CONFÉRENCE  MONÉTAIRE  DE  1892

LISTE  DES  DÉLÉGUÉS

 

Allemagne

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Allemagne à Bruxelles

M. le Docteur von Glasenapp, Conseiller rapporteur au Département des Finances de l’Empire, Conseiller intime de régence

M. Hartung, Directeur de la Banque de l’Empire

Autriche-Hongrie

Représentant des deux Gouvernements d’Autriche et de Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Autriche-Hongrie à Bruxelles

Belgique

M. Montefiore Levi, Sénateur

M. Devolder, Directeur à la Société générale pour favoriser l’industrie nationale

M. Weber, Vice-Gouverneur de la Banque Nationale

M. A. Allard, Directeur honoraire de la fabrication des monnaies

M. Sainctelette, Commissaire des monnaies

Danemark

M. C. F. Tietgen, Conseiller d’État intime, Directeur de la Privat Bank à Copenhague

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff, Consul général du Danemark à Anvers

Espagne

S. Exc. M. J. Surra y Rull, Membre de la Commission consultative de la Monnaie à Madrid, ancien Conseiller d’État

M. J. Sanchez de Toca, Membre de la Chambre des Représentants, ancien Secrétaire général du Ministère de l’Intérieur

M. G. J. de Osma, Membre de la Chambre des Représentants

États-Unis d’Amérique

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire des États-Unis d’Amérique à Bruxelles

M. William B. Allison, Sénateur

M. John P. Jones, Sénateur

M. James B. McCreary, Membre du Congrès

M. Henry W. Cannon, Président de la Chase National Bank à New-York

M. E. Benjamin Andrews, Président de la Brown University à Providence

France

M. Tirard, Sénateur, ancien Ministre des Finances, Président de la Commission monétaire

M. de Liron d’Airoles, Conseiller d’État en service extraordinaire, Directeur de l’Administration des monnaies et médailles

M. de Foville, Chef du Bureau de statistique et législation au Ministère des Finances

Grande-Bretagne

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Député-Maître de la Monnaie

Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Secrétaire et Contrôleur général à l’Office de la Dette nationale

Sir William Houldsworth, B.A.

M. Alfred de Rothschild

M. Bertram Currie

Indes Britanniques

M. le Lieutenant Général Strachey

Sir Guilford L. Molesworth, K.C.I.E.

Grèce

M. P. Mulle, Consul général de Grèce à Bruxelles

Italie

S. Exc. M. le Baron de Renzis, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Italie à Bruxelles

M. Simonelli, Député

M. Zeppa, Député

Mexique

Don Antonio de Mier y Celis

Don Joaquin D. Casasus, Député

Le Général Don Francisco Z. Mena

Norvège

M. Hagbard Berner, Directeur de la Banque hypothécaire du Royaume de Norvège

Pays-Bas

M. van den Berg, Président de la Banque Néerlandaise

M. Boissevain, Membre de l’Institut statistique des Pays-Bas

Portugal

S. Exc. M. d’Antas, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Portugal à Bruxelles

Roumanie

S. Exc. M. Bengesco, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Roumanie à Bruxelles

Russie

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Russie à Bruxelles

M. A. Raffalovich, Conseiller d’État actuel, Agent du Ministère Impérial des Finances à Paris, Correspondant de l’Institut de France

Suède

M. Hans Forssell, ancien Ministre des Finances, Président de la Cour des Finances de Suède

Suisse

S. Exc. M. Charles Lardy, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de la Confédération Suisse à Paris

M. Alphonse Rivier, Consul général de la Confédération Suisse en Belgique

M. Conrad Cramer-Frey, Conseiller national

Turquie

S. Exc. Étienne Carathéodory Effendi, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Turquie à Bruxelles

M. A. Allard, Consul général de Turquie à Bruxelles.



BUREAU  DE  LA  CONFÉRENCE



 

Président : M. Montefiore Levi, Délégué de la Belgique

Vice-Président : S. Exc. M. Edwin H. Terrell, Délégué des États-Unis d’Amérique

Secrétaire général : M. Georges de Laveleye, Économiste

Secrétaires : M. Jules Brunet, Chef de bureau au Ministère des Affaires Étrangères
M. Roland P. Falkner, Professeur à l’Université de Pensylvanie
M. Édouard Van der Smissen, Chargé de cours à l’Université de Liège
M. Georges Baeyens, Docteur en droit
M. Léopold Donny, Secrétaire de légation honoraire de S. M. le Roi des Belges
M. le Comte Jacques de Liedekerke, attaché au Ministère des Finances.



PREMIÈRE  SÉANCE : MARDI  22  NOVEMBRE  1892





Présidence de M. Montefiori Levi

MM. les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, du Danemark, de l’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne, des Indes Britanniques, de la Grèce, de l’Italie, du Mexique, de la Norvège, des Pays-Bas, du Portugal, de la Roumanie, de la Russie, de la Suède, de la Suisse et de la Turquie, se sont réunis en Conférence à Bruxelles, le 22 novembre 1892, à deux heures, au Palais des Académies.

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Allemagne à Bruxelles

M. le Docteur von Glasenapp, Conseiller rapporteur au Département des Finances de l’Empire, Conseiller intime de régence

M. Hartung, Directeur de la Banque de l’Empire

–  pour l’Autriche-Hongrie, représentant des deux Gouvernements d’Autriche et de Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Autriche-Hongrie à Bruxelles

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, Sénateur

M. Devolder, Directeur à la Société générale pour favoriser l’industrie nationale

M. Weber, Vice-Gouverneur de la Banque Nationale

M. A. Allard, Directeur honoraire de la fabrication des monnaies

M. Sainctelette, Commissaire des monnaies

–  pour le Danemark :

M. C. F. Tietgen, Conseiller d’État intime, Directeur de la Privat Bank à Copenhague

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff, Consul général du Danemark à Anvers

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, Membre de la Commission consultative de la Monnaie à Madrid, ancien Conseiller d’État

M. J. Sanchez de Toca, Membre de la Chambre des Représentants, ancien Secrétaire général du Ministère de l’Intérieur

M. G. J. de Osma, Membre de la Chambre des Représentants

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire des États-Unis d’Amérique à Bruxelles

M. William B. Allison, Sénateur

M. John P. Jones, Sénateur

M. James B. McCreary, Membre du Congrès

M. Henry W. Cannon, Président de la Chase National Bank à New-York

M. E. Benjamin Andrews, Président de la Brown University à Providence

–  pour la France :

M. Tirard, Sénateur, ancien Ministre des Finances, Président de la Commission monétaire

M. de Liron d’Airoles, Conseiller d’État en service extraordinaire, Directeur de l’Administration des monnaies et médailles

M. de Foville, Chef du Bureau de statistique et législation au Ministère des Finances

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, R.C.B., Député-Maître de la Monnaie

Sir C. Rivers Wilson, R.C.M.G., Secrétaire et Contrôleur général à l’Office de la Dette nationale

Sir William Houldsworth, B.A.

M. Alfred de Rothschild

M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey

Sir Guilford L. Molesworth, K.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle, Consul général de Grèce à Bruxelles

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire d’Italie à Bruxelles

M. Simonelli, Député

M. Zeppa, Député

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis

Don Joaquin D. Casasus, Député

Le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner, Directeur de la Banque hypothécaire du Royaume de Norvège

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, Président de la Banque Néerlandaise

M. Boissevain, Membre de l’Institut statistique des Pays-Bas

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Portugal à Bruxelles

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Roumanie à Bruxelles

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Russie à Bruxelles

M. A. Raffalovich, Conseiller d’État actuel, Agent du Ministère Impérial des Finances à Paris, Correspondant de l’Institut de France

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell, ancien Ministre des Finances, Président de la Cour des Finances de Suède

–  pour la Suisse :

S. Exc. M. Charles Lardy, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de la Confédération Suisse à Paris

M. Alphonse Rivier, Consul général de la Confédération Suisse en Belgique

M. Conrad Cramer-Frey, Conseiller national

–  pour la Turquie :

S. Exc. Étienne Carathéodory Effendi, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de Turquie à Bruxelles

M. A. Allard, Consul général de Turquie à Bruxelles.

M. Beernaert, Ministre des Finances, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

La Conférence à laquelle vous êtes appelés à prendre part a pour objet l’étude d’un des problèmes les plus graves, les plus complexes, les plus ardus, les plus féconds en conséquences imprévues et parfois contradictoires qui se dressent devant la société moderne, et j’apprécie hautement l’honneur qui m’échoit d’avoir à inaugurer vos travaux en vous souhaitant, au nom du Gouvernement belge, une cordiale bienvenue.

Ce sont, vous le savez, Messieurs, les États-Unis d’Amérique qui ont provoqué cette réunion; nous ne sommes que vos hôtes, mais nous sommes fiers de l’être.  Si petit que soit l’espace qu’occupe la Belgique sur la carte du globe, elle s’efforce de tenir dignement sa place dans le concert des nations, et ne se désintéresse d’aucune des difficultés que doit résoudre le progrès dans sa marche incessante.  C’est peut-être ce qui lui a valu l’honneur d’être choisie, à plus d’une reprise, comme siège d’assises internationales réunies pour étudier en commun l’amélioration du droit ou quelque perfectionnement économique.  Mais parmi ces sujets de travail, aucun jusqu’ici n’a eu l’importance, l’ampleur de celui qui va faire l’objet de vos études.

Chose étrange, la question de la monnaie, par elle-même abstraite et aride, est au nombre de celles qui passionnent le plus; il est même rare qu’on sache la discuter avec calme.  Mais aussi elle touche à tous les intérêts économiques et sociaux, elle exerce son influence sur le commerce universel, elle est au fond de plus d’une crise inexpliquée.

Et l’importance du rôle de la monnaie, spécialement de la monnaie métallique, ne peut que grandir.  Les instruments des échanges se perfectionnent, les chèques et autres moyens de crédit se développent, en économisant les déplacements de monnaie et en atténuant les risques, les frais et les lenteurs qui en résultent, mais ils ne sauraient remplacer les métaux précieux.

Il y a un siècle, un demi-siècle même, les échanges internationaux avaient pour objet presque unique les denrées alimentaires, matières premières ou fabricats, et encore l’insuffisance des moyens de transport mis à la disposition du commerce extérieur arrêtait-elle leur développement.  Le besoin de monnaie à l’extérieur n’était alors commandé que par le solde de la balance commerciale.  C’était le capital qui, toute compensation faite, devait passer en espèces d’un pays à un autre pour régler l’excédent des échanges.  Favorable ou contraire, cette balance affectait seule le stock métallique, et seule son influence se répercutait sur la tenue des changes.  Aussi avait-on basé sur la balance commerciale toute une théorie qui prétendait mesurer à cet étiage la prospérité relative des nations.

Cette théorie a fait son temps, et le rôle de la monnaie comme agent international des échanges s’est singulièrement accru.  Aujourd’hui les nations n’importent ou n’exportent plus seulement des marchandises, elles importent ou exportent des capitaux, qui vont féconder le sol et fructifier là où ils en trouvent l’occasion; on importe ou on exporte des titres mobiliers, rentes, fonds publics ou valeurs industrielles, et la masse en croît chaque année dans des proportions colossales.  Les courants monétaires ne sont plus seulement dominés par la balance commerciale proprement dite.  Tel pays dont les exportations présentent un excédent, a des changes contraires ou obstinément variables et ne peut arriver à se constituer un stock permanent de monnaie métallique.  Tel autre pays jouit par contre de changes presque stéréotypés et dont la stabilité défie les variations de la balance commerciale.

D’autres facteurs que les transactions du commerce interviennent donc, et lorsque se produit quelque part une hausse du change, on ne peut dire a priori si elle a pour cause un solde négatif du commerce, un retrait de capitaux chassés par la défiance ou des achats de titres mobiliers qu’il faut solder au vendeur étranger, mais dont la rente est acquise au nouveau propriétaire.

Ces courants de capitaux se résolvent toujours pour une certaine mesure en courants métalliques; le bon marché croissant des transports et l’esprit d’association de plus en plus développé, qui permet les commandités lointaines, ne feront que les augmenter.  Et ainsi grandit, en se transformant, le rôle international de la monnaie.

Mais du même coup s’accentuent les inconvénients de toute crise monétaire.

Et c’est bien, semble-t-il, sur le terrain d’une entente internationale qu’il convient de rechercher le moyen de les prévenir ou de les modérer.

C’est la loi du progrès qui le veut ainsi.  Comme je le disais récemment en une autre occasion, ce qui caractérisera dans l’avenir notre siècle, ce siècle étrange et grand à bien des titres, c’est le développement prodigieux et incessant des relations internationales.

Naguère, on était de son village, de sa province ou tout au plus de son pays.  L’homme ne connaissait que son voisinage.  Il en avait les préjugés et les passions.  L’étranger était un indifférent ou même un ennemi.  Aujourd’hui l’horizon de l’humanité s’est élargi.  Un mouvement immense répand partout la vie et le bien-être, les peuples se connaissent, se pénètrent chaque jour davantage, et c’est à peine si le monde suffit encore à notre activité.

De là, de nombreuses ententes internationales pour régler uniformément les intérêts communs du monde civilisé.  Des conventions d’application déjà presque universelle règlent ce qui concerne les télégraphes, les postes, les chemins de fer, le système des poids et mesures, la publication des tarifs douaniers, la propriété industrielle et littéraire.  Des tentatives du même genre sont faites pour unifier dans plusieurs de ses éléments essentiels le droit commercial.

Pourquoi n’en pourrait-il être de même de la monnaie, cet instrument international par excellence, et celui dont on peut le moins se passer ?

C’est, Messieurs, l’un des aspects de l’étude à laquelle vous allez vous livrer, et peut-être était-il bon que ce fût sur le sol de l’une des nations dépendant de l’Union latine.

Cette Union constitue en effet, pour les nations qui en font partie, ce règlement international qu’il s’agirait de généraliser, et dans la pensée de ses auteurs, qui rêvaient pour elle les plus hautes destinées, elle était appelée à servir de point de départ et d’exemple.

Depuis ces dernières années, les circonstances extérieures ont pesé sur la situation de l’Union.  À la suite de l’adoption de l’étalon d’or par l’Allemagne, il a fallu suspendre la frappe de l’argent, et nous vivons en réalité sous le régime du monométallisme.  Sans doute, monnayés, les deux métaux ont conservé leur rapport de valeur invariable, ils circulent avec force libératoire sur le territoire de l’Union en y servant ex æquo au règlement des transactions.  Mais, en réalité, l’or constitue le seul étalon : les prix se règlent en or, les relations avec l’extérieur se soldent en or, qu’il provienne de la circulation largement approvisionnée de l’Union ou d’achats faits au dehors, sans que jusqu’ici le change en ait été un seul instant affecté.  Ainsi, malgré la dépréciation de l’argent-métal, les écus de 5 francs conservent leur pleine valeur libératoire, mais c’est parce que ce ne sont en quelque sorte que des jetons, toujours échangeables contre de l’or au pair, et que, dans la mesure restreinte du solde de nos achats et de nos ventes au dehors, nous n’usons que de l’or.

Même dans ces conditions, l’Union latine n’en rend pas moins d’incontestables services.  Nous lui devons une rare fixité des changes et l’absence d’embarras quant à la circulation monétaire.  Je crois pouvoir ajouter que ces services s’étendent au delà de ses limites et que l’Union latine ne disparaîtrait pas sans qu’il en résultât pour la situation générale un redoutable ébranlement.

Puissent, Messieurs, les conventions relatives à l’Union latine servir de point de départ à de plus vastes arrangements !  Ceux qui auraient ainsi trouvé un remède aux difficultés et aux périls de la situation monétaire actuelle auraient certes bien mérité de l’humanité.  Mais c’est aux États-Unis qu’il faut ici laisser la parole.  C’est à eux qu’il appartiendra de faire connaître les vues de leur Gouvernement et de proposer les mesures dont l’adoption lui semblerait possible et opportune.

Avant de me rasseoir, permettez-moi, Messieurs, d’appeler l’attention spéciale de la Conférence sur l’un des aspects du problème dont elle va aborder l’examen.  La baisse si considérable de l’argent depuis ces dernières années semblerait devoir provenir d’une production exubérante et très supérieure aux besoins reconnus de la frappe et de la consommation industrielle ou artistique.  Cependant, tandis que, d’après Soetbeer et d’autres statisticiens, l’excédent de la production de l’argent ne se serait élevé, de 1878 à 1890, qu’à 100 millions de francs, d’autres calculs tendraient à prouver qu’au moins à partir de 1890, il y aurait des besoins nouveaux, permettant l’absorption complète de tout le métal blanc nouvellement extrait des mines.  Un auteur distingué prétend même faire remonter cette situation à 1887, et affirme que depuis lors ce phénomène tend à s’accentuer.

Il semble que ce soit là chose importante à vérifier, et la coordination des éléments qui seront à la disposition de la Conférence lui permettra sans doute de faire la lumière sur ce côté de la question.

Il y aurait, au même point de vue, à se préoccuper de l’importance des stocks d’argent que certains pays pourraient être amenés à aliéner pour passer au régime exclusif de l’étalon d’or.  —  Il y a pour quatre milliards d’écus d’argent dans les États de l’Union latine, et, pour une bonne part, cette énorme somme, emmagasinée dans les banques, se trouve représentée par de la monnaie fiduciaire.  Mais, dans la situation actuelle des choses et bien que l’Union puisse être dénoncée d’année en année, cette éventualité ne semble guère à redouter.  Au Congrès de 1889 à Paris, M. Magnin disait que ce serait dans le monde entier une terrible catastrophe monétaire et commerciale.

On peut aussi, je pense, négliger encore les deux milliards et demi de francs de métal blanc que possèdent actuellement les États-Unis, et qui, pour la plus grande partie déposés dans le Trésor de la République, sont représentés par des certificats en vertu du Bland bill et du Sherman bill.  Cet argent et ces certificats font partie de la circulation monétaire de la Confédération et servent au règlement des échanges à l’intérieur.  Quant aux 480 millions de francs environ, valeur des thalers que l’Allemagne a conservés sans en opérer la vente durant la période de la transformation de son système monétaire, et quant aux 200 millions de francs auxquels on évalue la quantité d’argent monnayé dont dispose l’Empire austro-hongrois, il ne paraît pas que ces sommes excèdent les besoins de la circulation intérieure de ces grands pays, même comme appoint, et sans doute la réalisation de ces stocks n’est pas à redouter.

J’estime donc, Messieurs, que si le problème dont vous allez entreprendre l’étude est ardu, on peut du moins en aborder l’examen sans se laisser trop impressionner par la perspective de masses d’argent sans emploi et sous le poids desquelles le marché devrait être prochainement écrasé.

Cette étude, je voudrais m’y consacrer avec vous.  Il n’en est pas de plus importante ni de plus attachante.  Mais des devoirs absorbants et nombreux ne m’en laissent pas le loisir, et en quittant à regret ce fauteuil, il ne me reste qu’à vous souhaiter une fois encore la bienvenue, en exprimant le vif espoir qu’une délibération où figurent des hommes si considérables, délégués de vingt États, parmi lesquels les plus importants du globe, produise, pour l’avantage de tous, d’heureux résultats.

Je prie l’assemblée de bien vouloir se constituer en faisant choix d’un Président.»

M. Terrell, Ministre des États-Unis d’Amérique, répondant au discours de bienvenue de M. le Ministre des Finances, prend la parole en ces termes :

«Messieurs,

Comme le représentant diplomatique à Bruxelles du Gouvernement qui a pris l’initiative de cette Conférence, je remplis une mission des plus agréables en offrant à Son Excellence M. le Ministre des Finances les sincères remerciements de tous les Délégués réunis dans cette Haute Assemblée, pour la bienvenue si chaleureuse et si cordiale qu’Elle nous a réservée.

Grâce à la généreuse hospitalité et à l’esprit libéral du Gouvernement de Sa Majesté le Roi des Belges, cette belle capitale a pu être choisie pour le siège de cette réunion internationale.

Je pense être votre interprète, Messieurs, en remerciant une fois de plus Son Excellence pour la nouvelle preuve d’intérêt sympathique que Son Gouvernement donne ainsi à une œuvre d’une importance considérable pour tous les peuples.

Nous prions aussi M. le Ministre d’offrir à l’auguste Souverain de ce noble pays les sentiments de notre hommage le plus respectueux.

L’œuvre qui est soumise à notre étude et à nos délibérations intéresse au plus haut degré le monde commercial, et il est désirable d’arriver à un accord dont les résultats puissent avancer le bien-être et la prospérité des nations.

Nous faisons les vœux les plus sincères pour que ce but soit atteint, et nous nous permettons d’émettre l’espoir que nos travaux soient présidés par un membre de la Délégation du Gouvernement belge, de ce Gouvernement dont l’accueil si courtois nous restera comme un précieux gage de noble amitié.»

M. Devolder remercie M. Terrell au nom de la Délégation belge, et recommande à la Conférence de porter son choix sur M. Montefiore Levi.

Cette proposition ayant été ratifiée par la Conférence, M. Montefiore Levi prend possession du fauteuil de la présidence, et prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Appelé au très grand honneur de présider vos travaux, je sens le besoin de m’excuser, en quelque sorte, d’avoir été choisi pour occuper le fauteuil, moi, presque un profane, parmi tant d’hommes éminents que compte cette assemblée, et qui étaient naturellement désignés à son suffrage par leurs études spéciales du grave problème soumis à nos délibérations.

Aussi je ne me fais pas l’illusion de croire que c’est à ma personne que cette distinction si flatteuse s’adresse : vous avez tenu uniquement à honorer en moi la Belgique, qui est heureuse et fière d’avoir été choisie pour siège de la Conférence, et d’offrir l’hospitalité à une réunion de personnalités aussi distinguées.  En son nom, je vous remercie.

Quant à moi, personnellement, le sentiment de mon insuffisance me frappe davantage en évoquant le souvenir des deux grands citoyens que notre pays a eu la douleur de perdre récemment et auxquels serait revenu de droit l’insigne honneur que vous m’avez conféré : Eudore Pirmez, qui prit une part si remarquée à la dernière Conférence monétaire en qualité de Délégué du Gouvernement belge; Émile de Laveleye, l’illustre économiste, dont les travaux sur les grandes questions sociales font partout autorité; tous deux universellement connus par leurs études approfondies de la question monétaire, et dont la haute compétence eût ajouté à l’éclat du poste élevé où je suis confus de me voir appelé à leur défaut.

Messieurs, la Conférence monétaire internationale convoquée en 1881 par la France et les États-Unis avait pour objet, selon les paroles mêmes de son Président, de soumettre à l’acceptation des Gouvernements représentés un plan et un système pour l’établissement, au moyen d’une convention internationale, de l’usage de l’or et de l’argent comme monnaie bimétallique.

Ce programme offre quelque analogie avec celui qui a été proposé comme point de départ de la réunion actuelle; mais plus précis quant au résultat poursuivi, il était, par cela même, moins propre à amener une entente, à grouper toutes les bonnes volontés.  Je n’ai pas besoin de rappeler qu’après avoir tenu treize séances remplies des discussions les plus approfondies, appuyées des documents les plus intéressants déposés par les Délégués des diverses Puissances représentées à la Conférence, celle-ci, le 8 juillet 1881, s’ajournait au mois d’avril 1882, mais n’a pas depuis repris ses travaux.

Cet insuccès relatif – car la réunion avait eu, en tout cas, ce précieux résultat de mettre en lumière quantité de données du plus haut intérêt – ne fit qu’imprimer un nouvel essor à l’étude d’une solution que les circonstances rendaient chaque jour plus désirable.

Plus encore qu’au lendemain de la première Conférence internationale tenue en 1867, le problème monétaire prit une large place dans les préoccupations publiques, et de nombreuses tentatives furent faites pour l’élucider.

Parmi tant de travaux remarquables qui virent le jour durant cette période, je citerai ceux de la Gold and Silver Commission, instituée par le Gouvernement anglais en 1886, qui se distinguent surtout par leur caractère si éminemment pratique.

Un nouvel effort pour parvenir à une formule fut tenté en 1889.  La France, profitant de l’occasion que lui offrait sa grandiose Exposition universelle, organisa à Paris un congrès monétaire aux travaux duquel prirent part plusieurs des personnalités éminentes que nous avons l’honneur de compter aujourd’hui parmi nous.  Si, par suite du nombre restreint de membres délégués directement par leurs Gouvernements, ce congrès ne put avoir l’importance et l’autorité, surtout, des Conférences monétaires qui l’avaient précédé, son rôle ne fut pas moins utile : ses discussions ont fourni un appoint sérieux à l’étude de ces questions ardues, malheureusement sans avoir sensiblement rapproché du but, sans avoir découvert une solution acceptable par tous.

Depuis, la situation du marché monétaire n’a fait que s’aggraver.  Malgré les efforts tentés principalement aux États-Unis pour l’enrayer, la baisse du métal-argent s’est accentuée par suite du développement de l’extraction aux États-Unis et au Mexique, et de la grande production australienne.  S’il est vrai que la masse d’or s’est accrue du très fort contingent fourni par l’Afrique méridionale, il n’en est pas moins exact d’affirmer que la difficulté des relations commerciales entre les pays monométallistes-or et ceux dont la circulation est basée sur le métal-argent va grandissant de jour en jour.

Cet état de choses préoccupe toujours plus sérieusement l’attention publique, non seulement parce que la connaissance des questions monétaires s’est répandue, mais aussi et surtout, en raison de la connexité qui existe entre le problème de la circulation de la monnaie et d’autres problèmes sociaux qui paraissent n’avoir avec le premier qu’un rapport éloigné, témoin la question des salaires.

En effet, si la quantité de matières premières qu’on peut se procurer au moyen d’une quantité déterminée de monnaie subit une diminution constante, autrement dit si le prix de ces matières renchérit, le taux des salaires au moyen desquels la masse se procure les produits indispensables à l’existence n’augmente pas parallèlement; ce n’est souvent qu’après un délai plus ou moins long que l’effet du renchérissement de ce qui est nécessaire à la vie oblige à relever le prix de la main-d’œuvre, après une période de gêne et de souffrances pour tous ceux qui tirent de leur seul travail leurs moyens de subsistance.

L’avilissement du prix du métal-argent en tant qu’étalon monétaire se répercute ainsi dans tout l’organisme social.

Mais le vice principal de la situation actuelle réside surtout dans l’instabilité qui en découle.  Comment serait-il possible au commerçant, à l’industriel, de conclure avec sécurité des marchés à long terme, comme le sont généralement les opérations de quelque étendue, si les conceptions les plus judicieuses, les calculs les mieux établis peuvent se trouver à tout instant déjoués par un mouvement subit du marché monétaire ?  Il ne faut pas, croyons-nous, chercher ailleurs la cause du ralentissement sensible qui s’est produit dans les transactions internationales; l’hésitation qui enraye toutes les grandes entreprises, qui paralyse beaucoup de marchés, est la conséquence directe de l’instabilité du cours de l’argent par rapport à l’or.

Ému de ces difficultés, le Gouvernement des États-Unis a pris l’initiative d’inviter les principales Puissances à envoyer des Délégués à une nouvelle Conférence internationale, pour rechercher en commun s’il existe un moyen d’atténuer, par un emploi plus général de l’argent dans la circulation monétaire, les inconvénients sérieux dont souffrent, à des degrés divers, toutes les nations civilisées.  Pénétrés de la gravité de la situation, tous les Gouvernements se sont empressés d’accepter l’invitation qui leur était adressée, et nous nous trouvons réunis, Messieurs, pour aborder l’étude de cet ardu problème.

Quel que doive être le résultat de vos délibérations, on peut affirmer hardiment que, convaincus de l’influence considérable que la solution de la question si complexe qui vous est soumise peut avoir sur la marche de la civilisation universelle, vous aurez à cœur de rechercher – en faisant abstraction de toute considération d’intérêt égoïste et étroit et en vous plaçant au seul point de vue de l’intérêt supérieur de la grande famille humaine – la possibilité de porter remède à un état de choses dont personne ne méconnaît la gravité, et – cette possibilité reconnue – de réunir vos efforts pour donner corps à la solution qui résulterait de vos débats par l’adoption d’une formule pratique.

Messieurs, votre temps est précieux, la tâche que vous allez aborder est immense; je veux donc donner l’exemple de la brièveté en bornant ici le court aperçu que j’ai cru devoir présenter.

Je termine en vous exprimant toute ma gratitude de l’honneur aussi grand que peu mérité que vous m’avez fait en me choisissant pour présider la Conférence, et en vous assurant que mon souci constant sera de m’appliquer à conduire vos travaux dans une voie utile et avec une complète impartialité, certain que je suis de pouvoir compter sur votre bienveillant concours, sans lequel je serais impuissant.»

M. le Président invite MM. les Délégués à désigner pour les fonctions de Vice-Président l’un des Délégués du Gouvernement des États-Unis, celui-ci ayant pris l’initiative de la réunion de la Conférence; sur sa proposition, la vice-présidence est décernée à M. Terrell, Ministre des États-Unis d’Amérique à Bruxelles.

M. le Président propose à la Conférence de confier les fonctions de Secrétaire général à M. Georges de Laveleye, économiste, qui prend place au bureau.

Il propose également de désigner en qualité de Secrétaires, M. Jules Brunet, chef de bureau au Ministère des Affaires étrangères, M. Roland P. Falkner, professeur à l’Université de Pensylvanie, et M. Édouard Van der Smissen, chargé de cours à l’Université de Liège; et d’adjoindre au secrétariat, M. Georges Baeyens, docteur en droit, M. Léopold Donny, secrétaire de légation honoraire de S. M. le Roi des Belges, et M. le Comte Jacques de Liedekerke, attaché au Ministère des Finances.  Ces propositions ayant été adoptées par la Conférence, ces Messieurs sont introduits et prennent place à la table du secrétariat.

Sur la proposition de M. le Président, la Conférence décide d’utiliser le concours de sténographes, qui seront placés sous la direction du secrétariat; il est entendu d’ailleurs que les comptes rendus sténographiques auront un caractère confidentiel, et que les procès-verbaux adoptés par la Conférence constitueront seuls le résumé officiel de ses délibérations.

Ce service sera confié aux sténographes mis à la disposition de la Conférence par le Gouvernement belge et au sténographe attaché spécialement à la Délégation des États-Unis.

Il est convenu également que le secrétariat s’efforcera de distribuer les procès-verbaux avant la séance qui suit immédiatement celle dont il est rendu compte; les observations de fond auxquelles ils donneraient lieu seraient présentées au commencement de chaque séance; quant aux observations de pure forme, elles seraient, le cas échéant, communiquées directement et le plus tôt possible au secrétariat.

M. le Président propose à la Conférence de siéger trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et le samedi, à 2 heures.

Après un échange d’observations auquel prennent part Sir C. Rivers Wilson, MM. Allard, Raffalovich et Allison, la Conférence décide de fixer ses réunions aux jours proposés par M. le Président, en se réservant bien entendu d’intercaler entre lesdits jours des séances supplémentaires si les circonstances le rendent désirable.

M. Allison demande que la seconde séance soit fixée au vendredi 25, les Délégués des États-Unis ayant à se concerter pour présenter d’ici-là les propositions qu’ils désirent soumettre à la Conférence.

M. le Président émet l’avis qu’il serait utile, si l’assemblée veut gagner du temps, de constituer plusieurs commissions spéciales.  L’une d’elles aurait pour mission d’examiner les documents qui seront adressés à la Conférence et de faire rapport sur ces documents.  Une autre commission serait chargée de coordonner les statistiques qui existent relativement à la production et à la consommation de l’or et de l’argent.

Après une série d’observations présentées par MM. Lardy, Raffalovich, Boissevain, Sainctelette et le Comte Khevenhüller Metsch, la proposition de M. le Président tendante à la constitution d’une commission pour l’examen des documents est mise aux voix; elle n’est pas adoptée.

Quant aux autres commissions qu’il s’agirait de former, M. Devolder se demande si l’examen de la proposition de M. le Président ne devrait pas être ajourné jusqu’au moment où la Conférence connaîtra le programme des États-Unis, et où l’on pourra mieux apprécier quels sont les points à examiner spécialement et pour l’étude desquels la constitution de commissions pourrait être utile.

M. le Président se rallie à cette manière de voir.

Carathéodory Effendi fait remarquer, à propos du vote qui vient d’être émis, que certains pays ont plusieurs délégués, d’autres un seul; il demande si, dans ces conditions, les votes doivent être comptés par pays ou par délégué.

M. le Président est d’avis, et la Conférence estime également que dans des questions qui touchent à l’organisation des travaux de la Conférence, comme c’est le cas pour celles qui viennent d’être examinées, chaque délégué a droit à une voix, sans distinction du nombre de membres dont se compose la délégation.

La séance est levée à trois heures et demie.

 


DEUXIÈME  SÉANCE : VENDREDI  25  NOVEMBRE  1892





Présidence de M. Montefiori Levi

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. C. F. Tietgen

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

S. Exc. M. Charles Lardy, M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la première séance est approuvé.

Carathéodory Effendi rappelle que, d’après l’avis exprimé à la fin de la dernière séance par M. le Président, les votes seraient en certains cas individuels, tandis que dans d’autres cas ils seraient émis par État.

Il y a sans doute des Délégués qui ont des pouvoirs très étendus, mais il y en a peut-être aussi qui ne sont pas dans le même cas.

Pour ce qui concerne la Délégation ottomane, tous les votes émis dans cette enceinte devront être considérés comme absolument individuels.  M. le Délégué de la Turquie déclare que s’il s’agit de propositions émanant de Gouvernements et qui devraient être prises en considération, appuyées, discutées ou soumises à un vote, et s’il s’agit de donner l’opinion des divers Gouvernements, il devra pour sa part en référer à son Gouvernement.

M. le Président prend acte de la déclaration de M. le Délégué de la Turquie.  S’il y avait un vote allant au delà d’engagements personnels, c’est-à-dire un vote qui ne concernerait pas la marche des travaux de la Conférence, beaucoup d’autres Délégués se trouveraient certainement dans l’obligation de faire les mêmes réserves; il en sera notamment ainsi pour les Délégués de la Belgique, chaque fois qu’il s’agira de prendre une décision qui engagerait les Gouvernements.

Sur la proposition de M. le Président, il est décidé que les fonctionnaires ou secrétaires officiellement désignés par leurs Gouvernements comme attachés à une Délégation, seront seuls admis dans la salle de la Conférence pour suivre les débats ad audiendum.

M. le Président désirerait connaître les intentions de la Conférence quant aux communications à faire à la presse.  Le secret des séances doit-il être observé, ou peut-on livrer à la publicité non seulement les procès-verbaux, mais encore les divers éléments de discussion communiqués à MM. les Délégués ?  Vu le caractère de la Conférence, convient-il que ces documents soient livrés à la publicité, même avant la discussion ?  Le Bureau désire être couvert à cet égard par une décision formelle de la Conférence.

M. Raffalovich croit que l’objet de la Conférence de Bruxelles est d’intérêt si général qu’il y aurait inconvénient d’adopter le secret, certaines questions traitées intéressant en outre spécialement les marchés financiers.

M. Sanchez de Toca partage cette manière de voir.  Il pense cependant qu’il convient d’observer la plus grande réserve sur les débats en séance jusqu’après l’approbation du procès-verbal.

M. le Comte Khevenhüller Metsch estime qu’il n’y a aucun inconvénient à entrer dans la voie indiquée par M. Raffalovich.  Il s’associe au vœu de voir le procès-verbal mis à la disposition de la presse aussitôt qu’il aura été adopté.

M. le Président met aux voix la proposition qui est faite de distribuer le procès-verbal dûment approuvé et, par voie de conséquence, les pièces à l’appui.  Cette proposition est adoptée.

M. le Président dépose sur le bureau un mémoire de M. Donner, Consul général de Belgique à Salonique, relatif à la question monétaire.  Ce document lui a été transmis par le Gouvernement belge.

M. Allard dépose sur le bureau un exemplaire d’un travail qu’il a communiqué à MM. les Délégués, travail graphique résumant les faits relatifs à la crise monétaire et à la baisse des prix depuis 1850 jusqu’à 1892.

M. Hartung, Délégué de l’Allemagne, fait à ce propos la déclaration suivante :

«Au 3e tableau de l’ouvrage que notre honorable collègue, M. Allard, a eu la bonté de nous envoyer, j’ai trouvé cette remarque concernant l’attitude, en 1888, de la Reichsbank : «La Reichsbank refuse de payer couramment en or.»

Sans vouloir relever d’autres remarques qui se rapportent à l’Allemagne, je crois ne pas manquer de respect à notre éminent collègue en réfutant dès maintenant cette citation qui n’a aucun fondement.  Depuis sa création en 1876, la Reichsbank n’a jamais refusé de rembourser ses billets en or.

Je sais bien que non seulement quelques journaux obscurs, mais même quelques auteurs de valeur ont signalé le prétendu fait que la Reichsbank fait des difficultés à ceux qui lui demandent de l’or pour l’exportation.  C’est pourquoi je crois de mon devoir de déclarer catégoriquement que la Reichsbank n’a jamais refusé, en aucune occasion et sous aucun prétexte, le remboursement de ses billets en or.  Je tiens à constater ce fait important.»

M. Allard se déclare heureux d’avoir provoqué la déclaration de M. le Délégué de l’Allemagne.  S’il a inséré cette phrase dans son travail, c’est que le fait avait été répété par tous les échos de la presse.

M. le Président propose à l’assemblée d’aborder l’ordre du jour.

M. Allison, Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce en langue anglaise un discours dont voici le résumé :

«Messieurs,

De la part des Délégués des États-Unis, j’ai été prié de vous présenter d’une manière formelle la déclaration et le programme qui sont déjà entre vos mains.  En le faisant, il me semble opportun d’expliquer brièvement quelques-unes des raisons pour lesquelles les Délégués des États-Unis présentent leur programme dans sa forme et ses termes actuels.

Cependant, tout d’abord, je désire réitérer l’expression de nos remerciements à Sa Majesté le Roi des Belges, pour l’accueil cordial qu’Elle a réservé à la Conférence.  Je tiens aussi à remercier les divers Gouvernements pour leur acceptation de l’invitation du Président des États-Unis, et pour leur présence à cette Conférence.  La Délégation des États-Unis l’apprécie hautement, et désire exprimer le plaisir qu’elle éprouve à se rencontrer en conférence avec les éminents représentants de ces Gouvernements.

Peut-être certains membres trouveront-ils notre programme trop général dans ses termes, parce que, sauf la proposition relative au bimétallisme que nous formulons avec l’approbation entière de notre Gouvernement et de notre peuple, il ne consiste pas en des propositions spécifiques pour l’extension de l’emploi de l’argent, ainsi que l’indique l’invitation de M. le Président des États-Unis.  Il y a des précédents sur lesquels je voudrais bien appeler votre attention.

En 1867, on jugea la question de l’unification internationale du monnayage d’une importance suffisante pour provoquer la réunion d’une Conférence des Puissances, en vue de favoriser le commerce et les échanges.  Cette assemblée se tint à Paris, sur l’invitation de la France.

En vertu d’une loi des États-Unis, le Président convoqua, en 1878, une Conférence pour la recherche des moyens pratiques d’établir un rapport fixe de valeur entre l’or et l’argent.  Sur la proposition de l’Angleterre et de la France, cette Conférence déclara qu’il est nécessaire de maintenir dans le monde les fonctions monétaires de l’argent comme celles de l’or.

La France et les États-Unis provoquèrent, en 1881, une nouvelle réunion pour la discussion du même objet.  Cette Conférence s’ajourna sans avoir abouti à un résultat défini.  Onze ans se sont écoulés, et le Président des États-Unis a invité les Puissances à cette Conférence, dans l’espoir qu’elles trouveront le moyen d’assurer un emploi plus étendu de l’argent, sinon son plein emploi.

Il a agi dans cette circonstance en conformité avec l’opinion du peuple des États-Unis, qui croit pratique le libre emploi monétaire des deux métaux, et l’établissement d’un rapport fixe de valeur entre eux.  Les deux principaux partis politiques des États-Unis ne sont pas divisés sur cette question, et les Délégués à cette Conférence ne représentent pas seulement le parti qui est actuellement au pouvoir, mais aussi celui qui vient d’y être rappelé par l’élection récente de M. Cleveland à la Présidence.  Notre manière de voir sur cette question est partagée avec une unanimité singulière par tout le peuple des États-Unis : il considère qu’elle intéresse le progrès de toutes les nations.

Nous désirons conférer avec vous cordialement et franchement sur les mesures propres à promouvoir le progrès général, sans chercher aucun avantage spécial pour les États-Unis.  Il est établi par nos plus récentes statistiques que la valeur de tous les produits de notre agriculture, de nos forêts, de nos mines et de nos industries a été, en 1890, de 13 milliards de dollars.  Le commerce des États-Unis avec l’extérieur s’accroît d’année en année, et il a été plus important que jamais pendant le dernier exercice financier.  Il est de notre intérêt d’accroître encore cette production et de développer ce commerce.  Comparés avec ces chiffres considérables, les produits des mines d’argent aux États-Unis, qui s’élèvent annuellement à 50 millions de dollars, ne constituent pas un élément bien important de la production nationale.  Mais leur emploi monétaire affecte, croyons-nous, tous les produits, toutes les valeurs et tous les échanges.  Je serais heureux d’accentuer l’affirmation que notre intérêt, dans cette question, s’étend à la production tout entière et au commerce auquel elle donne lieu.  Même si nous cessions d’extraire de l’argent de nos mines, notre intérêt dans la question, intérêt qui nous est commun avec le monde commercial, ne serait pas moins pressant.

La situation géographique des États-Unis nous place à mi-chemin des nations qui emploient l’or exclusivement et des nations dont toute la circulation monétaire a lieu en argent.

Notre pays maintient l’étalon d’or.  C’est la loi actuelle, et c’est l’intention bien arrêtée et la politique des États-Unis de maintenir également l’argent et l’or dans la circulation.  Il n’y a dans la circulation aux États-Unis ni papier, ni argent qui ne soit convertible en or, à la volonté du porteur.  Les États-Unis, par leur législation et par leur politique, ont aidé à soutenir le cours de l’argent dans le monde, et c’est à cause du désir de notre nation d’en voir développer l’emploi que notre Président, avec l’adhésion des deux Chambres du Congrès, a proposé cette Conférence.

Il aurait été difficile aux Délégués des États-Unis de préparer une proposition définitive au sujet de l’extension de l’emploi de l’argent dans le monde, limitée à ce qui concerne la question de monnayage et telle qu’on aurait pu y répondre par oui ou par non.

Nous avons donc exposé nos propres vues, mais nous avons aussi soumis à votre considération un projet de M. Moritz Lévy, délégué à une précédente Conférence, et le plan de l’éminent Dr Adolf Soetbeer, dont tous nous regrettons la mort récente.  D’autres projets, comme celui qui a été présenté par l’Italie aux Puissances il y a quelques années, auraient pu être également reproduits.  Nous désirons d’ailleurs que les Gouvernements ici représentés ou leurs Délégués soient libres de produire les propositions qu’ils auraient préparées et désireraient soumettre à la Conférence.

La politique des États de l’Europe ne nous était pas suffisamment connue en ce qui regarde leur droit public, pour formuler un projet définitif, nécessairement complexe de sa nature.  Nous nous bornons donc à donner en détail la proposition qui a les préférences des États-Unis.  Il appartient à la Conférence de décider si l’on peut trouver le moyen d’atteindre le but poursuivi, ou si la solution de cette grave question sera encore ajournée.

Nous avons incorporé dans notre exposé une résolution qui nous semble préliminaire à toute discussion sur l’emploi plus étendu de l’argent.  Je demande donc la permission de proposer la résolution qui suit : Que, suivant l’opinion de cette Conférence, il serait fort à désirer qu’on pût trouver des moyens d’augmenter l’emploi de l’argent-métal dans les systèmes monétaires des nations.»

M. Raffalovich fait sur-le-champ, en français, un résumé étendu et précis du discours de M. Allison, et saisit l’occasion qui s’offre à lui de rendre hommage à la mémoire du regretté M. Soetbeer.

M. le Président remercie M. Raffalovich et le félicite de la manière remarquable dont il s’est acquitté de sa tâche volontaire.

M. le Président ouvre la discussion sur la résolution préliminaire dont les termes viennent d’être formulés par M. le Délégué des États-Unis.

Sir Rivers Wilson fait, au nom de MM. les Délégués de la Grande-Bretagne, la déclaration suivante :

«Messieurs, je tiens à déclarer, et je suis en ce moment l’interprète de mes collègues, que nous acceptons la résolution de MM. les Délégués des États-Unis telle qu’elle est présentée, mais seulement sous cette réserve et avec cette explication que nous la considérons comme étant en fait le résumé de l’invitation qui a été adressée aux différents Gouvernements et qui a été acceptée par eux.

Nous sommes ici, en effet, pour examiner les mesures qui peuvent être prises en vue d’augmenter la circulation de l’argent.  Nous n’avons donc pas à discuter sur la résolution pour ainsi dire abstraite qui nous est présentée.  C’est pourquoi, afin que la Conférence ne soit pas induite en erreur sur nos intentions, nous déclarons que nous approuvons et que nous acceptons la résolution présentée, tout en réservant pour plus tard nos observations sur le plan qui pourrait nous être soumis.

Moyennant ces explications, nous émettrons un vote affirmatif.»

M. de Rothschild dépose sur le bureau un projet qu’il désire voir soumettre à l’examen de la Conférence (Voir Annexe C).

M. Tirard, Délégué de la France, prononce les paroles suivantes :

«Messieurs, je n’ai pas besoin de vous dire que la France est un des pays les plus intéressés dans la question monétaire.  Aussi suis-je chargé par mon Gouvernement de remercier le Gouvernement des États-Unis d’Amérique de l’initiative qu’il a bien voulu prendre de réunir une Conférence nouvelle; je suis également chargé de remercier le Gouvernement belge de l’hospitalité qu’il a bien voulu nous accorder et dont nous avons déjà été à même d’apprécier la courtoisie, la cordialité et la générosité.

Comme je viens de vous le dire, Messieurs, la France est très intéressée dans la question monétaire.  Ce n’est pas que son sol renferme, comme le sol des États-Unis, des richesses minières importantes : elle n’en a pas ou si peu que cela ne vaut pas la peine d’en parler; mais elle a un stock métallique des plus considérables.

Depuis près d’un siècle, depuis 1795, elle a frappé tant en or qu’en argent une somme qui n’est guère inférieure à 14 milliards et demi, soit 8.800 millions en or et 5.500 millions en argent.  Cette quantité considérable de monnaie n’existe évidemment plus sur notre territoire.  Des recherches et des travaux qui ont été faits par mon honorable et savant collègue, M. de Foville, et qu’il vous communiquera au besoin, il résulte à l’évidence qu’une grande partie de cette monnaie, surtout de la monnaie d’argent, a disparu; mais elle a été compensée, en partie, par la grande quantité de numéraire-argent qui est entrée dans la circulation française et dans les caisses de l’État depuis l’époque où la France a formé avec quatre autres Puissances l’association connue sous le nom d’Union latine.

Pour toutes ces causes, la France a une quantité des plus considérables de métal blanc, et elle est par conséquent très intéressée, je ne saurais trop le répéter, dans la question qui vous est soumise en ce moment.

Mais cette quantité énorme de métal blanc qu’elle possède déjà lui impose précisément la plus grande réserve, et elle ne veut accepter de propositions qu’à condition que ce stock métallique déprécié ne sera pas augmenté ou, en supposant qu’il puisse l’être, que ce ne soit pas sans compensations très sérieuses.

J’avoue, Messieurs – nos honorables collègues des États-Unis me permettront de le leur dire et je ne parle ici qu’en mon nom personnel – j’avoue que j’ai éprouvé une légère déception en lisant la déclaration qui nous a été distribuée au commencement de cette séance.  Je m’attendais – je parle toujours en mon nom personnel – à des propositions un peu plus formelles.

Je dois même dire qu’il y a quelque chose qui, de prime abord, semble un peu contradictoire.  La proposition des États-Unis, formulée dans le document qui nous a été distribué et que MM. les Délégués préconisent, est précisément celle qu’ils placent en dernier lieu, et – c’est là ce que je ne m’explique pas très bien – ils la subordonnent à l’examen d’autres propositions produites antérieurement et qui ne sont en réalité que des subsidiaires de leur proposition définitive.

Au lieu donc de procéder à l’examen d’une question principale, primordiale, englobant tout, nous allons commencer par examiner ce qui d’ordinaire ne vient qu’après, lorsqu’on n’est pas parvenu à faire adopter une proposition principale.  Il y a bien un nouveau projet que M. de Rothschild vient de déposer, mais, en dehors de cela, on nous demande de discuter des propositions subsidiaires qui ont déjà été présentées antérieurement et qu’on représente à la Conférence.

C’est là, je ne puis que le répéter, une procédure qui me paraît inusitée.  Cependant les Délégués du Gouvernement français n’ont nullement l’intention d’entraver les travaux de la Conférence en soulevant des questions de procédure, et, sous le bénéfice d’observations que j’ai présentées tout à l’heure, nous ne nous opposons nullement à l’adoption de la résolution qui nous est soumise, il reste bien entendu que nous réservons toute notre liberté d’action, liberté absolue, complète, et que l’examen que nous allons faire de ces propositions que j’appelle des subsidiaires ne porte aucun préjudice à l’examen de la proposition plus ample qui a été présentée par les Délégués des États-Unis comme étant leur proposition personnelle.

Sous le bénéfice de ces réserves, les Délégués du Gouvernement français n’ont aucune opposition à faire à la résolution qui vous a été présentée.»

M. Surra y Rull, Délégué de l’Espagne, déclare que ses collègues et lui sont également disposés à adopter la résolution présentée en termes généraux par les Délégués des États-Unis, mais sous les mêmes réserves que celles formulées par MM. les Délégués de la Grande-Bretagne et de la France, en réservant par conséquent la décision finale du Gouvernement espagnol et la ratification par lui de toutes les mesures qui pourraient être adoptées.

M. le Comte d’Alvensleben, Délégué de l’Allemagne, fait la déclaration suivante :

«L’Allemagne étant satisfaite de son système monétaire, elle n’a pas l’intention d’en modifier les bases.  Le Gouvernement Impérial ne méconnaît cependant pas que les oscillations continuelles et la baisse considérable de l’argent sont fort regrettables au point de vue économique, et qu’il serait également utile aux intérêts économiques de l’Empire s’il pouvait être remédié d’une manière durable à ces inconvénients.  Parlant de ces considérations, le Gouvernement Impérial a cru devoir se rendre à l’invitation des États-Unis à cette Conférence.  Toutefois, vu la situation monétaire satisfaisante de l’Empire, le Gouvernement Impérial a prescrit la plus stricte réserve à ses Délégués, qui, par conséquent, ne pourront prendre part ni à la discussion ni à un vote sur la résolution présentée par MM. les Délégués des États-Unis.»

M. Hans Forssell, Délégué de la Suède, pense qu’il serait prématuré de voter sur le projet de résolution des États-Unis, alors qu’on ne connaît pas encore les moyens par lesquels on pourra étendre l’emploi de l’argent comme métal monétaire.  Il propose de remettre le vote à une prochaine séance.

M. le Comte Khevenhüller Metsch, Délégué de l’Autriche-Hongrie, fait la déclaration suivante :

«Messieurs, je suis loin de méconnaître le but pratique et désirable de la résolution proposée par l’honorable M. Allison.  Toutefois, réglant ma conduite sur les instructions que j’ai reçues des deux Gouvernements que j’ai l’honneur de représenter au sein de la Conférence, je me vois obligé de déclarer que je ne pourrai ni me prononcer sur la résolution, ni prendre part à un vote.»

M. Lardy, Délégué de la Suisse, fait la déclaration suivante :

«Le Gouvernement suisse s’est empressé d’accepter l’invitation du Président des États-Unis, guidé par les mêmes sentiments dont la Suisse s’était inspirée en se faisant représenter aux Conférences monétaires internationales de Paris en 1878 et 1881.

Les faits survenus depuis la réunion de cette dernière Conférence ne sont pas de nature à engager la Suisse à modifier les principes qui ont guidé jusqu’ici sa politique monétaire; d’une part, la Suisse a eu le privilège de frapper très peu de monnaie d’argent, en sorte que ses intérêts directs sont engagés dans une mesure moindre que ceux de plusieurs autres États; d’autre part, en raison de la solidarité qui l’unit aux autres membres de l’Union latine, dont elle reçoit les écus d’argent, et en raison aussi de son commerce avec les pays d’argent, elle a les plus sérieux motifs d’écouter les propositions que la Délégation américaine ou d’autres Délégations seront appelées à faire, et d’étudier ces propositions dans l’esprit le plus amical.  La Délégation suisse a toutefois pour instruction d’apporter dans cet examen la plus grande réserve et n’est autorisée à prendre d’engagements d’aucune sorte sans en référer à son Gouvernement.»

M. le Prince Ouroussoff, Délégué de la Russie, s’exprime en ces termes :

«Je dois faire les mêmes réserves que d’autres de nos honorables collègues.

Tout en prenant le plus vif intérêt à la Conférence, le Gouvernement russe a donné pour instruction à ses Délégués de suivre attentivement les débats, mais ils ne peuvent voter sur des propositions ayant un caractère définitif ou comportant des résolutions pratiques.»

M. le Baron de Renzis, Délégué de l’Italie, prononce les paroles suivantes :

«J’ai à faire des déclarations analogues à celles formulées par plusieurs de mes honorables collègues.

Le Gouvernement italien s’est fait représenter aux précédentes réunions qui ont eu lieu dans le même but; il n’avait donc aucune raison de refuser l’invitation faite par un pays ami.  Il s’est au contraire empressé de l’accepter.  Mais nous ne connaissions pas le programme qui allait nous être soumis, et notre Gouvernement ne pouvait en conséquence nous donner des instructions précises sur l’attitude que nous aurions à prendre.

Nous sommes liés par un traité avec les autres États de l’Union latine, et nous ne pouvons naturellement prendre une attitude différente de celle de nos cocontractants.»

M. Bengesco, Délégué de la Roumanie, fait la déclaration suivante :

«Les instructions de mon Gouvernement ne m’étant pas encore parvenues, je crois être tenu aux mêmes réserves que mes honorables collègues.  Je déclare donc que je ne pourrai m’associer à aucune discussion ou à aucun vote sur les propositions qui nous sont soumises.»

M. d’Antas, Délégué du Portugal, s’associe aux réserves présentées par quelques-uns de ses collègues, notamment par MM. les Délégués d’Autriche, de Russie et de Roumanie; il rappelle que des réserves semblables ont été présentées par le Délégué du Portugal à la dernière Conférence monétaire.

M. Devolder, Délégué de la Belgique, déclare que la Belgique faisant partie de l’Union latine, il s’associe, au nom des Délégués belges, aux réserves qui ont été faites par les honorables Délégués de la France et de l’Italie.

Carathéodory Effendi, Délégué de la Turquie, se réfère aux observations qu’il a présentées au début de la séance quant à l’attitude qu’il observera au cours des travaux de la Conférence.  La Délégation ottomane se trouvant sans instructions spéciales, ne pourra prendre part ni à la discussion ni au vote sur la résolution dont il s’agit.

M. P. Mulle, Délégué de la Grèce, déclare faire les mêmes réserves.

M. van den Berg, Délégué des Pays-Bas, se déclare heureux de pouvoir dire, au nom du Gouvernement des Pays-Bas, que les Délégués néerlandais se rallient sans réserve à la résolution soumise à la Conférence par les Délégués des États-Unis, sans s’engager toutefois quant aux moyens de réaliser le programme qui s’y trouve formulé.

Don Antonio de Mier y Celis, Délégué du Mexique, déclare, au nom de la Délégation mexicaine, s’associer à la résolution proposée par MM. les Délégués des États-Unis, avec la portée que lui a donnée l’honorable Délégué des Pays-Bas, M. van den Berg, c’est-à-dire en se réservant d’examiner les moyens de réalisation.

M. Tietgen exprime l’avis qu’en acceptant l’invitation à cette Conférence, les pays qui s’y trouvent représentés ont implicitement reconnu qu’il y avait lieu de procéder à l’examen de la question qui fait l’objet de la résolution des États-Unis.  Il ne s’explique pas qu’ayant accepté l’invitation, on se refuse à voter la résolution; celle-ci ne fait que résumer le programme de la Conférence; en la votant, on ne prend aucun engagement.

M. le Baron de Renzis, Délégué de l’Italie, pense qu’en présence des déclarations qui viennent d’être faites, il serait prématuré de procéder à un vote, et plus utile d’entamer la discussion sur les propositions formulées.

M. le Président constate que deux motions ont été présentées : remettre le vote sur la résolution à une prochaine séance, ou bien reculer tout vote jusqu’après l’examen des différents projets dont sera saisie la Conférence.

MM. Raffalovich et Boissevain se déclarent partisans de cette dernière proposition.

M. Allison, Délégué des États-Unis, déclare ne pas insister pour qu’il soit procédé à un vote immédiat, la Délégation des États-Unis étant prête à se rallier à la procédure qui semble avoir les préférences de l’assemblée.

M. le Président propose en conséquence de mettre à l’ordre du jour l’examen des divers projets soumis à la Conférence, et de commencer par la discussion de la proposition de M. de Rothschild, dont le texte avec exposé des motifs sera distribué avant l’ouverture de la prochaine séance.

Après un échange d’observations auquel prennent part MM. Sainctelette, le Baron de Renzis, Raffalovich, Tirard et Carathéodory Effendi, l’ordre du jour est ainsi réglé, et la date de la prochaine réunion est fixée au lundi 28 novembre.

M. le Président rappelle que la Conférence de 1881 a réuni en ce qui concerne la production, le monnayage et la consommation industrielle de l’or et de l’argent, une collection de documents des plus précieux.  Il demande aux Délégués de bien vouloir déposer sur le bureau, pour être annexés aux procès-verbaux, des rapports officiels semblables s’appliquant à la période écoulée depuis 1881.

M. le Président engage MM. les Délégués à s’adresser à leurs Gouvernements en vue de satisfaire au vœu exprimé par l’honorable Délégué de la Suède.

La séance est levée à 4 heures et demie.

 


DEUXIÈME  SÉANCE : ANNEXES

 

Annexe A : Déclaration et programme présentés par les Délégués des États-Unis d’Amérique à la Conférence Monétaire Internationale de 1892

Il est généralement reconnu que la baisse considérable de l’argent par rapport à l’or dans les vingt dernières années, et les fluctuations fréquentes et violentes du prix de l’argent exprimé en or qui en résultent, ont eu des effets désastreux pour les intérêts commerciaux et économiques de tous les pays civilisés.  Ces fluctuations ont amené et amènent chaque jour, pour le commerce, des inconvénients sérieux dont toute l’importance ne peut encore être mesurée.

Aux États-Unis, l’opinion publique est unanime à penser que l’établissement d’une certaine stabilité du rapport de valeur entre l’or et l’argent, et l’emploi de l’argent comme métal monétaire dans un rapport de valeur avec l’or à déterminer par une entente entre les grandes nations commerciales du monde, contribueraient dans une mesure importante à la prospérité de toutes les classes de la population.  Les États-Unis ne méconnaissent pas cependant que l’opinion publique, dans quelques-uns des pays dont la coopération serait fort à désirer pour assurer le succès de ce mouvement, n’est peut-être pas pleinement d’accord avec les vues des États-Unis quant à la réalisation pratique d’une telle entente.  On croit, toutefois, que les idées favorables à un emploi plus étendu de l’argent comme métal monétaire se sont graduellement développées dans le monde entier, et que le moment est venu de réunir une Conférence internationale pour l’étude de ces questions.  Le Gouvernement des États-Unis, tout en exposant avec sincérité ses propres vues quant au remède qu’il conviendrait d’appliquer, est désireux de ne chercher à imposer aucune mesure de nature à embarrasser les Gouvernements disposés à se concerter sur l’emploi le plus avantageux de l’argent dans le système monétaire du monde.

C’est pour ces motifs que le Gouvernement des États-Unis a proposé une Conférence des Puissances, afin d’examiner les mesures qui, le cas échéant, pourraient être adoptées pour augmenter l’emploi de l’argent comme métal monétaire.

Conformément à l’idée générale qui a inspiré cette Conférence, les Délégués des États-Unis présentent la résolution suivante :

«Que, suivant l’opinion de cette Conférence, il serait fort à désirer qu’on pût trouver des moyens d’augmenter l’emploi de l’argent-métal dans les systèmes monétaires des nations.»

En présentant, selon le désir de la Conférence, un programme plus développé, les Délégués des États-Unis pensent qu’il est juste que les autres nations représentées ici aient l’occasion d’examiner au sujet de l’emploi plus large de l’argent-métal comme monnaie, d’autres projets que celui préconisé par les États-Unis.  C’est notre désir et notre espoir que les nations représentées à cette Conférence, ou quelques-uns de leurs Délégués, présentent des propositions pour atteindre cette fin, et nous exprimons le vœu que ces propositions aient la priorité dans les discussions.

En dehors des projets de ce genre qui peuvent être proposés, nous soumettons à l’appréciation de MM. les Délégués les projets suivants qui ont reçu l’approbation d’autorités reconnues.

En même temps, nous soumettons les grandes lignes du projet de bimétallisme international qui est mis en avant par les États-Unis.

I.   Le projet de M. Moritz Lévy, présenté à la Conférence monétaire de 1881 (voir aux procès-verbaux de cette Conférence, le volume consacré à la session juin-juillet, pages 17 et suivantes).

II.  Le projet du regretté M. Soetbeer (voir Neue Freie Presse de Vienne, n° du 30 septembre 1892, ou Hamburgische Börsenhalle, n° du 23 août 1892, ou Pioneer Mail de Allahabad (Indes), n° du 13 octobre 1892).

En dernier lieu, nous présentons, dans les déclarations qui suivent, le projet que nous préconisons nous-mêmes comme Délégués des États-Unis d’Amérique :

1.  Le rétablissement et le maintien d’un rapport fixe de valeur entre l’or et l’argent, et l’emploi constant des deux métaux comme monnaie métallique d’un plein pouvoir libératoire, seraient féconds en résultats bienfaisants pour les nations du monde.

2.  Ces résultats peuvent être atteints par l’abolition des restrictions légales qui entravent actuellement la frappe de l’argent comme monnaie ayant pleine force libératoire, et par le rétablissement, au moyen d’une entente internationale, d’un rapport de valeur entre les deux métaux, comme antérieurement à 1873 et sur la base qui serait fixée par la Conférence.

3.  Les points essentiels de cet arrangement international devraient être :

(a) La frappe sans restriction de l’or et de l’argent en monnaie d’un plein pouvoir libératoire.

(b) La fixation du rapport de valeur entre les deux métaux, comme monnaie métallique.

(c) L’établissement d’un droit uniforme (s’il y a lieu d’en établir un) pour la frappe des métaux faite pour le compte de particuliers.  

 

Annexe B : Projet élaboré par feu le Dr Ad. Soetbeer : Bases d’une Convention monétaire internationale

1.   Reconnaissance d’un poids déterminé d’or fin comme base ou type unique et général de la valeur monétaire.

2.   Maintien des systèmes de monnaies d’or existant dans les divers États, moyennant renonciation uniforme de la part de ces États à la frappe et à l’émission ultérieures de monnaies d’or d’un poids inférieur à 5 gr 8065 d’or fin (pièces de 20 francs) et moyennant l’obligation de retirer de la circulation dans les premières (10) années les monnaies d’or inférieures au poids ci-dessus indiqué.

3.   Fixation uniforme des droits de monnayage de l’or à tant (2) ‰.

4.   Émission de certificats d’or contre dépôts effectifs d’or de la part des Directions des Monnaies ou des Banques centrales, pour des montants de 500 grammes d’or fin par certificat ou d’un multiple de ce chiffre.  —  Accord relatif à l’adoption d’un procédé d’essayage uniforme.

5.   Retrait de tous les billets de banque et autres papiers-monnaie d’une valeur inférieure à 5 gr 8065 d’or fin émis jusqu’ici dans le pays, dans le délai des premières (10) années, et renonciation à une émission ultérieure de valeurs fiduciaires semblables indiquant une valeur en or.

6.   Retrait des monnaies d’argent existantes, d’une valeur nominale supérieure à 10 % de la valeur de la plus petite des futures monnaies d’or, dans le délai des premières (15) années, et, par la suite, frappe exclusive des principales monnaies d’argent dans la proportion de 20 d’argent fin contre 1 d’or fin.  —  Frappe exclusive pour le compte du Gouvernement.  — Les Gouvernements respectifs se réservent toute liberté quant au monnayage des petites monnaies divisionnaires.

7.   Obligation de la part des Gouvernements d’accepter en payement aux caisses publiques les principales monnaies d’argent (créées conformément à la base n° 6) de leur propre frappe pour n’importe quelle somme.

8.   Obligation pour les particuliers et les banques d’accepter en payement les principales monnaies d’argent du pays jusqu’à concurrence du triple de la valeur de la plus petite des monnaies d’or du pays.

9.   Émission de certificats d’argent de la part des Directions des Monnaies ou des Banques centrales contre dépôt du montant intégral aux Hôtels des Monnaies, et pour des coupures dont la valeur doit être au minimum de la moitié de la valeur de la plus petite des monnaies d’or du pays ou correspondre à un multiple de cette moitié.  —  Le remboursement immédiat de ces certificats d’argent en principales monnaies d’argent devra avoir lieu en tout temps, sur demande, aux bureaux d’émission.

10.  L’émission de billets de crédit basés exclusivement sur la monnaie d’argent est interdite.

11.  Les Gouvernements respectifs se communiqueront mutuellement dans les premières (8) semaines après l’expiration de chaque année, les lois, ordonnances et avis relatifs à leur système monétaire, au retrait et à la frappe des monnaies.

12.  Tout État est libre de se retirer de cette convention monétaire, moyennant dénonciation faite douze mois d’avance.

 

Annexe C : Proposition de M. Alfred de Rothschild, Délégué de la Grande-Bretagne

Messieurs,

Vers la fin de 1886, le Gouverneur de la Banque d’Angleterre, en vue de la réunion d’une Commission qui était sur le point d’avoir lieu, voulut savoir à quoi s’en tenir sur l’opinion personnelle de chaque membre de son Conseil d’administration, attendu qu’on se demandait à cette époque si la majorité des administrateurs étaient pour ou contre le bimétallisme.

En ma qualité de membre du Conseil, j’exprimai alors mon opinion, et, avec votre permission, je vous lirai une lettre que j’adressai à cette époque à M. le Gouverneur de la Banque d’Angleterre.

New Court. E. G., 9 novembre 1886

Monsieur le Gouverneur,

J’ai eu l’honneur de recevoir votre lettre dans laquelle vous voulez bien me demander mon opinion sur la grande question financière à l’ordre du jour, je veux dire le bimétallisme, et je m’estime flatté de pouvoir accéder à votre désir, quoique je vous prie de bien vouloir m’excuser si je ne vous réponds pas très au long; car, pour le faire, il me faudrait entrer dans un grand nombre de statistiques et invoquer des chiffres et des détails que je préférerais de beaucoup laisser à des autorités plus compétentes.

Mais la question générale de savoir s’il serait avantageux ou non d’introduire le bimétallisme en Angleterre, est de celles qui peuvent être abordées même par un simple particulier comme moi.

Je suis fortement opposé à un changement radical en ce qui regarde la circulation métallique de la Grande-Bretagne.

D’abord, j’opine que les progrès qu’a faits la civilisation tendent à diminuer le besoin de grandes quantités de numéraire, au lieu de l’augmenter, et que faudrait-il de plus propre à prouver ce que j’avance, que l’existence et le fonctionnement admirable de notre Bankers’ Clearing House (Chambre de compensation des opérations de banque) ?  Cet établissement accuse en moyenne un mouvement hebdomadaire de cent millions de livres sterling, ce qui veut dire que des opérations effectives ont été faites jusqu’à concurrence de cent millions de livres sterling sans l’intermédiaire de numéraire ou même de banknotes.

En présence d’un système de banque aussi parfait, ou plutôt de moyens si simples pour l’échange de sommes d’une importance si colossale, n’est-ce pas une anomalie que de dire : «Il n’y a pas assez de numéraire dans le pays.  Il faut faire de l’argent une monnaie légale, afin de permettre à A, à son choix, s’il doit £ 50,000 à B, de s’acquitter en livrant autant de tonnes d’argent à sa porte ?»

Tant que le public anglais aura confiance dans les billets de la Banque d’Angleterre, ce pays pourra se passer d’un montant excessif de numéraire, et, du moment que cette confiance cessera, c’est l’or qui sera recherché et non l’argent.

Que serait la position de la Banque d’Angleterre si le bimétallisme était adopté par l’Europe entière ?  Je me hasarderai à déclarer que la situation serait extrêmement dangereuse, et s’il survenait une crise financière attribuable à des causes soit intérieures, soit extérieures, la Banque ne pourrait plus protéger sa réserve d’or, et serait inondée d’argent.  Ceci ne s’applique pas et ne saurait nullement s’appliquer à d’autres pays, parce que les lois qui régissent les statuts de leurs Banques d’État ne sont ni si clairement définies, ni si sévèrement appliquées.  La Banque de France, par exemple, en temps ordinaire, ne donne à vrai dire aucune grande somme d’or en échange de ses billets, tandis que dans les circonstances extraordinaires, elle n’hésite pas un instant à prendre les mesures nécessaires pour protéger son numéraire.

Que se passa-t-il lors de la déclaration de la dernière guerre entre la France et l’Allemagne ?  Non seulement la Banque de France ne paya pas ses billets en or, mais elle émit immédiatement un grand nombre de coupures de cinq francs, et fut en outre autorisée à émettre plus de billets qu’elle n’en avait le droit légal aux termes de sa charte.  Cette circonstance n’empêcha pas et n’aurait pu empêcher les banquiers français de tirer du numéraire de la place de Londres, soit en vendant des titres au Stock Exchange, soit en faisant escompter leurs lettres de change sur ce marché.

Quant à l’Allemagne, il est vrai que ce pays possède également l’étalon d’or, mais il serait difficile, sinon impossible, de faire venir ce métal en grandes quantités de Berlin ou des succursales de la Banque de l’État allemand.

En ce qui concerne l’Italie, elle possède, il est vrai, de fortes quantités d’or, mais comme elle ne s’en dessaisit jamais, ce pays aurait pu tout aussi bien ne pas modifier son régime de papier-monnaie.

Ainsi donc, pour résumer la situation en quelques mots, Londres étant le centre du monde financier, il nous faut être doublement sur nos gardes pour mettre notre stock d’or à l’abri; mais si le bimétallisme était adopté par l’Europe entière, il nous serait beaucoup plus difficile de le protéger, et il nous faudrait, bon gré mal gré, augmenter notre stock d’argent.

Quoique ayant une opinion bien arrêtée à ce sujet, je ne puis me dissimuler qu’il y a de grandes nuisances tant aux Indes qu’en Chine, se rattachant à la question de l’argent, et il serait fortement à souhaiter que quelque chose se fît pour diminuer ces griefs.

Il serait cependant difficile, sinon impossible, de trouver un remède aux difficultés tant passées que présentes; mais, en ce qui concerne les premières, les anciens engagements ayant rapport au payement de pensions, etc., pourraient être revus et modifiés; tandis que pour ce qui regarde les difficultés actuelles, la grande baisse de la roupie au-dessous de sa valeur originale, ne me semble pas en soi-même plus injuste que les fluctuations du change entre l’Angleterre et tout autre pays.

Il est incontestable que quelque chose devrait être fait pour l’Inde; mais il me semble excessif de recommander l’introduction en Angleterre d’un remède qui pourrait constituer une expérience fort dangereuse, et cela, pour ce seul motif qu’il existe un grief aux Indes.

En conclusion, je me permettrai de faire allusion aux documents imprimés que vous avez eu la bonté de m’adresser, se rapportant à des débats qui eurent lieu à la Banque d’Angleterre, en 1879.

Je me rappelle parfaitement ces débats, d’autant mieux qu’après une courte discussion, il fut décidé par le Conseil d’Administration de ne pas faire d’achats d’argent-métal pour le compte de la Banque, en présence de la démonétisation de l’argent par le Gouvernement allemand.  La sagesse de cette décision a été amplement prouvée par la forte baisse qui eut lieu postérieurement dans le prix et la valeur du métal blanc.

J’avais à cette époque des idées bien arrêtées à ce sujet, quoique le problème à résoudre n’eût alors qu’un côté pratique; et, aujourd’hui que la question a revêtu une forme théorique d’un caractère plus vaste et plus important, mon opinion est tout aussi arrêtée, sinon plus prononcée que jadis.

J’ai l’honneur d’être,

Monsieur le Gouverneur, Votre très fidèle et très obéissant serviteur

Alfred de Rotschild

P. S. : Il est inutile d’ajouter que ce qui précède est purement et simplement l’expression de mes vues personnelles sur la question.»

Comme vous le savez, Messieurs, une Commission siégea, à cette époque, sous la présidence de Lord Herschell, dont les procès-verbaux détaillés furent publiés dans un livre bleu en 1888.  Je crois que ma lettre à M. le Gouverneur de la Banque d’Angleterre s’est trouvée comprise dans ce document, et si je fais allusion à cette circonstance, c’est pour deux raisons : d’abord pour vous rappeler, Messieurs, que la question qui nous a réunis a été sérieusement discutée il y a quelque temps, et ensuite pour démontrer que j’avais déjà, à cette époque, des idées bien nettes et arrêtées sur le sujet, et que je n’ai aucune raison de regretter les vues que j’énonçai alors, ou de chercher à y apporter les moindres modifications, bien au contraire.

J’avais alors le sentiment que l’étalon-or était le seul admissible pour l’Angleterre, et si l’on songe que la totalité de son commerce, outre une grande partie de celui des autres pays, se fait à l’aide de lettres de change tirées sur Londres et tout naturellement payables en or, on est bien tenu d’admettre que tous les pays en général traitent les affaires sur les bases d’un étalon-or, et qu’en réalité le double étalon, excepté sous une forme bien modifiée, n’existe pas même dans les pays qui font profession de payer avec l’un ou l’autre métal.

Aujourd’hui on nous propose de rebrousser chemin pour revenir en grande partie à l’état de choses antérieur à 1873, c’est-à-dire d’ouvrir toutes les Monnaies de l’Europe ou du moins un certain nombre de ces établissements au libre monnayage de l’argent, et de discuter et de fixer la valeur de ce métal relativement à l’or.

Mais les bimétallistes se sont-ils jamais demandé quel serait le résultat de l’introduction d’une pareille mesure ?  Il est évident qu’à partir de ce moment le billet de la Banque d’Angleterre cesserait de représenter des sovereigns; il serait payable en une monnaie dépréciée, parce que la Banque d’Angleterre ne pourrait jamais échanger ses billets contre de l’or, tout en faisant simultanément des achats illimités d’argent, car, en bien peu de temps, les 25 millions de livres sterling qu’elle possède en or dans ses caveaux auraient, selon moi, disparu, pour être remplacés par du métal blanc.

Dans le règlement pour solde des différences provenant de transactions commerciales entre pays, j’ai la conviction que, quel que soit l’arrangement qui intervienne ayant pour base le bimétallisme, l’or, et l’or seul, sera toujours choisi comme l’intermédiaire favori, pour ne pas dire le seul moyen possible de régler une dette importante ou de faire de fortes remises pour quelque cause que ce soit.

Nous avons (je veux dire notre maison) été obligés, dans plusieurs occasions, d’exporter un million de livres sterling en or, en espèces ou en lingots; ce million, avec son emballage, pesait environ 10 tonnes !  Est-il possible, et même, si on le voulait, serait-il possible et pratique, en admettant que la valeur relative des deux métaux fût fixée dans la proportion de 20 à 1, d’expédier en un seul envoi 200 tonnes de métal ?  Il me semble que l’opération serait d’une impossibilité absolue, et l’exportateur choisirait de préférence, ou se verrait plutôt forcé, d’envoyer de l’or, dût-il l’acheter à prime.

Messieurs, les circonstances qui ont amené la chute de l’argent vous sont si bien connues à tous, que je ne me permettrai pas de vous importuner en les récapitulant; mais, outre l’action de l’Allemagne en 1873, lorsque ce pays démonétisa son argent-monnaie, la ligne de conduite adoptée par trois des grandes Puissances européennes et par plusieurs Puissances moins importantes, a contribué matériellement à accentuer la baisse dans le prix et la valeur de ce métal.

L’Italie, il y a quelques années, acheta un grand stock d’or, mais il est difficile de préciser combien il lui en reste aujourd’hui.  Dans l’intervalle, le Gouvernement russe amassait de fortes quantités de ce métal.  Enfin le Gouvernement autrichien, qui a tout récemment promulgué de nouvelles lois modifiant sa circulation monétaire, commençait également à faire des achats d’or.

Il me semble, Messieurs, que ces faits prouvent à l’évidence combien toutes les grandes nations de l’Europe apprécient l’étalon unique, ou, du moins, l’avantage de l’étalon-or.

On vient maintenant nous demander à brûle-pourpoint de revenir à l’état de choses antérieur à 1873, et de ne tenir aucun compte des progrès énormes qu’a faits la civilisation en facilitant les opérations financières du monde.

L’Angleterre, sans aucun doute, doit une grande partie de sa richesse colossale à la confiance que son système monétaire a inspirée tant chez elle qu’à l’étranger, confiance due à ce que le billet de banque anglais représente des sovereigns, et au fait qu’une lettre de change tirée de n’importe quelle partie du monde sur l’Angleterre, sera payable en or à l’échéance.

En ce qui concerne les ressources mêmes du pays, il est indiscutable, à mon avis, que nous avons à notre disposition une quantité de numéraire et de papier-monnaie suffisant amplement aux opérations colossales de chaque jour; de fait, le système de la Bankers’ Clearing House (Chambre des Compensations) a atteint un si haut degré de perfection, et les facilités accordées par tous les banquiers à leurs clients sont si grandes, qu’il suffit de bien peu de numéraire et de papier-monnaie pour les transactions ordinaires; et, si nous prenons en considération les centaines de millions de livres sterling en dépôt, et le mouvement hebdomadaire de la Chambre des Compensations qui atteint en moyenne le chiffre de £ 100,000,000, nous pouvons affirmer, sans crainte d’être contredits, que notre système de banque touche à la perfection – bien que le mot perfection s’applique difficilement soit aux personnes, soit aux choses.

C’est dans ces conditions que le commerce et l’industrie du pays ont prospéré, et il serait manifestement dangereux, et ce pourrait être une expérience mortelle, de chercher à introduire des innovations dans notre système monétaire.

Les défenseurs du bimétallisme soutiennent que la baisse dans le prix du métal blanc a entraîné une baisse correspondante dans le prix de divers produits et denrées.

Il est possible ou non qu’il en soit comme ils le prétendent; mais, même en admettant l’hypothèse affirmative, j’hésiterais à dire que c’est un malheur pour l’Angleterre ou pour le monde en général.  Je ne partage pas non plus la manière de voir de certains personnages distingués qui représentent cette théorie, et qui se plaignent de ce que l’exportateur indien trouve son compte à expédier son blé en Angleterre, faisant par là tort aux intérêts de l’agriculteur anglais; mais je serais disposé à affirmer que le blé à 30 shillings le quarter, au lieu de 45, est plutôt un avantage qu’un fait regrettable.

Mais, Messieurs, pour s’assurer que c’est à la dépréciation de l’argent qu’est due la baisse dans la valeur de certains produits, il faudrait entamer une longue dissertation dont je ne me permettrai pas de vous importuner; selon moi, la baisse dans le prix de ces denrées provient d’une production exagérée, attribuable en grande partie au développement de nouvelles régions de par le monde entier, et au développement des moyens de communication, qui a permis à ces denrées d’être amenées à bas prix sur les marchés de l’Europe.

Mettant de côté toutes les autres considérations, il me semble impossible d’arriver à un accord international sur la question d’une circulation monétaire universelle, vu qu’il n’y a pas deux pays qui se ressemblent au point de vue de leur richesse, de leurs recettes ou de leurs dépenses.

Nous avons nous-mêmes de grands payements à faire, et nous avons, en outre, de fortes sommes à recevoir des autres; et si nous sommes soucieux de nos obligations envers les autres, nous pouvons être sûrs de leur loyauté réciproque en ce qui regarde leurs obligations vis-à-vis de nous; admettre le principe d’une théorie qui engendrerait un doute à ce sujet, puisqu’il serait loisible au débiteur de s’acquitter avec la monnaie qui lui conviendrait le mieux, ce serait tendre, selon moi, à rendre impossible la gestion du commerce du monde sur des bases solides et stables.

Mais, Messieurs, bien que j’espère avoir réussi à démontrer à suffisance que le bimétallisme est absolument inadmissible en ce qui regarde l’Angleterre, il reste à savoir s’il ne serait pas possible de développer l’usage du métal blanc en général, ce qui tendrait à prévenir une baisse plus grande, dont les conséquences désastreuses sont impossibles à prévoir.

J’espère donc qu’il me sera permis de soumettre respectueusement une proposition à votre bienveillante considération.

Il serait présomptueux de ma part de m’imaginer que je pusse suggérer un remède absolu et permanent, mais je crois qu’il serait possible de trouver un palliatif dans le projet suivant.

Le Gouvernement américain achetant de l’argent-métal jusqu’à concurrence de 54 millions d’onces par an, je propose, à condition que ces achats soient continués, que les Puissances de l’Europe se mettent d’accord pour faire de leur côté certains achats chaque année, soit jusqu’à concurrence d’une valeur de £ 5,000,000 par an; ces achats seraient continués pendant une période de cinq ans, à des prix ne dépassant pas 43 pence l’once, mais si le cours de l’argent dépassait ce niveau, les achats seraient immédiatement suspendus, temporairement.

Les détails de ce projet pourraient faire l’objet d’une entente internationale à conclure entre les représentants des différentes Puissances.

C’est à vous, Messieurs, si vous approuvez mon plan, d’y apporter toutes les modifications que vous pourriez juger convenables, avant de le soumettre à l’examen de vos Gouvernements respectifs; et je ne puis m’empêcher de penser que dans le cas où l’approbation de la Conférence serait unanime, cette unanimité aurait beaucoup de poids et d’influence sur la décision à prendre éventuellement à l’égard de cette importante question.

J’estime qu’un arrangement de ce genre pourrait satisfaire tout le monde en général, et j’ose espérer et croire qu’il serait agréé par nos amis d’Amérique.

Je ne vois pas non plus pourquoi l’argent n’aurait pas cours légal en Angleterre jusqu’à concurrence de £ 5, au lieu de £ 2, comme actuellement.

Il me semble que les Puissances européennes qui possèdent des amas considérables d’argent tant monnayé que non-monnayé, ne sauraient être indifférentes au cours de ce métal; quant à nous, en Angleterre, nous n’avons pas le droit d’envisager un côté de la question seulement, et de fermer l’oreille aux plaintes d’une minorité puissante.

En ce qui regarde l’Inde, je crois que la proposition serait très bien reçue.  La plus grande partie de la population reconnaîtrait qu’aucune modification essentielle n’a été suggérée, tandis que les commerçants et les banquiers constateraient que les changes ont acquis une stabilité qui ne saurait être troublée cinq années durant, car, si je ne me méprends, c’est l’instabilité du change, plutôt que la baisse dans la valeur de la roupie elle-même, qui est la cause principale des plaintes qui nous viennent de l’Inde.

En outre, le marché de l’or serait soulagé du fait qu’il n’aurait à faire face, pendant un certain temps, à aucune demande de métal jaune, si ce n’est pour les besoins de l’Europe, et comme l’Afrique méridionale augmente chaque année sa production, un arrangement tel que je le propose permettrait à la Russie et à l’Autriche de compléter leurs achats sans trop porter atteinte au marché monétaire en général.

Il ne m’est pas nécessaire de vous rappeler, Messieurs, que le stock d’argent du monde entier est estimé à quelques milliards de livres sterling, et si la Conférence actuelle se séparait sans arriver à un résultat défini, ce métal subirait une dépréciation qui non seulement serait épouvantable, mais donnerait lieu à une panique monétaire dont il serait impossible de prévoir les conséquences multiples et funestes.

Si j’ai fait allusion à l’Inde, c’est parce que ce pays, grâce à sa grande étendue et à sa population énorme, trouve moyen d’employer chaque année de grandes quantités d’argent-métal, non seulement pour suffire à ses besoins monétaires, mais encore pour l’usage somptuaire, etc.; et si, pour quelque raison que ce soit, la demande de ce côté venait à cesser, ou si la valeur actuelle de la roupie-argent subissait une forte chute en raison de quelque loi spéciale, je n’hésite pas à avouer que je serais tout le premier à déplorer un résultat qui porterait une atteinte sérieuse aux économies de plusieurs centaines de millions d’habitants, et accentuerait la baisse dans la valeur d’une marchandise qui, tout en se cotant aujourd’hui à un niveau extrêmement bas, représente néanmoins une valeur colossale.

J’espère donc bien sincèrement, Messieurs, que l’humble projet que je me suis permis de vous soumettre sera jugé digne de votre examen, et, j’ose le croire, de votre approbation ultérieure.

Il me sera peut-être objecté que mon plan demande certains sacrifices de la part de pays qui ne sont pas aussi intéressés que l’Angleterre et l’Inde.  Je ne puis cependant m’empêcher de croire que ce qui est bon et avantageux pour le monde entier, doit nécessairement l’être aussi pour les intérêts individuels de chaque communauté.

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TROISIÈME  SÉANCE : VENDREDI  28  NOVEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. C. F. Tietgen

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.

M. le Président propose qu’il soit, par exception, donné lecture du procès-verbal de la deuxième séance, à cause des déclarations importantes qu’il contient.

M. de Laveleye, Secrétaire général, donne lecture du procès-verbal.

M. Bengesco, Délégué de la Roumanie, désire relever dans le travail de M. Allard sur la question monétaire, au tableau n° 3, année 1888, la mention suivante qui semble se rapporter à la Roumanie : «Révolte agraire.  L’émigration d’Europe augmente, et inquiète plusieurs Gouvernements.»

Il est vrai qu’en 1888 il y a eu en Roumanie un commencement de soulèvement agraire limité à quelques localités; mais ce soulèvement a été aussitôt réprimé.

Quant à l’émigration, pas plus en 1888 qu’à aucune autre époque, il n’y a eu un courant d’émigration de Roumanie; bien au contraire, il y a eu plutôt tendance à une immigration assez considérable.

Ces observations ont été transmises avant la séance à l’honorable M. Allard.  Il résulte de sa réponse qu’il s’agit d’une erreur typographique, qu’explique la rapidité de son travail.  Cette mention ne doit pas se trouver au bas du tableau n° 3, mais en tête de ce tableau : elle ne vise pas spécialement la Roumanie, mais s’applique d’une façon générale aux pays d’Europe.

M. le Président prend acte de cette rectification.

M. Raffalovich, Délégué de la Russie, signale une mention contenue dans le travail de M. Allard.  Il y est dit, année 1891 : «Le Gouvernement russe s’effraye de la hausse de l’or, fait rentrer en or ses comptes courants d’Europe.»

Il tient à faire toutes ses réserves au sujet de cette affirmation, qui préjuge les intentions du Gouvernement russe en ce qui concerne la hausse ou la baisse de l’or.

L’honorable Délégué rappelle qu’il a proposé, dans la dernière séance, que la plus large publicité fût donnée aux débats.  Il espérait ainsi prévenir les fausses nouvelles.

Il constate à regret que des organes importants de la presse ont commis de graves erreurs de fait et d’appréciation en rendant compte des travaux de la Conférence.

Le procès-verbal est approuvé.

M. le Président communique à l’assemblée une lettre de M. Raffalovich, par laquelle l’honorable Délégué propose de nommer une Commission qui serait chargée de l’examen du projet de M. Rothschild.  Il donne la parole à M. Raffalovich pour développer cette proposition.

M. Raffalovich s’exprime en ces termes :

«Messieurs, je viens vous demander de vouloir bien renvoyer à une Commission le projet de M. de Rothschild, dont l’auteur mérite toute la gratitude de la Conférence pour avoir bien voulu nous apporter, avec tout le prestige et toute l’autorité de son nom, un plan ferme.

Je ne veux pas dire que ce plan ne soulèvera pas des objections de principe; et même si on le complète, si de son état d’esquisse on tire un projet complet, je ne veux pas dire qu’il échappe aux objections de détail.  Mais je suis convaincu qu’il a droit à la prise en considération la plus sérieuse de notre part.

Si, au début de nos travaux, nous avons cru devoir écarter l’idée des commissions, nous nous sommes réservé de les réclamer, le cas échéant, lorsqu’il s’agirait de propositions émanant d’un membre de la Conférence.

Il me paraît désirable que cette Commission soit composée d’experts en quelque sorte, qu’elle ne soit pas trop nombreuse, qu’elle soit stimulée à travailler ferme, à ne pas se ménager, et enfin qu’elle observe le secret sur ses délibérations jusqu’au moment où elle viendra apporter un rapport à la Conférence, rapport qui relatera les vues exprimées, le sentiment de la majorité et de la minorité, les avantages et les inconvénients du plan.

Si vous acceptez ma proposition, permettez-moi d’y ajouter un vœu, c’est qu’il nous sera donné bientôt d’entendre les Délégués américains nous exposer leurs vues sur la question monétaire.  Nous savons que la délégation des États-Unis compte des orateurs de premier ordre, qui sont maîtres du sujet.»

