragées par ces résultats, plusieurs nouvelles sociétés se sont fondées avec des capitaux considérables dans le but d’exploiter d’anciennes mines abandonnées et d’en chercher de nouvelles; on prédit un bel avenir à ces nouvelles entreprises.»

M. Soetbeer ajoute : «Un rapport du 20 février 1884 de la Société américaine de La Paz confirme tout à fait ces observations.»

Je ne crois pas devoir suivre le savant M. Soetbeer dans son examen très détaillé des chiffres de la production des métaux précieux, aussi bien dans les principaux pays susindiqués que dans tous les autres où la production de l’or et de l’argent n’est qu’accessoire.  Je me suis borné à reproduire les observations d’un caractère plus général.  Elles semblent pouvoir se résumer ainsi.

En ce qui concerne la production de l’or, de nouvelles grandes découvertes d’alluvions ou de sables aurifères ne paraissent pas très probables, et le rendement des anciens placers entre dans une période plutôt décroissante; par contre, l’exploitation des quartz aurifères prend une extension de plus en plus grande et, grâce aux chemins de fer et à l’intervention de puissants capitaux, devient de plus en plus méthodique.  Somme toute, on serait assuré pour de longues années d’une production d’or de 121,000 à 132,000 kilogrammes par an.

En ce qui concerne la production de l’argent, des mines nombreuses et qui semblent inépuisables, disposées tout le long de l’axe montagneux du continent américain, depuis le Canada jusqu’au Chili, fournissent, dès maintenant, une production croissant d’année en année, et n’attendent qu’un rehaussement du prix de l’argent ou un abaissement du coût de l’extraction, pour prendre un essor encore plus considérable.

 

Chapitre II : Rapport des valeurs de l’or et de l’argent

 

L’auteur, dès le début de ce chapitre, présente deux tableaux détaillés.  Le premier donne les prix de l’argent à Londres, mois par mois, de janvier 1851 à août 1886, d’après les cotes de Pixley et Abell; il donne, en outre, les prix moyens annuels à Hambourg.

Le second tableau présente aussi, mois par mois, le rapport de l’or à l’argent : les chiffres de 1851 à 1880 ont été calculés par le regretté docteur Ö.-J. Broch pour la Conférence monétaire de 1881, mais les calculs ne paraissent pas avoir été faits sur les mêmes données que le précédent tableau, car il n’y a pas toujours concordance.

Après avoir livré ces deux documents à la sagacité du lecteur, M. Soetbeer fait l’historique des variations de la valeur de l’argent depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

Antérieurement à la découverte de l’Amérique, les rares documents recueillis montrent des rapports de valeur entre les deux métaux variant de 1 : 13 à 1 : 10.

Pour la période comprise entre la découverte de l’Amérique et l’année 1687, des données beaucoup plus nombreuses ont permis à M. Soetbeer de dresser les évaluations suivantes, pour l’Allemagne, la France et les Pays-Bas, par périodes de vingt années.

Périodes Rapport moyen Prix du kg d’argent fin en marks Périodes Rapport moyen Prix du kg d’argent fin en marks
1501–1520
1521–1540
1541–1560
1561–1580
1581–1600
1 : 10.75
1 : 11.25
1 : 11.30
1 : 11.50
1 : 11.80
260
248
247
243
236
1601–1620
1621–1640
1641–1660
1661–1680
1681–1700
1 : 12.25
1 : 14.—
1 : 14.50
1 : 15.—
1 : 15.—
228
199
192
186
186

«Ce tableau montre, dit notre auteur, que pendant les XVI° et XVII° siècles (malgré de nombreuses et importantes variations et exceptions, suivant les pays et les époques, quand on considère les faits un à un), il se produisit une tendance générale à l’augmentation de valeur de l’or par rapport à celle de l’argent, ou, si l’on renverse la proposition, une diminution de la valeur de l’argent.  Au commencement de cette période de deux cents années on pouvait, pour 10 livres ½ d’argent fin, avoir 1 livre d’or fin; à la fin de cette même période, on n’avait plus la même quantité d’or que pour 15 livres d’argent, ce qui fait une diminution de 30 % de la valeur de ce dernier métal.»

M. Soetbeer trouve que la transformation dans la valeur respective des métaux précieux qui se produisit principalement dans la première moitié du XVII° siècle, offre une analogie frappante avec la transformation actuelle.  Aussi pense-t-il qu’il ne faut pas négliger l’étude de cette époque.

«Quelles causes, dit-il, ont principalement amené, de 1601 à 1650, ce renchérissement extraordinaire de l’or ?  L’augmentation de la production de l’argent, qui a abaissé le prix de ce métal, en était-elle la seule cause ?  Ou la diminution de la production de l’or et la demande de plus en plus grande de ce métal y ont-elles aussi participé ?»