M. van den Berg, Délégué des Pays-Bas, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

J’ai pris la liberté de demander la parole pour appuyer, d’accord avec le vœu exprimé par M. Raffalovich, le renvoi à une Commission spéciale, de la proposition de l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne, M. Alfred de Rothschild.  Certes, elle ne répond pas à notre idéal à nous, qui serait une convention bimétallique internationale, convention que nous croyons toujours possible et désirable au point de vue théorique et pratique; mais, pour le moment, je n’ai pas à entrer dans le cœur du débat dont nous aurons à nous occuper plus tard.  Quant à mon collègue et à moi, et quant au pays que nous avons l’honneur de représenter, nous ne saurions souscrire aux arguments que M. de Rothschild, dans le mémorandum qu’il vient de nous remettre, a mis en avant contre la théorie du bimétallisme; mais nous ne sommes pas ici seulement pour livrer bataille pour ou contre le bimétallisme.

Nous nous sommes réunis pour prendre en considération toute proposition sérieuse tendante à combattre les difficultés avec lesquelles presque tous les peuples ont à lutter, avec plus ou moins d’intensité, sur le terrain de leur circulation monétaire.  Et quelles que soient les réserves que, pour mon pays, j’aurai à faire relativement à la proposition de M. de Rothschild, réserves dont je lui ai fait part déjà, je ne saurais qu’applaudir à la prise en considération d’un projet qui, amendé ou non selon les projets Lévy et Soetbeer, nous offre la perspective d’un emploi plus étendu de l’argent et, comme conséquence nécessaire, d’un emploi plus restreint de l’or.

Mais pour arriver à ce but, pour se garder contre le struggle for gold dont nous sommes témoins aujourd’hui plus que jamais, et qui paraît devoir prendre un caractère bien plus aigu et bien plus grave encore dans le cas où la Conférence actuelle ne mènerait à aucun résultat, n’y aurait-il pas un moyen plus efficace ?  Je crois, pour ma part, que ce moyen est tout trouvé, et ce sont justement les arguments mis en avant par M. de Rothschild lui-même qui m’engagent à soumettre à votre appréciation l’observation suivante, à savoir que, selon mon avis, un grand pas en avant serait déjà fait si toutes les grandes banques centrales qui sont encore soumises au régime de l’étalon boiteux, se réglaient sur l’exemple de la Banque Néerlandaise, dans leur politique par rapport aux stocks d’or dont elles sont détentrices.

La Banque Néerlandaise, Messieurs, est très avare de son or quand il est demandé pour la circulation intérieure, étant d’avis que pour les échanges dans l’intérieur, les pièces de 1 florin et de 2 florins ½ suffisent, conjointement avec les billets d’État de 10 florins et de 50 florins, et avec les billets de la Banque Néerlandaise de 25 florins et au-dessus.

La Hollande, qui n’a pas précisément la réputation d’être un pays pauvre, s’accommode assez bien du manque de pièces d’or dans la circulation.  Et dans quel but la banque que j’ai l’honneur de présider poursuit-elle cette politique ?  Dans nul autre but que de pouvoir lâcher l’or qu’on lui demande pour les exportations quand le besoin s’en fait sentir.

Le but que nous nous proposons depuis des années déjà, qui domine toute notre politique, laquelle nous a parfaitement réussi jusqu’ici, c’est d’empêcher toute prime, tout agio sur l’or; car dès que l’or, qui est la base unique de notre circulation monétaire, fait prime si insignifiante qu’elle soit, c’est la dépréciation plus ou moins grande de nos moyens d’échange, une dépréciation contre laquelle nous voulons nous garder par tous les moyens possibles.

Eh bien, Messieurs, si la Banque de France, si la Banque Nationale de Belgique et les autres banques pouvaient suivre notre exemple, elles verraient monter leur stock d’or bien plus haut encore qu’aujourd’hui, et, sans aucun inconvénient, elles pourraient en lâcher tout ce qui, à un moment donné, leur serait demandé pour l’exportation, sauf à le voir revenir bientôt, comme nous en avons si souvent été témoins en Hollande.  Quand on ne mettra plus d’entraves à la circulation libre de l’or, quand on le laissera aller et venir au gré des exigences temporaires du marché monétaire, on verra la marche des affaires en général prendre un tout autre aspect, et le calme régnera où, trop souvent encore, une agitation fiévreuse et déraisonnable déroute les esprits et les affaires.

J’ose croire, Messieurs, que dans la voie indiquée il y a quelque remède à trouver contre les dangers qui, de temps en temps, menacent le marché monétaire international.  Et si, dès à présent, j’ai soulevé cette question, ce n’est pas dans le but de la soumettre maintenant déjà aux délibérations de la Conférence, mais pour qu’elle soit prise en considération par la Commission qui, comme je l’espère, sera instituée bientôt pour examiner la proposition de M. de Rothschild qui désire, comme moi, restreindre l’emploi de l’or dans la circulation intérieure, afin de lui donner une plus grande place dans le règlement des échanges internationaux.»

M. de Osma, Délégué de l’Espagne, prononce les paroles suivantes :

«Messieurs, je désire m’associer aux paroles de MM. les Délégués de la Russie et des Pays-Bas et aux sentiments qui les ont dictées.  Ils nous proposent le renvoi à une Commission de la proposition de M. de Rothschild dont la Conférence est actuellement saisie.  Il nous serait, en effet, impossible en ce moment d’apprécier la portée exacte de cette proposition, et de dire avec certitude si, en la votant, nous pourrions prendre l’engagement qu’entraînerait ce vote de la recommander à notre Gouvernement.  Trop de détails restent à préciser, trop de points sont encore obscurs; les grandes lignes seules nous sont connues.

Mais il paraît évident, et c’est ce qui explique, d’ailleurs, l’accueil sympathique que semble recevoir cette proposition, qu’elle rentre par son esprit, ses tendances et ses intentions, dans le cadre de la mission stricte qui nous est dévolue.

Nous pensons, Messieurs, que cette mission, toute pratique, définie par les termes mêmes de l’invitation qui a été adressée à nos Gouvernements, et sanctionnée par leur acceptation, consiste à rechercher, avec la bonne volonté qui nous est commune à tous et avec le désir d’aboutir, les moyens d’atténuer les effets de la crise actuelle, si généralement ressentis, par l’emploi plus général de l’argent dans le système ou dans les usages monétaires de chaque pays.

Ce but peut être commun à tous, aux partisans les plus convaincus et les plus sincères de l’un ou de l’autre des systèmes qui se partagent actuellement encore les opinions des hommes de science.  C’est ce qui nous permet d’être réunis ici.  Mais la proposition de M. le Délégué de la Grande-Bretagne, par cela même qu’elle n’est pas de celles qui puissent être rejetées a priori au nom d’aucun des principes peut-être trop absolus de la science, semble être de celles que nous sommes plus spécialement appelés à étudier.  C’est pourquoi, sans chercher à prévoir les inconvénients qu’elle pourrait offrir, sans en préjuger en aucune façon ni l’efficacité, ni la suffisance, j’ai l’honneur de m’associer aux paroles de MM. les Délégués de la Russie et des Pays-Bas pour demander le renvoi de cette proposition à une Commission qui aurait pour première mission d’en préciser les termes.»

M. Raffalovich tient à faire remarquer qu’il a présenté sa proposition en son nom personnel et nullement comme Délégué de la Russie.

M. le Président constate, d’accord avec M. Raffalovich, que la proposition de l’honorable Délégué tend à la nomination d’une Commission à laquelle seraient soumis non seulement le projet de M. de Rothschild, mais aussi les projets de MM. Moritz Lévy et Soetbeer, et ceux qui pourraient être présentés par les membres de la Conférence.

M. Allard demande si la Commission aura aussi à examiner le préambule du projet de M. de Rothschild, ou seulement la proposition proprement dite de l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne.

M. le Président répond que la Commission examinera la proposition pure et simple de M. de Rothschild, et les autres propositions qui ont été faites ou qui pourraient être faites.

M. Raffalovich exprime l’avis que l’examen du préambule du projet de M. Soetbeer doit être également écarté de la discussion en commission.

M. le Président confirme cette manière de voir.

La proposition de M. Raffalovich est mise aux voix et adoptée à l’unanimité.

M. Sainctelette propose de laisser au Bureau le soin de composer la Commission.

Cette proposition est adoptée.

La séance est suspendue pendant un quart d’heure, pour permettre au Bureau d’arrêter une liste.

À la reprise de la séance, M. le Président fait connaître que la Commission est formée de MM. les Délégués dont les noms suivent : M. Henry W. Cannon, Don Joaquin D. Casasus, M. Conrad Cramer-Frey, M. de Foville, M. G. J. de Osma, M. Hans Forssell, The Honble Sir Charles Fremantle, Sir Guilford L. Molesworth, M. A. Raffalovich, M. Sainctelette, M. Simonelli, M. C. F. Tietgen et M. van den Berg.

Sir C. Rivers Wilson croit être l’interprète de ses collègues en proposant d’adjoindre aux Délégués dont M. le Président vient de lire les noms, M. le Président lui-même et M. le Secrétaire général.

Il propose à la Conférence de s’ajourner au vendredi 2 décembre.  La Commission aurait ainsi trois jours entiers pour délibérer et préparer son rapport.

M. de Foville et sir C. Rivers Wilson ayant exprimé le vœu de voir M. Alfred de Rothschild figurer au nombre des membres de la Commission, comme auteur d’un des projets soumis à l’examen de celle-ci, l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne déclare qu’il se tient à la disposition de la Commission pour lui fournir, le cas échéant, tous les renseignements et éclaircissements nécessaires; il assistera volontiers aux réunions de la Commission si celle-ci en manifeste le désir.

Après quelques observations présentées par Carathéodory Effendi et par M. Raffalovich, il est entendu que la Commission s’occupera exclusivement de l’examen des projets de MM. de Rothschild, Moritz Lévy et Soetbeer, ainsi que des propositions qui seraient présentées par un membre de la Conférence.

Conformément à la proposition de Sir C. Rivers Wilson, la Conférence décide de fixer sa prochaine séance plénière au vendredi 2 décembre.

La séance est levée à 4 heures.

 


QUATRIÈME  SÉANCE : VENDREDI  2  DÉCEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

 

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. C. F. Tietgen

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la troisième séance est approuvé.

M. le Président dépose sur le bureau le rapport de la Commission qui a examiné la proposition de M. de Rothschild et les projets de MM. Moritz Lévy et Soetbeer (Voir Annexe).

M. le Président fait remarquer qu’il ne s’agit pas d’un rapport définitif sur les travaux de la Commission, celle-ci ayant encore à examiner d’autres projets, et notamment une proposition dont l’a saisie l’honorable Délégué du Danemark, M. Tietgen.

La discussion est ouverte sur le rapport.  M. Boissevain, Délégué des Pays-Bas, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

J’ai demandé la parole sur le rapport de la Commission, et je suis certain de parler au nom de tous les Membres de la Conférence si, en premier lieu, j’exprime nos plus sincères remerciements aux Membres de la Commission pour le travail qu’ils ont accompli jusqu’ici, travail dont ils se sont acquittés avec tant de zèle et de talent.  En même temps, je constate que l’étude sérieuse de la proposition de M. de Rothschild, dont le rapport nous donne la preuve, montre toute la déférence – d’ailleurs pleinement méritée – de la Commission pour ladite proposition et son honorable auteur.

Quant à moi, Messieurs, qu’il me soit permis d’ajouter que c’est avec la plus vive satisfaction que je vis cette proposition se produire.  Non pas que je fusse d’accord avec M. de Rothschild sur toutes les opinions contenues dans le préambule de sa proposition.  Ah, certes non !  Je crois au contraire que le bimétallisme international est le seul système monétaire véritablement bon au point de vue de la théorie, et le seul qui, dans la pratique, puisse satisfaire à toutes les exigences.  Je crois aussi qu’il est parfaitement admissible pour l’Angleterre.

Si l’occasion s’en présente, je serai heureux de pouvoir développer ces idées, mais ce n’est pas le moment de s’y arrêter.

Mais M. de Rothschild ne nous entretint pas uniquement des divers systèmes monétaires.  Il nous parla aussi de la situation monétaire actuelle, et il nous démontra la nécessité de prendre des mesures pour remédier aux inconvénients et aux dangers qu’elle présente.  Sur ce point, je suis heureux de me trouver en parfaite harmonie d’idées avec lui.  Je dis plus : ce m’a été une grande satisfaction de trouver mon opinion sur ce sujet, opinion que j’avais eu déjà l’occasion d’exprimer ailleurs, confirmée par un homme de la compétence personnelle de notre honorable collègue, l’un des directeurs de la Banque d’Angleterre et l’un des chefs de la plus grande maison de banque de nos jours.  Je dirais presque que si M. de Rothschild nous fait connaître son avis à ce sujet, nous n’avons plus à débattre la question, nous pouvons considérer ce point comme décidé.

M. de Rothschild, cependant, ne caractérisa pas seulement le mal, il nous indiqua aussi un remède.  Et c’est de ceci, avant tout, que je lui sais profondément gré, quoique ce ne soit pas le remède que moi-même j’eusse recommandé.  Car, quelle que soit ma conviction au sujet de l’efficacité du bimétallisme international, je vois très bien que, du moins pour le moment, son application se heurte à bien des obstacles.

Aussi ai-je applaudi chaleureusement à la décision qui a été prise de soumettre la proposition de M. de Rothschild à un sérieux examen.  Prendre en considération pareille proposition, c’était, me semblait-il, ce que notre Conférence avait à faire avant tout.

Et permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler qu’en agissant ainsi nous avons non seulement donné une preuve irrécusable de notre approbation à la première résolution que nous proposèrent, dans notre deuxième séance, les honorables Délégués des États-Unis, mais qu’en même temps nous avons rattaché l’œuvre de notre Conférence à celle de la Conférence de 1881, au point où celle-ci la laissa lorsqu’elle s’ajourna, le 8 juillet de ladite année.

Dans cette séance, M. Denormandie, l’un des Délégués français, appuyant la motion d’ajournement, empruntait quelques citations à des discours qui, des différents côtés, avaient été prononcés au cours des délibérations, citations que je veux mettre sous vos yeux pour rappeler à votre mémoire l’adhésion unanime qui a été donnée à cette thèse, qu’il existe dans le monde une situation monétaire mauvaise, à laquelle il est nécessaire de porter remède.

Desdits extraits, j’en relève deux : «Le mal de la situation, avait dit le représentant de la Russie, consiste dans la pénurie d’or»; «dans la baisse de la valeur de l’argent», avait ajouté l’un des représentants de la Grande-Bretagne, «au relèvement de laquelle, disait-il, il désirait trouver moyen d’apporter son concours.»  Ce même représentant de la Grande-Bretagne, nous avons de nouveau, Messieurs, l’honneur et l’avantage de l’avoir parmi nous, c’est l’honorable sir Charles Fremantle.

«Mais – ainsi concluait M. Denormandie – une solution radicale peut se faire attendre.  Et en attendant, les divers moyens que quelques-uns de vous ont imaginés, peuvent être examinés.  Est-ce que vous pourriez envisager sérieusement la question de votre dissolution ?  J’avoue que, quant à moi, je trouverais cela profondément regrettable.»

La Conférence de 1881, vous le savez, Messieurs, bien qu’ajournée, ne se réunit plus, et c’est à la nôtre de reprendre l’œuvre qu’elle laissa inachevée.

Une citation encore, Messieurs, à ce sujet :

M. Pirmez, le regretté Délégué de la Belgique, disait, en appuyant la motion d’ajournement : «La perfection (en fait de situation monétaire) serait évidemment l’unité monétaire du monde entier.  Qu’on est loin de là !  Combien d’étapes à faire pour y arriver !  Mais précisément parce qu’on est loin du but et qu’il est difficile à atteindre, on doit tenter de s’en rapprocher, et toute difficulté supprimée est un progrès.  Les Délégués de la Belgique adhéreront donc à la motion d’ajournement.  Ils le feront d’autant plus volontiers, que cette adhésion sera un hommage rendu à l’initiative que les deux grandes Républiques ont prise, de chercher à réaliser, par une entente internationale, des progrès dans les relations commerciales.»

À nous aussi, Messieurs, la Belgique donne en ce moment l’occasion de rendre cet hommage à ces deux grandes Républiques, et étant venus ici – où du reste la vie nous est rendue bien agréable – nous avons tâché de suivre la route du progrès que ces deux Républiques nous ont si souvent montrée déjà.

Mais j’en reviens à la proposition de M. de Rothschild : en la prenant en considération nous poursuivions de fait le travail de la Conférence de 1881, le reprenant là où celle-ci l’avait laissé.

C’est avec d’autant plus de regret que j’ai vu que la majorité des membres de la Commission n’ont pas cru y trouver une solution dont ils pussent recommander l’adoption à leurs pays respectifs.

Il résulte clairement, me semble-t-il, deux choses du rapport de la Commission.  En premier lieu, que M. de Rothschild proposait une mesure bien sérieuse – du reste la personnalité et la position de notre honorable collègue nous garantissaient qu’il n’eût pu en être autrement – une mesure entrant dans le cadre de celles qui pourraient faire l’objet d’une entente internationale pour régler la circulation monétaire générale.  J’ajoute qu’une telle mesure aurait eu pour but de mettre en pratique le principe sur lequel se fit l’invitation du Gouvernement des États-Unis, et qui a été reproduit dans la première résolution des honorables Délégués américains.  Mais il résulte aussi de ce rapport que la solution proposée ne garantissait pas, par ses mérites propres, la réalisation du but qu’elle envisageait, et encore que l’exécution proposée aurait rencontré des obstacles insurmontables de la part de différents Gouvernements, parmi lesquels – il faut bien le dire maintenant – eût été celui que mon collègue et moi nous avons l’honneur de représenter.  Et alors qu’en serait-il advenu en somme ?

Il nous faut maintenant discuter la proposition Moritz Lévy que la Commission a adoptée à une grande majorité.  Il nous reste aussi à examiner si, dans la voie que vous indiquait mon honorable codélégué dès la séance de vendredi dernier, et que la Commission a recommandée à votre attention toute spéciale, il n’y aurait pas un moyen de considérable importance pour amoindrir les difficultés de la situation actuelle.

Mais qui oserait se flatter que par de pareilles mesures il pourrait être porté remède à cette situation d’une manière vraiment efficace ?

Je crois donc, Messieurs, que nous devrons nous avouer que, tout comme la Conférence de 1881 n’a pas trouvé moyen de vaincre les difficultés de la situation par les mesures qu’elle avait en vue lors de son ajournement, nous nous sommes leurrés en vain de l’espoir que dans des palliatifs nous trouverions le moyen de nous entendre tous, bimétallistes et monométallistes, pour satisfaire du moins aux nécessités les plus urgentes des temps présents.

Puisse-je me tromper en ceci, et puisse la Commission qui, comme nous l’avons appris, veut bien continuer sa tâche, s’entendre encore sur quelque autre projet efficace à nous recommander.  Mais je ne crois pas qu’il y ait lieu d’y compter.

Nous nous trouvons donc face à face avec les dernières propositions que les honorables Délégués des États-Unis nous ont soumises, et il me semble que le moment est venu d’en entamer la discussion.

Permettez-moi, en concluant, de formuler le vœu que ce soit avec la pleine conviction du sérieux de la situation, de tout ce qu’elle comporte de grave, de tous les dangers dont elle nous menace, que nous examinions si, après tout, il n’y a pas là le seul remède à la situation actuelle, quelque radical qu’il soit et quelles que soient les difficultés de son application actuelle, après que depuis trop longtemps déjà il a été écarté.»

M. Raffalovich, en sa qualité de Rapporteur de la Commission d’examen, tient à faire remarquer à l’honorable M. Boissevain qu’il a été entendu, en séance plénière, que l’on écarterait absolument du travail de la Commission, l’examen des préambules de la proposition de M. de Rothschild et du projet de M. Soetbeer.

Dans ces conditions, il fait personnellement ses réserves quant aux conclusions auxquelles arrive M. Boissevain en ce qui concerne les appréhensions sur l’avenir et sur la panique de l’argent.  L’honorable Délégué de la Russie constate que c’est le rapport même de la Commission, et non la question monétaire en général, qui doit faire l’objet de la discussion actuelle.

M. le Président, conformément à la conclusion du discours de M. Boissevain, demande s’il entre dans les intentions de la Conférence de mettre en discussion la proposition de MM. les Délégués des États-Unis concernant l’établissement du bimétallisme, avant d’aborder l’examen du rapport de la Commission.  Il signale toutefois la difficulté d’empêcher les orateurs qui prendront part à la discussion sur le rapport, de faire valoir tous arguments généraux ou de principe pour appuyer leur manière de voir.

M. Sanchez de Toca fait à ce sujet les observations suivantes :

«Je n’ai peut-être pas bien compris la conclusion de M. Boissevain, mais, si je ne me trompe, ce qu’il propose préjuge le résultat des discussions que nous aurons ici sur le rapport que vient de faire la Commission.  Il part de cette idée que, du moins dans ses conclusions, ce rapport n’est pas acceptable, et que la Conférence ne pouvant l’accepter, nous n’avons plus autre chose à faire que d’engager la discussion générale sur le bimétallisme.

Bien que je reconnaisse la grande autorité de M. Boissevain, il me semble cependant que les Délégués des différents pays réunis dans cette Conférence doivent pouvoir manifester leur opinion sur l’objet bien défini qui est soumis à leurs délibérations.  Ce n’est que s’il résulte du débat que les conclusions qui nous sont présentées ne peuvent être acceptées, que nous serons amenés à aborder l’examen de la question que M. Boissevain voudrait nous voir discuter sans autre délai.

J’ai une seconde observation à faire au sujet de ce que vient de dire M. Raffalovich.  Il a précisé que ce qui était en discussion, c’était le texte même des propositions.  Je suis tout à fait d’accord avec lui.  Il pourrait même arriver qu’on votât sur le texte d’un projet tout en ayant pour le faire des motifs tout à fait opposés à ceux consignés dans les préambules ou dans les commentaires de la Commission.

Ce que nous aurons donc à voter lorsque nous aurons terminé ce débat, c’est le texte de la proposition, et nullement les commentaires.»

M. Boissevain fait remarquer, en réponse à l’honorable Délégué de l’Espagne, qu’en formulant sa proposition, il n’entendait nullement préjuger le résultat de la discussion générale.  Il s’est borné à faire part à la Conférence de l’impression que lui a laissée le rapport, et n’insiste pas sur sa proposition.

M. le Président interrompt la discussion pour donner la parole à Don Antonio de Mier y Celis qui désire faire une déclaration collective au nom de MM. les Délégués du Mexique :

«Messieurs,

De tous les pays qui s’occupent de cette importante question de l’argent dont l’étude a été confiée à votre haute compétence, le plus intéressé est certainement le Mexique.  En effet, l’argent est, pour le Mexique, pays qui produit la plus grande quantité de ce métal après les États-Unis, non seulement une monnaie, mais a été, pendant longtemps, presque exclusivement, sa seule marchandise d’exportation, et l’est encore en grande partie; néanmoins, malgré cette considération digne de remarque, nous ne nous exagérons pas l’importance de notre vote dans cette Conférence, où doit naturellement prévaloir l’opinion de nations qui, existant depuis des siècles, l’emportent en richesse et en puissance économique sur des pays comme le nôtre, qui en est encore à l’enfance du développement des éléments naturels (immenses à la vérité) de sa propre richesse, et qui ne peut pas encore compter avec la richesse accumulée, produit exclusif du temps et du travail guidé par l’expérience et la science.

Nous venons donc à cette Conférence pour contribuer, autant qu’il est en notre pouvoir, à vous former une idée exacte, en vous manifestant la nôtre et en vous faisant connaître les résultats que la situation actuelle de l’argent aura, à notre avis, aussi bien pour les conditions intérieures de notre pays que pour ce qui a trait à ses relations commerciales avec les autres nations et, en particulier, celles de l’Europe.

Nous avons l’intime conviction que les riches et grandes nations européennes sont animées de sentiments de bienveillance à l’égard des deux tiers du genre humain qui n’ont et ne peuvent avoir d’autre type de circulation que l’argent, et qu’elles feront tout ce qui leur sera possible pour remédier aux perturbations et aux pertes qu’occasionne la situation actuelle de ce métal, dans la limite que leur permet leur propre intérêt, et considérant en plus que ces deux tiers de l’humanité, qui sont formés de peuples moins avancés dans la voie du progrès, sont et leurs débiteurs pour des sommes considérables et des consommateurs de certaine importance pour leurs produits.

Nous considérons donc que les nations européennes ont un véritable intérêt à éviter le ralentissement d’affaires de leurs créanciers et de leurs consommateurs.

Donnant à présent l’opinion de notre pays et la nôtre sur la dépréciation de l’argent, nous devons avouer que nous ne trouvons à cette dépréciation aucune raison fondée ni logique.

On prétend attribuer cette dépréciation à l’augmentation de la production de l’argent.  Sans vous fatiguer en citant des données de statistique bien connues de vous, nous nous permettons de vous faire observer que l’augmentation de l’argent, pendant ces vingt dernières années, est bien au-dessous de celle qu’ont obtenue tous les éléments qui se rapportent à la circulation monétaire.

En suivant, en effet, la loi inaltérable du progrès de l’humanité, tout, en Europe et dans le monde, a augmenté dans des proportions bien supérieures à celle des métaux précieux : la population, la consommation, le chiffre des affaires commerciales et industrielles, les budgets des différents États, la dette publique et la circulation fiduciaire.  Considérant donc l’augmentation de ces différentes choses, on pourrait bien soutenir que ce qui demande augmentation est bien la circulation monétaire, et que c’est bien en elle, comme le soutiennent de savants économistes, qu’on pourrait trouver un remède à la baisse des prix et à la dépression du commerce qui se fait sentir dans presque tous les pays.

On nous demandera quelles sont, à notre avis, les causes de la dépréciation de l’argent, fait réel et tangible, puisque nous la considérons dénuée de fondement, et nous n’hésitons pas à répondre que cette dépréciation nous semble avoir eu, à l’origine, des considérations que nous oserons qualifier d’imaginaires.

La première a été l’exploitation des mines de Californie.  Les États-Unis qui, avant d’acquérir cette contrée (résultat de leur guerre avec le Mexique en 1848), n’avaient pas de mines d’argent importantes, trouvèrent celles de Nevada, et, attirés par la richesse de ces mines et entraînés par leur louable penchant vers tout ce qui est grand, ils les crurent inépuisables.  Pour augmenter et hâter leur débit, on entreprit, pour faciliter leur exploitation, des travaux souterrains gigantesques (comme, par exemple, le tunnel de Sutro, dont nous nous souvenons), où l’on investit bien des millions de dollars, et qui, une fois terminés, ont donné lieu à de bien grandes déceptions, car on ne trouva pas le métal à la profondeur, et la production, bien que rémunératrice, entra dans l’état qu’elle conserve aujourd’hui et que nous pouvons considérer comme normal.  Mais la crainte que cette augmentation de production non réalisée avait fait naître s’était enracinée dans l’opinion publique, et la spéculation, qu’on ne saurait blâmer, car c’est son propre rôle, s’empara de ce nouvel élément d’affaires, comme elle avait essayé de le faire quelques années avant avec l’or, pendant la période de grande production de la Californie et de l’Australie, tentative que contint seulement la rapide diminution de cette même production.

Dans cette situation des esprits par rapport à l’argent, survint sa démonétisation en Allemagne, qui pourtant ne paraissait pas avoir à se plaindre de sa circulation d’argent, car le peuple, en général, ne protestait pas contre.  Cette démonétisation fut due à des raisons que nous ne pouvons apprécier, peut-être au désir d’organiser avec plus de grandeur tout ce qui avait rapport à l’Empire nouvellement restauré et dont les Allemands étaient si fiers.

Quelques années plus tard, d’autres nations adoptèrent l’étalon d’or avec l’intention de régulariser leurs relations avec l’Angleterre et l’Allemagne, dont plusieurs étaient voisines, et finalement l’Autriche-Hongrie a commencé à établir l’étalon d’or, ce qui a aussi affecté, et sans raison, le prix de l’argent, car le change de l’étalon tardera encore quelque temps avant d’être complètement effectué; car il faudra obtenir l’or nécessaire pour le faire fonctionner et, de plus, l’or ne va pas remplacer là l’argent, sinon le papier-monnaie; on croit aussi que l’argent que possède ce pays servira à frapper la petite monnaie, et qu’il ne restera rien qui puisse paraître sur le marché.

Tous ces événements ont puissamment contribué à la dépréciation de l’argent; mais ce qui a eu plus d’influence encore, a été que les nations de l’Union latine résolurent de ne plus frapper de monnaie d’argent.  Cette mesure était prise pour éviter l’invasion subite de l’argent démonétisé en Allemagne et en d’autres pays; mais elle semble n’avoir plus de raison d’être, car on peut dire que cet argent a presque disparu des marchés, consommé ou employé depuis nombre d’années.  Depuis lors, a augmenté cette dépréciation que les États-Unis n’ont pu parvenir à contenir et que leurs louables efforts et les énormes sacrifices qu’ils se sont imposés pour y parvenir n’ont fait qu’accroître.

Ceci est notre opinion sur les causes qui ont produit la dépréciation de l’argent, et, suivant notre intention, nous nous bornons à la soumettre à votre considération sans nous étendre à déduire des conséquences ni à proposer des remèdes plus ou moins radicaux, que, s’il est possible, votre compétence et votre bonne volonté sauront bien trouver, afin d’atteindre, pour le bien général, l’heureux résultat que nous devons attendre de vos travaux.

Maintenant, pour aider à former votre opinion, passons aux résultats de la dépréciation de l’argent pour le pays dont nous sommes les Délégués.

Quand de tels faits sont venus nous surprendre, l’argent (soit frappé, soit en barre) était notre seul article d’exportation, et nous donnait la limite de nos importations; car, excepté l’argent, nous n’exportions pas plus de 6 millions de piastres (en 1873) de vanille, tabac, café, peaux, etc.

La dépréciation de l’argent, telle qu’on la considère à l’étranger – car dans notre pays la valeur des choses n’a pas été sensiblement altérée – a constitué une véritable prime d’exportation; des articles qui ne s’exportaient pas autrefois, se vendent aujourd’hui, sur les marchés de l’Europe et des États-Unis, avec une perte de 8, 10 ou 15 % de leur prix de production et frais, parce qu’on trouve une compensation et un gain au change de 25 ou 30 % qui correspond à la dépréciation de l’argent; voilà pourquoi l’exportation de nos articles autres que l’argent a passé de 6 millions de dollars en 1873, à 27 millions de dollars en 1891.  En présence de ces résultats, nous avons lieu de croire que, au bout de quelques années, nous parviendrons à payer en fruits du pays et en matières premières le montant de notre importation étrangère, et plus peut-être; et que notre argent, dont la production actuelle est de 40 millions de piastres par an, disparaîtra des marchés européens.  Vous jugerez si cette disparition sera utile ou préjudiciable aux transactions européennes, spécialement à celles qui ont lieu avec l’Asie.

Mais, l’argent restant au Mexique en quantité plus grande qu’autrefois, on devra forcément lui trouver un emploi productif; l’agriculture se développera certainement, mais, étant données les circonstances spéciales du pays, nous croyons qu’on se consacrera de préférence à l’industrie; la production des manufactures amènera une diminution proportionnelle pour la consommation de beaucoup de manufactures européennes, et finira, au bout de quelque temps, par en supprimer complètement quelques-unes.  Cette conséquence de l’augmentation du numéraire au Mexique commence déjà à se réaliser.  Nous possédons depuis longtemps, sinon beaucoup, du moins, en général, de très importantes fabriques de tissus de coton et de laine, de papier, etc.; mais leur nombre a augmenté ces dernières années.  Récemment, au mois d’octobre passé, a commencé à fonctionner à Rio-Blanco, près d’Orizava, sur la voie ferrée de Mexico à la Vera-Cruz, une fabrique de coton dans toutes ses branches de production, dont vous évaluerez l’importance et les produits sachant qu’elle a coûté au delà de 5 millions de piastres, soit, pour nous, 25 millions de francs.  En plus de cet exemple remarquable, nous trouvons fréquemment dans nos journaux la nouvelle de la fondation de nouvelles fabriques de différentes sortes : des fonderies de métaux, quelques-unes grandioses comme celles inaugurées, il y a deux ans, à Monterey et à San-Luis de Potosi pour mettre à profit nos plombs argentifères, exilés des États-Unis par un droit d’importation presque prohibitif; des fabriques de savon, de ciment Portland et de beaucoup d’autres articles.

Nous sommes donc certains que si notre argent doit émigrer des marchés européens, nous pourrons l’utiliser d’une autre façon, bien que, pour en arriver là, nous ayons à supporter encore quelques années de malaise et de troubles, conséquence inévitable du changement radical d’une situation ancienne et avantageuse dans ses résultats; et nous aurons en plus, pour nos dollars, les marchés de l’Asie, qui leur conserveront, de longues années, la préférence sur n’importe quelle autre monnaie; nous parviendrons à les y envoyer directement, ce qui nous sera facilité par la prompte conclusion, dans le courant de l’année prochaine, espérons-nous, de notre chemin de fer interocéanique, à travers l’isthme de Tehuantepec.  Cette nouvelle route diminuera considérablement la distance vers l’Asie, non seulement pour toutes les nations américaines, mais encore pour les nations occidentales de l’Europe.  Ce transit, en plus de cet avantage, offre un climat de beaucoup supérieur, comme salubrité, à celui de Panama et des autres voies interocéaniques de l’Amérique.

Ainsi que nous vous l’avons manifesté au début, nous avons essayé de réunir, autant qu’il était en notre pouvoir, un ensemble de faits qui doivent vous servir à émettre votre opinion autorisée et à proposer à vos Gouvernements les moyens que vous jugerez possibles et convenables pour remédier à la mauvaise situation que produit chez toutes les nations, à un degré plus ou moins grand, la dépréciation de l’argent.  Nous vous réitérons que nous avons la plus entière confiance que vous proposerez tout ce qui sera compatible avec l’intérêt des grandes nations que vous avez l’honneur de représenter, et avec bienveillance pour ceux qui souffrent pour les raisons que nous avons énoncées.  Nous espérons aussi que vos Gouvernements, qui, en vous envoyant à cette importante Conférence, ont montré la considération méritée qu’ils ont pour vous, ratifieront les mesures sages et bienfaisantes que vous soumettrez à leurs résolutions, comme fruits de vos travaux éclairés et bien intentionnés.»

M. le Lieutenant Général Strachey, Délégué des Indes britanniques, lit en anglais une déclaration dont la traduction suit :

«Messieurs,

Les questions soumises aux discussions de la Conférence et notamment les propositions de M. de Rothschild qui font plus immédiatement l’objet de cette délibération, concernent si sérieusement et si directement l’Inde, qu’il est indispensable de vous faire connaître clairement l’attitude des Délégués de l’Inde dans ce débat.  Il est également désirable de vous indiquer la position du Gouvernement de l’Inde à l’égard de ce qui fait l’objet général de nos préoccupations.  Plus qu’aucun des pays représentés au sein de cette Conférence, l’Inde est intéressée aux résultats possibles de nos délibérations; plus qu’aucun autre, ce pays pourrait en être pratiquement affecté.

En faisant ces observations, je tiens à déclarer qu’elles doivent être considérées comme l’expression de mes vues personnelles.  Ma qualité quasi officielle de membre du Comité récemment constitué par le Gouvernement de la Reine pour examiner la condition présente de la circulation métallique de l’Inde et faire rapport sur cette situation, m’impose une réserve toute spéciale que, sans nul doute, vous apprécierez.

L’Inde est, à l’unique exception du Mexique, je pense, le seul pays du globe dont la Monnaie soit demeurée ouverte jusqu’ici à la frappe illimitée de l’argent.  Durant les quinze ou seize dernières années, elle a subi, sans atténuation d’aucune sorte, tous les effets de la chute du prix de l’argent évalué en or : la roupie est tombée successivement de 1 sh. 11 d. au-dessous de 1 sh. 3 d., soit une réduction de 35 %.  Elle a été victime en même temps des fluctuations d’un change toujours de plus en plus contraire, et cette diminution de la valeur de la roupie ne tient pas à des variations dans la valeur des exportations – variations qui sont sans importance – mais presque entièrement à l’altération de la valeur intrinsèque de l’argent monnayé par rapport à l’or.

Le Gouvernement de l’Inde a fait, durant cette période, diverses tentatives inefficaces en vue de se protéger contre les effets de la baisse continue de la valeur de l’argent sur sa circulation, et, nonobstant les lourdes charges qui en résultaient pour le pays, il a maintenu l’étalon d’argent, avec l’espoir que les circonstances apporteraient enfin quelque amélioration aux difficultés toujours croissantes de la situation.

Mais cette amélioration n’est point venue, et les difficultés se sont toujours accrues jusqu’à devenir, si elles ne sont déjà devenues, un réel danger.

Je n’occuperai pas vos instants en entrant dans le détail de ces difficultés qui sont plus ou moins dues à la situation toute spéciale du Gouvernement de l’Inde et aux relations du Pays avec la Grande-Bretagne; il convient d’en laisser apprécier la gravité par le Gouvernement.  Ce qui en démontre l’importance, c’est le fait que le Gouvernement de la Reine vient de constituer, il y a peu de semaines, un comité sous la présidence de lord Herschell, Lord Grand Chancelier d’Angleterre, qui présida jadis la Royal Commission on Gold and Silver, en 1887–1888.  Ce comité a pour mission d’examiner la question dans son ensemble, en vue d’arriver à une conclusion.  Les travaux de ce comité n’ont été suspendus qu’en considération de la réunion de la Conférence monétaire internationale.

À titre de renseignement sur la tension des affaires, je puis ajouter qu’il s’est produit dernièrement aux Indes une sérieuse agitation à ce sujet.  Le Gouvernement a été pressé d’agir directement, dans le but de remédier aux maux considérables que l’on attribue à la baisse de la roupie.  Ce ne sont pas seulement les finances publiques et l’administration qui souffrent, mais, avec une égale intensité, nombre d’intérêts commerciaux, industriels et sociaux.  L’adoption par l’Inde de l’étalon d’or et la suspension de la frappe libre de l’argent par la Monnaie de l’Inde constituent l’un des remèdes que l’on propose et que défendent avec force plusieurs personnalités et autorités influentes.

Dans ces circonstances, les Délégués des Indes ont reçu l’instruction d’étudier avec tout le soin et toute la bonne volonté possibles, de concert avec leurs collègues à la Conférence, toute proposition pratique qui leur serait soumise en vue de réaliser une extension de l’emploi monétaire de l’argent.  Cependant, ils ne doivent donner aucune adhésion qui pourrait entraver, si peu que ce soit, la complète liberté d’action du Gouvernement indien en ce qui concerne les mesures relatives à la situation monétaire des Indes que ce Gouvernement pourrait désirer adopter.

Permettez-moi d’ajouter que, pour ces raisons, je ne pourrai m’associer à une proposition quelconque, si elle n’a pas un caractère nettement pratique.  Je considérerai comme n’ayant pas ce caractère toute proposition qui ne recevrait pas l’appui d’un nombre suffisant de pays, ou de pays d’une importance financière suffisante pour qu’on ait l’assurance bien fondée qu’il sera efficace.  Cette déclaration exclut aussi les propositions de nature à donner lieu à des discussions prolongées.  Je regrette, par conséquent, de devoir déclarer que si, au cours de la discussion, il ne se révélait pas un changement dans l’opinion de MM. les Délégués, telle que le rapport que nous avons entre les mains nous la fait connaître, il me serait impossible d’appuyer la proposition de l’honorable M. de Rothschild.  Si cette proposition avait reçu un accueil plus favorable, j’aurais été heureux de m’associer à mes collègues, et de la soumettre au Gouvernement des Indes, tout en signalant la possibilité de certaines modifications, et sous les réserves auxquelles m’obligent mes instructions.

Quant aux projets qui ont pour but de régler la frappe des pièces d’or, considérant qu’il n’y a pas de monnaie légale d’or aux Indes, il me suffira de dire que tout système approuvé par la Conférence serait, sans doute, favorablement accueilli par le Gouvernement indien, qui, dans l’éventualité de l’adoption par l’Inde de l’étalon d’or, s’efforcerait de s’y conformer.»

M. Alph. Allard, Délégué de la Belgique et Délégué de la Turquie, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

La proposition de M. de Rothschild, venant de l’Angleterre, présentée dans les intentions les plus conciliantes par un homme aussi autorisé, devait être accueillie avec la sympathie qu’elle a rencontrée dans cette assemblée.

Cependant, il faut bien le reconnaître, cette proposition n’est pas par elle-même un véritable remède; c’est, dirai-je, une sorte de consolation homéopathique : on s’adresse plus à la foi du malade qu’au mal lui-même.

Cette foi, je ne l’ai pas.  Je ne pense pas que la proposition de M. de Rothschild soit un remède suffisamment efficace aux maux dont les peuples souffrent et dont ils souffrent depuis une vingtaine d’années.  La crise qui nous étreint n’est pas née d’hier : elle date de 1873, alors qu’on a supprimé en Europe le monnayage libre de l’argent.  Le remède véritable, efficace et radical serait le rétablissement du monnayage libre, mais cette solution ne me paraît pas avoir chance d’être acceptée pour l’instant.

La proposition de M. de Rothschild est à mes yeux insuffisante, et j’espère que son auteur usera de son influence auprès de la Délégation anglaise et auprès de son Gouvernement pour nous apporter une proposition qui, suivant l’ardent désir qui anime cette Conférence, soit de nature à transformer efficacement la situation actuelle.

Si la proposition est insuffisante, cela provient peut-être de certaines erreurs que j’ai cru apercevoir dans les motifs que M. de Rothschild a fait valoir à l’appui de sa proposition.  Il nous dit, par exemple, que c’est sous le régime monétaire actuellement en vigueur que le commerce et l’industrie de l’Angleterre ont prospéré, et qu’il serait manifestement dangereux de chercher à introduire des innovations dans ce régime.

M. de Rothschild parle sans doute de la prospérité passée et non de la prospérité présente, contre laquelle protesteraient les faits posés par le Gouvernement anglais lui-même.

Plus loin, il ajoute : «Les défenseurs du bimétallisme soutiennent que la baisse du prix du métal blanc entraîne une baisse correspondante dans le prix des divers produits et denrées.  Il est possible ou non qu’il en soit comme ils le prétendent.  Mais même en admettant l’hypothèse affirmative, continue-t-il, j’hésiterais à dire que c’est un malheur pour l’Angleterre ou pour le monde en général.»

Si pourtant M. de Rothschild interrogeait les agriculteurs, les industriels, les commerçants, ne croit-il pas qu’il arriverait peut-être à modifier quelque peu ses idées à ce sujet ?  Pour moi, je crains qu’il ne soit trop optimiste.  Je ne parlerai pas des avis des chambres de commerce anglaises, ni des chambres d’agriculture, qui se plaignent amèrement de la situation actuelle.  Je rappellerai seulement qu’en 1883, M. Goschen, qui est devenu plus tard Chancelier de l’Échiquier, attirait l’attention des banquiers de Londres sur les dangers qu’il prévoyait déjà devoir résulter pour l’Angleterre de la baisse des prix qu’il dénonçait à cette époque.

En 1885, le Gouvernement anglais s’est inquiété à ce point de la situation mauvaise des affaires en Angleterre, qu’il a institué la Depression of Trade Commission.  Si la prospérité de l’Angleterre avait été aussi grande que le croit M. de Rothschild, on ne se fût pas préoccupé, me semble-t-il, il y a sept ans, de la dépression des affaires.

Chaque année, je retrouve une expression nouvelle de ces inquiétudes.  En 1886, c’est M. Goschen qui demande la création de billets d’une livre : il lui semblait que l’Angleterre manquait d’or, tant les prix baissaient.

Plus tard, en 1887, c’est encore M. Goschen qui va à Manchester et attire de nouveau l’attention sur la gravité de cette baisse des prix; mais cette fois il ne s’agit plus des banquiers de Londres, c’est aux filateurs de Manchester qu’il s’adresse.

En 1888, le Gouvernement anglais crée la Gold and Silver Commission.  Vous savez ce qu’elle a produit.

Enfin, en 1891, M. Goschen, alors Chancelier de l’Échiquier, signale le danger de l’insuffisance des stocks d’or en Angleterre, dans une brochure qui fit événement.

Je ne vois pas là, Messieurs, qu’il y ait un état de prospérité tel qu’on puisse être à l’abri de toute préoccupation.  J’attire, au contraire, sur tous ces faits l’attention de M. de Rothschild.  Peut-être pourrait-il trouver dans toutes ces causes d’inquiétude un moyen d’amener le Gouvernement anglais à faire à la Conférence une proposition un peu plus acceptable, un peu plus avantageuse pour les peuples ici représentés.

Malheureusement la baisse des prix n’inquiète pas M. de Rothschild.  C’est ainsi qu’il serait même disposé à affirmer que le blé à 30 shillings au lieu de 45 shillings le quarter est plutôt un avantage qu’un fait regrettable.  Mais je me demande ce qu’en pensent les agriculteurs anglais.  En Belgique, je puis affirmer que l’agriculture souffre de ce mal profond, et quant à l’Angleterre, je ne pense pas que les idées de M. de Rothschild soient partagées par M. Chaplin, ancien Ministre de l’Agriculture, qui a parcouru toute l’Angleterre à la recherche des remèdes à appliquer à ces maux.

D’après ce que les journaux anglais nous rapportaient il y a huit jours, l’Archevêque de Dublin, Mgr Walsh, semble aussi se préoccuper de la question monétaire, en raison des maux qui frappent l’Irlande.  Déposant devant une Commission anglaise au sujet des évictions irlandaises, il se prononçait dans un sens absolument bimétalliste : il exposait le tort qu’avait fait à l’Angleterre la rareté, l’appréciation de l’or, et la situation des plus désavantageuses, des plus embarrassantes, des plus désastreuses qui était faite aux fermiers irlandais.

M. de Rothschild ne semble pas s’inquiéter beaucoup de cette baisse des prix qui atteint cependant tous les intérêts de son pays.  Pourtant, chose remarquable, il ne nie pas la rareté de l’or; il la constate lui-même : «La Banque de France par exemple, nous dit-il, en temps ordinaire, ne donne à vrai dire aucune somme d’or en échange de ses billets.»

Je le demande, Messieurs, pourquoi la Banque de France se montrerait-elle si parcimonieuse alors qu’elle a en caisse de grandes quantités d’or, si ce n’était parce que l’or est réellement rare ?

Plus loin, M. de Rothschild parle de l’Allemagne.  J’en demande pardon à l’honorable Délégué allemand, mais ce n’est plus moi qui parle, c’est M. de Rothschild : «Quant à l’Allemagne, dit-il, il est vrai que ce pays possède également l’étalon d’or, mais il serait difficile, sinon impossible, de faire venir ce métal en grandes quantités de Berlin ou des succursales de la Banque de l’Empire allemand.»

Je le demande encore, Messieurs, comment cela serait-il si difficile si l’or était abondant ?

En ce qui concerne l’Italie, continue M. de Rothschild, elle possède, il est vrai, de fortes quantités d’or, mais comme elle ne s’en dessaisit jamais, ce pays aurait pu tout aussi bien ne pas modifier son régime du papier-monnaie.»

Vous le voyez, c’est entre les banques de l’Europe une véritable course à l’or.  C’est la rareté de l’or qui inquiète les caisses publiques et qui les rend très prudentes.

Est-ce une semblable situation, je le demande en toute sincérité, qui doit amener M. de Rothschild à penser, comme il le fait dans son exposé des motifs, que ces faits prouvent à l’évidence combien toutes les grandes nations de l’Europe apprécient l’étalon unique, ou du moins l’avantage de l’étalon d’or ?  Elles l’apprécient peut-être bien, mais un peu comme les malades apprécient la santé.

M. de Rothschild semble fort inquiet quand il parle de l’étranger; il rappelle qu’en 1870 la Banque de France a été forcée d’interrompre le payement de ses billets.  Quoi cependant de plus naturel ?  Mais quand il s’agit de la Banque d’Angleterre, il se montre fort tranquille et nous dit à propos du système de banque anglais : «Nous pouvons affirmer, sans crainte d’être contredit, que notre système de banque touche à la perfection.»

M. de Rothschild me paraît avoir oublié qu’il n’y a pas longtemps, la Banque de France, bimétalliste, est venue, pour la troisième fois, je pense, tout au moins pour la seconde, au secours de la Banque d’Angleterre, monométalliste, et a dû lui prêter 75 millions d’or pour lui éviter des embarras qui auraient pu amener une nouvelle suspension de l’Act de 1844.

De la banque qui reçoit le service ou de celle qui le rend, quelle est celle dont le système mérite nos préférences ?  Je n’hésite pas à préférer la Banque de France, qui rend le service, bien que cette banque soit absolument bimétalliste.  Des deux systèmes de banque, je préfère donc celui qui est basé sur les deux métaux.

Pour en revenir aux propositions de M. de Rothschild, je vois bien ce que leur auteur demande aux peuples qui sont ici représentés, mais je ne perçois pas aussi clairement les avantages qu’il leur offre.

C’est surtout sur l’Angleterre que devaient compter les nations qui se sont rendues à cette Conférence; c’est, en effet, entre les mains de l’Angleterre que se trouve, depuis les deux Conférences de 1878 et 1881, la clé de la situation fâcheuse dans laquelle nous nous trouvons.  J’espère qu’après avoir examiné de plus près cette situation, MM. les Délégués anglais, se tournant vers leur Gouvernement, chercheront à obtenir des conditions meilleures que celles qu’ils nous ont offertes.

En effet, Messieurs, la proposition de M. de Rothschild est-elle bien de nature à faire cesser la crise dont nous souffrons ?  Je ne le pense pas.  Cette crise, dont vous êtes les témoins attentifs depuis de si longues années, se traduit surtout par cette baisse des prix qui atteint l’agriculture, l’industrie et le commerce de tous les pays; elle provient de l’augmentation de la valeur de l’or, de ce que l’on est convenu d’appeler l’appréciation de l’or; en d’autres termes, il y a défaut réel de monnaie internationale, et je ne vois pas que la proposition de M. de Rothschild soit de nature à augmenter la quantité de la monnaie internationale.

Sans doute les peuples achèteraient un peu plus d’argent s’ils acceptaient la proposition qui leur est faite, mais – ici je suis absolument de l’avis exprimé dans le rapport de votre Commission – les achats d’argent ont peu d’influence sur le relèvement du prix du métal.  En voici la preuve.  En 1877, M. Bland, préoccupé de l’abaissement du prix de l’argent qui était tombé à 57 pence, fait décréter par le Congrès américain des achats mensuels d’argent pour 2 millions de dollars.  Cependant, en 1889, onze ans après, nous retrouvons l’argent à 42 pence, ayant baissé de 27 %.  Voilà le résultat des achats.  En 1890, on double les achats; la première mesure, pensait-on, n’avait pas réussi parce que les achats étaient insuffisants.  On croyait avoir trouvé le remède : l’argent monte de 44 à 54 pence; mais c’était encore une illusion, il est aujourd’hui retombé à 39 pence, plus bas que jamais.

Je me demande donc, Messieurs, quelle influence pourront bien avoir sur le prix de l’argent et sur la situation actuelle, les achats qu’on vous propose.  J’estime que cette mesure serait inefficace.  Si le prix de l’argent ne s’est pas relevé par suite des achats américains, c’est bien la preuve irrécusable que le mal n’est pas dans la baisse de l’argent, mais qu’il est uniquement dans l’appréciation de l’or.

Vous me soupçonnerez peut-être d’argutie; mais vous auriez tort : ce n’est pas l’argent qui a baissé, c’est bien l’or qui a monté, et je pourrai vous le montrer.

Messieurs, il y a de ces phénomènes qui nous surprennent et qui cependant sont bien simples.  Ne vous arrive-t-il pas souvent, lorsque vous vous trouvez dans un train en gare, de croire que votre train marche alors que c’est le train voisin qui avance en sens contraire ?  Le phénomène que j’indique ici n’est pas plus surprenant; je vais vous donner la preuve qu’il se produit en réalité dans la question monétaire.

Si l’argent avait baissé parce que la production en est trop grande, il suffirait d’en trouver l’emploi pour le faire remonter.  Je viens de vous montrer qu’il n’en est pas ainsi.  Si, d’autre part, c’était la trop grande production qui avait causé la baisse du prix de ce métal, cette baisse serait générale.  Or, vous venez d’entendre M. le Délégué mexicain : il vous a dit qu’au Mexique les prix n’ont pas varié, et aux Indes il a été prouvé que l’argent n’est nullement déprécié.

Comment se fait-il qu’au Mexique, où l’on n’a que la monnaie d’argent, il n’y ait pas eu de variations dans les prix ?  Comment se pourrait-il que cet argent, déprécié parce qu’on en produirait trop, n’eut pas baissé dans ce pays où précisément on le produit ?  Comment se fait-il qu’aux Indes la roupie achète encore autant de blé qu’autrefois ?  Par cette raison bien simple, Messieurs, que l’argent n’a rien à voir dans le phénomène.  C’est l’autre train qui marche en sens contraire, c’est l’or, votre monnaie circulante d’Europe, que vous avez raréfié, qui a haussé de valeur; c’est en Europe seulement que vous avez une crise de baisse des prix.

M. de Rothschild, qui appartient à un pays essentiellement monométalliste, le reconnaît d’ailleurs lui-même.  Il dit : «Londres étant le centre du monde financier, il nous faut être doublement sur nos gardes pour mettre notre stock d’or à l’abri.»  Si l’or n’était pas si rare, il ne serait pas nécessaire de le mettre à l’abri, il n’y aurait rien à craindre.  J’y trouve la preuve évidente de cette rareté de l’or que j’invoque en ce moment.

Il est désirable, Messieurs, que l’Angleterre fasse un effort.  La proposition de M. de Rothschild a certainement été accueillie ici avec une sympathie marquée, mais il faudrait qu’on la transformât de façon qu’elle répondît mieux aux inquiétudes actuelles des nations intéressées.

Voici ce que nous dit encore M. de Rothschild de la situation actuelle, et je partage son avis : «Si la Conférence actuelle se séparait sans arriver à un résultat défini, l’argent subirait une dépréciation qui non seulement serait épouvantable à voir, mais donnerait lieu à une panique monétaire dont il serait impossible de prévoir les conséquences funestes et disséminées de tous côtés.»

La déclaration ainsi formulée par un homme de la valeur de M. de Rothschild, n’est en quelque sorte que la paraphrase de cette autre déclaration faite, il y a quatorze ans, à la Conférence monétaire de 1878 à Paris, par le Délégué de l’Angleterre, M. Goschen : «Si la démonétisation de l’argent était pratiquée partout à la fois, est-on bien sûr que la quantité d’or actuellement existante suffirait aux besoins de la circulation ?  Une campagne entreprise contre l’argent serait très dangereuse, même pour les pays qui n’ont donné cours légal qu’à la monnaie d’or.  L’effort général que l’on ferait de tous les côtés à la fois pour se débarrasser du métal-argent, pourrait occasionner les plus graves désordres dans la situation économique, et produire une crise plus désastreuse que toutes celles dont le monde commercial a gardé le souvenir.»

Ces déclarations, émanant toutes deux de Délégués anglais, doivent être prises en très sérieuse considération; c’est de cette crise que nous sommes les victimes.  La Conférence doit, ce me semble, porter toute son attention sur cette situation grave, prédite, il y a quatorze ans, par M. Goschen et constatée aujourd’hui encore par M. de Rothschild.

Vous avez pu le voir, Messieurs, par le rapport de votre Commission, on se demande si les États-Unis pourront continuer leurs achats d’argent.  M. Cannon, heureusement en son nom personnel seulement, a déclaré qu’il y’avait des dangers de ce côté.  L’Autriche et la Hongrie s’occupent de reprendre leurs payements en espèces; elles auront besoin d’or : je ne connais pas le chiffre exact, mais on parle de 700 millions.  L’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Argentine auront également à demander de l’or.  Les Indes elles-mêmes, d’après les déclarations de leur Délégué en Commission, songent à abandonner la roupie d’argent, à arriver à l’étalon d’or.  Je demande, Messieurs, non sans inquiétude, comment et où l’on pourra trouver ces milliards d’or.

Ce n’est assurément pas en Russie, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Portugal, ni dans l’Argentine, tous pays qui cherchent à en emprunter.  Sera-ce en Allemagne ?  J’en doute.  Sera-ce chez les nations de l’Union latine ?  Ah non, je vous le garantis !  Celles-ci sont encore préservées d’une façon fort efficace : elles ont le bimétallisme qui les sauve, elles ont encore les pièces de 5 francs qui peuvent servir à payer toutes sommes, et si des embarras naissent, l’Union latine se trouve encore protégée par sa double armure d’or et d’argent.  Peut-être sera-ce le chant du cygne du bimétallisme, mais ce n’en sera pas moins le bimétallisme qui encore nous protégera, qui nous sauvera au besoin.

Il ne reste donc plus que Londres, la caisse unique de la Banque d’Angleterre.  Mais, dans une brochure qu’il a publiée, M. Goschen ne nous a-t-il pas assuré que les stocks anglais étaient absolument insuffisants ?

Je me demande donc, Messieurs, de quel côté doivent être les inquiétudes.  Est-ce du côté des peuples latins ?  Absolument pas.  Je crois que les craintes de M. de Rothschild sont sérieuses : «Si la Conférence actuelle se séparait sans être arrivée à un résultat, le métal-argent subirait une dépréciation épouvantable, qui donnerait lieu à une panique monétaire terrible.»  Mais ma conclusion diffère de la sienne.  Où cette panique se produirait-elle ?  Elle se produirait inévitablement aux portes de la Banque d’Angleterre.

Je ne crois pas qu’on puisse, en Angleterre, se faire illusion sur ce point; je pense, au contraire, que tous les hommes d’affaires seront de mon avis.

Si l’Angleterre, d’autre part, est la créancière du monde entier et si tout le monde la paye en or, il n’en est pas moins vrai qu’il y a beaucoup de peuples qui ne la payent pas du tout.  La vraie valeur d’un débiteur n’est-elle donc plus d’être solvable; le véritable intérêt du créancier ne consiste-t-il pas à s’arranger pour que son débiteur soit solvable, à ne pas le mettre à bout de forces et à ne pas le rendre insolvable comme déjà tant de peuples le sont devenus ?

Je conjure donc l’Angleterre de faire un effort de plus, et de modifier la proposition qui nous est faite de façon à la rendre plus acceptable et à empêcher ainsi de s’accentuer encore les maux qui se sont déjà produits dans le monde du travail.

J’ai la confiance que de nos efforts réunis peut et doit résulter un remède à la crise qui nous préoccupe.»

M. Bertram Currie prononce le discours suivant :

«Messieurs,

À mon avis, chacun des Délégués a le devoir de témoigner son respect à la Conférence, en apportant sa contribution aux délibérations.  Je vous demande donc la permission de dire quelques mots, bien que je sente que mes opinions vraisemblablement ne rencontreront pas l’adhésion de la majorité de mes honorables collègues de la Délégation britannique.

Je ne suis pas de ceux qui croient que de grands désastres menacent le monde par suite de la diminution de l’emploi, ou même de l’abandon de l’argent comme étalon monétaire.  Cette diminution d’emploi s’est produite graduellement, par obéissance à la loi naturelle de l’évolution, en vertu de laquelle les sociétés progressantes choisissent, adoptent les méthodes les plus convenables à leur développement.

Toute tentative artificielle en vue d’arrêter, d’entraver cette marche en avant, cette adoption d’un outillage perfectionné, me semble fatalement condamnée à un échec.

Nous avons été les témoins des efforts vraiment héroïques des États-Unis dans cette direction.  La fable de Sisyphe a été répétée pour notre édification, et bien que durant un instant l’argent, à la suite d’un effort gigantesque, ait été relevé à une certaine hauteur, il est de nouveau retombé.

Il faudrait être singulièrement optimiste pour croire qu’une expérience aussi coûteuse ait la chance de trouver des imitateurs.

Puis-je demander quels sont les maux supposés auxquels on veut que nous portions remède ?

Autant que l’on peut s’en rendre compte, nous sommes réunis ici pour essayer de relever le prix des marchandises.  Un objet semblable est tout à fait en contradiction avec les doctrines économiques qui sont acceptées dans le pays d’où je viens.

On a toujours considéré comme la condition favorable d’un commerce ou d’une industrie, le bon marché et non la cherté des marchandises, l’abondance et non la rareté.

On n’a jamais prouvé que la baisse générale des prix fût le résultat de la rareté de l’or.  Cette théorie, à mon humble avis, est en contradiction avec les faits qui sont à la portée de notre connaissance.

Quant à la question de savoir quel est le remède, quel doit être le système monétaire de l’avenir, j’ose répondre : l’étalon d’or, même au besoin sans circulation d’or.

Ce dernier système fonctionne déjà dans plusieurs pays, et en apparence il remplit ses fonctions à la satisfaction des sociétés qui l’ont adopté.

Théoriquement, une monnaie d’or, comme nous la possédons en Angleterre, peut être ce qu’il y a de mieux, mais c’est un luxe coûteux, entraînant une dépense à laquelle on pourrait peut-être échapper.

Je ne nie pas que le change ne puisse parfois être défavorable aux nations qui ne possèdent pas une monnaie d’or effective, mais, à moins que le crédit de la nation ne tombe très bas, la baisse du change pourrait à peine être aussi désastreuse que les fluctuations auxquelles les pays se servant de l’argent ont été exposés.

Pour conclure, je me permets de dire que la richesse d’une nation ne dépend pas de la quantité d’or ou d’argent qu’elle possède.  Le contraire se rapproche plus de la vérité, et l’on peut soutenir que plus une nation devient prospère et civilisée, moins d’occasions elle a de faire usage de métaux précieux, et moindre est le stock d’or dont elle a besoin pour ses transactions.

Le véritable desideratum d’une nation, c’est de maintenir un excédent de recettes sur ses dépenses, et par là d’établir et d’étendre son crédit.

Lorsque ces conditions sont remplies, cette nation aura toujours à sa disposition autant d’or qu’elle en peut employer avec bénéfice.

Faute d’un semblable crédit, son système monétaire ne reposera jamais sur un fondement solide et sûr.»

M. Allison, Délégué des États-Unis, demande que la suite de la discussion soit remise à mardi, en se basant sur ce double motif, que les Délégués des États-Unis n’ont pu prendre qu’une connaissance sommaire du rapport de la Commission, et que le débat en séance vient de prendre de l’ampleur au point de vue des principes.

M. le Président fait observer qu’il n’y a, dans l’état actuel de la discussion, aucun inconvénient soit à ajourner le débat selon le désir de M. Allison, soit même à aborder les questions de principe.  Lorsque, à la deuxième séance, M. Tirard a exprimé le sentiment, partagé par un grand nombre de membres de la Conférence, qu’il convenait d’examiner en premier lieu la proposition bimétalliste de la Délégation des États-Unis, il eût été fâcheux que la Conférence se rangeât à cet avis.  On aurait risqué ainsi de se prononcer, après débat, sur cette proposition principale, en reléguant au second plan l’examen des propositions subsidiaires qui font également partie du programme de la Conférence.  Aujourd’hui ce danger n’existe plus; la Conférence ayant nommé une Commission qui doit se livrer à une étude sérieuse des projets qui lui sont ou seront renvoyés, il est désormais impossible que MM. les Délégués se séparent sans avoir examiné sous toutes ses faces le problème monétaire.  Dans cet état de choses, il y aurait même avantage à commencer aussitôt que possible la discussion de la proposition bimétalliste de la Délégation des États-Unis.  On a pu constater déjà l’impossibilité d’examiner une proposition subsidiaire sans entrer dans le fond même de la question.  Il serait donc plus pratique d’aborder la discussion générale.

M. Allison prononce, en langue anglaise, les paroles résumées ci-après :

«L’objectif des Délégués des États-Unis, c’est l’extension de l’emploi de l’argent.  Le programme que nous avons présenté, conforme à l’invitation de notre Président, était de discuter les bases d’un accord en vue d’un usage limité de l’argent, pour le cas où des nations importantes ne seraient pas disposées à conclure un arrangement pour l’adoption du bimétallisme international.  Nous désirons connaître leurs vues.  Si elles ne tiennent pas à adopter les nôtres, nous souhaiterions savoir jusqu’à quel point elles voudraient consentir à accepter un plan faisant une place plus large à l’argent, subsidiaire à notre proposition principale, mais dans le même ordre d’idées.  C’est ainsi que nous avons mis en avant nos propositions secondaires, afin d’amener un échange de vues et, si possible, une entente.

Dès l’abord, une opposition s’est élevée contre une résolution qui n’était que déclarative.  Ceci nous indiquait que la proposition présentée par les États-Unis à titre principal, pourrait ne pas être approuvée par les Puissances sans l’adhésion desquelles il serait impossible d’effectuer une entente de cette nature.  Pour arriver à une proposition définitive, qui pût recevoir un assentiment plus général, nous n’avons soulevé aucune objection au renvoi à une Commission d’examen, des propositions esquissées à grands traits par M. de Rothschild et d’autres personnalités.

Cette Commission vient de nous apporter le résultat de ses premiers travaux, et nous apprécions l’intelligence, la capacité et le zèle avec lesquels elle a rempli sa tâche.  Mais puisque ces travaux n’ont pas abouti à un résultat définitif, il peut convenir de procéder à la discussion de la proposition principale bimétalliste, si tel est le désir de la Conférence.  Nous ne méconnaissons pas d’ailleurs qu’il est peu probable que les grandes Puissances se rallient à cette proposition en nombre suffisant pour effectuer une telle entente.  C’est pourquoi nous comprenons qu’on exprime le vœu qu’il serait bon de continuer la discussion du rapport, d’autant plus que cette discussion serait évidemment très générale.  Nous sommes donc disposés à accepter l’ordre du jour que la Conférence voudrait adopter, sans aucune préférence spéciale de notre part.  Nous serons prêts pour mardi prochain à l’une ou l’autre discussion.»

M. Tirard estime qu’il paraît difficile de refuser aux Délégués des États-Unis la remise à mardi qu’ils proposent.

Sir C. Rivers Wilson appuie la motion d’ajournement et insiste sur le grand inconvénient qu’il y aurait à intervertir l’ordre du jour.  Il faut maintenir la décision de commencer par l’examen des propositions subsidiaires.  L’intention de la Conférence est bien de se prononcer sur ces projets avant d’entamer la grande discussion ayant rapport au bimétallisme.

Après un échange d’observations auquel prennent part MM. Tirard, de Toca, Raffalovich, Terrell, de Osma et Carathéodory Effendi, la Conférence décide de continuer mardi la discussion sur le rapport de la Commission d’examen, sous le bénéfice de l’observation réitérée par M. le Président, qu’il faudra laisser aux orateurs pleine liberté de traiter la question à un point de vue général.

La séance est levée à 4 heures et demie.

 


QUATRIÈME  SÉANCE : ANNEXES



Rapport de la commission d’examen

 

Messieurs,

La Commission nommée au cours de la séance du 28 novembre avait pour mission de procéder à l’examen :

1°  De la proposition de M. de Rothschild déposée sur le bureau de la Conférence;

2°  Des projets Moritz Lévy et Soetbeer auxquels s’est référée la note-programme des Délégués des États-Unis;

3°  De toute autre proposition émanant de membres de la Conférence qui lui parviendrait.

Les membres de cette Commission désignés par le Bureau avec l’assentiment de la Conférence ont procédé en qualité d’experts; les opinions personnelles qu’ils ont pu émettre n’engagent que leur responsabilité personnelle.

La Commission a tenu six séances dont une a été présidée par M. Tietgen, qui avait bien voulu accepter les fonctions de Vice-Président.  Elle a pu procéder à l’examen méthodique des propositions de Rothschild, Moritz Lévy et Soetbeer; elle reste saisie d’un projet présente par M. Tietgen, dont l’examen se poursuit.

L’examen de toute proposition répondant à l’objet auquel tend la Conférence nécessitait au préalable des déclarations précises sur quelques points essentiels :

1°  Éventualité de mesures législatives prises par les pays producteurs d’argent, en vue de restreindre ou de réglementer la production du métal;

2°  Probabilités actuelles quant à la production future de l’argent dans les deux principaux centres de production : les États-Unis et le Mexique;

3°  Politique des États-Unis en ce qui concerne les achats d’argent;

4°  Politique des Indes Britanniques relativement à la frappe de l’argent.

Sur ces quatre points, la Commission d’étude a enregistré les déclarations suivantes :

Première question

M. Cannon dit que la question d’une limitation éventuelle de la production a été examinée aux États-Unis.  Il a été reconnu que, sous la législation actuelle, il n’existe pas de moyen d’atteindre ce but, et qu’une modification dans ce sens des lois existantes est peu probable.  Le Gouvernement fédéral n’a pas d’intérêt direct ni indirect dans l’exploitation des mines d’argent.  En outre, les capitalistes européens sont intéressés pour une bonne part dans les mines des États-Unis, et cela complique le problème.

Il serait très difficile de frapper d’une taxe la production.  Il faudrait renforcer la surveillance douanière sur la ligne de frontière entre les États-Unis et le Mexique, entre les États-Unis et les possessions anglaises.  On aurait à combattre la contrebande du minerai et du métal.  On n’admet guère aux États-Unis l’ingérence des pouvoirs publics dans les droits des particuliers.

M. Casasus se rallie complètement à ce qu’a dit M. Cannon.  Au Mexique, l’augmentation considérable de la production est due à la diminution des impôts, à l’amélioration des procédés d’extraction et d’affinage, à l’abaissement des frais de transport.  Grâce à ces diverses influences, de 1874 à 1891 la production a passé de 23 à 42 millions de dollars : elle est donc actuellement sujette au jeu des lois naturelles.  Peut-on relever l’impôt, peut-on enrayer l’esprit d’invention ?  L’aggravation de l’impôt pourrait être compensée par un perfectionnement technique ou scientifique.

Deuxième question

En ce qui concerne le Mexique, M. Casasus a déclaré ce qui suit :

«La production dans ce pays est peut-être arrivée à son maximum.  L’impôt a été ramené successivement de 30 à 7 ½ % sur le produit brut.  Il ne faut pas oublier que l’argent est le grand article d’exportation, et le Gouvernement a tout intérêt à ne pas en gêner le commerce.  La loi constitutionnelle empêche le Gouvernement d’intervenir par un contrat avec les producteurs.  Il n’y a pas moyen de restreindre l’exploitation, ni d’interdire l’exportation.  S’il est impossible de contrarier à cet égard l’action des lois naturelles, c’est peut-être une consolation pour la Conférence d’apprendre que la production au Mexique est vraisemblablement arrivée à son point culminant.»

En ce qui concerne les États-Unis, M. Cannon a exposé ce qui suit :

«La production de l’argent se concentre dans six États et trois territoires.  La valeur de l’argent extrait est infime en comparaison du montant annuel de la production générale du pays.  Depuis cinq ans, l’extension des chemins de fer dans les Montagnes Rocheuses a fait ouvrir un grand nombre de mines.  On a pu faire l’inventaire des richesses minérales.  M. Cannon croirait volontiers que l’on est arrivé bien près du maximum de production, si on ne l’a déjà atteint ou même dépassé.»

Troisième question

La politique actuelle des États-Unis, en ce qui concerne les achats d’argent, a été définie par M. Cannon dans les termes suivants :

«Les États-Unis ont sérieusement pris en considération l’idée d’abroger le Silver Purchase Act de 1890; les deux partis politiques ainsi que les grands banquiers de New-York en ont conseillé l’abrogation, et si l’on n’arrivait pas dans cette Conférence à une entente, il est plus que probable que l’Amérique ne resterait pas disposée à acheter annuellement 54 millions d’onces d’argent au prix du jour.»

Quatrième question

En ce qui concerne la politique des Indes Britanniques pour la frappe de l’argent.  Sir Guilford L. Molesworth expose les conclusions suivantes :

«Tant qu’il peut avoir l’espérance de voir aboutir une entente internationale, le Gouvernement indien hésite à modifier le système en vigueur.

La Commission qui a été nommée en Angleterre pour étudier spécialement le régime monétaire de l’Inde, s’est ajournée pendant la Conférence de Bruxelles.  Mais si cette Conférence n’aboutit pas, l’Inde devra agir pour elle-même.  L’adoption de l’étalon d’or dans l’Inde sera entourée de grandes difficultés, mais elle sera plus funeste aux pays qui se servent déjà de la monnaie d’or qu’à l’Inde elle-même, qui n’a pas moins de 280 millions d’habitants.

La seule solution satisfaisante serait l’adoption du bimétallisme international, dans lequel l’Inde se joindrait à l’Union latine et aux États-Unis.

Si l’adoption d’un plan soumis à la Conférence rendait probable le maintien d’une stabilité relative du prix du métal, il est vraisemblable que le Gouvernement de l’Inde ne fermerait pas ses Hôtels de Monnaie à l’argent.  Même si le plan ne rencontrait qu’une adhésion partielle, mais suffisamment importante, le Gouvernement de l’Inde, sans renoncer à sa liberté d’action, serait disposé à acheter de l’argent ou à permettre la frappe d’une quantité d’argent à déterminer, et qui ne serait pas inférieure à 50 millions de roupies par an, pendant toute la durée de l’arrangement.»

Saisie de ces déclarations, dont la Conférence appréciera l’importance, la Commission a procédé à l’examen du projet exposé par M. de Rothschild.

Au point de vue théorique, l’argument principal mis en avant par les adversaires du projet consiste en ce que l’intervention d’un acheteur prétendant influencer le marché du métal est contraire à cette règle économique, qui veut que les lois naturelles l’emportent tôt ou tard sur toutes les tentatives d’un caractère artificiel.  En outre, il serait impossible de limiter à l’avance les sacrifices auxquels on pourrait être entraîné, surtout si, par l’agencement définitif du projet, on lui donnait les allures d’une ingérence allant jusqu’à provoquer la hausse spéculative du métal.

Sur le même terrain théorique, les partisans du projet ont concédé qu’une intervention de la nature de celle qui est proposée serait dangereuse si elle n’était limitée ni comme durée ni comme importance des engagements à prendre.  Mais pour une durée de cinq ans et avec un maximum d’achats à effectuer, il faut considérer l’effet moral qui résulterait du concert des États intéressés à maintenir avant tout la stabilité de la valeur et à opposer une digue à la baisse ininterrompue du métal; la politique monétaire, en ce qui concerne l’argent, serait réglée pour cinq ans et, outre cet accord des nations européennes, on aurait la certitude de voir les États-Unis, le Mexique et les Indes demeurer fidèles à leur ligne de conduite actuelle, telle qu’elle résulte des déclarations enregistrées ci-dessus; en dernière analyse pour obtenir non pas l’élévation, mais une certaine fixité du prix de l’argent, il faut compter davantage sur ces éléments de stabilité que sur la quantité de métal absorbée par la communauté des États européens.

Abordant le terrain pratique, on s’est demandé si l’expérience n’avait pas déjà été faite, et faite dans des conditions plus favorables.  Les États-Unis ont substitué, en 1890, le Sherman Act au Bland Act.  De 1878 à 1890, ils achetaient pour 2 millions de dollars d’argent tous les mois; à dater de 1890 leurs achats mensuels montent à 4 ½ millions d’onces.  C’était ajouter à la demande annuelle plus que n’y ajouterait du côté de l’Europe le projet de Rothschild.  Néanmoins, sauf une hausse éphémère en 1890, hausse résultant de l’effervescence de la spéculation qui croyait ses risques limités, le niveau du prix de l’argent à Londres n’a cessé de baisser.

On a fait valoir encore que l’Europe, livrée à elle-même et sans accord préconçu, a absorbé en trois ans, de 1889 à 1891, pour plus de 300 millions de francs d’argent pour les besoins de son monnayage, et que néanmoins le prix s’est affaissé.  L’expérience à laquelle on nous convie aurait donc été faite librement et aux États-Unis et en Europe.

On a insisté sur la connexité existant entre l’extension de l’emploi de l’argent et le prix de ce métal.  Il y a deux catégories de nations, a-t-on dit : celles qui peuvent trouver convenance à augmenter leur circulation monétaire et par conséquent à acheter de l’argent; ces nations-là seront toujours libres de continuer leurs achats – puis celles qui, amplement pourvues de métal blanc, n’entreraient dans la voie proposée, que si on leur démontrait que moyennant quelques sacrifices elles pourraient contribuer à maintenir ou à relever le prix du métal.

Dans le même ordre d’idées, on a répliqué que l’expérience faite en Amérique n’est pas concluante, attendu que depuis 1878 la politique des États-Unis a été essentiellement variable, oscillant entre la perspective de la frappe libre et l’éventualité de la suppression des achats pour le compte du Trésor, tandis que l’Europe se cantonnait dans une attitude expectante, sinon hostile au métal blanc, et de nature à en accentuer le discrédit.

Cette incertitude de l’avenir, au lieu de ralentir la production, semble l’avoir stimulée, les propriétaires des mines désirant bénéficier des circonstances immédiates pour jeter sur le marché la plus grande quantité possible de métal, et devancer ainsi la réalisation redoutée des stocks européens.

L’expérience proposée se ferait dans des conditions tout à fait différentes, puisqu’elle impliquerait l’accord de tous les intérêts solidaires.

Il est vrai que les pays d’Europe qui deviendraient acheteurs du métal, ne sont pas tous dans une situation identique.  Si les uns peuvent aisément ajouter chaque année une certaine quantité d’argent à leur circulation, il en est d’autres qui détiennent déjà un stock surabondant de métal blanc.  Pour ces derniers, une certaine compensation à des sacrifices éventuels se trouverait sans doute dans la fixité de la valeur, dans l’arrêt de la baisse et peut-être aussi dans les conditions de sécurité plus grande du commerce international, dans la facilité des échanges.

Pour toutes les nations européennes d’ailleurs, il conviendrait, avant tout, d’étudier la série de mesures tendantes à faciliter la mise en circulation du métal blanc, à en augmenter le pouvoir circulant et la force libératoire.  En même temps qu’à l’achat il faut songer au débouché.  Une politique monétaire déterminée et concertée aurait l’avantage de présenter des garanties de nature à rassurer les États intéressés et à écarter la menace d’un stock disponible non utilisé dans la circulation générale.

Au cours de la discussion, il a apparu clairement d’ailleurs que les États producteurs d’argent et ceux dans lesquels la liberté de la frappe subsiste ne pourraient consentir à une action parallèle en concordance avec celle de l’Europe que s’ils avaient l’assurance d’un emploi monétaire pour l’argent nouvellement acheté.  Dans cet ordre d’idées, il a été suggéré qu’afin de ne pas surcharger inutilement la circulation, il conviendrait de ne pas employer au monnayage ou à la création de certificats de dépôt d’argent (silver certificates) toute la quantité achetée, mais seulement une quantité suffisant à mettre en circulation de la monnaie nouvelle pour une valeur nominale égale à celle qui aurait pu être créée si l’argent était resté au pair.  L’excédent constituerait une réserve dont l’État acheteur s’engagerait à ne pas disposer pour la revente.  Un tel emploi des achats serait considéré comme monétaire au sens indiqué plus haut.

À ce point de l’examen du projet de M. de Rothschild a surgi la question de savoir comment, le cas échéant, s’effectuerait le règlement des achats d’argent.  On a soumis à notre considération la situation des États dont la Banque ne détient qu’une quantité d’or limitée, destinée à servir de correctif au change, si la balance des payements internationaux devenait défavorable.  On a suggéré l’idée qu’un accord international serait infiniment plus facile à obtenir si les Banques d’émission renonçaient à considérer exclusivement le stock de métal jaune comme une réserve suprême volontairement tenue à l’abri du drainage, si ces Banques abandonnaient la politique de la prime défensive et si elles laissaient rentrer dans la circulation l’or emmagasiné, dès qu’un besoin pour l’extérieur se manifesterait.  Il est donc permis de se demander si, dans l’hypothèse d’un accord international, les appréhensions intenses ou exagérées concernant la nécessité et l’efficacité des grandes réserves métalliques des Banques ne pourraient pas être atténuées.

Ayant épuisé les questions générales théoriques ou pratiques, la Commission a été amenée à envisager de plus près et le projet relatif aux achats d’argent, et les moyens suggérés jusqu’ici pour augmenter l’emploi de ce métal.

C’est alors que s’est produite l’intervention de M. de Osma qui, avec un tact infini, a su cristalliser, sous une forme tangible, les diverses propositions renvoyées à l’examen de la Commission d’étude et qui forment l’objet de ce rapport.

Achats d’argent

1.  Les États d’Europe qui se concerteraient sur la base de cette proposition achèteraient chaque année 30 millions d’onces d’argent sous la condition que les États-Unis s’engageassent à commuer leurs achats actuels et que la liberté de la frappe illimitée fût maintenue aux Indes Britanniques et au Mexique.

2.  La part d’achat dont se chargerait chaque pays serait déterminée sur une base à convenir.

3.  Les achats s’effectueraient au gré et dans la forme préférée par chaque Gouvernement.

4.  Ces quantités d’argent seraient affectées, dans chaque pays, aux usages monétaires autorisés par la législation de l’État; à la volonté de chaque Gouvernement le métal serait ou monnayé ou constitué en garantie d’émission de billets ordinaires ou spéciaux.

5.  L’arrangement serait concerté pour cinq ans.  Les achats obligatoires d’argent seraient suspendus dès que le prix du métal atteindrait, sur le marché de Londres, le cours déterminé par l’entente des Gouvernements.  Ces achats pourraient être repris si les Délégués des divers pays intéressés se mettaient d’accord pour la fixation d’un nouveau prix-limite.  Ils devraient être repris, en tous cas, si le cours descendait au-dessous de la limite primitive.

Les rapporteurs croient devoir attirer l’attention de la Conférence sur une divergence de vues qui s’est produite au sujet de la modalité des achats qu’auraient à faire les États européens.  Fallait-il créer un organisme central, opérant pour le compte commun des États adhérents, en vue d’éviter des achats simultanés et concurrents; ne conviendrait-il pas, au contraire, de laisser à chaque État la liberté absolue de procéder à ses achats d’une façon autonome, en se conformant à l’accord établi ?

Extension de l’emploi de l’argent

La Commission s’est tenue sur ce point à l’examen de la proposition Moritz Lévy.  Quant au plan Soetbeer dans ses dispositions plus complexes, il n’a pas semblé offrir un terrain d’entente.

Le retrait des petites pièces d’or et des petites coupures présente assurément l’avantage de faire une plus grande place à l’argent dans la circulation, et répondrait ainsi au programme de la Conférence.  Les seules objections présentées ont porté :

1°  Sur le coût de l’opération de la refonte des pièces existantes;

2°  Sur l’impopularité du retrait des petites pièces d’or dans certains pays;

3°  Sur la difficulté du retrait des petites coupures dans d’autres États.

Le texte de la proposition a été formulé ainsi :

I.   Retrait de la circulation dans un délai de .......  des monnaies d’or contenant au poids droit moins de 5 g 806 (pièce de 20 francs).

II.  Exclusion des coupures de billets inférieures à la pièce de 20 francs ou à son équivalent, en exceptant les billets représentant un dépôt d’argent.

La Commission a été unanime à constater l’extrême intérêt des propositions énoncées plus haut, et à souhaiter qu’elles soient discutées en séance plénière.  Consultés sur la question de savoir s’ils croiraient pouvoir, personnellement, recommander l’adoption de ces solutions à leurs pays respectifs, au cas où elles réuniraient l’approbation d’une majorité suffisante au sein de la Conférence, les membres de la Commission se sont partagés, et une majorité s’est prononcée pour la négative par 7 voix contre 6 en ce qui concerne la proposition de M. de Rothschild; à une grande majorité la Commission a adopté la proposition qui porte le nom de M. Moritz Lévy qui l’a codifiée et défendue, mais dont l’idée première revient à M. de Thoerner.

Au moment du vote sur cette deuxième proposition et pour expliquer l’adhésion qu’il a donnée aux deux projets soumis à l’examen de la Commission, Sir Charles Fremantle a déclaré que, en ce qui le concerne, il ne saurait engager son Gouvernement à accepter les dispositions relatives à la démonétisation des petites pièces d’or, que concurremment avec l’adoption du projet de M. de Rothschild ou de quelque autre proposition ayant l’appui d’une majorité prépondérante des grandes Puissances.

Enfin, nous mentionnerons que, dans les votes, M. Montefiore Levi s’est abstenu.  La Belgique étant représentée dans la Commission par un de ses Collègues, M. le Président a désiré ne pas faire usage de son droit de vote, bien que les opinions émises en Commission aient eu un caractère personnel.

Messieurs,

La Commission que vous avez nommée a terminé ses premiers travaux.  Les deux propositions ci-dessus formulées reviennent devant la Conférence.  Elles ont, nous le répétons au nom de la Commission, été jugées d’un intérêt extrême et dignes de la sérieuse attention de MM. les Délégués.

 

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Annexe B : Déclaration collective de MM. les Délégués du Mexique

 

De tous les pays qui s’occupent de cette importante question de l’argent dont l’étude a été confiée à votre haute compétence, le plus intéressé est certainement le Mexique.  En effet, l’argent est, pour le Mexique, pays qui produit la plus grande quantité de ce métal après les États-Unis, non seulement une monnaie, mais a été, pendant longtemps, presque exclusivement, sa seule marchandise d’exportation, et l’est encore en grande partie; néanmoins, malgré cette considération digne de remarque, nous ne nous exagérons pas l’importance de notre vote dans cette Conférence, où doit naturellement prévaloir l’opinion de nations qui, existant depuis des siècles, l’emportent en richesse et en puissance économique sur des pays comme le nôtre, qui en est encore à l’enfance du développement des éléments naturels (immenses à la vérité) de sa propre richesse, et qui ne peut pas encore compter avec la richesse accumulée, produit exclusif du temps et du travail guidé par l’expérience et la science.

Nous venons donc à cette Conférence pour contribuer, autant qu’il est en notre pouvoir, à vous former une idée exacte, en vous manifestant la nôtre et en vous faisant connaître les résultats que la situation actuelle de l’argent aura, à notre avis, aussi bien pour les conditions intérieures de notre pays que pour ce qui a trait à ses relations commerciales avec les autres nations et, en particulier, celles de l’Europe.

Nous avons l’intime conviction que les riches et grandes nations européennes sont animées de sentiments de bienveillance à l’égard des deux tiers du genre humain qui n’ont et ne peuvent avoir d’autre type de circulation que l’argent, et qu’elles feront tout ce qui leur sera possible pour remédier aux perturbations et aux pertes qu’occasionne la situation actuelle de ce métal, dans la limite que leur permet leur propre intérêt, et considérant en plus que ces deux tiers de l’humanité, qui sont formés de peuples moins avancés dans la voie du progrès, sont et leurs débiteurs pour des sommes considérables et des consommateurs de certaine importance pour leurs produits.

Nous considérons donc que les nations européennes ont un véritable intérêt à éviter le ralentissement d’affaires de leurs créanciers et de leurs consommateurs.

Donnant à présent l’opinion de notre pays et la nôtre sur la dépréciation de l’argent, nous devons avouer que nous ne trouvons à cette dépréciation aucune raison fondée ni logique.

On prétend attribuer cette dépréciation à l’augmentation de la production de l’argent.  Sans vous fatiguer en citant des données de statistique bien connues de vous, nous nous permettons de vous faire observer que l’augmentation de l’argent, pendant ces vingt dernières années, est bien au-dessous de celle qu’ont obtenue tous les éléments qui se rapportent à la circulation monétaire.

En suivant, en effet, la loi inaltérable du progrès de l’humanité, tout, en Europe et dans le monde, a augmenté daris des proportions bien supérieures à celle des métaux précieux : la population, la consommation, le chiffre des affaires commerciales et industrielles, les budgets des différents États, la dette publique et la circulation fiduciaire.  Considérant donc l’augmentation de ces différentes choses, on pourrait bien soutenir que ce qui demande augmentation est bien la circulation monétaire, et que c’est bien en elle, comme le soutiennent de savants économistes, qu’on pourrait trouver un remède à la baisse des prix et à la dépression du commerce qui se fait sentir dans presque tous les pays.

On nous demandera quelles sont, à notre avis, les causes de la dépréciation de l’argent, fait réel et tangible, puisque nous la considérons dénuée de fondement, et nous n’hésitons pas à répondre que cette dépréciation nous semble avoir eu, à l’origine, des considérations que nous oserons qualifier d’imaginaires.

La première a été l’exploitation des mines de Californie.  Les États-Unis qui, avant d’acquérir cette contrée (résultat de leur guerre avec le Mexique en 1848), n’avaient pas de mines d’argent importantes, trouvèrent celles de Nevada, et, attirés par la richesse de ces mines et entraînés par leur louable penchant vers tout ce qui est grand, ils les crurent inépuisables.  Pour augmenter et hâter leur débit, on entreprit, pour faciliter leur exploitation, des travaux souterrains gigantesques (comme, par exemple, le tunnel de Sutro, dont nous nous souvenons), où l’on invertit bien des millions de dollars, et qui, une fois terminés, ont donné lieu à de bien grandes déceptions, car on ne trouva pas le métal à la profondeur, et la production, bien que rémunératrice, entra dans l’état qu’elle conserve aujourd’hui et que nous pouvons considérer comme normal.  Mais la crainte que cette augmentation de production non réalisée avait fait naître s’était enracinée dans l’opinion publique, et la spéculation, qu’on ne saurait blâmer, car c’est son propre rôle, s’empara de ce nouvel élément d’affaires, comme elle avait essayé de le faire quelques années avant avec l’or, pendant la période de grande production de la Californie et de l’Australie, tentative que contint seulement la rapide diminution de cette même production.

Dans cette situation des esprits par rapport à l’argent, survint sa démonétisation en Allemagne, qui pourtant ne paraissait pas avoir à se plaindre de sa circulation d’argent, car le peuple, en général, ne protestait pas contre.  Cette démonétisation fut due à des raisons que nous ne pouvons apprécier, peut-être au désir d’organiser avec plus de grandeur tout ce qui avait rapport à l’Empire nouvellement restauré et dont les Allemands étaient si fiers.

Quelques années plus tard, d’autres nations adoptèrent l’étalon d’or avec l’intention de régulariser leurs relations avec l’Angleterre et l’Allemagne, dont plusieurs étaient voisines, et finalement l’Autriche-Hongrie a commencé à établir l’étalon d’or, ce qui a aussi affecté, et sans raison, le prix de l’argent, car le change de l’étalon tardera encore quelque temps avant d’être complètement effectué; car il faudra obtenir l’or nécessaire pour le faire fonctionner et, de plus, l’or ne va pas remplacer là l’argent, sinon le papier-monnaie; on croit aussi que l’argent que possède ce pays servira à frapper la petite monnaie, et qu’il ne restera rien qui puisse paraître sur le marché.

Tous ces événements ont puissamment contribué à la dépréciation de l’argent; mais ce qui a eu plus d’influence encore, a été que les nations de l’Union latine résolurent de ne plus frapper de monnaie d’argent.  Cette mesure était prise pour éviter l’invasion subite de l’argent démonétisé en Allemagne et en d’autres pays; mais elle semble n’avoir plus de raison d’être, car on peut dire que cet argent a presque disparu des marchés, consommé ou employé depuis nombre d’années.  Depuis lors, a augmenté cette dépréciation que les États-Unis n’ont pu parvenir à contenir et que leurs louables efforts et les énormes sacrifices qu’ils se sont imposés pour y parvenir n’ont fait qu’accroître.

Ceci est notre opinion sur les causes qui ont produit la dépréciation de l’argent, et, suivant notre intention, nous nous bornons à la soumettre à votre considération sans nous étendre à déduire des conséquences ni à proposer des remèdes plus ou moins radicaux, que, s’il est possible, votre compétence et votre bonne volonté sauront bien trouver, afin d’atteindre, pour le bien général, l’heureux résultat que nous devons attendre de vos travaux.

Maintenant, pour aider à former votre opinion, passons aux résultats de la dépréciation de l’argent pour le pays dont nous sommes les Délégués.

Quand de tels faits sont venus nous surprendre, l’argent (soit frappé, soit en barre) était notre seul article d’exportation, et nous donnait la limite de nos importations; car, excepté l’argent, nous n’exportions pas plus de six millions de piastres (en 1873) de vanille, tabac, café, peaux, etc.

La dépréciation de l’argent, telle qu’on la considère à l’étranger – car dans notre pays la valeur des choses n’a pas été sensiblement altérée – a constitué une véritable prime d’exportation; des articles qui ne s’exportaient pas autrefois, se vendent aujourd’hui, sur les marchés de l’Europe et des États-Unis, avec une perte de huit, dix ou quinze pour cent de leur prix de production et frais, parce qu’on trouve une compensation et un gain au change de vingt-cinq ou trente pour cent qui correspond à la dépréciation de l’argent; voilà pourquoi l’exportation de nos articles autres que l’argent a passé de six millions de dollars en 1873, à vingt-sept millions de dollars en 1891.  En présence de ces résultats, nous avons lieu de croire que, au bout de quelques années, nous parviendrons à payer en fruits du pays et en matières premières le montant de notre importation étrangère, et plus peut-être; et que notre argent, dont la production actuelle est de quarante millions de piastres par an, disparaîtra des marchés européens.  Vous jugerez si cette disparition sera utile ou préjudiciable aux transactions européennes, spécialement à celles qui ont lieu avec l’Asie.

Mais, l’argent restant au Mexique en quantité plus grande qu’autrefois, on devra forcément lui trouver un emploi productif; l’agriculture se développera certainement, mais, étant données les circonstances spéciales du pays, nous croyons qu’on se consacrera de préférence à l’industrie; la production des manufactures amènera une diminution proportionnelle pour la consommation de beaucoup de manufactures européennes, et finira, au bout de quelque temps, par en supprimer complètement quelques-unes.  Cette conséquence de l’augmentation du numéraire au Mexique commence déjà à se réaliser.  Nous possédons depuis longtemps, sinon beaucoup, du moins, en général, de très importantes fabriques de tissus de coton et de laine, de papier, etc.; mais leur nombre a augmenté ces dernières années.  Récemment, au mois d’octobre passé, a commencé à fonctionner à Rio-Blanco, près d’Orizava, sur la voie ferrée de Mexico à la Vera-Cruz, une fabrique de coton dans toutes ses branches de production, dont vous évaluerez l’importance et les produits sachant qu’elle a coulé au delà de cinq millions de piastres, soit, pour nous, vingt-cinq millions de francs.  En plus de cet exemple remarquable, nous trouvons fréquemment dans nos journaux la nouvelle de la fondation de nouvelles fabriques de différentes sortes : des fonderies de métaux, quelques-unes grandioses comme celles inaugurées, il y a deux ans, à Monterey et à San-Luis de Potosi pour mettre à profit nos plombs argentifères, exilés des États-Unis par un droit d’importation presque prohibitif; des fabriques de savon, de ciment Portland et de beaucoup d’autres articles.

Nous sommes donc certains que si notre argent doit émigrer des marchés européens, nous pourrons l’utiliser d’une autre façon, bien que, pour en arriver là, nous ayons à supporter encore quelques années de malaise et de troubles, conséquence inévitable du changement radical d’une situation ancienne et avantageuse dans ses résultats; et nous aurons en plus, pour nos dollars, les marchés de l’Asie, qui leur conserveront, de longues années, la préférence sur n’importe quelle autre monnaie; nous parviendrons à les y envoyer directement, ce qui nous sera facilité par la prompte conclusion, dans le courant de l’année prochaine, espérons-nous, de notre chemin de fer interocéanique, à travers l’isthme de Tehuantepec.  Cette nouvelle route diminuera considérablement la distance vers l’Asie, non seulement pour toutes les nations américaines, mais encore pour les nations occidentales de l’Europe.  Ce transit, en plus de cet avantage, offre un climat de beaucoup supérieur, comme salubrité, à celui de Panama et des autres voies interocéaniques de l’Amérique.

Ainsi que nous vous l’avons manifesté au début, nous avons essayé de réunir, autant qu’il était en notre pouvoir, un ensemble de faits qui doivent vous servir à émettre votre opinion autorisée et à proposer à vos Gouvernements les moyens que vous jugerez possibles et convenables pour remédier à la mauvaise situation que produit chez toutes les nations, à un degré plus ou moins grand, la dépréciation de l’argent.  Nous vous réitérons que nous avons la plus entière confiance que vous proposerez tout ce qui sera compatible avec l’intérêt des grandes nations que vous avez l’honneur de représenter, et avec bienveillance pour ceux qui souffrent pour les raisons que nous avons énoncées.  Nous espérons aussi que vos Gouvernements, qui, en vous envoyant à cette importante conférence, ont montré la considération méritée qu’ils ont pour vous, ratifieront les mesures sages et bienfaisantes que vous soumettrez à leurs résolutions, comme fruits de vos travaux éclairés et bien intentionnés.

Les Délégués du Mexique,

A. de Mier y Celis

Joaquin D. Casasus

F. Z. Mena

 

CINQUIÈME  SÉANCE : MARDI  6  DÉCEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.

Sir Rivers Wilson, Délégué de la Grande-Bretagne, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Avant d’aborder les conclusions du rapport de la Commission qui doivent faire l’objet de nos délibérations aujourd’hui, je me permettrai de faire remarquer que les opinions que j’aurai à émettre sont entièrement partagées par mon honorable collègue, sir Charles Fremantle, et que je parle tant en son nom qu’au mien.

Et d’abord, je désire rappeler quelle est l’attitude du Gouvernement de la Reine dans la question monétaire.  L’invitation du Gouvernement des États-Unis, telle qu’elle a été formulée tout d’abord, visait la convocation d’une assemblée pour examiner la possibilité d’établir un rapport international fixe entre la valeur des deux métaux monnayés.  Le Gouvernement de Sa Majesté n’a pas cru pouvoir accepter une invitation conçue dans des termes qui pourraient donner lieu à des malentendus, en impliquant qu’il y eût quelques doutes sur le maintien du système monétaire en vigueur en Angleterre depuis 1816.  Cependant les intérêts commerciaux de la Grande-Bretagne, ainsi que ceux de l’Inde et des possessions britanniques dans l’Extrême-Orient, qui n’emploient que l’argent, ne permettaient pas au Gouvernement de Sa Majesté de voir avec indifférence les inconvénients résultant de la baisse de ce métal, et surtout des fluctuations de sa valeur.

Le Gouvernement de Sa Majesté a donc accepté l’invitation du Gouvernement des États-Unis dans sa forme modifiée, c’est-à-dire pour examiner les mesures qui, le cas échéant, pourraient être adoptées en vue d’augmenter l’emploi de l’argent comme métal monétaire.  Il a accepté, d’ailleurs, en laissant une grande indépendance à ses Délégués, qui, ni par leurs paroles, ni par leurs votes, n’ont qualité pour engager leur Gouvernement.

J’estime, en effet, que tous les Gouvernements qui ont envoyé des Représentants à cette Conférence, même ceux qui ont imposé la plus grande réserve à leurs Délégués, reconnaissent qu’il y a un danger en vue : sinon notre présence ici n’aurait pas de raison d’être.

Quel est donc ce danger qui préoccupe tellement les esprits ?  C’est des États-Unis que la note d’avertissement nous arrive; et, en effet, il est pour le moins douteux que le Gouvernement des États-Unis puisse continuer indéfiniment les efforts gigantesques qu’il a faits infructueusement depuis tant d’années pour soutenir et relever l’argent.  Nous ne nous permettrons pas de demander si la politique qui a dirigé la législation monétaire de la grande République de l’Occident, a été sage dans sa conception; mais il est impossible de nier qu’elle n’a pas réalisé ce qu’on attendait d’elle, et qu’elle a contribué, pour une large part, à créer la situation où nous nous trouvons actuellement.  Donc la question de la suspension des achats d’argent pour le compte de la Trésorerie des États-Unis est arrivée, pour ainsi dire, à l’ordre du jour – événement qui pourrait peut-être avoir pour contrecoup la suspension du libre monnayage de l’argent aux Indes.

Quels sont les résultats auxquels cette double action de la part des grands acheteurs de l’argent pourrait donner lieu ?  Certaines autorités d’une haute compétence croient que la cessation subite des achats du métal blanc aux États-Unis et du libre monnayage dans l’Inde, dans le cas où ces événements se produiraient, aurait pour conséquence une baisse importante dans le prix de l’argent, et une perturbation désastreuse dans le commerce du monde.  D’autres, au contraire, estiment que cette baisse a déjà été en grande mesure escomptée, et que la cessation de l’incertitude qui pèse actuellement sur la situation aurait plutôt un effet tranquillisant et apporterait la stabilité, qui est le grand desideratum.

En face de cette incertitude, à quelle décision se résoudre ?  On pourrait sans doute élaborer un plan qui serait plus ou moins une continuation de l’expérience des États-Unis, c’est-à-dire soutenir artificiellement la demande de l’argent dans l’espoir de réussir là où les États-Unis ont échoué; ou bien l’on pourrait ne rien faire, afin que le rapport entre la valeur de l’or et de l’argent s’ajuste sous l’influence de causes naturelles.

Les instructions que nous avons reçues de notre Gouvernement comportent qu’avant d’arriver à la conclusion qu’il y a lieu de s’en tenir au statu quo, nous devons étudier avec le plus grand soin tout plan qui serait proposé dans le but d’assurer une extension de la circulation de l’argent.

Pour écarter tout malentendu, Messieurs, nous désirons, mon collègue sir Charles Fremantle et moi, faire devant cette assemblée notre déclaration de foi, qui est celle de l’école monométalliste pure et simple.  Nous n’admettons, comme applicable à notre pays, d’autre système que celui de l’étalon d’or unique.

Or, les seuls plans qui jusqu’ici aient été mis à l’étude sont ceux de M. Moritz Lévy et de M. de Rothschild, et nous voulons bien reconnaître que leur adoption, séparément ou en combinaison, ne serait peut-être pas incompatible avec les principes que nous professons.

Cependant il ne suffit pas qu’ils soient défendables en principe.  Ce que nous avons à nous demander – sans entrer pour le moment dans une discussion sur leurs mérites ou défauts respectifs – c’est ceci : ont-ils l’un ou l’autre la moindre chance de trouver une adhésion assez considérable, assez prépondérante, pour autoriser les Représentants de la Reine à recommander à leur Gouvernement de les prendre en considération ?  Pour ce qui est du projet de M. de Rothschild, nous ne pouvons guère constater cette adhésion; et cela suffit, même sans autre raison, pour que nous nous abstenions de prendre part à une discussion de détail qui, nous le savons d’avance, serait absolument stérile.

Quant au projet Moritz Lévy, qui impliquerait le retrait de la pièce de dix shillings, il serait également inutile pour nous de discuter une mesure dont la Grande-Bretagne ne voudrait certainement pas supporter les inconvénients, à moins qu’elle ne fût présentée en combinaison avec un plan offrant des avantages reconnus par une majorité prépondérante des Puissances.

D’autres projets nous seront sans doute soumis.  Il se peut qu’il en soit formulé un qui obtienne les suffrages de la Conférence.  Dans ce cas, et pourvu bien entendu qu’il ne soit pas en contradiction avec les principes que nous avons énoncés, nous pouvons donner l’assurance qu’il recevra, de la part du Gouvernement que nous avons l’honneur de représenter, la plus sérieuse considération.»

Sir William Houldsworth, Délégué de la Grande-Bretagne, dépose une proposition dont il demande l’impression et le renvoi à la Commission d’examen.

M. McCreary, Délégué des États-Unis, lit, en langue anglaise, le discours dont la traduction suit :

«Messieurs,

En ma qualité de Délégué des États-Unis d’Amérique à la Conférence monétaire internationale, je suis ses délibérations avec le plus vif intérêt, et je me sens encouragé par l’attention et l’assiduité de mes honorables collègues, à espérer d’excellents résultats de cette réunion.

À la Conférence monétaire de Paris, en 1878, assistaient les représentants de douze pays seulement; treize États envoyèrent des Délégués à la Conférence de 1881 qui se réunit aussi à Paris.

Mais quand s’ouvrit cette Conférence, le 22 novembre 1892, dans la belle et historique capitale de la Belgique, tous les sièges ont été occupés, et vingt nations se sont trouvées représentées.  C’est là une preuve manifeste du vif intérêt que prennent les principales Puissances du globe aux questions monétaires.  C’est une preuve aussi que d’année en année les relations commerciales deviennent plus solides et plus intimes, et que, grâce à l’esprit progressif de notre siècle, il est permis aux Gouvernements et aux peuples de se réunir dans une discussion cordiale, et de s’entendre, non seulement pour conserver la paix, mais encore pour favoriser les arts, encourager l’industrie et augmenter la prospérité générale.

La science politique nous montre que les nations civilisées constituent en somme une grande société commerciale, que les maux et les désastres qui menacent ou accablent une nation sont ressentis par tous les pays qui sont en relations d’affaires avec la nation atteinte.

La raison et le patriotisme s’unissent donc pour conseiller un accord international de nature à préserver, s’il est possible, la prospérité de tous les peuples.

Il est universellement admis que la situation monétaire du globe cause la plus sérieuse inquiétude et menace peut-être le monde d’un désastre, et que le rapport de valeur entre l’or et l’argent n’a pas été satisfaisant depuis vingt ans à peu près.  M. Beernaert, Ministre des Finances, dans son discours d’ouverture, l’a dit très justement : «Ceux qui auraient trouvé un remède aux difficultés et aux périls de la situation monétaire actuelle auraient certes bien mérité de l’humanité.»

L’éminent Président de la Conférence, M. Montefiore Levi, en acceptant ces hautes fonctions, a dit avec beaucoup de force que MM. les Délégués s’étaient assemblés pour rechercher en commun s’il existe un moyen d’atténuer, par un emploi plus général de l’argent dans la circulation monétaire, les inconvénients sérieux dont souffrent, à des degrés divers, toutes les nations civilisées.

Que la situation monétaire soit due à la démonétisation de l’argent par l’Allemagne ou à la limitation de la frappe par les pays de l’Union latine, ou encore à l’augmentation de la production de l’argent dans le monde, comme on l’a dit quelquefois, ou à d’autres causes, le fait indéniable, c’est que la situation réclame impérieusement un remède de nature à écarter les maux dont souffrent toutes les nations du monde.

J’apprécie l’attention que M. Alfred de Rothschild a donnée à l’important objet de cette Conférence, et je me réjouis de le voir si convaincu de la nécessité de mesures relatives à la situation monétaire.  Je le remercie d’avoir suggéré un palliatif à cette situation.  Ses qualités éminentes de financier, sa position prééminente comme partisan de l’étalon d’or, donnent à sa proposition une importance inusitée, et démontrent la gravité de la crise monétaire en Angleterre comme dans toute l’Europe.

Je ne puis cependant appuyer le plan, tel qu’il est présenté.  Je ne puis admettre que ce soit un remède juste et convenable que les États-Unis continuent à acheter chaque année pour 54 millions d’onces de lingots d’argent à un prix n’excédant pas cent cents pour le poids d’argent contenu dans la pièce d’un dollar, tandis que les Puissances européennes feraient des achats annuels à concurrence de 5 millions de livres sterling, pendant cinq ans, au prix maximum de 43 pence par once standard, achats qui seraient immédiatement suspendus si le prix de l’argent dépassait cette limite.

Vraiment, je ne puis comprendre pourquoi les États-Unis seraient obligés de payer au besoin cent cents le dollar, alors que les États d’Europe ne payeraient que 73 cents la même quantité d’argent et suspendraient leurs achats dans l’hypothèse d’une hausse au-dessus de ce taux.  Dans ces conditions, c’est faire les parts bien inégales que d’attendre de nous que nous achetions une quantité d’argent à peu près double de celle qu’on entend faire acquérir par l’Europe.

L’objet de cette Conférence ne devrait pas être de fixer pour l’argent un taux qui le maintienne au-dessous du pair, mais d’en élargir l’emploi et de rétablir le rapport de valeur entre l’or et l’argent antérieur à l’année 1873, époque à laquelle on a, pour la première fois, proscrit le métal blanc.

M. de Rothschild nous a déclaré que si la Conférence actuelle se séparait sans arriver à un résultat défini, l’argent subirait une dépréciation qui non seulement serait épouvantable à voir, mais donnerait lieu à une panique monétaire.  Pareille déclaration est très significative, mais le plan proposé paraît insuffisant pour porter remède à la situation si grave que décrit notre honorable collègue, ainsi qu’à la baisse des prix, à la détresse de l’agriculture.  On peut se rendre compte de la situation aux Îles Britanniques, par les plaintes des chambres de commerce de l’Angleterre et par la récente déclaration de l’Archevêque Walsh, que l’adoption du bimétallisme ou d’une mesure semblable est d’une impérieuse nécessité si l’on veut épargner aux tenanciers agricoles de l’Irlande une ruine sinon inévitable.  Dans un discours récent, M. Balfour, l’un des membres les plus capables et les plus distingués du Parlement britannique, disait : «Je crois que la solution bimétalliste est possible et adéquate.  J’affirme que l’instrument d’échange que vous possédez actuellement est mauvais, et je vous en offre un autre qui, s’il n’est parfait, est en tout cas pratique et incomparablement supérieur à tous ceux que vous pourriez obtenir par les moyens dont j’ai connaissance.»

Cette situation demande une considération sympathique et un remède plus efficace que celui que M. de Rothschild nous a suggéré –  et l’avenir y pourvoira.

Je désire appeler l’attention de la Conférence sur un autre projet qui a été présenté à son examen.

Le Président des États-Unis d’Amérique a provoqué la réunion d’une Conférence monétaire internationale, en conformité avec une loi votée par le Congrès.  Le Congrès a déclaré que l’objectif de la Conférence est d’obtenir la fixité du rapport de valeur entre l’or et la monnaie d’argent, grâce à l’établissement, par voie d’accord international, d’un rapport de valeur entre ces deux métaux, et grâce à la libre frappe à ce taux.

Les Délégués des États-Unis sont donc prêts à s’unir aux Délégués des autres Puissances dans un effort sincère et sérieux pour le maintien des fonctions monétaires des deux métaux.  À cette fin, après avoir soumis à la Conférence le plan général du bimétallisme, préconisé par les États-Unis d’Amérique, nous avons produit un projet plus étendu, en notre qualité de Délégués; en voici les termes :

1.  Le rétablissement et le maintien d’un rapport fixe de valeur entre l’or et l’argent, et l’emploi constant des deux métaux comme monnaie métallique d’un plein pouvoir libératoire, seraient féconds en résultats bienfaisants pour les nations du monde.

2.  Ces résultats peuvent être atteints par l’abolition des restrictions légales qui entravent actuellement la frappe de l’argent comme monnaie ayant pleine force libératoire, et le rétablissement, au moyen d’une entente internationale, d’un rapport de valeur entre les deux métaux, comme antérieurement à 1873 et sur la base qui serait fixée par la Conférence.

3.  Les points essentiels de cet arrangement international devraient être :

a)  La frappe sans restriction de l’or et de l’argent en monnaie d’un plein pouvoir libératoire

b)  La fixation du rapport de valeur entre les deux métaux, comme monnaie métallique

c)  L’établissement d’un droit uniforme (s’il y a lieu d’en établir un) pour la frappe des métaux faite pour le compte de particuliers.

C’est là une proposition pleinement pratique.  Si elle est adoptée, il est bien évident que pour les détails on pourra aisément s’arranger.  Elle n’énonce aucune théorie nouvelle.  Elle n’engage pas dans une voie inconnue.  Elle ne fait qu’ouvrir le chemin pour le retour à un régime déjà usité, régime honorable, sous lequel, pendant tant d’années, l’or et l’argent restèrent au pair et servirent également d’instruments d’échange.  Des actes de Parlements, des lois de Congrès, des édits de Princes ont modifié la valeur relative de l’or et de l’argent.  Si l’argent est pleinement réintégré dans ses privilèges antérieurs, et si sa force libératoire lui est rendue par l’accord international dans une mesure loyale et équitable, le rapport de valeur entre les deux métaux sera bientôt rétabli.

Il faut comprendre que les Délégués américains n’ont pas le pouvoir de lier leur pays.  Nous avons été autorisés à délibérer avec les membres de la Conférence dans le but d’élucider ou de résoudre un important problème, et si nous adhérons à une solution, nous rapporterons ce résultat à notre Gouvernement.  Le Congrès agira alors et donnera à notre œuvre telle consolidation qu’il jugera convenable.

Pour que la situation de mon pays soit parfaitement connue, je dois dire que les deux grands partis politiques des États-Unis viennent de lutter pour la suprématie : l’élection a eu lieu le 8 novembre.  M. Cleveland, le candidat «démocrate», a été élu Président, mais il ne prendra le pouvoir que le 4 mars 1893.  Je suis «démocrate», j’ai donné mon vote à M. Cleveland lorsqu’il a été élu Président pour la première fois, en 1884, et j’ai voté pour lui à la dernière élection.  Je crois que mes compatriotes, sans distinction de parti, adhéreront au plan préconisé par les Délégués américains.

Le 14 juillet 1890, fut mise en vigueur la loi actuelle des États-Unis sur l’argent.  Cette loi oblige le Ministre du Trésor à acheter, par intervalles, des lingots d’argent à concurrence de 4 ½ millions d’onces par an, et généralement tout l’argent offert chaque mois, au prix du marché, si ce prix n’excède pas 1 dollar pour 371,25 grains d’argent fin.  En payement de ces achats doivent être émis des billets sur le Trésor des États-Unis pour des sommes qui ne peuvent être inférieures à 1 dollar ni supérieures à 1,000 dollars.  Ces billets du Trésor sont convertibles sur demande en monnaie, et peuvent être remis en circulation après remboursement.  D’autres lois déclarent que c’est l’intention et la politique bien arrêtées des États-Unis de maintenir l’or et l’argent dans la circulation au pair.

La platform du parti républicain adoptée à Minneapolis le 29 juin 1892, déclare que le peuple américain favorise le bimétallisme par tradition et par intérêt, et le parti républicain demande l’emploi simultané de l’or et de l’argent comme monnaie-étalon, avec telles restrictions et précautions à déterminer par la loi pour maintenir une relation fixe de valeur entre les deux métaux, et de façon à donner au dollar en tous temps, qu’il soit or, argent ou papier, une valeur égale d’achat et de payement.

La même déclaration approuve le projet sage et patriotique de notre Gouvernement de provoquer une Conférence internationale pour l’adoption de mesures qui garantissent un rapport fixe de valeur entre l’or et l’argent, pour leur usage comme monnaie internationale.

La platform du parti démocrate adoptée à Chicago le 22 juin 1892, condamne la loi sur les achats d’argent de 1890, et déclare que c’est une loi pleine de dangers pour l’avenir, dangers qui devraient inquiéter même les partisans et les auteurs de la loi, et en faire désirer l’abrogation.  D’après ce document, nous adhérons à l’emploi de l’or et de l’argent comme monnaie-étalon du pays, et à la frappe libre de l’argent et de l’or, sans distinction aucune entre les deux métaux, et sans aucun droit de frappe.  Mais l’unité monétaire, le dollar de l’un et de l’autre métal, doit être d’une égale valeur intrinsèque et d’échange; la valeur relative des deux dollars doit être fixée par l’accord international, ou bien par des sauvegardes légales de nature à assurer le maintien au pair des deux métaux et le pouvoir égal du dollar, quel qu’il soit et toujours, dans les marchés et pour le remboursement des dettes.  Nous voulons que toute circulation-papier soit complètement assimilée à la monnaie, et le papier remboursable en espèces.  Nous insistons sur le fait que cette politique est tout particulièrement nécessaire pour la protection des fermiers et des classes laborieuses, les premières victimes – et victimes sans défense – de l’instabilité monétaire et des fluctuations du cours.

Je suis d’avis – je parle en mon nom personnel – que la loi sur l’argent de 1890, actuellement en vigueur aux États-Unis, sera abrogée.  Il est possible qu’elle le soit au cours de la présente session du Congrès.  Je pense que, dans le cas contraire, elle le serait certainement durant la session suivante.

J’ai exposé la situation aux États-Unis en ce qui concerne la question de l’argent, et j’ai rappelé les déclarations faites par chacun des grands partis politiques lorsqu’ils ont eu à désigner leurs candidats respectifs pour la Présidence.  Je l’ai fait afin que les membres de la Conférence puissent apprécier exactement la situation et sachent que nos deux grands partis politiques sont favorables au bimétallisme.

Les Délégués des États-Unis n’ont pas été poussés à présenter leur projet ou à assister à cette Conférence par le fait qu’ils appartiennent à un pays grand producteur d’argent.  La Constitution des États-Unis confère au Congrès, le pouvoir de régler le monnayage, et interdit aux États particuliers de frapper de la monnaie ou de donner à autre chose qu’à l’or et l’argent-monnaie force libératoire pour le payement des dettes.  Ainsi l’or et l’argent constituent la circulation métallique de notre pays depuis l’organisation de son Gouvernement.  La première loi monétaire adoptée par le Congrès, en 1792, établit la frappe libre de l’or et de l’argent, avec une parfaite égalité, et longtemps avant que l’argent fût produit en quantité importante dans notre pays, nous avions ce qu’on appelle le double étalon.  Comme nation, les États-Unis n’ont aucun intérêt dans l’exploitation des mines d’argent ou d’or.  Notre Gouvernement n’a pas de droit régalien sur les mines d’argent ou d’or, et ne perçoit aucune taxe sur leur production.

Notre dernier recensement montre que la valeur totale des produits de notre agriculture, de nos industries, de nos mines et de nos forêts a été, en 1890, de 13 milliards de dollars, tandis que la production moyenne d’argent aux États-Unis, pour les cinq dernières années, était annuellement de 50 millions de dollars, valeur commerciale.  Notre production de maïs, en 1891, est évaluée, en chiffres ronds, à 836 millions de dollars; notre production de froment à 813 millions de dollars; celle de l’avoine, à 232 millions de dollars; celle du coton, à 302 millions de dollars.  La production du fer seul atteignait, en 1890, 151 millions de dollars, c’est-à-dire plus du double de la valeur de la production de nos mines d’argent.  La production de nos mines de houille, pendant la même année, était de 171 millions de dollars, c’est-à-dire trois fois la valeur de la production de nos mines d’argent.

Notre commerce extérieur s’accroît chaque année.  Comme il a été dit en substance par M. Allison, il est de notre intérêt, au point de vue du bien-être et de la prospérité du peuple, d’étendre notre production et de développer notre commerce; comparativement, la production de nos mines d’argent n’a guère d’importance, mais la valeur de l’argent affecte tous les produits, toutes les valeurs et tous les échanges.  Et si nous sommes ici, c’est parce que le peuple et le pouvoir législatif des États-Unis désirent corriger le mal et étendre l’emploi monétaire de l’argent, et par là même augmenter notre prospérité et celle des autres nations.

La Conférence monétaire de 1878 a déclaré qu’il est nécessaire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or.  Après un délai de quatorze ans, la vérité de cette déclaration est plus manifeste et plus frappante que jamais.

La demande d’un emploi plus étendu de l’argent croît avec le développement des affaires et du commerce dans le monde.  Les progrès de l’époque actuelle, l’immense développement réalisé en toutes matières, les nombreux chemins de fer établis dans les deux hémisphères et les innombrables navires desservant le commerce du monde, les lignes télégraphiques faisant de tous les centres commerciaux un marché unique, et la tendance si accentuée vers une unification internationale, réclament impérieusement des quantités de monnaies de plus en plus grandes.

Ni le stock d’or existant dans le monde, ni les approvisionnements en réserve dans les mines ne sont suffisants pour satisfaire à la demande.  Aux États-Unis d’Amérique, le plus grand pays producteur d’or du monde, la production de ce métal a été, en 1891, de 33 millions de dollars.  En 1878, la production d’or aux États-Unis était de 31 millions de dollars; en 1877, de 46 millions, et en 1886, de 33 millions de dollars.  L’an dernier, elle était inférieure de 18 millions à celle de 1878.

La production de l’or dans le monde entier, en 1890, a été de 120 millions de dollars.

Si de la production d’or annuelle du monde, on déduit 60 millions de dollars, chiffre qui, d’après MM. Burchard et Soetbeer, représente la consommation annuelle d’or dans les arts et l’industrie, il reste seulement 60 millions de dollars pour l’or disponible.  Je présume qu’aucune personne sincère et bien renseignée ne trouvera que cette quantité est suffisante pour satisfaire aux besoins croissants du monde.

M. Goschen l’a bien dit : «Une campagne contre l’argent serait extrêmement dangereuse, même pour les pays ayant l’étalon d’or …  Si tous les États décidaient d’adopter l’étalon d’or, y aurait-il à cet effet de l’or en quantité suffisante sans une crise redoutable ?»

On croit que la production des mines d’argent a atteint son maximum aux États-Unis d’Amérique et peut-être dans le monde.  Dans les cinq dernières années, la production moyenne des États-Unis a été d’environ 50 millions par an, valeur commerciale, et le Directeur de notre Monnaie, M. Leech, estime qu’il y aura cette année une diminution de 6 millions de dollars.  La valeur commerciale de la production des mines d’argent du monde entier, pour les cinq dernières années, a été, en moyenne, en nombre rond, de 120 millions de dollars par an.  De ce chiffre il faut déduire 25 millions de dollars, représentant la consommation annuelle de l’argent dans les arts et l’industrie.  Il reste donc seulement 60 millions de dollars d’or et 95 millions de dollars d’argent, pour être distribués annuellement parmi les nations du monde, outre la quantité consommée dans les arts et l’industrie, et qui augmente chaque année.

Il est intéressant de noter à ce sujet, après tout ce qui a été dit sur la rapide augmentation de production de l’argent et les fluctuations de ce métal, qu’il peut être montré très clairement que l’approvisionnement d’or a augmenté, proportionnellement, plus que celui de l’argent dans les quarante-quatre dernières années, lesquelles embrassent la période d’accroissement de production de l’or et de l’argent, et que l’argent a subi moins de fluctuations que l’or comparativement au prix des marchandises.

Dans les questions monétaires, il y a certains axiomes qui ont été souvent affirmés et qui sont évidents par eux-mêmes.  L’un des plus importants est que la quantité de monnaie en circulation dans le pays détermine le prix de toute propriété, de toute marchandise, de tout travail échangés contre de la monnaie.

Un autre, c’est que la loi de l’offre et de la demande s’applique aussi bien à la monnaie qu’à tous autres objets de valeur, c’est-à-dire que si la quantité de monnaie est diminuée dans un pays, la quantité réduite aura le même pouvoir d’achat, et achètera autant de terre, de travail ou de produits du travail que la quantité plus grande en eût acheté avant qu’elle fût réduite.

Les possesseurs et détenteurs de monnaie, d’actions et d’hypothèques sont directement intéressés à voir réduire la quantité de monnaie, parce que cela augmente le pouvoir d’achat de leur monnaie ou de ses équivalents.  Mais les intérêts du fermier, du travailleur et du producteur réclament une quantité sans cesse croissante de monnaie, attendu que le taux de cette augmentation règle le prix de la propriété et les salaires du travail.  La diminution de la quantité de monnaie et la baisse des prix dont on se plaint tant, ont certainement une tendance à concentrer les richesses, à enrichir quelques-uns et à appauvrir le grand nombre.

Je crois que le monométallisme-or favorise ceux qui sont riches, mais nuit aux masses.  Il donne à l’or une plus grande valeur, et à toute autre chose, l’argent inclus, une valeur moindre.  Il y a dans le monde, en volume, une quantité à peu près égale d’or et d’argent.  Si l’on n’emploie pas l’argent, la quantité de monnaie est réduite, et le résultat doit en être une moindre quantité de monnaie par tête et une dépréciation durable des valeurs.

Si la baisse des prix et la dépression des marchés continuent longtemps, le capital finira par être affecté, et il verra se tarir plusieurs sources d’utilité et de profit.  Il est partout du réel intérêt du capital que la prospérité favorise toutes les classes et que toute industrie soit rémunératrice.  Le moment est venu où les pouvoirs législatifs du monde et les propriétaires de monnaie devraient reconnaître le fait que chacun a des droits, et où toutes les mesures devraient être prises qui profiteraient à la grande masse de l’humanité et qui favoriseraient tous les intérêts industriels, commerciaux, agricoles et financiers.

Pour conclure, je tiens à dire que je pense que la meilleure tâche de cette Conférence monétaire serait de rétablir complètement le monnayage de l’argent, et la frappe sans restrictions de l’or et de l’argent comme monnaies ayant plein pouvoir libératoire avec un rapport de valeur permanent et international entre les deux métaux, de 15 ½ à 1 ou de 16 à 1; j’ajouterai que ce dernier rapport a mes préférences.  À mon avis, c’est là le système qui donnera l’unité monétaire, ainsi qu’une stabilité dans la valeur de la monnaie; c’est celui qui, dans mon opinion, constituera le meilleur remède contre les maux dont souffrent actuellement toutes les nations civilisées du globe.»

M. A. de Rothschild, Délégué de la Grande-Bretagne, informe l’assemblée qu’après l’importante déclaration de l’honorable Délégué des États-Unis, il croit devoir, par déférence pour la Conférence, retirer le plan qu’il a eu l’honneur de lui soumettre.  Il saisit cette occasion pour remercier tous les Délégués de la bienveillance et de la sympathie avec lesquelles ils ont accueilli sa modeste contribution à la solution du problème complexe et difficile soumis à la Conférence.

L’honorable Délégué de la Grande-Bretagne ajoute qu’il ne veut pas faire perdre à la Conférence un temps précieux.  Lorsqu’il a déposé son projet, il ne l’avait pas soumis à MM. les Délégués des États-Unis, mais il les avait toutefois pressentis à ce sujet et croyait que sa proposition serait de nature à les satisfaire.  L’un de ceux-ci venant de se prononcer contre son adoption, il n’a plus qu’à la retirer.

Il tient cependant à exprimer encore sa plus vive reconnaissance pour l’accueil dont son intervention a été l’objet.

M. le Président remercie M. de Rothschild, au nom de la Conférence, de l’effort qu’il a tenté dans le but de trouver un terrain d’entente.  Avant de déclarer que son projet ne fait plus partie de la discussion, il doit demander si aucun membre de l’assemblée ne veut reprendre cette proposition qui a fait l’objet des études de la Commission et dont la discussion vient à peine de commencer en séance plénière.

M. Sanchez de Toca croit nécessaire de préciser deux points, à la suite du retrait de la proposition de M. de Rothschild.

En premier lieu, il fait remarquer que la proposition de M. de Rothschild n’appartenait plus exclusivement à son auteur; cette proposition est devenue une partie du rapport de la Commission qui comporte d’autres propositions de grande valeur, notamment celle relative au retrait des petites coupures.  Cette proposition doit encore être discutée et, même après le retrait de la proposition de M. de Rothschild, il reste d’autres points importants à débattre.

En tout cas, si la proposition de M. de Rothschild était définitivement écartée du débat, l’honorable Délégué de l’Espagne se croirait obligé, au nom de la Délégation tout entière, d’indiquer bien exactement quelle eût été son attitude vis-à-vis de cette proposition.

Sans s’arrêter au préambule dont M. de Rothschild a fait précéder sa proposition, ni aux commentaires de la Commission, il ne s’occupera que du texte.  Or, ce texte, tel qu’il était rédigé et quant au fond, méritait toute l’approbation de la Conférence.  Il indiquait, en effet, une tendance vers le relèvement de l’argent, dont la nécessité est ressentie par l’opinion publique, en Espagne, avec une unanimité presque aussi grande qu’aux États-Unis.  Le Gouvernement espagnol a accepté l’invitation des États-Unis non seulement par courtoisie, mais avec le très vif désir de coopérer à l’adoption d’une solution satisfaisante; il a eu en vue la possibilité d’une entente entre les nations sur les problèmes monétaires qui intéressent à un si haut degré tous les peuples et toutes les classes sociales.

Quels que soient les résultats de cette Conférence, il s’empresse de le dire puisque l’occasion s’en présente, l’Espagne appréciera à toute sa valeur l’initiative prise par les États-Unis et l’hospitalité courtoise du Gouvernement belge.

Lorsque les membres de la Délégation de l’Espagne ont exposé à leur Gouvernement la ligne de conduite qu’ils comptaient suivre, ils ont fait observer que, aucune proposition concrète n’étant encore présentée, ils estimaient que la meilleure manière d’interpréter l’opinion de l’Espagne consistait précisément à faire en principe bon accueil à toute proposition tendante au relèvement de l’argent.  Cette tendance se trouvait dans la proposition de M. Rothschild, à d’autres égards insuffisante peut-être.  MM. les Délégués de l’Espagne l’auraient donc votée, tout en conservant l’espoir de voir présenter, pendant le cours des débats, d’autres propositions susceptibles de donner la perspective de plus amples résultats.

On a reproché à la proposition de M. de Rothschild de n’être qu’un simple palliatif.  C’est précisément à raison de son caractère empirique que cette proposition pouvait être prise en considération, sans donner lieu à des discussions purement théoriques.  Il ne faut pas l’oublier, la question monétaire, dans tous les pays et sur le marché universel, est enfermée dans un véritable cercle vicieux : l’argent est déprécié parce que la frappe n’est pas libre, et les nations ne veulent pas de la frappe libre à cause de la dépréciation de l’argent.  Si, par des moyens empiriques plus ou moins discutables, on pouvait arriver au maintien du prix de l’argent, puis à son relèvement, on aurait fait un pas décisif vers la solution dernière du problème.

Si donc la proposition de M. de Rothschild ne devait plus faire partie du débat, il y aurait encore à discuter les autres points du rapport dont l’examen pourrait produire un résultat pratique très important.

M. le Président constate qu’il n’est évidemment question en ce moment que du retrait de la proposition de M. de Rothschild.  Le rapport de la Commission traitant d’autres propositions, il va de soi que ces dernières restent en discussion.  Il tient à constater que la Commission est déjà en possession d’un projet de l’honorable M. Tietgen, qu’elle sera saisie du projet que sir William Houldsworth vient de déposer, et que d’autres projets pourront encore être présentés.  Les travaux de la Conférence peuvent donc se poursuivre utilement.

Personne ne demandant la parole pour reprendre la proposition de M. de Rothschild, M. le Président ouvre la discussion sur le projet de M. Moritz Lévy.

M. van den Berg, Délégué des Pays-Bas, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

Le projet de M. de Rothschild ayant été retiré, il ne nous reste du rapport de notre Commission d’examen que l’étude du projet Moritz Lévy; mais, prenant acte de la déclaration de notre honorable Président, insérée dans le procès-verbal de la dernière séance, qu’il faut laisser pleine liberté de traiter la question à un point de vue général, je ne crois pas sortir de l’ordre du jour en soumettant à votre appréciation quelques observations générales, mais en même temps pratiques, que le discours de l’honorable M. Currie a fait naître dans mon esprit.

Je ne crois pas me méprendre en résumant ainsi, en quelques mots, ce discours remarquable : Il y a assez d’or dans le monde, et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes, si on les laisse suivre leur cours.  N’entravons pas par des moyens artificiels la marche naturelle des choses.  Que tous les États lâchent d’avoir de bonnes finances, et ils feront d’eux-mêmes de la bonne politique monétaire.

Admettons pour un instant, Messieurs, que l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne soit dans le vrai; qu’il y ait véritablement une abondance d’or; que, comme je viens de l’entendre dire par un de nos collègues de la Commission d’examen, nous nagions dans l’or, parce que les caves de toutes les banques centrales en Europe en sont remplies; mais pourquoi donc alors, je me le demande, les partisans de l’or, les monométallistes, reculent-ils devant les conséquences naturelles et inévitables de leur théorie, de leur principe ?

La vertu d’un principe, à mon avis, réside dans son application pratique.  On a beau dire «Périssent les colonies plutôt qu’un principe», je ne souscris pas à une telle doctrine, et tout principe m’est suspect dont je n’oserais accepter la responsabilité pleine et entière, dans toutes ses conséquences.  Eh bien, me plaçant à ce point de vue, j’accepte, au nom de mon collègue et de la très grande majorité de mon pays, j’accepte franchement et sans aucune réserve les conséquences de notre théorie bimétalliste.  Car nous sommes unanimes, en Hollande, à croire que par une convention bimétalliste internationale, admettant à la frappe libre l’or et l’argent dans un rapport déterminé, l’union entre les deux métaux se rétablirait et se maintiendrait sur une base fixe, comme elle s’est maintenue pendant près de trois quarts de siècle, nonobstant les variations extrêmes qui, pendant ce laps de temps, ont eu lieu dans la production respective de l’or et de l’argent.  Je n’ai certes pas à vous le rappeler, Messieurs, pendant les années 1800 à 1820 l’argent participait pour 75 % et l’or pour 25 % seulement dans la production totale des métaux précieux.  Graduellement la production de l’or a augmenté, tandis que celle de l’argent allait en diminuant relativement à la production du métal jaune; et après la découverte des mines d’or en Californie et en Australie, les deux métaux se sont trouvés dans une position exactement inverse de celle dont je viens de parler, car bientôt, ce fut l’or qui entrait pour 75 % dans la production totale du monde, tandis que l’argent se trouva réduit au chiffre de 25 %, et prit la place que l’or avait occupée un demi-siècle auparavant.

Eh bien, nonobstant ce bouleversement dans la production respective des deux métaux, le rapport de valeur entre l’or et l’argent est resté à peu près fixe et stable, et je suis toujours d’avis que ce rapport se serait maintenu pour tout de bon, si l’on n’avait pas proscrit par des moyens législatifs l’usage de l’argent.  Il faut bien en convenir, l’augmentation de la production de l’argent, dont il est tant question, n’a qu’une importance minime en comparaison de ce qui a eu lieu pour la production de l’or, vers le milieu du siècle qui maintenant touche à sa fin.

Ce sont ces considérations, Messieurs, qui nous fortifient dans notre foi bimétalliste, et qui nous en font accepter sans aucune réserve, comme je viens de le dire, toutes les conséquences.  Mais où en sont maintenant nos antagonistes par rapport aux principes sur lesquels ils prétendent appuyer leur opinion ?

Je n’ai pas à le faire observer, Messieurs, le principe du monométallisme-or suppose une situation monétaire telle que, de nos jours, l’Angleterre seule en fournit l’exemple.  Ce principe n’admet que des monnaies d’or comme legal tender, et des monnaies divisionnaires en argent avec force libératoire pour une valeur très restreinte.  Le système de l’étalon boiteux, qui se trouve être le régime monétaire de presque tous les pays d’Europe, des pays de l’Union latine, de l’Allemagne et des Pays-Bas, est en contradiction directe avec les principes que les monométallistes préconisent.  Et maintenant, Messieurs, je vous demande si parmi les partisans du monométallisme, il y en a un seul qui ose prendre sur lui la responsabilité des conséquences de son principe, et plaider la démonétisation des masses énormes de monnaies d’argent qui circulent encore comme legal tender, comme monnaie légale, en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas et ailleurs.

Ce n’est pas le moment de vous entretenir de détails statistiques.  Vous savez tous probablement que, d’après les recherches de notre savant collègue M. de Foville, la circulation actuelle des monnaies d’argent en France est évaluée à 2 milliards ou 2 milliards et demi de francs, et je ne tomberai certainement pas dans l’exagération en estimant à 3 milliards et demi ou 4 milliards la circulation de monnaies d’argent avec plein pouvoir libératoire dans toute l’Europe et dans les colonies de quelques pays, comme par exemple celles des Pays-Bas.

Admettons cependant, pour donner gain de cause aux partisans de l’or, que le retrait de ces masses énormes de monnaies d’argent puisse s’effectuer sans obstacle; qu’on trouve aisément tout l’or qu’il faut pour remplacer l’argent qui, suivant la doctrine monométalliste, doit disparaître de la circulation un jour ou l’autre.  Mais dans ce cas même, nous n’aurions pas résolu le grand problème qui nous occupe, parce qu’en définitive il ne s’agit pas seulement des pays de l’Europe.  Il ne s’agit pas seulement d’une question européenne, mais d’une question cosmopolite, qui touche de près aux intérêts de tous les peuples, soit civilisés, soit plus ou moins incultes.

Et en exprimant cette pensée, je louche à l’un des côtés de la question monétaire qui m’a plus spécialement préoccupé depuis qu’elle a surgi.  Je n’ai pas à vous rappeler, Messieurs, le rôle important que les phrases jouent trop souvent dans les questions politiques.  C’est ainsi que, selon la remarque si juste de M. Vrolik, l’un des Délégués des Pays-Bas à la Conférence monétaire de 1881, on s’est laissé entraîner dans la question monétaire par une de ces phrases sonores qu’on aime à redire et qu’à la fin tout le monde répète, sans s’être bien rendu compte si elle est juste ou non : la phrase que l’or doit être l’étalon des nations riches et civilisées, et l’argent celui des nations incultes et arriérées, que l’or, en un mot, est pour les peuples occidentaux, l’argent pour ceux de l’Orient.

C’est contre cette phrase, contre cette thèse, si vous le voulez, que je me suis toujours élevé.

Depuis plus de trente ans que je m’occupe de questions monétaires en général, et que, par les fonctions que j’ai remplies aux Indes orientales néerlandaises, aussi bien que par ma position actuelle à la tête de la Banque Néerlandaise, j’ai pu étudier la question monétaire sous presque tous ses aspects et tous ses rapports, je suis resté fidèle à la doctrine que, de toutes les fonctions diverses que la monnaie remplit dans l’organisme du corps social, c’est la fonction d’étalon de valeur qui prime toutes les autres.  Quelque important que soit le rôle de la monnaie comme moyen d’échange parmi les individus et parmi les peuples, quelle que soit la préférence que, selon les divers degrés de civilisation, on voudrait accorder à l’usage de l’or, ou à l’usage de l’argent, ce qui importe avant tout, c’est que l’étalon de valeur dont on se sert, et dont l’influence se fait sentir dans tous les rapports sociaux et internationaux – notre honoré Président M. Montefiore Levi l’a si bien fait comprendre dans son discours, en prenant possession du fauteuil qu’il occupe avec tant de courtoisie – garde une stabilité non pas absolue, ce qui serait contraire à la nature des choses, mais une stabilité relative aussi grande que possible.

C’est dans cet ordre d’idées que j’ai combattu, il y a plus de seize ans, la thèse mise en avant par le regretté Victor Bonnet, dans un article sur la dépréciation de l’argent inséré dans le Journal des Économistes de décembre 1875, à savoir que l’étalon d’or ne convient en aucune manière aux contrées de l’Extrême-Orient, et que ces contrées doivent être mises en dehors des concurrents qui auront à se disputer leur part de la production annuelle de ce métal.  Dans une lettre datée de Batavia le 30 mars 1876 (Voir Annexe B), et dont je vous ferai grâce parce qu’elle est un peu longue, espérant toutefois que la Conférence ne s’opposera pas à sa reproduction in extenso comme annexe au procès-verbal de cette séance, j’ai tâché de démontrer que l’Orient ne saurait se soustraire impunément à l’influence des lois économiques générales qui régissent la circulation dans les pays civilisés de l’Europe; que, là-bas comme ici, la nature des choses s’oppose au maintien, comme mesure de valeur, d’un métal sujet à de continuelles et fortes oscillations de hausse et de baisse, et que l’Orient se verrait forcé de suivre le mouvement général vers l’or, pour échapper à de profondes perturbations de sa situation économique à l’intérieur, et de ses relations commerciales et financières avec l’étranger.

Et maintenant, Messieurs, je vous demande si jamais prévision s’est plus complètement réalisée.  Nous voyons les Indes anglaises se débattre contre les difficultés et les dangers qui résultent, pour elles, de l’inactivité de leur Gouvernement quant aux mesures que ce Gouvernement aurait pu et, selon mon humble avis, aurait dû prendre pour garantir l’étalon monétaire du pays contre les fluctuations et les oscillations qui, depuis si longtemps déjà, faussent toutes les affaires et toutes les relations sociales.  Nous en sommes témoins, le Gouvernement anglais est forcé d’ouvrir une enquête pour se renseigner sur la situation monétaire actuelle aux Indes, et nous savons maintenant, par la déclaration de l’honorable Délégué des Indes, sir Guilford Molesworth, qu’on s’occupe très sérieusement en ce moment des mesures à prendre pour fixer le système monétaire des Indes sur la même base que celui de l’Angleterre elle-même, sur la base de l’or.

Messieurs, est-ce que dans ces conditions, même en admettant que les États-Unis ne changent rien à leur politique monétaire actuelle, est-ce que la thèse, je ne dis pas de l’abondance, mais de la suffisance de l’or pour l’emploi monétaire des peuples, est encore soutenable ?  Pour ma part, je suis intimement convaincu du contraire, et je ne puis qu’envisager avec frayeur l’avenir qui nous attend, si l’on continue à persévérer dans la voie où l’Europe s’est malencontreusement engagée en abandonnant et en proscrivant l’argent, et en s’appuyant uniquement sur l’or pour les échanges internationaux.  Certes, comme l’a dit le grand poète Victor Hugo, l’avenir n’est à personne, l’avenir est à Dieu; mais ce dont pour ma part je suis sûr, c’est que le monométallisme universel, par la force des choses, est une utopie irréalisable, et que seul le bimétallisme universel est une sauvegarde contre les suites funestes de l’opération que les monométallistes se proposent de faire subir à l’organisme social : lui amputer son bras d’argent, afin que le bras d’or se porte mieux.

En empruntant cette saillie à l’immortel auteur du Malade imaginaire, je cours grand risque de m’entendre dire que je me préoccupe trop d’une maladie imaginaire du corps social; mais le diagnostic de ce qui, à mon avis, doit être considéré comme une affection des plus graves et des plus sérieuses, vous a été exposé, au cours de noire dernière séance, par l’honorable Délégué de la Belgique, M. Allard, dans une improvisation remarquable, et pour le moment je ne saurais mieux faire que de m’en tenir à ce qu’il nous a si bien expliqué.»

Sir William Houldsworth, Délégué de la Grande-Bretagne, lit, en anglais, le discours dont la traduction suit :

«Messieurs,

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire, pour les Délégués qui prennent part à la discussion, de fournir aucune explication sur les mobiles qui les déterminent à le faire.  Mais, s’il m’est permis de dire que dans des circonstances ordinaires je me serais contenté de laisser à un ou plusieurs de mes collègues de la Grande-Bretagne le soin d’interpréter l’opinion de noire pays sur les questions soumises à vos délibérations, je dois ajouter que je crois occuper ici, à plus d’un titre, une position particulière et que, par le fait, il m’incombe une responsabilité que je ne puis abandonner à d’autres ni même partager avec mes amis assis à mes côtés.

La déclaration qui a été faite en premier lieu par mon honorable collègue sir Rivers Wilson, rend des plus nécessaire que je prenne la parole en cette circonstance.

En premier lieu, par ma position et par mes antécédents, je suis mêlé à la vie industrielle et commerciale plus particulièrement qu’aucun autre de mes collègues.  J’ai à peine besoin de faire ressortir que ce sont le commerce et l’industrie, dans leur acception la plus large, qui ont l’intérêt le plus vital dans les décisions auxquelles la Conférence aboutira, et qui en ressentiront le plus profondément les effets.

En second lieu, j’ai eu l’honneur, en même temps que la responsabilité, de siéger dans les deux Commissions instituées en Angleterre à l’effet d’examiner certaines questions intimement liées à celle que nous sommes invités à discuter ici.  Je veux parler de la Royal Commission on the Depression of Trade, qui siégea en 1885, et de la Gold and Silver Royal Commission, qui siégea en 1887–1888.

Je crois devoir à la Conférence de rappeler ici, en ce qui concerne la première de ces Commissions et sans entrer dans les détails, certaines conclusions qui furent consignées dans son rapport.  Ce qui donna lieu à cette Commission fut l’opinion très répandue en Angleterre, il y a quinze ans déjà, qu’on se trouvait en présence d’une dépression sérieuse et anormale du commerce, qui, différente en cela des dépressions antérieures, ne présentait pas de signes de relèvement.

Toutes les statistiques possibles furent produites devant nous, et l’évidence apparut avec force.  Des opinions divergentes se firent jour, tant au sujet de l’étendue de la dépression qu’au sujet de ses causes; mais, en fin de compte, on en arriva à ces cinq conclusions bien définies :

1°  Que la dépression datait de l’année 1873 ou d’une époque rapprochée;

2°  Qu’elle s’étendait à presque toutes les branches de l’industrie – y compris l’agriculture, l’industrie manufacturière et l’industrie minière – et qu’elle n’était pas limitée à l’Angleterre, mais avait fait son apparition, à un degré plus ou moins grand, dans tous les pays industriels du monde;

3°  Qu’elle semblait être en connexité étroite avec la baisse sérieuse survenue dans les prix en général et qui, quoiqu’elle se soit plus fortement accentuée depuis, était déjà très sensible à ce moment; baisse qui avait pour résultat de diminuer et, dans quelques cas, d’absorber même complètement le profit de l’industrie et d’amener conséquemment de l’irrégularité dans l’emploi de la main-d’œuvre;

4°  Que la durée de la dépression était des plus inaccoutumées et des plus anormales;

5°  Qu’il était impossible de parvenir à assigner une cause adéquate à cet état de choses, à moins qu’on ne l’attribuât à quelque dislocation générale des valeurs causée par des changements survenus dans le système monétaire, et capable d’affecter un territoire égal à celui sur lequel s’étendait la dépression.

Ce fut ensuite de ce rapport et sur la recommandation expresse de la Depression of Trade Commission elle-même, que fut instituée la Gold and Silver Commission, en vue d’étudier les modifications récentes survenues dans la valeur relative des métaux précieux.

Je ne m’appesantirai pas sur le rapport de cette Commission, persuadé que ses principales conclusions sont connues de la plupart, sinon de tous les Délégués à la Conférence.  Il suffira de dire qu’il confirmait les investigations de la Commission précédente en ce qui concerne la date de la dépression, la baisse des prix et les effets de cette baisse sur toutes les industries, en même temps qu’il révélait les sérieuses conséquences qui étaient résultées de la destruction du rapport fixe entre l’or et l’argent d’environ 15 ½ contre 1 qui avait existé en pratique pendant une période ininterrompue de 70 ans avant 1873, destruction qui avait disloqué, embarrassé et en partie détruit le commerce entre les nations employant l’or et celles faisant usage de l’argent, et qui avait amené le commerce honnête à n’être guère mieux que du jeu.

Mon honorable collègue, M. Bertram Currie, vous a dit qu’on avait toujours considéré les marchandises à bon compte et non les marchandises à des prix élevés comme la condition indispensable d’un commerce profitable.  Mais comment alors explique-t-il le fait qu’il s’est produit, pendant ces dernières années, une baisse jusque-là sans précédent dans les prix (pas moins de 30 % d’après sept systèmes indépendants des Index Numbers) et que néanmoins, suivant le dire de tous ceux qui s’occupent d’agriculture, d’industrie manufacturière ou d’autres branches du commerce, témoignage qui a été confirmé par les rapports de deux Commissions royales réunies en Angleterre, et par d’autres investigations encore, il n’y a jamais eu d’époque où la puissance de gain de chaque industrie ait décliné avec plus de force et de persistance, amenant un état de choses tel qu’il devait enfin et inévitablement nous occasionner de l’irrégularité dans les emplois, une réduction sérieuse du taux des salaires dans chaque branche d’industrie, réduction accompagnée de grèves et de lockouts, et des limitations des heures de travail.

Il est parfaitement exact qu’avant la grande dislocation des valeurs causée par les changements apportés à la circulation monétaire en 1873, les produits à bon marché (quoique je ne puisse admettre que ce soient jamais là les conditions sous lesquelles existe un commerce profitable) préparaient les conditions d’un commerce favorable.  La conséquence en était que la consommation augmentait et que les prix ne tardaient pas à remonter à leur niveau antérieur ou même plus haut, de sorte que par suite du bon marché, il y avait un commerce prospère.

Naguère, au Lancashire, avant 1873, lorsque nous avions (comme nous l’avons eu pendant ces cinq dernières années) du coton à bon marché, du pain à bon marché et de l’argent à bon marché, on pouvait attendre une période prospère aussi sûrement que le lever du soleil le matin.  Mais, bien qu’alors nous ayons joui de ces avantages pendant un temps considérable, nous nous trouvons maintenant encore dans les ténèbres d’un commerce en dépression.

Ne ressort-il pas de l’exposé même que vous a fait mon ami, qu’un nouveau facteur a fait son apparition dans le monde de l’industrie ?  Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient.  La raison en est bien simple : c’est la base même sur laquelle repose le commerce qui a cédé.  L’étalon de valeur a été altéré, et c’est pour rectifier l’erreur dans la boussole que nous sommes réunis actuellement.

Le bon marché, qu’on s’en souvienne, est un terme relatif.  Il n’existe rien qui soit un bon marché absolu.  Si le prix de toutes choses baisse, vous pouvez appeler cela du bon marché, si vous voulez, mais personne n’en profite.

Si la baisse était uniforme et simultanée, embrassant toutes les marchandises et tous les services, agissant partout dans la même proportion et au même moment, s’attaquant d’une part aux revenus et d’autre part au travail, aussi bien aux créances anciennes qu’aux nouvelles, alors, je l’admets, personne ne serait lésé.

Mais lorsque la proportion entre la monnaie d’une part et les choses évaluées au moyen de monnaie d’autre part est changée, peu importe quelle en est la cause, il en résulte malheureusement que la baisse dans les prix, qui doit alors se faire sentir, n’est ni uniforme ni simultanée, bien qu’il soit hors de doute qu’en fin de compte et après un long espace de temps, elle ne devienne générale.

C’est alors que se produisent les injustices et les maux d’un étalon instable.  Les profits des classes industrielles sont diminués sans la compensation résultant de la diminution des charges fixes qui seule pourrait rendre pareil changement inoffensif.

Je suis d’accord avec mon honorable collègue sur le point, que ce n’est pas la quantité d’or et d’argent qui s’y trouve qui constitue la richesse d’une nation.  Ce sont ses industries, et si par l’appréciation de l’étalon de valeur le poids des charges que supporte son industrie augmente, tandis que les recettes en numéraire diminuent, l’effet inévitable de cet état de choses sera d’affaiblir et de paralyser la capacité de créer les richesses dont dépend la prospérité d’une nation.

On nous dit que le système de banque en Angleterre est parfait.

Je ne discuterai pas cette question pour le moment.  Mais ce n’est pas à son système de banque que l’Angleterre doit sa prospérité : c’est à son industrie et à son commerce.  Ce dont nous avons besoin, c’est d’un système parfait de circulation monétaire sur lequel ces industries et ce commerce puissent se reposer en toute sécurité et sur la stabilité duquel ils puissent compter.  Les classes ouvrières en Angleterre reconnaissent à présent pleinement que c’est là une nécessité.  Aussi les réclamations s’accentuent-elles toujours davantage en faveur d’une réforme monétaire internationale, et trouvent-elles de l’écho dans plus d’un centre influent.

J’en vois une preuve frappante dans le récent discours de M. Balfour, à Manchester, et dans la déclaration si lucide et de tant de poids de l’Archevêque Walsh qui vient d’être communiquée à la presse.

Ce qui est vrai pour l’Angleterre est également vrai pour toutes les nations industrielles du monde.  Leur intérêt dans la question est identique.  Le commerce est le lien qui réunit toutes les nations en une grande famille internationale, en sorte que ce qui porte préjudice à l’une, doit inévitablement porter préjudice à l’autre.  Elle sont toutes, par conséquent, également intéressées à assurer au commerce international une base commune et sûre.

Il a été dit que l’appréciation de l’or n’a jamais été prouvée.  S’il y a eu une baisse générale dans les prix en or, ce fait constitue la preuve demandée.  L’un fait implique l’autre.  Ce ne sont que deux manières d’énoncer la même vérité.  L’emploi de monnaie métallique comme moyen d’échange, comme payement tangible des dettes, peut avoir diminué (comme quelques-uns l’affirment); des instruments de crédit peuvent avoir pris sa place.  Mais ce n’est point là une réponse.

Il reste ce fait tangible, qu’il s’est produit une baisse générale des prix évalués en or (personne ne peut le nier), c’est l’évidence.  Ce fait constitue par lui-même et complètement la preuve demandée, que la quantité de la marchandise (l’or), qui sert à mesurer la valeur de toutes les autres marchandises, ne s’est pas accrue dans la même proportion que les produits dont elle doit mesurer la valeur.

Qu’est ceci, sinon l’appréciation de l’or ?  Le cours des prix en argent fait davantage encore ressortir ce point.  Ici la marchandise qui sert à évaluer (l’argent) s’est équilibrée, dans les pays employant le métal blanc, avec les produits qu’elle était appelée à mesurer.  Les prix en argent n’ont pas baissé, il ne s’est point produit de dépréciation de l’argent.

Je suis heureux de voir que mon honorable collègue, M. de Rothschild, reconnaît les infortunes de l’Inde.

Je puis lui affirmer que les infortunes des classes industrielles en Angleterre sont tout aussi réelles et sérieuses, et cela est vrai non seulement pour l’Angleterre, mais encore pour tous les autres pays qui font usage de l’or.  Il semble du reste reconnaître ce fait jusqu’à un certain point, car il propose de réviser les vieux contrats.  C’est là une proposition stupéfiante, car si elle est juste en ce qui concerne les pensions payées par l’Inde, elle est juste aussi en ce qui concerne les revenus tirés de l’agriculture et des autres sources de richesses, comme en ce qui concerne toutes les sources de revenus fixes, y compris les dettes nationales, les hypothèques, les baux à long terme, etc.

Mais ne vaudrait-il pas mieux s’en prendre une fois pour toutes à la grande cause perturbatrice au lieu de s’en prendre à ses effets, et rendre l’étalon monétaire du monde uniforme et aussi stable que possible ?

Le professeur Jevons, en Angleterre, et le professeur Émile de Laveleye, en Belgique, ont montré comment cette réforme pouvait se réaliser.

L’image employée par le professeur Jevons, image relative aux deux citernes d’eau, rend la question très saisissable.  La question est de maintenir le niveau des prix aussi uniforme que possible entre les pays à étalon d’or et les pays à étalon d’argent, représentés par les deux citernes.

La cause perturbatrice, qui produit ces variations, réside dans la proportion toujours changeante entre les quantités de métal-étalon entrant dans chaque citerne et les quantités qui en sortent; en d’autres termes, entre la quantité demandée et celle fournie.  Aussi longtemps que vous maintiendrez une séparation entre la citerne or et la citerne argent, vous aurez toujours des niveaux différents dans les deux citernes; reliez-les entre elles et vous assurerez un niveau uniforme, et en même temps vous réduirez à un minimum les effets de la variation complexe et toujours changeante de l’offre et de la demande.

En ce qui concerne la proposition de M. de Rothschild, je suis personnellement très reconnaissant à mon honorable collègue de l’avoir présentée.  Dans mon opinion, elle méritait qu’on la prit en considération.  Je suis amené à dire en même temps qu’elle est complètement insuffisante comme remède permanent.  Il m’est impossible de prévoir quels auraient été ses résultats, si elle avait été adoptée.  La seule chose dont je sois certain, c’est qu’elle serait incapable d’assurer, alors même qu’elle pourrait accidentellement et pour un temps la produire, une certaine stabilité dans les rapports entre l’or et l’argent.  Elle pourrait être un palliatif temporaire à la situation actuelle.  De par la nature des choses, elle ne pourrait être rien de plus.  Pourtant, en présence de la situation actuelle et en présence de la perspective possible de désastres plus grands que ceux par lesquels nous avons déjà passé, je suis disposé à ne pas refuser des palliatifs, à cette seule condition qu’ils ne soient point acceptés comme remèdes, mais qu’on les applique temporairement pour une courte période, de façon à nous donner le temps nécessaire pour nous consacrer à l’élaboration d’une solution plus durable et plus complète.

Cinq ans constituent un espace de temps trop long, à mon avis, pour un arrangement du genre de celui qui nous est proposé par M. de Rothschild.  Douze ou dix-huit mois seraient suffisants.  Si, à la fin de cette période, les nations n’ont pas adopté de système plus complet, plus satisfaisant et plus définitif, nous aurons à réaliser et à interpréter les conséquences de notre politique présente.  Nous verrons alors s’ils sont dans le vrai ceux qui disent qu’il n’y a pas de grands malheurs qui planent sur le monde, par suite de la cessation de l’emploi de l’argent comme étalon de valeur.  Si, endéans les dix-huit mois qui suivront, nous ne sommes pas assez sages pour adopter un système monétaire scientifique pour le commerce du monde, je crois que la logique des événements nous contraindra à mettre plus tard en vigueur un système monétaire de ce genre.»

M. le Président venant de recevoir de M. Raffalovich une demande tendante à la clôture de la discussion sur le projet Moritz Lévy, croit devoir faire observer que les deux excellents discours qui viennent d’être prononcés n’ont en aucune façon porté sur l’objet spécial de la discussion, la partie du rapport de la Commission relative à ce projet.  Comme il l’avait prévu, il lui est impossible d’empêcher les orateurs de discuter les principes généraux, mais il voudrait les prier de rattacher, autant que possible, leurs observations à la discussion du rapport de la Commission.

M. Raffalovich fait siennes les observations de M. le Président et n’insiste pas sur sa motion de clôture.

M. Sainctelette, Délégué de la Belgique, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Mon honorable collègue de la Commission, M. Raffalovich, demandait la clôture du débat sur le projet Moritz Lévy; je demanderai au contraire l’ouverture de ce débat.

J’ai, sur ce sujet spécial, à présenter deux observations que je me permets d’adresser aux deux Délégations anglaise et américaine.

Le discours que l’honorable sir Rivers Wilson a prononcé se termine par une fin de non-recevoir en ce qui concerne la proposition Moritz Lévy.  C’a été pour beaucoup d’entre nous, et pour moi particulièrement, une profonde déception.  Je crois à l’efficacité, dans une certaine mesure, de la substitution d’un milliard ou d’un milliard et demi d’argent aux petites pièces d’or existantes.  Comme on l’a dit en commission, ces petites pièces constituent une détestable monnaie, pour cette raison bien simple qu’elles s’usent trois fois plus vite, estime-t-on, que les grandes pièces de vingt francs.

Il est, je le sais, fort difficile d’assigner à ces pièces une durée déterminée : cette durée dépend de leur effigie et des habitudes des différents peuples.  Il est clair que là où la monnaie circule beaucoup, comme en Angleterre, la monnaie s’use beaucoup plus vite que dans les pays où, comme en France, elle est déposée dans les caves de la Banque.  Il est donc fort difficile de dire qu’une pièce à tel titre et de tel poids dure, d’une façon générale, tel nombre d’années.  On peut cependant assigner aux pièces une moyenne de durée, et généralement cette moyenne se rapproche de 45 à 50 ans; c’est, je crois, le chiffre qui peut être admis par tous ceux qui ont fait des travaux sur la matière.  Les pièces de 10 francs s’usent environ trois fois plus vite; leur durée est presque éphémère.

Si donc ce n’est pas un remède qui ait une très grande portée, ce serait un palliatif sérieux que la restitution à la saine circulation de l’or de ces 1,500 millions de petites pièces d’or, remplacées par 1,500 millions de pièces d’argent.

Je cite le chiffre de 1,500 millions, mais je crois rester ainsi au-dessous de la vérité.  L’honorable sir Charles Fremantle, dont les travaux sont si sérieux, estimait, dans un rapport paru il y a deux ans, le stock anglais de petites pièces d’or à 23 millions de livres sterling.  D’autre part, nos honorables collègues de l’Union latine, MM. les Délégués français, nous diront certainement que les petites pièces de 10 francs frappées en France, beaucoup moins prisées par la spéculation, ont, bien moins que les grosses pièces, passé au trébuchet; elles entrent donc pour une part très considérable dans la circulation actuelle.

Cela étant, il est décevant, décourageant, pour une commission technique ou d’examen, de voir successivement repousser les projets à tempérament qu’elle propose, les palliatifs sur lesquels on pourrait si facilement se mettre d’accord, alors surtout que l’accord est si malaisé sur les grandes questions de principe.  Je crois pouvoir me permettre cette dernière affirmation, sans préjuger beaucoup les résultats du débat principal qui est entr’ouvert.  La Conférence pourrait, selon le vœu manifesté du reste par le Gouvernement des États-Unis d’Amérique, aboutir à certaines propositions transactionnelles; le projet de M. Moritz Lévy, appuyé par la Commission, est une de ces propositions, et immédiatement on voudrait l’écarter.

Je ne me rends pas bien compte des raisons qu’on fait valoir; je ne vois pas en quoi la proposition que M. de Rothschild a retirée se rattache au projet Moritz Lévy.  Je sais bien que les petites pièces remplissent leur office dans la circulation, et que si on les retire, il faudra les remplacer par une autre monnaie subsidiaire; mais si les 23 millions de livres sterling en petites pièces disparaissent, est-ce qu’il faudra pour cela reprendre la proposition de M. de Rothschild ?  Nullement.  Si la Grande-Bretagne, par exemple, accueillait l’idée de la refonte des 23 millions sterling de petites pièces d’or, il y aurait des achats spéciaux d’argent à faire pour compte anglais, en vue de remplacer, dans la circulation, l’or retiré par de la monnaie d’argent.  Je ne saisis donc pas le rapport qu’il y a entre ces deux questions, et je ne serais pas fâché que l’un des honorables Délégués de l’Angleterre voulût bien nous donner quelques explications à cet égard.  C’est ma première observation.

Je vous ai dit, Messieurs, que je désirais également adresser une question à MM. les Délégués représentant les pays principaux producteurs d’argent.

Les travaux de la Commission ont, dès les premières séances, paru paralysés.  La Commission s’est occupée du projet de M. Moritz Lévy; d’autres propositions seront certainement encore déposées et devront être étudiées.  Mais, pour avoir chance d’être admis, tous ces projets, me semble-t-il, doivent invariablement avoir une portée transactionnelle; ils doivent – et c’est précisément pourquoi je ne comprends pas que MM. les Délégués des États-Unis ne nous aident pas davantage – préparer le terrain à une sorte de bimétallisme nouveau, à un bimétallisme transactionnel remplaçant la forme absolue de bimétallisme repoussée par les monométallistes.

Beaucoup de ces projets assimilent l’argent à une marchandise et comportent des révisions de cote; on est dès lors exposé à des pertes; il est naturel qu’on essaye de mesurer ces chances de perte et qu’on se préoccupe même de rechercher les moyens de les atténuer.

Or, au sein de la Commission, j’ai eu l’occasion d’interpeller notre honorable collègue, M. Cannon, et cela dès qu’il s’est agi de la première question traitée dans le rapport.  J’ai exposé que je ne pouvais me rallier au projet de M. de Rothschild, parce qu’il organisait un système d’achat sans qu’on ait aucune garantie du côté de la production.  Ce n’était pas même un de ces syndicats de producteurs qui, malgré toutes les précautions prises, s’effondrent dès qu’un seul producteur adhérent devient dissident.  J’ai demandé alors s’il n’y avait pas un moyen d’arriver à la limitation de la production de l’argent, autrement que par la création d’un syndicat, par exemple au moyen d’une taxe légale, d’une imposition sur le métal.

J’ai donc indiqué la question et la Commission a été unanime à reconnaître qu’elle primait toute autre considération, qu’elle devait être immédiatement posée à MM. les Délégués des États-Unis et du Mexique.  Or, voici la réponse à cette question transcrite dans le rapport de MM. Raffalovich et de Laveleye :

«M. Cannon dit que la question de la limitation de la production a été examinée aux États-Unis.  Il a été reconnu que, sous la législation actuelle, il n’existe pas de moyen d’atteindre ce but, et qu’une modification dans ce sens des lois existantes est peu probable.  Le Gouvernement fédéral n’a pas d’intérêt direct ni indirect dans l’exploitation des mines d’argent.  En outre, les capitalistes européens sont intéressés pour une bonne part dans les mines des États-Unis, et cela complique le problème.

Il serait très difficile de frapper d’une taxe la production.  Il faudrait renforcer la surveillance douanière sur la ligne de frontière entre les États-Unis et le Mexique, entre les États-Unis et les possessions anglaises.  On devrait empêcher la contrebande du minerai et du métal.  On n’admet guère aux États-Unis l’ingérence des pouvoirs publics dans les droits des particuliers.»

Dans cette déclaration de M. Cannon, faite, il est vrai, en nom personnel, je ne trouve rien qui puisse faire obstacle à l’établissement d’une taxe.

Nous n’avons pas seulement en vue d’arriver à maintenir l’équilibre entre les deux métaux et d’éviter les oscillations trop brusques de prix.  Nous sommes, en Europe, encombrés d’argent, et si on nous demande un concours quelconque, nous avons intérêt surtout à voir le cours de l’argent se relever.  Il ne suffit pas qu’il reste stationnaire dans les bas cours; s’il se relève, ce sera un bienfait de plus.

Mais comment relever le prix de vente, si vous ne relevez pas le prix de revient ?  Or, le moyen de relever le prix de revient, c’est d’établir une taxe.

Une telle taxe a existé dans certains pays.  Voici, en effet, la déclaration de M. Casasus, empruntée encore au rapport de la Commission : «M. Casasus se rallie complètement à ce qu’a dit M. Cannon.  Au Mexique, l’augmentation considérable de la production est due à la diminution des impôts, à l’amélioration des procédés d’extraction et d’affinage, à l’abaissement des frais de transport.  Grâce à cet ensemble de facteurs, de 1874 à 1891 la production a passé de 23 à 42 millions de dollars.»

Voilà bien la preuve que le vrai moyen de limiter la production, d’élever le cours de l’argent, d’arriver à la stabilité, ce que nous désirons tous, c’est de prendre une mesure radicale, sérieuse, je veux dire d’établir une taxe.

Cela est possible au Mexique.  La taxe y a existé : de 30 % on l’a abaissée à 7 ½ %, et il en est résulté une augmentation considérable d’extraction.

Il est donc intéressant de savoir si la déclaration faite personnellement par M. Cannon est confirmée par toute la Délégation des États-Unis.  Il nous a dit que les lois actuelles ne permettent pas d’établir un tel impôt.  Mais tous les jours on fait des lois nouvelles de ce genre, et il y a des impôts bien plus impopulaires que celui qui frapperait les mines d’argent, l’impôt sur la mouture, l’impôt sur le sel, d’autres encore.  Je ne vois donc aucun obstacle à ce que la question soit tranchée.

Quant au second argument de M. Cannon, aux intérêts des capitalistes européens qui feraient obstacle à l’établissement d’une taxe ou qui constitueraient une complication, je me permets de le dire à l’honorable Délégué, je ne savais pas que nos intérêts européens fussent l’objet de tant de sollicitude de la part des États-Unis.

Il serait donc très intéressant d’avoir une déclaration formelle des Délégations des deux pays qui, étant les plus grands producteurs d’argent, sont le plus intéressés dans la question.  Sans doute, en Europe, nous serons atteints très gravement par l’accentuation de la crise; mais, si le cours de l’argent vient à s’effondrer encore, la circulation des États-Unis s’en ressentira aussi, et je crois que la richesse publique y sera également fort atteinte.

À qui, en définitive, a profité l’immense développement qu’a pris l’extraction de l’argent ?  Aux États-Unis comme nation, aux États-Unis comme individus.  Et je rappellerai ici un mot de l’honorable M. Tirard.  Lorsque MM. les Délégués des États-Unis ont fait connaître leur programme, M. Tirard a déclaré que sa première impression avait été une déception.  Cette impression a été partagée par beaucoup de membres de la Conférence.

Nous ne sommes pas les auteurs du mal.  La politique que les États-Unis ont suivie a été fâcheuse; ils ont contribué à créer la situation actuelle.  Ils viennent maintenant trouver les pays d’Europe et leur dire : Oui, la situation est mauvaise, détestable, pour vous comme pour nous; aidez-nous, avisons ensemble.

Mais que nous apportent-ils ?  On ne nous offre aucune proposition transactionnelle étudiée et, lorsque nous voulons aider au relèvement de l’argent en proposant une taxe, on nous répond : C’est difficile.

J’adjure, au nom de leur propre intérêt, MM. les Délégués des États-Unis et de la Grande-Bretagne de nous faire des déclarations plus satisfaisantes.  J’en fais la proposition comme membre d’une Commission qui est très désireuse de travailler et d’aboutir.  Les déclarations de MM. les Délégués de l’Angleterre d’une part, celles de MM. les Délégués des États-Unis et du Mexique d’autre part, nous diront si nos travaux doivent se heurter contre un obstacle peut-être insurmontable.  Ces travaux seraient même exposés à ne pas aboutir, parce que je ne vois encore aucune proposition transactionnelle qui puisse être sérieusement examinée si l’on n’y peut joindre l’établissement d’une taxe sur l’argent.»

Sir Charles Fremantle, Délégué de la Grande-Bretagne, prononce les paroles suivantes, en réponse à l’honorable Délégué de la Belgique :

«Il m’a été demandé pourquoi j’ai déclaré, en commission, que je ne pourrais recommander au Gouvernement anglais d’accepter la proposition de M. Moritz Lévy sans quelque compensation, c’est-à-dire sans que cette proposition fasse partie d’un plan général approuvé par les nations pour atteindre le but commun que nous avons en vue.

Je crois que notre position en ce qui concerne ce point est absolument logique.  Comme vient de le dire M. Sainctelette, nous avons une circulation d’à peu près 22 millions ou 22 millions et demi de livres sterling en pièces d’or de 10 shillings.  Les autres pays n’en sont pas là; leur circulation de pièces analogues est loin d’être aussi considérable.  Si la Grande-Bretagne acceptait le plan proposé, elle ferait un sacrifice hors de proportion avec celui que d’autres s’imposeraient.

La Conférence comprendra certainement que nous sommes dans une situation spéciale et que j’ai eu raison de faire la déclaration que j’ai faite en commission.  Je n’ai rien à retirer de cette déclaration et je n’ai rien à ajouter aux paroles qu’a prononcées mon honorable collègue, sir Rivers Wilson.

Avant de me rasseoir, je demanderai à mon honorable collègue, M. Sainctelette, s’il n’est pas exact qu’en Belgique il n’y a pas de petites pièces d’or en circulation, de telle sorte que l’acceptation de la première partie du projet de M. Moritz Lévy ne causerait aucun trouble à ce pays.»

M. Sainctelette, répondant à l’interpellation, déclare qu’en effet la Belgique est désintéressée dans la question; mais, si elle avait frappé de petites pièces d’or, il a la conviction qu’elle n’hésiterait pas à adhérer néanmoins à la proposition.  La perte à résulter d’un remonnayage me paraît d’ailleurs devoir être largement compensée par le bénéfice d’un emploi de l’argent.

Sir Charles Fremantle conclut en confirmant son dire précédent : il ne croira pas pouvoir recommander à son Gouvernement l’adoption de la proposition de M. Moritz Lévy si cette proposition ne fait pas partie d’un plan général approuvé d’abord par la Conférence et, ensuite, par un groupe important de Gouvernements.

M. Cannon répond, en langue anglaise, aux observations de M. Sainctelette.  Voici ses déclarations :

«Je désire répondre à toutes les questions posées par la Commission sur le point de savoir si, oui ou non, le Gouvernement des États-Unis pourrait restreindre la production de l’argent par l’impôt ou autrement.  Il y a très peu de chose à ajouter aux déclarations que j’ai faites au sein de la Commission et qui ont été reproduites dans le rapport.  Il n’est pas plus raisonnable de frapper d’une taxe la production de l’argent que celle du cuivre ou du plomb.  La théorie qui admet la perception d’un tel impôt est contraire à l’esprit des institutions des États-Unis, et même la question se poserait immédiatement de savoir si un tel impôt est conforme à la Constitution.  Je constate que M. Sainctelette semble confondre les Gouvernements du Mexique et des États-Unis.  L’état de choses dans ces deux pays est absolument différent, et j’espère que l’on se rendra bien compte de cette différence en traitant la question de l’impôt sur l’argent.  Sur cet autre point, si oui ou non les États-Unis sont responsables de la situation actuelle et de la dépréciation du prix de l’argent-métal, je demande la permission de ne pas être de l’avis de M. Sainctelette, car je crois que c’est le contraire qui est exact.  Que nos lois de 1878 et de 1890 aient produit un effet ou non, les États-Unis se sont isolés depuis bien des années en ce qui concerne l’emploi de l’argent comme métal propre à la frappe.  Mais, instruits par l’expérience de l’Union latine, il importe que nous prenions de grandes précautions à l’avenir, en ce qui concerne la frappe de l’argent.

Mes collègues se feront un devoir de donner plus tard une réponse complète et catégorique aux déclarations de M. Sainctelette et d’autres personnes, déclarations qui laisseraient supposer que les États-Unis sont responsables du bas prix de l’argent et des conditions monétaires actuelles.

En ce qui concerne le projet de M. Moritz Lévy, relatif à la circulation de numéraire et de billets d’une valeur inférieure à 20 francs, je voudrais faire observer que, quant à moi personnellement, je crois que les États-Unis seraient tout disposés à accueillir le projet approuvé par la Commission.  En réalité, nous avons déjà mis en pratique ce même projet.  Depuis deux ans, nous avons cessé de frapper des pièces d’or d’un et de trois dollars, la frappe de ces pièces ayant été abolie par une loi; et nous avons frappé très peu de pièces de deux dollars et demi : on n’en rencontre presque pas dans notre circulation.  La plus petite pièce d’or circulant actuellement est la pièce de cinq dollars, qui équivaut à 25 francs.  Quant aux billets, nous n’en avons presque pas au-dessous de 20 francs.  Nos billets d’un et de deux dollars ont été presque tous émis contre des dollars en argent et sont payables en argent aux termes mêmes du billet.  J’ai donc voté la proposition Moritz Lévy en commission.»

M. Casasus, Délégué du Mexique,font-family: fait également la déclaration suivante en réponse à M. Sainctelette :

«La déclaration que j’ai faite devant la Commission d’examen était une déclaration personnelle, mais vous pouvez la considérer comme étant faite par tous les Délégués mexicains.  Cependant, pour ce qui concerne notre Gouvernement, nous ne nous croyons pas autorisés à dire s’il est ou non disposé à augmenter de nouveau l’impôt sur la production de l’argent, dont l’action, dans le passé, a été fort grave.

Je crois devoir vous signaler que, d’après sa Constitution, le Mexique forme une fédération; chaque État, dans son régime intérieur, est libre et souverain et a, par conséquent, concurremment avec la fédération, un pouvoir de taxation.  Une modification constitutionnelle pourrait obliger le Gouvernement à imposer de nouvelles taxes fixées d’avance, elle pourrait ajouter un impôt fédéral aux impôts existant dans les différents États; mais cela pourrait ruiner la production mexicaine, qui ne saurait soutenir sur les marchés étrangers la concurrence formidable de la production américaine.

Une modification constitutionnelle n’est d’ailleurs pas aisée à réaliser.  Toutefois, on pourrait le tenter, si les avantages en perspective étaient tellement considérables qu’on pût compter sur le consentement des différents États de la République.»

M. Boissevain, Délégué des Pays-Bas, aurait voulu faire de son côté quelques observations à la suite du discours de l’honorable Délégué belge, M. Sainctelette, mais il les rattachera à d’autres considérations qui louchent à la question générale, lorsque son tour de parole sera venu.

M. Zeppa, qui avait demandé la parole sur le projet de M. de Rothschild, aujourd’hui retiré par son auteur, y renonce provisoirement.  Il présentera, dans une prochaine séance, des considérations qui appartiennent à la discussion générale.

Sir Guilford L. Molesworth, Délégué des Indes Britanniques, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

Nos prédécesseurs aux Conférences monétaires de Paris de 1878 et de 1881 étaient presque unanimement d’avis que l’argent doit être réhabilité; ils ne différaient d’opinion que sur la méthode à employer pour cette réhabilitation.  Quelques-uns d’entre eux pensaient que les choses se remettraient d’elles-mêmes, tandis que d’autres considéraient que le seul moyen de porter remède à la situation, serait de rétablir le rapport qui existait entre l’or et l’argent antérieurement à 1873.

L’opinion de ces derniers était sans aucun doute la vraie.

La situation, depuis lors, n’a fait que s’aggraver, et nous nous trouvons aujourd’hui en présence de ce fait, mis en lumière par M. de Rothschild, le plus grand financier du monde, que si notre Conférence se sépare sans avoir abouti à un résultat décisif, il se produira une dépréciation effrayante dans la valeur de l’argent et, du même coup, une panique monétaire dont on ne peut envisager, sans frémir, les conséquences.

M. Seyd avait clairement prédit cet état de choses en 1871, lorsqu’on ne faisait encore qu’agiter la question de la rupture éventuelle du rapport entre l’or et l’argent.

Cette prédiction s’est si merveilleusement réalisée, que je crois devoir la rappeler ici :

«C’est une grande erreur de croire que l’adoption de l’étalon d’or par d’autres pays que l’Angleterre sera avantageuse au monde.  Elle ne fera qu’amener la destruction de l’équilibre monétaire qui a existé jusqu’à présent, et produira une baisse dans la valeur de l’argent dont le commerce de l’Angleterre et l’étalon d’argent de l’Inde souffriront plus que tous les autres intérêts en cause, quelle que soit l’atteinte portée à la prospérité du monde entier.

Le préjugé en faveur de l’étalon d’or est si aveuglément enraciné en Angleterre que, lorsque le temps de la dépression sera venu, un fait caractéristique se produira : les autorités économiques du pays se refuseront à envisager la cause que nous venons de signaler, et l’on tentera par tous les moyens de prouver que la crise du commerce est due à toute espèce de causes et de faits inconciliables avec elle.  On l’attribuera d’abord à l’ouvrier et à ses grèves, puis la spéculation et les abus du commerce auront leur tour …  Bien d’autres causes encore seront mises en avant, qui seront complètement étrangères à la véritable, mais qui satisferont le penchant à moraliser des économistes.

Le grand danger de l’avenir est que, au milieu de toutes ces confusions et de tous ces débats, la suprématie de l’Angleterre en matière de commerce et d’industrie manufacturière ne recule au point qu’elle ne puisse se relever lorsqu’on aura reconnu la vraie cause du mal et appliqué le véritable remède.»