M. Soetbeer répond comme suit à ces questions :

«Si l’on examine les évaluations de la production des métaux précieux, on voit tout d’abord l’augmentation considérable de la production de l’argent qui a eu lieu en 1545 par suite de la richesse des mines de Potosi; on ne s’étonnera donc pas qu’à la suite de ce fait l’argent ait subi une baisse considérable de 1550 à 1600.  Cette baisse a eu lieu, mais graduellement et très modérément.  De 1601 à 1620, nous voyons un changement analogue se produire dans le rapport de la valeur des métaux précieux.  Dans les trente ou quarante années suivantes, l’or augmente de valeur d’une manière très rapide et très forte, et cependant il ne s’était pas produit de changement extraordinaire dans la production des métaux précieux.  On dira peut-être ici qu’on ne ressentait qu’à cette époque les effets de la grande production d’argent des époques précédentes, et qu’on ne devait rechercher les causes véritables de la baisse de l’argent de 1621 à 1650 que dans les quantités considérables de ce métal qui étaient exportées depuis 1545 du Pérou, de Potosi et du Mexique.  On ne peut pas nier absolument cette influence, mais, à notre avis, la principale cause de la grande et continuelle augmentation de valeur de l’or depuis 1620 est que la production d’or de la Nouvelle Grenade et du Chili n’était pas suffisante pour répondre à la demande de ce métal qui devenait de jour en jour plus forte.  Cette demande était surtout amenée par le constant état de guerre dans lequel se trouvait l’Europe à cette époque.  On sait, en effet, qu’en temps de crise, on amasse l’or plus qu’en aucun autre temps; en outre, le commerce international devenait de plus en plus considérable dans le courant du XVII° siècle et, malgré l’extension toujours plus grande des règlements en effets de commerce, les envois de numéraire avaient augmenté.  L’or, en raison de ses propres avantages et aussi pour éluder la prohibition existant déjà à cette époque d’exporter des métaux précieux, était beaucoup plus commode que l’argent pour ces envois de numéraire.  Quelles qu’en puissent être les causes définitives, le fait indéniable est que, de 1621 à 1650, il s’est produit dans tous les pays civilisés un changement considérable dans le rapport de la valeur des métaux précieux.»

À partir de 1687, M. Soetbeer constate que les évaluations des prix relatifs de l’or et de l’argent reposent sur des bases certaines.  De 1687 à 1833 il a emprunté ses données aux bulletins des cours de la Bourse de Hambourg, et depuis 1833 aux cotes des principaux courtiers en métaux précieux de Londres.

Périodes Rapport moyen Prix de l’once d’argent à Londres Périodes Rapport moyen Prix de l’once d’argent à Londres
1701–1710
1711–1720
1721–1730
1731–1740
1741–1750
1751–1760
1761–1770
1771–1780
1781–1790
1791–1800
1801–1810
1 : 15.27
1 : 15.15
1 : 15.09
1 : 15.07
1 : 14.93
1 : 14.56
1 : 14.81
1 : 14.64
1 : 14.76
1 : 15.42
1 : 15.61
61 3/4
62 3/16
62 1/2
62 9/16
63 3/16
64 3/4
63 11/16
64 7/16
63 7/8
61 1/8
60 7/16
1811–1820
1821–1830
1831–1840
1841–1850
1851–1855
1856–1860
1861–1865
1866–1870
1871–1875
1876–1880
1881–1885
1 : 15.51
1 : 15.80
1 : 15.67
1 : 15.82
1 : 15.41
1 : 15.30
1 : 15.40
1 : 15.55
1 : 15.97
1 : 17.81
1 : 18.68
60 13/16
59 11/16
60 3/16
59 5/8
61 3/16
61 5/8
61 1/4
60 5/8
59 1/16
52 15/16
50 3/8

 

«Ce tableau démontre, dit M. Soetbeer, la stabilité remarquable du rapport de la valeur des deux métaux pendant une période de cent dix ans, si l’on y comprend vingt années du tableau précédent, 1681 à 1700.  On aurait pu s’attendre à une baisse du prix de l’argent beaucoup plus forte, vu l’augmentation du trafic international et la grande production d’argent au Mexique.  Si cette baisse n’eut pas lieu, cela provient de ce que les piastres espagnoles étaient devenues le moyen de paiement le plus employé dans la plus grande partie du commerce international; cela provient aussi de ce que l’argent trouvait un écoulement très rapide en Orient, où l’Europe l’échangeait avec un fort bénéfice contre de l’or.  On remarque même de 1751 à 1781 une baisse assez importante du prix de l’or, et ce fut, à n’en pas douter, le résultat de la production d’or au Brésil qui s’était singulièrement accrue et dont les effets se faisaient sentir à cette époque en Europe.»

Le docteur Soetbeer signale alors l’intervention des gouvernements à cette époque pour fixer le rapport de la valeur de l’or et de l’argent, et notamment la déclaration de Fontainebleau du 30 octobre 1785, qui établit pour la première fois le rapport de 1 à 15 ½.