Cette prédiction s’est vérifiée, car les difficultés au milieu desquelles nous nous déballons ont été attribuées à toutes sortes de causes sans connexité avec elles.  Il a même fallu qu’on invente une théorie d’après laquelle les progrès réalisés dans l’industrie manufacturière, dans les moyens de transport, dans les inventions et dans l’agriculture auraient causé une espèce de révolution économique qui aurait bouleversé les conditions du commerce et lui aurait créé une situation nouvelle.  Mais, les partisans de cette opinion semblent l’ignorer, les causes qu’ils mentionnent ont eu une action constante pendant la plus grande partie de ce siècle, action qui s’est fait plus fortement sentir au milieu du siècle qu’à présent.  Il ne peut, en effet, être mis en doute que leur action à cette époque était, toutes proportions gardées, plus considérable que maintenant.  Il est donc évident que si pareille révolution avait été amenée par ces faits, elle aurait commencé à se faire sentir à une époque bien antérieure à la nôtre, et qu’elle se serait développée peu à peu, au lieu de se montrer subitement et au moment précis où le rapport entre l’or et l’argent s’est trouvé rompu.  De plus, cette théorie mène à une autre conclusion tout aussi inacceptable : il est absurde, en effet, de supposer qu’une révolution de ce genre aurait pu à ce point affecter les prix en or des denrées, et cependant n’exercer aucune influence sur les prix évalués en argent.  L’argent sert d’étalon monétaire à plus de la moitié du monde, et cependant les prix en métal blanc sont restés stables, tandis que ceux en or ont baissé de 40 à 50 %.  C’est en fermant les yeux sur les faits qui viennent d’être énumérés, que les partisans de cette opinion restent aveugles devant les suivants :

1° Que la dépression survenue comme conséquence nécessaire de la suspension du libre monnayage de l’argent en France, était prédite; et que la prédiction s’est vérifiée en tous points.

2° Que depuis 1871 la population qui emploie l’or s’est quadruplée, tandis que le commerce extérieur qui emploie l’or a triplé.

3° Que la démonétisation en Europe de l’argent pour les usages monétaires internationaux a eu cette conséquence de faire remplir par l’or seul l’office qu’il remplissait jadis conjointement avec l’argent.

4° Que la production annuelle de l’or couvre à peine la quantité requise pour les usages industriels.

Il résulte à toute évidence de ces faits que, vu la demande croissante dont l’or est l’objet, sa valeur doit nécessairement augmenter si on la calcule d’après sa puissance d’achat, ou, en d’autres termes, que les prix doivent baisser.

Aussi l’aveuglement des autorités doit-il être grand pour qu’en présence d’une telle évidence des faits, elles cherchent une explication dans des théories qui ne supportent pas l’examen.

Un membre fort distingué de cette Conférence a comparé l’argent à un malade à qui les médicaments ont causé plus de mal que de bien.

Pour moi, je trouve qu’il n’y a là rien de surprenant, parce que les médecins ne se sont pas seulement trompés sur la nature de la maladie, mais aussi quant à la personne malade.

C’est l’or qui est le malade, non pas l’argent.  Ils ont pris l’état de hausse exagérée de l’or pour un symptôme de santé; il est au contraire le symptôme d’une maladie dangereuse qui menace en ce moment d’arriver à une crise épouvantable, dont, selon M. de Rothschild, il sera impossible de prévoir les conséquences funestes et disséminées de tous côtés.

Quant à la proposition de M. de Rothschild, je ne suis pas de ceux qui croient à l’efficacité de simples achats d’argent pour amener un relèvement dans la situation.

J’ai, il y a plusieurs années, exprimé publiquement l’opinion que les achats d’argent effectués sous le régime du Bland bill et des lois similaires, étaient opposés aux principes fondamentaux de la science monétaire, et devaient, à moins qu’on n’applique à temps le véritable remède, aboutir à un désastre; si les États-Unis d’Amérique y ont échappé jusqu’ici, c’est à raison de la grande expansion de leur population et de leurs industries.

Mais il est bon de rappeler que les prix relatifs des métaux précieux (qui ne sont pas enchaînés l’un à l’autre par la loi) sont influencés par la confiance ou la méfiance, par la certitude ou l’incertitude.  Ainsi je considère qu’une proposition en faveur du métal blanc, adoptée par les Puissances européennes et par les États-Unis d’Amérique, agirait puissamment en faveur du rétablissement de la stabilité, et peut-être même du relèvement des prix.  Elle rassurerait le public et le convaincrait que les grandes Puissances ont décidé que l’argent ne devait pas être frappé de dégradation en Europe, qu’elles sont d’avis que la stabilité dans la valeur relative des deux métaux qui servent d’étalons monétaires au monde civilisé, vaut la peine d’être maintenue : et nécessairement l’effet serait entièrement différent de celui des spéculations privées en faveur du relèvement des prix, ou des mesures législatives tendantes à la libre frappe de l’argent, moyens qui, en cas d’échec, doivent faire déprécier les prix autant qu’ils les avaient fait hausser précédemment.

Des arguments basés sur de telles expériences ne sont d’aucune valeur dans la discussion de la proposition qui nous occupe.

Le Gouvernement de l’Inde, que j’ai l’honneur de représenter, ne désire pas voir hausser la valeur de l’argent.

Une hausse subite dans sa valeur lui serait aussi funeste qu’une baisse subite.

Ce que nous demandons, c’est de la stabilité.

Mais la question de stabilité n’est pas la seule qui nous agite.  La question la plus sérieuse qui se pose est celle-ci : comment nous protégerions-nous contre la baisse si elle s’accentuait ?

Je réclame votre bienveillante attention pour l’exposé sincère que je vais vous faire de la situation du Gouvernement de l’Inde et du rapport de cette situation avec la question qui nous occupe.

La situation de l’Inde diffère sans conteste de celle des autres pays.

L’Inde est, en grande partie, indépendante des Puissances étrangères, en ce qu’elle n’est pas astreinte à la nécessité d’équilibrer la balance de son commerce international par des remises effectives d’espèces métalliques, mais de marchandises.

L’accumulation des stocks d’argent métallique dans les banques de l’Inde a été, dans ces dernières années, d’une importance sans précédent, à tel point qu’elle n’aurait pas à redouter d’inconvénients immédiats si elle suspendait sa frappe de métal blanc.

Ce n’est qu’en 1835 que la pièce d’or a cessé d’être monnaie légale dans l’Inde, et quoique à cette époque la quantité d’or en circulation ait été très inférieure à la quantité d’argent, ce qui reste de cette monnaie dans le pays doit encore être très considérable.

Les importations d’or dans l’Inde depuis 1835 se montent à un total net d’environ 150 millions sterling.

L’Inde n’aurait par conséquent pas de plus grandes difficultés que l’Autriche, si tant est qu’elle en aurait d’aussi grandes, à établir une circulation de monnaies d’or sous une forme quelconque, que ce soit l’étalon boiteux ou bien un étalon avec circulation de pièces d’argent comme monnaie d’appoint, ainsi que cela a lieu en Angleterre.

Il n’est pas nécessaire que j’entre dans les détails des maux nombreux et fréquents auxquels l’Inde est sujette, par suite de l’instabilité relative de sa circulation monétaire; mais je puis dire que ces maux ne sont pas seulement financiers, mais encore politiques, et qu’ils menacent sérieusement ses intérêts les plus vitaux.

L’Inde a déjà trop longtemps tardé d’agir pour la protection de ses intérêts, espérant toujours qu’on aboutirait à une solution raisonnable de la question; mais ils sont nombreux et influents, les membres de notre Empire indien qui pressent vivement le Gouvernement d’établir l’étalon d’or.

Aussi longtemps qu’il y aura espoir d’obvier à cette difficulté par une solution raisonnable, je suis persuadé que mon Gouvernement reculera devant la nécessité de changer son étalon; mais, ces derniers temps, l’espoir d’une pareille solution est allé s’affaiblissant de plus en plus.

Si notre Conférence se séparait sans avoir abouti à un résultat décisif, l’Inde devrait prendre des mesures immédiates pour sa protection.  Ces mesures auront-elles pour résultat de supprimer la frappe du métal blanc, et d’établir l’étalon d’or sous une forme quelconque ?  C’est là une chose que je ne puis dire.

Je ne me dissimule pas qu’une pareille mesure est remplie de difficultés immenses, dont il est impossible de prévoir l’issue.

Le sentiment général dans l’Inde est que cette mesure serait désastreuse plutôt pour ces pays d’Europe qui possèdent l’étalon d’or, que pour l’Inde elle-même; mais l’Inde ne peut, en cette occurrence, que se protéger.

On se rendra compte de l’importance de la question si l’on sait que la population de l’Inde dépasse 280 millions d’âmes.

Il est bien entendu que je ne fais ici qu’exprimer mon opinion personnelle, et que je ne puis associer mon Gouvernement à mes vues.

J’ajouterai qu’à mon avis la seule solution satisfaisante de la difficulté serait un accord international ayant le bimétallisme pour base, et dans lequel mon Gouvernement se joindrait à l’Union latine et aux États-Unis d’Amérique.  Pareil accord serait amplement suffisant pour maintenir n’importe quel rapport qui aurait été établi entre les deux métaux; mais comme pareil accord semble impossible étant données les dispositions des Délégués, je suis disposé à admettre la proposition que je considérerais comme un pas en avant vers la vraie solution.

À défaut de la proposition de M. de Rothschild, nous avons à envisager quelle sera notre politique future : allons-nous adopter une politique de laisser faire et laisser passer, et nous laisser entraîner sans espoir vers la crise qui nous menace?

Si la Conférence se sépare sans avoir abouti à un résultat décisif, si les États-Unis laissent s’accentuer la baisse de l’argent, si l’Inde, avec ses 280 millions d’habitants, doit suspendre la frappe du métal blanc et adopter l’étalon d’or, le résultat, comme l’a fait voir M. de Rothschild, sera terrible et provoquera une crise monétaire dont il est impossible de prévoir les conséquences.

En ce qui concerne les deux propositions examinées par la Commission, savoir :

1° le retrait de la circulation des monnaies d’or d’une valeur moindre que la pièce de vingt francs;

2° l’exclusion des coupures de billets inférieures à la pièce de vingt francs ou à son équivalent, en exceptant les billets représentant un dépôt d’argent,

il m’est avis qu’elles constituent un pas dans la bonne voie qui mérite d’être approuvé comme ouvrant le chemin à une plus complète solution des difficultés de la question de l’or.

Cependant, à raison de la grande importance des faits qui ont donné lieu à cette difficulté et de l’énorme quantité d’argent qui a été retirée de la circulation internationale, et aussi parce que la demande d’or a triplé ou quadruplé, les mesures proposées sont absolument insuffisantes et ne pourraient produire des effets très appréciables.

Néanmoins, je les admettrais faute de mieux, parce que ces propositions impliquent l’aveu de la maladie de l’or.  J’entends dire par là que, le mal étant reconnu, on finira par adopter le seul moyen efficace, c’est-à-dire le retour au double étalon et à la situation existant avant 1873.

Je dois ajouter quelques mots au sujet de l’argument émis à la dernière réunion de la Conférence par M. Currie, Délégué de la Grande-Bretagne.  Je regrette de ne pouvoir partager l’opinion d’une autorité si distinguée.

C’est une croyance populaire en Angleterre, que ce pays doit sa supériorité commerciale à son système monétaire.  Cependant je n’ai jamais pu obtenir aucune explication sérieuse des personnes convaincues de cette idée, qui ait pu me renseigner sur le rôle que joue l’or dans l’accomplissement de ce miracle.

La seule solution plausible qu’on ait pu me fournir, c’est que toutes les obligations payables en Angleterre sont payables en or, ce qui engage par conséquent les étrangers à être porteurs de billets sur Londres, et ce qui attire le capital.

Mais ce raisonnement n’explique pas le phénomène, car pendant une bonne partie du règne de l’étalon d’or en Angleterre, et notamment à l’époque de notre plus grande prospérité, le métal blanc était bien plus recherché que l’or.  Plusieurs économistes anglais déclaraient même l’or bon a mettre au rancart; quelques-uns, des plus en vue, prédisaient que le sovereign tomberait sous peu à la valeur de 12 ou 14 shillings, et cette prédiction se serait plus que probablement réalisée si la France n’avait pas eu le double étalon.

De plus, l’argument doit être examiné non seulement au point de vue de l’intérêt du banquier et du financier, mais aussi au point de vue des intérêts industriels.  C’est pourquoi j’aurais préféré voir les intérêts industriels plus largement représentés dans cette Conférence.

Le banquier manie la monnaie, mais le client du banquier, représenté par l’intérêt industriel, accomplit l’acte bien plus important de la dépenser; et en admettant même que les conditions monétaires existantes puissent augmenter les affaires du banquier, ce ne peut guère être pour l’intérêt industriel un avantage de devoir faire face à ses obligations au moyen du métal le plus cher.

Mais c’est un fait incontestable que l’origine de la supériorité commerciale de l’Angleterre est antérieure à l’adoption de l’étalon d’or, en 1816.

Décrivant, dans son Histoire de l’Europe, la croissance rapide de la richesse et de la prospérité de l’Angleterre au commencement de ce siècle, quinze ans avant l’adoption de notre étalon d’or, Alison écrit : «Le monopole de presque tout le commerce du monde était entre nos mains.»  Ce monopole, nous ne l’avons plus, et les autres nations gagnent continuellement sur nous.

Notre supériorité commerciale est due à l’énergie et à la détermination de la race anglo-saxonne, à la position insulaire de l’Angleterre, à ses excellents ports, à ses deux siècles de paix intérieure et à l’accumulation des capitaux, et cette prospérité s’est maintenue malgré les désavantages de notre système monétaire.

Des documents d’État, récemment découverts par M. Dana Horton, ont prouvé d’une manière incontestable que les motifs sur lesquels lord Liverpool avait basé ses recommandations en faveur de notre étalon d’or étaient diamétralement opposés aux faits.

L’étalon d’or en Angleterre a été, du commencement à la fin, une source d’embarras et de dangers; et ce pays n’a été sauvé d’un sérieux désastre que par le bimétallisme de la France, notamment à l’époque où, à la suite des découvertes faites en Californie et en Australie, l’Europe fut inondée d’or.  C’est alors que Cobden et Chevalier soutinrent que les engagements devraient être basés sur un autre étalon que l’or, et qu’on prédit que la valeur du souverain tomberait à 14 shillings.  Chevalier prédit même que la valeur de l’or baisserait de 50 %, et ces prédictions se seraient probablement accomplies sans l’action régulatrice du double étalon en France, qui maintint la stabilité du rapport entre les deux métaux et empêcha ainsi un désastre d’une importance sans précédent.

Il est évident pour tous ceux qui ont étudié la question, que le système monétaire anglais est des plus mauvais.  En 1828, M. Baring, dont l’autorité a certes quelque valeur, signalait les défauts de notre système et recommandait le retour au double étalon, qu’il démontrait être moins exposé à ces secousses et à ces fluctuations si fatales au crédit et au commerce.  Il soutenait que l’étalon d’or exposait le pays à des disettes monétaires qui entravaient la circulation et augmentaient la misère.  Le Bank Act, en plusieurs occasions, a été suspendu ou sur le point de l’être, et, en 1858, M. Gladstone déclarait : «Je ne puis admettre que la loi soit de temps en temps suspendue pour faire face à des crises toujours renaissantes.  Le Bank Act, ébranlé en 1847, a été complètement réduit à néant en 1857.»

Maintenant nos réserves de banque diminuent, tandis que nos engagements croissent considérablement; elles ne sont plus en rapport avec les besoins du pays et sont trop faibles en comparaison des engagements gigantesques que nous avons contractés.  En 1883, M. Williamson, membre du Parlement, appelait l’attention sur la diminution alarmante des réserves de la Banque d’Angleterre par suite de notre impuissance à les maintenir, à raison de la concurrence pour l’or des nations étrangères.  Pendant les dix années finissant en 1889, la proportion de l’encaisse aux engagements était tombée à environ 20 %.  En 1881, les réserves de la Banque étaient de 41 millions; en 1890, elles étaient réduites à 24 millions.

Pendant les sept années 1883–1890, la Banque de France n’a changé que sept fois son taux d’escompte, tandis que la Banque d’Angleterre l’a changé soixante-deux fois : l’écart en France ne variait que de 2 %, tandis qu’en Angleterre il variait de 4 %.

M. Goschen disait, en 1890, à la Chambre des Communes : «J’éprouve une sorte de honte à constater que, parce que deux ou trois millions d’or sortent d’Angleterre pour aller au Brésil ou dans quelque autre pays, il se produit immédiatement dans tout le pays une panique monétaire.»

Alors survint le krach Baring, et nous montrâmes notre faiblesse en appelant la France à notre aide.

La circulation française a essuyé des tempêtes auprès desquelles le krach Baring n’était qu’un jeu d’enfant : je citerai la guerre franco-allemande, les troubles de la Commune, l’indemnité de guerre, et les krachs du Canal de Panama, du Syndicat des Métaux et du Comptoir d’Escompte.

Par opposition, je rappellerai l’opinion exprimée par M. Goschen sur la gravité de la situation.  Lors du krach Baring, il disait : «Vous avez risqué la suprématie du crédit anglais, et le déplacement des affaires de ce pays dans d’autres pays européens.  Je ne saurais exagérer les dangers immédiats auxquels ce pays a été exposé …  Vous avez échappé à une catastrophe qui aurait atteint chaque ville, chaque industrie; pour employer une expression familière, vous vous en êtes tirés à la force du poignet.»

M. Giffen constate que presque chaque année depuis 1873, il y a eu une disette monétaire plus ou moins grande, qu’on peut faire remonter directement ou dont on peut attribuer l’aggravation aux demandes extraordinaires d’or et à la difficulté d’y satisfaire.

Enfin, nous avons la déclaration de M. de Rothschild qui nous menace, si quelque mesure décisive n’est prise, d’une panique monétaire dont il serait impossible de prévoir les conséquences funestes et disséminées de tous côtés.

Heureusement l’Angleterre, bien que sa circulation monétaire fût nominalement monométallique, jouissait en partie, jusqu’en 1873, des avantages du bimétallisme, sauf lorsqu’elle ne pouvait s’adresser qu’à l’or pour reconstituer ses réserves de banque, ou lorsqu’elle avait à faire d’importants envois d’argent aux Indes; elle avait alors à expier ses préférences pour un seul étalon, en payant une prime pour la liberté du choix du métal dont elle pouvait avoir un besoin urgent.  Si elle avait pu faire face à ses besoins avec l’un ou l’autre métal, elle n’aurait pas eu à supporter cette dépense.  Mais aussi longtemps que l’Europe, dans son ensemble, est restée pratiquement bimétalliste, l’Angleterre, dans toutes ses difficultés, a trouvé un appui suffisant dans le double étalon de la France, qui maintint le rapport de l’or et de l’argent dans le monde entier, jusqu’à ce que le lien fût rompu en 1873.

Je le répète, c’est l’or qui est le malade et non pas l’argent; et à moins que ce fait ne soit reconnu par les membres de la Conférence, il sera impossible d’appliquer le véritable remède à la crise qui nous menace.

Je prends la liberté de soumettre à la Conférence un passage d’une note de sir David Barbour, Ministre des Finances aux Indes, montrant que les arguments de lord Liverpool en faveur de l’adoption de l’étalon d’or en Angleterre reposaient sur de fausses bases, et que l’emploi exclusif de l’or n’est pas, comme le dit M. Bertram Currie, le produit d’une sélection, mais le produit de théories erronées.  Qu’il me soit aussi permis de présenter à la Conférence les diagrammes que j’ai préparés, et d’attirer spécialement son attention sur le n° 3A, parce qu’il fait sauter aux yeux l’instabilité de l’or et la stabilité de l’argent, ou, en d’autres termes, la maladie mortelle de l’or et la bonne santé de l’argent.»

Carathéodory Effendi, Délégué de la Turquie, présente une observation à propos du rapport de la Commission d’examen.

Il dit que lorsque la Conférence a nommé la Commission, il a été entendu, après un échange de vues, que les noms des Délégués ne seraient pas indiqués avec la mention de l’État qu’ils représentent, mais simplement nominativement.  C’est ce qui a eu lieu d’une manière très correcte dans le procès-verbal de la troisième séance.

Au dernier paragraphe du rapport de la Commission se trouve une phrase qui, en constatant l’abstention de M. le Président, donne comme raison de cette abstention : «La Belgique étant représentée dans la Commission par un de ses collègues, M. le Président a désiré ne pas faire usage de son droit de vote.»

Il semble que cette mention ne soit pas conforme à la décision prise; et l’honorable membre demande si M. le Président est d’accord sur ce point.

M. le Président, répondant à Carathéodory Effendi, explique le scrupule qui l’a fait agir : toutes les nations représentées à la Conférence n’ayant pas un Délégué à la Commission, il n’a pas voulu que la Belgique usât d’un vote double que les circonstances spéciales, connues de la Conférence, lui eussent permis d’émettre.  Il fait d’ailleurs observer que le vote négatif qu’il aurait cru devoir émettre sur la proposition de M. de Rothschild n’aurait pas modifié le résultat du vote, mais eût eu pour seul effet d’augmenter la majorité qui s’est prononcée contre cette proposition.

Carathéodory Effendifont-family:Verdana; color:black; demande que tous les projets dont la Commission entreprendrait l’examen, soient immédiatement imprimés et distribués aux membres de la Conférence.

L’honorable Délégué de la Turquie demande également si, conformément à des précédents, tous les Délégués ne pourraient pas être admis à suivre les travaux de la Commission d’examen, et même à y coopérer, sauf à ne pas prendre part au vote.

M. le Président consulte l’assemblée sur la proposition de Carathéodory Effendi.  Elle n’est pas adoptée.

La séance est levée à cinq heures et demie.

 


CINQUIÈME  SÉANCE : ANNEXES


Annexe A : Proposition de Sir William H. Houldsworth, B.A.

Cette Conférence est réunie dans le but de rechercher les mesures à prendre, si toutefois il est possible d’en prendre, pour augmenter l’emploi de l’argent dans le système monétaire des nations.  Chacun, quelle que soit son opinion, doit essayer de suggérer un plan d’un caractère pratique, qui présente quelque chance d’être pris en considération, même s’il n’était pas aussi complet, aussi parfait qu’on pût le désirer.  En ma qualité de bimétalliste, je crois qu’il n’y a qu’un système qui réponde aux nécessités de la situation, un seul qui puisse avoir un résultat complètement favorable et permanent : je veux dire le bimétallisme international.

Je suis amené à croire que ce système répondrait aux vues d’une majorité des Délégués ici présents, sinon même d’une majorité des nations représentées.  Mais je sais que l’opinion contraire est soutenue dans des centres influents et par des pays qui commandent le respect, et dont l’opposition, voire la simple indifférence, peut mettre obstacle à l’établissement, par voie internationale, d’un système monétaire uniforme, basé sur le double étalon.

Dans ces circonstances et tout en maintenant qu’il est sage et praticable que les nations importantes du monde adoptent ce système de bimétallisme international, je reconnais qu’une proposition tendante à réaliser ce principe avec pleine efficacité, un système complet, peut fort bien, en ce moment, être impossible à réaliser.

En conséquence, je me permets de soumettre à la considération de la Conférence le projet suivant, dans l’espoir qu’il sera soutenu par les partisans du bimétallisme, et aussi par ceux qui portent leurs préférences du côté du monométallisme-or.

Ce projet n’est pas nouveau.  Il a été produit en Angleterre en 1826, dans des circonstances analogues, par M. Huskisson, Ministre de la Couronne.  Il a paru dans un document de Gouvernement, portant sa signature et la date du 8 février de cette même année.

Ce projet suppose qu’une ou plusieurs nations aient leurs Monnaies ouvertes à la frappe illimitée de l’or et de l’argent, les deux métaux ayant pleine force libératoire, d’après un rapport fixe de valeur entre eux.  En 1826, la France était la seule nation européenne qui eût ses Monnaies ouvertes dans ces conditions.  Quant à présent, j’espère être dans la vérité en avançant qu’en fin de compte, la France et les pays de l’Union latine ainsi que les États-Unis d’Amérique consentiraient, sous certaines conditions, à entrer dans une Union bimétalliste internationale.

S’il en est ainsi, il reste seulement à considérer jusqu’à quel point les autres nations qui préfèrent l’étalon unique d’or pourraient appuyer les pays qui voudraient entrer dans une telle Union, et si les conditions relatives à cet appui, exposées dans cette proposition, seraient jugées par les Délégués à cette Conférence suffisantes pour justifier qu’elles soient soumises à leurs Gouvernements respectifs pour être prises en considération.

Voici la proposition :

I.   Une Union bimétalliste serait formée par les nations qui y adhéreraient.

II.  Les nations qui actuellement refuseraient d’entrer dans une semblable Union, pourraient garder leur étalon unique d’or et régler à leur gré leur monnaie fiduciaire.  Mais elles adopteraient l’arrangement suivant ou un autre équivalent quant au principe :

(A) Les Monnaies recevraient les dépôts de lingots d’argent effectués à cet effet et donneraient un ou des reçus dans une forme prescrite.  Chaque reçu devrait spécifier en onces la quantité d’argent fin qu’il représente et sa valeur équivalente en or, selon un rapport à déterminer par un accord international.

(B)  Il ne serait pas reçu de dépôt inférieur à un nombre déterminé d’onces.

(C) La quantité d’argent spécifiée dans le reçu sera remise au porteur, sur sa demande, en poids et d’aucune autre façon.

(D) Ces reçus circuleraient comme monnaie dans toutes les transactions.

L’effet pratique de ce projet serait, selon moi, de rétablir le système bimétallique sur une base assez large pour en assurer le maintien.  Dans les pays qui auraient gardé l’étalon d’or – quoique leurs Monnaies ne puissent être ouvertes à la frappe illimitée de l’argent de façon que la monnaie de métal blanc ait plein pouvoir libératoire dans le rapport admis – les reçus de dépôt de lingots d’argent seraient, je l’espère, acceptés au pair dans la circulation, et serviraient dans la constitution des réserves des Banques.  Aussi longtemps que l’Union bimétalliste tiendrait ses Monnaies ouvertes à la frappe illimitée de l’argent, le rapport, je le crois fermement, serait maintenu entre les monnaies d’or et d’argent dans les pays compris dans cette Union, et entre l’or et les reçus de dépôts d’argent dans les autres pays.

 

Annexe B : Lettre de M. van den Berg à M. Victor Bonnet, Paris

Batavia, 30 mars 1876.

Monsieur,

Permettez-moi de vous adresser quelques observations à propos de votre étude sur la dépréciation de l’argent, insérée dans le Journal des Économistes, livraison de décembre 1875.

D’accord avec les autorités les plus compétentes dans la matière, vous posez comme fait une chose, à mon avis très discutable, savoir que l’étalon d’or ne convient en aucune manière aux contrées de l’extrême Orient, et que ces contrées doivent être mises en dehors des concurrents qui auront à se disputer leur part de la production annuelle de ce métal.

Je pourrais être de votre avis si nous avions affaire à des contrées isolées du reste du monde, comme le fut jadis le Japon où, pendant des siècles peut-être, l’argent a pu conserver, relativement à l’or, une valeur triple de ce qu’il valait ailleurs.  Mais à un point de vue commercial et financier, l’extrême Orient ne forme qu’une partie, très importante il est vrai, mais secondaire cependant, du marché monétaire universel, auquel il est intimement lié par des opérations de change et des envois de numéraire.  Les cours du change dans l’extrême Orient sont affectés par la baisse de l’argent, exactement de la même manière que les cours dans les pays de l’Occident qui ont gardé l’argent comme base unique de leur circulation.

Que la monnaie d’argent convienne mieux aux besoins spéciaux des peuples de l’Orient qu’une circulation basée sur l’or, je ne le nie pas.  Au contraire, il faudra de la peine, et beaucoup de peine peut-être, pour accoutumer les Orientaux à accepter l’or comme monnaie légale; mais je ne saurais admettre qu’à cause de cela il soit indispensable que l’Orient continue à se servir, comme base de son système monétaire, d’un métal qui, par la dépréciation graduelle dont nous sommes témoins, vient de perdre la qualité essentielle et indispensable d’étalon de valeur.

De deux maux il faut éviter le pire, et je crois, pour ma part, que l’instabilité de l’étalon dont on se sert encore dans cette partie du monde, est bien plus à craindre que les difficultés que peut rencontrer l’introduction de l’or comme moyen d’échange parmi des populations qui jusqu’ici n’ont employé que l’argent.

S’il en est ainsi, la solution du grand problème monétaire, qui depuis quelques années occupe tous les esprits sérieux, dépend donc, en définitive, de la question de savoir si les demandes d’argent de l’extrême Orient seront toujours assez puissantes pour mettre un frein à la dépréciation graduelle du métal.  Si la réponse peut être affirmative, il n’y a pas lieu de s’inquiéter de la marche future des affaires.  Tôt ou tard l’argent regagnera sa valeur normale, et personne ne songera plus à s’en défaire pour tout de bon, dans les pays où les besoins de la circulation s’accommodent mieux de l’usage de l’argent que du métal que les nations avancées de l’Europe préfèrent comme moyen d’échange.

Mais si, par contre, la réponse doit être négative, la situation actuelle devient des plus sérieuses.  L’Orient ne peut se soustraire impunément à l’influence des lois économiques générales qui régissent la circulation monétaire dans les pays civilisés de l’Europe.  Ici comme ailleurs, la nature des choses s’oppose au maintien, comme mesure de valeur, d’un métal sujet à de continuelles et fortes oscillations de hausse et de baisse, et malgré les raisonnements de l’Economist anglais, dans son numéro du 11 septembre dernier, et de M. Stanley Jevons, dans son livre récent sur La monnaie et le mécanisme de l’échange (p. 142), l’Orient se verra forcé de suivre le mouvement général vers l’or, s’il ne veut s’exposer à de profondes perturbations de sa situation économique à l’intérieur, et de ses relations commerciales et financières avec l’étranger.

La perte du trésor anglo-indien sur le montant qu’il a à rembourser annuellement au trésor de la métropole se compte déjà par millions de roupies.  Cette perte est une des charges les plus onéreuses du budget de l’Inde anglaise, charge qui retombe sur les contribuables et les fait souffrir indirectement.  Rien de plus naturel ainsi que nombre de voix se soient déjà fait entendre aux Indes en faveur de l’étalon d’or.  Le Directeur de la Monnaie de Bombay, M. Lewis E. Hynes, a publié dans la Gazette de Bombay des 17 et 18 août 1873 un article pour démontrer que l’adoption immédiate de l’or comme mesure de valeur est devenue une nécessité absolue et indispensable.  Selon lui, l’argent pourra rester en usage comme monnaie d’appoint à côté de l’or, mais la frappe en devra être interdite au public, de sorte que les importations de ce métal cesseront, et que l’or seul pourra être employé pour la liquidation de la balance dont l’Europe est ordinairement débitrice envers l’Orient.

Il se peut donc que l’Inde aussi prenne place bientôt parmi les concurrents qui se disputent leur part dans la production de l’or; et, le cas échéant, la question monétaire prendra une gravité bien plus sérieuse qu’elle n’a eue jusqu’ici la thèse de l’insuffisance de l’or, que vous avez combattue victorieusement, en vous bornant aux besoins des peuples de l’Europe, se fera valoir d’une tout autre manière, dès qu’il sera question d’une demande supplémentaire annuelle d’une centaine de millions de francs peut-être pour subvenir aux besoins de l’Orient.  Une appréciation générale de l’or en sera la conséquence inévitable.  Les prix de tous les articles qui s’échangent contre l’or baisseront.  Le métal qui, par un entraînement irrésistible, s’introduira partout comme unique mesure de valeur, deviendra de plus en plus rare (la production du métal restant ce qu’elle est à présent), et, la crainte ne me semble pas illusoire, la rareté du numéraire arrêtera l’essor de la production en général, dans les mêmes proportions où celle-ci a été stimulée par l’accroissement de la masse métallique, pendant les vingt-cinq années qui viennent de s’écouler.

Quoi qu’il en soit, il me paraît hors de contestation que la question monétaire est une question d’un caractère essentiellement cosmopolite, et que toute solution qui ne prend en considération que les besoins et les intérêts des peuples de l’Occident restera forcément défectueuse.  Je n’ai pas à m’étendre maintenant sur un sujet que je viens de soumettre à un examen spécial dans une étude dont votre savant compatriote, M. Esquirou de Parieu, a bien voulu faire mention dans sa brochure sur La Politique française dans la question monétaire, publiée en 1875; je n’ai eu d’autre but, en soumettant les considérations qui précèdent à votre jugement éclairé, que de fixer votre attention sur un côté par trop négligé du problème, convaincu qu’on court grand risque d’arriver à des conclusions au moins hasardées en continuant d’y appliquer comme mot d’ordre l’avis du poète : «glissez, mortels, n’appuyez pas».

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

v. d. B.

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Annexe C : Extrait d’une Note de Sir David Barbour en date du 20 octobre 1887 (Traduction)

Le «Traité des monnaies du Royaume», de lord Liverpool, ne fait nulle part allusion :

I.   Au Treasury Order (ordonnance du Trésor) du 28 octobre 1697, décidant que les guinées devaient être reçues au taux de 22 shillings pièce;

II.  Au Council Order (ordonnance du Conseil) du 8 septembre 1698, déférant la question du taux élevé de la guinée au Council of Trade (Conseil du commerce);

III. Au rapport du Council of Trade (Conseil du commerce), en date du 22 septembre 1698;

IV. A la résolution de la Chambre des Communes au sujet de ce rapport;

V.  Aux Orders of the Treasury (ordonnances du Trésor) de recevoir les guinées à 21 sh. 6 d., et pas autrement.

Par le fait de la publication de ces documents tombe la déclaration de lord Liverpool, d’après laquelle le peuple anglais, d’un consentement unanime et sans aucune intervention de l’autorité publique, attachait à la guinée, après la grande refonte des monnaies, une valeur plus grande que celle qu’aurait justifiée le prix de l’or sur le marché.  En même temps que cette allégation, doit tomber la conclusion qu’on en tirait, à savoir, qu’avec l’accroissement du commerce et de la prospérité, le peuple anglais en était arrivé, en 1698, à préférer l’or à l’argent.

Ainsi disparaît la seule preuve mise en avant pour soutenir la théorie de l’accroissement de la prospérité dans les pays qui passent de l’argent à l’or.  Cette théorie, lord Liverpool l’avait inventée pour renverser cette opinion de Locke, que l’or n’est ni la monnaie du monde, ni la mesure des échanges, et qu’il n’est même pas susceptible de l’être.

La théorie de lord Liverpool peut évidemment être saine, bien que les faits sur lesquels il s’appuyait en 1805 fussent imaginaires.  D’un autre côté, on est pleinement autorisé à dire que c’est l’acceptation de cette théorie, sur la foi de l’autorité de lord Liverpool, qui a amené, au XIXe siècle, cet état de choses dont on se prévaut aujourd’hui pour en prouver la solidité.  Ricardo, pourtant, ne s’y trompa point; il dit, en effet, clairement que ce n’est pas parce que l’or est plus approprié à la circulation monétaire d’un pays riche que ce métal est préféré à l’argent pour le payement des dettes, mais que c’est simplement parce qu’il est de l’intérêt du débiteur de s’acquitter de cette façon.  Depuis les ordonnances qui fixèrent la valeur de la guinée à 21 sh. 6 d., il devint de l’intérêt des débiteurs d’effectuer les payements en or; et ces ordonnances firent de ce métal la principale mesure de la propriété en Angleterre.

Comment lord Liverpool, ou ceux qui travaillèrent sous ses ordres, en arrivèrent à passer sous silence l’existence des documents que j’ai cités et qui, à cette époque, auraient détruit son argumentation par la base, c’est là un fait qui reste inexplicable.

 


SIXIÈME  SÉANCE : JEUDI  8  DÉCEMBRE  1892




Présidence de M. Montefiori Levi

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard

–  pour le Danemark :

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff

–  pour l’Espagne :

M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la quatrième séance est approuvé.

M. le Président rappelle le vote émis dans la cinquième séance, relatif à la marche des travaux de la Commission d’examen.  Il se fait l’interprète d’un certain nombre de membres de la Conférence qui, tout en respectant le vœu formulé par l’assemblée, voudraient que cette décision fût atténuée dans une certaine mesure.  Il espère rencontrer l’adhésion unanime en proposant – par une légère modification au texte plutôt qu’à l’esprit de la proposition de Carathéodory Effendi – que tous les membres de la Conférence aient le droit d’assister aux séances de la Commission d’examen ou de toute autre Commission à constituer éventuellement, mais sans prendre part aux délibérations.

La proposition est adoptée.

M. le Président porte à la connaissance de l’assemblée que, satisfaisant au vœu émis par M. Hans Forssell, M. Allison, Délégué des États-Unis d’Amérique, et M. le Docteur von Glasenapp, Délégué de l’Allemagne, ont déposé sur le bureau, le premier, divers documents relatifs à la situation monétaire aux États-Unis, le second, quatre tableaux statistiques sur le monnayage dans l’Empire allemand.  Ces documents seront publiés.  M. le Président, au nom de la Conférence, remercie MM. le Sénateur Allison et le Docteur von Glasenapp.

La parole est donnée à M. Allison pour une motion d’ordre.

M. Allison, Délégué des États-Unis d’Amérique, fait une proposition tendante à écarter provisoirement le projet de M. Moritz Lévy pour en arriver immédiatement à la discussion de la proposition des États-Unis, c’est-à-dire à la question du bimétallisme.

L’honorable Délégué des États-Unis pense que l’expérience des deux dernières séances a démontré qu’en discutant le projet de M. Moritz Lévy, on n’a discuté, en réalité, que les principes généraux, et qu’il serait préférable de commencer par le débat sur la question du bimétallisme, sauf à revenir plus tard au projet de M. Moritz Lévy et aux autres propositions subsidiaires.

M. Raffalovich demande que l’on épuise le débat sur le projet de M. Moritz Lévy.  Il a préparé des observations sur ce sujet et désirerait, en tous cas, les produire immédiatement.

M. Boissevain voudrait également répondre sans délai à quelques arguments énoncés dans la dernière séance par M. Sainctelette, et qui se rapportent directement au plan de M. Moritz Lévy.  Abstraction faite de toute considération personnelle, il estime qu’il y aurait grande utilité à laisser se poursuivre la discussion engagée.

Sir G. Rivers Wilson appuie la motion de M. Allison, qu’il trouve pratique, en vue d’abréger la durée des débats.  Il estime que la majorité des Délégués ne se montrerait favorable à la proposition de M. Moritz Lévy que si cette dernière était fondue dans un plan général.  Il y a plutôt avantage à ne pas achever l’examen de ce projet pris isolément, et à aborder les hautes considérations que comporte le débat sur la proposition bimétalliste des Délégués du Gouvernement des États-Unis.

M. le Baron de Renzis propose, par voie d’amendement, d’adopter la motion de M. Allison, mais de donner satisfaction à MM. Raffalovich et Boissevain en leur accordant la parole sur la proposition de M. Moritz Lévy.

M. Sanchez de Toca rappelle l’hésitation qui s’est produite dans l’ordre des débats, dès la présentation du programme apporté par la Délégation des États-Unis.  Il avait compris que MM. les Délégués des États-Unis désirassent connaître les vues des États d’Europe avant de défendre leur propre proposition.  Aujourd’hui que M. Allison propose lui-même d’aborder le débat sur le bimétallisme, la Conférence doit, par déférence pour le Gouvernement des États-Unis, accueillir ce vœu.

M. Forssell demande que l’ordre des débats soit observé, tel qu’il a été réglé après discussion.  Agir autrement, c’est amener le désordre dans la discussion.

M. le Président fait remarquer à l’assemblée l’impossibilité dans laquelle il s’est trouvé de restreindre la discussion à l’examen de la proposition de M. Moritz Lévy.  En réalité, le débat sur le bimétallisme se poursuit pour ainsi dire à l’exclusion de l’examen de la question à l’ordre du jour, comme tous ont pu le constater aux dernières séances.  À ce point de vue, l’adoption de la proposition de M. Allison créerait l’ordre au lieu d’introduire le désordre, comme le craint l’honorable Délégué de la Suède.

Il propose à l’assemblée de se prononcer sur la motion de M. Allison, telle qu’elle a été amendée par M. le Baron de Renzis.

La motion ainsi amendée est adoptée.

M. Raffalovich, Délégué de la Russie, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

J’exprimerai tout d’abord, au nom de M. le premier Délégué de la Russie et au mien, toute notre reconnaissance à nos collègues pour avoir bien voulu rappeler la part qui revenait, dans la suggestion faite par M. Moritz Lévy, à l’un de nos plus éminents compatriotes, M. de Thoerner.  Celui-ci sera certainement touché de cet hommage rétrospectif, de ce rappel à notre souvenir.

Si je crois devoir dire quelques mots aujourd’hui sur les questions actuellement soumises à nos délibérations, c’est mû par le même sentiment de déférence qui animait M. Bertram Currie, lorsqu’il nous disait que nous avions l’obligation morale d’apporter chacun, avec une compétence plus ou moins grande, notre contribution aux travaux de la Conférence internationale.

C’est naturellement, comme le disait en 1878 M. de Thoerner, en mon nom personnel, sans engager en aucune façon l’opinion de mon Gouvernement, que je parle.  Le Gouvernement russe, ajoutait M. de Thoerner, devait réserver ses résolutions jusqu’au moment de la reprise de la circulation métallique; il avait accepté, en 1878, l’invitation à la Conférence, tant pour répondre au désir du Gouvernement des États-Unis que dans l’espoir de puiser des matériaux précieux dans les travaux d’une assemblée où tant de lumières se trouvaient réunies.  C’est le point de vue actuel également.  Quel que soit le résultat de nos délibérations, que nous arrivions à saisir la formule qui puisse donner satisfaction, que nous parvenions à ce compromis, si désiré ou que nous nous séparions sans avoir réussi, un point est acquis, c’est que nos discussions n’ont pas été stériles : elles ont livré des résultats positifs, tangibles par le fait même des déclarations d’une portée capitale que nous avons enregistrées et qui jettent sur l’état de la situation monétaire une clarté nouvelle.

Invoquant de nouveau le nom de M. de Thoerner, je me permets de dire, après lui, que je crois qu’il est démontré par les faits qu’il est contraire à la nature des choses de prétendre établir un rapport fixe de valeur entre la valeur de l’or et celle de l’argent.  M. de Thoerner, s’appuyant sur l’histoire monétaire de notre pays, citait deux exemples pour prouver combien il est difficile, en matière monétaire, de réagir par des lois ou par des conventions, contre la force des choses.

C’est aujourd’hui encore l’opinion à laquelle je me rallie : rien de ce qui est survenu depuis 1878 ne me paraît de nature à la modifier.

Envisagé au point de vue pratique, en tenant compte des faits, de la situation particulière des États, le problème monétaire n’admet pas de solution absolue.  À côté de la notion de ce que serait un état idéal, il y a l’art, l’application, la mise à exécution.  C’est pour cela que, dans de grands pays, nous voyons des hommes d’État, convaincus que si cela était possible, il faudrait adopter l’étalon d’or en réduisant l’argent au rang secondaire de monnaie d’appoint, défendre cependant le maintien du statu quo avec tous ses inconvénients; que dans d’autres nous voyons l’opinion publique et les Gouvernements, satisfaits des résultats obtenus au prix de sacrifices qu’on s’est imposés, travailler néanmoins à réaliser la réforme monétaire.

Ce que M. Currie nous a exposé relativement à l’Angleterre a ma pleine et entière adhésion.  Je crois, comme lui, que plus un pays est riche et avancé en civilisation, plus son outillage économique est perfectionné et plus il peut économiser sur l’abondance des métaux précieux.

Une des forces de l’Angleterre, c’est d’avoir pu devenir le centre monétaire du monde, l’endroit où l’on est toujours sûr d’être payé en or.  Aujourd’hui c’est une condition de sa grandeur; touchez à cette certitude et vous briserez un des ressorts essentiels.

La base peut sembler étroite, mais, au point de vue général, l’étroitesse même de cette base a ses avantages.  Grâce à cela, nous savons à l’avance qu’il y a des dangers en vue.  Si l’on avait compris dès le mois d’août 1890 toute l’importance de la hausse de l’escompte à Londres (me sera-t-il permis de rappeler que pour ma part au moins je l’ai signalée par écrit comme nous présageant une crise de crédit à courte échéance ?), on aurait peut-être pu déjà carguer bien des voiles.

Un point important a été signalé dans les débats de la Conférence et relevé dans le rapport actuellement en discussion : c’est la question de l’escompte, la question de la prime défensive.  Il faut savoir grand gré à M. van den Berg de l’avoir placée sous nos yeux.

Si je ne craignais d’abuser de votre patience, je vous lirais un extrait de la dernière préface mise par un maître de la science monétaire à l’ouvrage d’un autre maître : je parle de M. Léon Say, qui sur ce terrain a rendu de si grands services à son pays, et de M. Goschen – je fais allusion à la préface récente de M. Say au Traité des changes.  M. Say y condamne la pratique de la prime défensive.

Je me permettrai, en terminant, d’attirer l’attention sur la situation particulière où se trouvent les pays qui n’ont pas un stock de fonds internationaux et qui n’ont que leurs propres titres mobiliers, dont une partie se trouve dans d’autres pays.  C’est là une considération que je prends la liberté de soumettre aux Délégués des États-Unis : c’est peut-être là un point faible de leur cuirasse.»

M. van den Berg, Délégué des Pays-Bas, prononce les paroles suivantes :

«Messieurs,

De mon discours à la séance de mardi, il ressort que je suis en complet désaccord avec notre honorable et estimé collègue M. Raffalovich, quant à ses opinions sur la question monétaire en général, mais je lui sais gré d’avoir fixé de nouveau votre attention sur la question de la politique des banques d’émission par rapport à l’or, parce que, à mon avis, il s’agit d’une question de la plus grande importance, et dont la solution, dans le sens que j’ai indiqué dans une de nos premières réunions, atténuerait, il me semble, d’une manière très sensible, les désavantages inhérents à la situation actuelle.

Pour éclaircir et élucider la question, et pour en faciliter l’étude, je viens de dresser un tableau des mouvements du stock d’or de la Banque Néerlandaise pendant les douze dernières années.  Ce tableau, que j’ai l’honneur de déposer sur le bureau, est, je crois, très instructif, car il nous montre quelle a été la marche des affaires sous l’application d’un système qui s’est toujours refusé à attirer ou à garder l’or par des moyens artificiels.  Nous avons toujours laissé aller et venir l’or au gré des besoins du marché monétaire, et voilà que de 80 millions de florins au commencement de 1880, nous l’avons vu descendre jusqu’au-dessous de 5 millions en janvier 1882, pour revenir, peu de temps après, à 40 millions, et en 1886 de nouveau à 80 millions de florins.  Ensuite nous avons gardé longtemps un stock au-dessus de 60 millions, et nous sommes actuellement encore en possession d’un stock d’environ 40 millions, auxquels il faut ajouter notre portefeuille sur l’étranger accusant un chiffre de plus de 23 millions de florins, qui, selon la loi, ne fait pas partie de notre encaisse métallique.

Quant à ce portefeuille sur l’étranger, je voudrais vous faire remarquer encore qu’il est constitué presque en entier de devises sur Londres et Berlin.  Le papier sur Paris et Bruxelles n’y entre que pour une somme assez minime; et pourquoi ?  Parce que nous ne sommes pas sûrs d’avance d’être payés en or, à l’échéance du papier sur Bruxelles et Paris, dans le cas où les circonstances nous amèneraient à le demander, sans nous soumettre à une prime dont naturellement nous ne voulons pas.

C’est cette situation toute particulière des marchés monétaires de la France et de la Belgique qui ne dérange que trop souvent les affaires, et qui y fait entrer un élément d’instabilité très préjudiciable à la liquidation des échanges internationaux.

J’aurais bien d’autres observations encore à ajouter à celles qui précédent, mais je les réserve pour plus tard, après que j’aurai pu prendre note de ce que d’autres peut-être auront à dire pour ou contre les idées émises.»

M. Allard, Délégué de la Belgique, dépose sur le bureau de la Conférence une proposition qui est renvoyée à la Commission d’examen (Voir Annexe).

M. Cramer-Frey, Délégué de la Suisse, lit le discours suivant :

«Messieurs,

On cherche un remède à une situation qui a été surtout provoquée par l’augmentation énorme de la production de l’argent.  Cette production était seulement d’environ 1,250,000 kilogrammes, moyenne annuelle, pendant la période décennale de 1860–1870.  Aujourd’hui elle a atteint le chiffre annuel de 4 ½ millions de kilogrammes.  Personne ne voudra nier qu’une augmentation aussi rapide ait dû dépasser les besoins de la consommation et déjouer toutes les prévisions.

Serait-il possible de guérir le mal par des mesures artificielles ?

Il y aurait peut-être des moyens de l’adoucir, et le projet de M. de Rothschild a indiqué un de ces moyens; mais ni l’auteur ni aucune autre personne n’auraient voulu nous garantir qu’au bout de la période d’essai, la situation ne se trouverait peut-être, ou même vraisemblablement, plutôt empirée qu’améliorée.  La déclaration de MM. les Délégués des États-Unis et du Mexique, concernant l’impossibilité d’une réglementation ou de la restriction de la production de l’argent dans ces pays, a fini par faire tomber beaucoup d’illusions.

Il semble donc qu’il n’y ait qu’une seule solution radicale, celle préconisée par la Délégation des États-Unis et par d’autres membres de la Conférence; elle consiste dans le véritable système bimétallique.

Messieurs, il serait téméraire de ma part de vouloir évoquer ici les nombreux arguments théoriques qui peuvent être mis en avant pour et contre le bimétallisme; ces arguments sont consignés dans les procès-verbaux des Conférences monétaires de 1878 et de 1881 et dans les rapports de la Silver Commission anglaise.  Il serait bien difficile d’en trouver d’autres.  Or, comme en 1878 et en 1881, la Suisse continue à regarder comme acquise à sa politique monétaire la doctrine qu’il ne peut y avoir deux étalons, ou deux mesures de valeur.  Je serais un mauvais disciple du regretté M. Feer-Herzog, qui a représenté la Suisse à la Conférence de 1878, et un mauvais successeur de M. Burckhardt-Bischoff, dont beaucoup d’entre vous ont certainement pu apprécier l’ouvrage intéressant sur le bimétallisme et la Conférence de 1881, à laquelle il a assisté comme délégué de mon pays, si jamais l’idée me venait que le système bimétallique pût être admissible pour nous.  Dans ce sens, les instructions que mon honorable collègue, M. Rivier, et moi, avons reçues de notre Gouvernement, sont du reste des plus formelles.

Quant aux différentes propositions transactionnelles qui ont vu le jour jusqu’à ce moment-ci (celle de M. Allard ne nous est parvenue qu’aujourd’hui), elles impliquent toutes, ce qui est du reste inévitable, un engagement dans la direction d’un emploi plus considérable de l’argent.  Or, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie se tiennent sagement à l’écart; l’Angleterre se montre très réservée et ne procéderait, peut-être, à la refonte des demi-souverains que si elle voyait une large compensation dans des engagements d’autres nations concernant des achats d’argent.  Dans les pays de l’Union latine, sauf en Italie et en Grèce, pays qui sont, en ce moment, dans une situation exceptionnelle, mais passagère, il serait impossible d’imposer à la circulation un seul écu de 5 francs, en sus de ce qu’elle absorbe maintenant.  Au cas seulement où la France consentirait à retirer ses pièces d’or de 10 francs, et où l’Italie se déciderait à retirer ses billets de 5 et 10 lires, un nouveau besoin serait créé.  Mais alors les existences actuelles d’écus suffiraient, et au delà, pour remplir la lacune, vu que la France en détient pour un demi-milliard de francs ou plus, qui chôment dans les caves de la Banque.

Si, en Suisse, où nous n’avons pas de coupures en papier au-dessous de 50 francs, on est obligé de changer un billet de banque, on ne vous donne rien que des écus d’argent ou de la monnaie divisionnaire, et très rarement vous voyez une pièce d’or dans la circulation.  Quoi que l’on fasse donc, aucune mesure ne réussira à faire augmenter l’emploi effectif de l’argent, auquel, à cause de son grand poids, on préfère les billets de banque dès qu’il s’agit d’une somme de quelque importance.  Un surcroît ne ferait qu’augmenter les existences dans les caves des banques et des trésors publics.  Le bimétallisme pur, c’est-à-dire la libre frappe de l’argent, aurait ce résultat désastreux qu’il chasserait totalement, ou en grande partie, l’or dont les pays de l’Union latine ont besoin pour maintenir l’étalon du métal jaune.

Quant aux mesures prévues par le projet de M. Moritz Lévy, la Suisse n’y serait donc pas beaucoup intéressée directement.  Mais elle ne saurait que les recommander.

Permettez-moi maintenant, et pour conclure, de répondre en peu de mots à quelques-unes des observations que nous avons entendues dans les discours tenus au courant des deux dernières séances.

L’honorable M. Allard, dont nous avons tous eu l’occasion d’admirer la verve juvénile, le fonds de connaissances scientifiques et pratiques avec lesquelles il a traité la question monétaire, soit dans ses nombreux écrits, soit dans ses discours, nous a dit combien la situation deviendrait grave si la Conférence n’aboutissait pas à des résolutions propres à relever le prix de l’argent.

L’honorable Sir Guilford L. Molesworth, le digne représentant des Indes Britanniques, nous a fait entrevoir que, s’il ne sortait de nos discussions rien de palpable et de favorable à l’argent, son Gouvernement se verrait obligé de suspendre la frappe de l’argent; et l’honorable M. Cannon croit devoir prédire que les États-Unis seraient forcés de recourir à la même mesure.

M. Allard a évoqué les souvenirs de 1873 avec sa crise douloureuse, qu’il voudrait attribuer aux mesures monétaires de certains pays.  À cet égard, je pense que la cause déterminante de la crise de 1873 est beaucoup moins à chercher dans un manque de moyens de circulation que dans la surproduction, et dans l’exagération inouïe dans les entreprises commerciales, qui devaient, fatalement et tôt ou tard, provoquer une forte réaction et une dure liquidation.  Il est très probable que si, aujourd’hui, avec une production d’argent qui pourrait bientôt atteindre 5 millions de kilogrammes, une convention internationale venait à consacrer la libre frappe de l’or et de l’argent, il s’ensuivrait une hausse colossale de tous les prix, qui exciterait la spéculation, qui pousserait à des entreprises folles.  Une réaction formidable, une crise nouvelle en seraient la conséquence inévitable.

Je trouve qu’on exagère passablement les effets économiques de la baisse de l’argent.  Les Indes, par exemple, ont vu leur commerce extérieur plus que doublé depuis 1872; il paraît donc y avoir eu une ample compensation, soit pour le trésor, soit pour la majorité des contribuables.  Les manufacturiers du Lancashire, qui se plaignent si amèrement, ont, eux aussi, et dans la même période, plus que doublé leurs exportations de tissus de coton vers les Indes.

Quant à la suspension de la frappe de l’argent aux Indes Britanniques et aux États-Unis, ce serait assurément très sérieux.  Mais il me semble que l’intérêt même de ces deux pays les empêchera, non pas peut-être de restreindre les achats et la frappe de l’argent, mais de brusquer la situation.

En théorie, je suis d’avis qu’on aura probablement trouvé la meilleure solution lorsqu’on aura laissé à l’action naturelle des choses – jointe à un changement de tactique dans le domaine de la législation monétaire de quelques pays, c’est-à-dire en évitant des variations trop fréquentes, telles que nous les avons vues aux États-Unis – le soin de créer une certaine stabilité dans les rapports entre l’or et l’argent.

La Délégation suisse continuera, avec le plus grand empressement, à examiner avec vous tous les moyens qui pourraient contribuer à adoucir la situation présente et future.  Mais j’avoue que je suis passablement sceptique à l’égard de la plupart des idées qui se sont fait jour jusqu’ici, à l’exception de celle qui est contenue dans le projet de M. Moritz Lévy.  Je ne veux pas perdre l’espoir que la lumière puisse se faire encore.»

M. le Dr Andrews, Délégué des États-Unis d’Amérique, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

À propos de quelques paroles prononcées à la dernière séance, concernant les intentions et la politique des États-Unis, j’attire l’attention de la Conférence sur quelques remarques, dont le rapport avec l’ordre du jour est moins direct que je ne l’eusse désiré.

Nous avons bien raison de nous réjouir de l’accord et de l’esprit de conciliation qui ont marqué la procédure de cette Conférence.  Les Délégués américains se trouvent particulièrement charmés de ce résultat.  Nous avions cru possible de rencontrer un sentiment tout différent.  Dans le cas présent, nous ne pouvions nous attendre à ce que nos travaux soulèveraient si peu de difficultés.

Nous avions appris avec peine que l’attitude de notre pays au sujet de l’argent et, par conséquent, nos intentions en provoquant cette Conférence, et notre présence ici, avaient été mal interprétées.  Nous nous rendons compte, par la lecture des journaux européens, que bien des gens de ce côté de l’Atlantique considèrent notre attachement à la monnaie d’argent comme une simple question d’égoïsme.  Ils jugent que nous avons simplement pour but d’augmenter les richesses de notre pays, et ils supposent que nous agissons en esclaves des propriétaires des mines d’argent.

Messieurs, si parmi vous il y en avait encore dont la pensée serait celle-là, je les prie sincèrement de changer d’avis, car cette opinion n’est nullement fondée.

Dans l’ensemble de la valeur immense de notre production nationale globale qui, pour 1890, s’élève à environ 13 milliards de dollars, l’argent ne représente qu’une bagatelle d’à peu près 0,04 %.

Permettez-moi, une fois encore, de reproduire à ce sujet quelques chiffres concernant les sommes que représentent certains produits naturels des États-Unis.  Les chiffres relatifs aux produits de nos manufactures seraient plus frappants encore.

Articles Années Valeurs en millions de dollars
Minéraux
Foin
Froment
Cotton
Charbon
Fer brut
Porcs
Pommes de terre
Produits maraîchers
Or
1890
1888
1890
1890
1890
1890
1890
1888
1890
1890
652 ½
408 ½
320
220
171 ¾
151 ¼
85 ½
81 ½
76 ½
32 ¾

En examinant une telle statistique, il est facile de se rendre compte que les personnes intéressées dans l’exploitation de nos mines d’argent ne peuvent exercer qu’une influence insignifiante sur l’opinion publique de notre immense territoire.

Tout aussi absurde est l’idée qui prévaut en Europe, que l’intérêt de notre pays dans la question de l’argent, aurait son origine dans les troubles qui affecteraient notre circulation monétaire, par suite des sommes considérables qui y figurent, en certificats d’argent, en argent monnayé et en lingots.

Il est bien vrai que nous possédons beaucoup de monnaie d’argent, mais nous n’en avons pas en trop, comme cela est prouvé par ces deux faits indéniables, que tout l’argent, quoique effectivement dans la circulation, se trouve au pair parfait avec l’or, et que les prix généraux dans les États-Unis subissent depuis quelque temps une baisse plutôt qu’une hausse.

Les écrivains européens qui s’occupent de notre législation monétaire, perdent trop de vue, comme le font beaucoup de nos nationaux eux-mêmes, l’énorme augmentation de la population et de l’industrie de notre pays, qui, non seulement nous permettent d’absorber, sans la moindre perturbation dans la circulation, des sommes colossales d’argent, mais qui rendent de pareilles augmentations absolument indispensables.  Nous n’avons pas et nous n’aurons pas de sitôt un dollar d’argent en trop pour nos besoins.  Il est impossible que notre monnayage de l’argent excède nos besoins, aussi longtemps que nous pouvons facilement maintenir chaque pièce parfaitement au pair de l’or.  Si, à la longue, nous n’y parvenions plus, nous modifierions nos lois.

Quelles considérations ont donc pu engager les États-Unis à inviter les autres États à se réunir ici ?

Il y en a deux principales, toutes deux rationnelles, et n’impliquant aucun avantage pour nous au détriment des autres nations.  Aussi les États-Unis n’ont-ils nullement l’idée de solliciter une faveur des peuples de l’Europe.  Ce qu’ils désirent est autant dans l’intérêt de l’Europe que dans leur propre intérêt.

En première ligne, nous désirons multiplier nos relations commerciales avec toutes les nations.  Nous voudrions un commerce plus vaste avec la Chine, le Japon et l’Amérique du Centre et du Sud, et à la fois avec tous les peuples de l’Europe.  C’est là une politique qui ne pourra jamais se réaliser d’une manière satisfaisante, tant que les deux grands groupes de nations, celui de l’argent et celui de l’or, continueront à se séparer chaque jour davantage.

L’ennui des fluctuations du change qui afflige la Grande-Bretagne dans ses échanges avec les Indes, nous l’éprouvons également, quoique dans une moindre mesure, dans notre commerce avec nos proches voisins.  C’est là un mal profond que nous désirons sérieusement faire disparaître, en y substituant un taux du change qui soit fixe : résultat qui ne pourra être atteint qu’en étendant l’usage de l’argent comme monnaie d’un plein pouvoir libératoire.

Mais, Messieurs, je voudrais vous convaincre – et je ne puis assez insister là-dessus – que nous sommes résolus à ne pas vouloir atteindre le but si désirable dont je viens de vous parler, si cela devait se faire au prix d’un schisme semblable entre nous et les populations européennes.  Nous aspirons à former le lien nécessaire pour faire du commerce universel une unité parfaite.  Nous tendons vers ce but, mais nous ne pouvons l’atteindre sans votre assistance.  Si jamais nous étions obligés d’abandonner notre but, nous nous séparerions de l’Asie et de l’Amérique du Sud plutôt que de vous, avec qui tant de liens solides, amicaux et précieux nous unissent.

Il y en a qui s’attendent à ce que le résultat de la politique que poursuivent les États-Unis en ce qui concerne l’argent, soit la perte de son or et le passage à un système monétaire ayant pour base l’argent.  Je vous dirai, Messieurs, de la manière la plus positive, que ceux-là se trompent.

Nous n’abandonnerons jamais notre or.

On a voulu jeter un blâme sur les États-Unis, comme si le bouleversement monétaire dont souffre le monde des affaires, leur était imputable.  Il n’en est rien.  Lancer une pareille accusation, c’est accuser d’assassinat un homme qui a fait son possible pour sauver la vie d’un frère qui allait se suicider.  Nous ne pourrons soutenir plus longtemps de tels efforts fraternels.

Nous ne poursuivrons pas toujours seuls la tâche de soutenir le prix de l’argent.  Ce serait plus que l’Europe n’a le droit d’attendre de nous.  Si l’Europe ne trouve pas un intérêt suffisant dans le projet pour y coopérer avec nous, nous diminuerons bientôt nos achats annuels d’argent, et nous commencerons à pourvoir à l’augmentation de notre circulation monétaire par l’émission de billets.  Il est presque certain que notre Congrès national prochain, dont les pouvoirs prennent date le 4 mars prochain, commencera à agir en ce sens.  Dans tous les cas, je le répète, nous n’abandonnerons pas notre or.

Ceux qui en jugent autrement, sont mal informés.  Ils sont induits en erreur par les feintes et les manœuvres résultant des conflits de nos partis politiques au dedans et en dehors du Congrès.

Il faut porter ses regards plus loin : voir les dernières plate-formes nationales de nos deux principaux partis politiques – la composition du nouveau Congrès – le projet du parti démocratique de faire revivre l’émission des banknotes des États particuliers – l’élection de M. Cleveland à la Présidence à une très grande majorité des votes du peuple et des électeurs présidentiels, après qu’il se fut prononcé pour une politique favorable à l’or, d’une façon si accentuée et si irréconciliable, qu’un grand nombre de ses meilleurs amis s’attendaient à sa défaite – le fait que la partie du pays, je veux parler du Sud, où la manière de voir de M. Cleveland, à cet égard, était le moins en faveur, lui accorde un vote absolument unanime – et enfin le caractère de M. Cleveland lui-même, si pleinement engagé à ce sujet, qu’il assure à ses adversaires aussi bien qu’à ses amis, que la politique monétaire des États-Unis, honorée par le temps, ne sera jamais changée de son consentement.

Ce que je dis à ce sujet est basé non pas sur des informations privées; mais, comme partisan de M. Cleveland et jouissant quelque peu de l’honneur de le connaître personnellement, je ne doute nullement que son attitude, quant à la circulation monétaire, sera celle que j’ai dite.

On penserait qu’il est à peine croyable, en présence de nos lois douanières, que les États-Unis désirent encore élargir leur commerce extérieur.  Pourquoi s’il en est ainsi, peut-on me demander, n’abaissez-vous pas vos tarifs ?  Eh bien, Messieurs, cela fait partie de l’idée ferme de notre politique, dont je vous ai parlé, celle de garder notre or.  Je ne dis pas que ce désir soit l’unique raison de l’élévation de nos droits douaniers, mais je maintiens qu’un motif important de notre politique douanière qui diminue d’un côté notre commerce avec l’Europe, c’est que d’un autre côté elle nous met à même de continuer ce commerce sur la même base que le vôtre, celle de l’or avec un pair stable entre nous et l’Europe, de sorte que, en temps voulu, ce commerce peut aisément être augmenté.  On peut facilement se rendre compte comment nos tarifs nous servent en ceci.  Nous produisons plusieurs denrées que l’Europe est obligée de se procurer, tandis que peu des produits qu’il nous faut sont d’une nature telle que nous ne puissions, en y mettant le prix, nous les procurer chez nous.  En empêchant tant soit peu l’expédition de vos produits chez nous, ce que beaucoup d’entre nous ne font qu’à grand regret, nous vous obligeons à nous envoyer de l’or.  Par cela même, il saute aux yeux qu’il ne pourrait y avoir une voie plus sûre d’abaisser les tarifs américains que celle d’admettre pour l’Europe et l’Amérique une politique favorable à l’argent comme monnaie.  C’est l’unique moyen de mettre fin à ce conflit incessant pour l’or, en permettant à l’Amérique de consentir librement à faire des réductions généreuses dans ses tarifs douaniers.  Nous ne désirons pas la continuation de ce conflit; mais, s’il le faut, tout le monde verra, je pense, que nous y trouvons certains avantages particuliers.  Si l’on nous y oblige, nous ne pouvons faire autrement.

Ainsi que je l’ai suggéré, Messieurs, une deuxième considération puissante pousse les gens sensés des États-Unis à poursuivre la réhabilitation de l’argent comme monnaie d’un plein pouvoir libératoire.  La voici : ils voudraient empêcher cette baisse générale des prix, déprimante, funeste, mortelle, qui depuis près de trente ans a corrompu le sang vital économique du monde entier.  Ils ne désirent nullement abaisser l’étalon de valeur.  Ils voudraient voir payer toutes les dettes en or ou en son équivalent, mais ils n’admettent pas que d’or soit apprécié d’une manière arbitraire et injuste.

Bien des écrivains, d’une haute intelligence, tombent dans une curieuse confusion de la cause et de l’effet sur ce point, en confondant la baisse générale des prix avec la diminution de la valeur intrinsèque des denrées.  La Nation de Berlin, par exemple, a publié, il y a quelques années, un article de fond, sous le titre L’Avancement de la civilisation par la baisse des prix, dans lequel on exposait l’idée, qu’une pareille baisse n’était pas simplement un signe de progrès économique, comme cela peut être en réalité sous le système économique actuel du monde, mais qu’elle était un élément de ce progrès, ce qui est faux.

Que nombre d’articles manufacturés aient depuis longtemps diminué dans leur prix de revient, c’est là un grand bien, et les articles de cette espèce auraient sans aucun doute baissé plus ou moins sous un système monétaire idéal.  Mais, pour cela, il ne fallait pas nécessairement une baisse générale des prix, et cette baisse, à mon idée, a été une entrave absolue et insurmontable pour la civilisation humaine.  Remarquez-le, ce ne sont pas les bas prix que nous condamnons.  Les bas prix, une fois établis, sont aussi bons que les prix élevés.  C’est-à-dire : les mots hausse et baisse, quant aux prix, ne sont pas des termes absolus, mais des termes relatifs.  C’est cette continuelle baisse des prix, le fait de les voir toujours tomber, qui amène le mal.

Personne n’y gagne, que les seuls rentiers, et l’on peut être sûr qu’aucun État civilisé ne fera des lois pour maintenir la baisse des prix, quand on voit, comme on le verra bientôt, que cette baisse fait tort à tout le monde, à l’exception de quelques-uns, qui ne produisent pas, mais qui vivent de leurs rentes.  Les banquiers et les prêteurs d’argent ne sont pas intéressés, comme tels, à ce que les prix s’abaissent, et que la valeur de l’argent augmente.  Ce qui enrichit les banquiers, c’est l’activité des affaires, le commerce florissant, les demandes de capitaux, les intérêts élevés; phénomènes qui n’accompagnent jamais l’augmentation de la valeur de l’argent, et qui par leur nature même ne peuvent le faire.  En l’absence de guerres et de toutes causes aiguës qui diminuent la demande des fonds disponibles, l’abondance universelle actuelle de ceux-ci et les escomptes à bas prix qui en dérivent, doivent être considérés comme des signes indubitables d’un manque morbide d’argent dans la circulation générale.

Ceci, Messieurs, est de beaucoup l’aspect le plus important de la question de l’argent.  Le mal est d’une intensité réelle.  Il est à la fois d’une nature économique et morale, restreignant les échanges, et introduisant l’injustice dans de nombreuses transactions.  Le malaise affecte tout le monde à la fois, tant l’Europe que les États-Unis, l’Allemagne et l’Autriche aussi bien que l’Angleterre et la France.  Combien de temps ce malaise durera-t-il encore ?  Il n’est pas inévitable; on peut y remédier.  Les Gouvernements représentés ici peuvent un jour le faire cesser.

C’est précisément de nous qu’ils attendent les mesures à prendre; se rendant parfaitement compte que si nous nous ajournons sans avoir trouvé le remède, au lieu de voir le statu quo maintenu, la maladie ne fera que s’aggraver.  Parmi les nombreux projets qu’on soumet tous les jours à notre appréciation, il y en a au moins un ou deux qui sont certainement raisonnables et pratiques; et si nous continuons nos délibérations avec le sentiment juste de la responsabilité qui pèse sur nous, nous ne pouvons manquer de trouver un moyen quelconque pour sortir de la situation actuelle.»

M. Zeppa, Délégué de l’Italie, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

Vous savez que l’opinion publique ne s’est pas montrée trop convaincue des résultats pratiques de cette Conférence, aussitôt qu’elle a été annoncée.  Cependant, il faut dire qu’un revirement s’est produit, lorsqu’on a vu que cette Assemblée écartait toute question théorique pour s’occuper de la proposition de M. de Rothschild, si simple dans ses lignes principales, et qui était un gage certain qu’on voulait rester sur un terrain pratique.  Mais aujourd’hui, M. de Rothschild, on sait pour quelles raisons, a retiré son projet, et la discussion est de nouveau entrée dans le domaine des principes généraux.  Je ne suivrai pas mes collègues sur ce terrain, et je me bornerai à exprimer en peu de mots mon avis personnel sur la question qui nous occupe.

Il est évident, comme on l’a déjà remarqué, qu’une loi supérieure et presque fatale pousse les peuples civilisés à passer graduellement au système monométallique-or.  À mesure que leur progrès économique se détermine, doit s’élever la valeur intrinsèque de l’unité monétaire qu’ils adoptent.

Et il n’y a pas de doute que cette loi, qui s’appuie sur le principe du minime effort, a été dans ce siècle singulièrement favorisée par des faits, les uns naturels, les autres occasionnels, dont les conséquences en ont, peut-être trop, hâté l’application.  Le premier relève de l’excès et du progrès continuel de la production de l’argent, sur l’entité de laquelle je crois inutile de m’arrêter.

Cette augmentation de la production du métal blanc rendit nécessaire la suspension de la frappe des monnaies d’argent de plein payement auprès des États bimétalliques, d’abord pour le compte des particuliers, puis pour le compte des États eux-mêmes, à cause de la baisse du prix du métal et de l’écart énorme entre la valeur réelle et la valeur légale en comparaison de l’or.  Cette suspension, rendue nécessaire par la baisse commerciale du métal blanc, eut, sans doute, pour effet d’accentuer cette dépréciation.  Il faut remarquer que la plupart des États civilisés ayant dû, à cause d’événements politiques et financiers, rester longtemps sous le régime du cours forcé, et l’habitude des billets s’étant par là profondément enracinée dans les populations, il se fait que quand on doit quitter le cours forcé du papier-monnaie, on a de la peine à s’habituer à l’usage de la lourde monnaie d’argent.  Cela est si vrai, que MM. Moritz Lévy et Soetbeer, en proposant un plus large emploi de l’argent comme monnaie, ont dû le faciliter; admettant qu’au lieu du métal, on pourrait faire circuler des certificats d’argent.

Enfin, l’argent ne pouvait manquer de ressentir les conséquences qui découlent de l’application de cet ensemble de mesures, par lesquelles, dans les transactions commerciales, soit internationales soit intérieures, l’emploi de l’or, comme de l’argent, va être considérablement réduit.

Comme la loi du minime effort pousse les peuples vers l’idéal du monométallisme-or, ainsi elle les amène à employer, dans leurs transactions la moindre quantité de métal monnayé, d’où, comme on le sait bien, les chambres de compensations, et tous les instruments de crédit.

En considération de tout cela, il est bien étonnant qu’il y ait des personnes (à qui on ne peut dénier une haute intelligence, ni une solide culture) qui voudraient conduire les peuples à rebours, et rétablir le bimétallisme pur; alors qu’il est évident qu’à cet effet il faudrait, non seulement que le prix commercial du métal blanc se rapprochât de nouveau de celui qu’il avait atteint il y a environ trente ans, mais encore enrayer ces tendances qui contrarient l’augmentation de la circulation d’argent, et tous ces faits économiques qui ont eu pour effet de réduire dans les transactions l’emploi non seulement des monnaies d’argent, mais aussi des monnaies d’or.

La diminution de la valeur d’usage du métal blanc, en même temps que sa production augmentait, a déterminé, par une loi naturelle économique, la baisse de sa valeur d’échange; et, cela étant, il n’y a pas de force humaine, il n’y a aucune entente internationale, quelque nombreux qui soient les États contractants, qui puisse aboutir au rétablissement de l’ancien rapport légal entre l’argent et l’or.  D’ailleurs, l’adoption d’un nouveau rapport légal, en même temps qu’elle ne pourrait rassurer les États contre le danger d’un nouvel écart se produisant dans quelques années entre la valeur de fait et la valeur légale, causerait, par la démonétisation nécessaire de l’argent en circulation, des pertes telles que peu d’États pourraient les supporter.

Mais si tout cela est vrai, il n’est pas moins vrai que, comme il serait contraire à la loi du progrès d’adopter le système monométallique-or avant que, par leurs conditions économiques, les peuples y soient suffisamment préparés, il serait tout de même dangereux de négliger toute mesure, tout moyen qui puissent rendre moins sensibles les effets de la baisse de l’argent auprès de ces peuples, qui doivent s’acheminer vers l’adoption du monométallisme-or, ou l’ont à peine adopté, ou qui, quel que soit leur système monétaire, ont de constantes relations avec les pays à monométallisme-argent.  À ce point de vue, les États faisant partie de l’Union latine, ayant un bimétallisme boiteux, ne sont pas moins intéressés à amortir, dans la mesure du possible, la chute de l’argent, que l’Allemagne, la Suède, la Norvège et l’Autriche-Hongrie, qui ont récemment adopté le monométallisme-or; l’Angleterre également à monométallisme-or, et la Russie à monométallisme-argent, à cause de leurs très importantes relations avec les pays d’Asie.

Il est difficile de croire que les États-Unis, par le seul fait que l’Europe ne veut pas adopter le bimétallisme pur, veuillent, tout à coup, suspendre les achats d’argent; quoique ce ne soit pas invraisemblable, puisque les lois actuelles de la Confédération américaine sur l’argent peuvent placer le Trésor public dans une situation insoutenable eu égard à l’accumulation de ce métal.  D’un autre côté, c’est un fait acquis dès maintenant que l’augmentation de l’emploi de l’argent comme monnaie, due aux différentes lois d’achats d’argent, amena une considérable diminution de l’or en circulation dans la Confédération ou déposé dans les banques.  La loi de Gresham devait nécessairement produire ses effets, là aussi.

Ce n’est donc pas sans préoccupation qu’on peut envisager les conséquences qui découleraient de la brusque suspension de ces lois.  L’argent baisserait encore, peut-être de la moitié de la valeur monétaire légale; et la hausse des prix de toutes les marchandises serait inévitable dans tous les pays qui garderaient à l’argent son plein pouvoir libératoire.  Il est difficile de se figurer le trouble qui en résulterait dans toute l’Europe.  Mais ce trouble se produirait néanmoins, quoique en moindre proportion, dans le cas où, même devant l’insuccès de la Conférence, les États-Unis garderaient intactes leurs lois sur l’argent.  Par conséquent, il convient, tant au point de vue politique qu’au point de vue économique, d’empêcher une ultérieure et trop brusque chute de l’argent, ou, au moins, de la rendre lente et graduelle, de telle façon qu’on en puisse mitiger les conséquences.  Ce serait là une conduite saine, digne de Gouvernements sages, conforme à ces principes politiques qui n’exigent pas qu’on s’oppose aux grandes lois de la nature, mais conseillent d’effectuer le progrès sans secousses trop sensibles, sans troubles trop dangereux.

C’est justement ce qui aurait dû recommander un peu plus à la Conférence le projet présenté par M. de Rothschild.  La rédaction du projet même laissait bien entendre que l’auteur était loin de croire que, par ce moyen, on aurait pu rétablir l’ancien rapport de 1 à 15 ½, et moins encore le bimétallisme universel.

Le vrai but de cette proposition était évidemment d’assurer la continuation des achats de la part des États-Unis, et de les accompagner d’achats des États européens, au moins pendant cinq ans, afin d’empêcher une ultérieure dépréciation de l’argent.  Même ce but limité était digne de l’intérêt et de la coopération des grands États européens.  Mais comme l’accord unanime n’a pas été possible, plusieurs des grandes Puissances s’étant refusées à y entrer, comme on devait renoncer à l’idée d’adopter le projet dans toute son étendue, ne pouvait-on pas aspirer à une mise en application partielle du projet même ?  Est-ce qu’il n’aurait pas été intéressant d’assurer en partie les résultats favorables qu’on en espérait, alors qu’on ne pouvait pas les obtenir dans leur totalité ?

Si quelques Puissances étaient convaincues de l’utilité du projet de Rothschild et étaient disposées à l’adopter pour ce qui les concerne, et surtout si l’Angleterre reconnaissait l’opportunité de prévenir la suspension des achats de la part des États-Unis et une plus grande baisse de l’argent, à cause des souffrances monétaires des Indes; si enfin la Grande-Bretagne elle-même, tout en gardant le monométallisme-or, avait cru pouvoir faire, dans sa circulation et dans ses propres payements, une plus large place à l’argent, n’aurait-elle pu se mettre d’accord avec les Puissances qui étaient à même de favoriser ces vues, pour faire chaque année une partie des achats qui, d’après le projet, auraient dû être faits par tous les États européens ensemble ?

Ainsi un grand résultat aurait été acquis.  Si l’on ne pouvait obtenir pour le métal blanc le prix de 43 pence l’once, on aurait pu atteindre et maintenir un prix un peu plus bas.  En tous cas, on aurait empêché une dépréciation ultérieure.  En effet, l’appui de l’Angleterre, prouvé par ses achats, aurait eu une importance matérielle et surtout morale telle que le marché de l’argent en aurait été très favorablement influencé.

Son exemple, enfin, et les résultats qui en seraient dérivés, n’auraient pas manqué d’exciter d’autres États qui se sont montrés jusqu’à présent réfractaires à l’idée d’entrer dans cette voie, de faire revenir sur leurs pas les États qui se sont peut-être trop hâtés d’adopter le monométallisme-or, et de faire réfléchir ceux qui, sans y être mûrs, aspirent à l’adopter.  Les États-Unis et l’Angleterre auraient ainsi rendu un grand service, non seulement à eux-mêmes, mais aussi à l’Europe entière.  En attendant, cela aurait permis à l’industrie de répandre et augmenter l’emploi du métal blanc, de façon à assurer aux producteurs d’argent de justes compensations pour le jour où la cessation de la fonction de ce métal, comme monnaie de plein payement, deviendra inévitable dans tous les pays civilisés.

Les idées que je viens de vous exposer me paraissaient conformes aux principes énoncés dans toutes les Conférences précédentes sur la nécessité de maintenir, dans une certaine mesure, le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or.  Le projet de M. de Rothschild me semblait le point pratique de départ (quoique avec des modifications essentielles) pour arriver à la mise en œuvre de ces principes.  Malheureusement, les déclarations faites par l’honorable Délégué sir Rivers Wilson, à la dernière séance, ne laissent, à présent du moins, aucun espoir que la Grande-Bretagne veuille y donner son appui.

Mais qu’il me soit permis d’exprimer le vœu qu’elle revienne, un jour, sur sa décision et, ajoutant un nouveau titre à la reconnaissance du monde civilisé, prenne l’initiative de prêter son puissant concours pour que l’idée d’une solution moyenne, écartant aussi bien le bimétallisme que l’adoption trop hâtive de l’étalon d’or, puisse, sous une forme quelconque, finir par triompher.»

M. Weber, Délégué de la Belgique, donne lecture du discours qui suit :

«Messieurs,

Vous avez entendu des discours, dont les uns s’attachent à l’examen de palliatifs qu’on suggère pour améliorer une situation monétaire qu’on déclare mauvaise, tandis que les autres prennent le bimétallisme par les cornes.

Je ne compte pas m’occuper de palliatifs dont je ne vois ni l’utilité, ni l’efficacité, mais je voudrais surtout rencontrer les arguments de ceux qui répètent à satiété, avec une persistance que rien ne déconcerte, que la baisse des prix provient uniquement du manque de numéraire.  D’après ces modernes Jérémies, la baisse des grains, du coton, de la laine et de tant d’autres produits résulte d’un manque d’argent dans la circulation monétaire du monde.  Les immenses espaces mis en culture et en pâture dans le nouveau monde et aux antipodes sont ignorés; on n’en tient pas compte.

Ainsi, l’Amérique produisait, il y a trois ou quatre ans, 6 millions de balles de coton, tandis que la récolte de 1891 a été de 9 millions de balles.  L’Économiste de Londres, dans un de ses derniers numéros, rapporte que le recensement des moutons en Australie donnait 62 millions de têtes en 1878, tandis que le même travail pour 1891 révèle l’existence de 124 millions de têtes.  Exactement le double.

Si ces 62 millions de moutons ajoutés au chiffre de 1878, au lieu de porter de la laine, avaient porté de l’argent en guise de toison, et que les prix par conséquent, au lieu de baisser considérablement, se fussent maintenus à un niveau élevé, je me demande quel profit l’humanité aurait retiré de ce phénomène.

Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que c’est en quelque sorte critiquer la Providence, que de se plaindre du bon marché des produits alors qu’il est la conséquence de leur abondance ?

Il est à remarquer que ceux qui gémissent de la baisse des prix perdent de vue que certains produits ont vu leur valeur osciller considérablement depuis que la frappe de l’argent est limitée, et qu’ils ont subi des alternatives de baisse et de hausse, depuis 1873, exactement comme cela se passait avant.  Cela démontre clairement que ce n’est pas une cause générale, imperturbable, qui opère sur les prix, mais bien l’abondance ou la rareté, exprimées comme toujours par l’offre et la demande.

Tout ceci pourrait être rendu plus sensible en recourant à la statistique et en étayant le raisonnement de chiffres et de tableaux graphiques, mais je pense que ce n’est pas le moment de recourir à un bien long exposé à ce sujet.

Il n’est pas douteux cependant que l’emploi universel de l’argent comme monnaie agirait puissamment sur les prix; mais quant à la plus grande activité des transactions, elle ne serait que transitoire et serait suivie d’une inévitable réaction.  La guerre de 1870 a été suivie d’une activité commerciale et industrielle extraordinaires; s’ensuit-il qu’il faille considérer la guerre comme un stimulant de l’industrie ?

C’est la baisse de l’argent et non des produits qui doit nous occuper.  On a prétendu que, pendant cinquante ans au moins, la valeur des deux métaux ne s’est guère écartée de la proportion légale.  Il est de fait, cependant, que l’un des métaux, tantôt l’argent, tantôt l’or, faisait prime, mais l’écart n’était pas assez grand pour inquiéter.

Les découvertes d’or en Australie et en Californie ont semblé un moment faire pencher la balance définitivement d’un côté, d’autant plus qu’elles se produisaient en même temps que l’expansion des moyens de crédit, tels que les billets de banque, les chèques, les virements et les règlements par compensation.

Pour ne citer que la Belgique, la circulation effective de billets de la Société Générale et de la Banque de Belgique ne dépassait pas 15 millions il y a quarante-deux ans, alors que la circulation de la Banque Nationale dépasse aujourd’hui 400 millions.  Les virements n’existaient pas à cette époque, tandis que l’année dernière les virements par accréditifs ont dépassé, à la Banque Nationale, le chiffre de 900 millions.

S’il en a été ainsi en Belgique, le phénomène s’est produit également chez les autres nations.  De telle sorte que, concurremment avec une production d’or qui était sans précédent dans le monde, on arrivait, par des moyens de crédit, à économiser l’usage de la monnaie.

Il est vraiment étrange qu’en présence de tels faits, la monnaie la plus encombrante, la moins commode, ne se soit pas dépréciée plus tôt, et que le point de saturation ne se soit produit qu’en 1873.  Il est vrai que l’expansion des monnaies et des moyens de crédit a coïncidé avec une activité industrielle sans précédents, et qui avait sa source principalement dans la création des chemins de fer et d’autres voies de communication, lesquelles, outre qu’elles nécessitaient d’énormes capitaux, stimulaient puissamment les rapports commerciaux entre les différents peuples.

Ce n’est donc pas la démonétisation d’une certaine quantité de monnaies d’argent par l’Allemagne qui a amené la baisse de ce métal; elle devait se produire fatalement, et l’Allemagne n’a fait que profiter d’une circonstance qui lui était favorable pour sortir d’une mauvaise situation.

Pourquoi, en effet, chercher la cause de la baisse de l’argent dans une démonétisation qui, en somme, en sept années, ne s’est élevée qu’à 840 millions de francs, alors que l’extraction, d’après M. Leech, directeur de la Monnaie des États-Unis, qui était, en 1873, de 437 millions de francs, s’est élevée, en 1891, à plus de 995 millions de francs.  Cette extraction, cependant, n’a pas été stimulée par le prix du marché, car le métal a baissé de plus de 30 % pendant cette période.  À quel chiffre d’extraction ne serait-on pas arrivé si les prix avaient pu être maintenus, et combien de pièces de 5 francs ne circuleraient pas avec les effigies de l’Union latine si des restrictions n’avaient été apportées au monnayage de l’argent ?

Les partisans du double étalon n’ont pas assez de doléances pour déplorer la raréfaction de l’or, qui cependant n’existe que dans leur imagination.  D’après le Directeur de la Monnaie des États-Unis, la production de l’or dans le monde entier, qui était, en 1873, de 498 millions de francs, atteint, en 1890, le chiffre de 680 millions.

L’abondance de l’or ne se constate pas seulement au moyen du chiffre progressif de la production, mais elle ressort éloquemment des situations des banques d’émission qui établissent que les monnaies d’or s’accumulent de plus en plus chez elles.

Dans son numéro du 23 juin dernier, le Messager de Paris qui, comme on le sait, est en France un des principaux organes financiers, cite une communication qui a été faite à la Société de Statistique de Paris, par M. des Essars, sur les mouvements des encaisses des banques d’émission dans le monde, de 1881 à 1891.  Il constate que l’encaisse or, en 1891 de fr.  5,562,100,000
n’était, en 1881, que de 2,901,100,000 
soit un excédent, en onze années, de 2,661,000,000
Pendant ce temps, l’encaisse argent dans les mêmes banques s’accroissait de 928,300,000
et leur circulation fiduciaire a été portée de 12,135,600,000 à 14,337,200,000 francs, soit une augmentation de 2,201,000,000
Le travail de M. des Essars s’arrête à 1891.  Le Messager de Paris constate qu’en 1892, l’encaisse or de la Banque de France s’est encore accru de 200,000,000

Le journal émet les réflexions fort justes que je crois devoir reproduire ici :

«Loin d’être incompréhensibles, ces mouvements s’expliquent très naturellement par la politique monétaire des États-Unis.  Littéralement obsédé, opprimé, accablé par les producteurs d’argent qui ne savent que faire de leur marchandise parce qu’ils la tiennent à un prix supérieur à sa valeur réelle, le Gouvernement américain a recours à tous les moyens pour se débarrasser et maintenir en circulation les millions d’onces qu’il est contraint d’acquérir sans en avoir besoin.  Par suite, l’or qui abonde aux États-Unis y trouve moins d’emploi; il passe donc l’Océan, accompagné au surplus de l’argent, son très fidèle serviteur.  Voilà comment il s’est fait que dans une année où l’Europe a dû acquérir d’énormes quantités de blé aux États-Unis, le change a persisté à être favorable à l’Europe, et comment les réserves d’or de l’Europe ont augmenté, lorsque tout le monde admettait qu’elles devaient diminuer.  Les quantités d’or et d’argent recherchant emploi en Europe se sont trouvées supérieures à celles nécessaires pour liquider les achats de blé aux États-Unis.  C’est un des faits monétaires les plus curieux et les plus instructifs de notre époque.»

Le journal français aurait pu ajouter que le Gouvernement des États-Unis devait se trouver bientôt dans certains embarras par suite des moyens financiers qu’il avait mis en œuvre pour venir au secours des producteurs d’argent.

Il est à peine besoin de rappeler ici que le Gouvernement s’est engagé à acheter chaque mois 4,500,000 onces d’argent à un prix déterminé, et comme il eût été barbare de transformer en monnaies inutiles cette immense quantité de lingots, les vendeurs ont reçu en échange des certificats d’argent, qui circulent comme des billets de banque.

Cette émission a été rendue facile par suite des restrictions que les Banques nationales des États-Unis ont été contraintes d’apporter au chiffre de leur circulation de billets.  Il ne doit pas être défendu de supposer que les auteurs du bill en vertu duquel les certificats ont été émis, ont profité de la circonstance pour faciliter le placement des lingots d’argent.

Les Banques nationales sont au nombre d’environ quatre mille aujourd’hui, et, en vertu de leur constitution uniforme et dérivant de la loi, elles sont tenues de déposer au Trésor des États-Unis, des titres de la Dette nationale pour un montant égal au chiffre de leur émission.  Il s’est trouvé que, par suite des remboursements échelonnés et, fixés d’avance lors de l’émission de chaque emprunt des États-Unis, les Banques ont vu, en grande partie, la base de l’émission leur manquer, et c’est alors que les certificats d’argent sont venus prendre la place des billets ainsi retirés.

Lorsque la redondance de ces titres s’est fait sentir, les préoccupations au sujet de l’argent se sont accrues dans le public américain.  Dès le 4 avril 1891, L’Économiste français publiait les lignes suivantes :

«La nouvelle législation sur l’argent a amené dans plusieurs États, notamment dans le Kansas et dans le Nebraska, des conséquences imprévues.  L’argent, malgré la loi qui prescrit au Gouvernement d’en acheter 4 ½ millions d’onces par mois, demeure une monnaie encombrante et peu pratique; et dans ces conditions, l’usage ne saurait en être imposé au public.  Cela a dès à présent influé sur les cours; non seulement l’argent ne monte plus, mais il ne se soutient plus, il baisse.  Le public des affaires estime même qu’il baissera davantage, et il prend ses précautions en conséquence.

Par exemple, dans tous les contrats à longue échéance, comme les contrats d’hypothèque, il est stipulé que le remboursement se fera en or, c’est-à-dire en monnaie d’or des États-Unis, du titre, du poids et de la finesse actuellement fixés ou en son équivalent.  Ceux qui n’acceptent pas cette condition ne trouvent pas à emprunter.  Cela est assez probant en soi.  Les États-Unis sont un pays producteur d’argent; ils font des lois pour soutenir les cours au prix des plus lourds sacrifices; cependant ces cours baissent; et dans les États du Sud et de l’Ouest, où l’on s’occupe fort peu de la théorie, où l’on ne peut prétendre que les économistes aient empoisonné le peuple de leurs doctrines, où même les variations des cours étrangers se font sentir moins vivement que sur des marchés impressionnables comme ceux d’Europe, voici que l’on n’a plus foi que dans l’étalon d’or.»

Je me suis efforcé de démontrer, par des autorités et par des chiffres, que l’or ne fait pas défaut, que même le stock s’en accroît dans des proportions considérables.  Cela résulte tout à la fois de l’extraction qui prend chaque année des proportions plus grandes, et de la situation des banques d’émission qui, chaque année également, voient leur encaisse or s’accroître considérablement.  Il reste à rechercher si malgré cela les affaires se restreignent, et si les transactions du monde se trouvent entravées par ce qu’on appelle si improprement la hausse de l’or.

À la dernière réunion générale de la Chambre de Commerce de Londres, le Président, sir John Lubbock, dans un exposé où la question monétaire n’était pas en jeu, a cité quelques chiffres qui sont intéressants à reproduire ici.  Comparant les exportations et les importations des années 1880 à 1890 de trois pays dont l’activité commerciale est des plus grandes, il fait ressortir une augmentation considérable pour 1890.

Voici le tableau qu’il donne :

IMPORTATIONS 1880 1890  
France
États-Unis
Royaume-Uni
£ 383,000,000
311,000,000
634,000,000
368,000,000
340,000,000
683,000,000
– 15,000,000
+ 29,000,000
+ 49,000,000
EXPORTATIONS      
France
États-Unis
Royaume-Uni
138,000,000
171,000,000
223,000,000
150,000,000
176,000,000
262,000,000
+ 12,000,000
+   8,000,000
+ 39,000,000

soit, pour l’ensemble des exportations et des importations, une augmentation de 119 millions de livres sterling ou, en francs, 2 milliards 975 millions.  Un travail d’ensemble sur les transactions du monde entier ferait ressortir nécessairement un chiffre beaucoup plus considérable encore, car, on le remarquera, ni l’Allemagne, ni l’Autriche ne figurent dans ce relevé.  Si au commerce international on ajoutait le commerce intérieur de chaque pays, la progression serait réellement immense.

Il doit donc être permis de dire que le manque de numéraire n’existe pas, et que le développement des transactions dans le monde ne saurait se trouver entravé par cette cause imaginaire; les faits établissent le contraire.

Afin de rencontrer toutes les objections, admettons cependant pour un instant qu’un accord intervienne entre les principales nations du monde représentées à la Conférence monétaire, et examinons les conséquences qu’amènerait un arrangement qui aurait pour effet d’ouvrir tous les Hôtels des Monnaies à la frappe simultanée des monnaies d’or et d’argent à un rapport fixe et déterminé.

Tout contrat a un terme, et par conséquent chacun des intervenants reprend à l’échéance sa liberté d’action.  C’est ainsi que l’Union latine étant arrivée à son terme, se prolonge d’année en année par tacite reconduction, si elle n’est dénoncée.  Jusqu’ici aucun des intéressés n’a jugé utile de rompre l’Union, mais elle peut l’être périodiquement aux époques déterminées.  C’est là une situation qui n’est certes pas favorable, mais le chiffre des monnaies d’argent circulant avec l’effigie de chacune des nations intéressées est très approximativement connu, et il est possible, en tenant compte des besoins de la circulation intérieure, de se rendre compte de la somme de ces monnaies qu’il faudrait rembourser à l’étranger.

Est-ce bien après une semblable expérience qu’une nation pourrait songer à se remettre dans les conditions qui ont amené la situation actuelle, en reprenant la libre frappe de l’argent ?  On calcule que la Belgique peut être amenée à devoir rembourser 200 millions si l’Union latine était dénoncée, et l’on voudrait l’engager à augmenter cette somme d’une façon illimitée, sauf à se trouver à l’expiration de la Convention internationale que l’on entrevoit d’un cœur léger, dans une situation absolument désespérée.

Il ne faut pas perdre de vue qu’un balancier monétaire ne mesure pas son activité à l’étendue du pays pour lequel il est mis en œuvre.  Qu’il agisse à Bruxelles, à Paris ou à Londres, il produira par heure et par jour le même nombre de pièces de monnaie.  C’est ainsi que la Monnaie de Bruxelles a battu, en 1873, pour plus de 100 millions de pièces de 5 francs.  La Belgique n’avait pas besoin de ces monnaies, mais les porteurs de lingots éprouvaient le besoin bien légitime de faire un bénéfice sur leur transformation.  Il est vrai que le cours forcé existait encore à Paris.

Depuis le commencement du siècle, les nations les plus puissantes, les plus soucieuses de leur honneur, se sont vues contraintes de recourir au cours forcé.  L’Angleterre l’a conservé jusqu’en 1816.  Il a été établi en France en 1848 et en 1870.  L’Autriche en sort à peine, et la Russie le subit toujours.

Le cours forcé est donc un fléau qu’il faut entrevoir, car les causes qui l’ont amené peuvent renaître et l’imposer, et ce seraient les nations qui y auraient échappé qui verraient affluer les lingots d’argent pour être transformés en monnaie et recevoir leur effigie.  L’extraction des mines ne se limitant pas d’après les besoins, ne se trouverait nullement réduite, car les profits ne le seraient pas, puisqu’en vertu de la convention, les Hôtels des Monnaies restés ouverts, continueraient à battre aux conditions internationalement établies.

Il est vrai que les partisans du double étalon prétendent que si leur régime de prédilection venait à être établi d’une manière générale dans le monde entier, il n’y aurait presque pas de mouvements dans les métaux précieux.  Comme leur prix serait le même partout, il n’y aurait nul motif de les transporter d’un lieu dans un autre, s’ils n’étaient sollicités par des besoins réels.  À les en croire, l’argent ne quitterait plus les lieux de production, et par le fait du double étalon nous reverrions l’âge d’or.

Il n’en reste pas moins certain que les bénéfices des mines résultent de l’extraction, et que celle-ci serait vivement stimulée par la certitude de vendre les produits à un prix déterminé et connu d’avance.  Les 995 millions de l’année dernière seraient dépassés dans des proportions énormes.  La partie de l’argent que les besoins industriels ne réclameraient pas serait transformée en monnaie, et comme le balancier des États-Unis ne saurait effectuer un travail aussi colossal, quand même ceux qui le mettent en mouvement y seraient disposés, le métal serait envoyé dans les pays qui peuvent le mieux en faire la couverture.  Il est bien évident que l’argent ne se paye pas avec de l’argent, et que les expéditeurs de lingots en Belgique, par exemple, ne se proposent pas d’importer des pièces de 5 francs dans leur pays.  Ils accapareraient donc tout l’or qu’ils pourraient se procurer, de même que des créances sur les pays où la circulation d’or est abondante.  Ce ne serait certes pas le travail d’un jour, mais ils éviteraient toutes pertes d’intérêt en faisant verser les pièces de 5 francs, par leurs correspondants, à la Banque d’émission, et en attendant que les couvertures puissent se trouver, ils appliqueraient la somme de billets qui leur serait remise en échange des pièces de 5 francs, à l’achat de titres internationaux, et autres opérations pouvant se liquider à brève échéance.

J’entends par là que l’invasion du métal-argent est inévitable, et que l’état des relations internationales, quand même il ne comporterait pas de remises d’espèces immédiates, ne suffirait pas pour l’écarter.

Il arriverait que, comme on commence à le faire en Amérique, nous serions amenés à stipuler les payements en or dans les contrats, et nous verrions probablement des effets de commerce rendus payables en cette monnaie.  Les nations qui auraient vu l’or disparaître et ne pourraient payer qu’en argent, subiraient des taux de change désastreux.

Les pertes qui peuvent résulter de la rupture de l’Union latine, que rien ne semble du reste faire prévoir, sont calculables; les pertes qui pourraient résulter pour la génération qui nous suit, d’un arrangement international tel que celui qu’on a en vue, sont incalculables.  Qui oserait prévoir quelle sera la situation des affaires internationales, la situation de l’Europe et du monde lorsque la Convention monétaire internationale viendrait à échéance ?  Quelles seront les nations qui auraient intérêt à réclamer des autres le remboursement des monnaies portant leur effigie ?  Dans vingt ou vingt-cinq ans, durée qu’on peut entrevoir pour semblable traité, quels seront les créanciers, quels seront les débiteurs ?  Nul ne le sait.  Mais ce qu’on peut savoir dès à présent, c’est qu’il y aura un véritable engorgement monétaire, une inflation redoutable des espèces d’argent, et tout cela pour les retirer des entrailles de la terre, en Amérique et ailleurs, et venir les déposer dans les entrailles de la terre en Europe, c’est-à-dire dans les caves des banques d’émission.

La différence réside dans ce fait, qu’aussi longtemps que l’argent est à l’état de minerai, il n’agit pas sur le prix des choses, mais il en est tout autrement lorsqu’il est transformé en monnaie.  C’est ce résultat, qui favorise les uns au détriment des autres, que l’on a en vue.

Depuis une cinquantaine d’années, les découvertes considérables d’or, l’usage des moyens de crédit se généralisant de plus en plus, ont créé une situation toujours plus favorable pour le débiteur et plus défavorable pour le créancier.  Tous ceux qui reçoivent un traitement fixe, les fonctionnaires de tous ordres, les magistrats, les militaires, les employés, les pensionnés, les rentiers, ont pâti.  Ces derniers relativement, puisque l’argent a une puissance d’acquisition moindre, et absolument, puisque le taux de l’intérêt, par suite de l’abondance des capitaux, n’a fait que décroître.

Les conversions de rentes et autres titres en témoignent suffisamment, et les conversions mêmes prouvent que les Gouvernements n’ont pas besoin de voir la monnaie s’avilir pour remplir plus aisément leurs obligations.

C’est cette situation qu’on veut accentuer encore en donnant au métal-argent une valeur légale et factice, et cela pour faire naître une prospérité apparente et éphémère par la hausse des prix.  Ceux qui sont actuellement vendeurs profiteraient de la situation, mais non d’une manière durable, car ils payeraient immédiatement plus cher les matières qu’ils mettraient en œuvre, et la cherté a inévitablement pour effet de réduire la consommation.  Le profit permanent ne serait que pour ceux qui produisent des matières premières, tels que les agriculteurs, classe très intéressante assurément mais qui, elle aussi, verrait ses bénéfices se réduire successivement, par la hausse des loyers.

De quelque côté qu’on envisage la question, le cours forcé de l’argent apparaît comme une iniquité, et si l’on veut internationalement favoriser l’expansion de l’industrie et du commerce, ce n’est pas du côté de la Monnaie qu’il faut regarder, mais du côté de la Douane.»

M. Boissevain, Délégué des Pays-Bas, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Je m’étais proposé de présenter à la Conférence quelques observations au sujet des discours que nous avons entendus ces derniers jours.  Je crois encore qu’il convient que je présente ces observations, mais il me paraît nécessaire de m’occuper en premier lieu du discours si intéressant et si remarquable de l’honorable M. Weber, Délégué de la Belgique.

S’il fallait nous en tenir à ce discours, je devrais presque demander ce que nous sommes venus faire ici.  M. Weber a commencé par tracer de la situation commerciale et économique, tout au moins de l’Europe, un tableau qui nous ferait croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.  Or, je crois que tout ce que nous avons entendu jusqu’ici est en contradiction plus ou moins formelle avec ce tableau.

Vous comprenez, Messieurs, qu’à ce discours qui est rempli de faits, qui contient assez bien de chiffres et qui entre dans beaucoup de détails, il m’est impossible de répondre immédiatement par le menu.  Je me réserve de le faire ultérieurement, si l’occasion s’en présente et si aucun autre membre de cette assemblée ne le fait.  Je me bornerai pour le moment à présenter des observations en ce qui concerne deux ou trois points seulement.

M. Weber a traité la question de la baisse des prix; mais, dans ce qu’il nous a dit, il ne m’a pas paru tenir compte de la différence énorme qu’il y a entre l’abondance et la baisse des prix.  L’abondance, Messieurs, est le résultat des améliorations apportées aux conditions de production, de la réduction des frais, de l’abaissement des tarifs de chemin de fer, du développement de l’industrie, etc.  Vous le savez et il n’est pas besoin de le dire, tout cela produit l’abondance.

Mais à quoi reconnaît-on l’abondance si ce n’est à l’augmentation de la prospérité ?  Or, je ne vois pas que nous puissions nous réjouir d’une augmentation de la prospérité générale qui se serait manifestée dans ces dernières années.  Je crois, au contraire, que presque partout et presque continuellement, malgré quelques périodes de réaction, il y a eu pour le commerce et l’industrie une période de dépression.  On n’oserait nous dire, on ne saurait nous démontrer que nous avons traversé une période de prospérité, et cependant la prospérité aurait dû être la conséquence de l’abondance des produits.

La situation réelle de ces derniers temps, c’est mon avis et l’avis certainement de bien d’autres personnes encore, cette situation que nous connaissons tous, démontre que la baisse des prix n’est pas le résultat de l’abondance.  Ce n’est pas l’abondance des produits qui a fait descendre la balance d’un côté : c’est la rareté du numéraire, de la monnaie qui l’a fait monter de l’autre.

Je n’entrerai pas à ce sujet dans de longs développements; tous ces raisonnements vous sont connus.  Cette rareté de la monnaie, cette rareté de l’or qui est devenu le seul étalon dans tous les pays de l’Europe et de l’Amérique, a dû influencer le commerce et l’industrie dans un sens défavorable.

M. Weber nous a dit aussi que la baisse du métal blanc était attribuée à tort à la démonétisation, au lieu d’être attribuée à l’accroissement de l’extraction.  Selon moi, la baisse du métal blanc par rapport à l’or a été produite surtout par l’énorme diminution de l’emploi monétaire du métal blanc pendant ces vingt dernières années, à la suite des mesures législatives qui datent de la nouvelle loi monétaire appliquée en Allemagne.

M. Weber nous a parlé de l’abondance de l’or, et il a attiré notre attention sur la situation des grandes banques, situation dont il veut tirer argument pour prouver cette abondance.  Je voudrais avoir ici les chiffres qui démontrent ce qu’un pareil raisonnement a de critiquable.  Il n’est pas possible de considérer seulement le chiffre absolu de l’encaisse-or des banques; il faut tenir compte de la proportion entre leur encaisse-or et leurs obligations, entre leur actif et leur passif.  Il faut tenir compte aussi du mouvement de la circulation dans les divers pays.

Je n’ai malheureusement pas en ce moment, Messieurs, ces chiffres qui me permettraient de répondre en détail à l’honorable M. Weber; mais je vous rappelle que M. le professeur Soetbeer, dont vous me permettrez certainement de citer le nom comme celui d’une autorité qui ne peut être suspecte à personne, car M. Soetbeer n’est pas bimétalliste, a démontré clairement, dans son dernier ouvrage, que l’abondance de l’or dans les banques n’est pas le résultat d’une augmentation absolue du stock d’or.

De plus, si l’on invoque l’abondance de l’or, il ne suffit pas de ne considérer que la situation des banques.  À quiconque lit régulièrement les rapports hebdomadaires ou mensuels sur la situation des grands marchés européens, je demanderai s’il n’a pas trouvé dans ces documents, au lieu d’une preuve de l’abondance de l’or, la trace d’une rareté relative de ce métal.  Dans tous les rapports des dernières années sur le grand marché financier de Londres, nous lisions presque continuellement : le capital est abondant, le loyer de l’argent est à bas prix; cependant on s’inquiète parce qu’il est question de retraits d’or.  Au milieu de la plus grande abondance de capitaux, à un moment de bon marché extrême du loyer de l’argent, la nouvelle du retrait d’un million de livres sterling effraye la place de Londres.

Du reste, Messieurs, ce que l’honorable M. de Rothschild nous a dit, dans le préambule de sa proposition, de la situation des grands marchés financiers, ne me semble aucunement démontrer cette abondance de l’or dont nous parle M. Weber.

Pour ce qui concerne le mouvement commercial, M. Weber nous a cité quelques chiffres se rapportant à 1890.  Nous savons tous que dans ces vingt dernières années, le mouvement commercial a présenté des hauts et des bas.  À la suite de la grande baisse des prix qui avait duré pendant longtemps, il s’est établi, vers 1888, entre les prix et le stock monétaire, une sorte d’équilibre nouveau.  C’est à ce moment qu’il s’est produit une réaction; on a pu constater alors un développement des affaires, mais ce développement n’a d’ailleurs pas duré bien longtemps.

Si, au lieu de nous citer les chiffres du mouvement commercial en 1890, M. Weber avait bien voulu nous citer les chiffres de l’année actuelle, je crois qu’il serait arrivé à des résultats absolument différents.  Au surplus, malgré tout le mal que fait à l’Europe la situation monétaire, il n’y a pas que du mal à constater : il y a eu aussi un développement commercial et industriel dû à d’autres causes, et qui s’est manifesté à côté d’autres phénomènes moins favorables.

Mais qu’est ce développement commercial dont nous trouvons les traces dans les statistiques de ces vingt dernières années, comparé au développement commercial antérieurement à cette époque ?

M. Weber nous a encore parlé de l’abondance dangereuse du métal blanc – je ne sais si je reproduis exactement son expression – et il nous a fait entrevoir des perspectives absolument alarmantes si nous réhabilitons l’argent.  Mais, Messieurs, permettez-moi de vous le rappeler, les prophètes de malheur se sont déjà trompés plus d’une fois.  De 1850 à 1860, il a régné, au sujet de l’abondance de l’or, des inquiétudes aussi grandes que celles qu’éprouvent M. Weber et d’autres personnes au sujet de l’abondance de l’argent.  M. Weber est d’ailleurs en très bonne compagnie : à cette époque, M. Michel Chevalier s’inquiétait de cette énorme abondance de l’or et demandait qu’on démonétisât ce métal et qu’on adoptât l’étalon d’argent.

Vous savez, Messieurs, ce qui est advenu de ces prophéties, et je crois qu’il ne faut pas s’alarmer davantage des prophéties analogues faites au sujet de l’abondance de l’argent.

Que voyons-nous en ce moment ?  Nous voyons que dans les pays à étalon d’or tous les prix ont énormément baissé, et que, par contre, dans les pays à étalon d’argent, malgré la mauvaise situation faite, à l’argent en Europe, bien qu’on n’ait pas conservé à l’argent l’emploi qu’il avait antérieurement, le rapport de valeur entre la monnaie et les marchandises est resté presque exactement ce qu’il était il y a vingt ans.  On nous alarme en nous montrant les dangers de l’abondance du métal blanc, et cependant, je le répète, malgré la position défavorable qui est faite en ce moment à ce métal, nous ne voyons dans les pays à étalon d’argent aucun de ces résultats mauvais qui devraient être la conséquence de cette abondance.

Je passe maintenant à un autre sujet, et en premier lieu à une observation concernant ce que nous a dit l’honorable M. Sainctelette.  Il a exprimé l’opinion que la responsabilité de la situation monétaire dont nous nous plaignons (M. Weber ne m’en voudra pas de le dire et d’ajouter que si nous nous occupons de cette situation, c’est que nous sommes ici plusieurs qui croyons avoir à nous en plaindre), M. Sainctelette a exprimé l’opinion que la responsabilité de cette situation monétaire, à laquelle nous voudrions trouver un remède, incombe aux États-Unis.

À ces paroles de M. Sainctelette, que je regrette de ne pas voir parmi nous, M. Cannon a immédiatement répondu par quelques mots et, dans le discours que vient de prononcer M. Andrews, celui-ci a continué à faire justice de cette assertion.  Je crois, Messieurs, qu’il est du devoir de ceux qui ne partagent pas les idées de M. Sainctelette et qui représentent des pays situés de ce côté de l’Atlantique, de donner aussi leur opinion sur ce point.

Pour ma part, je proteste contre cette assertion de M. Sainctelette, que la situation monétaire dont nous ressentons les effets serait due à la politique monétaire des États-Unis.  Certes, moi non plus je ne saurais approuver les achats d’argent qui ont été faits en exécution du Bland bill et du Sherman bill; mais je crois que la situation monétaire actuelle a été tout d’abord causée par la politique monétaire suivie en Europe en 1870 et postérieurement : on s’est fait alors en Europe cette illusion de croire qu’on pouvait passer du double étalon à l’étalon d’or, et l’on a tâché de réaliser cet idéal de l’étalon d’or unique.

Les États-Unis d’Amérique ont, jusqu’à un certain point, partagé cette illusion, mais ils ont été les premiers à revenir de leur erreur.  Ils ont vu que le plus clair résultat de cette politique monétaire, c’était la contraction de la circulation avec tout ce qu’elle engendre de maux au point de vue commercial et au point de vue social en général.  C’est alors que les États-Unis ont cherché à réagir contre cette politique monétaire; ils ont recouru pour cela à des mesures que, je le répète, nous n’approuvons pas et qui certainement ne sont pas approuvées même par beaucoup d’Américains; mais ils l’ont fait parce que l’Europe refusait de s’associer aux mesures véritablement bonnes qu’ils nous proposaient, parce que l’Europe refusait de former une entente internationale bimétallique, de s’associer à une mesure que les États-Unis seuls ne pouvaient pas réaliser.

Il me paraît donc injuste et contraire à la vérité historique de vouloir faire peser la responsabilité de la situation monétaire actuelle sur les États-Unis d’Amérique.

J’ai à relever encore, Messieurs, une observation de notre honorable collègue M. Currie, au sujet de tentatives plus ou moins artificielles dont, paraît-il, nous nous occuperions ici en vue de remédier à la situation.  En parlant de tentatives artificielles, M. Currie, qui malheureusement n’est pas présent ici, avait sans doute aussi en vue la proposition de M. de Rothschild, bien qu’il ne l’ait pas dit expressément.  En tous cas, dans la presse européenne, dans des organes que nous estimons tous, il a été parlé de la proposition de M. de Rothschild et de la direction générale que prenaient nos débats comme de tentatives artificielles pour remédier à la situation.  Pour ne citer que deux exemples, M. Leroy-Beaulieu, dans le Journal des Débats et dans L’Économiste français, et, en Angleterre, The Economist, ont parlé de tentatives artificielles, et ont dit qu’au lieu de chercher à remédier à la situation par des moyens artificiels, nous ferions mieux de laisser les choses suivre leur cours naturel.

Je crois, Messieurs, qu’il est utile de s’expliquer sur ce point, et je pense pouvoir affirmer que nous ne nous sommes en aucune façon occupés de tentatives artificielles.

Quel était le but de la proposition de M. de Rothschild ?  De donner de nouveau au métal blanc un plus large emploi dans la circulation monétaire.  Or, il n’y a évidemment là rien d’artificiel.  Ce qui serait artificiel, ce serait de vouloir diminuer la production de l’argent en établissant des taxes fiscales.  Vouloir influer par une mesure de ce genre sur la production de n’importe quelle matière, métal précieux ou autre marchandise, voilà, à mon avis, ce qui serait une mesure artificielle.

Mais de quoi s’agit-il ici ?  Personne ne contestera que l’emploi qu’on fait d’une marchandise a une influence des plus considérables sur la valeur de cette marchandise, sur le rapport entre sa valeur et celle des autres produits, et il est également évident que l’emploi qu’on fait des métaux précieux comme monnaie exerce une influence d’une très grande importance sur le rapport de leur valeur avec celle des autres marchandises.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais permettez-moi de vous rappeler seulement ce que disait récemment à Manchester l’honorable M. Balfour : «Ce qui détermine principalement les valeurs relatives, ce n’est pas le coût de production, mais la demande et l’offre.  Et non seulement l’action gouvernementale peut affecter la demande et l’offre, mais il n’est pas de jour où elle n’affecte l’une et l’autre : chacune des législations monétaires du monde – que ce soit la législation monétaire de l’Angleterre monométalliste, ou la législation monétaire de la France bimétalliste, ou la législation monétaire de l’Amérique – chacune et toutes agissent sur la demande des métaux précieux, de l’or et de l’argent, et en agissant sur la demande, elles agissent sur les prix.»

Voilà une autorité qu’il est certainement permis de citer.  Il est donc bien avéré que la valeur des métaux précieux, le rapport de leur valeur avec celle des autres marchandises dépendent en premier lieu de l’emploi qu’on fait de ces métaux comme métaux monétaires.

Réagir par des mesures législatives contre ce qui s’est fait pendant ces vingt dernières années pour diminuer cet emploi, ne saurait être appelé une mesure artificielle.  Je crois donc que nous devons protester, et affirmer qu’il n’y aurait rien d’artificiel à prendre des mesures analogues à celles dont nous nous occupons depuis quinze jours.

Si vous le permettez, Messieurs, je désirerais encore dire quelques mots à ce sujet.  Bien souvent déjà, on a parlé de mesures artificielles et on a rapproché le mouvement en faveur du bimétallisme du mouvement protectionniste pour établir un lien entre eux.  Pour moi, je crois que le mouvement protectionniste est dû en grande partie aux résultats de la situation monétaire, mais ce que je crois pouvoir affirmer aussi, c’est qu’il n’y a pas le moindre rapport entre le bimétallisme et le protectionnisme.  Je crois au contraire que bimétallisme et libre-échange sont pour ainsi dire des termes équivalents.

Qu’est-ce, Messieurs, que le libre-échange ?  Permettez-moi de citer la définition d’une autorité : «Le libre-échange, dans la plus large acception du mot, signifie seulement la division du travail, par laquelle les forces productives de toute la terre sont apportées dans une coopération mutuelle.»

C’est Richard Cobden qui parle ainsi, et il dit encore : «Aujourd’hui, le commerce est la grande panacée, qui, comme une bienfaisante découverte médicale, servira à inoculer la santé et un goût salutaire pour la civilisation à toutes les nations du monde.»

Voici une autre autorité : «Toute entrave au commerce est une taxe sur la consommation, toute facilité donnée au libre-échange cause le bon marché des denrées, accroît le commerce et la production, et fait progresser la civilisation.  Rien n’est pire que le particularisme dans une nation, et rien n’est préférable pour la paix des nations que la liberté complète de l’échange et du commerce international.  Nulle mesure ne tendra davantage à ce but que l’adoption d’un étalon fixe international de la valeur, qui serve de commune mesure à tous les produits, et de type pour la frappe, de façon que la monnaie d’un pays frappée conformément à cet étalon et portant l’effigie de ce pays sur chacune de ses faces, puisse circuler partout et acheter les produits de toutes les nations sans être affectée par le change.»

Cette dernière citation est du sénateur John Sherman; elle est empruntée au discours qu’il a prononcé en 1868, au Sénat américain.

Vous le voyez, Messieurs, en parlant du libre-échange, nous en arrivons à parler du bimétallisme.  Le libre-échange demande le bimétallisme, parce que seul, dans la situation actuelle, le bimétallisme peut donner un même étalon au monde commercial tout entier.

En réclamant le bimétallisme, nous ne nous joignons donc pas aux protectionnistes.  Nous montrons, bien au contraire, que nous sommes libre-échangistes en réclamant une mesure qui est une condition absolument nécessaire de la facilité des transactions commerciales.  C’est du reste bien ainsi que la chose était comprise par le grand ami de Richard Cobden, sir Louis Mallet, dont je vous citerai le livre On free exchange, qui est d’un bout à l’autre un plaidoyer en faveur du libre-échange et du bimétallisme.

Un mot encore, pour conclure.

La proposition de M. de Rothschild a été retirée et nous avions entendu, avant que M. de Rothschild la retirât, sir Rivers Wilson, parlant en son nom et au nom de sir Charles Fremantle, déclarer que, tenant compte de ce que cette proposition n’avait pas été accueillie d’une manière suffisamment favorable par la grande majorité des Puissances représentées dans la Commission d’examen, il ne serait pas permis à la Délégation anglaise de la recommander à son Gouvernement.

Je crois ne pas me tromper en disant que cette déclaration et le retrait de la proposition de M. de Rothschild ont été une grande déception pour beaucoup d’entre nous.

L’accueil sympathique que la proposition de M. de Rothschild avait reçu en principe de la part de la Conférence, et l’attitude bienveillante à son égard des collègues susnommés de l’auteur, permettaient l’espoir qu’on aurait pu revenir à cette proposition, et que l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne, prenant en considération les diverses opinions émises au sein de la Conférence, y eût trouvé un motif, non pas de retirer sa proposition, mais de la modifier de telle manière qu’elle pût donner satisfaction à tous.

Messieurs, je vous parlais tantôt, à propos de ce qui a été dit avant-hier par M. Sainctelette, de la responsabilité qui incomberait ou non aux États-Unis d’Amérique à l’égard de la situation monétaire actuelle.

Je ne puis m’empêcher, en ce moment, de vous rappeler à ce sujet un épisode de la Conférence de 1881.

Dans la séance du 6 juillet, MM. les Délégués anglais firent une déclaration de la teneur suivante :

«La Banque d’Angleterre s’engagerait à exécuter l’article de la loi de 1844, l’autorisant à faire consister sa réserve métallique pour un cinquième en argent, à condition qu’une ligue bimétalliste fût constituée, embrassant plusieurs grands États.»

À cette proposition, M. Pierson, l’un des Délégués néerlandais, actuellement Ministre des Finances, fit une réponse des plus intéressantes, que vous pouvez lire aux pages 144 à 146 des procès-verbaux, deuxième volume, et qui, en quelques mots, revenait à ceci : «Vous croyez, disait-il aux Délégués anglais, à l’efficacité des mesures que vous demandez aux autres de prendre, mais vous ne voulez pas, pour votre part, vous y associer.  Vous voulez un peu trop laisser aux autres seuls le soin de nous tirer d’affaire, vous et nous.  Ce n’est ni juste ni logique.  Si vous voulez qu’il se fasse quelque chose, vous mêmes devez aller plus loin.»

Eh bien, permettez-moi de le dire franchement, dans la position que viennent de prendre MM. Wilson, Fremantle et de Rothschild, il y a de nouveau, me semble-t-il, quelque chose qui rappelle la position prise par les Délégués anglais en 1881.

Il a été dûment reconnu par M. de Rothschild que l’Angleterre est sérieusement intéressée à ce qu’il se fasse quelque chose pour porter remède à la situation présente, et ce n’est pas sur ce point qu’il a trouvé ou trouvera beaucoup de contradicteurs parmi nous; nous avons de plus les discours des honorables Délégués des Indes Britanniques qui démontrent clairement cette vérité.  Mais alors pourquoi l’Angleterre ne ferait-elle pas un effort plus sérieux pour nous tirer elle-même et nous tous d’embarras ?

Dans un des organes les plus sérieux de l’opinion publique en Angleterre, The Manchester Guardian du 6 courant, il est dit que l’Angleterre et les Indes Britanniques, conjointement avec les États-Unis d’Amérique, tiennent la clef de la situation, et ont le pouvoir de nous apporter la solution de la question monétaire et de décider du système monétaire que le monde commercial tout entier adoptera.  Et je crois que cela peut en effet se dire sans exagération.

Mais alors aussi que l’Angleterre tienne compte de cette position.  Et de deux choses l’une : qu’elle reconnaisse qu’il n’y a que le bimétallisme international qui puisse nous sauver, ou que ceux qui rejettent cette solution nous fassent des propositions qui aillent vraiment à l’encontre des difficultés de la situation présente et dans lesquelles il soit tenu suffisamment compte des différentes positions où se trouvent les divers autres pays qui devront y prêter leur concours.»

La séance est levée à 5 heures.

 


SIXIÈME  SÉANCE : ANNEXE


 

Proposition transactionnelle présentée par M. Alph. Allard, Délégué de la Belgique et de la Turquie

 

Bruxelles, le 8 décembre 1892.

 

I.  Origines

La masse des métaux précieux or et argent de l’univers constitue, semble-t-il, une sorte de propriété commune aux différents peuples; elle passe de l’un chez l’autre, échangeant les richesses, facilitant leur juste distribution, régularisant les prix universels.

Entre 1848 et 1851, la production des métaux fut augmentée dans une proportion que l’histoire n’avait jamais constatée.  L’or de Californie et d’Australie avait, en quelques années, doublé la monnaie or et argent circulant de fait dans l’univers.

Malgré les efforts d’une école alors nouvelle, on se refusa à démonétiser l’or; le monde des affaires ne s’était jamais douté jusque là qu’il y avait une question monétaire : aussi se refusa-t-il à risquer un essai aussi hardi, aussi périlleux.

Le progrès, les échanges, l’activité et la production se multiplièrent si bien sous l’influence de l’abondance monétaire et de la hausse des prix, que l’or bientôt fut insuffisant aux demandes toujours croissantes; la Banque d’Angleterre se trouva elle-même obligée, en 1860, d’emprunter 52 millions d’or à la Banque de France, tant le métal lui faisait défaut.  Ce fut pour la civilisation une ère d’affaires, de prospérité, de travail et d’abondance qui se perpétua jusqu’en 1875.

En 1873, on démonétisa le métal argent en Europe, conformément aux théories qui avaient échoué en 1851.

Le métal blanc n’avait pas baissé de prix, il n’avait provoqué aucune inquiétude; on lui retira néanmoins le droit de servir de monnaie, on le prohiba à l’entrée en Europe, et l’on assura que de ce fait on porta une grave atteinte à la liberté des échanges.

En 1870, c’est-à-dire trois ans avant cette prohibition, il avait été prédit qu’elle serait suivie inévitablement d’une révolution dans les prix, d’une baisse générale des valeurs et d’une crise profonde.

C’est cette crise, prédite en 1870, qui, dit-on, agit aujourd’hui et provoque des perturbations d’autant plus injustes et plus profondes, que la baisse des prix n’est pas produite par le développement du travail ou par l’abondance des richesses, mais par une cause factice qui ne serait autre que la loi de proscription de l’argent, qui a provoqué l’appréciation de l’or.

Aucune variation dans le niveau des prix ne peut être constatée dans les pays à argent.

La dépréciation de l’argent en Europe ne provient donc que de l’or qui est plus apprécié.

Cette baisse factice des prix provenant de l’appréciation de l’or, serait, dit-on, la cause d’inégalités sociales redoutables, de la ruine de notre agriculture, de l’oisiveté de nos industries, de la misère de nos ouvriers, et de ce malaise que l’on constate partout.

On s’est livré de tous côtés, depuis vingt ans, à la recherche d’une autre cause; l’on n’en a découvert aucune; aussi n’a-t-on trouvé de remède plus efficace que le remède monétaire.

C’est surtout, me paraît-il, contre le mal de l’abaissement des prix, contre cette appréciation factice de l’or, contre l’instabilité des changes entre les pays à or qui forment le tiers de l’univers, et les pays à argent qui forment les deux tiers, que la Conférence de 1892 est appelée à réagir.

II.  Situation actuelle

Le remède qui paraîtrait indiqué serait de retirer les lois passées en 1871–1876 en Allemagne et dans les pays latins, et de faire disparaître le mal en faisant disparaître la cause, en rétablissant le bimétallisme, sinon universel, tout au moins assez étendu.

Cette proposition a été faite il y a quatorze ans à Paris, elle a été renouvelée par les États-Unis et la France en 1881, elle se représente pour la troisième fois à Bruxelles en 1892.

Elle paraît se heurter pour le moment à des difficultés qu’il serait inutile de dissimuler, et dont voici, me semble-t-il, les principales :

1°  L’écart énorme de 36 % que crée l’appréciation de l’or entre les deux métaux précieux;

2°  L’étalon d’or, auquel, à tort ou à raison, tiennent plusieurs nations importantes d’Europe;

3°  Les inégalités factices créées par les changes préjudiciables aux uns, mais par cela même profitables aux autres;

4°  Les difficultés de proposer à des nations qui ont déjà de très forts stocks de monnaies d’argent battues à leur effigie, d’en battre encore de nouvelles.

Il faudrait ainsi, pour trouver un remède à la baisse des prix et augmenter le stock de monnaies circulant entre les nations, n’avoir en vue que l’étalon d’or, mettre en circulation l’argent et ne battre aucune monnaie d’argent.

Le problème paraît certainement ardu et difficile; je crois cependant qu’il n’est pas insoluble.

C’est aux États-Unis d’Amérique que j’emprunterai les bases de ma proposition transactionnelle.

III.  Transaction

Vers 1889, je pense, le Gouvernement des États-Unis a proposé au Congrès un moyen fort ingénieux de rendre à l’argent son office dans la circulation en lui attribuant sa valeur véritable en or.  Chaque dollar d’argent serait devenu un dollar honnête (honest dollar).

Le Gouvernement des États-Unis était persuadé que jamais la civilisation ne pourrait se passer du concours de l’argent à côté de l’or, mais il était en même temps l’adversaire du libre monnayage de ce métal sans le concours de l’Europe, parce qu’il craignait de s’acheminer trop évidemment vers l’unique étalon d’argent.

C’était en vue d’écarter ce danger qu’il proposait ce qui suit :

Les États-Unis devaient s’interdire tout monnayage de pièces d’argent, sauf ce qui leur serait indispensable pour les besoins intérieurs de leur circulation.

Ils proposaient d’ouvrir leurs Hôtels des Monnaies aux dépôts libres de lingots d’argent, et de payer ceux-ci en billets du trésor à la valeur du marché le jour où le dépôt aurait été effectué.

Ces billets du trésor devaient être remboursables soit en or, soit en argent, au gré du trésor; mais si c’était en argent, ils devaient donner droit à une quantité variable d’argent égale à ce que l’on aurait pu acheter d’argent, du jour du remboursement, avec les dollars d’or exprimés sur la face du billet.

Le chiffre de dollars exprimé sur la face des billets d’argent allait donc représenter, en réalité, une valeur en or.

Tout en ayant en circulation des dollars d’or et des dollars d’argent, les États-Unis n’auraient plus eu que des dollars de même valeur, basée uniquement sur l’étalon d’or.

La théorie du monométallisme y trouvait l’application de ses principes et s’en serait trouvée sans doute satisfaite.

Du même coup, l’argent soustrait depuis seize ans aux marchés nationaux allait leur être restitué; l’usage du métal blanc allait être appelé à faciliter les échanges, il allait contribuer de nouveau à rétablir et à rehausser le niveau des prix dans le monde.

Les bimétallistes eux aussi s’en seraient sans doute déclarés satisfaits.

Ces billets du trésor émis contre argent auraient été comme les dollars d’or admis en paiement des douanes et des taxes et auraient servi aux réserves des banques de circulation.

Les porteurs des billets d’argent auraient eu droit à une quantité d’argent équivalente aux nombres de dollars en or qui étaient inscrits sur la face du billet.  Ce ne serait plus, dorénavant, la valeur du dollar d’argent qui varierait; ce serait, en réalité, le volume d’argent contenu dans le dollar qui augmenterait ou diminuerait en se modelant sur le cours du marché, exactement comme nos poumons modèlent leur capacité sur la rareté ou l’abondance de l’atmosphère, pour nous procurer une circulation vitale régulière.

Cette loi, proposée il y a trois ans au Congrès des États-Unis, pourrait fournir, ce me semble, un excellent terrain de transaction à la Conférence.

Si on l’étendait à une entente internationale, elle raffermirait à coup sûr le marché de l’argent.  Les États, en émettant des billets d’argent, n’auraient aucune chance de pertes, le remboursement des billets d’argent pourrait se faire avec moins de métal, et les pertes, quelles qu’elles pussent être, s’il s’en produisait, seraient infiniment moins onéreuses que les profondes perturbations sociales qui affectent en ce moment la prospérité et les ressources financières de tous les États du monde.

La question monétaire, il faut bien le reconnaître, se présente à nous sous la forme de ce dilemme, ou réagir en prenant une mesure collective, ou continuation de ces crises si compromettantes pour l’ordre social.  Le projet américain de 1889, difficile peut-être à mettre en œuvre par une seule nation, mériterait, semble-t-il, que la Conférence mît à l’étude les moyens de l’appliquer à un traité international, et le concours de MM. les Délégués des États-Unis serait de nature à faciliter cette tâche.

IV.  Entente

L’entente consisterait, conformément à ce qui précède, à autoriser les États contractants à acheter librement, dans certaines limites et pour compte commun, dans des conditions à insérer au traité, de l’argent contre des billets du trésor, sans s’obliger à battre aucune monnaie; elle n’obligerait aucun État à modifier ses lois monétaires, elle laisserait chacun libre de son unité de compte; il suffirait d’internationaliser la circulation des billets du trésor à un change que l’on inscrirait sur le billet lui-même, le métal argent qui en formerait la garantie restant en dépôt à l’endroit où le dépôt primitif aurait été fait.

Rien n’empêcherait qu’un traité aussi simple ne comportât qu’une période d’essai limitée, à titre d’expérience, sauf à la prolonger par traité ou par tacite reconduction.

Les stocks d’argent garantissant les billets internationaux pourraient être constitués par le traité à intervenir, en une sorte de trésor commun et international; les divers pays s’engageraient à contribuer aux pertes éventuelles en proportion de leur étendue, de leur population, de leur commerce, de leurs dettes ou de toute autre base qui pourrait être admise.

Aucun État ne serait obligé d’acheter de l’argent, mais le bénéfice des achats faits resterait la propriété de l’État qui aurait acheté le métal, ce bénéfice devant résulter de la hausse éventuelle de ce métal et de l’excédent d’argent qui se trouverait dans le trésor des dépôts.

Cette entente amènerait le relèvement tant désiré des prix généraux dans le monde, et de ce fait le métal argent reviendrait bientôt à son ancien prix, sans que l’on ait porté aucune atteinte ni à l’unité d’or qui, plus que jamais, formera la base de la valeur chez les différentes nations, ni à la loi de l’offre et de la demande si souvent invoquée.

V.  Convention à venir

Il semble probable que cette entente ramènerait l’abondance des monnaies internationales, dans un temps relativement court, et, par conséquent, le relèvement des prix, y compris celui de l’argent.

Il est fort possible, sinon même probable, que ce relèvement de l’argent pourrait l’amener jusqu’au pair (15 ½ kilogrammes d’argent égalant 1 kilogramme d’or ou toute autre proportion conventionnellement adoptée); l’on pourrait alors proposer aux différents États de se laisser guider par le très remarquable travail de M. Rocchussen, ancien Ministre du Roi des Pays-Bas, lauréat du prix de 10,000 francs institué en 1889 pour la meilleure solution des difficultés monétaires.

La convention à leur proposer apparaîtrait sous une forme plus simple encore que celle dont je viens d’esquisser les grands traits.

Chaque peuple resterait libre de donner à ses monnaies la forme, le nom, l’empreinte, le titre qu’il désirerait.

Chacun choisirait le métal qu’il trouverait bon.

Aucun engagement ne serait prescrit quant à la circulation fiduciaire.

Le seul engagement consisterait à s’assurer mutuellement contre toute fluctuation du rapport de valeur de l’or à l’argent, lequel serait fixé à un chiffre à convenir au traité.  À cet effet, les parties contractantes s’engageraient à échanger, lors d’une réunion ultérieure, les textes de leurs lois ou règlements en vertu desquels, dans chacun des États, aucune banque n’aurait plus le droit d’émettre des billets, si ce n’est à la condition d’acheter à bureau ouvert, contre billets du trésor, toutes matières d’or et d’argent dans le rapport de valeur qui aurait été fixé par la convention.

À condition d’observer cette proportion de valeur, chaque État serait absolument libre de faire de l’or et de l’argent l’usage qu’il voudrait.

Une fois ce traité passé en force de loi, il me semble qu’il serait devenu bien impossible de voir se déprécier l’un des deux métaux; cette loi mise en pratique par un nombre suffisant de grandes Puissances produirait, il serait difficile d’en douter, ce que la loi française a produit avec tant de facilité, à elle seule, pendant un siècle, jusqu’en 1873.

La vie économique de l’Univers serait transformée, l’action des changes, rendue plus régulière, ramènerait bien vite le calme; la stabilité de leurs cours rétablirait entre les deux tiers de l’Univers qui n’ont que l’argent et nous qui ne calculons qu’en or, les relations interrompues aujourd’hui.

Et pour le surplus si, contre toute attente, les résultats ne devaient pas répondre à nos espérances, rien ne serait plus facile que de se délier mutuellement du seul engagement si simple qui aurait été pris : il suffirait de modifier le règlement des Banques de circulation en leur permettant de suspendre leurs achats d’argent.

Je crois pouvoir ajouter qu’aucun des pays signataires n’aurait jamais le désir de se délier, car il se trouverait dans des conditions d’échange moins favorables après qu’avant.  Ce serait même là une garantie des plus solides, car les meilleurs traités sont ceux que les signataires ont intérêt à respecter.

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SEPTIÈME  SÉANCE : SAMEDI  10  DÉCEMBRE  1892




Présidence de M. Montefiori Levi

 

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff

–  pour l’Espagne :

M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la cinquième séance est approuvé.

M. Simonelli, Délégué de l’Italie, fait, à propos du procès-verbal de la sixième séance, une déclaration dont le résumé suit :

«Dans la sixième séance, l’honorable M. Cramer-Frey disait, dans un remarquable discours, que si, éventuellement, la France s’obligeait à la refonte des pièces de 10 francs en or, et si l’Italie s’engageait à retirer de la circulation les coupures de billets de 5 et de 10 lires, il se ferait dans la circulation un vide que la monnaie d’argent pourrait remplir.  On obtiendrait ainsi une considérable augmentation de l’emploi de l’argent.

Sans vouloir apprécier actuellement l’influence de la refonte des petites pièces d’or sur la circulation, l’honorable Délégué de l’Italie, tant en son nom qu’au nom de ses collègues, tient à déclarer que l’acceptation de la part de l’Italie de retirer immédiatement, ou à un moment fixé par un traité monétaire, ses coupures de billets, ne pourrait apporter aucun soulagement à la situation de l’argent.

Il fait cette déclaration, et dans l’intérêt du crédit de son pays, et parce qu’on pourrait être porté à croire que la conduite de l’Italie pourrait mettre obstacle à l’établissement d’un accord international, autour duquel se groupent tant d’intérêts légitimes et de nobles efforts.

Le Gouvernement italien est, au contraire, tout à fait disposé à aider de son mieux à l’accomplissement de ces vœux.  Seulement, il a la conviction que le retrait des billets de 5 et de 10 francs n’amènerait aucune augmentation de la circulation de l’argent en Europe.

En effet, l’Italie n’a en circulation que 336 millions de billets d’État, en coupures de 5 et de 10 francs, appuyés sur un dépôt métallique – deux tiers or et un tiers argent – qui constitue une couverture d’environ la moitié de cette somme.

Les États de l’Union latine n’ignorent pas, d’autre part, que ces 336 millions représentent une somme presque égale au montant d’écus frappés à l’effigie italienne circulant hors des frontières.  Le retrait des petits billets aurait pour conséquence immédiate de faire rapatrier ces écus, afin de conserver les moyens d’échange nécessaires aux petites transactions intérieures.  La suppression des billets d’État inférieurs à 20 francs n’aurait donc aucune influence sur l’emploi plus étendu de l’argent monnayé.

Il ne faut pas oublier, en outre, que les écus italiens se trouvent immobilisés dans les caisses du Trésor italien, ou centralisés dans les caves des Banques des pays de l’Union latine et, surtout, de la Banque de France.  Les billets italiens de 5 et de 10 francs peuvent donc être déjà considérés, au point de vue international, comme des billets représentant un dépôt d’argent.  Même dans le cas où ces écus rentreraient dans la circulation italienne, il est évident qu’ils ne seraient pas remplacés en France ou dans les autres pays de l’Union latine par de l’argent nouvellement frappé.

L’honorable Délégué de l’Italie dit, en conclusion, que si le Gouvernement de l’Italie n’est pas disposé à donner son assentiment immédiat au retrait des petites coupures, ce n’est certainement pas pour s’éloigner d’une politique monétaire qui a toujours été si sympathique au pays, et qui vise à la réalisation du but élevé que la Conférence s’est proposé d’atteindre.»

M. Sainctelette, Délégué de la Belgique, croit devoir déclarer que M. Boissevain, dans la sixième séance, lui a prêté une opinion qu’il n’a pas exprimée en termes précis dans le discours qu’il a prononcé à la séance précédente.

L’honorable Délégué de la Belgique n’a pas entendu renouveler la vieille querelle sur la question de savoir si la situation monétaire actuelle est due à un excès de production du métal-argent, ou bien aux mesures législatives prises en Allemagne en 1873 et à la fermeture des Monnaies de l’Union latine.  Il a seulement exprimé son étonnement de voir les États-Unis ne pas faire de propositions formelles, alors que la situation actuelle était de leur fait, dérivant des deux dernières lois sur les achats d’argent pour le compte du Trésor des États-Unis.  Il entendait dire seulement que les États-Unis avaient cru à tort remédier à l’encombrement du métal en créant un acheteur sans qu’il y eût de besoins réels à satisfaire.  À son avis, ces mesures n’ont fait que surexciter la production aux États-Unis et au Mexique, et le fait a été constaté au cours des débats de la Commission d’examen.

Le procès-verbal de la sixième séance est approuvé.

M. le Président prie MM. les Délégués de bien vouloir accepter, à titre de souvenir de la visite à l’Hôtel des Monnaies, des médailles qui ont été frappées en cette circonstance, et qui leur sont offertes au nom du Gouvernement belge et en celui de M. Sainctelette, Délégué de la Belgique et Commissaire des Monnaies.

M. le Président dépose sur le bureau des tableaux statistiques sur la situation monétaire de la Suède de 1881 à 1891, et divers documents et éléments de statistiques relatifs au système monétaire en Russie.  Il remercie, au nom de la Conférence, MM. Forssell et Raffalovich pour leurs intéressantes communications.

M. Allison, Délégué des États-Unis, inscrit pour parler dans la discussion générale, renonce provisoirement à la parole.  Un de ses collègues, M. le Sénateur Jones, qui avait été désigné pour présenter des observations au nom de la Délégation, ne peut, à son grand regret, assister à la séance.  M. Allison exprime l’espoir que d’autres orateurs voudront bien faire connaître leurs vues en ce moment.

Sir Guilford L. Molesworth, Délégué des Indes Britanniques, annonce que l’agence Reuter a reçu un télégramme de nature à intéresser la Conférence.  Il en fait connaître l’objet dans les termes suivants :

«En réponse à une lettre qui lui a été adressée par la Indian Currency Association, le Gouvernement de l’Inde a exprimé ses regrets de ne pouvoir donner l’assurance que des mesures seraient prises en vue de la protection de la circulation monétaire dans l’Inde, si la Conférence de Bruxelles venait à échouer.  Le Gouvernement de l’Inde ne s’engage pas davantage à recommander au Secrétaire d’État d’arrêter la vente des Council Bills au-dessous d’un prix fixé, et préfère garder sa complète liberté d’action.»

M. Hans Forssell, Délégué de la Suède, présente les observations suivantes :

«M. McCreary, dans son discours si remarquable prononcé à la cinquième séance, a exprimé comme étant son opinion personnelle, la pensée que la Conférence monétaire devrait rétablir le monnayage libre de l’argent et la frappe sans restrictions de l’or et de l’argent comme monnaies ayant plein pouvoir libératoire, et avec un rapport de valeur permanent et international entre les deux métaux de 15 ½ ou de 16 à 1; il a ajouté que ce dernier rapport avait ses préférences.

Le rapport à fixer est sans doute le premier et le dernier problème à trancher dès qu’on aborde le sujet du bimétallisme universel, et toute discussion sérieuse sur l’application pratique de ce système doit nécessairement tourner autour de ce point.  Sans doute, le choix entre les rapports possibles est difficile et délicat, mais nous sommes ici pour aborder les difficultés, et, pour aboutir, il faudra avant tout formuler et préciser les problèmes d’ordre pratique, qui, dans les discussions purement théoriques, sont nécessairement traités dans des termes plus vagues.  La Délégation des États-Unis, qui nous a soumis le plan général d’une entente internationale bimétallique, nous rendrait, semble-t-il, un grand service, et donnerait une base plus solide à nos discussions, si elle nous renseignait sur ses opinions en cette matière.

Je me permets donc de prier les Délégués des États-Unis, comme Délégation, de préciser quel serait, à leur avis, l’accord international le plus pratique et le plus juste : ou de faire remonter la valeur de l’argent à son ancien niveau en adoptant le rapport de 15 ½ ou de 16, rapport légal encore en vigueur dans deux grands pays, ou de s’en tenir plutôt à la valeur actuelle de l’argent, en cherchant à fixer comme légal un rapport convenable au-dessus de 20 à 1.»

M. Allison répond en langue anglaise à l’interpellation de M. le Délégué de la Suède.  Voici la traduction de ses paroles :

«Je désire tout d’abord faire remarquer que la Délégation des États-Unis n’a pas eu l’occasion de se consulter pour répondre dans la forme qu’on désire.  Cette question ne nous a été posée qu’au moment où nous étions déjà entrés en séance.

C’est une interrogation opportune que de demander quel serait le rapport légal.  Il est possible qu’il y ait certaines divergences d’opinion dans la Délégation, mais je puis dire, dès à présent, que nous serions tous d’accord si toutes les nations consentaient à adopter notre propre rapport, qui est de 16 à 1.  Je puis ajouter, sous ma responsabilité personnelle, que, sans nul doute, on nous amènerait aisément à accepter un autre rapport.

Pour moi, je veux le redire, les nations qui font de l’argent l’emploi le plus large trouveraient logique, en cas d’établissement d’un rapport international, de le voir fixer à la proportion de 15 ½ à 1.  Si telle est l’opinion générale, je crois pouvoir affirmer que le Gouvernement représenté par nous, ne refusera pas d’entrer dans un tel arrangement, le cas échéant.  Quant à présent, mes déclarations ne peuvent aller au delà.

La question du rapport est fondamentale, ainsi que l’a dit l’honorable Délégué de la Suède.  Je voudrais aussi suggérer qu’une autre considération non moins essentielle est le nombre des Puissances qui donneront leur adhésion au rapport admis, parce que c’est là ce qui rendra le rapport effectif.  Je puis dire avec certitude que, dans mon opinion, aucun rapport ne sera accepté par les États-Unis, s’il ne reçoit l’appui d’un nombre de Puissances suffisant à lui donner l’efficacité voulue pour obtenir la complète et libre circulation de l’argent comme monnaie ayant force libératoire.  C’est là, me paraît-il, une considération importante.  Si nous entrons dans une discussion pratique, il faut nous entendre non seulement sur le rapport, mais aussi sur le nombre d’États dont le concours est indispensable pour l’arrangement.  Si les États-Unis ne désiraient pas la coopération de ces Puissances, nous ne serions pas ici pour délibérer avec les États européens sur le rapport qui devrait être établi pour faire de l’argent une monnaie internationale au même titre que l’or.  C’est pourquoi je suis heureux qu’on ait exprimé une opinion sur cette question générale, et j’espère que les autres pays examineront également ce qui concerne le rapport.  Les Délégués des États-Unis seraient en mesure d’exprimer leurs préférences, mais ce n’est pas à eux seuls qu’il appartient de répondre.»

M. Raffalovich, Délégué de la Russie, présente les observations suivantes :

«La tournure un peu académique de nos débats me fournit l’excuse d’intervenir pour exprimer des réserves sur la connexité établie entre le bimétallisme et la liberté commerciale, entre l’étalon d’or et le protectionnisme, comme l’a laissé entendre l’honorable Délégué des États-Unis, M. le professeur Andrews.  Si nous faisions de la métaphysique monétaire et économique, je dirais que la notion du bimétallisme, fondée sur l’idée de l’intervention efficace de l’État pour édicter et maintenir la fixité de rapport entre les deux métaux, est inspirée des mêmes principes que l’idée de protection, destinée à assurer, dans une certaine mesure, une répartition de rémunération différente de celle qui se produirait sous le régime de la liberté.

Si des pays sous le régime du cours forcé ont adopté le payement des droits de douane en or, c’est à titre de mesure purement financière, parce qu’ils avaient contracté des dettes en or à l’étranger et qu’ils voulaient se créer des ressources métalliques.

La stabilité plus grande du change dans un pays à étalon d’or comme l’Angleterre facilite les importations.

Pour en revenir au bimétallisme et au protectionnisme, leur parenté éclate dans l’attitude des Agrarier allemands qui veulent le double étalon pour divers motifs : 1° parce qu’ils prétendent diminuer l’exportation de l’Inde en relevant le cours de la roupie (cette notion offre matière à débat); 2° parce qu’ils veulent augmenter la quantité de monnaie en circulation.

Il est regrettable que leur imagination fertile n’ait pas encore suggéré un moyen pratique et acceptable de relever la valeur du rouble en se conformant au saines notions de la science économique.»

M. le Lieutenant Général Strachey constate que personne ne peut douter de l’intérêt qui se rattache aux divers faits développés, aux opinions exprimées avec une si haute intelligence par les Délégués qui se sont adressés à la Conférence; mais il se demande si ces discours offrent jusqu’ici la perspective d’une conclusion pratique.

L’honorable Délégué rappelle que l’Inde est trop sérieusement intéressée dans la question débattue pour ne pas souhaiter que la discussion aboutisse.

Pour qu’un résultat soit obtenu, il faut la coopération de l’Union latine, et le Délégué de l’Inde exprime le désir d’entendre dès à présent une déclaration catégorique de la part des représentants distingués du grand pays qui est à la tête de l’Union latine.

M. Hans Forssell dit que la réponse si intéressante de l’honorable M. Allison l’engage à poser aux Délégués des États-Unis une seconde question qui découle de la réponse même qui vient d’être faite.  M. Allison a parlé d’un nombre suffisant d’États pour constituer une union bimétallique; on peut lui demander quel est, suivant l’opinion de la Délégation des États-Unis, le nombre d’États qui suffît pour former une telle union.  La question est pratique, et la réponse d’autant plus nécessaire que chacun sait qu’elle a fait défaut à la Conférence monétaire de 1881.  Les uns prétendaient qu’il suffisait des États-Unis et de la France, ou bien encore des États-Unis et de la Grande-Bretagne.  D’autres étaient d’avis que trois États suffisaient.  Mais la situation a bien changé depuis, et la production des forces naturelles qui sont en jeu est devenue autrement considérable et importante; on peut donc supposer qu’on exigerait aujourd’hui une union plus large.  Pour rendre les discussions plus pratiques, une réponse à cette question serait d’une haute utilité.

M. Tirard, Délégué de la France, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Si j’ai bien compris les observations présentées par l’honorable Délégué des Indes Britanniques, M. le Lieutenant Général Strachey, notre collègue voudrait voir les représentants de l’Union latine prendre part, dès à présent, à la discussion et faire connaître leur opinion sur les points actuellement soumis à la Conférence.

Je dois tout d’abord déclarer que je n’ai pas qualité pour parler au nom de l’Union latine.

En ce qui concerne la France, je défère immédiatement au désir exprimé par notre honorable collègue.

Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire dans une précédente séance, le Gouvernement français a immédiatement accepté l’invitation des États-Unis, parce qu’il s’intéresse vivement au problème qui nous occupe, parce qu’il sait que plus que jamais, il y a entre les nations civilisées une solidarité qui ne leur permet de se désintéresser d’aucune des questions qui tendent à l’harmonie des conceptions humaines pour la solution des problèmes sociaux et le resserrement des liens qui unissent les peuples entre eux.

Lorsque nous sommes arrivés ici, nous attendions avec intérêt les propositions des États-Unis.

Vous connaissez celle qui nous a été faite; elle consiste purement et simplement à reprendre la discussion du bimétallisme et du monométallisme, discussion qui a déjà fait l’objet des Conférences antérieures.

D’autres propositions subsidiaires ont été formulées et examinées par une Commission spéciale.

La première émanait de l’honorable M. de Rothschild; mais nous n’avons pas eu à la discuter, puisqu’elle a été retirée par son auteur.  L’autre proposition sur laquelle porte le rapport de la Commission est celle de M. Moritz Lévy; je crois qu’elle ne fait provisoirement plus partie de la discussion.

Je vous demande d’avance de vouloir bien m’excuser si, malgré moi, je mêle parfois la question de principe à ces deux questions subsidiaires et si, dans l’ensemble de cette discussion, il se retrouve des considérations qui s’appliquent aussi bien à l’une qu’à l’autre des deux questions débattues.

Ceci posé, je commence par affirmer de nouveau tout l’intérêt que les questions monétaires ont pour notre pays.  Mais sa situation à cet égard est toute particulière.  La France, dans les circonstances actuelles, n’a pas à se plaindre de sa situation monétaire, et elle ne s’en plaint pas.

Elle a essayé à plusieurs reprises, notamment en 1881, de s’entendre avec les États-Unis, et c’est ainsi qu’avait été préparée la Conférence de 1881 qui n’était que la suite de celle de 1878.

Plus tard, en 1889, un Congrès s’est réuni à Paris, pendant l’Exposition.  De part et d’autre, de grands et beaux discours furent prononcés; mais on ne put aboutir, malgré le talent des orateurs, malgré l’érudition des hommes éminents qui avaient pris part à ces discussions : j’ai essayé – et d’autres l’ont fait aussi – de me rendre compte des motifs de l’échec relatif de ces grands tournois oratoires.

Eh bien, Messieurs, je crois que si l’on n’a pas pu arriver à une conclusion qui fût acceptée par tout le monde ou du moins par une majorité suffisante pour établir la base d’un système international, c’est que l’on s’est efforcé de faire prévaloir des opinions diamétralement opposées, dont l’adoption entraînerait forcément, de la part de plusieurs grands États, un changement radical de leur législation monétaire.

C’est là, en effet, une entreprise difficile.  Les peuples déjà avancés en civilisation ont des mœurs, des coutumes, des lois qui sont adaptées à leurs traditions.  Elles ne s’appliquent pas d’une façon arbitraire, elles sont liées aux conditions mêmes de l’existence des peuples.

Par exemple, notre législation a aidé la France à se procurer une quantité de monnaie très considérable : et je crois pouvoir affirmer sans crainte d’être contredit, que la France est de tous les pays du monde celui qui possède la plus grande quantité de monnaie, tant en or qu’en argent.

Croyez-vous, Messieurs, que cette situation soit le résultat du hasard ?  Non; c’est la conséquence naturelle de la façon dont le travail est organisé chez nous.  En France, la fortune est divisée à l’infini : la propriété foncière va se morcelant tous les jours; la propriété mobilière aussi : nous en trouvons la preuve dans le nombre croissant des cotes foncières et des inscriptions de rentes, des titres et des coupons de toutes sortes qui se comptent par millions au moment des échéances.

Le Gouverneur de la Banque de France me disait récemment que, depuis quelques années, le nombre des titulaires des actions de ce grand établissement, qui sont nominatives, a encore augmenté sensiblement.

Il en est de même des conditions du travail.  Il existe, en France comme ailleurs, de grandes usines et d’importantes manufactures; mais il y a aussi et surtout des multitudes d’humbles artisans qui travaillent chez eux, les uns seuls, les autres avec un apprenti ou avec un ou deux ouvriers tout au plus, et qui font de très petites affaires, de très petites opérations, avec un capital extrêmement restreint, lequel, par son exiguïté même, leur impose l’obligation d’une liquidation en quelque sorte quotidienne.

On comprend que ces modestes travailleurs ne peuvent pas, comme les industriels des pays où les fortunes sont très centralisées, recourir à des échanges de papiers ou de chèques, qui demandent des dépôts de fonds, des écritures, des déplacements hors de proportion avec le chiffre de leurs affaires.  Leurs opérations ne peuvent se régler qu’à l’aide de numéraire.

Il en est de même pour notre agriculture.  La terre est tellement divisée en France, que la plupart de ceux qui l’exploitent ne peuvent s’astreindre à des conditions d’échange semblables à celles qui sont en usage dans les pays de grande propriété.

Voilà pourquoi nous avons en France cette quantité de monnaie qui, si considérable qu’elle soit, ne gêne personne et qui rend, au contraire, service à tout le monde.

Et de là, Messieurs, la difficulté que rencontre en France la vulgarisation des procédés dont parlaient M. de Rothschild et Sir Rivers Wilson.  Nos honorables collègues disaient qu’en Angleterre, la plupart des transactions se règlent dans les banques, au moyen de chèques.  Cela est vrai pour l’Angleterre; mais pour la France, il n’en saurait être de même.  Et, étant données ces différences profondes qui se révèlent entre les deux pays, n’y aurait-t-il pas quelque témérité à vouloir, brusquement et sans transition, couler leur régime monétaire dans le même moule ?

Les déclarations décisives qui nous ont été faites au nom de plusieurs grands États montrent bien à quelles résistances de pareilles tentatives se heurteraient.

En fait, la France est encore bimétalliste.

Si nous avons arrêté la frappe de l’argent, en même temps que les antres États de l’Union latine, c’est que nous nous trouvions en présence d’une masse d’argent toujours croissante, non seulement en raison des progrès de l’exploitation minière, mais aussi par suite de la transformation du système monétaire de l’Allemagne.  Tout cet argent extrait des mines ou démonétisé arrivait en France et dans les Hôtels des Monnaies de l’Union latine, et de la surabondance du métal résultait sa dépréciation.

Nous avons cessé la frappe, et je trouve que nous avons parfaitement bien fait.

L’honorable M. Boissevain, avec une persévérance qui l’honore, l’honorable M. Allard, d’autres encore, persistent à penser que la France devrait rouvrir son Hôtel des Monnaies à la frappe libre de l’argent.

Pourquoi la France permettrait-elle la frappe libre de l’argent, alors qu’elle en est déjà amplement pourvue ?  Je crois qu’à elle seule, elle en possède autant que tous les États de l’Europe.

Les encaisses de métal blanc des principales banques d’émission de l’Europe montaient ensemble, il y a quelques semaines, à 2,230,000,000 fr. environ.  Et sur ce chiffre total, la Banque de France en détient, à elle seule, autant que toutes les autres banques réunies.  Par conséquent, j’ai le droit de dire qu’elle en a bien assez.

Malgré cela, elle consentirait peut-être à faire ce qu’on lui demande, s’il y avait réciprocité, si les Puissances vouées au monométallisme se décidaient, elles aussi, à reprendre la libre frappe de l’argent.  Car autrement, qu’arriverait-il ?  Si la France et l’Union latine – je crois en ce moment pouvoir parler en son nom – s’ouvraient seules à la frappe du métal blanc, tout l’argent disponible des États-Unis et du Mexique viendrait en France, en Italie, en Belgique.  Et où ces pays en trouveraient-ils le placement ?  Nulle part, puisque dans le reste de l’Europe personne ne veut lui donner force libératoire.

Jamais je ne conseillerais pareille mesure au Gouvernement que j’ai l’honneur de représenter.

Si, au contraire, d’autres Puissances européennes, l’Angleterre, l’Empire d’Allemagne, l’Empire austro-hongrois, les États Scandinaves et d’autres pays encore consentaient à ouvrir leurs Monnaies à la frappe libre de l’argent, oh! alors la question changerait d’aspect.  Mais en sommes-nous là ?

Malgré tant de démonstrations et de discours, tant de publications, tant d’articles de journaux, voyons-nous les Puissances que je viens de citer et d’autres encore changer d’opinion ?  Pas le moins du monde.

Dès le premier jour, nous avons entendu sur ce point des déclarations très franches et très sincères, déclarations dont, pour ma part, je suis reconnaissant à leurs auteurs, car il est bon de savoir à quoi s’en tenir.  Nous avons entendu S. Exc. M. le Ministre d’Allemagne et S. Exc. M. le Ministre de l’Empire austro-hongrois, puis sir Rivers Wilson, déclarer que ni l’Allemagne, ni l’Autriche-Hongrie, ni l’Angleterre n’avaient l’intention de modifier leur régime monétaire, dont elles se déclarent satisfaites.  Dans ces conditions, nous ne pouvons évidemment rétablir la frappe libre; et je n’ai pas la prétention de croire que je réussirais à persuader aux Gouvernements de ces grands pays et à leurs éminents représentants qu’ils se trompent, qu’ils font fausse route, qu’ils ont tort de rester attachés au monométallisme.

Je considère donc, jusqu’à nouvel ordre, la question de la frappe libre comme résolue en ce qui nous concerne.

Je crois, Messieurs, avoir répondu nettement, en ce qui concerne la France, à la question qui m’était posée.

Maintenant, Messieurs, puisque j’ai été amené à prendre la parole, permettez-moi de répondre quelques mots aux observations présentées, dans une précédente séance, par l’honorable Délégué du Royaume des Pays-Bas, M. van den Berg.

Parlant de la manière de procéder des banques de son pays, M. van den Berg a reproché à la Banque de France la parcimonie avec laquelle elle met l’or à la disposition du public.  Je considère, Messieurs, que ce reproche n’est pas fondé, et si je me permets de le relever, c’est parce que cette question n’est peut-être pas ici sans importance.

Comme je le disais tout à l’heure, nous avons en France un stock d’argent considérable.  Une grande partie de cet argent est déposée dans les caves de la Banque de France et se trouve avantageusement remplacée dans la circulation par des billets.  Tout le monde sait de quel prestige ces billets sont entourés : non seulement ils ne subissent aucune perte, mais même ils font souvent prime sur beaucoup de places de l’étranger.

Cette situation de la Banque de France lui permet non seulement d’assurer le payement de tous les produits que la France est obligée d’aller chercher à l’étranger, et d’en assurer, quand il y a lieu, le payement en or, mais encore d’obtenir une fixité du taux de l’escompte qui n’a existé nulle part ailleurs dans ces dernières années.  Tandis qu’en 1890, par exemple, le taux de l’escompte variait en Angleterre dans des proportions considérables – 6 % en février, 3 % en mai, 6 % encore en novembre, sans parler des fluctuations intermédiaires – en France il est resté absolument fixe; il a été constamment de 3 %.

Cette fixité du taux de l’escompte en France est déjà ancienne, et cependant la France a passé par bien des difficultés, par bien des crises politiques, économiques, financières ou agricoles.

Grâce à ce stock d’argent que la Banque de France avait dans ses caisses, elle a pu accepter à l’escompte tout le bon papier qu’on lui a présenté.  Elle n’a pas eu à recourir au relèvement du taux de l’escompte pour défendre son encaisse-or, et cette fixité n’a pas été sans exercer une action salutaire sur notre commerce, surtout au point de vue des opérations à long terme.

Est-ce à dire cependant que la Banque de France refuse de l’or à ceux qui en ont besoin ?  Pas le moins du monde.  Cette année, par exemple, la récolte des céréales se présentait sous un aspect peu rassurant, et l’on a fait entrer en France, au commencement de l’année, pour plus de 400 millions de francs de blés, qui nous sont venus des États-Unis, des Indes et de différents autres pays.  Croyez-vous que l’or ait manqué pour cela ?  Non, Messieurs; la Banque de France, lorsqu’elle se trouve en présence d’une vraie nécessité, n’hésite pas à mettre à la disposition des importateurs les sommes qui doivent servir à assurer l’achat des matières premières ou des denrées nécessaires à l’alimentation publique et au travail national.

Il n’est donc pas exact de dire que, par son système, la Banque de France entrave les opérations d’importation, et qu’elle porte ainsi préjudice au commerce international.  Ce que la Banque de France fait, c’est d’opposer une barrière aux spéculations des manieurs d’argent qui se préoccupent moins des intérêts de leur pays que de leur intérêt personnel.  La Banque de France se défend; elle ne se laisse pas dépouiller de ce stock d’or qui fait sa richesse et qui est une des sécurités de la France : loin de la blâmer, je considère qu’en agissant ainsi, elle fait son devoir.

Cela dit, Messieurs, les considérations que je développais tout à l’heure doivent-elles avoir cette conséquence de nous faire désespérer des travaux de la Conférence ?  Je ne le pense pas.

Diverses propositions nous ont été présentées.  Nous avons eu d’abord celle de M. de Rothschild.  Nous avons eu ensuite la proposition de M. Moritz Lévy.  M. Moritz Lévy propose deux choses : supprimer les billets de banque d’une valeur inférieure à 20 francs et retirer également de la circulation les pièces d’or de moins de 20 francs.

Je ne sais, Messieurs, si la réalisation de ces mesures serait de nature à atteindre bien certainement le but que nous poursuivons.  Peut-être d’autres États seraient-ils mieux à même que nous ne le sommes d’éclaircir ce point.  Quant à la France, elle est à ce point de vue assez désintéressée.  Elle n’a pas actuellement, en circulation, de billets inférieurs à 50 francs.  La suppression des billets de moins de 20 francs ne la toucherait donc pas.

Quant aux pièces d’or de moins de 20 francs, voici la situation.  Nos pièces de 5 francs en or ont disparu; on les a retirées de la circulation et lorsque, par hasard, il en arrive encore à la Banque de France ou dans les caisses publiques, on les met de côté.  On agit ainsi pour deux raisons : la première, c’est que les pièces de 5 francs ne sont pas d’un maniement facile; la seconde, c’est qu’elles s’usent rapidement.

Restent les pièces de 10 francs.  Si l’on démontrait que la suppression de ces pièces dût être un moyen d’augmenter l’emploi de l’argent et pût exercer une influence appréciable sur le prix de ce métal, peut-être consentirions-nous à indiquer ce remède à notre Gouvernement et à le prier de l’examiner très attentivement.  Cependant, je dois le dire, il est à craindre que, de ce côté, on ne rencontre quelque résistance de la part du public, des exigences duquel il faut aussi tenir compte.  Le public est habitué aux pièces de 10 francs; elles sont d’un maniement bien plus facile que les petites pièces de 5 francs, et elles sont moins encombrantes que deux écus en argent.

Du reste, en ce qui nous concerne spécialement, ce retrait des pièces de 10 francs n’augmenterait pas nos besoins d’argent.  Je suppose que ce retrait s’effectue; par quoi remplacerait-on ces pièces de 10 francs ?  Par des écus de 5 francs.  Or, nous en avons dans les caisses de la Banque de France pour plus d’un milliard, et c’est dans ce stock que nous puiserions pour les besoins de la circulation avant d’acheter de l’argent nouveau.

Nous nous trouvons encore en présence d’autres propositions sur lesquelles je n’ai pas encore à m’expliquer, parce qu’elles sont en ce moment l’objet des études de la Commission.

Lorsque le moment sera venu, nous les examinerons comme nous avons examiné les autres, avec le plus sincère désir d’arriver à une solution.  Cette solution ne pourra pas être radicale; nous avons vu pourquoi.  C’est donc à des palliatifs que nous sommes obligés de recourir.

On me dira peut-être : Mais n’avez-vous pas de proposition à faire ?  J’ai bien une idée, mais sa simplicité même fait que j’hésite à vous la soumettre.  Elle aurait cependant l’avantage de ne pas nécessiter un accord, une convention entre les diverses Puissances.  Chacun des Gouvernements qui sont frappés des inconvénients de la situation actuelle pourrait, par le moyen que j’ai en vue, contribuer à améliorer la situation.

Les Anglais ont de grandes difficultés dans le règlement de leurs comptes avec les Indes.  Les États-Unis eux-mêmes ont parfois des préoccupations analogues.  Nos honorables collègues des États-Unis nous disaient bien que la production de l’argent est une fraction infinitésimale de l’ensemble de la production totale de leur pays, et que ce n’est nullement parce que cette production l’embarrasse que le Gouvernement de l’Union a pris l’initiative de cette Conférence.  Ils avaient raison s’ils n’envisageaient que le produit annuel.  Mais les métaux précieux ne sont pas des produits périssables.  Les autres produits se consomment; pour l’or et pour l’argent, la production de chaque année vient s’ajouter à celle des années précédentes.

Les États-Unis en font, d’ailleurs, l’expérience : la production des mines s’y est accumulée, et ils ont aujourd’hui de telles quantités d’argent qu’ils hésitent à augmenter encore leur stock de ce métal.  On ne peut donc pas dire que les États-Unis ne soient pas intéressés directement dans la question; ils le sont, au contraire, et beaucoup.

Une proposition qui aurait pour conséquence d’augmenter l’emploi de l’argent – ce sont les termes mêmes de la convocation du Gouvernement des États-Unis – lui donnerait donc certainement une très grande satisfaction.  Eh bien, Messieurs, pour augmenter l’emploi de l’argent, il faut le transformer en monnaie.  Mais dans quelle mesure ?  Faut-il que cette transformation se fasse d’une façon illimitée ?  Doit-elle se faire pour le compte des particuliers ?  Non, elle doit se faire purement et simplement dans une mesure aussi restreinte que possible, mais de façon à faire entrer l’argent dans les échanges quotidiens de la vie, à en faire non pas une monnaie internationale, mais une monnaie nationale.

En France, d’après nos estimations, nous avons au moins 50 francs d’écus par tête d’habitant, et personne ne s’en plaint.  Supposons que, sans en arriver là, les États qui n’ont qu’une quantité d’argent infiniment moindre, en portent peu à peu le chiffre à 15, 20 ou 25 francs par habitant; cela ne suffirait-il pas pour absorber tout le métal blanc disponible ?  Ce ne serait une gêne pour personne; les finances d’aucun État n’en souffriraient, et on arriverait ainsi au but sans secousses, sans difficultés, sans conventions internationales engageant les Puissances les unes envers les autres.

Voilà, Messieurs, cette idée, cette suggestion qui, vous le voyez, n’a rien de bien compliqué.  Et j’ai beau chercher, toutes les autres mesures que nous avons vu préconiser ne me paraissent être que des palliatifs, que des expédients, que des artifices qui pourraient produire un effet momentané, mais qui ne constituent pas une solution définitive.

Chose remarquable, Messieurs, le public commence à s’occuper de ces questions, et c’est peut-être là un grand progrès.  Jusqu’ici les questions monétaires étaient restées dans le domaine de la science; on faisait de la métaphysique plutôt que de la pratique commerciale.  Aujourd’hui, le public commence à s’intéresser à nos travaux qui, jusqu’ici, le laissaient indifférent.

C’est ce que me faisaient remarquer, ce matin même, de grands industriels qui m’honoraient de leur visite.

L’opinion commence même à s’émouvoir.  Le public s’aperçoit qu’il règne une grande gêne dans les relations internationales, que cette instabilité du change qui s’élève à des taux parfois exorbitants, et dont souffrent l’industrie et l’agriculture, pourrait bien être la conséquence de la disproportion qui existe aujourd’hui entre la valeur des deux métaux précieux.

Cependant il ne faut rien exagérer.  Je viens de parler des rapides variations du change; mais il ne faut pas croire que le taux élevé du change sur certains pays tienne seulement à la situation monétaire ou à l’abaissement de la valeur d’un métal par rapport à l’autre.  Non, il y a des pays qui ont été entraînés dans des dépenses exagérées, qui ont été obligés de faire des emprunts considérables et qui, pour faire face à ces dépenses et aux charges de ces emprunts, ont dû émettre une quantité de papier-monnaie dépassant toute mesure.  Et aujourd’hui il est tout naturel qu’en raison même de la quantité immense de papier émise, il se produise de ce chef un trouble considérable dans les échanges internationaux.

Quoi qu’il en soit, Messieurs, il est certain qu’une plus grande fixité dans le rapport de valeur des deux métaux aurait pour conséquence de faciliter les relations commerciales, de rapprocher les peuples entre eux, de leur permettre d’échanger leurs produits comme il convient, à la satisfaction de tous les Gouvernements et au plus grand profit de tous les individus.

C’est là la tâche pour laquelle nous sommes réunis.  Je ne sais pas encore ce qui sortira de cette Conférence, et à quel résultat pratique elle pourra aboutir; mais, ce qu’il y a de certain, c’est que nos travaux ne resteront en aucun cas stériles.

Ce sera déjà un grand résultat que d’avoir entamé cette étude pratique, qui se prolongera peut-être avant d’aboutir, car les progrès sont lents à réaliser; des idées qui sont restées dans le domaine de l’abstraction, n’arrivent pas tout d’un coup à passer dans le domaine des faits; elles n’apportent pas avec elles une lumière assez éclatante pour frapper tous les esprits du jour au lendemain.  Pour les réaliser, il faut beaucoup de travail, beaucoup de bonne volonté, beaucoup d’efforts.»

M. Allison, s’adressant à M. Forssell, dit qu’après la déclaration faite il y a quelques jours par l’Allemagne, après celle de l’Angleterre, et celle que vient de faire l’État qui est à la tête de l’Union latine, il désire différer sa réponse à la question que l’honorable Délégué de la Suède avait posée avant que M. Tirard ne prît la parole.

M. Sanchez de Toca, Délégué de l’Espagne, tient à féliciter M. Tirard pour le remarquable discours qu’il vient de prononcer.

Le silence des Délégués de la France planait sur la discussion, et tout le monde se demandait quelle serait la direction que l’Union latine, et surtout la France, donneraient à ces débats.  On comprenait que si l’Union latine voulait s’associer à l’esprit de bienveillance, de concorde et de transaction dont la Conférence paraît animée, on pouvait arriver à tout, mais que sans elle, on n’arriverait à rien.

L’honorable Délégué de l’Espagne est d’accord avec M. Tirard sur la conclusion purement négative de son discours quant à l’adoption d’une solution radicale.  Les instructions et les pouvoirs des différentes Délégations ne permettraient pas d’aboutir dans cette voie.  Il rappelle à ce sujet les déclarations de sir Rivers Wilson.

L’honorable M. de Toca ne sait si les bimétallistes et les monométallistes, dans leurs efforts à se convaincre mutuellement, réussiront à se mettre quelque peu d’accord, mais il lui paraît certain que les derniers discours montrent que tous les esprits sont aujourd’hui inclinés vers les solutions pratiques.  Ce que l’on cherche, c’est un modus vivendi entre les divers États dont le système monétaire est différent.  En prenant cette direction, il est certain qu’on n’aboutira pas à une solution qui réalise tous les rêves des théoriciens, mais on arrivera évidemment à résoudre les plus grosses difficultés pratiques.

Au lieu de se présenter, comme aux Conférences antérieures, avec une formule arrêtée, ne permettant de discuter que sur la question de la valeur fixe de l’or et de l’argent, de la relation de valeur entre les deux métaux, les États-Unis demandent que l’on recherche un projet empirique, pratique, pouvant fournir les éléments d’une solution.

L’honorable M. de Toca insiste sur le fait considérable du changement d’attitude de la Grande-Bretagne, dont les Délégués tiennent un langage différent de celui qu’ils tenaient en 1878 et en 1881; il constate que l’Allemagne, tout en restant fidèle au monométallisme, ne s’est pas refusée à envisager la question du point de vue pratique et sur le terrain qu’elle avait indiqué dès 1881.

Quant aux États dont les délégués ont reçu pour instruction d’assister d’une manière passive à la Conférence, s’ils sont bien nombreux encore, ils n’ont plus avec eux l’Angleterre comme en 1881.

M. de Toca croyait que l’attitude de l’Union latine s’inspirerait davantage de cette nouvelle situation, et malgré le côté négatif du discours de M. Tirard, il n’a pas perdu l’espoir qu’il en sera ainsi.

En terminant, l’honorable Délégué de l’Espagne déclare ne pas partager l’opinion de ceux qui pensent que le résultat de cette Conférence, quel qu’il soit, restera sans effet sur le marché, et qu’il n’amènera aucune perturbation dans les phénomènes économiques qui dérivent de l’emploi de l’argent comme instrument d’échange.  Il estime, au contraire, que l’effet des discussions de la Conférence est considérable, mais que s’il résultait de ses travaux qu’on n’a pu aboutir à étendre l’emploi de l’argent, il se dégagerait de cette constatation une impression des plus fâcheuses.  Et comme une plus grande dépréciation de l’argent ne pourrait se produire sans entraîner une plus grande appréciation de l’or, cette augmentation de valeur de l’unité monétaire conduirait inévitablement à de véritables iniquités dans les rapports entre débiteurs et créanciers; elle bouleverserait toutes les relations, tout le régime du salariat, elle détruirait tout l’équilibre des importations et des exportations.

M. Boissevain, Délégué des Pays-Bas, regrette infiniment que son co-délégué, M. van den Berg, ayant dû se rendre pour un jour en Hollande, ait manqué par là l’occasion d’entendre le beau discours de l’honorable Délégué de la France, M. Tirard.

En son absence, il désire remercier M. Tirard des explications que celui-ci a bien voulu donner sur la politique bancaire de la Banque de France, en réponse à ce qui avait été dit précédemment par M. van den Berg.

Se réservant de rapporter cette réponse à M. van den Berg, et en attendant que celui-ci ait l’occasion de revenir sur le sujet s’il y a lieu, il désire présenter personnellement quelques observations à la Conférence, sur ce qui a été dit par M. Tirard.

Pour être rétabli dans son intégrité, le système bimétallique n’exige pas seulement qu’on se serve concurremment de l’or et de l’argent : il faut que ces deux métaux soient placés sur un pied de parfaite égalité, qu’ils soient considérés tous les deux comme étalon monétaire, qu’ils aient pleine valeur libératoire et jouissent de la frappe libre.  Or, d’après ce que vient de dire M. Tirard, la France ne consentirait à ouvrir ses Monnaies à la frappe libre de l’argent que si elle était certaine de la coopération des autres grands pays de l’Europe et, en premier lieu, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.

Quant aux Pays-Bas, leur attitude dans cette question est bien connue.  Ses Délégués l’ont exposée déjà à la Conférence de 1881 et elle est encore toujours la même.  Le pays se place sur le même terrain que la France, prêt à rouvrir sa Monnaie à la frappe libre de l’argent, mais à la suite d’une entente internationale comprenant tous les grands pays de l’Europe.

À défaut de cet accord international, il n’est malheureusement que trop vrai que chaque pays doit défendre sa position particulière au mieux de ses intérêts.

Or il n’y a pour l’Europe que trois régimes monétaires possibles.  C’est d’abord le monométallisme-or véritable, l’or étant le seul étalon, l’argent n’ayant que le rôle de monnaie subsidiaire; mais personne n’accepterait les conséquences d’un système qui demanderait la démonétisation de tout le métal blanc en circulation comme monnaie de signe.

C’est ensuite le bimétallisme international.

C’est enfin un troisième système ou plutôt une troisième organisation monétaire : c’est le système qui existe en ce moment, celui de l’étalon boiteux; l’or est en réalité le véritable métal étalon, mais à côté de lui, il y a en circulation comme monnaie de signe une immense quantité d’argent.

Ce système ne répond pas aux exigences de la science monétaire.  Cependant, on pourrait s’en contenter jusqu’à un certain point; mais à condition que l’or fût à la surface de la circulation monétaire, qu’il fût employé autant que possible pour les relations et les échanges internationaux, et que le métal blanc, la monnaie de signe, fût réservé pour la circulation intérieure.

C’est précisément en ce point que la politique suivie par la Banque de France diffère essentiellement de celle suivie par la Banque Néerlandaise : la Banque de France défend son stock d’or par la prime défensive.  Sans avoir aucun droit d’exiger d’elle qu’elle change son système, il doit être permis d’exprimer l’avis que cette manière d’agir est préjudiciable à l’emploi le plus utile et le plus étendu du stock d’or que possède l’Europe.

Pour qu’il y ait équivalence des prix dans les différents pays, pour que les besoins qui se manifestent sur un marché financier puissent être satisfaits grâce à l’aide et aux services que peuvent lui rendre les autres marchés, il faut que le mouvement de l’or qui est dans la circulation soit facilité.  Le système que suit la Banque de France n’est pas favorable à ce but, ne contribue pas à faciliter ce mouvement.