«On ne peut prétendre, fait-il observer, que ce rapport correspondît exactement en 1785 au rapport existant réellement dans les affaires courantes, car, à cette époque, le mark d’or ne valait réellement que 15 marks d’argent.  La nouvelle ordonnance monétaire française avait clairement pour but d’élever le cours et la valeur nominale des nouvelles monnaies d’or, d’attirer ainsi les apports de ce métal dans les Hôtels monétaires et d’empêcher la fonte et l’exportation à l’étranger de ces nouvelles espèces.

Depuis cette époque, le rapport de la valeur de l’or et de l’argent a changé en faveur de l’or.  Les motifs de ce changement sont principalement l’état de guerre dans lequel s’est trouvée l’Europe jusqu’en 1818 et une production extraordinaire des mines d’argent du Mexique jusqu’en 1810, concordant avec une forte réduction de la production des mines d’or du Brésil.  Quand la paix générale eut lieu, les paiements en espèce reprirent en Angleterre sur le pied de l’étalon d’or, ce qui amena une forte demande d’or, et le rapport devint environ 1 : 16, en faveur de ce métal.  Depuis cette époque jusqu’en 1850, le rapport garda une certaine stabilité entre 1 : 15.95 et 1 : 15.62.  L’or diminua principalement de prix les années où l’Angleterre avait besoin de grandes provisions de blé, car elle le payait en or qui se répandait sur le continent.  Si l’or n’a pas plus augmenté de valeur pendant cette période, la cause en est dans l’accroissement de la production d’or en Russie qui compensait très heureusement la diminution de l’importation en Europe de l’or du Brésil, du Chili et de la Nouvelle-Grenade.

La production proportionnelle des deux métaux fut complètement changée par la découverte et l’exploitation des gisements d’or de Californie et d’Australie; l’or produit forma les deux tiers et l’argent seulement un tiers de la valeur de la production totale, soit l’inverse de la proportion existant avant cette découverte.  À la même époque, les exportations d’argent en Asie orientale augmentèrent d’une façon considérable et on pouvait s’attendre à une dépréciation inévitable de l’or.

De 1867 à 1872, le rapport moyen de la valeur de l’or et de l’argent est resté stationnaire aux environs de 1 : 15.50, mais toujours un peu en faveur de l’or.  Depuis 1873, la hausse de ce métal s’accentua de plus en plus.  C’est ce fait justement qui rappelle l’exemple des années 1620 à 1680, et qui, depuis cette époque, excite au plus haut degré l’intérêt des gouvernements, des économistes et des commerçants.»

Le docteur Soetbeer n’entre pas dans la discussion des causes qui ont amené la dépréciation de l’argent, il se borne à la mettre en lumière par le tableau des prix maxima, minima et moyens pour les années postérieures à 1878, à Paris et à Londres.

  Prix des métaux précieux à Paris d’après Clément Juglar (prime ou perte par 1,000 francs) Prix de l’argent à Londres D’après Pixlet & Abell (pence par once standard au titre de 925 ‰)
  Or Argent
  Maximum Minimum Moyenne Maximum Minimum Moyenne Maximum Minimum Moyenne
1876
1877
1878
1879
1880
1881
1882
1883
1884
1885
1886
Pair
+ 1
+ 2.50
+ 6
+ 7
+ 7
+ 4
+ 3
+ 4.50
+ 5
+ 1
– 0.75
– 1
Pair
Pair
Pair
+ 2
Pair
Pair
+ 1
Pair
Pair
– 0.375
Pair
+ 1,25
+ 3
+ 3.50
+ 4.50
+ 2
+ 1.50
+ 2,75
+ 2.50
+ 0.50
– 225
– 110
– 170
– 175
– 135
– 140
– 160
– 167
– 162
– 220
– 250
– 35
– 35
– 98
– 100
– 117
– 115
– 129
– 146
– 155
– 165
– 215
– 130
– 72.50
– 134
– 137.50
– 126
– 137.50
– 144.50
– 156.50
– 158.50
– 192.50
– 232.50
58 1/8
58 1/4
55 1/4
53 3/4
52 7/8
52 7/8
52 7/16
51 3/16
51 3/8
50
46 5/16
46 3/4
53 1/4
49 1/2
48 7/8
51 5/8
50 7/8
50
50
49 1/2
46 7/8
44 11/16
52 3/4
54 13/16
52 9/16
51 1/4
52 1/4
51 11/16
51 5/8
50 9/16
50 5/8
48 5/8
46 1/16
NOTA.  — La prime est marquée par le signe +, la perte par le signe –.

 

Je rappelle ici que, d’après la formule suivante : (Prix de l’argent en pence) × (Rapport de l’or) = 942,9955 (constante), on a les concordances suivantes :
61 d.
60
59
58
57
15.46
15.71
15.98
16.26
16.54
56 d.
55
54
53
52
16.84
17.14
17.46
17.79
18.13
51 d.
50
49
48
47
18.49
18.86
19.24
19.64
20.06
46 d.
45
44
43
42
20.50
20.95
21.43
21.93
22.45