Au point de vue de la France même, ce système paraît présenter deux inconvénients.  Le premier, c’est que le stock monétaire, tel qu’il est constitué par l’or, monnaie étalon, et par l’argent, monnaie de signe, ne rendant pas tous les services qu’il peut rendre, il en résulte une tendance à l’appréciation de l’or,
à l’augmentation de sa valeur par rapport à celle des autres marchandises, avec toutes les conséquences désastreuses ou tout au moins mauvaises qui en découlent, tant au point de vue du commerce et de l’industrie qu’au point de vue social.

Le second inconvénient, c’est que le rapport entre les valeurs marchandes des deux métaux s’écartant de plus en plus de l’ancien rapport légal, il y aura une différence de plus en plus grande entre la valeur du métal qui constitue la monnaie de signe et la valeur nominale de cette monnaie, et par suite une tentation de plus en plus grande pour la fraude.  Jusqu’à présent aucun fait n’a montré les dangers de cette situation, mais on ne peut nier que ces dangers existent.

Il y a deux ou trois ans, on a découvert en France de faux billets de banque de 500 francs.  La Banque de France a immédiatement annoncé que ces coupures de 500 francs seraient remboursées et qu’un nouveau type de billets serait émis.  Mais qu’arriverait-il si on découvrait un jour en France une certaine quantité d’écus de 5 francs ayant le poids légal et le titre légal, mais qui ne sortiraient pas des Monnaies françaises, qui auraient été frappés dans un autre pays et qu’on aurait importés ?  La Banque de France ne pourrait pas faire pour ces pièces ce qu’elle a fait pour ses billets.  Et ceci peut s’appliquer également aux autres pays.  Cette situation monétaire a certainement ses inconvénients et ses dangers pour tout le monde.

L’honorable Délégué des Pays-Bas, après avoir présenté ces observations sommaires, ajoute quelques mots à sa réponse précédente au discours prononcé par M. Weber dans la sixième séance.  Il s’exprime ainsi :

«M. Weber nous a dit que la baisse de l’argent serait due à l’augmentation de la production.»  Je me permets de vous soumettre quelques chiffres qui ont à ce point de vue un très grand intérêt.

D’après les statistiques de M. Leech, la production de l’or en 1892 s’est élevée à 197,000 kilos, alors que de 1831 à 1850, d’après les statistiques de M. Soetbeer, elle n’avait été en moyenne que de 32,000 kilos; la production est donc devenue six fois plus grande.  La production de l’argent a été en 1892 de 4,480,000 kilos; dans la même période de 1831 à 1850, elle avait été en moyenne de 688,000 kilos.  L’augmentation de la production a donc, dans ces cinquante dernières années, été équivalente pour les deux métaux.  Et si nous nous reportions aux chiffres du commencement de ce siècle, nous constaterions que l’augmentation de la production de l’or est, en ce moment ci, proportionnellement encore plus considérable que celle de la production de l’argent.

M. Weber a ensuite cherché à démontrer l’abondance de l’or en invoquant la situation des banques.

Or il suffit de consulter les bilans de la Banque de France pour constater que de 1888 à 1892 l’encaisse-or de cette banque a monté de 1,100 millions à 1,670 millions; cependant, la proportion de la couverture or de cette banque à ses engagements ne s’est élevée que de 32 à 41 %.  Malgré cet immense stock d’or, la couverture or ne représente donc encore que 41 % des engagements.  Sans doute cela indique une très bonne position et je n’y contredis pas, mais il n’y a pas là de quoi se récrier sur cette abondance de l’or.

Quant à la Banque d’Allemagne, nous trouvons qu’en 1887 l’encaisse or était de 866 millions de marks, qu’au 31 octobre 1892 elle était de 664 millions de marks, et que la proportion de la couverture or aux engagements s’est élevée de 42 à 44 %.

Si donc on tient compte de la position réelle des banques, on ne voit pas du tout que, malgré ces immenses stocks d’or qui sont actuellement dans les banques, il y ait une si grande abondance d’or.

M. Weber nous a parlé aussi du développement du mouvement commercial de l’Angleterre, et il a établi un rapprochement entre les chiffres de 1880 et ceux de 1890.  Ces chiffres, M. Weber les a empruntés à un discours de sir John Lubbock.  Je n’ai pas retrouvé les chiffres cités par M. Weber, mais j’ai sous les yeux un Blue Book qui concerne la période 1877–91 et, des chiffres qui y sont indiqués, il résulte cette constatation intéressante que, pendant cette période, il y a eu une stagnation absolue du mouvement commercial de l’Angleterre.  La proportion du mouvement commercial de l’Angleterre par tête d’habitant était en 1877 de 19 £ 8 sh. 3 d.; en 1891 elle était de 19 £ 14 sh., après avoir été en 1883 de 20 £ 13 sh.  Si donc nous considérons le mouvement commercial de l’Angleterre pour les quatorze dernières années, nous voyons que ce mouvement ne s’est pas développé du tout, mais qu’il va eu plutôt un recul.

Encore un mot, Messieurs, avant de terminer.  Je vous disais avant-hier que la première impression que m’avait faite le discours de M. Weber, c’est qu’il n’exposait pas exactement la situation.  Permettez-moi de vous relire ces paroles qui m’avaient échappé : «Depuis une cinquantaine d’années, les découvertes considérables d’or, l’usage des moyens de crédit se généralisant de plus en plus, ont créé une situation toujours plus favorable pour le débiteur et plus défavorable pour le créancier.»

Je crois en vérité que M. Weber a perdu une chose de vue : c’est que la situation, qui était bien telle qu’il l’a décrite jusqu’en 1870 ou 1873, a absolument changé depuis lors.  Sans entrer dans aucun détail, je vous demanderai si, d’après notre expérience de ces vingt dernières années, nous trouvons que la situation est de plus en plus favorable pour le débiteur et défavorable pour le créancier.  Je crois, et je me permets de le dire, que cette affirmation est absolument en désaccord avec les faits historiques et avec tout ce que nous avons pu constater dans ces derniers temps.»

M. Cannon, Délégué des États-Unis, prononce, en langue anglaise, un discours dont voici la traduction :

«Messieurs,

Il a été question plusieurs fois, au cours de cette Conférence, de la rédaction de l’invitation adressée aux Puissances par les États-Unis.  M. le Délégué de l’Espagne vient d’y faire allusion, et dans la dernière séance, l’un des Délégués de la Grande-Bretagne a dit que, si nous avions invité les nations à discuter la grande question du bimétallisme, l’Angleterre n’aurait pu accepter cette invitation.  Je dois faire remarquer que notre Président a pesé avec soin les termes de cette invitation, afin que l’Angleterre et tous les autres pays pussent discuter la question pleinement et librement, chacun à son propre point de vue.  Si même cette Conférence ne devait accomplir autre chose que ce qu’elle a déjà fait, son œuvre serait d’une grande utilité pour le monde entier.

La proposition de M. de Rothschild, Délégué de la Grande-Bretagne, et l’excellent discours, plein de franchise, que vient de nous faire M. Tirard, Délégué de la France et représentant de l’Union latine, nous font voir clairement quel est l’état monétaire de l’Europe.  Permettez-moi de vous dire que j’ai été très surpris de ce qui est arrivé.  Nous autres, aux États-Unis, avions supposé que la France et l’Union latine, les plus grands détenteurs d’argent du monde, regarderaient ce métal d’un œil ami; mais nous constatons que, tout en se montrant satisfaits d’assister avec nous à cette Conférence et tout en s’intéressant à nos actes, ces pays ne paraissent guère disposés à se joindre à nous pour établir une entente destinée à étendre l’emploi de l’argent comme monnaie; et nous voyons, à notre grande surprise, que l’Angleterre, qui n’a pas d’argent-métal pour ainsi dire, propose l’achat et l’emploi de ce métal aux fins de monnayage.  Malgré cette attitude, en apparence contradictoire, des deux grandes nations, nous espérons arriver à un résultat.  Souvent, comme en électricité, lorsque les pôles contraires se rencontrent, jaillit l’étincelle.

Les États-Unis apprécient hautement et comprennent parfaitement le système monétaire de la France, avec sa Banque et sa grande quantité de monnaie d’or et d’argent.  Nous reportant à la période antérieure à 1873, c’est-à-dire avant la démonétisation de l’argent, nous nous rendons bien compte de la force et de l’utilité d’un régime sous lequel la parité entre l’or et l’argent a pu être maintenue pendant de nombreuses années.  Mais nous avions supposé que la France, avec son grand stock d’argent, trouverait grand intérêt à s’associer à tout effort fait pour maintenir le prix de ce métal, à toute mesure visant le rétablissement de la parité bimétallique.  M. Tirard a parlé des désirs exprimés par les Délégués des États-Unis en même temps qu’ils ont présenté leur déclaration et leur programme, et nous concluons de ses observations qu’il ne croyait pas nécessaire de voter une résolution qui, en constatant les inconvénients existants, se prononce en faveur d’un emploi plus étendu de l’argent comme monnaie.

Nous constatons la même divergence d’opinion à cet égard entre la France et l’Angleterre, en ce sens que la proposition de M. de Rothschild constate pleinement que la situation monétaire actuelle présente de graves inconvénients et qu’il faut y chercher remède, en d’autres termes, le sentiment qui inspirait les États-Unis lorsqu’ils ont convoqué la Conférence est largement partagé, et l’on espère qu’il sera possible de trouver et de faire accepter un remède qui guérisse les maux du système monétaire universel.  M. Tirard dit que la France n’est pas spécialement intéressée à voir adopter quelque palliatif tendant à hausser le prix de l’argent, et que les Français peuvent maintenir leur position actuelle by main strength, comme on dit chez nous.  Les États-Unis se trouvent dans le même cas.  Si j’ai bien compris ce qu’a dit M. Tirard, la politique monétaire de son pays consiste à employer l’argent pour la circulation intérieure et l’or pour les affaires avec l’étranger.  Il est vrai que la France et les États-Unis peuvent continuer à suivre ce système, mais j’estime qu’il serait bien préférable de conclure une entente internationale pour l’emploi de l’or et de l’argent dans les payements intérieurs et extérieurs, avec un rapport de valeur à déterminer.

M. Tirard dit, et avec raison, que les populations sont portées à attribuer les maux et les dangers existants à des causes monétaires, et qu’il y a d’autres facteurs importants qui interviennent dans le mauvais état des affaires.  Le contraire est vrai également.  Un bon système monétaire et une excellente situation des affaires au point de vue monétaire n’amènent pas toujours une complète prospérité.

M. Tirard a dit que les États-Unis possèdent une quantité d’argent supérieure à celle dont ils ont besoin ou qu’ils pourraient employer.  Je crois qu’il y a méprise en Europe sur ce point.  Toute la monnaie d’or et d’argent des États-Unis est en circulation, et je crois pouvoir déclarer qu’il n’y a pas de pays au monde où la monnaie d’or et d’argent soit employée plus activement qu’aux États-Unis d’Amérique.

M. Tirard laisse entrevoir que, dans sa pensée, les intérêts des propriétaires de mines d’argent ont prévalu dans la législation adoptée par le Congrès, et que notre grande production d’argent a exercé une influence exagérée sur notre politique monétaire.  Mes collègues de la Délégation américaine ont clairement établi déjà que le commerce de l’argent est, relativement, d’un intérêt très peu important pour notre pays, et que la production de l’argent aux États-Unis est insignifiante si on la compare à la valeur de nos autres productions.  Je demande donc la permission de ne pas partager l’avis de M. Tirard sur ce point.  Je crois que ce que j’avance sera amplement confirmé par la lecture attentive des discours qui ont été prononcés devant les deux Chambres du Congrès, ainsi que des lois en vigueur relatives à la monnaie d’or et d’argent.

Chez nous, d’ailleurs, dès le commencement de notre histoire, nous nous sommes habitués à employer l’or et l’argent comme monnaie; et s’il est vrai que le produit argent est quelque peu différent des autres produits lorsqu’il est employé comme métal monétaire, nous ne l’avons jamais envisagé à ce point de vue : au contraire, nous l’avons toujours considéré comme propre à servir, en même temps que l’or, aux besoins croissants de la circulation monétaire de notre pays, lequel est encore en voie de développement.  Nos compatriotes sont d’avis qu’il faut augmenter, de temps en temps, nos approvisionnements de monnaie pour bien pourvoir aux besoins de leurs affaires.

M. Tirard a parlé des divers projets qui ont été soumis à cette Conférence, comme de palliatifs ne valant pas qu’on s’y arrête.  Il y a des divergences d’opinion à ce sujet.  Je crois qu’il est bien établi que si la production d’une denrée quelconque est supérieure aux besoins, le surplus fixe le prix de toute la masse; et si cette denrée s’appelle argent, le surplus – qu’il soit d’un million ou de trente millions d’onces – fixe le prix de toute la masse.  En conséquence, il a été reconnu parfaitement juste et opportun que cette Conférence examine avec soin la question de la production et de l’achat de l’argent.  Bien des personnes sont d’avis que l’achat de trente millions d’onces d’argent par an absorberait le surplus de ce métal et modifierait ainsi le prix de la masse entière dans l’Union latine et partout ailleurs; c’est là un point qui mérite l’examen le plus attentif.  Il serait possible que l’achat de cette quantité par l’Europe fût le moyen d’unir de nouveau les deux métaux monétaires et d’établir une parité entre eux, pourvu que ledit achat vînt s’ajouter à l’argent dont il est fait aujourd’hui un emploi naturel, et que le métal ainsi acheté fût converti en monnaie au fur et à mesure des achats.  Je ne puis croire que la France et l’Union latine n’aient pas intérêt à examiner cette question.

M. Forssell a soulevé le point de savoir quel devrait être le rapport de valeur entre l’or et l’argent.  Je demande la permission de ne pas partager à cet égard l’opinion de mon collègue, M. le Sénateur Allison.  À mon avis, c’est là un point que nous aurons à discuter plus tard au cours de nos délibérations, et il conviendra d’examiner ultérieurement si le rapport doit être 15 ½ à 1 ou 16 à 1, ou toute autre proportion.  Aux prix actuels, le rapport est 24 à 1 environ, et il est très difficile de proposer un rapport qui pourrait être accepté par les nations ici représentées.

M. Tirard a dit, avec une grande franchise, que l’Union latine a cessé de battre de la monnaie d’argent au moment où l’argent commençait à se déprécier, et sans doute c’était là une prudente mesure.  Heureusement, les États-Unis ont devant eux l’exemple de l’Union latine.  Jusqu’à présent, nous n’avons éprouvé aucune difficulté en maintenant la parité de toute notre monnaie d’or et d’argent, et nous avons l’intention de maintenir cette parité.  Si cependant l’argent doit être par la suite déshonoré, si l’on ne s’en sert plus que comme on se sert du papier, c’est-à-dire d’une façon subsidiaire, sans avoir égard à son prix, les États-Unis se trouvent dans une excellente position pour profiter de cet état de choses, ainsi qu’il appert des délibérations de cette Conférence.  Et nous avons été bien aisés d’entendre la franche déclaration que M. Tirard a faite aujourd’hui.  L’honorable Délégué nous a signalé le réveil de l’opinion publique sur la question monétaire.  La polémique engagée en France, et dont il est question dans L’Économiste français, sur le point de savoir si c’est la Banque ou la Nation qui doit subir les conséquences de la baisse de l’argent, indique clairement qu’une perte s’est déjà fait sentir, et que si la baisse de l’argent continue, il faudra bien, tôt ou tard, aborder la solution de la question.»

M. Tirard, Délégué de la France, craint que M. Cannon l’ait mal compris s’il estime, en se basant sur ses déclarations, que l’Union latine ou, pour parler plus exactement, la France, au nom de laquelle M. Tirard a parlé, est moins amie du bimétallisme que l’Angleterre.

L’honorable Délégué de la France déclare n’avoir rien dit de semblable.  Il a dit au contraire que la France était bimétalliste en fait et que, si elle ne reprenait pas la frappe libre de l’argent, si elle n’en revenait pas au bimétallisme absolu, c’est parce que l’Angleterre et différents autres pays d’Europe avaient déclaré de la façon la plus formelle qu’ils entendaient rester monométallistes, et que, sinon jamais, du moins pour le moment, ils n’étaient pas disposés à admettre l’entrée du métal blanc dans leurs Hôtels des Monnaies.  On ne peut donc dire que, dans ces circonstances, l’Angleterre se soit montrée plus bimétalliste que la France.

L’honorable Délégué ajoute que, puisque l’occasion lui en est offerte, il exprime ses regrets d’avoir vu retirer la proposition de M. de Rothschild avant que la discussion se fût développée sur ce sujet.  Cette proposition avait à ses yeux une importance considérable à raison de son origine et des intentions qui l’avaient dictée.  En outre, un point avait spécialement excité sa curiosité : la ventilation, la répartition des 125 à 130 millions à acheter par l’Europe aux producteurs américains.  L’honorable M. Tirard eût été heureux de savoir quelle part M. de Rothschild aurait réservée à l’Angleterre et quelle part il aurait attribuée à la France.  Il a la conviction, sans en rien savoir pourtant, que c’est à la France, qui a déjà, à elle seule, autant d’argent que toutes les Puissances de l’Europe réunies, qu’on aurait fait la plus grande part.  C’est précisément cette situation que la France n’accepte pas.  Elle déclare qu’elle possède une quantité d’argent plus que suffisante pour sa circulation intérieure, et que, pour la circulation extérieure, elle a une quantité d’or qui lui permet également de satisfaire largement aux achats qu’elle a à faire.  Quant à autoriser la frappe libre, quant à recevoir l’argent qui serait produit au Mexique et aux États-Unis et que la France n’aurait jamais l’occasion de reporter aux Puissances qui le lui auraient envoyé, dont elle ne pourrait se servir pour payer ses achats et se libérer, jamais l’honorable M. Tirard ne conseillerait à son Gouvernement d’accepter une semblable situation.

La séance est levée à 5 heures.

 


HUITIÈME  SÉANCE : MARDI  13  DÉCEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

 

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. C. F. Tietgen

–  pour l’Espagne :

S. Exc. M. J. Surra y Rull, M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. Tirard, M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, Don Joaquin D. Casasus, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

S. Exc. M. Charles Lardy, M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la septième séance est approuvé.

M. le Président dépose sur le bureau une série de tableaux présentés par l’honorable Délégué de la Norvège, M. Hagbard Berner.  Il remercie, au nom de la Conférence, M. Berner pour son intéressante communication.

M. le Président dépose également sur le bureau la liste de divers documents qui ont été adressés à la Conférence.  Cette liste sera imprimée et distribuée.

Sir Guilford L. Molesworth, Délégué des Indes Britanniques, lit, en langue anglaise, le discours dont la traduction suit :

«Messieurs,

M. de Rothschild, dont l’expérience en matière financière est peut-être sans égale au monde, déclare que nous sommes menacés d’une crise effroyable, et M. Goschen, naguère Chancelier de l’Échiquier, nous a prévenus des dangers terribles auxquels nous pouvons être exposés d’un moment à l’autre.

M. Tirard nous dit que la France ne craint pas la crise.  La France se trouve, en effet, dans une situation toute différente de celle de l’Angleterre : bien que son métal blanc ait été démonétisé pour les usages internationaux, elle peut encore s’en servir comme d’une monnaie nationale, et dans cet emploi son argent ne perd pas sa valeur d’étalon monétaire ayant pleine force libératoire.  Elle échappe ainsi à bien des difficultés auxquelles l’Angleterre est exposée, et elle a été en état d’appuyer son crédit sur de fortes réserves, ce qui lui permet d’envisager avec sérénité des crises qui seraient des plus désastreuses pour l’Angleterre.

Le tableau qu’a tracé M. Tirard de l’état satisfaisant et stable du système monétaire de la France forme un contraste saisissant avec l’état instable et peu satisfaisant du système monétaire de l’Angleterre, dont j’ai fait ressortir quelques-unes des défectuosités à la cinquième séance de la Conférence.  Depuis l’année 1873, le système monétaire de la France a été non le monométallisme-or, mais le système de l’étalon boiteux.  Il vaut mieux marcher sur deux jambes comme elle le faisait avant 1873, que de clopiner sur une seule, mais si l’un des membres est mutilé, il vaut mieux ne boiter qu’un peu en s’aidant d’un membre artificiel imparfait que de sautiller sur une jambe comme le fait l’Angleterre.

Je crois comprendre toutefois que M. Tirard serait heureux de rendre au membre mutilé sa pleine vigueur, si l’Angleterre voulait aider à la guérison, et que, quelque satisfaisantes que soient les conditions dans lesquelles se trouve le système monétaire de la France, elles sont à peine de celles que M. Tirard lui-même puisse considérer avec une complète satisfaction.  L’étalon boiteux constitue une violation des premiers principes de cette science monétaire dont on ne peut impunément transgresser les lois, quoique, en tant qu’expédient boiteux, il vaille mieux encore que le monométallisme-or.  La France se trouve, en outre, en présence d’une accumulation de comptes d’une sérieuse importance, qu’elle sera un jour mise en demeure de régler, à moins que le lien entre l’or et l’argent ne soit éventuellement rétabli, restauration que chaque nouvelle année de délai rend de plus en plus difficile.

Mais nous avons en Angleterre quelque chose de pire encore à craindre que la crise prédite par M. de Rothschild.  Il est impossible de fermer les yeux sur les dangers qui ont été mis en lumière par sir William Houldsworth, l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne.  Il vous dira que les industries du Lancashire ont tout simplement été ruinées par le fait de notre système de circulation monétaire, et que patrons et ouvriers tous ensemble réclament à grands cris une réforme dans cette circulation.

Dans quelque direction que nous portions nos regards, nous trouvons le même état de dépression et de détresse, que nous envisagions l’industrie du fer, celle de l’acier, celle de la soie, celle de la laine, ou que nous nous tournions du côté de l’industrie agricole.  Un très grand nombre de chambres de commerce du Royaume-Uni ont adressé au Gouvernement des pétitions en faveur d’une réforme dans la circulation monétaire.  Pas plus tard que la semaine dernière, une réunion nombreuse et influente de représentants de l’industrie agricole votait une proposition tendante à demander au Gouvernement de tenter d’assurer, au moyen d’un arrangement international avec les principales d’entre les nations, la frappe illimitée à la fois de l’argent et de l’or.  Nous voyons en même temps l’Archevêque Walsh – le leader de l’opinion politique en Irlande – déclarer que l’adoption du bimétallisme est un acte d’impérieuse nécessité, si l’on veut éviter que les tenanciers agricoles de l’Irlande ne couvent à une ruine inévitable.  Nous avons enfin l’Inde qui crie bien haut que le développement de ses ressources est arrêté et que son commerce est paralysé, par suite des difficultés dans lesquelles l’a plongée l’état de sa circulation monétaire.

Cet état de choses avait, ainsi que je l’ai déjà fait voir, été prédit en 1871, comme devant être le résultat logique et nécessaire de l’adoption du monométallisme-or en Europe, et cette remarquable prédiction s’est accomplie à la lettre jusque dans tous ses détails.

Le remède ne peut venir que de la restauration du lien qui jusqu’en 1873 unissait l’or et l’argent en un étalon commun.  Le rapport de la Royal Commission on Silver and Gold (1887–1888), en admettant presque tous les principes en faveur desquels combattent les bimétallistes, vient entièrement à l’appui de cette opinion.

C’est pour ces motifs que je regrette l’action précipitée et prématurée de sir Rivers Wilson dans sa déclaration d’hostilité inflexible au double étalon, qui a tout préjugé avant que l’occasion d’une discussion franche en séance plénière se soit produite.

La situation a changé en Angleterre, même depuis l’ouverture de la Conférence.  La déclaration inattendue en faveur du bimétallisme, faite par la tête du parti politique irlandais, la résolution importante votée la semaine dernière à la réunion des représentants influents de l’intérêt agricole, aussi bien que les pétitions adressées par la Chambre de Commerce de Londres et par d’autres corps, ne peuvent avoir manqué de produire une forte impression sur le Gouvernement.  Il y aurait peut-être lieu de prendre en considération la question de savoir s’il ne conviendrait pas de donner au Gouvernement le temps de soumettre toute l’affaire à un nouvel examen, à la lumière de ces conditions ainsi modifiées, alors même que pareil examen devrait nécessiter l’ajournement de la Conférence pendant quelques semaines.

Il ne semble pas impossible non plus que les vues des honorables Délégués de la Grande-Bretagne ne subissent quelques changements, si l’on peut raisonner par analogie avec ce qui s’est produit pour leurs éminents prédécesseurs à la Conférence de Paris de 1878, M. Gibbs, l’ex-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, et M. Goschen, l’ex-Chancelier de l’Échiquier.  M. Gibbs, à l’heure actuelle le plus éminent champion du bimétallisme, a fait la déclaration suivante dans un meeting :

«M. Goschen et moi, nous étions ensemble à la Conférence de Paris.  Nous étions l’un et l’autre de fervents défenseurs de l’étalon-or.  J’ai, moi, changé de manière de voir.  Je ne dis pas que M. Goschen ait changé sa manière de voir, mais il l’a quelque peu modifiée.»

Qu’il me soit permis maintenant de citer les déclarations faites par M. Goschen dans un meeting public.  Il dit :

«Il y a une classe de monométallistes qui affirment que le bimétallisme n’est qu’une absurdité et qu’ils ne peuvent comprendre ce qu’il signifie.  Je ne le considère pas du tout comme étant une absurdité.  Je crois qu’il y a un mouvement très sérieux en faveur d’un changement qui, s’il était adopté, aurait de très larges résultats…  L’action de l’Union latine, l’action de l’Allemagne, le déplacement de l’argent et son remplacement sur le trône par l’or dans beaucoup de pays, ont eu un effet immense en amenant les changements que déplorent les bimétallistes et auxquels ils s’efforcent de porter remède.

Pour autant qu’il me paraisse, on peut affirmer pleinement que l’action des Gouvernements a une influence décisive sur les questions d’étalons.  J’apprécie hautement l’importance de la question.  Je sens qu’il est presque impossible d’en exagérer l’importance.»

Dans une autre occasion, M. Goschen s’exprima en ces termes : «J’ai la conviction que la plupart des monométallistes tiennent si fort à leur manière de voir que beaucoup d’entre eux, à l’exemple des gens les plus orthodoxes, sont incapables de donner la moindre raison à l’appui de leur croyance.»

La déclaration quasi officielle des vues de l’honorable sir Rivers Wilson, absolument opposées
à celles de son collègue de la Délégation britannique sir William Houldsworth, empêche non seulement toute avance d’autres Puissances tendante à une solution de la difficulté, mais place la Grande-Bretagne dans la situation peu enviable d’être le principal, sinon le seul obstacle à un dénouement satisfaisant des embarras dont nous souffrons.

Je crois en effet comprendre, d’après des conversations avec plusieurs des Délégués étrangers, que c’est là l’impression dominante à laquelle cette déclaration a donné lieu.

Quelques-uns des Délégués ont reçu des instructions positives, leur permettant d’entrer dans un arrangement international en faveur du rétablissement du double étalon, mais pour autant seulement que l’Angleterre consente à s’y rallier.  D’autres, dont les instructions sont moins positives, ont reçu l’ordre de ne pas entrer dans semblable arrangement, à moins que l’Angleterre ne se montre disposée à y prendre part.  En fait, c’est l’Angleterre qui tient la clé de la situation.

Si l’on en juge d’après les procès-verbaux des Conférences monétaires de 1878 et de 1881, il paraîtrait que l’échec de ces Conférences a été dû à une attitude semblable, et que si les Délégués de la Grande-Bretagne s’étaient montrés quelque peu disposés à une action commune avec les autres Puissances, il n’y aurait pas eu la moindre difficulté au rétablissement du double étalon, par accord international, sur une base ferme et inébranlable.

Je ne veux pas dire que toutes les nations auraient adhéré à cet accord, mais cela n’est absolument pas nécessaire : si une corde de grosseur moyenne suffit pour ancrer un navire, il n’y a pas lieu de s’attarder aux opérations d’une mise à l’ancre, et de laisser le navire dériver sur les rochers, parce qu’il n’est pas possible de se procurer à temps un très lourd câble d’acier.

Voyons ce que la France a accompli presque à elle seule.  Elle a rendu le monde entier pratiquement bimétalliste pendant soixante-treize années.  Il est vrai que pendant les dernières années de cette période, elle y a été aidée par l’Union latine, mais elle a été l’inspiratrice de l’Union.  Elle a su sauvegarder la stabilité de l’équilibre de l’or et de l’argent selon le rapport de 1 à 15 ½, en dépit des influences presque écrasantes qui tendaient à détruire cet équilibre.

D’abord le rapport américain fut, pendant une longue période, supérieur de 3 ¼ % au rapport français, et pendant une autre période, il fut inférieur de 3 ¼ % à ce rapport.  À une période donnée, la production relative de l’or fut de 65 % moindre que celle de l’argent; à une autre période, elle la dépassa de plus de 200 %.  À un certain moment, la frappe de l’argent fut presque interrompue; à un autre moment, le même fait se produisit pour l’or.  L’Angleterre, dont les créances ne pouvaient être payées qu’en or, fut, à différentes reprises, comme M. Baring l’a raconté, le théâtre de bien autres spéculations que la France, spéculations basées sur les nécessités connues de la banque.  Dans d’autres circonstances, l’Allemagne et l’Inde, dont les créances ne pouvaient être remboursées qu’en argent, se trouvèrent exposées à semblables influences tendantes à créer un agio sur le métal dont la demande pouvait être pressante.

Pendant un certain temps, la valeur relative de l’or aux Pays-Bas, comparée à celle de l’argent, était supérieure au rapport français de 15 ½ à 1; ce qui amena une exportation de l’or.  Il fut un temps où le Portugal suréleva la valeur de l’argent.  Toutes ces influences et maintes autres non moins puissantes purent exercer sur l’équilibre, sans le détruire, leur action perturbatrice – et l’action même de la plupart de ces influences serait une impossibilité sous un système international puissant, qui unirait les grandes nations.  De plus, il ne faut pas perdre de vue que pendant une partie considérable de cette période, nous n’avions pas l’influence de la navigation à vapeur et du télégraphe, et qu’il fallait au moins six mois avant qu’une réponse pût revenir de l’Inde.

Les résultats de la Conférence monétaire tenue à Paris en 1867, ébranlèrent la confiance du public dans l’argent; puis les Monnaies de France furent fermées en fait au reste du monde pendant la guerre et la Commune.  Le bruit se répandit ensuite de l’intention où l’on était de fermer les Monnaies à l’argent; il causa un déplacement dans le rapport, mais un déplacement sans grande importance.  Ce fut seulement lorsque la chaîne fut brisée effectivement par la limitation du monnayage de l’argent, en 1873, que se produisit une modification importante dans le rapport.

Il a été dit que l’énorme afflux de l’argent en 1873 força la France à fermer les Monnaies à l’argent.  Cela n’est pas exact.  L’afflux d’or en 1859 fut quatre fois et demi plus grand que l’abondance d’argent en 1873, et la France, alors pourtant isolée, put garder ses Monnaies ouvertes à l’or et maintenir ainsi le rapport des deux métaux.

Ce n’a pas été l’abondance de l’argent qui a fait sombrer le double étalon, mais la timidité dont on a fait preuve, et une doctrine économique erronée.

Je voudrais demander à toute personne non prévenue, après examen du diagramme n° 1 que j’ai soumis à la Conférence, s’il est possible de nier l’énorme influence exercée par le double étalon de France, pour l’étroite sauvegarde du rapport de valeur de l’or et de l’argent dans le monde, en dépit des facteurs formidables qui tendaient à détruire l’équilibre.

Grâce à une expérience si instructive, il semble probable que les États-Unis d’Amérique, s’ils avaient le courage de faire le plongeon, pourraient, à eux seuls, maintenir l’équilibre; en tous cas, une entente avec l’Union latine mettrait la question hors de doute.  L’adjonction de l’Inde et de l’Angleterre donnerait à la combinaison une force qui n’est point nécessaire.  Cependant les Puissances ne se mettront pas en mouvement sans le concours de l’Angleterre.  D’autres nations peuvent ou non donner leur appui; leur adhésion ou leur abstention est sans importance pratique : une pareille combinaison suffirait pour que le monde soit, en fait, bimétalliste.

Le parti pris de ne pas discuter cette éventualité placerait, semble-t-il, la Grande-Bretagne dans une position illogique, car elle a reconnu la nécessité de réhabiliter l’argent, et admis en fait l’efficacité du bimétallisme comme remède, en consentant à laisser consister en argent un cinquième de la réserve métallique de la Banque d’Angleterre, à la seule condition, il est vrai, de la formation d’un accord international entre les autres Puissances sur une base bimétallique.  Ainsi la Grande-Bretagne a pris cette attitude, de désirer faire peser sur les épaules des autres nations un fardeau dont elle refuse de porter sa part légitime.

Il est incroyable qu’on allègue que le rétablissement du double étalon serait une forme déguisée du protectionnisme.

En vérité, c’est le monométallisme-or qui est de la protection non déguisée, dans sa forme la plus mauvaise et la plus malfaisante.  Il protège l’or aux dépens de l’argent, et, ce qui est pire, il protège un petit nombre de personnes riches de la classe financière, au détriment des classes productives et industrielles.  Il vole au travail son emploi, et précipite le conflit du capital et du travail.

L’Inde, l’Irlande, les intérêts industriels, commerciaux, agricoles de la Grande-Bretagne, tous ces intérêts dénoncent hautement l’injustice, et quand le cataclysme se sera produit – et il se produira sûrement – il n’y aura nulle consolation pour le peuple de la Grande-Bretagne de sentir que la catastrophe aurait pu être évitée par une coopération plus amicale avec les autres Puissances aux diverses Conférences monétaires.

Je ne désire pas entrer dans la discussion académique; cependant il est un point qui touche si étroitement à la pratique, que je demande la permission d’écarter en peu de mots une conception erronée et d’importance capitale.  Je ne l’aurais pas fait si, l’un des tout derniers jours, un délégué monométalliste ne m’avait objecté l’argument classique, que l’or et l’argent étant des marchandises, il est impossible qu’un acte du législateur établisse avec fixité le prix des deux métaux.  Laissez-moi affirmer une fois pour toutes que j’admets pleinement et sans réserve qu’il en est ainsi.  L’action législative ne peut fixer et elle ne fixe pas le prix; tout ce que la loi peut faire, c’est de fixer le rapport de valeur des métaux : le rapport étant fixé par la loi, la demande fixe le prix.

Et la raison de ceci va de soi.  Sous le double étalon, celui qui fait un payement a le choix du métal, ou, en d’autres mots, il est la cause de la demande de ce métal.  Il ne sera pas assez insensé pour choisir le métal le plus cher, ou ce qui lui coûterait le plus cher; il choisit naturellement le métal le meilleur marché pour effectuer son payement : c’est-à-dire que la demande diminue pour le métal le plus cher, tendant ainsi à en abaisser le prix; elle s’accroît, au contraire, pour le métal le meilleur marché, de façon à en relever le prix, la tendance des deux métaux étant de se rapprocher du rapport légal.

Il est impossible qu’il en soit autrement, et ce rapprochement automatique est extrêmement sensible, car le moindre écart du pair est soigneusement noté par tous les détenteurs de lingots qui sont de par le monde, et il se produit chaque fois une demande temporaire plus forte du métal qui est au-dessous du pair, tandis qu’en même temps la demande diminue pour le métal qui est au-dessus du pair.  Pour cette raison, lorsque les deux métaux sont également admis comme étalon, ils doivent trouver l’équilibre aussi sûrement que l’eau d’une source trouve son écoulement.»

Sir Rivers Wilson, Délégué de la Grande-Bretagne, prononce les paroles suivantes :

«Je désire répondre quelques mots aux observations présentées par l’honorable Délégué des Indes, sur le caractère selon lui prématuré des déclarations que j’ai eu l’honneur de faire il y a quelques jours.  Je tiens à constater que c’était purement par respect pour MM. les Délégués et afin d’abréger autant que possible nos travaux, que j’ai cru devoir faire une déclaration très explicite pour exposer que mon Gouvernement, en tant que Gouvernement, n’admet pas que le maintien du système monétaire que nous avons aujourd’hui soit mis en question, et que la présence des Délégués anglais à une Conférence où se discute le bimétallisme puisse faire supposer que l’Angleterre serait prête à examiner la possibilité d’un changement dans son système monétaire.

C’est pour cette raison que mon collègue, sir Charles Fremantle, et moi, nous avons pensé qu’il était opportun de faire comprendre, dès le commencement des débats, que notre Gouvernement ne désirait pas entrer dans la discussion de la question du bimétallisme.

C’était également l’avis de M. de Rothschild, qui vient de me dire qu’il s’associe à mes paroles.»

M. Hans Forssell, Délégué de la Suède, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

On propose de la part des États-Unis la fixation du rapport de valeur entre l’or et l’argent comme monnaie métallique.  C’est le double étalon.

On propose la frappe sans restriction de l’or et de l’argent en monnaie d’un plein pouvoir libératoire.  C’est la frappe libre et illimitée.

Sur ces deux points, on propose un arrangement international.

C’est ce que l’honorable Délégué des États-Unis M. McCreary a voulu caractériser, dans son discours de mardi, comme une proposition pleinement pratique, qui n’énonce aucune théorie nouvelle et qui n’engage pas dans une voie inconnue.

L’honorable Délégué a raison dans un certain sens.  L’étalon double n’a rien de neuf, il n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier, plutôt émérite; surmené par des efforts surhumains, il est devenu boiteux.  La libre frappe n’est certainement pas inconnue; au contraire, on connaît trop bien sa disposition aux extravagances pour la laisser faire.

Mais ce qui est absolument nouveau et inconnu, comme théorie et comme pratique, c’est le double étalon et la libre frappe à la fois imposés aux États par une obligation mutuelle internationale.  Dans les annales des ententes internationales, on en cherche en vain un modèle : l’Union latine même, qui supposait l’étalon double et permettait, au début, la libre frappe, n’obligeait, à vrai dire, ni à l’une ni à l’autre.  Le double étalon et la frappe libre nationale étaient des routes explorées d’un bout à l’autre; cette voie qu’on nous propose de frayer par une entente internationale, est comme une traversée hasardeuse du continent noir sans cartes et sans boussole.  Et cette voie si inconnue, cette obligation si nouvelle, elle est pourtant l’essence même de ce bimétallisme universel qu’on nous propose.

Mais la proposition est non seulement nouvelle, elle est aussi d’une hardiesse bien élevée au-dessus des petits préjugés vulgaires de l’époque.  Tout le monde actuellement se méfie de l’argent monnayé, dont il y a évidemment plus que le nécessaire.  Tout le monde aussi recherche et garde son or qui paraît à peine suffire aux exigences.  C’est à ce moment qu’on veut que tout le monde s’oblige, par contrats internationaux, à monnayer cet argent suspect en des quantités illimitées, quitte à rechercher et garder l’or comme chacun le pourra.

À première vue, cela ressemble à un paradoxe.  Mais le paradoxe est érigé en doctrine, et cette doctrine cherche un appui dans des considérations savantes sur l’histoire et des hypothèses scientifiques sur l’avenir.  Malheureusement, elle néglige quelques faits très essentiels qui, à mon humble avis, donnent le vrai mot de l’énigme et du passé et de l’avenir.

Car, quoi qu’on dise de la stabilité merveilleuse du 15 ½ sous le régime de la libre frappe, le fait historique essentiel est que le rapport réel de valeur entre les deux métaux n’a jamais et nulle part été invariablement correspondant au rapport entre les deux monnaies fixé par la loi, et que les écarts entre les deux rapports, quoique minimes, ont partout et souvent suffi à faire couler les deux métaux alternativement d’un pays à l’autre et à engendrer une prime tantôt sur l’argent, tantôt sur l’or.  Le fait historique le plus récent et le plus concluant est que les écarts extrêmes entre ces deux rapports et le danger d’une prime sur l’or ont suffi pour rendre la frappe illimitée impossible et pour réduire le double étalon à un simple cours forcé.

C’est après et devant cette expérience sur l’impuissance absolue de la législation nationale qu’on a eu recours au projet hypothétique du bimétallisme international.  On sait bien que la frappe illimitée ouvrirait les écluses à un torrent d’argent, lequel, sous la pression du rapport fixé par l’étalon double, mettrait en mouvement le courant d’or et lui permettrait, le forcerait même à se déverser au dehors, mouvement qui se manifesterait par une prime sur l’or.  On imagine donc, pour y remédier, ce procédé très ingénieux, de former par entente internationale un bassin assez vaste pour contenir les deux courants ensemble.  On veut nous persuader que si ce bassin est suffisamment élargi, si on l’étend à tel point qu’en dehors de lui il n’y aura aucun pays capable d’attirer l’or, alors le métal jaune ne débordera pas, la fixité du rapport sera garantie, la prime sur l’or sera dorénavant impossible.

Car c’est un fait qui mérite bien d’être observé, qu’en parlant de la valeur de l’argent, on pense toujours et partout à l’or; on reconnaît ainsi que le danger suprême est la prime sur l’or, et que la pierre de touche du système bimétallique est sa faculté de garantir contre ce danger vital.

Sur l’étendue nécessaire d’un tel bassin bimétallique, lés idées ont varié, et elles varient toujours selon que les dispositions sont plus ou moins optimistes.

Je suppose pourtant que les hommes de la politique pratique prétendront à tout ce qu’il est possible d’obtenir, à une union de tous les États d’Amérique et d’Europe ayant circulation métallique.  Jamais il n’y aura moyen d’y rallier ni les États à étalon-papier, ni les États à étalon-argent de l’Orient.  On s’en console en déclarant qu’aucun d’eux ne sera capable de dériver l’or de l’Union bimétallique.

Mais on a souverainement tort de ne pas compter avec cet extérieur inévitable.  On oublie que, dans certains cas, et la Russie et l’Orient exerceraient sans doute une attraction très considérable sur l’or déprécié en Europe.  On oublie en outre l’élément perturbateur qui surgirait au moment où un des membres de l’Union bimétallique, pour l’une ou l’autre raison, dénoncerait les traités et sortirait de l’Union.  On néglige enfin ce fait, qu’il y aura toujours quelque chose, non seulement au delà, mais au-dessous du bassin : la consommation industrielle, qui toujours recherchera l’or et le recherchera d’autant plus qu’il sera plus déprécié par les lois monétaires.

En somme, le problème d’une Union bimétallique suffisante pour garantir contre la prime sur l’or, contre le drainage de l’or, ressemble d’une manière frappante aux recherches sur une autre question très délicate et très difficile, qu’on pourrait formuler ainsi : quelle étendue, quelle largeur, quelle capacité faut-il donner, pour y mieux contenir une certaine quantité de liquide, à un entonnoir dont il n’y a aucun moyen de boucher le trou ?

Dans le domaine de la physique, une telle recherche ne serait jamais regardée comme pleinement pratique.

Mais je n’insisterai pas sur ce point, déjà suffisamment relevé par les adversaires du bimétallisme, jamais suffisamment éclairé par ses défenseurs.  Je lâcherai d’en relever un autre dont la portée pratique me semble plus évidente.

Le système du double étalon, en revendiquant pour l’argent monnayé le plein pouvoir libératoire, se moque de ce fait vulgaire, que personne ne veut porter dans sa poche plus de cent grammes ou garder dans son coffre plus de quelques kilogrammes d’argent.  Il oblige tous les créanciers à recevoir en payement des quantités illimitées d’un métal dont ils ne veulent ni ne peuvent garder qu’une quantité très limitée.  Il décerne donc au métal blanc un rôle monétaire légal qui est plus ou moins incompatible avec son rôle monétaire naturel.

Cette discordance entre la faculté libératoire naturelle et la faculté libératoire légale de la monnaie d’argent se dissimule facilement, tant que le stock d’argent monnayé est suffisamment restreint par la nature ou par la législation.  Personne ne s’en souciait autant quand la production d’argent suffisait à peine aux exigences de la circulation.  Même aujourd’hui, son importance est plus ou moins reléguée au second plan, lorsqu’une législation prudente suspend ou restreint le monnayage du métal abondant.

Mais supposez que la frappe libre et illimitée de ce métal soit décrétée par une loi internationale, et vous verrez comment, sous le régime d’une production reconnue désormais presque illimitée, il développera, ce double étalon, les vices inhérents à son principe !

Supposez le bimétallisme universel, avec un rapport de 15 ½ ou de 16 – je m’en tiens aux préférences de l’honorable Délégué – accepté dès l’année 1894 par tous les pays qui peuvent ou veulent se payer l’agrément d’une circulation métallique.  Supposez tous les Hôtels des monnaies de ces pays ouverts à la frappe libre et illimitée des écus, des dollars, des crowns, des marks, des florins ou des couronnes.

Dès ce moment les producteurs d’argent ne seront plus à la merci ni de la consommation industrielle, ni de l’exportation vers l’Orient; ils ne se heurteront pas non plus à la concurrence d’autres producteurs, à la Bourse de Londres ou de New-York.  Tous ils porteront en bonne intelligence leurs lingots d’argent aux Hôtels des monnaies, et tant que les presses suffiront, ils en emporteront leurs sacs pleins de dollars, d’écus, de marks.  Aucun danger qu’ils ne réussissent pas à les faire écouler : tant qu’il y aura une dette à payer, elle sera, grâce à la loi internationale, payée en ces espèces sonnantes, quoi qu’en disent les créanciers ennuyés.

Quelle sera donc la quantité d’argent monnayé ainsi déchargée sur le monde ?  Qui le sait ?  Mais puisque les ressources minières sont à peu près inépuisables, il est évident que l’accroissement du stock monétaire d’argent ne sera désormais limité que par la consommation industrielle et la faculté productive du travail et du capital.

La consommation industrielle diminuera, puisque le prix de l’argent s’élèvera.  D’autre part, le prix de l’argent s’élevant tout d’un coup de 30 ou 40 %, le profit du producteur augmentera et sa faculté et sa volonté de produire.  Toutes les mines qui à un prix de 80 à 90 cents par once étaient abandonnées, seront mises en exploitation quand on échangera une once d’argent contre 129 cents en monnaie.  Tous les producteurs qui aux prix actuels profitent à peine de leurs mines, déploieront un zèle nouveau pour retrouver leur gain.  Comment une production qui, sous le régime d’un prix diminuant et d’une concurrence sans frein, croissait déjà de 1 à 4,5 en vingt ans, de 2,3 à 4,5 en dix ans, n’augmenterait-elle pas plus rapidement encore sous le régime d’un prix invariable et d’un marché illimité ?  Il n’est certainement pas exagéré de supposer que sous peu la production de l’argent atteindra 9 ou 10 millions de kilogrammes.

Or, les lois naturelles ne seront pas tout à fait abolies sous le nouveau régime.  Elles feront sentir leurs effets même sous le régime des nouvelles lois internationales.  Puisque personne ne voudra, désormais comme aujourd’hui, garder plus de quelques kilogrammes d’argent, toute somme en argent dépassant mille francs coulera nécessairement vers les caves des banques, comme les ruisseaux coulent vers la mer; et les banques, qui comme tout le monde seront obligées de recevoir en payement cet argent monnayé, ne sauront s’en défendre.

Et puisque, dans presque tous les pays à circulation métallique, cette circulation est déjà saturée et même surchargée de monnaies d’argent, puisque la production d’argent actuelle dépasse déjà la consommation totale de l’industrie et de la circulation, la conséquence nécessaire sera que toute la quantité nouvelle d’argent passera dans les trésors des banques, qui regorgeront toujours de plus en plus de cette monnaie.  Supposez une affluence nouvelle, par an, de 5 millions de kilogrammes : en dix ans ils en auront 50 millions de kilogrammes ou pour 11 milliards de francs.

Or, puisque l’espace des caves des banques n’est pas illimité, puisque les ressources financières des banques ne sont pas non plus sans limites, il faudra bien qu’elles fassent place à ce nouvel intrus en se débarrassant d’autre chose; et je ne vois pas comment elles ne seraient pas forcées de lâcher leur or en échange de l’argent qu’on leur impose.

Mais l’argent, l’instrument spécifique pour les payements en détail, est incapable de suffire aux payements en gros; et le rôle spécifique des banques est d’effectuer les payements en gros, pour lesquels l’or est le seul instrument métallique suffisant.  Ainsi, sous le régime de la frappe libre et illimitée, le vice inhérent au double étalon, la discordance entre le rôle naturel et le rôle monétaire légal de l’argent, éclatera dans une organisation des banques toute vicieuse, dans une incongruité évidente entre leurs engagements et leurs fonds, entre la nature de leurs transactions et la nature de leurs organes.  La base de tout échange, de tout commerce de gros, de toute opération financière sera sapée au moment où la Banque d’Angleterre, la Banque de France, la Banque d’Allemagne, les banques des États-Unis, regorgeant d’argent, auront à lutter pour garder cet or qui est l’instrument nécessaire de leurs opérations.

Évidemment, il y aura un combat, et les procédés, les incidents en sont connus.  Chacun payera quelque chose pour être débarrassé de cet argent qui est superflu et relativement inutile; chacun payera quelque chose pour se procurer cet or, qui est recherché et relativement plus nécessaire.

Et voilà la prime sur l’or sortant infailliblement de votre système !  Voilà comment, même si le bimétallisme embrassait tout l’univers, la prime sur l’or naîtrait toujours du mariage international entre la frappe libre et l’étalon double, les excès de l’un fécondant les vices de l’autre !

Mais la prime sur l’or, c’est l’écroulement du système, la débâcle bimétallique universelle.  Chacun voudra se préserver d’inconvénients et de pertes incalculables; on dénoncera les traités internationaux, on suspendra la frappe libre, on tâchera de se débarrasser du double étalon, et l’on commencera la liquidation.

Or, cette liquidation, elle est la traduction en prose financière de la poésie monétaire bimétallique, et quand on payera en espèces sonnantes d’or les fantaisies d’argent de la frappe illimitée, on reculera devant les millions et les milliards.  Cette liquidation sera d’autant plus difficile que, sous le régime de la libre frappe internationale, il n’y aura eu aucune connexité entre les ressources financières de chaque État et la quantité de monnaies frappées à son effigie.

Les États de l’Union latine, et surtout l’État belge, ont quelque chose à nous raconter sur ce côté pleinement pratique de la question.  Ces États entraient, un beau jour, pleins de confiance internationale, sous les voûtes grandioses d’un système bimétallique, appuyé sur ses piliers d’or et d’argent rangés d’après l’harmonie préétablie du 15 ½.  Mais l’harmonie se dérangeait, l’argent tombait, les piliers blancs se transformaient en murailles, barrant la sortie, et on était emprisonné.  En prison on est facilement d’humeur amère, et les États de l’Union latine ne bénissent plus leur convention de 1865.

Comment donc veut-on que les États européens, les yeux ouverts par ces expériences, entrent de bon gré dans des engagements internationaux dont évidemment il n’y aurait aucune sortie ?  Les déclarations ici présentées par les Délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, de la Suisse, de la Russie – auxquelles je me rallie en ma qualité de Délégué de la Suède – ont suffisamment prouvé que les États européens s’y refusent.

Si la Conférence de Bruxelles contribue à établir et affermir cette conviction, déjà assez générale, que l’entente internationale sur la frappe libre et illimitée de l’argent comme monnaie pleinement libératoire est non seulement refusée pour le moment, mais inadmissible pour l’avenir, elle aura déjà abouti à un résultat très important.  Elle aura alors détruit des illusions vaines et infructueuses, qui ont déjà trop longtemps troublé les esprits en les détournant de la réalité des faits vers les rêves d’une utopie irréalisable.»

M. van den Berg, Délégué des Pays-Bas, donne lecture du discours suivant :

«Messieurs,

Des circonstances imprévues et douloureuses m’ayant forcé de quitter Bruxelles pour quelques jours, je n’ai pu assister à la séance de samedi, et j’ai donc été privé du privilège d’entendre l’éloquent discours de l’honorable Délégué de la France, M. Tirard.  Je le regrette d’autant plus que M. Tirard a bien voulu vous entretenir de la question des banques et de la prime défensive sur l’or, que j’ai soulevée dès le commencement de nos débats.  Si j’avais été présent, je n’aurais certes pas manqué d’offrir à M. Tirard mes remerciements sincères pour les informations si intéressantes qu’il nous a fournies; mais mon collègue M, Boissevain s’est déjà acquitté de cette tâche d’une manière dont je lui sais grandement gré, et je m’associe pleinement et sincèrement aux observations qu’il vous a présentées.  Je reste d’avis, d’accord avec l’opinion exprimée par M. Léon Say dans sa préface à la nouvelle édition du Traité des Changes de M. Goschen (dont nous a entretenus M. Raffalovich dans une de nos dernières séances), que le système de la prime défensive, tel qu’il est mis en pratique par la Banque de France, est absolument condamnable; mais, pour le moment, je n’ai vraiment rien de nouveau à ajouter aux remarques de M. Boissevain.  Je suis aussi en parfaite harmonie avec mon Collègue quant à ses vues sur la question monétaire en général, et la déclaration à laquelle l’exposé de ses vues a donné lieu, que la Hollande ne saurait entrer dans une Union bimétallique sans la participation pleine et entière de l’Angleterre, fait partie des instructions formelles qui nous ont été remises de la part de notre Gouvernement.

C’est cette même réserve que M. Tirard vient de faire pour la France, dans le cas où une Union bimétallique internationale pourrait être organisée.  En liant ainsi la politique monétaire actuelle de la France à sa politique antérieure, à celle qui avait amené le Gouvernement français à porter, d’accord avec le Gouvernement des États-Unis, la question du bimétallisme international devant la Conférence monétaire de 1881, le discours de M. Tirard – et c’est là, je crois, le point capital – peut être considéré comme le couronnement de notre édifice à nous.  Car la déclaration que la France ne s’opposerait pas à une convention bimétallique internationale, si le moyen pouvait être trouvé de mettre d’accord toutes les nations qui donnent le ton dans les affaires monétaires et financières, implique forcément la sanction et l’affirmation de la théorie du bimétallisme que tant de savants et d’hommes d’État se plaisent à considérer comme une lubie, indigne d’occuper l’attention d’hommes sensés et sérieux.

Vous ne l’aurez pas oublié, Messieurs, c’est la France qui, en 1881, nous a fait entendre par la voix de son Ministre des Finances, Président de la Conférence monétaire de Paris, M. Magnin, que le bimétallisme international est le seul système qui puisse ramener la régularité monétaire dans toutes les parties du monde (page 11 des procès-verbaux).  Mais je n’abuserai pas de votre patience en faisant valoir de nouveau les raisons qui, sur le terrain scientifique, plaident en faveur de la solution que nous désirons.  C’est à la Hollande que revient en partie l’honneur d’avoir entrevu le côté faible du monométallisme, plusieurs années déjà avant que la baisse de l’argent se fit sentir.  Dans un discours académique de 1869, feu M. Mees, alors Président de la Banque Néerlandaise, combattit le système du double étalon tel que jusqu’alors il avait toujours été pratiqué, c’est-à-dire sur un territoire restreint.  Mais à ce système il opposa celui du double étalon universel, démontrant que, du moment où le double étalon serait accepté d’une manière générale, le rapport de la valeur marchande des deux métaux devrait se conformer au rapport monétaire qu’on prendrait pour base d’un accord commun, et encore que le régime du double étalon, ainsi entendu et appliqué, assurerait bien mieux la plus grande stabilité possible de la valeur de la circulation monétaire que ne peut le faire soit l’étalon d’or, soit l’étalon d’argent.

C’est là, dans sa forme succincte, la théorie du bimétallisme telle qu’elle a été exposée en 1869 par un des éminents savants dont la Hollande s’honore, et voilà que, vingt ans plus tard, en 1888, la Gold and Silver Commission, instituée en Angleterre deux années auparavant pour examiner les variations récentes dans la valeur relative des métaux précieux, vient donner pleinement raison à l’éminent économiste hollandais, en concluant comme suit, dans le paragraphe 107 de son Final Report, c’est-à-dire cette partie du rapport signée par les six membres de la Commission qui se sont prononcés contre l’adoption du bimétallisme et pour l’abstention de tout changement fondamental du système monétaire de l’Angleterre :

«Nous estimons que, étant données toutes les circonstances qu’on puisse raisonnablement prévoir pour l’avenir, et en tant qu’on puisse les prévoir d’après l’expérience du passé, un rapport stable arriverait à être maintenu, si les nations auxquelles nous avons fait allusion acceptaient le bimétallisme au taux du rapport proposé et y adhéraient fidèlement.  Nous estimons que si, dans tous ces pays, l’or et l’argent pouvaient être librement monnayés et devenaient ainsi échangeables contre les marchandises au taux du rapport fixé, la valeur marchande de l’argent, en tant qu’elle est mesurée par l’or, se conformerait à ce taux et ne varierait pas sensiblement.»

Nonobstant cette déclaration si belle et si positive, on continue à se servir de l’argument que la théorie du bimétallisme ne vaut rien, parce que les essais qu’on en a faits ne nous ont jamais procuré une stabilité fixe et invariable dans le rapport de valeur des deux métaux, et que ce rapport a toujours plus ou moins varié pendant les soixante-dix ans que le régime bimétallique a été en vigueur en France; mais, Messieurs, j’ai pu observer de près, de bien plus fortes oscillations encore entre le cours du change de deux pays, de deux places, qui avaient entre elles exactement le même système monétaire, la même monnaie.

Depuis environ quarante ans, une uniformité absolue existe entre les monnaies dont on se sert en Hollande et dans les colonies des Indes orientales; les mêmes pièces servent de moyen d’échange et d’étalon de valeur à Amsterdam et à Batavia, et pourtant on a vu varier le change entre les deux places de plus de 5 ou 6 % au-dessus ou au-dessous du pair, tandis que les variations dans le rapport de valeur entre l’or et l’argent depuis l’année 1803 jusqu’en 1870 ne se sont jamais écartées de plus de 2 ½ % du pair bimétallique de 1 à 15 ½.  Il me sera donc permis, je crois, de conclure, comme je l’ai fait dans un rapport que j’ai adressé, en 1886, au Vice-Roi des Indes britanniques, lord Dufferin, qu’on ne saurait attacher aucune valeur à l’argument que le remède du bimétallisme ne vaut rien, parce que les essais qu’on en a faits n’ont pas abouti.

Jamais, depuis que le monde existe, on n’est arrivé à une entente universelle de toutes les nations plus ou moins civilisées pour l’emploi simultané de l’or et de l’argent comme moyen d’échange sur le pied d’un rapport fixe et déterminé, et tous les raisonnements mis en avant pour combattre l’efficacité et le caractère pratique d’un pareil engagement, sont et restent incomplets et trompeurs, parce qu’ils ne s’appuient que sur des expériences partielles et isolées.  Nous voulons ouvrir à l’humanité, en ce qui concerne ses moyens d’échange, une ère nouvelle, dont l’idée a germé en France, mais qui ne pouvait parvenir à maturité que dans les conditions actuelles du mouvement social et commercial.

De quelque côté que j’envisage la question, j’en viens toujours au dilemme posé dans une séance antérieure : le monométallisme universel est-il possible et praticable, oui ou non ?  Si oui, si l’on me démontre que l’or ne manque pas pour les besoins monétaires du monde entier, je tourne casaque – passez-moi le mot – et je me range du côté de mes antagonistes actuels; mais si non, le principe du monométallisme me paraît condamné, et je continuerai à le combattre pour les raisons que je vous ai exposées dans un discours antérieur.  Je ne crois pas à la possibilité de diviser le monde en deux parties, en deux catégories, dont l’une se servira de l’or et l’autre de l’argent comme moyen d’échange.

L’union entre les deux métaux une fois rompue, cette union qui, comme le porte la devise du noble pays qui nous a offert l’hospitalité, faisait la force du monde, l’emploi général de l’or comme régulateur des échanges internationaux deviendra de plus en plus indispensable (c’est comme la tache d’huile qui s’infiltre partout).  Et maintenant, permettez-moi, Messieurs, un petit calcul, basé sur les données que M. Leech, ici présent, a eu l’obligeance de mettre sous nos yeux dans le travail consciencieux qu’il nous a présenté au début de notre Conférence.

D’après le tableau n° IV, le stock d’or que possèdent les principaux pays du monde, c’est-à-dire l’encaisse des banques et des trésors publics jointe à ce qui se trouve entre les mains des particuliers, peut être évalué en chiffres ronds à 3,630 millions de dollars.  La moyenne de la production de l’or pendant les années 1890, 1891 et 1892, dans tous les pays producteurs, a été de 126 millions de dollars, soit un peu plus de 3 ½ % du stock monétaire.  Si maintenant la production entière restait disponible pour l’emploi monétaire des peuples, il n’y aurait certes aucune raison de s’inquiéter, l’augmentation annuelle de la population du globe ne s’élevant assurément pas au chiffre de 3 ½ %.

Mais voici que les recherches du savant et regretté Dr Soetbeer, dont il a réuni les résultats dans le livre si remarquable publié quelques mois avant sa mort – je parle de sa Litteraturnachweis über Gold und Münzwesen – nous donnent à entendre que tout l’or qu’on produit annuellement est absorbé presque en entier par l’industrie, par l’emploi qu’on en fait dans les arts et les métiers.  Ce résultat des études si précises de M. le Dr Soetbeer m’a d’autant plus frappé, qu’antérieurement il était de ceux qui ne s’inquiétaient nullement de la rareté de l’or pour l’emploi monétaire; et pour ne pas paraître en exagérer l’importance, je crois devoir vous rappeler les mots mêmes dont le savant Dr Soetbeer s’est servi pour exprimer sa pensée.  Voici ce qu’il écrivait peu de temps avant sa mort :

«Die Annahme, daß in den letzt verflossenen Jahren, zusammen mit dem Abfluß nach dem Osten und nach vorkommenden Thesaurierungen, die industrielle Verwendung die Zunahme des allgemeinen monetaren Goldbestandes wesentlich beschränkt und vermuthlich die neue jährliche Goldgewinnung nahezu absorbiert haben durfte, lässt sich allerdings nicht ziffermässig nachweisen; andererseits wird aber ebenso wenig deren Unrichtigkeit sich beweisen lassen.»

Ce qui veut dire : «On ne saurait démontrer par des chiffres l’inexactitude de l’hypothèse que, dans ces dernières années, l’emploi industriel de l’or, joint aux besoins des contrées de l’Orient et aux épargnes privées, a arrêté matériellement l’augmentation du stock monétaire, et aura très probablement absorbé la production annuelle du métal; mais les preuves nous manquent également pour soutenir l’hypothèse contraire.»

Ainsi donc, selon feu le Dr Soetbeer, il se pourrait que la production annuelle de l’or ne fût que suffisante pour subvenir aux besoins de l’industrie; mais même en nous tenant à ses calculs antérieurs, d’après lesquels la moitié environ de la production annuelle serait requise pour les usages industriels, il ne nous reste pour l’augmentation du stock d’or qu’un chiffre qui certainement ne dépasse pas l’augmentation annuelle de la population, et comme la somme des échanges à effectuer dans le monde s’accroît d’une manière bien plus sensible encore que la population elle-même, il en résulte qu’on ne pourra échapper à une contraction monétaire de plus en plus forcée et aiguë, si l’on persévère dans la proscription d’un des métaux précieux qui, depuis le commencement du monde, a joué un rôle si important dans le développement des relations sociales et internationales.

La suffisance ou l’insuffisance de l’or pour les emplois monétaires du monde, voilà, Messieurs, le véritable nœud de la question qui nous occupe.  On n’ignore pas que, jusqu’à présent, les défenseurs du monométallisme ont toujours soutenu la thèse, que l’or ne manquait pas, et qu’une appréciation plus ou moins considérable du métal jaune était entièrement hors de cause.  Seuls les bimétallistes étaient d’un avis contraire; mais voilà maintenant un des adeptes les plus fervents du monométallisme qui vient de se ranger de leur côté, et qui nous fait entendre que ce n’est pas l’argent qui a baissé, mais l’or qui a monté.  L’adepte que j’ai en vue, c’est le Statist de Londres, un journal qui fait autorité dans les matières monétaires et financières, et pour cause, car, si je ne me trompe, il est écrit sinon sous la dictée, du moins sous l’inspiration du savant statisticien Robert Giffen; et c’est dans le numéro du 5 novembre dernier qu’on lit la déclaration suivante, à propos des propositions soumises au Gouvernement anglais relativement à l’introduction éventuelle de l’étalon d’or aux Indes britanniques :

«Nous présumons que le plan est basé sur l’idée erronée que la valeur de l’or est plus stable que celle de l’argent.  Nous avons vu que, entre 1873 et 1880, tous les prix en or ont subi une baisse ruineuse.  Nous avons vu aussi que, pendant la même période, les prix en argent n’ont pas baissé; en d’autres termes, tandis qu’une quantité d’or moindre d’année en année, s’échangeait contre une quantité grandissante de toutes les autres marchandises, l’argent compris, la même quantité d’argent, ou la même à peu de chose près, s’échangeait contre une quantité proportionnelle de produits de toutes espèces, l’or excepté.  Ne s’ensuit-il pas nécessairement que ce sont les conditions qui déterminent la valeur de l’or qui ont été anormales, non les conditions qui déterminent la valeur de l’argent, ou, pour parler plus explicitement, ne s’ensuit-il pas nécessairement que la valeur de l’argent, pendant les vingt dernières années, a été beaucoup plus stable que la valeur de l’or ?»

Messieurs, est-ce que jamais ce côté faible du monométallisme-or a été mis en lumière d’une manière plus évidente que dans les lignes que je viens de citer, lignes écrites par un monométalliste des plus convaincus, par un Goldfanatiker, comme le disent les Allemands ?  S’il est vrai que le prix de l’argent est resté stable, et que c’est l’or qui a été en hausse pendant ces vingt dernières années, alors c’est la condamnation pure et simple de tous les systèmes monétaires qui sont basés sur l’or; car la stabilité relative de sa valeur est une des conditions essentielles d’une bonne monnaie, et une appréciation graduelle de l’étalon dont on se sert pour mesurer toutes les valeurs et effectuer tous les échanges ne peut être que désastreuse pour tout le genre humain, parce qu’elle ne profite qu’à ceux qui possèdent et qu’elle aggrave la position des autres, des travailleurs, de l’immense majorité de la population, en un mot.

Si nos études et nos débats pouvaient nous conduire, je ne dis pas à la solution, mais à l’éclaircissement du grand problème de la stabilité plus ou moins relative de l’or et de l’argent, les travaux de la Conférence ne resteraient pas stériles, et je crois qu’en nous séparant nous aurions bien mérité de toute la famille humaine.»

M. le Comte Khevenhüller Metsch, Délégué des Gouvernements d’Autriche et de Hongrie, donne lecture de la déclaration suivante :

«Messieurs,

Je suis persuadé que personne parmi vous ne s’attendra à ce que je fasse une dissertation académique sur les avantages de l’étalon double ou de l’étalon unique.  Je ne vous citerai pas davantage ce qu’ont pu dire dans d’autres circonstances des hommes célèbres qui se sont occupés des questions monétaires, soit en amateurs éclairés, soit comme savants convaincus.  Je crois que des déductions de ce genre auraient peu de valeur dans ma bouche, et je préfère en laisser la production à d’autres plus autorisés que moi.  Ni mes instructions ni mes goûts ne me permettent de sortir du cadre restreint dans lequel se trouvent cantonnés les intérêts dont j’ai en ce moment la garde.

Partant, je ne me prononcerai pas plus sur le plan présenté et retiré par M. de Rothschild que sur celui de M. Moritz Lévy, qui me semble encore un peu à l’ordre du jour.  Je me bornerai à dire que si une combinaison quelconque arrivait à réunir une majorité notable de suffrages, je me ferais un devoir de la présenter à l’étude sérieuse des Gouvernements autrichien et hongrois.

Messieurs, la Conférence n’ignore pas que dernièrement, par une série de mesures législatives, les deux États dont se compose la Monarchie austro-hongroise ont opéré un changement dans leur système monétaire.

De fait, ces deux pays se trouvent actuellement dans une période de transition qui explique, je l’espère, suffisamment la réserve qui leur est imposée.

Néanmoins, je suis autorisé à déclarer, au nom des deux Gouvernements que j’ai l’honneur de représenter ici, qu’ils portent un intérêt très vif aux débats de la Conférence.  Ils sont animés du désir sincère que les travaux de cette assemblée aboutissent à un résultat tangible.

Les Gouvernements de l’Autriche et de la Hongrie seront prêts alors à examiner avec une attention scrupuleuse les propositions qui pourraient sortir, par un commun accord, comme résultat définitif de la Conférence monétaire de Bruxelles.»

M. Jones, Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce, en langue anglaise, le discours dont la traduction est reproduite ci-après :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Au commencement de nos débats, il a été émis cet avis, qu’en vue d’abréger nos travaux, nous devrions éviter ce qu’on a appelé des discussions académiques, et limiter nos délibérations à des questions d’un caractère pratique.  Pour ma part, je ne saurais concevoir un système financier pouvant réellement être considéré comme pratique, qui ne serait pas basé sur des principes exacts.  Un système monétaire fondé sur l’erreur peut être comparé à une maison érigée sur le sable.  Les détails peuvent en être modifiés, mais sans assurer la stabilité de la construction.  On chercherait en vain à arriver à des conclusions correctes sans fixer d’abord les principes fondamentaux.  Pour autant que ce soit à l’oubli de cette précaution par les pays à étalon d’or, que nous devions d’être réunis ici, je vais, avec la permission de la Conférence, discuter la question, dans la mesure de mes moyens, en l’envisageant tant du point de vue théorique que du point de vue pratique.

Y a-t-il dans le monde assez d’or pour satisfaire à ses besoins monétaires ?  Si la réponse à cette question peut être affirmative, il n’est pas nécessaire de changer les conditions monétaires existantes.  S’il y a assez d’or, il n’est pas besoin de l’argent-métal.

Pour donner à la question une forme plus précise : laissant de côté tous les pays dont les systèmes monétaires sont basés sur l’argent, y a-t-il au monde un stock d’or suffisant pour que ce stock, s’augmentant d’année en année par la production courante des mines, suffise à répondre aux besoins monétaires des pays dont les systèmes sont basés sur l’or ?

Mais, me demandera-t-on, quelle est la quantité d’or suffisante pour atteindre ce but ?  Je réponds : une quantité telle que la valeur de l’unité monétaire soit maintenue sans changements, ou, pour m’exprimer en d’autres termes, une quantité telle que l’ensemble des prix soit maintenu à un niveau stable.

Si les prix des marchandises doivent être laissés de côté, s’il est indifférent que les prix tombent à un niveau quelconque, il n’est alors d’aucune importance que la quantité d’or soit des plus minimes.  Si réduite que soit cette quantité, elle suffira toujours à échanger, à n’importe quel prix, toutes les marchandises du marché.

Mais le cours des prix n’est-il pas une considération de l’importance la plus considérable ?  N’est-ce pas de la fixité de l’ensemble des prix que dépend la prospérité des affaires ?

Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque de grandes entreprises, les conventions à terme ont pris une extension colossale.  On entame journellement des entreprises dont l’achèvement demandera des années; on contracte des dettes qui ne peuvent être liquidées que par des payements s’étendant sur une très longue période.  L’espoir de pouvoir remplir ces engagements, ou de pouvoir payer ces dettes, se fonde sur les prix des marchandises en vigueur au moment où ces dettes et ces engagements sont contractés.  Il est par conséquent manifeste que de l’ensemble des prix à différentes époques déterminées, dépendra la facilité ou la difficulté avec laquelle les engagements pourront être remplis ou les dettes payées.

Lorsque les parties s’accordent pour remettre les payements à une date future, et c’est ce que tout commerçant, tout industriel fait chaque jour, il est de la plus haute importance pour celui qui s’engage à payer, que le pouvoir d’achat de l’unité monétaire n’augmente pas entre la date de l’engagement et la date où celui-ci s’accomplit.  Cela est exigé par les premiers principes de la justice.  La somme à payer doit, au jour du payement, avoir le même pouvoir sur le travail humain, la même puissance sur le sacrifice humain, qu’elle avait le jour où la dette a été contractée.  Car c’est comme mesure de sacrifice que la monnaie remplit sa fonction la plus bienfaisante.

À une époque où les payements à terme constituent la base de toutes les entreprises industrielles, la monnaie ne peut rendre de plus précieux service que de mettre la société à même, dans cette délicate fonction de mesurer l’effort humain, de défier les changements que peut amener le temps.  Si la monnaie ne peut le faire, au moins dans une mesure approximative, une injustice est commise à l’égard de l’un ou de l’autre des contractants dans toute transaction entraînant des payements dans l’avenir.

Dans les tables de prix du Dr Soetbeer, qui comprennent cent marchandises importantes, et où l’on prend les prix de 1849 comme base en les estimant à 100, on trouve qu’en 1853 les prix étaient montés à 130, en 1863 à 128, et en 1873 à 138.

C’est une coïncidence significative que depuis l’année 1873, année à partir de laquelle, par suite de la démonétisation de l’argent, le stock monétaire du monde fut réduit, la tendance des prix des marchandises se soit renversée et qu’une baisse ait commencé à se manifester.  Continuant ses calculs jusqu’en 1885, le Dr Soetbeer donne pour cette année le chiffre de 108, d’où une baisse de 30 % en douze années ou une moyenne de 2 ½ % par an.

M. Sauerbeck, dans les recherches qu’il a faites de son côté, prend comme point de départ les prix existants de 1867 à 1877, et il montre qu’en septembre 1887 le niveau général des prix était tombé à 68,7, le chiffre le plus bas du siècle.

La statistique montre que la baisse des prix dans les pays à étalon d’or a continué jusqu’à l’époque actuelle, et est encore en train d’agir.  L’Économist de Londres constate, pour les deux dernières années, une baisse de 4,8 %, soit environ 2 ½ % par an.

Pendant une période de baisse des prix, même lorsque cette baisse est lente, il se fait que, par une opération subtile et insidieuse, la valeur de l’unité monétaire augmente constamment.  Ceux qui se sont engagés à payer en numéraire dans l’avenir trouvent difficile, sinon impossible de remplir leurs obligations.  Le profit des affaires devient de plus en plus incertain, de sorte que les entreprises productives sont découragées.

Parlant des résultats de la baisse des prix, M. Marshall, professeur à l’Université de Cambridge, dit : «Une baisse des prix diminue le profit et appauvrit le fabricant, tandis qu’elle augmente le pouvoir d’achat de ceux qui ont des revenus fixes.  D’autre part, elle enrichit les créanciers aux dépens des débiteurs, car si cet argent qui leur est dû leur est remboursé, il leur donne un plus grand pouvoir d’achat, et s’ils ont prêté à un taux d’intérêt fixe, chaque payement leur vaut plus que si les prix étaient élevés.  Mais, pour les mêmes raisons que cette baisse enrichit les créanciers et ceux qui ont des revenus fixes, elle appauvrit ces hommes d’affaires qui ont emprunté de l’argent, et elle appauvrit ceux qui, comme la plupart des hommes d’affaires, ont à faire des payements fixes pour les loyers, les salaires et d’autres objets (Economies of Industry, livre III, chap. I).»

Lorsque les prix de la propriété et des marchandises baissent, les détenteurs de monnaie ne s’en séparent pas, à quelque prix que ce soit, sauf dans les limites des besoins de la nécessité actuelle, parce que ce qui est acheté aujourd’hui ne peut être revendu la semaine suivante pour son prix d’achat.  Le placement n’offre plus d’avantages qu’à ceux qui prêtent de l’argent sur des garanties absolument sûres, telles que l’emprunteur devra payer ou, à défaut de payement, devra abandonner une propriété de plus grande valeur que la dette.  À de telles époques, l’argent circule librement sur le marché des valeurs, mais il évite le marché du travail.  Il peut être facilement emprunté sur des valeurs telles que des fonds d’État, qui sont garantis par le pouvoir illimité de taxation du pouvoir suprême, ou sur des obligations et des actions de grandes sociétés de chemins de fer, dont les tarifs de voyageurs et de marchandises sont en somme une taxe sur les populations et sur les ressources des régions qu’elles desservent.  Les capitalistes se font une vive concurrence pour avoir l’occasion, même à un taux peu élevé, de prêter sur de telles garanties.  De grandes accumulations d’argent dans les centres financiers et autour des Bourses de valeurs, au lieu d’être la preuve d’une situation saine et prospère du commerce, sont des témoignages incontestables de langueur et de dépérissement industriels.  Au lieu d’indiquer un stock monétaire surabondant ou même suffisant, ce sont là des symptômes d’un stock décroissant et même absolument insuffisant.

Si la quantité de monnaie suffisait à tous les besoins de l’industrie, elle maintiendrait les prix à un niveau stable.  Les entreprises industrielles ne seraient pas alors, comme elles le sont actuellement, de simples loteries.  L’argent serait engagé dans des entreprises qui occuperaient le travail.

Aucun pays ne peut jouir d’une pleine prospérité tant que de grandes masses de ses habitants sont forcément oisifs.  Au point de vue du travail à donner au peuple, ce n’est pas un bon signe que de voir les capitalistes se faisant une concurrence fiévreuse pour obtenir les profits offerts par les fonds d’État.  Mais, pendant une période de baisse des prix, ils ne trouvent aucun autre moyen de se préserver.  Dans l’achat des fonds d’État dont les Gouvernements sont absolument responsables, ils trouvent au moins une garantie contre la perte, et dans le pouvoir d’achat toujours croissant de l’unité de monnaie dans laquelle l’intérêt est payé, ils trouvent une ample compensation à la faiblesse du taux.

Tandis que le prêteur d’argent reçoit ainsi effectivement de ses placements tout le pouvoir d’achat qu’il recevrait en tous cas si l’industrie était dans des conditions normales, dans quelles conditions se trouvent les classes laborieuses, ces classes qui produisent la richesse ?

Sous l’influence néfaste de la baisse des prix, l’agriculture cesse d’être profitable.  Lorsque les fermes sont louées, le loyer, qui était juste et équitable au moment où il a été fixé, est devenu, avec le temps, injuste et inique, son payement exigeant, d’année en année, une portion constamment croissante du produit de la terre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus au locataire qu’à mener une vie de misère et de privations.  Lorsque la ferme exploitée est la propriété du fermier, dans neuf cas sur dix elle est grevée d’une hypothèque.  Fort peu de fermiers exploitants possèdent leur ferme quitte et libre.  Mais l’hypothèque qui, au commencement, n’était équivalente qu’à la moitié de la valeur de la ferme, devient bientôt, par suite de la baisse des prix des produits et de la réduction de valeur de la propriété qui en est la conséquence, équivalente aux trois quarts, et dans bien des cas, à l’échéance de l’hypothèque, le fermier se trouve forcé de céder toute sa ferme au créancier hypothécaire pour payer sa dette.  C’est ainsi que, par suite de la baisse des prix résultant de l’accroissement de la valeur de l’unité monétaire, les agriculteurs passent d’un confort relatif à une pénurie absolue.

L’effet sur les classes ouvrières n’est pas moins préjudiciable.  Que le capital est timide, est passé à l’état de proverbe.  Aussitôt qu’il devient manifeste que les prix baissent et qu’aucun changement favorable ne peut être espéré, on cesse de projeter de nouvelles entreprises.  Les industriels refusent d’agrandir leurs installations pour répondre à l’accroissement de la population.  Mais, ce qui est pire, un moment arrive où même les installations existantes ne peuvent être conservées en bon état d’exploitation sans de grands sacrifices de capitaux.  Les industriels, dont beaucoup travaillent avec de l’argent emprunté, au moins dans une certaine mesure, tâchent alors de recourir à diverses petites économies, afin de détourner ou de retarder la catastrophe.  Mais aussi longtemps que les prix baissent, leurs efforts sont vains.  Dans ces temps-là, tout le monde essaye, autant que possible, de retirer entièrement ses capitaux des entreprises industrielles, afin de les placer en obligations; mais lorsqu’on ne peut y parvenir, on tâche d’échapper à la perte en travaillant à temps réduit ou, dans les cas extrêmes, en congédiant une partie du personnel ouvrier.  On ne peut refuser au patron, pas plus qu’à l’ouvrier, le droit d’en appeler à la loi de conservation de soi-même.

Mais, en condamnant ainsi à l’oisiveté un grand nombre d’ouvriers, quelle preuve ne donnons-nous pas de l’impuissance de notre civilisation tant vantée ?  On n’apprécie pas assez la nécessité suprême qu’il y a de maintenir tout le monde au travail.

Ceux qui ont écrit sur l’économie politique ne s’occupent que de la richesse actuelle et des procédés par lesquels elle est créée.  La richesse in esse est le sujet d’études détaillées et scientifiques.  Chaque détail de sa production et de sa distribution est soumis à une analyse minutieuse, laborieuse.  Mais il y a une richesse in posse à laquelle on ne consacre même pas une pensée passagère : c’est l’énorme masse des richesses potentielles qui pourraient être, et qui, dans des conditions convenables, seraient produites par les hommes qui sont forcément oisifs.

Pour quiconque réfléchit, il est évident que l’une des plus sérieuses difficultés avec lesquelles la société ait à lutter, c’est l’oisiveté forcée d’un grand nombre de ses membres.  Quelle perte de force économique n’entraîne-t-elle pas ?  Quelle destruction d’énergie humaine n’implique-t-elle pas ?  Le progrès et la perpétuité de la civilisation dépendent des mœurs et du caractère de ceux qui constituent la société civilisée.

Combien n’est-il pas suprêmement important que tout le monde puisse avoir du travail, que le travail ne soit pas irrégulier, mais continu ?  Combien énormément plus grande serait la production de la richesse si tout le monde était occupé sans interruption ?  Combien seraient multipliées à l’infini et la somme du bonheur individuel, et la somme du bien-être national ?

Ce n’est pas exagérer que de dire qu’aujourd’hui, dans tout le monde occidental, des millions d’hommes sont inoccupés et attendent, avec impatience, le signal qui les appellera au travail.  La perte de richesse causée par l’oisiveté d’une masse considérable d’hommes, même pour un seul jour, est presque incalculable.  Mais combien plus grandes sont les pertes accumulées d’une génération !

Nous sommes habitués à considérer comme une grande perte pour une nation la destruction de vies humaines qu’entraîne la guerre.  Et cependant la guerre n’arrive que de temps à autre.  Mais les effets démoralisants et destructifs de l’oisiveté détruisent plus de gens en une année que la guerre en dix ans.

L’armée des travailleurs inoccupés s’augmente et continuera à s’augmenter aussi longtemps que les prix continueront à baisser, et qu’ainsi sera découragé le placement des capitaux dans des entreprises productives.  Le travail agissant de concert avec les forces naturelles est le créateur de la richesse.  Pour atteindre le plus haut degré d’efficacité, il doit être distribué à l’aide du capital et, pendant le cours de la production, il doit être soutenu par le capital.

Si grandes que soient les richesses naturelles d’un pays, si favorable que soit son climat, si fertile que soit son sol, si ingénieux, si entreprenants, si industrieux que soient ses habitants, si libres que soient ses institutions, tant que l’argent se resserre et que les prix tombent, les commerçants de ce pays seront conduits à la banqueroute, ses industries seront désorganisées, et la détresse et la misère y régneront.

Sous tout système monétaire, le travail, la monnaie et les autres formes du capital se trouvent en présence les uns des autres comme des forces opposées, chacune cherchant, par un instinct naturel, à obtenir le plus possible en échange de ce qu’elle donne.  Mais ces forces, toujours agissantes l’une contre l’autre, ne sont pas nécessairement ennemies.  Au contraire, sous un régime monétaire juste, elles ne sont pas même nuisibles l’une à l’autre.  Le conflit entre elles est essentiel au juste arrangement et à l’harmonie d’action de toutes les parties de la machine économique.  Ce sont les forces centripète et centrifuge du système industriel.  L’équilibre de toutes choses est maintenu par des contrepoids.  C’est par l’action et la résistance des forces opposées que les harmonies de l’univers se déploient.

Mais, avec un système monétaire injuste, avec un système qui légalement ou accidentellement n’est pas à même de régler la quantité de monnaie, de manière à conserver l’équilibre entre cette quantité et les autres facteurs de la production, le conflit entre la monnaie, le travail et les autres formes du capital devient destructif.

Le conflit pacifique qui, sous un régime monétaire juste, s’engage entre le capital numéraire et le travail, qui tend seulement à assurer les droits de chacun, qui est essentiel aux progrès de la société, ce conflit se transforme, lorsque le volume de monnaie est resserré, en une guerre sans merci qui menace l’un et l’autre de destruction.  Ce n’est pas contre le capital que l’hostilité des ouvriers devrait être dirigée : c’est contre un système financier faux, qui permet au volume de monnaie de diminuer ou de croître mal à propos.

Que le capital et le travail soient mis sur un pied d’égalité, de telle sorte que le capital oisif soit aussi improductif que le travail inoccupé, et le conflit entre eux cessera d’être nuisible.

L’ajustement équitable des demandes corrélatives de capital et de travail ne peut se faire sous aucun régime qui permette la contraction de ce grand instrument qui mesure et la propriété du capitaliste, et le travail de l’ouvrier.  C’est seulement par l’action et la réaction des forces du capital et du travail agissant automatiquement sous un régime monétaire juste, que l’équité et l’harmonie pourront être réalisées.

Un des devoirs les plus urgents qui pèse sur la société, c’est donc de veiller à ce que le volume de monnaie ne diminue pas par rapport aux besoins.

À toutes les époques de l’histoire où une réduction de la masse monétaire s’est produite, on peut constater que les conséquences les plus déplorables ont accompagné et signalé cette réduction.  Celui qui étudie attentivement les forces sociales est irrésistiblement conduit à cette conclusion que, de toutes les influences qui produisirent les ténèbres des âges de barbarie, la plus puissante fut incontestablement la contraction dans le volume de monnaie du monde par l’épuisement des seules mines dont l’existence fût alors connue.  Toutes les autres influences qui ont agi à cette époque ont agi dans d’autres temps, sans avoir ce caractère de persistance invincible et irrémédiable.

À toutes les autres époques, la société a montré, lorsque survenait un désastre, sa capacité à s’accommoder aux conditions nouvelles, à réajuster ses forces et à cristalliser de nouveau ses éléments dans un harmonieux accord avec les besoins du progrès.  Mais le numéraire étant lui-même l’agent d’association parmi les hommes, toute contraction de son volume prive les hommes de l’instrument même d’adaptation et entraîne les conséquences les plus profondes.

Tous ceux qui ont lu les ouvrages écrits sur ce sujet, se rappelleront cette image qui consiste à comparer la monnaie au sang dans le corps humain.  C’est le fluide de la vie qui, lorsqu’il coule librement à travers les veines et les artères de la société, accélère le pouls de l’industrie et donne l’activité à toutes les fibres.  Les progrès de la civilisation dépendant de l’activité industrielle, toute impuissance de la masse monétaire à répondre aux besoins d’argent n’est rien moins qu’une diminution de ce sang indispensable à la vie de l’organisme industriel.  La maladie dont la civilisation a souffert pendant les âges de barbarie, a été incontestablement cette anémie sociale.

D’après Jacob, au temps d’Auguste, le stock métallique de l’Empire romain s’élevait à une somme équivalente à 1,800 millions de dollars; et, à l’époque de la découverte de l’Amérique, ce stock était réduit à moins de 200 millions de dollars.  Les mines de l’Empire romain d’Occident, dont la production avait diminué pendant quelque temps, s’épuisèrent complètement vers la fin du Ve siècle, et aucune augmentation sensible du stock métallique du monde ne fut plus possible, jusqu’à ce que de nouvelles mines purent être découvertes; or, aucune mine nouvelle ne fut mise à jour antérieurement à la découverte du continent américain.  Des périodes intermédiaires, les historiens ont fait une peinture qui nous est familière : l’industrie était contractée, le commerce languissait, la science était tombée dans un sommeil qui devait durer des siècles.

Comparez ces conditions morbides avec les effets vivifiants produits par l’augmentation bienfaisante de la masse monétaire résultant de la découverte des mines américaines.  Les ténèbres universelles sont dissipées par le torrent de lumière que répandent les trésors étincelants de Potosi.  Le stock monétaire du monde se reconstitue, et la torpeur des siècles est dissipée, l’industrie ressuscite, le commerce refleurit, les villes se multiplient, la science se réveille, la pensée fructifie, les mœurs s’affinent, le sentiment d’association se développe et les aspirations humaines s’élèvent à une hauteur inconnue jusqu’alors.

Ce n’est pas sans raison que les historiens ont caractérisé l’époque nouvelle en l’appelant la Renaissance, car, dans tout ce qui touche au bonheur et au progrès de l’humanité, on peut dire que ce fut alors, pour le monde, une nouvelle naissance.

Lorsque, au commencement de ce siècle, les colonies sud-américaines engagèrent la lutte prolongée par laquelle elles devaient conquérir leur indépendance, il se produisit une réduction sensible du stock métallique dont l’Europe s’était enrichie.  De nouveau, les effets de la contraction monétaire commencèrent à se faire sentir par la chute des prix et la gêne de l’industrie.  M. le professeur Jevons a démontré que, de 1809 à 1849, le pouvoir d’achat de la monnaie augmenta jusqu’à 145 %, ce qui est une autre façon de constater que le niveau général des prix des marchandises était tombé de 60 %, soit à raison de 1 ½ % par an.

Comme il fallait s’y attendre, toute l’industrie fut troublée et la misère devint universelle.  Par suite, dans presque tous les pays, les masses populaires se livrèrent à l’émeute, se mirent en insurrection.  En Angleterre eurent lieu des mass meetings qui envoyèrent au Parlement des pétitions monstres réclamant du pain.  Sur le continent européen, des révoltes ouvertes mirent à l’épreuve l’énergie des troupes et, comme résultat de ce déploiement de forces militaires, beaucoup de gens se réfugièrent dans des organisations politiques secrètes qui, dans les ténèbres, complotèrent la destruction de l’ordre social.

Si délicate était la cause de la difficulté que son origine ne fut pas découverte.  La misère des classes laborieuses fut attribuée à toutes sortes de causes, sauf à la vraie.  Quelques-uns l’attribuèrent à l’âpreté et à la cupidité des classes de patrons; d’autres, et parmi eux la plupart des économistes de ce temps, à l’excès de la production des articles de consommation.  Les travailleurs adoptèrent cette explication, et, ils s’élevèrent violemment contre les machines qui économisaient du travail et contre les patrons en tant que classe.  Ils remarquaient l’hésitation du capital à s’engager dans des entreprises productives, placements qui auraient mitigé le mal en donnant de l’emploi au travail, mais ils négligeaient d’observer que, pendant une période de baisse des prix, les capitalistes sont forcés, pour se protéger eux-mêmes, d’éviter les entreprises industrielles.

Ni les travailleurs, ni ceux qui cherchèrent à les instruire et à leur enseigner l’économie politique, ne songèrent qu’à de telles époques, la base sur laquelle les opérations industrielles se font n’est pas un terrain de niveau, mais un plan incliné; que la production des articles se fait aux prix correspondant à la hauteur de l’extrémité la plus élevée, tandis que la vente se fait aux prix correspondant à la hauteur de l’extrémité la plus basse.  Par conséquent, les patrons faisaient des affaires avec peu ou point de profit, et l’on pouvait difficilement compter que les capitalistes chercheraient des placements de ce côté, alors que les risques n’étaient pas compensés par un avantage proportionné.

Les découvertes de l’Australie et de la Californie vinrent enfin en aide à l’humanité.  Comme le nouvel approvisionnement d’argent se répartit entre tous les pays, un tel changement se fit dans le monde, qu’on peut le comparer seulement à celui que produisent de fortes pluies après une saison de sécheresse prolongée.  Une riche moisson industrielle en fut la conséquence.  Partout les rouages du commerce furent mis en mouvement.  Les hommes passèrent de l’oisiveté au travail, et une ère de prospérité universelle commença.  Cela résulta tout naturellement de ce besoin insatiable de monnaie naturel à l’homme.

Qu’est-ce que la monnaie ?

D’après l’enseignement de l’économie politique, la monnaie d’un pays est la chose, quelle qu’elle soit, qui est généralement reçue en échange d’un travail ou d’une propriété, et en payement des dettes, soit en vertu d’une loi, soit par le consentement universel.  La valeur de la monnaie ne résulte pas des qualités intrinsèques que possède la matière dont elle est faite, mais dépend entièrement des qualités extrinsèques que lui donne la loi ou l’assentiment général.

La monnaie est l’agent physique auquel la société a assigné la fonction de mesurer toutes les équités, et c’est le seul agent auquel ait été conférée cette fonction incomparable.  Afin de mesurer d’une façon équitable les variations naturelles et inévitables dans la valeur des autres choses, la monnaie devrait avoir une valeur constante.  En d’autres termes, l’acquisition d’une quantité donnée de monnaie devrait, pour autant que la prévoyance humaine peut régler ces choses, exiger en tous temps un sacrifice égal.

Personne ne niera que la qualité la plus importante que puisse posséder la monnaie, c’est de mesurer avec vérité et d’exprimer les équités.

Les théories des économistes les plus éminents et la logique de la situation amènent irrésistiblement à la conclusion, que la valeur de la monnaie ne réside pas dans la matière dont elle est faite, mais dans la force libératoire donnée par la loi à cette matière.  En d’autres termes, la monnaie est un bon à acquérir une propriété, à obtenir des services, et la valeur de la monnaie lui vient de l’estampille de l’autorité suprême.

À l’appui de cette appréciation, je citerai ce qui suit :

Aristote, en traitant de la monnaie, dit : «La monnaie, en elle-même, ne tient sa valeur que de la loi et nullement de la nature; de sorte qu’un changement de convention entre ceux qui l’emploient suffit à lui enlever toute sa valeur et tout son pouvoir de satisfaire à tous nos besoins.»

Plus loin, il dit encore : «En ce qui concerne les transactions à venir (si nous n’avons besoin de rien actuellement), la monnaie est, pour ainsi dire, notre garantie que l’échange s’effectuera, quand nous aurons besoin de quelque chose.»

John Locke, dans ses Considérations sur l’argent, publiées en 1691, dit :

«Les hommes ont été d’accord pour attribuer une valeur imaginaire à l’or et à l’argent, en raison de leur inaltérabilité, de leur rareté et de la difficulté de les contrefaire; ils en ont fait, de l’assentiment général, le gage usuel en échange duquel on est assuré de recevoir d’autres choses d’une valeur égale à celle de la quantité de métal qu’on donne.

Grâce à cette assurance, il arrive que la valeur intrinsèque de ces métaux, constitués les intermédiaires des échanges, n’est que la quantité qu’on en donne ou qu’on en reçoit : comme monnaie, ils n’ont d’autre valeur que la garantie qu’ils donnent qu’on obtiendra par leur intermédiaire ce qu’on désire ou ce dont on a besoin.»

Baudeau, réputé l’un des plus illustres économistes de l’école primitive en France, dit :

«Le métal monnayé en circulation n’est rien autre chose, comme je l’ai dit ailleurs, qu’une créance sur la masse générale des choses utiles et agréables qui causent le bien-être et la propagation de l’espèce humaine.  C’est une sorte de lettre de change ou de mandat payable à la volonté du porteur.»

Adam Smith dit :

«Une guinée peut être considérée comme un billet pour une certaine quantité de choses nécessaires ou utiles, sur tous les commerçants du voisinage.»

Jevons (Money Exchange, chapitre VIII) dit :

«Ceux qui emploient les pièces de monnaie dans les affaires ne doivent jamais demander combien de métal elles contiennent.  Il n’y a probablement pas une personne sur deux mille, dans le Royaume, qui sache ou qui ait besoin de savoir qu’un sovereign doit contenir 123,27448 grains d’or standard.  La monnaie est faite pour circuler.  Les citoyens ont besoin de monnaie, non pour la tenir en poche, mais pour la faire passer dans les poches du voisin.»

Henry Thornton, dans son ouvrage sur le Paper Credit, dit :

«Toute monnaie est une créance sur les denrées.  C’est bien comme telle qu’elle est considérée par l’ouvrier lorsqu’il la reçoit; aussi est-elle presque instantanément convertie en marchandises.  C’est uniquement le moyen par lequel les choses achetables d’un pays se distribuent convenablement et avantageusement entre les membres de la société.»

John Stuart Mill dit :

«Les livres ou shillings qu’on reçoit sont une espèce de bon ou de mandat, qu’on peut donner en payement dans n’importe quel magasin, et qui donne droit de recevoir une certaine quantité de la marchandise dont on a fait choix.»

McLeod (Elements of Banking, chap. 1er) dit :

«Quand quelqu’un prend une pièce de monnaie en échange de produits ou de services, il ne la mange pas, il ne la boit pas, il ne s’en revêt pas.  Le seul motif pour lequel il l’accepte, c’est qu’il croit pouvoir l’échanger à son gré contre les choses dont il a besoin.»

En envisageant ainsi la monnaie, McLeod croit avoir le droit de l’appeler credit, et il cite, pour appuyer un tel usage du mot crédit, les paroles de Burke, qui décrit l’or et l’argent comme les deux grandes espèces reconnues pour représenter durablement et conventionnellement le crédit de l’humanité.

Le professeur Francis A. Walker (Money, Trade, etc., p. 25), en parlant des cailloux sculptés, des perles de verre, des coquillages et des plumes rouges dont on se servait comme monnaie en divers pays et à certaines époques, dit :

«C’était là une bonne monnaie, bien qu’elle ne servît qu’à l’ornementation et à la décoration.  Tout le monde la désirait généralement : pour la posséder les hommes donnaient les fruits de leur travail, sachant que contre ces objets ils pouvaient obtenir les fruits du travail d’autrui au moment, en la forme et en la quantité qui seraient à leur convenance.»  À la page 30, il dit :

«Les hommes reçoivent la monnaie avec l’intention de s’en séparer.  C’est l’usage auquel ils la destinent.»

M. Walker dit encore : «La monnaie est ce qui passe librement de main en main dans la société, pour la libération définitive des dettes et le plein payement des achats; on l’accepte également sans que l’on s’enquière du caractère ou du crédit de celui qui l’offre, et sans intention aucune de la part de celui qui la reçoit de la consommer, de l’employer pour son plaisir, ou d’en faire aucun autre usage que de l’offrir aux autres en libération de dettes ou en payement d’achats de marchandises.»

Bonamy Price lui-même, bien que partisan de l’étalon d’or, dit, dans ses Principles of Currency :

«L’or en monnaie ou en écus n’est pas recherché pour lui-même comme objet de consommation.  Il ne doit jamais être considéré comme susceptible de valeur, sauf pour la tâche qu’il remplit, aussi longtemps qu’il demeure à l’état monnayé.  On peut le transformer à son gré en article de consommation, en le vendant; jusqu’à ce moment il reste un simple outil.»

Combien de gens qui en gagnent, le convertissent de cette façon ?

Le grand philosophe, l’évêque Berkeley, à mon avis l’un des penseurs les plus pénétrants que les temps modernes aient produits, proposait, dans le Querist, publié en 1710, les questions pertinentes et suggestives qui suivent :

«Si les expressions couronne, livre, livre sterling ne doivent pas être considérées comme de simples dénominations ?  Si l’or, l’argent et le papier ne sont pas des bons ou des jetons pour le calcul, pour l’écriture et pour la transmission de ces dénominations ?  Si, en conservant les dénominations, bien que le métal eût disparu, les choses ne continueraient pas à être mesurées, achetées et vendues, l’industrie à être activée et la circulation commerciale à être obtenue ?»

Dugald Stewart, professeur de philosophie morale à l’Université d’Edimbourg, dans ses Lectures on Political Economy, 1re partie, livre II), dit :

«Quand l’or est transformé en monnaie, le propriétaire ne pense jamais qu’à sa valeur d’échange, et il ne songe jamais qu’un coffre plein de guinées aurait plus de valeur parce qu’on pourrait les transformer en un service de table pour son usage.  Pourquoi donc croirions-nous que, si la valeur intrinsèque de l’or et de l’argent était complètement détruite, ces métaux ne rempliraient pas aussi bien qu’à présent toutes les fonctions de la monnaie, à la condition de conserver toutes les qualités (inaltérabilité, divisibilité, etc.) précédemment indiquées, qui leur donnent une supériorité marquée sur toute chose qu’on pourrait employer dans le même but.

Si la production des métaux précieux que fournissent à présent les mines cessait dans le monde entier, il n’y a aucun doute que toute la vaisselle d’or serait graduellement convertie en monnaie, et l’argent et l’or cesseraient bientôt d’avoir des emplois artistiques.  Dans ce cas, peu d’années suffiraient pour oblitérer complètement toute trace de la valeur intrinsèque des métaux.  On considérerait que leur valeur résulte de leurs qualités caractéristiques (divisibilité, inaltérabilité, etc.), qui les recommandent comme intermédiaires de l’échange.  Je ne vois aucune raison pour laquelle l’or et l’argent n’auraient pas maintenu leur valeur comme numéraire, s’ils n’avaient été employés à aucun autre usage qu’à l’usage monétaire.  Je suis enclin, pour cette raison, à penser avec Berkeley, que la vraie notion de la monnaie comme telle n’est pas différente de celle d’un mandat ou d’un jeton.»

Comme pour toutes les autres choses, la valeur de la monnaie se règle par l’offre et la demande; mais la demande dans ce cas est tout à fait indépendante et radicalement différente de la demande pour l’usage comme marchandises des matières qui constituent la monnaie.  Quelle est la nature et quelle est l’extension de la demande pour la monnaie ?  Parce que la demande pour toutes les autres choses qui sont l’objet des désirs humains, trouve son expression première dans une demande pour la monnaie, cette demande doit être équivalente à la somme des demandes pour toutes les autres choses.  Pour chaque individu, la demande pour la monnaie est instante, urgente et constante.  En raison de la compétition incessante, intense et universelle pour l’obtenir, la demande de monnaie est toujours au maximum.  Le mendiant seul demande directement les objets dont il a besoin.  Chaque homme qui travaille offre son travail pour la plus grande quantité de monnaie qu’il peut obtenir en échange.

Si un homme a besoin de souliers ou de vêtements, il n’offre pas d’échanger directement son travail avec le cordonnier ou le tailleur.  Il offre son travail aux patrons de son propre métier, contre de la monnaie, et avec l’argent ainsi obtenu, il fait sa demande au cordonnier ou au tailleur.  Chaque patron, de son côté, offre de donner ses marchandises ou propriétés en échange, non contre d’autres marchandises ou propriétés, mais contre de la monnaie.  De la sorte, chaque homme s’engage, pour son propre métier, dans une compétition ardente et incessante avec les autres hommes, afin d’acquérir des unités de monnaie.  Ainsi chaque cordonnier est en compétition avec tous les autres cordonniers pour obtenir des unités de monnaie, chaque chapelier avec tous les autres chapeliers, et il en est de même pour les hommes de toutes les autres professions.  L’intensité de la compétition ou de la demande pour la monnaie doit être toujours égale à l’intensité totale de la demande pour toutes les autres choses ensemble.

La demande pour la monnaie se présentant ainsi, qu’est l’offre ?  L’offre de la monnaie dans un pays est le nombre total des unités de monnaie qui sont actuellement ou potentiellement dans la circulation.  La valeur de l’unité est fixée par la force avec laquelle la demande pour la monnaie presse sur l’offre.  En envisageant la valeur de la monnaie, nous n’avons à considérer que l’unité; nous n’avons pas à nous préoccuper de la valeur totale de la monnaie.  Quelle que soit la quantité de monnaie que le monde possède à un moment donné, cette quantité représentera la valeur maximum qui peut être représentée à ce moment par quelque somme que ce soit.  Si la valeur totale de la monnaie du monde était d’un milliard de dollars, la perte ou la destruction de la moitié de cette somme ne produirait, ceteris paribus, aucune diminution dans le pouvoir total d’achat de la monnaie.  Tout le pouvoir d’achat du milliard serait bientôt transféré et concentré dans le demi-milliard restant, qui remplirait tout l’office accompli auparavant par la somme entière.  La différence serait marquée uniquement par un changement dans la valeur de chaque unité, c’est-à-dire que chaque dollar aurait sa valeur accrue dans la proportion de la somme originaire comparée à la somme restante.

Dans le cas indiqué, il n’y aura plus qu’une moitié du nombre des dollars, et chaque dollar restant aura une valeur double de sa valeur primitive; son pouvoir d’achat, son pouvoir d’acquisition des produits du travail humain, marchandises et propriétés, sera double de celui qu’il possédait lorsqu’il faisait partie du milliard.  Pour la même raison, si, à un moment donné, la quantité de monnaie est doublée, toutes autres choses restant égales, il n’en résulte aucun accroissement du pouvoir total d’achat de la monnaie.  La valeur de la somme totale nouvelle n’est pas, à un degré quelconque, supérieure à celle de la somme totale ancienne, bien que le nombre des unités ait été doublé.  L’office qui était accompli par le milliard de dollars, sera rempli par les deux milliards, avec cette différence que la valeur ou le pouvoir d’achat du nouveau dollar, ou de l’unité, sera réduit dans une mesure proportionnelle à l’accroissement du nombre de dollars.  C’est-à-dire que chaque dollar faisant partie de la nouvelle somme totale, n’aura plus qu’un pouvoir d’achat moitié moindre de celui qu’il possédait quand il constituait une partie de l’ancienne.  La raison en est dans le changement de rapport des forces de l’offre et de la demande.  Dans le cas cité en premier lieu, un seul dollar reste où il y en avait deux d’abord.  L’offre de la monnaie est ainsi réduite de moitié, tandis que la demande est restée ce qu’elle était avant.

Comme aucune matière ne peut se substituer à la monnaie, quelles que soient les exigences qui se présentent, il est impossible de transférer à aucune autre chose la force de la demande pour la monnaie.  Celle-ci étant la seule chose qui puisse payer les dettes, ceux qui font des affaires avec des capitaux empruntés doivent la posséder, ou bien le pavillon du Sheriff sera mis à réquisition en vue d’une déclaration en faillite.  La monnaie étant la seule chose qui ait pouvoir sur toutes les autres choses, tout le monde est obligé de l’avoir, ou la société doit retourner à l’état de barbarie.

Même chez des personnes intelligentes du monde des affaires, c’est une croyance répandue que la monnaie, et spécialement l’or, ne change pas de valeur.  Mais ce n’est pas l’opinion des autorités de l’économie politique.

Adam Smith, en sa Wealth of Nations (livre I, chapitre V), dit :

«L’or et l’argent, comme toute autre marchandise, varient en leur valeur.  La découverte des mines abondantes de l’Amérique a réduit, au XVIe siècle, la valeur de l’or et de l’argent en Europe, au tiers à peu près de ce qu’elle était auparavant.  Cette révolution dans leur valeur, quoique peut-être la plus grande, n’est certes pas la seule dont l’histoire fasse mention.»

Et plus loin :

«Augmentez la rareté de l’or jusqu’à un certain degré, et le plus petit fragment en sera plus précieux qu’un diamant.»

John Locke (Considerations, etc.) dit :

«La rareté plus grande de la monnaie élève son prix et accroît la concurrence pour la demande : il n’y a rien qui puisse suppléer au besoin qu’on en a; c’est pourquoi la diminution de sa quantité augmente toujours son prix, et fait qu’une même quantité de monnaie s’échange contre une quantité plus grande de toute autre chose.»

Le professeur Francis A. Walker (Money, etc., p. 210) dit :

«L’or et l’argent, sur de longues périodes, subissent de grands changements de valeur, et réservent à un haut degré des déceptions comme mesure de l’obligation du débiteur vis-à-vis du créancier.  Ainsi le professeur Jevons estime que la valeur de l’or a diminué de 46 % entre 1789 et 1809, et que, de 1809 à 1849, elle s’est élevée de 145 %, tandis que dans les vingt années qui suivirent 1849, elle a baissé de nouveau d’au moins 20 %.»

Jevons (Money and Exchange, chapitre VI) dit :

«En ce qui concerne la stabilité de valeur, les métaux sont probablement moins satisfaisants, comme étalon de valeur, que maintes autres marchandises, par exemple les céréales.»

Il dit aussi, au chapitre XXIV du même ouvrage :

«Nous sommes trop habitués à envisager la valeur de l’or comme une base fixe dans le commerce; mais, en réalité, c’est une chose très variable.»

McLeod (Principles of Economies, chap. V) dit :

«Tout ce que peuvent faire les gouvernements, c’est de maintenir un poids et un degré de pureté fixes dans la monnaie circulante du pays; mais ils ne peuvent pas plus contrôler les fluctuations de valeur, qu’ils ne peuvent régler les mouvements des étoiles par un acte de Parlement.»

Sir Archibald Alison (England in 1815 and 1845) dit :

«Le monnayage de l’or et de l’argent, qui est universel dans toutes les nations civilisées, et la fixation d’une valeur déterminée et permanente par l’autorité de la loi, ne sont d’aucun effet pour prévenir les fluctuations dans la valeur réelle de la monnaie circulante du Royaume.»

Si nous nous basons sur l’or seul comme monnaie, le monde doit se préparer à une longue période de détresse et de perturbations.  Mais pourquoi le ferions-nous ?  Le prestige de l’or provient de cette croyance générale, que sa valeur comme monnaie dérive de sa valeur comme marchandise sur le marché.  Le fait que la Banque d’Angleterre, comme le prescrit sa Charte, donne toujours 3 £ 17 sh. 9 d. pour une once de ce métal, et que nulle part une once d’or ne peut être obtenue à meilleur marché, est considéré comme une démonstration que la demande de l’or, en tant que marchandise, détermine la valeur de ce métal comme monnaie.

La production annuelle des mines étant d’environ 100 millions de dollars, et la demande de ce métal pour les arts d’environ 65 millions, alors qu’il y a pour le monnayage une demande de 35 millions seulement, l’on soutient que l’usage commercial est plus grand que l’usage monétaire, et pour cette raison détermine la valeur du métal.

Je maintiens que cette théorie est foncièrement erronée.  Au lieu que ce soit la demande pour le commerce qui fixe la valeur de l’or comme monnaie, c’est la demande de ce métal comme monnaie qui fixe son prix comme marchandise.  C’est ce qui sera rendu évident par l’examen de tous les facteurs qui interviennent dans la question de l’offre et de la demande.

La demande pour l’or, comme pour les autres choses, doit s’entendre de la demande totale pour ce métal, à quelque usage qu’on le destine.  Elle doit donc comprendre la demande pour l’usage monétaire, aussi bien que pour l’usage des arts.

Quelle est, d’autre part, l’offre totale ?  Ce n’est manifestement pas la production insignifiante d’une seule année.  Le métal étant pratiquement indestructible, l’offre totale chaque jour utilisable est le stock entier existant – le stock accumulé au cours des âges – que vient renforcer, chaque année, la production courante des mines.  En d’autres termes, l’offre totale, c’est l’offre de toutes les sources; la demande totale, la demande pour tous les usages.  Le montant total de l’or existant, estimé en monnaie des États-Unis, paraît être, en chiffres ronds, d’environ quatre milliards de dollars.  La portion d’or qui existe en lingots n’est pas la seule à laquelle s’adresse la demande pour les arts.  Lorsqu’un joaillier, un dentiste, un doreur a besoin d’or pour les travaux de son commerce, il ne va pas à la recherche du vendeur de lingots.  Il prend du métal monnayé qu’il fait fondre.  Aussi, l’offre utilisable pour les usages commerciaux, et à l’égard de laquelle la demande s’exerce, est-elle, comme je l’ai dit, le stock entier de l’or existant.

Ce qui signifie une demande commerciale de soixante-cinq millions de dollars, opérant vis-à-vis d’une offre de quatre milliards de dollars, soit dans la proportion de 65 à 4,000.

D’autre part, quelle est la demande pour l’or comme monnaie ?  Mesurer cette demande par la frappe annuelle serait absurde au suprême degré.  Nous savons que tout le travail et toute la propriété négociables en Europe et en Amérique sont constamment offerts en échange de l’or.

Il ne serait pas excessif d’affirmer que chacun des quatre milliards de dollars existants est gagné, c’est-à-dire qu’une demande effective se produit à son égard, deux fois chaque semaine, ou cent quatre fois par an.  Cela constitue une demande annuelle totale de quatre cent seize milliards de dollars.  C’est pourquoi la proportion qu’il y a entre la demande de l’or pour les emplois industriels et celle pour le monnayage, est la proportion qui existe entre 65 et 416,000.

C’est cette demande colossale pour la monnaie, et non la demande insignifiante pour l’industrie, qui fixe et détermine la valeur de l’or.

L’affirmation d’après laquelle les métaux précieux dépendent, au point de vue de leur valeur et de leur prix, de la demande dont ils sont l’objet pour la frappe, est appuyée par le terme même bullion qui désignait à l’origine le Mint, endroit où le Gouvernement préparait l’alliage et imprimait son cachet sur la pièce de monnaie.  Les autorités gouvernementales de France mirent si fréquemment en circulation des pièces sans valeur, que le mol billon en arriva à désigner les pièces d’un vil alliage sortant de la frappe.

La demande pour la monnaie est non seulement de beaucoup la plus grande des deux, mais elle s’accroît d’une manière accélérée.

Écartons la demande de l’or comme monnaie, limitons la demande d’or seulement à la demande comme marchandise, et que verrons-nous ?  Un stock de 4 milliards de dollars sur le marché, sur lequel agira, à un moment donné, une demande pour les arts de 65 millions de dollars seulement par an !

Ce stock permettrait d’offrir le métal nécessaire pour son emploi dans les arts pendant une période de plus de 60 ans.  Quelle serait – il me sera permis de le demander – la valeur de toute autre marchandise dont il y aurait, à un moment donné, sur le marché, une offre suffisante pour les besoins de soixante ans ?  Quelle serait la valeur d’échange du fer, de l’acier, du bronze, du cuivre ou du nickel, si l’offre de ces métaux sur les marchés du monde était suffisante pour satisfaire à tous les besoins pendant une période de soixante ans ?  Le fait que la demande pour l’or comme marchandise ne peut exercer qu’une influence des moins appréciables sur la valeur de l’or, est renforcé par une considération qui ressort de la nature des circonstances.  On admettra qu’il est de la plus haute importance pour la société que la valeur de la monnaie soit maintenue aussi invariable que possible.  Il en résulte clairement que, pour qu’une matière soit propre à être appliquée à l’usage monétaire, il est essentiel qu’elle existe en quantité assez grande pour assurer la société contre des fluctuations sérieuses de sa valeur, qu’elles soient causées par des oscillations dans la demande pour l’industrie, ou qu’elles résultent de changements subits dans la production courante des mines.  S’il n’existait qu’un faible stock, même une variation modérée dans la production annuelle aurait l’effet le plus désastreux sur la valeur de la monnaie.  Un effet semblable serait produit, même s’il existait un faible stock, dans le cas où il surviendrait une diminution ou une augmentation sérieuse dans la demande de l’or comme marchandise.

Il est donc évident que ni l’or ni l’argent ne seraient pleinement capables de remplacer le troc et d’être employés pour l’usage monétaire, s’il n’avait été extrait du sol une quantité de chacun des métaux, assez grande pour empêcher que les variations habituelles dans la demande comme marchandises ou dans la production des mines, exercent une influence sensible sur la valeur de la monnaie.

Aucun des métaux n’est complètement adapté à l’emploi comme monnaie avant que tout le stock existant soit devenu si énorme en comparaison avec la demande comme marchandise, que la force de cette demande dans n’importe quelle année est réduite à l’insignifiance.

En d’autres termes, la condition précédente, par laquelle seuls les métaux pouvaient devenir et sont devenus susceptibles d’être employés comme monnaie, revient à la suppression presque complète de leur usage comme marchandise.  Cette valeur est pratiquement annihilée par l’immensité de la quantité qui s’est accumulée au cours des siècles.

La théorie d’après laquelle la monnaie doit avoir ce qui est appelé, contrairement à la science, une valeur intrinsèque, est basée sur une confusion d’idées qui provient de la supposition, parfaitement correcte en elle-même, que l’homme devrait travailler avant de recevoir du numéraire, et que la monnaie qui ne représente pas du travail, c’est-à-dire qui ne représente pas un sacrifice humain, ne devrait pas être admise dans la circulation avec le pouvoir d’acheter ou de commander les produits du travail.

De sorte que l’on a supposé que l’or et l’argent ne pouvant être obtenus sans travail, ils sont, par le fait, les seules choses susceptibles d’un emploi monétaire.

Je fais abstraction pour le moment du fait que la plus grande partie du stock d’or du monde – les neuf dixièmes au moins – a été obtenue sans beaucoup de peine, puisque les sables d’alluvion ont produit l’or, comme les champs produisent la terre, au profit de celui qui s’arrête pour ramasser.  Mais je dois faire remarquer que ce qui donne la valeur à la monnaie, ce n’est pas ce qu’elle coûte avant la frappe, mais ce qu’elle coûte à acquérir après la frappe; et ce coût est déterminé par le cours des prix des marchandises.

Le coût de production des métaux précieux affecte indubitablement, à la longue, la quantité produite, et ainsi, en fin de compte et après de longues périodes, affecte la valeur de l’unité monétaire en rendant la monnaie soit rare, soit abondante.  Ce fait se produit néanmoins pour la monnaie dans un sens et à un degré tout à fait différents de la façon dont il se produit pour les autres choses.

C’est ainsi, par exemple, qu’il n’est pas d’accroissement de valeur atteint par l’or ou l’argent qui puisse augmenter la quantité de ces métaux dans les entrailles de la terre, tandis qu’une forte hausse dans la valeur du blé tendrait à amener en même temps une production énorme de cette denrée.  La valeur d’une chose qui a un pouvoir illimité de libération et dont il y a par le fait une demande pour tout ce qui peut être produit, n’a aucune relation directe avec le coût de sa production; mais, comme je l’ai établi, la valeur de cette chose est fixée par le coût, soit du travail, soit des produits du travail, nécessaires pour l’obtenir après qu’elle a été produite.

Il apparaît clairement que la valeur de la monnaie n’est pas déterminée par le coût de production, si l’on considère le pouvoir d’achat du papier-monnaie dans les pays commerçants bien établis, même dans ceux qui ont l’étalon d’or.

En fait, le papier ne coûte rien, et cependant il a une valeur exactement égale à celle de l’or.  Les monnaies de petit type employées dans le monde nous fournissent une nouvelle démonstration de ce principe.  Tout le monde sait que les monnaies divisionnaires de tous les pays sont sensiblement au-dessous de ce qu’on appelle la monnaie ayant pleine valeur, et cependant 20 shillings d’argent procureront autant qu’un sovereign d’or.

Dans son ouvrage Economic Interpretation of History, le professeur Thorold Rogers d’Oxford, dit : «Il est clair qu’il n’y a pas d’échange dans lequel on puisse séparer le prix d’acquisition du prix de production, mais dans l’échange de marchandises contre de l’or et de l’argent on tient plus compte du prix d’acquisition que du prix de production.»

L’idée que la monnaie a ou doit avoir une valeur intrinsèque est une erreur aussi grande que celle dans laquelle versaient les Anglo-Saxons des premiers temps, lorsqu’ils se refusaient à croire qu’une transmission de propriété foncière ne pouvait sortir ses pleins effets que lorsqu’une motte de terre prise dans le champ qu’on entendait céder avait été dans la possession effective, c’est-à-dire placée dans les propres mains de l’acheteur.  Cette transmission d’un morceau du sol, de l’ancien propriétaire au nouveau, constituait l’acte ou le deed qui donnait un titre sur le bien.  Cette forme de deed a été depuis longtemps abandonnée.  Le nouveau deed, tout en n’ayant rien de plus matériel qu’une feuille de papier, transmet un titre parfait.

Il n’est pas difficile de comprendre l’importance d’une fonction, par contraste avec l’instrument ou la chose matérielle choisis par les hommes pour l’exprimer.

La question de la matière choisie par la société pour remplir les fonctions de monnaie serait une question fort importante si la monnaie était recherchée en vue d’être consommée ou en vue de tout autre emploi que celui de circuler.

La raison pour laquelle la monnaie est recherchée, est qu’elle peut s’échanger contre une autre chose.  Les aliments et les vêtements ne remplissent leur office respectif que lorsqu’ils sont consommés, les œuvres d’art lorsqu’elles réjouissent les yeux, les instruments de musique lorsqu’ils charment les oreilles.

Contrairement à toutes les autres choses, la monnaie ne remplit aucun office sinon lorsqu’on s’en sépare.  Ce n’est qu’alors qu’elle peut exercer sa souveraine fonction de régir toutes les autres choses.

Ce pouvoir d’une fonction de tout gouverner, par contraste avec la matière qui lui donne corps, ressort davantage encore si l’on observe le pouvoir suprême de la loi.

Qu’est-ce qu’une loi ?  Certainement pas le morceau de parchemin sur lequel sont inscrits les mots servant à l’exprimer.  Il en est de même du bulletin de vote.  Le vote recevrait-il un supplément de force si l’instrument au moyen duquel on l’exprime, était entièrement en or ?

L’un des traits les plus importants qui distinguent une civilisation avancée de la barbarie, est la différenciation entre les fonctions et les matières auxquelles elles sont confiées.  Avec les progrès de la société, la fonction devient plus puissante et la matière qui la remplit le devient moins.

L’évangile de la valeur intrinsèque est un de ceux qui s’accordent bien avec le but qu’ont en vue les classes qui prêtent la monnaie, lorsqu’elles insistent sur ce que la valeur intrinsèque réside dans la chose plutôt que dans l’idée.  Elles aimeraient que le monde crût que l’or a une valeur intrinsèque plutôt que des qualités intrinsèques.  En accolant le mot «valeur» au mot «or», elles semblent croire que le monde sera assez naïf pour admettre que l’or est la seule chose qui ait une valeur immuable.

C’est ainsi que nous voyons nombre d’articles de la presse quotidienne insister, au moins par des insinuations, sur le fait que l’or a été soulevé, par quelque force ou puissance inconnue à la science naturelle, en dehors et au-dessus de l’influence de la loi de l’offre et de la demande, loi qui régit la valeur de toutes les autres choses.  C’est pour cela qu’on tient comme parfaitement admis que, toutes les fois qu’il se produit une différence entre la valeur de n’importe quelle monnaie et celle de l’or, c’est celle-ci qui est restée stable pendant que l’autre changeait.  Le peuple se refuse à examiner si la différence n’a pas été causée par un changement dans la valeur de l’or.

La valeur intrinsèque tant vantée de l’or n’existe donc pas.  L’idée qu’elle existe véritablement est basée sur un malentendu déjà trop longtemps toléré, quant à la signification du mot «valeur».

Je définis la valeur, l’estimation des hommes au sujet de choses désirables, dont la quantité est limitée, et dont l’acquisition exige un sacrifice.

La valeur est subjective, non objective.  Elle ne réside pas dans la chose, mais dans l’esprit.  C’est le degré d’estimation mentale que le propriétaire d’une chose donne aux qualités possédées par la chose, en tant qu’elles sont modifiées par la quantité plus ou moins limitée des choses de cette espèce et la moyenne de sacrifice nécessaire à les obtenir.  Une chose peut donc avoir des qualités estimables qui soient intrinsèques et à cause desquelles le possesseur peut l’évaluer ou l’estimer, mais aucune chose ne peut avoir une valeur intrinsèque.

L’or n’a donc point de valeur intrinsèque.  Comme marchandise, il a des qualités qui sont estimées.  La valeur qu’on lui attribue n’est pas dérivée de son emploi comme marchandise, mais de son emploi comme monnaie.  La qualité de monnaie n’est pas une qualité inhérente, naturelle, intrinsèque de l’or, mais est purement artificielle.  La monnaie elle-même est une création artificielle.  Elle est créée par l’édit de la société et peut exister seulement dans la société.  La valeur des autres choses peut exister pour l’homme dans l’état isolé; mais la monnaie ne lui est en ce cas d’aucun usage, tandis qu’elle lui est essentielle dans l’association avec ses semblables.  Les qualités qui peuvent être conférées à un article quelconque par les édits de la société, ne peuvent être au mieux qu’extrinsèques et artificielles.  Ceci n’implique pas que les qualités ainsi conférées sont inférieures à celles qui peuvent être intrinsèques dans le même objet.  Au contraire, en ce qui concerne l’or, la fonction de la monnaie, par le besoin social auquel elle répond, est infiniment plus essentielle au bien-être de l’homme qu’aucun des emplois qu’il est possible d’assigner à l’or comme marchandise.

Je tiens que la fonction de la monnaie est la plus souveraine dont les hommes puissent douer la matière.  C’est la fonction par laquelle ils peuvent vivre en société, et sans laquelle ils ne pourraient remplir leur haute destinée.  Comparé avec une telle fonction, un tel usage, combien insignifiant devient l’usage infime de l’or pour les bracelets, pour les bagues, pour les cuillers de table, et pour toute autre destination qu’on peut donner à l’or marchandise ?

Dans toutes les discussions sur la question monétaire, les partisans de l’étalon d’or insistent sur ce fait, qu’un accroissement de monnaie soit d’or, soit d’argent, n’est pas nécessaire à raison de l’emploi des chèques, des traites et des lettres de change.  Comme preuve à l’appui de cette assertion, ils citent les statistiques des clearing houses de Londres et de New-York qui, disent-ils, prouvent qu’au moins en Angleterre et aux États-Unis, 95 % des affaires se font par ces moyens, et 5 % seulement en monnaie.

Même si cela est vrai, ni les chèques, ni les clearing houses ne sont choses nouvelles.  Ils existent et sont utilisés depuis longtemps.  La proportion des chèques au numéraire ne croît pas; elle reste ce qu’elle a été dans le passé pendant de longues années.

Cela est amplement démontré, bien que les preuves en soient aisément perdues de vue par ceux qui croient nécessaire de soutenir l’étalon d’or, sans tenir compte de ce qu’il n’a pas augmenté la prospérité de l’humanité.

En 1866, M. Babbage, dans un mémoire lu devant la Statistical Society de Londres, a montré que, dès 1839, la quantité de numéraire échangée dans les transactions quotidiennes était souvent inférieure à 4 %.  En 1865, sir John Lubbock a démontré que la monnaie, en y comprenant le numéraire et les billets de banque, ne représentait que 2.8 % des transactions de la banque dont il était l’un des associés.

M. John B. Martin, banquier à Londres, a soumis à la même Société des chiffres extraits des tableaux officiels, d’où il résulte qu’en 1880 les banquiers de Londres ont fait, en monnaie, absolument le même pour-cent de leurs payements qu’en 1864.

Dans un discours prononcé le 18 avril 1883, devant le London Institute of Bankers, M. Goschen disait :

«Quant à l’Angleterre, je ne vois pas qu’il y ait eu dans l’emploi de l’or aucune économie de nature à contre-balancer la demande croissante de la population, et ceux d’entre nous qui ont pu examiner la question, n’ont pas appris qu’en France, en Allemagne ou ailleurs, cette économie ait été de nature à contre-balancer la demande croissante d’or.»

Il ajoutait :

«Pour résumer cette partie de la question, et tout en tenant compte, comme il convient, de ce fait que le moins d’or possible est employé, et qu’en Angleterre et ailleurs les banquiers cherchent tous les moyens d’en économiser l’emploi, je partage certainement l’opinion que les économies qu’on a pu réaliser ne compensent pas la tension que subit l’or, soit par suite de la demande croissante de monnaie de poche pour la population, soit par la liquidation du solde énormément accru des transactions, et dans ce pays et dans d’autres pays.»

M. Giffen a publié, dans le Journal of the Statistical Society, en mars 1879, un article dans lequel il déclare :

«Le Royaume-Uni était déjà, avant 1850, très complètement organisé au point de vue des banques, et l’extension des banques et des affaires de banque n’a pas depuis dépassé la proportion de l’accroissement de richesse de la communauté.»

Non seulement la Grande-Bretagne, mais tous les autres pays sont organisés, au point de vue des banques, aussi complètement qu’il a paru profitable.  Le monde peut compter que l’intelligence et la perspicacité de la classe des prêteurs poussent ceux-ci à saisir toutes les occasions possibles de retirer un bon profit de leur argent.  On fonde des banques non pas avec l’intention philanthropique de faire du bien à la communauté, mais dans le but de servir les intérêts des banquiers.

Les chèques n’ont donc pas été inventés pour venir en aide à la circulation ou au public, mais pour le profit des banques.  Et aussi longtemps que leur emploi sera profitable aux banquiers, ils continueront à être employés, autant que possible, comme ils l’ont été jusqu’à présent.

Mais, loin que les chèques et les clearing houses soient indépendants de la monnaie, tout le bâtiment du crédit, dont ils ne sont que les instruments, est établi sur la monnaie comme base nécessaire.  La limite de leur emploi dans n’importe quel pays est déterminée par le volume de monnaie en circulation dans ce pays.  Sans monnaie, il n’y aurait ni chèques, ni clearing houses; et quel que soit le pour-cent ou la proportion de ces expédients au volume de monnaie, cette proportion ou ce pour-cent ne peut s’augmenter que par une augmentation préalable du volume de monnaie.

Toutes les banques et tous les expédients financiers naissent du crédit; or, le crédit est et sera toujours proportionné et subordonné au volume de monnaie.  Il ne peut exister seul et par lui-même; il présuppose un payement de monnaie et est basé sur un tel payement.

Les chèques, les traites et les lettres de change tirant toujours toute leur efficacité de leur proportion, quelle qu’elle soit, au volume de monnaie utilisable dans la communauté, ils ne peuvent s’accroître que si ce volume s’accroît; ils doivent inévitablement diminuer dans l’entière proportion où ce volume diminue.

S’il n’en était pas ainsi, nous ne pourrions comprendre les récents embarras d’une célèbre maison de banque de la Grande-Bretagne, et nous devrions nous étonner de la terreur que la situation de cette maison inspira à toutes les maisons de banque et d’affaires du Royaume.  On ne peut mettre en doute que tous les moyens connus du banquier le plus expérimenté étaient à la connaissance et à la disposition de cette maison qui, depuis plus d’un siècle, était au premier rang du monde de la banque et des affaires de la Grande-Bretagne.  Avant de succomber devant l’inévitable, elle s’était certainement servie de tous les secours qu’elle pouvait trouver dans les chèques, les traites, les promesses et les lettres de change.  Qu’est-ce donc qui rendit inutile tout recours plus ample à ces moyens, qu’est-ce qui la força à s’arrêter, si ce n’est qu’elle savait qu’elle était arrivée à la limite de la quantité où ces instruments de crédit sont encore en rapport avec le numéraire ?  L’embarras provenait de ce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour servir de base à d’autres chèques et à d’autres traites.  S’il est vrai qu’un vingtième seulement des payements s’effectue en numéraire, il en résulterait que cette maison n’avait pas le vingtième prescrit, qui eut pu lui servir de base pour élever un nouvel échafaudage de chèques, de traites et de lettres de change.  Si la monnaie était une telle bagatelle dans la conduite des affaires, c’eût été une bonne occasion de le prouver.

Malgré le spectacle d’impuissance que nous offrent, dans ce cas, les chèques, les traites et les lettres de change, on continue à nous enseigner que la monnaie n’est que le petit instrument d’échange du commerce, et que, à raison de l’emploi étendu des instruments de crédit, il ne faut plus, pour faire les affaires, qu’une bagatelle de monnaie effective.

Quelle que soit cette prétendue bagatelle, elle est la base de tout crédit.  Même si l’on admettait que les dix-neuf vingtièmes des affaires du monde se font au moyen d’instruments de crédit et un vingtième seulement au moyen de numéraire, ce ne serait là que la démonstration irréfutable que le vingtième qui doit supporter tout l’édifice du crédit, doit absolument, et en tous temps, être suffisant pour répondre aux besoins de l’industrie.

La monnaie est indispensable à l’existence de tous les chèques, traites et lettres de change; elle pourrait exister sans les chèques ou les traites; elle a existé pendant des milliers d’années, avant que ceux-là fussent inventés.  Mais, d’autre part, les chèques et traites ne peuvent exister sans la monnaie.  Toute la banque et toutes les opérations de banque sont basées sur la monnaie : elles ont comme fondement l’existence concurrente de la monnaie.  Chaque chèque, chaque traite exige une somme spécifique de numéraire; c’est un ordre de payer un certain nombre de livres ou de dollars que le signataire du chèque ou de la traite a à son crédit.  Les chèques et les traites de ceux qui n’ont pas de monnaie ne sont ni acceptés, ni payés par les banques.

Lord Overstone, banquier lui-même et pendant sa vie peut-être l’un des partisans les plus influents et les plus autorisés de l’étalon d’or unique, appelé à témoigner devant la Commission parlementaire spéciale en 1840, fut interrogé sur la question de la relation entre le volume de monnaie et le crédit.  On lui posa la question suivante :

«Le montant total des lettres de change dépend-il à quelque degré de la quantité de monnaie ?»

À cette question, Lord Overstone répondit : «Je pense qu’il en dépend à un très haut degré.  Je considère que la monnaie d’un pays est la fondation, et que les lettres de change sont l’édifice auquel elle sert de base.»

Au sujet de la dépendance spéciale des lettres de change par rapport à l’accroissement ou à la diminution du volume de monnaie, Lord Overstone dit :

«Je pense que les lettres de change sont une forme importante des opérations de banque, et que la circulation d’un pays est la monnaie au moyen de laquelle ces opérations doivent être réglées; toute contraction de la circulation d’un pays agira nécessairement sur le crédit.  Les lettres de change étant une forme importante du crédit, ressentiront l’effet de cette contraction à un degré très élevé.»

C’est un fait bien connu que les bénéfices des banquiers résultent de l’utilisation du crédit, mais on ne soutiendra certainement pas que la somme de crédit ainsi utilisée est indépendante de la somme de monnaie à la disposition des banquiers.

Si la somme totale de monnaie déposée dans les banques était réduite dans une certaine mesure, y aurait-il quelqu’un qui soutiendrait qu’il ne se produirait pas une réduction proportionnelle dans les crédits échafaudés sur le dépôt total ?  Ne savons-nous pas que dans ces conditions il se produit toujours, en pratique, un retrait relativement plus grand du crédit ?

Les bimétallistes n’ont jamais nié que les chèques et les traites fussent une partie constituante du système des payements; ils insistent simplement sur ce fait, que les chèques et les traites sont déjà utilisés autant qu’il est possible.  Aucun défenseur de l’étalon d’or ne prétendra que l’on peut tirer des chèques sans limite ou que les banquiers les payeraient s’ils étaient tirés dans ces conditions.  Qu’est-ce donc alors qui fixe la limite au delà de laquelle des chèques ne pourront plus être tirés ?  C’est évidemment la quantité proportionnelle de monnaie qui, l’expérience l’a montré, est nécessaire comme base du crédit.  On ne nous indique aucun moyen nouveau d’économiser plus qu’aujourd’hui la masse monétaire.  Cependant, dans les circonstances actuelles, les prix de toutes les marchandises baissent et la situation de l’industrie devient d’année en année moins satisfaisante.

Il faut prendre des mesures pour l’avenir.  Il est impossible que ces mesures consistent dans un emploi plus large qu’aujourd’hui des chèques et des lettres de change.  Ce qu’il faut, c’est plus de monnaie.

Chaque dollar des dépôts de banque est déjà employé et continuera à être employé, jusqu’à l’extrême limite de la sécurité, pour le bénéfice et à l’avantage des banques.  On recourt déjà à tous les expédients que le génie de l’homme a pu trouver afin d’utiliser jusqu’à la limite du possible chaque penny des dépôts.  Comment donc pourrait-on trouver du soulagement, comment pourrait-on obtenir plus de crédit ?  Comment la situation peut-elle être améliorée et l’industrie soulagée ?  Et surtout, comment ceux qui emploient le travail seront-ils mis à même de donner du travail aux hommes inoccupés ?  Cela n’est possible qu’en augmentant le volume de monnaie de façon à maintenir à un niveau stable les prix des produits du travail.

Cela est impossible si l’on doit compter uniquement sur l’or.  L’argent doit reprendre la position qu’il a eue dans l’histoire avant qu’un soulagement à la situation actuelle puisse être trouvé.

Mais, en supposant même que les chèques tirés se balancent exactement entre eux, et qu’on en puisse faire le règlement par de simples écritures dans les livres des banques, encore ne serait-il pas vrai que 95 % des affaires du monde se font au moyen de chèques et de traites.  Un chèque remplit sa fonction en un seul acte.  Ayant accompli cet acte unique, il meurt.  Ayant payé celui en faveur duquel il a été tiré, il n’a plus d’autre utilité.  Il n’effectue qu’un seul échange, tandis qu’un dollar de monnaie peut en effectuer dix mille.

Si, des deux milliards de dollars qui constituent, paraît-il, tout le stock monétaire des États-Unis, nous déduisons, sans en tenir compte, ce qui existe au trésor et dans les réserves des banques, nous trouvons une somme ronde d’environ un milliard comme montant de la monnaie en circulation effective et dans les poches de la population.

Si chaque dollar de cette monnaie ne change de main qu’une fois par semaine, nous aurons ainsi un total d’échange de 52 milliards de dollars par an, somme presque égale à l’ensemble des échanges du clearing house, qui s’est élevé, pour l’année dernière, à 57 milliards.  Mais si nous supposons que, pour le commerce de détail qui se fait dans tout le pays, chaque dollar change de main deux fois par semaine – ce qui n’est pas une hypothèse déraisonnable – nous aurons un total de 104 milliards par an pour les services rendus par la monnaie, contre 57 milliards seulement pour les services rendus par les chèques.

La prospérité des affaires dépend de la demande pour les marchandises qui sont le produit du travail.  La demande des marchandises dépend à son tour de la mesure dans laquelle les masses ont de la monnaie pour faire des achats; et la monnaie des masses, la monnaie des neuf dixièmes du peuple, provient des salaires qui sont et seront toujours payés en numéraire et non pas en chèques.

Quand les prix des marchandises baissent, il est impossible de supposer que des chèques et des traites pourront être émis pour le même montant qu’auparavant, pour la même somme d’affaires.  C’est seulement lorsque les affaires qui sont faites représentent un nombre plus grand d’unités monétaires, que peut croître le total des chèques et des traites; et l’emploi plus grand de ces instruments sera, l’année prochaine, dans la même proportion avec les affaires qui seront faites alors, que leur total cette année par rapport au montant des affaires faites actuellement.

Les partisans du bimétallisme ne cherchent pas à amoindrir l’utilité et l’efficacité des chèques, des traites et des lettres de change; mais les amis de l’étalon d’or les exagèrent d’une façon absurde.

Si l’on veut arrêter la baisse ruineuse des prix qui se produit actuellement, il faudra trouver une plus grande quantité de monnaie qui puisse servir à faire des affaires.  D’où viendra cette monnaie si l’on ne restitue à l’argent la fonction qu’il a eue de temps immémorial ?

On s’est tenu de tous temps, jusqu’en 1873, au système consistant à se reposer sur les mines du soin de produire la matière de la monnaie.

Durant la période d’adhésion à ce principe, la balance des avantages était largement en faveur des classes créancières, car il opposait un obstacle presque insurmontable à une production trop abondante de monnaie.  Il n’y a eu que peu de périodes dans l’histoire, et elles ont été courtes, où la production à la fois de l’or et de l’argent n’était pas trop restreinte, eu égard à la demande dont ces deux métaux étaient l’objet.  Ce ne fut que pendant ces courts et exceptionnels espaces de temps que le fardeau des dettes se trouva allégé par suite d’une baisse dans la valeur de l’unité monétaire, baisse due à l’augmentation dans la production de l’un ou l’autre de ces métaux.

À toutes les autres époques, au contraire – époques qui, prises dans leur ensemble, constituent presque toute la suite des temps – le fardeau des dettes a pesé d’une façon écrasante sur les classes débitrices, et cela à cause de la production insuffisante du métal monétaire et de l’accroissement de la valeur ou puissance d’acquisition de l’unité monétaire.  Ce système ayant été accepté par les classes créancières, aussi longtemps qu’elles insistaient pour jouir de ses avantages en vue de leur propre intérêt, elles auraient dû consentir à accepter ses désavantages.  Jusqu’en 1873, leurs contestations avaient toujours porté sur ce que, quelque préparé et quelque apte qu’un peuple puisse d’ailleurs être au self government, quelque parfait que soit son développement social et politique, quelque avancé que puisse être son instruction au point de vue des sciences et des arts, il ne peut jamais acquérir suffisamment d’intelligence, de vertu et d’empire sur lui-même, pour qu’on puisse confier à son action parlementaire le soin de décider ce qui devrait être matière à monnaie, ou le nombre d’unités de monnaie qui pourraient, à un moment quelconque, constituer la masse monétaire en circulation.

Le peuple peut être suffisamment avancé, au point de vue de l’intelligence et de la vertu, pour être en état de régler tous les autres intérêts si innombrables et si compliqués de la société, pour pouvoir porter de sages lois en faveur de l’administration de la justice et de la répression des crimes; il pourra être chargé de spécifier et d’ordonner quelles seront les causes pour lesquelles un homme sera privé de sa propriété, de sa liberté et même de sa vie.  Mais s’il s’avise de toucher à la question monétaire, les créanciers et les manieurs d’argent disent – comme ils l’ont réellement dit – à la société organisée : «Bas les mains !  Nous n’entendons pas vous confier le soin de régler le système monétaire.  Nous préférons accepter tous les risques d’une plus ou moins grande production des mines, plutôt que de nous soumettre aux chances de voir décroître la valeur de l’étalon monétaire, en permettant à l’action législative du peuple de prescrire quelle sera la matière à monnaie, ou de régler le quantum de la circulation.  Une augmentation dans la quantité de monnaie employée serait contraire à nos intérêts, tandis qu’une diminution serait à notre avantage.  Grâce au système automatique, l’offre de la monnaie peut rarement devenir surabondante à cause des rudes obstacles que la nature oppose à la production des métaux.  L’histoire nous enseigne qu’elles sont exceptionnelles et courtes, les périodes pendant lesquelles la production empêchera l’étalon monétaire d’augmenter de valeur, et qu’à l’exception de ces rares intervalles, les avantages du système seront pour nous, les désavantages pour les débiteurs.»

Mais si une catégorie de personnes est obligée de supporter les désavantages naturels auxquels elle est exposée par suite de l’adoption d’un système, la classe opposée, après avoir joui de tous les avantages de ce système, ne devrait pas s’attendre à être privilégiée, lorsque le mouvement de rotation inévitable de la roue lui apporte un changement de fortune.  Lorsque la production des mines a été restreinte, les classes débitrices ont eu à en subir les conséquences, et elles n’ont jamais demandé, dans leur intérêt, l’adjonction d’un troisième métal pour renforcer les deux métaux déjà en usage, afin de maintenir l’équité dans les contrats, à l’époque où la production courante de l’or et de l’argent à la fois était en décroissance.  Lorsque, entre 1809 et 1849, par exemple, la valeur de l’argent, comme nous l’apprennent Tooke et Newmarch, monta de 145 %, ou à peu près de deux fois et demie sa valeur antérieure, ce fait ne provoqua de la part de ceux qu’il lésait aucune demande tendante à l’abandon du système automatique.

À peine un changement put-il être entrevu, à peine les placers de Californie eurent-ils présenté une perspective d’amélioration à la société industrielle, que s’éleva, parmi toutes les classes de créanciers et de rentiers du monde, le cri que la monnaie allait devenir ou était déjà devenue trop abondante, qu’un déluge était imminent et que tous les moyens devaient être mis en œuvre pour en prévenir les conséquences.  Bien que la nouvelle production ne concernât que l’or, on décréta que l’on ne devait pas permettre à l’or, en augmentant en quantité et en devenant plus facile à acquérir, de réduire la valeur des revenus tirés des baux à longs termes ou des valeurs prêtées à intérêt.  Cet or que, grâce à sa rareté croissante, l’on regarde maintenant – ou que ceux qui en bénéficient prétendent faire regarder – comme la personnification de ce qui est absurdement appelé la valeur intrinsèque, était alors considéré comme de la monnaie à bon marché, dont l’emploi général serait des plus préjudiciables aux intérêts primordiaux de la société.

Réclamer de la bonne monnaie et, une honnête monnaie, était à cette époque réclamer une monnaie d’argent.  Tout cela de crainte que l’or ne devînt trop abondant !  Grâce à une diminution dans la production de l’or et à une légère augmentation dans celle de l’argent, l’or s’est de nouveau relevé dans la considération des créanciers.  L’objection qu’ils avaient contre ce métal ne tenait ni à son nom, ni à sa couleur, ni à son poids spécifique; mais au préjudice porté à leurs intérêts par l’accroissement de sa quantité et par l’abaissement correspondant de sa valeur.  La même objection était impartialement prête pour l’argent, dans le cas où ce métal paraîtrait devoir augmenter de quantité.

Au lieu de continuer à accepter les conséquences du système automatique, système qui avait été sanctionné par l’usage qu’on en avait fait de temps immémorial, les créanciers n’ont pas plutôt entrevu la possibilité d’une augmentation dans le chiffre de la monnaie du monde, par laquelle leurs gains auraient pu être diminués, qu’ils ont donné le signal de la révolte.  Prenant avantage de l’autorité suprême de la loi dans chaque pays, ils ont privé l’un des métaux du droit d’accès à la Monnaie, reportant ainsi toute la fonction que remplit la monnaie dans la société sur l’autre métal, plus rare.

La démonétisation de l’argent constitue un attentat contre la civilisation, sans exemple dans l’histoire des temps; la moitié de la monnaie métallique du monde fut instantanément rendue inaccessible aux débiteurs.  Des dettes énormes, tant au point de vue de leur nombre que de leur montant, avaient été contractées dans des conditions qui donnaient aux débiteurs le droit de tirer les moyens de payement de toutes les mines d’or et d’argent du monde.  L’intervention législative vint les priver de leur option; ils furent forcés de payer uniquement en or, métal qui devenait chaque année de moins en moins capable de satisfaire aux besoins de l’industrie du monde.

Il a toujours été admis que le système automatique ne permettait pas une adaptation parfaitement scientifique de la quantité de la monnaie aux besoins monétaires du monde.  Un système monétaire ne peut être parfait, si la stabilité et la suffisance de son volume dépendent des chances et des vicissitudes d’une industrie aussi précaire que l’est celle des mines.  Mais aussi longtemps que le monde adhère à un pareil système, il devrait en accepter les conséquences.  Si, dans l’intérêt des classes créancières et de ceux qui jouissent du bénéfice de rentes et de revenus fixes, la société juge convenable d’assurer, par une mesure législative, que la valeur de l’unité monétaire ne baissera pas, la justice demande en faveur des classes débitrices, que la société prévienne également l’augmentation dans la valeur de l’unité monétaire.  Car si préjudiciable qu’il soit pour les créanciers d’être obligés de subir une diminution dans le remboursement de leurs prêts, il ne l’est pas moins pour les débiteurs d’être forcés de payer une valeur supplémentaire, en plus de celle pour laquelle ils avaient traité.

Lorsqu’on se décida à démonétiser l’argent, on lui trouva des défauts que les recherches minutieuses de toute l’histoire avaient négligé de mettre au jour.  On dit que ce métal avait trop de poids et trop de volume pour pouvoir être employé comme monnaie, et pourtant son volume et son poids spécifique ne sont pas plus considérables maintenant qu’ils ne l’ont été dans le cours des âges.  D’un autre côté, les moyens de transport, sans exiger un supplément de prix, se sont énormément accrus.  Le poids et le volume de l’argent ne sont en rien plus considérables maintenant qu’à l’époque où quelques pays opérèrent une démonétisation de l’or en faveur de l’argent.

Ce sont spécialement les banquiers et les manieurs de lingots qui se plaignent de ce que le poids et le volume de l’argent en fassent un métal peu convenable comme monnaie.

S’il est vrai que la plus grande dépense pour l’embarquement des lingots consiste dans l’assurance, le prix pour l’embarquement d’un million de dollars d’argent n’est pas plus considérable que pour celui de la même somme d’or.  À certains points de vue, l’argent a même des avantages sur l’or, lorsqu’il s’agit d’embarquement, notamment en ce qu’il est moins sujet à être volé.  L’art de la gravure et celui de la fabrication du papier ont atteints une perfection telle, qu’elle a rendu possible de remplacer par des certificats de papier une grande quantité de métaux précieux, l’on pourrait même dire la quantité requise pour la circulation intérieure d’un pays.  Un certificat d’argent de l’import d’un millier de dollars ne pèse pas plus qu’un certificat d’or du même import.

Quoi qu’il en soit, il est difficile d’admettre que le monde est préparé à sacrifier les intérêts légitimes des classes productrices – la grande masse de l’humanité – en vue de pouvoir complaire aux convenances d’une très petite catégorie d’individus.  Les éléments de poids et de volume apparaissent dans tous les genres d’affaires.  L’industrie doit être également suspendue s’ils doivent être éliminés.  Lorsque le marchand commande 100 tonnes de blé, on ne l’entend pas se plaindre du poids et du volume de la marchandise lorsqu’elle lui est livrée.  Lorsque le fermier reçoit pour sa tonne de foin une légère compensation en monnaie, il n’entend aucune plainte au sujet du poids et du volume du foin.  Dans les centres d’affaires, ce sont toujours des marchandises qu’on embarque au lieu de monnaie, pour autant qu’on puisse le faire avec profit, et l’on n’entend personne faire des observations au sujet du poids et du volume des marchandises.

Pourquoi l’industrie devrait-elle être sacrifiée en vue d’éviter aux affaires des banquiers ces légères considérations de poids et de volume, alors qu’elles forment une partie intégrante des affaires de toutes les autres classes ?

Que les classes créancières comprenaient pleinement la situation lorsque la question de la démonétisation fut abordée, c’est là un fait démontré, si l’on s’en rapporte au résumé officiel des procès-verbaux de la Commission monétaire française de 1869, dans lequel sont brièvement notés les arguments qui avaient été produits pour et contre la démonétisation.  Parmi les points avancés par les défenseurs d’un étalon d’or, apparaît celui-ci :

«Il est facile de voir que la valeur réelle des métaux a diminué.  Il est difficile d’estimer exactement à combien s’élève cette diminution.  Quelle qu’elle puisse être, elle réclame l’attention du Gouvernement, parce qu’elle affecte défavorablement toute cette partie de la population dont le revenu, restant nominalement le même, subit chaque année une diminution dans sa puissance d’achat.  De même que le Gouvernement contrôle le poids et le titre de la monnaie, il devrait, autant que possible, en assurer la valeur.  Et, comme il est admis que les métaux ont une tendance à se déprécier, cette tendance devrait être arrêtée par la démonétisation de l’un d’entre eux.»

La déclaration relative à la monnaie, dont le Gouvernement devrait autant que possible assurer la valeur, est significative, parce que l’un des points sur lesquels les créanciers appuient, à l’heure actuelle, le plus instamment, est que le Gouvernement ne devrait pas intervenir dans la valeur de la monnaie.

Sous un système dans lequel les deux métaux sont employés avec plein pouvoir libératoire, le débiteur peut, à son choix, payer en monnaie de l’un ou l’autre métal.  L’option n’est pas néanmoins confinée chez l’une des parties contractantes seulement, et elle ne constitue pas une injustice.  Le débiteur n’est en rien plus favorisé par cette option lorsqu’il paie de l’argent, que le créancier lorsqu’il en prête.  Le prêt de monnaie est effectué au moyen du métal qui, dans le moment, paraît être le plus accessible.  C’est pour cela que le créancier ne peut pas prétendre qu’il est de son droit d’être payé au moyen du métal le plus rare.  Le débiteur, lui, peut à bon droit se plaindre d’être forcé de s’acquitter au moyen du métal le plus rare, et qu’il n’a pas reçu lorsqu’il empruntait.

Feu le professeur Émile de Laveleye, dont nous regretterons longtemps encore la plume acérée et la logique pénétrante, disait :

«Dans les démocraties grecques, les législateurs, et parmi eux nous citerons en première ligne Solon, réduisirent quelquefois toutes les dettes par la loi, afin que le peuple ne fût pas réduit à la misère par les usuriers.  Après la découverte de l’Amérique et des placers (gisements d’or) de la Californie et de l’Australie, ce fut la nature et non la loi qui réduisit le fardeau des dettes en augmentant la quantité de la monnaie.  Une loi arbitraire favorise aujourd’hui les créanciers de la façon la plus inique : en ce sens que partout – comme en Angleterre jusqu’en 1816 – le peuple avait auparavant le droit de payer ses dettes au moyen soit de l’un, soit de l’autre des métaux, tandis qu’il est à présent forcé de les payer exclusivement en or, à une époque où ce métal devient de plus en plus rare.  Que pourrait-on voir de plus odieux ?  Espérons que les chefs à venir de la démocratie anglaise verront enfin que le monopole inique accordé à l’or sacrifie la portion la plus active du pays à la partie la plus paresseuse, et qu’ils rendront aux deux métaux précieux le rôle que la science, l’histoire, le commerce et le libre consentement des peuples leur ont toujours assuré dans le passé.»

Toutes les fois qu’il se produit un mouvement destiné à éveiller l’opinion publique sur l’iniquité et l’inégalité du système financier actuel, la seule réponse des classes créancières est une moquerie, accompagnée de l’assertion que les débiteurs essayent de se soustraire à leurs obligations.  Qui sont les débiteurs ?

L’énergie agissante et créatrice de tout peuple ne se trouve-t-elle pas parmi ceux qui font des affaires au moyen d’un capital emprunté ?  Les débiteurs sont les abeilles ouvrières; les créanciers, pour une large part, les bourdons de la société.  Les débiteurs sont les hommes d’action et d’initiative, les créanciers les hommes qui aiment leurs aises et sont inertes.  Les prêteurs d’argent ne s’occupent ordinairement pas eux-mêmes de la direction active des affaires.

Un revenu assuré, spécialement lorsqu’il va s’augmentant, n’est pas le plus fort stimulant de l’énergie.  La société doit donc, en présence de cet état des choses, dans l’intérêt de la progression de son développement matériel, favoriser ceux qui sont virils, actifs, entreprenants et ambitieux.  Ce sont là les hommes qui, en empruntant de l’argent, mettent sur pied des affaires, et qui, en employant le travail et en le dirigeant avec intelligence, édifient la prospérité nationale.

Si l’on arrache à de pareils hommes un supplément imprévu, grâce à une hausse dans la valeur de l’unité monétaire, leurs estimations sont contrariées, leurs calculs sont déjoués et leurs entreprises combinées avec le plus de soin avortent par suite d’événements sur lesquels ils n’ont aucun moyen de contrôle.  Toutes les combinaisons et tous les desseins pour l’avenir doivent être basés sur la valeur du moment de la monnaie ou bien être complètement abandonnés.

La société peut-elle sacrifier de tels hommes à la cupidité soit consciente, soit inconsciente de ceux qui prêtent l’argent ?

On voit parfois poindre des tendances à agir ainsi dans les colonnes financières des journaux influents.  En voici un exemple pris dans le Times de Londres, du 12 octobre 1865.  Parlant, à propos d’une hausse subite à 7 % du taux de l’escompte, le Times, dans son article sur la Cité, s’exprime en ces termes au sujet des plaintes que font entendre les marchands de Londres en raison de cette hausse :

«Les détenteurs de capital constituent, dans la classe des commerçants, une section tout aussi importante que celle des gens qui n’en détiennent pas; et ils sauront bien réfuter l’allégation qu’un seul dommage sérieux puisse être produit par un mouvement qui leur donne 7 % au lieu de 4 %.»

Chaque fois que le mot dollar, franc, mark ou livre sterling est écrit dans un contrat ou sur un billet, il y a là la mention évidente d’une équité, dont les deux parties sont convenues et au sujet de laquelle elles traitent.

Il ne devrait pas être toléré davantage qu’un changement fût apporté à cette équité par une altération frauduleuse dans les signes et les mots inscrits sur le papier, que – ce qui revient au même en pratique – par une hausse non moins malhonnête dans la valeur de l’unité monétaire pendant le terme du contrat ou du billet.

Que penserait-on du juge ou du jury qui, rendant un arrêt ou prononçant un verdict dans une affaire de contrat ou de billet à ordre, ajouterait au montant de la somme un item additionnel de 30 à 40 % en faveur et au bénéfice du plaignant, contrairement à toute évidence et aux faits sur lesquels l’action judiciaire est basée ?  Pareil juge et pareil jury ne seraient-ils pas passibles des lois criminelles, et une cour d’appel ne casserait-elle pas promptement un arrêt aussi inique ?

Mais, à mon avis, si tous les jurys des pays à étalon d’or devaient rendre des verdicts injustes, si tous les juges devaient prononcer des arrêts vicieux dans toutes les affaires qui leur sont soumises et qui concernent des payements en numéraire, le tort causé dans l’ensemble n’approcherait pas de celui qui est causé chaque jour par cette augmentation secrète, subtile, clandestine et impie de la valeur de l’unité monétaire.  Car, après tout, jurys et juges ne font que juger et trancher les cas soumis à leur juridiction, cas qui ne comprennent probablement pas une pour mille de toutes les transactions impliquant payement à terme qui s’effectuent chez un peuple actif et entreprenant.  Il ne faut pas une grande perspicacité pour prévoir que, si les choses continuent leur train, le temps viendra où tous les hommes d’affaires seront entre les griffes des prêteurs d’argent.  Combien n’en voyons-nous pas qui en sont déjà là !

Caractérisant une période de troubles sans précédents dans l’histoire de Florence, Machiavel dit : «Le peuple périt, mais les brigands prospérèrent.»  On est presque tenté d’appliquer ce même jugement sévère aux conditions de confiscation pratique dans lesquelles les rentiers paresseux et les prêteurs d’argent opèrent de nos jours.  Le brigandage allait, au moyen âge, à l’encontre des lois; on ne pouvait donc s’y livrer sans quelques risques.  Le brigand savait que son métier était illégal, mais il en courait les risques.  Son système était celui de la spoliation ouverte et avouée, il la payait de sa vie lorsqu’il était pris.  Le brigandage d’aujourd’hui conserve toutes les formes d’une appropriation légale; il s’accomplit sous le nom d’honneur, de bonne morale et de saine finance.  La justice elle-même préside à la vente des gages hypothécaires et aux liquidations en cas de faillite, elle autorise qu’on arrache aux débiteurs un supplément injuste et inattendu, qu’elle fait passer aux mains du créancier.

Les contrats et les hypothèques du XIXe siècle ont remplacé les armes plus rudes des époques antérieures, mais le procédé est si indirect que beaucoup de ceux qui en bénéficient sont inconscients du mal qu’ils font.  Il leur semble, à eux et à leurs victimes, que ce seul changement qui se soit accompli n’est pas une hausse dans la valeur de la dette, mais une baisse dans le prix des marchandises au moyen desquelles, en fin de compte, la dette doit être payée.

Si, par suite des obstacles que la nature à mis sur son chemin, la production de l’or n’est pas suffisante pour fournir le monde de monnaie ou de matière à monnaie, s’il ne peut être obtenu une quantité suffisante de ce métal pour maintenir l’équité dans les transactions, n’est-ce pas un devoir de restituer à l’argent ses fonctions d’étalon monétaire ayant pleine valeur libératoire, fonctions dont on l’a injustement privé par l’intervention de la loi ?

Il n’y a pas et il n’y aura jamais trop d’argent pour les besoins monétaires du monde.  La production annuelle ne constitue qu’une fraction infinitésimale du stock de ce métal circulant sous forme de monnaie.  Mais dans le cas même où il y aurait trop d’argent, ne vaut-il pas mieux pour la société que le métal auquel est confiée la fonction de servir de monnaie, soit trop abondant plutôt que trop restreint ?  L’affirmation de la science sur cette question est bien connue de tous ceux qui ont étudié le sujet.

Sir Roderick Murchison, le grand géologue, dit :

«La quantité d’or et d’argent qui pourra être produite sera à peine suffisante pour satisfaire aux exigences d’une population énormément augmentée, d’un commerce et d’une industrie croissant sans cesse.»

Dans son ouvrage sur L’Avenir de l’or, le professeur Suess, de l’Université de Vienne, un autre géologue distingué, constate que les neuf dixièmes du stock d’or existant ont été produits par les placers, et que cette source devient de moins en moins abondante par leur épuisement rapide.  Il démontre que la proportion pour laquelle les placers intervinrent dans la production totale de l’or réalisée entre 1848 et 1875 était de 87.78, alors qu’en 1890 la proportion de l’intervention des placers dans la production de l’année, ne s’élevait qu’à 44.02.  Il soutient que la production de l’or, dans un avenir prochain, sera de moins en moins considérable.  «Ce qui se passe de nos jours, dit-il, nous montre plus clairement que jamais qu’en raison de sa rareté toujours croissante, ce métal ne sera plus longtemps en état de remplir les fonctions économiques qu’il a accomplies jusqu’y présent.  Il est certain que l’or seul ne deviendra jamais la monnaie du monde, si l’on tient compte des besoins de l’industrie.»

C’est là une déclaration forte, mais elle est vraie.

Peut-être le monde n’est-il pas encore suffisamment éclairé pour qu’on puisse lui confier le soin de réglementer la monnaie suivant les préceptes de la raison, sans tenir compte des accidents et des exigences de l’exploitation des mines ?  Peut-être serait-il bon de confier, pendant encore un certain temps, la limitation à la rude nature.  Ce qui est certain, c’est que, jusqu’au moment où l’humanité aura atteint un niveau suffisant de vertu et d’intelligence qui lui permette, guidée qu’elle sera par sa sagesse et par ses connaissances éclairées, de régler la valeur de sa monnaie avec une précision scientifique, il n’y aura pour la société d’autre alternative que de se servir, dans la plus large mesure, de la production des mines.  La remise en pratique du monnayage de l’argent me paraît être indispensable pour la prospérité du monde.

La difficulté vient de ce que ceux qui voulaient la démonétisation de l’argent, afin d’empêcher que la quantité de monnaie en circulation ne s’accrût, ne désirent pas le voir réhabilité.  Ce serait peut-être trop exiger de gens qui bénéficient d’une situation existante, qu’ils prennent l’initiative d’un changement.  Cette situation contribuant au bien-être des créanciers et des rentiers, il n’est pas difficile pour eux d’arriver à cette conclusion, qu’elle est favorable au bien-être de la société en général.  Le dogme d’après lequel cupidité est synonyme de vertu, trouvera facilement créance chez ceux qui en bénéficient.

Ce serait trop que d’attendre un encouragement de la part de ceux dont la fortune est déjà établie.  Le mouvement de réforme doit émaner non des classes créancières, mais des classes productrices.  Quelque irrésistibles que soient les raisons qu’elles puissent alléguer, la réponse des classes créancières et capitalistes et des rentiers oisifs sera : Votre raisonnement peut être correct, mais notre position est déjà assurée et nous préférons n’y rien changer.

Il reste toujours à ceux qui sont lésés par une politique quelconque, le droit de se plaindre de ses funestes effets et de réclamer l’avènement de la justice.»

M. Jones interrompt la lecture de son discours pour la reprendre dans la prochaine séance.

La séance est levée à 5 heures et demie.

 


NEUVIÈME  SÉANCE : JEUDI  15  DÉCEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

 

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff

–  pour l’Espagne :

M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

S. Exc. M. Charles Lardy, M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 2 heures.  Le procès-verbal de la huitième séance est approuvé.

M. le Président donne communication à la Conférence d’une lettre qu’il a reçue de l’honorable M. Tirard, rappelé en France pour y remplir les fonctions de Ministre des Finances.  L’honorable Délégué exprime tous ses regrets de ne pouvoir ainsi participer aux travaux de la Conférence jusqu’à la fin de sa première session.

M. le Président croit répondre au vœu de tous les membres de l’assemblée en proposant d’exprimer à l’éminent Délégué de la France les sentiments de regrets qu’éprouve la Conférence d’être privée du concours de ses lumières.

M. le Président annonce que des tableaux et documents relatifs à la situation monétaire en Belgique, aux États-Unis d’Amérique, en France et dans la Grande-Bretagne ont été déposés sur le bureau par les Délégations de ces différents pays.  Il remercie ces Délégations au nom de la Conférence.

M. le Président dépose sur le bureau le deuxième rapport de la Commission d’examen.

M. Bengesco, Délégué de la Roumanie, donne lecture de la déclaration suivante :

«Messieurs,

Pas plus que mon honorable collègue M. le Comte Khevenhüller Metsch, dont vous avez entendu avant-hier les déclarations à la fois si sobres et si substantielles, je n’abuserai de vos précieux instants, et je ne me lancerai dans une discussion de principe, que ni des études spéciales ni une autorité suffisante ne me permettraient d’aborder avec l’espoir d’être digne de votre bienveillante attention.

Je me bornerai, au moment où l’on parle du très prochain ajournement de nos travaux, à vous exposer très brièvement quelles sont les vues du Gouvernement que j’ai l’honneur de représenter parmi vous, non pas précisément au sujet du grave problème qui fait, depuis trois semaines, l’objet de nos délibérations, mais, d’une façon beaucoup plus générale, relativement à diverses questions se rattachant à nos études, et qu’il nous sera peut-être loisible d’examiner au cours de nos prochains débats.

La Roumanie, Messieurs, fait partie du groupe des États qui ont adopté l’étalon d’or, et le premier résultat de cette réforme, opérée non sans quelques sacrifices de sa part, a été de faire immédiatement disparaître chez elle l’agio qui s’était élevé en quelques années jusqu’à 22 %.  En acceptant, avec une sympathique déférence, l’invitation qui lui a été adressée par le Gouvernement des États-Unis d’Amérique, le Gouvernement roumain ne s’est pas dissimulé les difficultés auxquelles se heurterait la proposition dont ces États ont pris l’initiative.  Comment admettre en effet que des pays comme l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie, sans parler de la Russie dont les réserves d’or s’accroissent tous les jours et qui s’achemine, elle aussi, à grands pas vers le monométallisme, aillent renoncer à des systèmes et à des législations monétaires que ces grands États n’ont adoptés qu’après de mûres réflexions et après s’être bien convaincus des avantages qu’ils pourraient en retirer ?

Néanmoins, mon Gouvernement a pensé que si la Conférence, malgré tout son désir d’arriver à une entente, ne parvenait pas à trouver un remède efficace à la crise monétaire qui règne actuellement aux États-Unis, par suite de la démonétisation de l’argent en Europe et de la frappe trop abondante de ce métal dans le Nouveau-Monde, les échanges de vues qui auraient lieu entre les Délégués des divers pays représentés parmi nous pourraient peut-être mettre sur la voie de certains progrès à réaliser dans le régime monétaire international, progrès d’un accomplissement relativement facile, et qui ne demanderaient ni beaucoup de frais, ni beaucoup de temps.

L’adoption du système décimal dans presque tous les pays d’Europe, l’adhésion d’un très grand nombre d’États (même en dehors de l’Union latine) aux principes du système métrique, en ce qui concerne notamment les monnaies, l’existence en Allemagne, en Angleterre, en Autriche-Hongrie et en Russie, d’unités monétaires se rapprochant, soit par elles-mêmes, soit par leurs multiples, des monnaies d’or du système métrique, ne sont-ce pas là comme les prodromes, comme les jalons de nouveaux progrès à accomplir ?  Sans poursuivre un idéal que des motifs de diverses natures ne nous permettent pas de voir actuellement réalisé, sans songer à l’adoption, encore impossible, de monnaies d’un type et d’une valeur uniformes, ne pourrait-on pas, si le programme très limité de la Conférence venait à être élargi, rechercher les moyens les plus propres à obtenir l’uniformité des monnaies d’or par voie d’entente internationale, sur la base, par exemple, de la coexistence et de la libre circulation, dans tous les pays, de pièces d’or ayant les valeurs de 20 et de 25 francs ?  Ne pourrait-on pas trouver une solution qui établit, par voie, je le répète, d’entente internationale, la frappe facultative et la circulation obligatoire simultanées, dans chaque pays, de deux monnaies d’or, l’une de 20 francs, l’autre de 25 francs, monnaies dont le poids, le titre et la forme seraient établis par une convention et dont la frappe serait soumise au contrôle et à la surveillance de la Commission internationale du Mètre, dont un grand nombre d’États font déjà partie ?

Que faudrait-il, en effet, pour réaliser ce but ?  Il suffirait de diminuer légèrement (de 30 centimes environ) la valeur intrinsèque de la pièce de 20 shillings, et d’augmenter à peu près d’autant la pièce de 20 marks.

Ce régime une fois adopté, la circulation internationale de la monnaie d’or ne serait plus subordonnée aux opérations fastidieuses et vexatoires du change; le transport des monnaies d’or d’un pays à l’autre serait beaucoup simplifié.  Il serait dans tous les cas plus rare, puisqu’il ne porterait plus que sur les soldes débiteurs des comptes internationaux.

Tel est, Messieurs, le vœu exprimé dans les instructions que m’a fait parvenir mon Gouvernement, à l’occasion de la réunion de la Conférence monétaire de Bruxelles.  J’ai cru devoir, bien que la question dont je viens d’avoir l’honneur de vous entretenir ne fût pas à notre ordre du jour, attirer sur ce point spécial votre bienveillante attention, et il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès de vous, de vous avoir ainsi détournés, pendant quelques instants, du cours de vos importants travaux, surtout à la veille du jour où vous vous disposez à prendre des vacances bien gagnées.»

M. Jones, Délégué des États-Unis d’Amérique, continuant le discours commencé dans la huitième séance, prononce, en langue anglaise, les paroles dont la traduction est reproduite ci-après :

«Monsieur le Président, Messieurs,

L’argent a-t-il diminué de valeur ?  On dit que oui.  Comme preuve à l’appui, on nous signale le fait qu’il n’a pas conservé son ancien rapport avec l’or.  Or nous nions que l’argent ait subi une baisse, et nous affirmons que ce qui se produit, c’est une hausse de l’or.  Comment peut-on constater la vérité sur ce point ?  Lorsque la position relative de deux objets quelconques a subi un changement, comment sommes-nous amenés à déterminer celui des deux qui a varié ?  Il est clair que ce n’est pas en considérant l’écart entre les deux objets, mais en notant leur relation respective avec les choses qui les entourent.

Lorsqu’une personne qui se trouve dans un bateau luttant contre le courant veut s’assurer s’il avance, ce n’est pas le bateau qu’elle doit prendre comme point de repère, mais un objet quelconque de la rive.  Celui qui, se trouvant dans une voiture de chemin de fer, observe un train sur une voie parallèle, ne peut arriver qu’à des conclusions fausses, s’il ne fixe un des objets qui l’entourent.  Il peut supposer que son train est en mouvement alors qu’en réalité il est arrêté, ou qu’il est arrêté alors qu’en fait il est en marche.  Il peut encore arriver que les deux trains soient en marche alors que dans sa pensée tous deux sont arrêtés.

On voit au cours de toute l’histoire que l’humanité a toujours été plus ou moins trompée par les apparences.  Il paraît démontré, à nos yeux, que la terre est stationnaire et que le soleil tourne autour d’elle.  Il fut un temps où la théorie géocentrique de l’univers était admise, non seulement par la masse du peuple, mais encore par des philosophes et des astronomes distingués.  Pendant des milliers d’années, il n’y eut point de conviction religieuse qui fût plus dévotement entretenue.

L’homme s’habitua à regarder toutes choses à travers les lunettes de l’imagination.  C’est ainsi qu’un Anglais, accoutumé à l’étalon d’or, et ne voyant en quelque sorte qu’à travers des lunettes d’or, est convaincu, lorsqu’il considère les variations entre les métaux précieux, que c’est l’argent qui a baissé.  D’autre part, l’habitant de l’Inde, qui voit à travers des lunettes d’argent, n’est pas moins convaincu que c’est l’or qui a haussé.  Le fait que chacun d’eux arrive à une conclusion différente de celle de l’autre, ne prouve pas qu’il y en ait un qui ait raison.  La vraie question est de savoir ce qui est arrivé.

Il a pu se faire que les deux métaux aient monté ou aient baissé, mais à des degrés différents.  Une hausse ou une baisse dans la valeur de la monnaie ne peuvent signifier qu’une augmentation ou une diminution de son pouvoir d’achat.  Le seul moyen d’arriver à une conclusion exacte, est donc de les comparer avec les choses que la monnaie a pour mission de régir ou de mesurer, c’est-à-dire avec les produits de l’activité humaine.

Dans un discours que j’eus l’honneur de prononcer, en 1890, au Sénat des États-Unis, lors de la discussion de la loi sur l’argent actuellement en vigueur, j’essayai de peindre la situation au moyen d’une allégorie que je compte renouveler ici avec la permission de la Conférence :

«Il y avait une fois, dans un vieux village, une horloge d’or dont de nombreux poids réglaient, les mouvements.  Cet instrument avait de tout temps, depuis l’invention des horloges, servi à indiquer l’heure aux habitants du village.  Ils étaient fiers de sa beauté, de la finesse de son travail, de son timbre harmonieux et de l’infaillible régularité avec laquelle elle annonçait le passage des heures.  Cette horloge était devenue chère à tous les habitants du village par la pieuse association d’idées qu’elle identifiait à leurs yeux.  De génération en génération, elle avait appelé de près ou de loin les enfants à se rendre à l’école du village.  Son joyeux carillon matinal avait convié les honnêtes villageois au travail, son coup de midi les avait invités à se réconforter, et ses accords du soir, toujours les bienvenus, leur avaient conseillé le repos.  De temps immémorial, à l’occasion de toutes les fêtes, son joyeux appel avait rassemblé la jeunesse sur la prairie, et le jour du sabbat elle avait averti toute la contrée du moment où se célébrait l’office dans l’église du village.  Le peuple était si fier de cette merveilleuse horloge, qu’elle était devenue le régulateur de toute la contrée avoisinante, et l’heure qu’elle indiquait était considérée comme l’étalon d’or du temps qui était universellement regardé comme exact et immuable.

Vint à passer par là un étrange individu, horloger lui-même, qui connaissait à fond le mécanisme intérieur des chronomètres, et qui, n’ayant pas hérité des traditions du village, n’avait pas pour cette horloge la vénération que lui portaient les villageois.  À leur grand étonnement, il nia qu’il y eût en réalité quelque chose de semblable à un étalon d’or du temps, et pour prouver que le métal-or ne monopolisait pas toutes les qualités propres aux horloges, il plaça à côté de l’horloge d’or une autre horloge d’argent, et les mit toutes deux à midi.  Pendant longtemps les horloges marchèrent avec un accord presque parfait, sauf parfois une différence d’une seconde ou deux, et ceci même à de rares intervalles, comme cela peut naturellement arriver aux meilleures horloges.

Mais le conseil du village, qui ne pouvait modérer son admiration pour l’horloge d’or, rendit une ordonnance d’après laquelle tous les poids (la puissance motrice donc) de l’horloge d’argent devaient, à l’exception d’un seul, lui être enlevés et être ajoutés à ceux de l’horloge d’or.  Les horloges cessèrent instantanément de marcher d’accord, et un jour que le soleil passait au méridien, on observa que les aiguilles de l’horloge d’or marquaient une heure, alors que celles de l’horloge d’argent marquaient midi quinze.  À cette vue, tous les habitants du village se mirent à tourner en ridicule l’horloge d’argent, à railler l’étalon d’argent et à proférer des injures à l’adresse de celui qui avait eu la témérité de mettre en doute l’infaillibilité de l’étalon d’or.

En fin de compte, les divergences entre les deux horloges s’accentuèrent tellement, qu’il était midi suivant l’étalon d’or lorsqu’il n’était que six heures du matin suivant l’étalon d’argent, si bien que ceux qui se réglaient sur l’étalon d’or, alors même qu’ils se trouvaient encore dans le crépuscule du matin, insistaient pour prendre leur repas de midi parce que l’étalon d’or indiquait qu’il devait être midi, et lorsque le soleil était en haut de l’horizon et que sa lumière brillait chaude et éclatante dans les rues poussiéreuses du village, ceux qui suivaient l’étalon d’or avaient déjà soupé et se préparaient à se mettre au lit.  Cet état de choses ne pouvait durer.

Il était évident qu’il fallait effacer les divergences entre les étalons, sous peine de voir le désarroi se mettre dans toutes les industries, et la ruine dans le village.  Des discussions régnèrent parmi les villageois sur ce qui était la cause de la différence.  D’aucuns disaient que l’horloge d’argent avait perdu du temps, d’autres que les deux horloges en avaient perdu, mais l’horloge d’or plus que celle d’argent, tandis que d’autres soutenaient, en apparence avec plus de raison, que les deux horloges avaient gagné du temps mais que l’horloge d’or en avait gagné plus que celle d’argent.

Alors que la discussion en était à son point le plus élevé, un philosophe qui voyageait de ces côtés, arriva au village, et, ayant remarqué l’excitation que provoquait cette affaire, il fit la remarque suivante :

En mesurant deux choses l’une par l’autre, vous ne pouvez jamais arriver à désigner celle qui a changé.  Au lieu de discuter le point de savoir si l’une des horloges retarde ou si l’autre avance, ne serait-il pas aussi bien de consulter le soleil et les étoiles, et de s’assurer avec exactitude de ce qui est arrivé ?

Quelques-uns persévérèrent dans leur opinion, parce que, comme ils l’affirmaient, l’étalon d’or était immuable et demeurait toujours exact, quelque mauvais qu’il parût être; d’autres approuvaient qu’on suivît le conseil du philosophe.  Lorsque l’on consulta le soleil et les étoiles, on découvrit que ce qui était arrivé, c’était que les deux horloges avaient de l’avance, mais que l’avance de l’horloge d’argent avait été très peu sensible, tandis que celle prise par l’horloge d’or avait été si grande qu’elle avait dérangé toutes les industries et détruit toute notion exacte du temps.

Il y eut, malgré cette démonstration, beaucoup de gens qui persistèrent dans la conviction que l’étalon d’or était juste et immuable, et qui prétendirent que ce qui paraissait être une aberration de sa part n’était en réalité dû à aucun défaut dans l’horloge d’or, mais était attribuable à une convulsion de la nature qui avait dérangé le système solaire et fait graviter avec irrégularité les planètes dans leur orbite.

Quelques-uns des habitants se rappelaient aussi avoir entendu dire, dans l’auberge du village, par des voyageurs qui revenaient de l’étranger, que les horloges d’argent étaient les étalons du temps dans l’Inde et au Mexique, tandis que dans des pays d’une civilisation plus avancée, c’étaient des horloges d’or qui étaient en usage.  Ils craignirent donc que l’usage de l’horloge d’argent pût avoir pour effet de faire reculer la civilisation dans le village en le mettant au même niveau que l’Inde, le Mexique et d’autres pays similaires.  Et bien qu’une grande masse du peuple crût réellement, d’après la démonstration qui avait été faite, que c’était l’étalon d’argent du temps qui était le meilleur, l’objection relative à l’effet qu’il pouvait produire sur leur civilisation leur parut si péremptoire, qu’ils hésitèrent sur la voie à suivre et qu’à la fin ils résolurent de consulter les théoriciens désintéressés, spécialistes en horloges d’or, quant au meilleur parti à prendre.»

Les partisans de l’étalon d’or sont dans une situation analogue à ceux qui, de prime abord, refusent de rien envisager en dehors des deux métaux, l’or et l’argent, pour voir ce qui est arrivé, et qui, lorsqu’il est pleinement prouvé que toutes les autres choses ont gardé leurs relations antérieures avec l’argent, persistent néanmoins à affirmer que la loi qui fait de l’or un étalon de mesure invariable est plus immuable que celle qui maintient les astres dans leur orbite.  S’ils veulent comparer l’or et l’argent avec les marchandises en général, en vue de s’assurer si les deux métaux ont gardé leurs relations non l’un avec l’autre, mais avec toutes les autres choses, ils verront que, bien loin qu’une baisse se soit produite dans la valeur de l’argent, le changement qui a effectivement eu lieu est une hausse dans la valeur à la fois de l’or et de l’argent, la hausse de l’argent étant relativement minime, tandis que celle de l’or a atteint des hauteurs funestes.  Et ceux qui ne ferment pas les yeux à la vérité, doivent constater que le changement de rapport entre les deux métaux résulte de ce qu’on a enlevé à l’argent sa fonction d’étalon légal, tout comme le manque d’accord entre les deux horloges se produisit parce qu’on avait enlevé à l’horloge d’argent une portion de sa force motrice, les poids.  La seule chose qui ait empêché un plus grand écart entre les métaux est la frappe limitée des États-Unis – le seul poids qui, refusé à l’horloge d’or, a empêché des troubles encore plus funestes.

Lorsqu’il se produit une baisse ou une hausse dans les prix d’une marchandise quelconque, ou, en d’autres termes, lorsqu’il survient un changement dans le rapport qui unit cet article à la monnaie, les autres choses restant ce qu’elles étaient auparavant, le changement peut, à bon droit, être attribué aux conditions modifiées de production et de demande affectant directement cet article, et non à une altération dans la valeur de la monnaie.  Lorsque nous voyons, par contre, une baisse des prix sur toute la série des marchandises, il est des plus clair que le changement est principalement dû à une variation dans le prix de la monnaie, et que s’il se produit dans un court espace de temps, il doit toujours être entièrement attribué à cette cause.  Telle est pourtant la force de l’habitude et de l’éducation, que le peuple ne se doute pas qu’il s’est produit un changement dans l’étalon au moyen duquel il est habitué à déterminer et à évaluer les valeurs.  Ayant les yeux fixés sur l’étalon, il est tout naturel qu’il reporte à l’article qu’il évalue, au lieu de l’attribuer à l’étalon, toute altération qui puisse survenir dans les rapports qui les unissent entre eux.

Parlant du changement dans la valeur de la monnaie, le professeur Jevons dit, dans ses Investigations in Currency and Finance, page 79 :

«C’est là un fait captieux, parce que nous sommes habitués à regarder l’étalon comme invariable et à nous en servir pour évaluer les variations des autres choses».

Depuis sa démonétisation en 1873, l’argent n’a rien perdu de son pouvoir sur les marchandises, et c’est pourquoi il n’a rien perdu de sa valeur.  Il a même aujourd’hui, sous forme de lingot, le même pouvoir d’échange contre des marchandises qu’il avait, en 1873, comme étalon monétaire ayant pleine force libératoire.

Les Index Numbers inséré dans une livraison récente de l’Economist de Londres, montre que de 1869 à 1892 la baisse dans les prix en or a été de 33 %.  Les prix de vingt-deux articles importants, calculés annuellement pour la période qui s’étend de 1865 à 1869, étant représentés par 100, le nombre applicable aux mêmes marchandises, le 1er juillet 1892, n’était plus que 67.  C’est-à-dire qu’à cette dernière époque 67 livres sterling eussent servi à acquérir autant que 100 livres en 1869.  Prenant, d’autre part, les prix de l’argent, nous voyons que les marchandises qui coûtaient de 1865 à 1869, 100 onces d’argent en lingots, calculées au taux du marché de Londres, pouvaient être acquises, au 1er juillet 1892, au moyen de 101 onces.  Il me semble que ces chiffres parlent par eux-mêmes.

Que la valeur de l’or se soit accrue, c’est là un point qui ressort encore du fait que l’intérêt perçu sur les fonds d’État et sur les valeurs similaires a subi une réduction.  Rien n’indique plus clairement la hausse dans la valeur de la monnaie.  Ceux qui croient qu’il est avantageux pour un homme d’affaires de pouvoir emprunter de la monnaie à 2 ½ %, oublient que, lorsque la valeur de la monnaie s’accroît à cause de l’insuffisance de la quantité de numéraire, l’homme qui fait des affaires à crédit – et qui n’agit point ainsi ? – perd davantage par suite de la baisse des prix et de la dépression de l’industrie qui en est la conséquence, qu’il ne gagne grâce à la modicité du taux de l’intérêt.

À mon avis, on devrait ajouter à la science de l’économie politique un axiome énonçant que lorsque la puissance d’achat de l’unité monétaire augmente, sa faculté de rapporter un intérêt décroît.

Tous les journaux inféodés à l’étalon d’or constatent que la monnaie n’a jamais été à aussi bon compte qu’à présent, parce que l’intérêt n’a jamais été plus bas.  Il ne suit pas de là que la monnaie soit réellement à bon compte.  La somme perçue comme intérêt peut être plus basse, mais la puissance d’achat de cette somme de monnaie augmente comme a augmenté la valeur de l’unité monétaire.  Le taux de l’intérêt pour les valeurs sures doit toujours être en corrélation avec les profits de l’industrie.  Lorsque l’industrie ne laisse qu’un léger profil, l’intérêt des rentes sera également peu élevé.

Mais pourquoi l’or n’aurait-il pas monté ?  N’est-il pas soumis à la loi de l’offre et de la demande ?  Et si la demande augmente sans qu’il se produise une offre correspondante, comment pourrait-il ne pas monter ?

Avant qu’on eût eu à soulever la question de la remise en vigueur de l’argent, quelques-uns des plus habiles défenseurs de l’étalon d’or admettaient avec franchise et déploraient les maux qui, selon leurs prédictions, allaient résulter d’une hausse de l’or, hausse qui devait provenir de l’impossibilité dans laquelle se trouverait l’offre de s’équilibrer avec la demande.  C’est ainsi que l’Economist de Londres disait, en 1869, dans sa revue du marché financier : «On peut affirmer, en toute sûreté, que la production annuelle de trente millions sterling d’or qui s’effectue en ce moment, n’est rien moins que suffisante pour satisfaire aux besoins de l’expansion commerciale du monde, et pour empêcher cette pression des transactions et des marchandises sur les métaux précieux, qui, en pratique, signifie une tendance à la baisse des prix et des salaires…  Le vrai danger est que la production actuelle ne vienne à décliner, et le plus grand et le plus salutaire des événements qui puisse se présenter en ce moment, serait la découverte de riches gisements d’or dans quelque région éloignée ou inexplorée du globe.»

Non seulement on n’a pas découvert depuis cette époque de riches gisements d’or, mais encore les gisements bien connus alors ont été en diminuant.  La production de 150 millions de dollars qui, en 1869, était considérée comme exactement suffisante pour couvrir la demande, est tombée à 130 millions de dollars en 1892, alors que pendant la même période les besoins de monnaie se sont énormément accrus.  Cette demande sans cesse croissante venant s’ajouter à une production insuffisante, constituait en elle-même un malheur; la démonétisation subséquente de l’argent a porté à l’industrie et au commerce un coup dont ils chancellent encore.

Le Daily News, de Londres, disait, en mars 1873 : «Par la loi nouvelle, le Gouvernement allemand rend, sans contredit, à l’Angleterre l’hommage d’adopter son étalon unique d’or; mais le prix que coûtera cette mesure à la place de Londres et aux autres marchés monétaires ne peut manquer d’être considérable.  Comme l’offre annuelle d’or pour le monnayage n’est évaluée, pour le monde entier, qu’à un peu plus de 20 millions de livres sterling, et que la demande normale pour les besoins divers est très étendue, il s’ensuit que si le Gouvernement allemand persévère dans sa politique, la tension sur les stocks existants et sur la circulation monétaire sera des plus fortes.  À moins que la production annuelle de l’or ne vienne à s’accroître subitement, les marchés monétaires du monde ne peuvent manquer d’être incommodés par cette rareté de métal.»

Et de nouveau, en septembre 1876, le même journal influent disait, en parlant de la rareté relative de l’or :

«Les États-Unis pourraient adopter l’étalon unique d’or comme nous l’avons fait nous-mêmes, et c’est ce que, jusque dans ces tout derniers temps, tout économiste anglais leur aurait conseillé de faire.  Les mauvais côtés de ce système n’avaient pas encore été entrevus à cette époque.»

Le Banker’s Magazine, de Londres, du mois d’août 1891, critique la tentative faite par l’Italie de reprendre les payements en espèces, en invoquant la rareté de l’or, alors qu’on nous affirme constamment que cette rareté n’existe pas.  Cette revue disait :

«Il s’est formé ainsi une nouvelle demande d’or d’une importance considérable, et cela à un moment où la production de ce métal est à peine suffisante pour satisfaire les besoins existants.  Depuis des années, on se plaint de la rareté de l’or.  L’adjonction de l’Allemagne et des États-Unis au groupe des nations qui ont une circulation d’or, a fortement accru la demande pour ce métal, dont la production n’a pas eu d’augmentation correspondante, mais a au contraire subi une légère diminution.  La compétition internationale pour l’or est devenue, par le fait, plus intense, et la crainte porte maintenant sur ce que l’intervention de l’Italie comme acheteur ne rende encore cette compétition plus vive et n’amène ainsi une hausse générale dans la valeur de la monnaie.»

Les effets pernicieux de la démonétisation de l’argent n’avaient pas échappé à la judicieuse attention de ce subtil observateur des événements, Benjamin Disraeli (plus tard Lord Beaconsfield).  Il disait déjà en novembre 1873, dans un discours prononcé à Glascow :

«J’attribue la perturbation monétaire qui s’est produite et qui, en ce moment, affecte, jusqu’à un certain degré, si défavorablement le commerce, je l’attribue, dis-je, aux changements importants que les Gouvernements de l’Europe sont en train d’apporter à leurs étalons de valeur.  Notre étalon d’or n’est pas la cause de notre prospérité commerciale, mais la conséquence de cette prospérité.  Il est bien évident que nous devons nous préparer à de grandes convulsions du marché monétaire; elles ne seront occasionnées ni par la spéculation, ni par aucune des anciennes causes qui ont déjà été alléguées, mais par une cause nouvelle, avec laquelle nous ne sommes pas encore suffisamment familiarisés.»

Le même homme d’État disait, six ans après, dans un autre discours :

«L’or augmente chaque jour de valeur, et à mesure que sa valeur monte, les prix baissent.»

La Westminster Review, parlant des effets de la démonétisation de l’argent, disait, en janvier 1876 :

«Nous croyons que l’une des choses qu’elle amènera sera une appréciation de l’or ou, en d’autres termes, un accroissement de son pouvoir d’achat; que, par conséquent, les prix ont vu leur plus haut cours pour longtemps, que les délies contractées en or tendront, en raison de ce mouvement, à peser plus lourdement sur les débiteurs, et que nous pouvons nous tenir pour satisfaits si ce fardeau ne devient pas intolérable au point de nécessiter comme solution quelque chose de semblable à une répudiation universelle.»

Feu M. Bagehot, l’éditeur distingué de l’Economist de Londres, disait, en 1877 (Depreciation of silver, p. 79) :

«Si l’Allemagne et l’Amérique, et, disons-le, l’Union latine, devaient adopter l’étalon d’or, la production de ce métal serait à peine suffisante, et les marchés monétaires du monde seraient, selon toute probabilité, sérieusement affectés par cette pénurie.»

Feu le professeur Thorold Rogers, d’Oxford, l’un des plus chauds partisans de l’étalon d’or, s’exprimait en ces termes sur la baisse des prix dans un article intitulé Causes of Commercial Depression, publié par la Princeton Review, en 1879 :

«La cause principale, celle qui est la plus générale et, suivant toute probabilité, la plus durable, est une hausse rapide dans la valeur commerciale de l’or.  Au moment où le domaine de la civilisation s’étend de tous côtés et qu’en conséquence s’accroît le besoin de moyens d’échange, l’un des plus grands États de l’Europe (l’Allemagne) a expulsé l’argent en même temps qu’il adoptait l’étalon d’or.  Il se croyait en état de le faire, grâce à l’indemnité qu’il avait imposée à la France, mais il a fait le plus grand tort à sa population et à ses industries.»

On pourra se faire une certaine idée de la concurrence pour l’or par un extrait d’un discours prononcé, le 18 avril 1883, au Banker’s Institute of London, par M. Goschen, l’ancien Chancelier de l’Échiquier.  Après avoir rappelé que la demande d’or qui venait alors récemment d’être faite par l’Italie, l’Allemagne et les États-Unis se montait à 200 millions de livres sterling, et que c’était là une demande de nature à absorber une quantité égale au rendement annuel des mines pendant dix ans, M. Goschen continue :

«Je demanderai ensuite à l’aide de quelle production annuelle d’or on satisfera à cette demande.  Plusieurs d’entre vous savent peut-être qu’il s’est produit une diminution dans la production annuelle de l’or, et que, tandis qu’en 1852 – la première année après les découvertes de gisements aurifères – le montant de la production de l’or s’élevait à £ 36,000,000, il est maintenant d’environ £ 20,000,000 par an.  Il est intéressant, je crois, d’étudier ces faits par périodes quinquennales.  La production totale de 1852 à 1856 s’élevait, en chiffres ronds, pour ces cinq années, à £ 150,000,000, ce qui donnait un rendement annuel moyen de £ 30,000,000.  Dans la période quinquennale suivante, de 1857 à 1861, la production totale était de £ 123,200,000, donnant une moyenne annuelle de £ 24,600,000.  Entre 1862 et 1866, le produit total était de £ 114,000,000, avec une moyenne par année de £ 22,750,000.  Entre 1867 et 1871, la production totale était d’environ £ 109,000,000, avec une moyenne annuelle de £ 21,753,000; et pendant les années qui s’écoulèrent de 1871 à 1875, la production totale s’élevait à £ 77,000,000, ce qui donne par an une moyenne de £ 19,200,000.  Le rendement annuel moyen des années de 1871 à 1875 était donc tombé à £ 19,200,000, alors qu’il était d’environ £ 30,000,000 pendant la période de 1852 à 1856.

Vous remarquerez ainsi que nous avons eu une demande extraordinaire et supplémentaire de
£ 200,000,000, en présence d’une offre annuelle de £ 20,000,000.  La conséquence en est que cette demande extraordinaire a absorbé en fait l’offre totale d’or pendant dix ans.»

Le professeur H. S. Foxwell, dans une contribution éclairée à la littérature bimétalliste publiée par la Contemporary Review de ce mois, parlant de l’augmentation de la demande pour l’or, dit :

«La conséquence immédiate du changement apporté à l’étalon de l’Allemagne a donc été de provoquer une nouvelle demande d’or qui s’élève approximativement à £ 80,000,000, tandis qu’une quantité de pièces d’argent, représentant une valeur de £ 54,000,000 environ, était jetée sur le marché.»

La demande pour l’or continue à s’accroître, alors qu’en fait l’offre reste stationnaire.  Malgré les statistiques qui semblent impliquer que, dans la production annuelle, il n’y a qu’environ 60 millions de dollars qui soient employés par les arts industriels, je suis convaincu qu’après la transformation des lingots en monnaie, une quantité égale à celle de la production annuelle totale est absorbée chaque année par les industries du monde entier, et qu’en fait il ne reste rien de la production courante pour remplir l’office de monnaie.

Sir Lyon Playfair, dans un discours prononcé à la Chambre des Communes, le 18 avril 1890, affirmait que la demande de l’or pour d’autres usages que celui de la frappe, s’élevait au moins à 75 % de la production annuelle.  M. Giffen a exprimé l’opinion qu’en fait, toute la production courante des mines est employée pour l’industrie.

Dans un article intitulé A Problem in money, paru dans le Nineteenth Century en novembre 1889, il dit :

«La quantité d’or absorbée régulièrement aujourd’hui pour des emplois non monétaires, semble être presque égale à toute la production annuelle.»

Je partage en cela l’opinion de M. Giffen.  Comment donc le monde pourrait-il satisfaire la demande toujours croissante de monnaie, alors que l’argent est démonétisé et qu’en fait toute la production annuelle de l’or est absorbée par l’industrie ?

On dit qu’un double étalon est une chose qui n’existe pas, qu’un étalon doit être un et ne peut être double.

Des critiques qui se croient très pénétrants consacrent beaucoup de temps à prouver que, sous le double étalon, un seul des métaux circule dans un pays et à un moment donnés, l’autre métal tendant à s’exporter, de sorte qu’en fin de compte, disent-ils, il n’y a qu’un étalon unique.

S’ils avaient poussé leurs investigations et leur analyse un peu plus loin, ils auraient fait une découverte réelle, au lieu d’en avoir fait une apocryphe, et fourni aux auteurs d’économie politique une suggestion dont ils ont besoin.  L’erreur qu’ils ont supposé exister dans le mot «double» existe réellement dans le mot «étalon», et, en ce qui concerne l’exactitude de la définition, vicie également les vocables «double étalon», «étalon argent» et «étalon or».  Ces termes n’expriment aucune notion quelconque qui ait le moindre rapport avec l’idée impliquée par «étalon».  Il serait aussi exact de dire que, parce que l’objet matériel qui sert d’unité, de mesure de longueur en Angleterre est composé de bronze, la Grande-Bretagne a «l’étalon de bronze», ou encore, si ce même objet était d’ivoire, que la Grande-Bretagne aurait «l’étalon d’ivoire»; ou, en supposant que la mesure des volumes consiste en un récipient de fer de certaine contenance, que, pour cette raison, toutes les marchandises vendues au boisseau dans ce pays seraient mesurées d’après «l’étalon de fer».  En ce qui concerne la monnaie, un étalon est et doit être une question de quantité, parce que, les autres choses étant égales, c’est la quantité de monnaie qui détermine la valeur de l’unité de monnaie.

Si pourtant le mot «étalon» peut être appliqué à la matière dont est faite la monnaie, alors le terme «double étalon» est suffisamment correct pour répondre à toutes les conditions pratiquement requises.  Peut-être «étalon à option» serait-il un terme plus convenable, s’il était bien entendu qu’il s’applique à la monnaie métallique.  «Étalon alterné» ne serait pas strictement exact, puisque les métaux n’alternent pas toujours, mais s’emploient parfois concurremment.  Les bimétallistes-or voudraient nous laisser sans appellation aucune pour ce qui a fini par être connu sous la dénomination d’étalon bimétallique.  Ils déclarent même qu’il n’est pas «bimétallique», pour la même raison qu’il n’est pas «double».  Je présume donc qu’ils s’opposeraient à ce qu’on appelât un homme un bipède, parce que sa méthode de locomotion ne consiste pas à s’avancer en sautant à pieds joints, mais à marcher en mettant alternativement les pieds en mouvement.

Bien que le double étalon soit composé de deux métaux, nous prétendons que c’est un étalon unique dans le sens où les partisans de l’or emploient le terme «étalon», et que, tout comme dans le cas où l’on use de deux métaux dans la composition d’un pendule, ils forment un étalon bien meilleur que ne serait un seul des deux.

Si l’on prenait le même soin éclairé en ce qui concerne l’unité monétaire en tant qu’étalon de valeur, qu’en ce qui concerne le yard en tant que mesure de longueur, la justice et l’équité seraient toujours respectées.  L’act du Parlement anglais qui règle la mesure de longueur, porte ce qui suit :

«Que la ligne droite ou distance entre le centre des lignes transversales des deux chevilles d’or de la barre de bronze déposée au département de l’Échiquier, sera l’étalon vrai du yard, à soixante-deux degrés Fahrenheit.»

Cette loi tient sagement compte de l’élément de variation, dans la faculté de mesurer, variation due à la contraction ou à la dilatation de l’instrument même qui sert à mesurer.  La même précaution, ou une précaution analogue, n’a point été prise dans la loi relative au sovereign, pour prévenir la contraction ou la dilatation de la faculté de mesurer (c’est-à-dire du pouvoir d’achat) de cet instrument.  Si le sens remarquable de justice déployé dans la définition du yard avait été égalé dans l’act qui définit la monnaie, et si l’on s’était préoccupé d’assurer également la stabilité et l’uniformité dans le temps, de la valeur de cet instrument, un grand bienfait aurait été octroyé au peuple de la Grande-Bretagne.  La stabilité et l’uniformité approximatives de valeur que le système monétaire automatique procure, ne peuvent être établies avec sûreté que par l’usage complet et illimité de l’or et de l’argent à la fois.

En parlant de cette loi, M. Nicholson, professeur à l’Université d’Édimbourg, remarque très justement, dans son intéressant ouvrage Money and Monetary Problems :

«Lorsque nous comparons les deux définitions, nous voyons que tandis que la première se rapporte déterminément à la distance entre deux points ou longueur, l’autre se rapporte seulement au poids d’une substance déterminée et ne dit rien de la valeur …  À parler strictement, c’est donc seulement par accident que le sovereign peut jamais être un étalon de valeur à des époques et des endroits différents, de la même manière qu’un yard est la mesure de longueur.»

Au sens propre où le terme «étalon» devrait être appliqué à la monnaie, il devrait impliquer le pouvoir de mesurer.  La monnaie n’est rien moins qu’un instrument de mesure.

Le grand objet auquel il sert dans la vie est, il est vrai, de jauger les services, de mesurer le sacrifice de travail.  Mais, les produits du travail se composant d’articles susceptibles d’être mesurés selon leur différentes classifications, d’après les divers éléments de poids, longueur, cubage, etc., lorsqu’on désire échanger un de ces articles contre un autre, la monnaie sert comme d’un dénominateur commun, et établit entre les marchandises une relation mutuelle en vue de l’échange.

Une analyse de la nature de la monnaie démontre qu’elle est plutôt fonction que matière.  Cette fonction est créée par la loi, et elle est infiniment plus importante que la matière, quelle qu’elle soit, à laquelle la fonction monétaire est conférée.  C’est la fonction la plus haute que la société puisse conférer à la matière.  On se rendra compte de son importance transcendante en remarquant que la monnaie est la seule chose pour laquelle il soit impossible de trouver un équivalent.  Si certains articles de nourriture, de vêtement, d’ornement augmentent de prix, la demande de ces objets diminue et se porte sur d’autres objets qui ont une destination analogue.  Mais, quelle que soit la hausse de la valeur de la monnaie, le peuple en a le même besoin.  Non seulement il n’existe pas d’équivalent qui puisse lui être substitué, mais il ne saurait en exister.  Comme l’a dit Berkeley, c’est un billet conférant un pouvoir, constitué de telle sorte que ce pouvoir y soit inscrit et soit transmissible.  C’est là une fonction souveraine et qui n’appartient qu’à la monnaie, et quelle que soit la matière à laquelle elle est conférée, la fonction de la monnaie est la garantie pleinement suffisante de la valeur de la monnaie.  La valeur s’attachera à tout objet sur lequel seront placées les marques de l’autorité suprême.  Estampillée et émise par cette autorité, la valeur de chaque unité est déterminée automatiquement, et sans erreur possible, par la concurrence universelle du peuple pour l’obtention de telles unités.

Les hommes doivent avoir ces unités pour payer leurs dettes et pour s’acquitter de leurs obligations.  Plus petit sera le nombre mis en circulation, la population et la demande restant les mêmes, plus vive sera la compétition pour les acquérir, plus grande sera la propriété offerte en échange, et par suite plus élevée sera la valeur de chaque unité.  Si un plus grand nombre est mis en circulation sans qu’il y ait accroissement dans la population ou dans la demande, une moindre compétition sera nécessaire, elles pourront être obtenues plus aisément, et par suite la valeur de chaque unité sera plus petite.  C’est ainsi que l’offre et la demande opèrent sur la monnaie comme sur toutes les autres choses.

La valeur de l’unité de monnaie d’un pays est donc en raison inverse du nombre d’unités en circulation, la population et la demande restant les mêmes.  C’est une question de nombre, et ce n’est, dans aucun sens, une question de matière.

De quelque matière que la monnaie soit faite, la valeur du dollar, du franc, du mark, de la livre sterling, toutes autres choses restant égales, sera déterminée absolument par le nombre de ces unités monétaires en circulation.

C’est là un principe qui est non seulement basé sur la raison, mais qui a l’appui de tous les auteurs réputés qui ont écrit sur l’économie politique.

John Locke, dans ses Considerations, etc., ouvrage publié en 1690, a dit :

«La monnaie, lorsque la même quantité circule dans le Royaume pour le commerce, est en réalité une mesure permanente de la valeur (s’abaissant ou s’élevant) des choses par rapport à une autre, et l’altération des prix n’est vraiment qu’en elle.  Mais si vous augmentez ou diminuez la quantité de monnaie servant au trafic dans un endroit, l’altération de la valeur réside dans la monnaie.»

Locke a dit aussi :

«La valeur de la monnaie dans un pays déterminé est la quantité actuelle de la monnaie circulant dans ce pays, en proportion du commerce actuel.»

L’historien Hume dit :

«Il n’est pas difficile de comprendre que c’est la quantité totale de la monnaie en circulation dans un pays qui détermine quelle partie de cette quantité s’échangera contre une certaine quantité des marchandises de ce pays.

C’est la proportion entre la monnaie circulant et les marchandises sur le marché qui détermine le prix.»

Fichte dit :

«Le montant de la monnaie en cours dans un État représente tout ce qui est achetable sur le territoire de cet État.  Si la quantité d’articles achetables s’accroît tandis que la quantité de monnaie reste la même, la valeur de la monnaie s’accroît dans la même proportion; si la quantité de monnaie augmente, tandis que la quantité d’articles achetables reste la même, la valeur de la monnaie décroit dans la même proportion.»

James Mill, dans son traité Political Economy, dit :

«Et encore une fois, quel que soit le degré où la quantité de monnaie est augmentée ou diminuée, les autres choses restant les mêmes, la valeur de l’ensemble, et de chaque partie, est réciproquement diminuée ou augmentée dans la même proportion.»

John Stuart Mill (Économie politique) dit :

«La valeur de la monnaie, toutes choses égales, varie en raison inverse de sa quantité; toute augmentation de quantité abaisse la valeur, et toute diminution l’élève dans une proportion exactement équivalente.»

Et encore :

«Des modifications dans le coût de la production des métaux précieux n’agissent pas sur la valeur de la monnaie, sinon exactement dans la proportion où ces changements augmentent ou diminuent sa quantité.»

Ricardo (réponse à Bosanquet) dit :

«La valeur de la monnaie dans un pays est déterminée par la quantité existante …  Que les marchandises augmentent ou diminuent de prix en proportion de l’augmentation ou de la diminution de monnaie, je le considère comme un fait incontestable …»

Ricardo dit ailleurs :

«Il ne peut se produire de dépréciation dans la monnaie que par excès; aussi avilie qu’une monnaie puisse devenir, elle conservera sa valeur nominale; c’est-à-dire qu’elle circulera pour la valeur du métal qu’elle devrait contenir, pourvu qu’elle ne soit pas en trop grande abondance.»

William Huskisson (The Depreciation of the Currency, 1819) dit :

«Si la quantité d’or d’un pays dont la monnaie consiste en or était augmentée dans une proportion déterminée, la quantité des autres articles et la demande pour ceux-ci restant les mêmes, la valeur d’une marchandise quelconque mesurée en monnaie de ce pays serait augmentée dans la même proportion.»

Sir James Graham dit :

«La valeur de la monnaie est en raison inverse de sa quantité, l’offre des marchandises restant la même.»

Torrens, dans son ouvrage sur l’économie politique, dit :

«L’or est une marchandise gouvernée, comme toutes les autres marchandises, par la loi de l’offre et de la demande.  Si la valeur de toutes les autres marchandises par rapport à l’or, s’élève et s’abaisse en même temps que leurs quantités diminuent ou augmentent, la valeur de l’or par rapport aux marchandises doit s’élever et s’abaisser en même temps que sa quantité est diminuée ou augmentée.»

Wolowski dit :

«La somme totale des métaux précieux est estimée à 50 milliards, moitié or et moitié argent.  Si, d’un trait de plume, on supprime un de ces métaux dans le service monétaire, on double la demande pour l’autre métal, pour la ruine de tous les débiteurs.»

Jevons (Money and the Mechanism of Exchange) dit :

«C’est une chose trop évidente pour la prouver, que du papier-monnaie inconvertible peut, si la quantité en est limitée avec soin, conserver sa pleine valeur.  Tel fut le cas pour les billets de la Banque d’Angleterre pendant plusieurs années après la suspension des payements en espèces en 1797, et tel est le cas pour les billets actuels de la Banque de France.»

Pour montrer la force de ce principe, que – toutes autres choses restant les mêmes – la quantité de monnaie détermine la valeur de l’unité, Adam Smith, parlant d’un papier-monnaie convertible seulement à la volonté d’un Prince, dit :

«Si la banque qui a émis ce papier avait soin d’en maintenir la quantité toujours quelque peu au-dessous de celle qui pourrait facilement être employée de la sorte, la demande pour ce papier pourrait être telle qu’il ferait même prime, ou qu’il se vendrait sur le marché pour un peu plus que la quantité de monnaie d’or et d’argent pour laquelle il a été émis.  (Wealth of Nations, vol. I, livre II, chap. 2)

Le professeur Émile de Laveleye dit qu’après 1848, les billets de banque firent prime en France, parce qu’ils n’étaient pas émis en quantité suffisante pour les besoins de la circulation.  (La Monnaie et le Bimétallisme international, p. 23)

J. B. McCulloch dit :

«Il n’est pas nécessaire, pour que la valeur des billets se soutienne, qu’ils soient convertibles.  La seule chose qui soit requise à cet effet, c’est qu’ils soient émis en quantités limitées.  L’histoire du papier-monnaie de presque tous les autres pays fournit des preuves abondantes de l’action de ce principe».

Toutes les autorités s’unissant à constater que c’est la quantité qui détermine la valeur de la monnaie, l’idée que l’or est une meilleure forme de la monnaie que l’argent, ou un meilleur étalon que celui formé des deux métaux, est une complète erreur.

Ces autorités (et l’on pourrait en citer d’innombrables) ne laissent aucun doute sur ce point : la valeur de l’unité de monnaie d’un pays, les autres choses étant égales, est déterminée par le nombre des unités monétaires en circulation dans ce pays, et non par la matière dont elles sont composées.  La monnaie n’ayant pas d’autre valeur que son pouvoir d’achat, une augmentation de sa valeur indique une baisse dans la valeur, ou prix, de la chose achetée.

Le prix est l’expression, en unités de monnaie, de la valeur des unités de marchandises; et, réciproquement, c’est l’expression en unités de marchandises, de la valeur de l’unité de monnaie.  Dire que le blé est à un dollar le bushel, c’est constater non seulement la valeur du blé en monnaie, mais aussi de la monnaie en blé.

Si la valeur de toutes les autres choses est mesurée par la monnaie, et exprimée en monnaie par l’intermédiaire du prix, il s’ensuit que la valeur de la monnaie ne peut être mesurée que par toutes les autres choses, et qu’elle doit être exprimée en unités de propriété et de services.

La valeur étant réglée par l’offre et la demande, non seulement dans le cas indiqué, l’offre et la demande pour le blé, mais aussi en ce qui concerne l’offre et la demande pour la monnaie, une réduction de la quantité de monnaie, les autres choses restant égales, produit une baisse, et une augmentation produit une hausse dans l’ensemble des prix – aussi fatalement que les changements de température font monter ou descendre le mercure dans le thermomètre.

On ne prétend pas que la baisse des prix ait lieu instantanément après la réduction de la quantité de monnaie, ni la hausse tout de suite après son augmentation.  Un temps plus ou moins long est nécessaire pour que la réduction ou l’augmentation se fasse sentir sur l’ensemble des prix.  Quand on laisse couler de l’eau dans un canal ou un réservoir qui est resté à sec pendant quelque temps, une partie du liquide est absorbée par le sol desséché et assoiffé avant que les pleins effets de l’immersion deviennent visibles.  De même, après une longue période de dépression, il faut un temps plus long qu’à l’ordinaire pour qu’une augmentation de la quantité de monnaie produise un effet visible sur les prix.  Une portion de l’augmentation de monnaie sera absorbée dans les nouveaux canaux d’affaires créés par la vie nouvelle et l’activité données à l’industrie, grâce au fait même d’une augmentation de l’offre de monnaie.  Une autre portion constituera la somme plus large que la prospérité mettra dans les poches du peuple.  Ce n’est qu’après que ces résultais seront devenus des conditions statiques, qu’un effet quelconque de l’offre nouvelle de monnaie sur la généralité des prix sera sensible.  Pendant que les affaires s’accommodent aux conditions nouvelles, l’augmentation aura simplement l’effet de soutenir les prix, de prévenir une baisse plus considérable.  D’autre part, quand la prospérité a été générale pendant quelque temps, il faut un temps plus long que dans d’autres circonstances pour qu’une réduction de la quantité de monnaie produise une baisse des prix.  Les gens ne veulent pas admettre que les prix tombent, parce que cela est contraire à leurs intérêts.  S’ils ont des propriétés ou des marchandises à vendre, ils désirent le faire au meilleur prix possible, et plutôt que de vendre quand les prix tombent, ils préfèrent s’abstenir dans l’espérance que les temps s’amélioreront.

L’effet, s’il n’est pas toujours immédiat, est pourtant inévitable.  La théorie est pleinement appuyée par l’expérience et par l’autorité, et elle n’a pas été niée, jusqu’au moment où les exigences de l’étalon d’or ont forcé ses partisans à chercher longuement et péniblement des raisons qui justifient les caprices de ce soi-disant étalon.

Quand les affaires se règlent par des crédits, attendu que tout crédit est basé sur la monnaie et est accordé en se référant à la monnaie, la règle que je viens de constater n’exige aucune modification.  Ceux-là qui disent que le crédit est un facteur bien plus important que la monnaie, dans la fixation et le maintien des prix, ont négligé d’examiner le sujet en le scrutant suffisamment.  Les prix ont existé longtemps avant le crédit, et ils existent actuellement là où les affaires se règlent avec peu ou point de crédit.  Ils ne songeraient pas un moment à affirmer qu’une réduction de dix pour cent dans les crédits aurait pour résultat une réduction de dix pour cent dans les prix généraux.

En vue de justifier l’étalon d’or, il est affirmé que les bas prix sont, pour la société, un avantage et non un désavantage.  Mais ceci ne répond à aucune des objections faites par les bimétallistes.  Ceci élude complètement le point en question.  Le mal dont souffre l’industrie, ce n’est pas le bas prix des marchandises per se, mais l’avilissement constant des prix; non le niveau déjà atteint à un temps donné, mais la persistance avec laquelle ce niveau tend à s’abaisser.  Un exemple : avant la découverte de l’Amérique et l’exploitation des mines de la Bolivie par les Espagnols, les salaires en Angleterre étaient à six pence par jour.  Si nous supposons maintenant qu’ils sont à deux shillings six pence, allons-nous dire que ce serait un avantage pour les masses ouvrières de la Grande-Bretagne, si les salaires baissaient successivement, jusqu’à redescendre à six pence par jour ?  Est-ce pour cette espèce de bon marché que l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne, M. Bertram Currie, exprime son admiration ?

Pour que les vues des partisans de l’étalon d’or sur la baisse des prix ne semblent pas rester sans justification, il est devenu de mode d’attribuer cette baisse à une surproduction de marchandises et aux perfectionnements dans les procédés de production.

En ce qui concerne la surproduction, il peut y avoir, pour de courtes périodes, une production de certains articles plus grande que celle qui correspond à la demande effective, c’est-à-dire à la demande accompagnée d’un pouvoir d’achat.  Mais cet état de choses ne peut durer très longtemps, à cause de la perte qui s’ensuit pour la production.  Avec un volume de monnaie suffisant pour arrêter la baisse des prix, tous les hommes inoccupés auraient du travail, de sorte que le pouvoir d’achat serait plus grand.  Dans la grande majorité des cas, c’est un manque de pouvoir d’achat qui produit ce qui semble être le résultat d’une surproduction.  Il ne peut exister une surproduction de blé alors qu’un grand nombre d’hommes, dans le monde entier, manquent de pain, ni une surproduction de vêtements alors qu’ils périssent de froid.  Si tout le peuple était occupé sans interruption, les conditions de l’industrie se régleraient bientôt de telle sorte que l’offre serait dans une relation normale avec la demande.  La demande deviendrait une quantité connue, et non plus inconnue.

Toutes les autorités de l’économie politique admettent qu’une surproduction de l’ensemble des choses est impossible, et je n’occuperai pas le temps de la Conférence en discutant ce point.

D’après les calculs minutieux de M. Sauerbeck, la production en Angleterre s’est accrue, de 1850 à 1870, de 2 ¾ % par an, tandis que de 1870 à 1885, elle ne s’est accrue que de 1 6 % par an.  Néanmoins, le niveau général des prix s’est élevé, pendant la première période, de 15 à 20 %, tandis que pendant la seconde période, plus courte, il n’a pas baissé de moins de 30 %.

Quant aux procédés perfectionnés de production, les bimétallistes ne nient pas que dans quelques branches de l’industrie, il y a eu, depuis 1873, des perfectionnements tendants à économiser le travail et à rendre la production moins coûteuse; mais des perfectionnements de détail dans la fabrication de certains articles n’expliqueront pas la baisse extraordinaire des prix depuis cette époque, pour presque tous les produits de l’industrie humaine, dans les pays à étalon d’or.  Les inventions qui précédèrent 1875 étaient de beaucoup plus importantes que celles qui ont suivi, d’une influence bien plus étendue dans leurs résultats, et plus révolutionnaires dans leurs effets sur l’industrie.  Tous les perfectionnements essentiels ont été inventés et incorporés dans les systèmes industriels de tous les pays civilisés avant 1873, si nous exceptons la lumière électrique et le téléphone.  Nous avons eu la machine à vapeur, la machine à éplucher le coton et la mull-jenny depuis le siècle dernier; le chemin de fer et le bateau à vapeur vers 1830; le télégraphe, la moissonneuse mécanique, la charrue à vapeur et autres moyens d’économiser le travail agricole vers 1840, la machine à coudre depuis 1854, et le procédé Bessemer et les rails d’acier depuis 1857.  Si les progrès extraordinaires en inventions et en méthodes de production antérieurs à 1873 n’étaient pas incompatibles avec la hausse des prix et avec un accroissement naturel, normal et graduel de la prospérité, pourquoi les perfectionnements de détail réalisés depuis cette époque devraient-ils avoir un effet si néfaste sur l’industrie et le commerce ?  Tous ceux qui ont écrit sur l’économie politique admettent que le grand flot de la prospérité qui se répandit sur le monde après 1850, était la suite des stocks abondants de métaux précieux résultant des découvertes en Californie et en Australie.  Si l’argent n’avait pas été démonétisé, il n’y a aucun doute que l’augmentation graduelle dans la production de ce métal par les mines aurait été, en soutenant les prix, un bienfait continu pour l’industrie.  Vu l’accroissement de la population et l’augmentation rapide des affaires dans le monde, cette production n’a été, à aucun degré, excessive.

On dit quelquefois que le mal est un manque de confiance, et qu’un remède se trouverait dans le rétablissement de celle-ci.  Le mal réel cependant n’est pas un manque de confiance, mais un manque de raisons légitimant la confiance.  Il est nécessaire de comprendre en quoi on a perdu la confiance avant de décider si l’on peut la rétablir.  On n’a perdu confiance ni dans la fertilité du sol, ni dans la productivité du travail ou des machines.  On ne l’a perdue en rien, sinon dans la possibilité de maintenir à un niveau stable l’ensemble des prix.  C’est de ce facteur que la prospérité dépendra toujours.  La confiance qu’on a perdue, c’est la confiance que le capital placé dans les entreprises donnant du travail aux ouvriers, sera restitué avec profit à ceux qui en ont fait l’avance.  Cette confiance ne sera pas rétablie avant que la baisse des prix soit arrêtée.

Il est probable que les dettes du monde, publiques et privées, ne s’élèvent pas à moins de 100 milliards de dollars.  Chaque dollar de cette somme énorme, principal et intérêt, doit être payée des gains présents et futurs du travail.  À chaque nouvelle chute des prix due au rétrécissement du volume monétaire relativement à la demande de monnaie, une proportion de plus en plus large des gains du travail doit être vouée à ce payement.  Si, à chaque chute dans l’ensemble des prix, était effectuée une réduction correspondante du fardeau de la dette selon une échelle descendante, il n’y aurait pas tant de raison de se plaindre de l’injustice causée par la contraction monétaire.  On entendrait les classes créancières protester bruyamment contre une telle réduction des dettes, alors qu’elles s’efforcent de persuader au monde que la marche opposée, celle de l’échelle montante, est la seule qui réponde à l’honneur et à l’honnêteté.

La chute des prix doit être arrêtée.  Il ne doit pas être toléré plus longtemps que la puissance d’accaparement de l’unité de monnaie sur les produits de l’industrie continue à s’accroître.  Le remède est simple.  Il n’est ni nouveau, ni sans avoir fait ses preuves.  Il est compatible avec le système monétaire automatique qui a obtenu à travers tous les âges l’assentiment de la société, et c’est le seul remède compatible avec ce système.  Son application ne privera les créanciers et les rentiers de rien de ce à quoi ils ont droit.  On se contentera de leur dénier la faculté de perpétrer une injustice continuelle sur les masses productrices de l’humanité.  Ce remède, c’est le bimétallisme.

Qu’est-ce que le bimétallisme ?

Je cite l’ouvrage de sir David Barbour, The Theory of Bimetallism :

«L’argument des bimétallistes est qu’il est possible d’établir un rapport d’échange fixe entre les deux métaux quand ils sont employés comme monnaie, les dettes se payant à la volonté du débiteur en pièces de l’un ou l’autre de ces métaux, et que l’existence de ce rapport fixe pour le monnayage contrôlera et réglera le prix marchand des deux métaux, de façon à prévenir qu’il s’écarte sensiblement du rapport légal établi pour la circulation monétaire.»

Personne n’affirme que sous une loi bimétallique la pression de la demande s’exercera toujours également sur les deux métaux.  Le but même dans lequel la société consacra les deux métaux à l’emploi monétaire, fut de permettre que leurs oscillations au point de vue des quantités produites pussent se corriger mutuellement.  À l’exception de la période où furent découvertes les mines d’Amérique, aucune augmentation simultanée des deux métaux n’a eu lieu depuis le commencement de l’ère chrétienne.  Quand un des métaux a été produit dans une quantité inusitée, l’autre a généralement donné une production stationnaire sinon décroissante, de sorte que la production entière a fort peu varié.

L’idée qui sert de base au double étalon est qu’une hausse dans la valeur de la monnaie, ou, en d’autres termes, une baisse dans le niveau général des prix, est un mal d’une extrême importance, contre l’éventualité duquel la société doit prendre toutes les précautions possibles.  Il n’est pas besoin de se sauvegarder contre une baisse dans la valeur de la monnaie, parce qu’on ne peut citer un seul cas, au cours de toute l’histoire, où une telle baisse n’ait pas été un bienfait pour l’humanité.

Ce qu’on affirme du bimétallisme, c’est que, à la moindre indication qu’un des métaux devient relativement rare, tout le poids de la demande est écarté de lui pour peser sur l’autre métal.  La loi du double étalon agit donc en vertu de l’offre et de la demande, qui sont, tout le monde l’admet, les seuls facteurs intervenant dans la création de la valeur.

C’est l’énorme stock des métaux existants qui permet à la loi de contrôler leur valeur relative.  Plus cette quantité grandit, et plus la loi peut exercer ce contrôle d’une manière exacte et permanente.

Les stocks des deux métaux réunis ont été très heureusement comparés, par le professeur Jevons, à deux réservoirs qui, bien que remplis par des sources différentes, sont maintenus à un niveau commun par un tuyau de communication.  La loi est le tuyau qui établit un rapport légal de valeur entre eux, et qui, en autorisant leur usage réciproque comme monnaie, maintient leur valeur au même niveau.  Tous deux ayant pleine force libératoire au rapport établi, personne ne donnera plus pour un métal que pour l’autre, personne ne payera 101, alors qu’il suffit de 100 pour se libérer.  Ceci n’est pas de la pure théorie, mais a subi l’épreuve de l’expérience.

En 1803, la France établit législativement entre l’or et l’argent le rapport de 15 ½ à 1.  Pendant soixante-dix ans, tant que cette loi fut en vigueur, les deux métaux demeurèrent pratiquement dans ce rapport, bien qu’avec une prépondérance, tantôt de l’un, tantôt de l’autre, dans la circulation.

Un coup d’œil sur les chiffres du monnayage en France, de 1803 à 1873, mettra en pleine lumière l’efficacité de ce système :

Monnayage en France de 1808 à 1873

 

En francs Or Argent
1803 à 1820
1821 à 1847
1848 à 1852
1853 à 1856
1857 à 1866
1867 à 1873
865,000,000
301,000,000
448,000,000
1,795,000,000
3,516,000,000
878,000,000
1,091,000,000
2,778,000,000
543,000,000
102,000,000
55,000,000
587,000,000

On verra par ces chiffres que lorsqu’un métal était relativement rare, il était remplacé par l’autre.  En ce qui concerne la nation française, cela ne causait aucune perturbation dans la valeur relative des deux métaux.  Chaque fois que l’argent était exporté pour l’envoi dans les pays où seul l’argent avait force libératoire, l’or prenait sa place dans le pays à double étalon (la France); chaque fois que l’or était envoyé dans les pays où ce métal seulement avait force libératoire, l’argent le remplaçait.  Les variations légères qui eurent lieu dans le change furent causées surtout par la demande des pays à un étalon unique pour leur propre monnayage.  La prime, telle qu’elle existait, n’était pas due à une différence entre les valeurs des métaux en France : c’était une charge imposée au change étranger par les manieurs de monnaie et les agents de change pour leur permettre de ramasser, pendant la période de la prépondérance d’un métal dans le monnayage, une quantité suffisante de l’autre métal – le plus rare – pour faire face aux demandes dont j’ai parlé tout à l’heure.  Ces charges étaient évidemment, dans chaque cas, en proportion de l’urgence de la demande étrangère.  Ce n’est pas l’habitude de cette classe de gens, ni en France, ni ailleurs, de laisser échapper l’occasion de faire un petit bénéfice.

Après une recherche, qu’on peut appeler microscopique, dans les livres bleus pour une période de près de trente ans, de 1820 à 1847, alors que l’argent était le métal le plus monnayé, la plus forte prime qu’a pu découvrir M. Giffen a été une prime de 2.1 %, en août 1832.  C’était pendant une période où, comme on le verra en recourant aux chiffres donnés plus haut, le monnayage en France avait lieu dans la proportion de neuf dixièmes d’argent pour un dixième d’or.  Mais on notera que, bien qu’il y eût une prime sur l’or, ceci ne touchait en rien ni le peuple, ni les industries productrices de la France.  L’or était demandé par les pays à étalon unique d’or, comme l’Angleterre, où il y avait une famine monétaire, et était acheté pour l’envoi en Angleterre, même avant son arrivée en France.

C’est ce qui résulte de la déposition de M. Rothschild devant la Commission parlementaire de la Charte de la Banque d’Angleterre (1832).  M. Rothschild ayant dit que les Puissances continentales demandaient de l’or lorsqu’elles voulaient remplir leurs trésors de guerre, les questions et réponses suivantes ont été posées et données :

«Question 4831 : Cela ne produit-il pas une fluctuation considérable dans la valeur de l’or ?

Réponse : Pas beaucoup, parce qu’il n’y a pas, généralement, sur le continent autant de demande pour l’or que pour l’argent; c’est l’argent qui est usité pour le monnayage de ces pays.

Question 4833 : Pensez-vous que la valeur de l’argent soit aussi peu sujette à variation que la valeur de l’or ?»

On voit par cette question combien est invétérée dans l’esprit des monométallistes-or l’idée que la valeur de l’argent est plus variable que celle de l’or.  Quelle a été la réponse de M. Rothschild ?  La voici :

«L’argent n’a aucune variation, parce qu’il y a un monnayage de l’argent, de sorte qu’il ne peut y avoir aucune différence pour l’argent, sauf en certains cas où il est demandé par un gouvernement européen dans un but quelconque.»

Dans ce cas naturellement, c’était au tour de l’argent de faire prime, et cette prime ne coûtait rien au peuple français, payée qu’elle était par le pays qui demandait l’argent.

L’interrogatoire continue :

«Question 4833 : Y a-t-il eu, à diverses époques, une grande exportation d’or, de France, en vue de la guerre ?

Réponse : Certainement; généralement on achète l’or en France avant qu’il parte de ce pays (l’Angleterre), et s’il est rare en France on vient le chercher ici.»

Permettez-moi d’appeler l’attention de la Conférence sur la question qui suit :

«Question 4834 : La demande pour l’or venant de France produit-elle en France une rareté de monnaie ?

Réponse : Non.

Question 4835 : Pourquoi cela ?

Réponse : Parce que l’or est généralement dans les mains des particuliers; là il est marchandise.»

Pendant la période indiquée, la prime sur l’or varia tout le temps, de moins d’un dixième % jusqu’à 2.1 %.

Semblables variations auraient pu se produire si l’étalon monétaire de la France avait été l’étalon unique d’or au lieu d’être bimétallique.  Le fait qu’un pays a l’étalon d’or ne le protège pas contre les différences du change, ni avec les pays étrangers, ni dans ses propres limites.  Les États-Unis ont l’étalon d’or, mais j’ai vu des différences très sensibles dans la valeur de l’or entre New-York et San-Francisco, différences qui n’avaient absolument aucun rapport avec l’argent, mais qui résultaient d’une situation temporaire de la balance entre les deux places.  Si le taux normal et usuel d’escompte à la Banque d’Angleterre est de 3 % et qu’on annonce une augmentation à 4, 5, 6, 7 % ou plus, qu’est cela, en vérité, sinon l’annonce d’une prime sur l’or de 1, 2, 3, 4 % ou plus, et cela dans le pays même de l’étalon d’or ?

Le témoignage donné devant la Royal Commission on Gold and Silver va démontrer que l’or est aujourd’hui plus variable d’à peu près 50 % (sinon de 50 %), qu’il ne l’était en 1873, époque à laquelle, parce que je puis appeler des actes de violence législative, tout l’office monétaire du monde occidental a été imposé à l’or seul.  Cela signifie que si, en 1873, quelqu’un avait mis dans un coffre mille souverains ou mille dollars en or, et leur avait permis de rester oisifs et inutiles au monde jusqu’à présent, il se ferait qu’avec cet or il pourrait acheter ou commander aujourd’hui 50 % de plus des produits du travail humain qu’il ne l’aurait fait en 1873 avec ces mêmes souverains ou ces mêmes dollars.  Qu’est cela, dans l’essence et dans l’effet, sinon une prime que fait aujourd’hui chaque dollar ou souverain d’or sur le souverain ou le dollar de 1873, en d’autres termes une prime de l’or, à diverses époques, sur l’or même, aux époques antérieures ?  Quel système monétaire monstrueux à tolérer pour un peuple civilisé !

Tandis que les champions de l’étalon d’or sont choqués d’un agio insignifiant de 2.1 % quand il résulte de l’action du système du double étalon, et quand il s’agit seulement des changes étrangers, ils n’ont pas un mot de condamnation pour les exactions prodigieusement injustes que subissent les affaires de tout pays à étalon d’or par l’augmentation énorme et progressive dans la valeur du soi-disant étalon.  Ils rejettent le moucheron bimétallique et ils avalent le chameau monométallique.

La demande du peuple français n’était une demande ni pour l’or ni pour l’argent comme tels, mais une demande de monnaie.  Chacun des deux métaux servant à échanger les marchandises et à payer les dettes, il n’y avait rien de plus à désirer.  Dans tous les cas où la monnaie est utile, chaque métal avait le même pouvoir que l’autre.  Les circonstances étant telles, les métaux devaient avoir, et ils ont eu la même valeur dans toutes les entreprises qui concernaient le peuple français.  Il n’y avait pas deux prix marchands en France.  Il n’y avait pas de prix différents en or et en argent.  Tous les prix dans chaque endroit étaient les mêmes, et ils étaient fixés en monnaie de France, sans rapport à l’or, à l’argent ou à autre chose.  Il était parfaitement indifférent à celui qui recevait le prix de marchandises ou de services, que la monnaie fût d’or ou d’argent.

Pour revenir un instant à la hausse dévastatrice de la valeur de l’or, la situation ne peut être mieux expliquée qu’elle ne l’a été par le professeur Foxwell, de l’Université de Cambridge.  Dans une monographie très intéressante, intitulée Irregularity of Employment and Fluctuation of Prices, M. Foxwell dit :

«Prenons le cas d’un homme qui a emprunté, en 1873, £ 142.  Depuis, les prix ont baissé dans une telle mesure, qu’aujourd’hui avec £ 92 on achèterait ce qu’on aurait acheté en 1873 avec £ 142.  Cependant, le malheureux débiteur doit payer tout le montant de la somme nominale qu’il a empruntée : c’est-à-dire qu’en fait sa dette s’est augmentée de plus de 50 % …  Un système qui permet une révolution aussi arbitraire dans la distribution de la richesse peut-il être rationnel ou tolérable ?  J’avoue qu’il me semble barbare et indigne de la civilisation au plus haut degré.  Les plus anciens écrits sur l’économie politique que nous ayons, sont des protestations contre les injustices et les maux causés par de tels changements».

Non seulement les plus anciens écrits sur l’économie politique, Monsieur le Président et Messieurs, mais aussi les plus anciens de tous les écrits.

Dans les temps obscurs de l’antiquité, il fut enseigné aux hommes que les mesures et les poids faux sont une abomination devant le Seigneur.  Et aussi longtemps que la vérité sera immuable, il en demeurera ainsi.  La monnaie est une mesure, dans un sens plus large que toute autre mesure; c’est un poids, dans un sens plus large que tout autre poids.  C’est la personnification en un seul et même instrument du yard, de la livre et du bushel, toutes mesures de commerce.  Un accroissement dans la valeur de l’unité de monnaie agrandit la capacité cubique du bushel pour l’agriculteur qui, pour acquitter son hypothèque, doit compter sur le prix par bushel, reçu en payement de son blé.  Lorsque le prix du bushel de blé diminue, la charge de l’hypothèque augmente.  Pour le fabricant de coton, le fabricant de fer et ceux qui dirigent toutes les autres variétés d’industries, dont les produits peuvent être mesurés par le yard, la livre, la tonne ou quelque autre mesure, un accroissement dans la valeur de l’unité de monnaie entraîne des résultats identiques.

Il devient évident que la stabilité du rapport légal des métaux, de 1803 à 1873, ne saurait être due à la stabilité de leur offre relative par les mines, si l’on note les grandes variations qui ont eu lieu dans leur production relative durant cette période.

De 1803 à 1820, la production annuelle moyenne dans toutes les mines du monde a été, pour l’or, de 9,710,500 dollars; pour l’argent, de 36,847,500 dollars; donc 4 d’argent pour 1 d’or.  De 1821 à 1840, la production annuelle moyenne a été, pour l’or, de 11,466,000 dollars; pour l’argent, de 21,964,000 dollars; donc 2 d’argent pour 1 d’or.  De 1841 à 1860, la production annuelle moyenne a été, pour l’or, de 85,180,000 dollars; pour l’argent, de 34,826,500 dollars; donc 2 d’or pour 1 d’argent.  De 1861 à 1873, la production annuelle moyenne a été, pour l’or, de 117,991,850 dollars; pour l’argent, de 68,043,900 dollars; donc environ 2 d’or pour 1 d’argent.  Ces chiffres montrent des extrêmes dans la production des deux métaux, sans qu’il y ait eu variation dans leur valeur relative établie par la loi.

Il n’y a rien d’anormal en cela.  Même M. Giffen (Contemporary Review, août 1879) a admis que c’était à prévoir :

«Sans doute, dit-il, la fluctuation pour un métal déterminé, dans le temps où les deux métaux étaient reconnus comme monnaie, ne serait pas très grande pour une période raisonnable; c’est là un des avantages spéciaux du bimétallisme.»

Le professeur Hansen, de l’Université de Berlin, disait, en 1868 :

«L’Europe, ou plutôt tout le monde civilisé, est redevable à la législation française d’avoir échappé aux perturbations dans les prix relatifs de l’or et de l’argent, dont nous menaçaient les arrivages énormes de l’Australie et de la Californie.»

Parlant de l’action de cette législation, qui a maintenu les deux métaux à l’époque des déversements de la Californie et de l’Australie, Cobden disait :

«Le fait qu’un si faible effet aurait jusqu’ici été produit sur la valeur de ce métal précieux (l’or), spécialement en tant que mesuré par sa relation avec l’argent, s’explique si l’on se réfère à ce qui se passe actuellement en France, où la substitution graduelle de l’or à l’argent comme monnaie a, durant les huit dernières années, absorbé la plus grande partie de l’or importé en Europe des mines nouvelles.»  (Préface à l’édition anglaise de l’ouvrage de Chevalier sur la dépréciation de l’or)

La British Royal Commission on Gold and Silver (1886) s’est exprimée elle-même sans réserves sur ce sujet.  La première partie du rapport final (partie signée par tous les membres de la Commission) contient une reconnaissance claire et indubitable par les monométallistes-or des effets de la législation française.  Il y est dit :

«Sans doute, la date qui forme la ligne de division entre une époque d’une fixité approximative dans la valeur relative de l’or et de l’argent, et une autre d’une instabilité marquée, est l’année où le système bimétallique antérieurement en vigueur dans l’Union latine cessa d’être en pleine application.  Et nous sommes irrésistiblement amenés à la conclusion que l’action de ce système, établi comme il l’était dans des pays dont la population et le commerce étaient considérables, exerça une influence sensible sur la valeur relative des deux métaux.»

Aussi longtemps que ce système fut en vigueur, nous croyons que, en dépit des changements dans la production et l’emploi des métaux précieux, il tint le prix marchand de l’argent approximativement stable dans le rapport fixé par la loi, c’est-à-dire de 15 ½ à 1 …  Il ne nous semble pas a priori irrationnel de supposer que l’existence dans l’Union latine d’un système bimétallique avec un rapport fixe de 15 ½ à 1 entre les deux métaux, aurait été capable de maintenir le prix marchand de l’argent stable, à peu près suivant ce rapport.

L’avis que ce système ne pouvait affecter le prix du marché que dans la mesure où il y avait une demande pour le monnayage dans l’Union latine, ou suivant laquelle l’argent était apporté aux Monnaies de ces pays, est, pensons-nous, trompeur.

Le fait que le propriétaire d’argent pouvait en dernier lieu porter le métal à ces Monnaies pour le faire convertir en écus qui achèteraient des marchandises dans le rapport de 15 ½ d’argent à 1 d’or, affecterait probablement, dans notre opinion, le prix de l’argent sur le marché d’une manière générale, quel que soit l’acheteur et quel que soit le pays de destination.  Cela aiderait le vendeur à maintenir un prix se rapprochant du rapport légal, et tendrait à rendre le marché stable vers ce point. (Rapport final, 1re partie, sections 192 et 193)

La Commission royale attribue à l’Union latine l’effet ainsi produit en maintenant le rapport, mais il faut se rappeler que le traité créant cette Union ne fut conclu qu’en 1865, et que la France seule, pendant les soixante années qui précédèrent cette époque, avait maintenu le rapport avec une force égale, sans tenir compte de celui des métaux qui donnait la plus grande production.  Si la loi de 1803 n’avait pas été en vigueur vers 1850, alors que les stocks d’or énormes de Californie et d’Australie se dirigeaient vers l’Europe, ce métal serait tombé, comme plus d’une fois dans les temps primitifs, au rapport de 1 à 10.  De sorte que la loi d’un seul pays tenait les métaux au pair.  À quelque degré que tombait l’or par rapport aux marchandises, l’argent tombait aussi.  Cette situation a prévalu jusqu’à ce que la loi française fût, en pratique, abrogée.

La fermeture des Hôtels des Monnaies du monde occidental à la frappe sans restriction de l’argent priva ce métal de la demande, c’est-à-dire du marché dont il avait joui de temps immémorial.  C’était là un effet produit entièrement par la législation, et dans l’intérêt de quelques personnes privilégiées qui possèdent des rentes d’État et autres créances.  Quand on propose que, dans l’intérêt de l’humanité, le marché soit rétabli par la législation, la classe des créanciers et des prêteurs de monnaie s’y oppose.  Ces derniers ont toujours considéré comme naturelle toute chose qui tendait à rendre la monnaie plus chère, et ils n’ont pas hésité à invoquer le bras puissant de la législation pour aider à augmenter cette tendance.  D’autre part, quand on essaye d’empêcher que la monnaie ne devienne plus chère – ce qui signifie empêcher que les prix des produits du travail ne baissent – ils dénoncent cela comme un appel à la législation dans le but d’intervenir dans l’action d’une loi économique.

Une loi qui interdit l’usage d’un article pour un certain emploi auquel il a été consacré pendant des milliers d’années, ils la regardent comme «naturelle», tandis qu’une loi qui supprime la restriction et qui permet que cet article soit rétabli dans cet emploi, ils la déclarent «artificielle».  Privez l’or ou l’argent de la force libératoire, et ils sont immédiatement relégués au rang de marchandises, parce qu’ils perdent la force qui a créé la demande pour eux.  Une demande pour l’un ou l’autre, comme marchandise, est une demande pour une seule chose.  Une demande pour l’un ou l’autre dans le but de faire fonction de monnaie est, en fait, une demande pour toutes les choses.

Comme simples marchandises, la demande pour l’un ou l’autre métal serait variable, instable et, en comparaison avec la demande pour la monnaie, sans importance.  Réduisez l’or au rang de marchandise, et instantanément la demande pour ce métal deviendrait insignifiante, en comparaison de la demande qui existe pour lui dans les grandes nations commerciales lorsqu’il possède la force libératoire.  Restituez-lui la fonction de monnaie, et la demande redeviendra universelle.  Quand une marchandise est désignée pour être investie de la force libératoire, une demande qui jusque-là a été variable, irrégulière et incertaine, se transforme en une demande uniforme, certaine et sans fluctuations, une demande qui sera toujours au maximum, parce que les besoins humains sont insatiables, et c’est par une demande faite en premier lieu pour la monnaie que tous ces besoins sont satisfaits.

Pour l’emploi monétaire, si l’on envisage la demande du monde pour la monnaie, le stock total des deux métaux ensemble n’est actuellement et, si l’on peut en juger par le passé, ne sera jamais, selon toute probabilité, qu’extrêmement limité.  Si les deux métaux étaient réduits à la demande comme marchandises, et bien qu’il existe déjà un stock suffisant pour faire face à toutes les demandes de cette nature pendant soixante ans, sans avoir égard à la production courante, quelle serait la valeur de l’un ou de l’autre, ou de tous les deux ?

Permettez-moi, à ce propos, de répéter ma définition de la valeur : «l’estimation humaine au sujet des choses désirables dont la quantité est limitée».  Pour l’usage sans restriction, comme monnaie, des deux métaux, il ne manque aucun de ces éléments de valeur.  Pour l’emploi comme marchandise, il leur manquerait une des deux conditions nécessaires pour l’existence de la valeur, à savoir la limitation de quantité.  Sans limitation de quantité, ce serait en vain qu’on les estimerait hautement.  L’air est plus hautement estimé que l’or, mais en raison de sa quantité illimitée, il n’a pas de valeur dans le sens économique.  L’eau est plus hautement estimée que l’or, mais là où, comme au lac Supérieur, on peut l’avoir en quantités illimitées, elle n’a aucune valeur.  Dans le désert du Sahara, au contraire, l’eau, en raison de sa quantité limitée relativement à la demande, aura de la valeur.

La même législation qui, par force, priva l’argent de la demande – du marché – dont il avait joui pendant des milliers d’années, au grand avantage de la société, augmenta la demande pour l’or sans accroître l’offre.  À cette époque, pour la première fois dans l’histoire, on conféra exclusivement à l’or une fonction que, jusque-là, il avait partagée, à part égale, avec l’argent – à savoir la fonction de mesurer et d’échanger toutes les marchandises, toutes les propriétés et tous les services dans le monde occidental.  On y ajouta la tâche de mesurer et d’échanger aussi tout l’argent précédemment employé comme monnaie, lequel avait été relégué au rang de marchandise.  Lorsque l’Allemagne démonétisa ses pièces d’argent, il y eut donc, en fait, sur le marché, une quantité de ce métal suffisante pour satisfaire à toutes les demandes comme marchandise pendant au moins dix ans.  Il en résulta une augmentation sensible de la demande pour l’or et, par conséquent, de la valeur de ce métal.  Dans l’équation qui existe entre la monnaie et les marchandises, l’un des facteurs avait été éliminé, à tort, du côté de la monnaie, et ajouté du côté des marchandises.  Ce n’était pas la crainte d’une extraction excessive de l’argent qui engagea la France à fermer ses Monnaies à ce métal.  Elles n’auraient jamais été fermées à la production courante.  On n’aurait pas cru devoir les fermer à l’argent venant de l’Allemagne, si des considérations d’ordre économique avaient seules dirigé la politique de la France.  Les raisons de son attitude sont manifestes.

La France prit, après les découvertes de 1848, beaucoup plus d’or qu’elle n’aurait eu besoin d’en prendre, même si tout l’argent de l’Allemagne avait été envoyé à ses Monnaies.

Avec les Monnaies ouvertes aux deux métaux, les fluctuations de valeur actuelles ne pouvaient se produire et n’auraient pas eu lieu.  Bien loin que ces fluctuations constituent un argument contre le bimétallisme, elles démontrent clairement la folie qu’il y a à abandonner ce système.

L’or et l’argent sont également propres à l’usage monétaire.  Ensemble ils peuvent à peine suffire à assurer les besoins monétaires du monde; et ils ne peuvent y suffire entièrement, qu’à condition qu’ils soient tous deux monnaie de plein payement.

Dans n’importe quel pays, le nombre des personnes qui acquièrent, en travaillant dans les mines, l’un ou l’autre métal, est extrêmement limité.  La grande majorité des hommes travaillent en vue d’obtenir de l’or ou de l’argent, non dans les mines, mais dans les champs de l’agriculture et dans les différentes branches de l’industrie.  Le pouvoir d’acquitter ses dettes est déterminé, pour un pays, par la quantité de monnaie contre laquelle les produits de toutes ses industries peuvent être échangés.  La valeur de la monnaie et le poids des dettes se mesurent d’après cette base.  Ce n’est que parce que la fonction de monnaie a été conférée à l’or et à l’argent et que les dettes sont exprimées et payables au moyen de ces métaux, qu’il devient d’une si transcendante importance que leur production augmente en même temps que s’accroissent la population et la demande de monnaie du monde.  C’est à cause de cela qu’enlever à l’un de ces deux métaux sa fonction libératoire, ou lui en enlever une portion sans mettre à la place quelque chose d’aussi bien approprié pour remplir cet office, était pour la société une mesure de la plus terrible importance.  Ne la prenant qu’en elle-même, et sans apprécier jusqu’au bout tous les effets qui devaient s’ensuivre, on peut dire qu’elle constituait un acte de folie furieuse, et que si elle a été prise avec une pleine conscience des conséquences, elle n’est rien moins qu’une trahison envers l’humanité.

On pourrait dire que le peuple de chaque pays étant pleinement responsable des mesures prises par son Gouvernement, doit supporter les inconvénients qui en résultent.  Mais il ne faut pas perdre de vue que cette question de la monnaie est complexe.  Un petit nombre seulement des travailleurs du monde a eu le temps ou l’occasion de l’examiner.  Pour la grande masse de l’humanité, la vie est une poursuite persistante et prolongée en vue de la subsistance animale.  Même parmi ceux qui ont du loisir et les dispositions requises pour l’étude et la réflexion, la grande majorité a des goûts et des aspirations qui mènent à d’autres occupations intellectuelles, et elle demeure entièrement ignorante de la nature et de la fonction de la monnaie, spécialement des phénomènes qui se rattachent à une diminution indue ou à un accroissement indu de la masse monétaire.  Parce que la composition chimique de l’or ne subit aucun changement et que le nombre des grains contenus dans l’écu reste le même qu’auparavant, les gens supposent que l’étalon n’a pas été altéré.  Aussi attribuent-ils très naturellement une grande capacité à ces membres de la société dont la profession est de donner la monnaie en prêt, en vue d’un profit, comme les gens qui ignorent la science de la médecine attribuent de grandes connaissances à l’apothicaire qui manie les médicaments et débite le remède qui doit soulager la souffrance.  La haute intelligence et l’esprit cultivé de beaucoup de personnes des classes créancières, et la grande perspicacité et l’activité de ceux qui possèdent ou qui vendent les titres, les actions et les valeurs semblables, leur donnent naturellement une grande influence dans leur milieu respectif.

Il arrive souvent, pour cette raison, que ceux qui occupent les positions de confiance et de responsabilité publiques, sont inconsciemment influencés dans leurs vues sur les devoirs de leur charge, par la grande importance qu’ils attachent aux opinions de ces spécialistes en matière de finance.  Les fonctionnaires sont généralement des hommes occupés; mais si intelligents, accomplis et consciencieux qu’ils puissent être, il ne faut pas s’attendre à ce que leurs études leur aient permis d’embrasser la sphère entière des sciences, ni à ce qu’il soit donné à un homme de saisir le vaste ensemble des connaissances toujours plus étendues de l’humanité.  Ce qui est certain, en tous cas, c’est que, dans des questions de l’importance de celle de la monnaie, les fonctionnaires doivent à ceux qu’ils servent d’être prudents et circonspects dans l’adoption d’une politique quelconque.

Parlant d’une proposition de démonétiser l’argent, le Sénateur Dumas disait fort bien, au Sénat français, le 28 mars 1878 :

«Ceux qui abordent ces questions pour la première fois, les tranchent d’un coup.  Ceux qui les étudient avec soin hésitent.  Ceux qui sont obligés de les résoudre en fait, doutent et s’arrêtent, accablés par l’énorme responsabilité qui pèse sur eux».

On ne pouvait ignorer, dans les premiers temps qui suivirent 1870, que depuis quelques années la production des mines d’or avait été en déclinant.  Suivant les statistiques de sir Hector Hay, qui furent soumises à la Royal Commission on Gold and Silver, la production était tombée d’une moyenne de 150 millions de dollars par an entre 1852 et 1856, à environ 100 millions de dollars en 1870.  Cela constituait une réduction d’environ 33 % dans le court espace de temps de vingt ans.  N’est-il pas extraordinaire que, dans une telle période, alors que les besoins de monnaie du monde s’accroissaient rapidement, on se déterminât à démonétiser par voie législative l’un des métaux qui de tous temps avaient rempli l’office de monnaie; et précisément celui des deux qui avait été de la plus générale utilité, celui dont l’aide, si elle s’était prolongée et continuée, eût été, en présence du rapide épuisement de la production de l’autre, si manifestement indispensable pour sauver le monde d’une répétition de ces famines monétaires dont les conséquences avaient été plus funestes pour l’humanité que toutes les calamités, plaies et épidémies dont l’histoire fasse mention.  Il faut bien s’ancrer dans l’esprit que le rejet de l’un des métaux monétaires n’a profité à personne, si ce n’est à ceux, comparativement peu nombreux, qui appartiennent à la classe des créanciers, propriétaires de rentes et possesseurs de revenus fixes; tandis qu’un mal irréparable était causé au corps entier des masses productrices, comprenant non seulement les ouvriers des champs et des usines, mais encore les chefs d’industrie, les inventeurs, les administrateurs, les directeurs, les entrepreneurs, les marchands et tous les autres esprits actifs et capables, sans l’intelligence et la prévoyance desquels l’industrie ne pourrait pas être dirigée avec succès, et une grande masse de travailleurs être maintenue au travail sans interruption, dans un système de subdivision du travail aussi compliqué.  Si tout cela a pu être accompli au nom sacré de l’honneur et de la justice, on en vient à soupçonner que les changeurs d’argent sont de nouveau entrés dans le Temple !

L’effet d’une diminution dans la masse de la monnaie métallique par le retrait d’une partie de cette masse, ressort clairement de l’exemple suivant, pris dans une société autorisée, à laquelle nous attribuerons un capital représenté par 100,000 actions.  Supposez que, sur la base de ce nombre d’actions, des ventes à terme aient été effectuées en très grand nombre; ne considérerait-on pas comme un simple vol de la part de ceux qui ont conclu des contrats en vue de l’émission d’un tel capital, s’ils s’arrangeaient pour qu’une loi fût rendue, qui exigerait une réduction de moitié ou de toute autre fraction dans le nombre des actions de la société, sans une réduction correspondante du nombre d’actions à délivrer ?

Il ne saurait y avoir qu’une réponse à cette question.  Un pareil tour appliqué à la monnaie, dont la quantité détermine la valeur, est-il moins qu’un vol ?  Celui qui a contracté une dette a, dans le langage de la Bourse, vendu de la monnaie à terme.  C’est, en effet, une transaction en vue d’une livraison future.  Dans le premier cas, les parties étaient convenues de la livraison future de quelque chose qui, à ce moment-là, n’était pas en leur possession, c’est-à-dire des actions du capital.  Dans le second, elles étaient également convenues de la livraison d’une chose qui, à ce moment, n’était pas en leur possession : à savoir, de la monnaie.  La différence entre les deux cas consiste dans la nature de l’objet à livrer, et non dans le principe même de l’opération.

Un accord international assurerait-il un rapport fixe entre les deux métaux ?  Quelques personnes entretiennent l’idée que si, même au moyen de pareil accord, l’argent reprenait son rôle de monnaie suivant le rapport si longtemps maintenu par la législation française, il se produirait un choc subit, dont les effets se feraient sentir d’une manière générale dans les cercles industriels et commerciaux.  C’est là une crainte absolument dénuée de fondement, et qui provient d’une méprise.  Tout l’argent du monde est actuellement monnayé, et est complètement employé comme monnaie.  Il n’existe pas de stock d’argent non monnayé qui puisse être présenté aux Monnaies.  Il en résulte que tout l’argent qui pourrait être apporté proviendrait de la production courante, déduction faite des quantités de ce métal requises pour les emplois industriels.  La production de ces dernières années a été d’environ 180 millions de dollars.  Cette production fût-elle même transformée tout entière en monnaie, sans qu’on en prélevât aucune partie pour l’industrie, qu’elle représenterait peu de chose, répartie sur les quinze cents millions d’habitants du monde.  Ceux-ci ont absorbé, il y a quarante ans, une égale quantité d’or, à leur plus grand avantage.  Sous le régime d’un accord international pour la frappe libre, la quantité d’argent qui viendrait s’ajouter à la monnaie du monde produirait précisément le même effet que si la quantité ajoutée consistait en une somme égale d’or.  Et cependant personne n’oserait nier ouvertement que l’addition à la masse monétaire, d’une pareille quantité d’or, serait un grand avantage pour le monde.

La population de la France, à l’époque de la promulgation de la loi établissant le bimétallisme, s’élevait à moins de 28 millions d’habitants – pas la moitié de la population actuelle des États-Unis.  Le commerce extérieur de la France, en 1800, exportation et importation réunies, ne s’élevait qu’à 155 millions de dollars.  Alors qu’une telle population, avec un commerce extérieur aussi minime, fut en état de maintenir l’égalité de rapport entre les deux métaux, qui peut mettre en doute qu’on pourrait maintenir d’une manière permanente les deux métaux dans le rapport qui les a unis si longtemps, si l’argent était remis en vigueur comme monnaie par une convention internationale, n’y eût-il même qu’une ou deux des nations commerciales de l’Europe pour se joindre aux États-Unis ?

Nous avons eu, aux États-Unis, un exemple pratique des mouvements variables des métaux, lorsque tous deux avaient un accès illimité à la frappe, bien qu’avec une évaluation légale différente.  Lors de l’organisation de notre Monnaie, en 1792, le rapport fixé par la loi entre l’argent et l’or était de 15 à 1.  Ainsi était assigné à l’argent un taux plus élevé que le taux légal en France, lequel était de 15 ½.  L’or quitta par conséquent notre pays et se transporta en France, où la loi lui donnait une valeur plus grande.  De notre côté, nous n’eûmes, en fait, pas d’or en circulation, jusqu’à ce qu’un changement fut apporté à la loi en 1834.  Les États-Unis adoptèrent alors, pour les deux métaux, le rapport légal de 16 à 1.  Cela assignait à l’argent un taux moins élevé que celui du rapport légal français, et par suite ce métal prit, en place de l’or, le chemin de la France.  Le taux de frappe de ce pays étant plus favorable et le nôtre l’étant moins, dans le premier cas à l’or, et dans le second à l’argent, nous fûmes, dans les deux occurrences, privés du métal que, par la loi, nous avions évalué à un taux moins élevé que celui de la France.  Nous n’en éprouvâmes cependant ni perte ni inconvénient, parce que chacun des métaux avait autant d’effet que l’autre pour tous les payements : ils n’avaient fait que changer de place l’un avec l’autre.

Qui peut mettre en doute que, dans ces circonstances, la loi et les faits étaient l’un vis-à-vis de l’autre dans le rapport de la cause à l’effet ?  La valeur marchande avait-elle quelque chose à y voir ?  Le rapport légal établi par la France ne gouvernait-il pas absolument le mouvement des métaux ?  Il me semble que ce sont là des témoignages accumulés en faveur de l’efficacité de la loi pour fixer et maintenir la valeur relative des deux métaux.  On ne peut supposer que soit l’or, soit l’argent, auraient quitté un pays pour être échangés contre de la monnaie de l’autre métal, si le rapport légal entre les deux métaux avait été le même chez toutes les nations.

Supposons, par exemple, qu’il n’y ait qu’un pays au monde – les États-Unis.  Supposons en outre, que ce pays promulgue une loi qui ferait de l’argent l’étalon légal pour le payement de toutes les dettes, tant publiques que privées, en assurant l’accès sans restriction de ses Monnaies aux deux métaux, dans le rapport de 15 ½ à 1.  Si le stock existant des métaux était suffisant pour satisfaire à toute demande de l’industrie pendant une période d’au moins soixante ans, comment serait-il possible que les métaux en arrivent à se fausser compagnie, pour une cause quelconque, résidant dans la production courante des mines ?

Quelqu’un donnerait-il plus pour un métal que pour l’autre ?  Ni l’un ni l’autre des métaux ne pourrait être chassé du pays, puisque, dans notre hypothèse, il n’y aurait pas d’autre pays où il pût aller.  Il ne pourrait aller ni dans Mars ni dans Jupiter !  De même, dans notre hypothèse, toute la demande pour l’industrie pourrait être satisfaite sans que pour cela la masse totale fût affectée d’une façon appréciable, le stock existant étant énorme en comparaison de n’importe quelle demande annuelle des métaux comme marchandises.  Il est manifeste que, dans de telles conditions, leur valeur suivant le rapport établi serait immuable.

Si donc un arrangement international était conclu entre les États-Unis et les principales nations commerciales de l’Europe, pareil accord ne ferait-il pas de toutes un seul pays au point de vue qui nous occupe ?  Dans de pareilles conditions, je défie tout monométalliste d’expliquer comment la valeur des métaux pourrait s’écarter du rapport légalement établi.

À ce propos, qu’il me soit permis de faire un moment diversion, et de dire que, dans le cas où l’exactitude d’un principe ou d’un fait que j’aurais avancé ou que je serais amené à produire devant la Conférence, viendrait à être contestée, il me serait fort agréable qu’on m’interrompe à un moment quelconque pour me poser une question ou pour me demander une explication.  J’ai consacré au sujet que je traite en ce moment une longue et, je crois, une sérieuse attention.  Je suis fermement convaincu de ce que les principes que j’ai essayé d’exposer sont fondamentalement corrects.  Si je ne les croyais pas de la plus haute importance dans la discussion du grand problème soumis à l’examen de cette respectable assemblée, je ne me serais pas permis d’occuper des instants qui lui sont si précieux, et, jusqu’à un certain point, de lasser la patience des honorables Délégués par un exposé aussi étendu.

Pour reprendre le fil de mon discours, j’ajouterai simplement, en ce qui concerne le point actuellement en discussion, que lorsqu’un dollar d’un métal acquittera, grâce à la loi, autant d’obligation qu’un dollar de l’autre métal, aucun homme de bon sens ne donnera plus pour l’un que pour l’autre.  Personne ne consentira à donner pour l’un des deux, plus que sa valeur en tant que monnaie, puisque, à ce taux, il pourrait l’obtenir sur le marché.  Personne ne le céderait pour moins, parce que, à ce taux, on pourrait s’en débarrasser sur le marché.

Le stock existant des deux métaux est déjà si considérable relativement au montant de la production courante, que si tous deux étaient pleinement employés comme monnaie, les variations survenant dans la production annuelle ne pourraient affecter ce stock totalisé que dans la proportion la plus infinitésimale.  Non seulement une fraction considérable de la production annuelle est nécessaire pour couvrir la quantité absorbée par l’industrie et celle qui se perd par suite du frai et d’accidents, mais tant que le monde se reposera sur les métaux précieux, l’accroissement de la population et du commerce demandera un accroissement correspondant du stock de ces deux métaux.  Sans accroissement parallèle dans la production des mines, les relations entre la monnaie et les autres choses continueront à être bouleversées, et la baisse des prix ne pourra être arrêtée.

L’expérience qu’a faite le monde ne permet aucune crainte de surabondance produite par un excès de production de l’or et de l’argent.  La plus grande production, pendant la période qui a suivi les découvertes des gisements d’Australie et de Californie, s’est manifestée durant les cinq années qui ont succédé à 1856.  Pendant ces années, la production moyenne de l’or et de l’argent réunis s’élevait à 190 millions de dollars.  La proportion dans laquelle se trouvait cette production par rapport aux stocks existants des deux métaux, était bien plus considérable que celle dans laquelle se trouve la production courante par rapport aux stocks actuels.  Et pourtant l’effet de l’accroissement de la production dans cette période sur les prix des marchandises fut très graduel et n’occasionna de secousse dans aucune branche d’affaires.

Tooke, dans son History of Prices (vol. VI), dit que, malgré l’augmentation dans la production des métaux qui se produisit de 1848 à 1856, il n’y eut, pendant la dernière de ces années, ni accroissement correspondant dans la généralité des prix, ni, pour les groupes importants de marchandises, élévation d’aucune sorte dans les prix.  Toutes les autorités en la matière montrent que l’accroissement des prix résultant des productions énormes de la Californie et de l’Australie, s’est réparti sur une période d’environ dix-sept ans, et qu’en tout il ne s’est pas élevé à plus de 18 à 20 %.  Au sujet de la hausse des prix qui suivit la découverte des premières mines de l’Amérique, Tooke dit encore :

«On ne peut découvrir de hausse dans les prix avant 1570, soit cinquante ans après l’entrée des Espagnols à Mexico et près de trente ans après la découverte des mines d’argent de Potosi.  Le dernier échelon des prix ne fut atteint qu’en 1640.»

Et cela malgré la grande proportion dans laquelle la production nouvelle se trouvait par rapport au stock qui existait auparavant, stock que les autorités en la matière évaluent à moins de 200 millions de dollars.

Les stocks de monnaies d’or et d’argent qui existent actuellement étant beaucoup plus considérables que dans aucune période précédente, leur valeur ne pourrait être affectée que d’une manière tout à fait insignifiante par toute découverte de mine qui pourrait pareillement être faite.  Quelle que pût être la production minière, elle ne pourrait affecter les prix que dans la proportion de cet accroissement par rapport au stock total existant, en tenant compte de la demande d’une population toujours grandissante, pour une augmentation proportionnellement croissante de la masse monétaire.

Tous les faits de la situation et toutes les leçons de l’histoire prouvent, sans nul doute, que l’adoption par les Puissances de la frappe illimitée de l’or et de l’argent est entièrement praticable sans qu’il se produise le moindre choc ou le moindre trouble pour aucun des intérêts en cause.  Il ne peut davantage être mis en doute que semblable politique, en mettant un arrêt à la chute des prix, imprimerait une impulsion bienfaisante à toutes les branches de l’industrie et du commerce, secouerait les liens de l’esclavage financier et pousserait tous les oisifs au travail.  Cependant tous les résultats qui pourraient être obtenus, grâce à l’adoption générale de ce système, pourraient également être atteints, à mon avis, au moyen de son adoption même par une des principales nations commerciales de l’Europe conjointement avec les États-Unis – et spécialement, qu’on me permette de le dire, si cette nation était la Grande-Bretagne.

On a exprimé la crainte qu’en cas de remonétisation de l’argent ou d’extension de son emploi par le fait d’un accord international, des flots de métal déversés par les mines submergeraient les affaires du monde.  Des déclarations et des prophéties de cette nature ont rempli pendant quelque temps les colonnes d’une partie de la presse.  Il est possible que quelques-uns de ceux qui écrivent ces articles croient que ces affirmations ont certain fondement, mais, en ce cas, c’est parce qu’ils n’ont pas pris la peine de se mettre au courant du sujet sur lequel ils ont écrit.  L’industrie minière est une affaire dont, en général, on connaît peu ou rien.  La nature des choses exige qu’elle s’exerce loin des centres commerciaux.  De là, un avis ou un pronostic qui, s’il était relatif à une question bien connue dans un milieu donné, serait, à première vue, taxé d’absurdité, peut, s’il est relatif aux mines, être plus ou moins généralement accepté.  Ces prophéties et ces allégations ne reçoivent aucune créance des personnes qui ont quelque connaissance de la pratique minière ou seulement qui ont lu attentivement l’histoire des métaux précieux.  Plus on est éloigné des régions minières, plus on fait ces déclarations avec confiance et persistance.  Les mines auxquelles il est fait allusion ne sont pas connues des mining prospectors expérimentés, et n’existent que dans l’imagination des mineurs de Lombard Street ou de Wall Street.  Nous en avons entendu parler pendant la discussion, devant le Congrès des États-Unis, de la Silver Law de 1878.  Depuis l’adoption de cette loi, aucune mine importante n’a été découverte.  Les localités qui ont produit la plus grande partie de l’argent extrait depuis lors étaient connues, et les mines en activité, au moment où la loi passa.  En créant des sièges d’extraction plus nombreux dans ces localités, on a assuré une production plus forte, mais, selon tous les symptômes physiques, le maximum a été atteint.

Malgré l’accroissement qui a eu lieu ces dernières années, dans la production de l’argent, ceux qui connaissent les conditions actuelles de l’exploitation croient fermement que, dans un temps relativement court, la production subira une décroissance considérable.  Je soumets à l’examen loyal de la Conférence quelques-unes des raisons qui justifient cette manière de voir.

En ce qui concerne les États-Unis, les grandes mines – celles qui ont produit le plus d’argent – s’épuisent.  Les mines de Comstock sont aujourd’hui abandonnées en fait.  Sur ce vaste champ, les moissonneurs ont passé, et il n’y reste que les glaneurs.  Les mines plus petites même, qui sont d’une fertilité modérée, présentent des symptômes non équivoques d’épuisement.  De petites mines seront sans doute ouvertes pour les remplacer, à mesure que le travail se trouvera sans emploi.  Mais on ne découvre plus aucune mine de quelque importance, et, à raison de l’étendue des recherches qui ont été faites dans les vingt dernières années, il est improbable, au plus haut point, qu’une mine de premier ordre soit encore mise à jour.

Lorsque les États-Unis ont acquis la Californie, le Névada et l’autre territoire compris dans la cession faite par le Mexique, ces districts n’avaient jamais été explorés au point de vue des mines.  Les Mexicains qui avaient habité cette région avaient pratiqué la vie pastorale.  Les exploitants miniers n’avaient pas poussé leurs explorations aussi loin vers le nord.  Pour atteindre la région argentifère, ils auraient eu à tenter les rigueurs d’un climat septentrional et à braver les périls des Sierras.  Quand le pays devint la possession des États-Unis, il y avait donc des chances de découvertes partout, et la suite des événements démontra que cette région renfermait de grands dépôts de métaux précieux.

La situation actuelle diffère totalement de la situation d’il y a vingt ans.  Il est extrêmement douteux qu’il existe encore aujourd’hui une grande région nouvelle à découvrir.  Les grands districts argentifères s’étendent généralement sur un territoire de deux ou trois milles, et d’ordinaire la nature soucieuse du bien-être de l’homme y met son étiquette sous la forme d’un outcrop.  Les districts qui ont fourni les neuf dixièmes de l’argent produit aux États-Unis sont les districts découverts il y a vingt années.  Depuis dix ans, on n’a pas découvert un seul district, même de grandeur modérée.  Néanmoins, pendant tout ce temps, des hommes vifs et alertes ont poursuivi activement la recherche.  Il n’y a pas de montagne si élevée ou si rude, dégorge si profonde ou si inaccessible, qui ait échappé à l’assaut des prospectors omniprésents.  La preuve en est partout donnée par le témoignage des rochers.  Les traces laissées par la poudre, les sondages et les mines que l’on a fait sauter, marquent le passage de ces promeneurs entreprenants et infatigables.  À visiter le pays de long en large, il n’y a pas un seul endroit présentant quelque caractère naturel annonçant la présence d’une mine – pas un outcrop – qui ne témoigne à l’évidence qu’il a subi le contact du foret et l’examen du prospector.  Et rien qui ait une véritable importance n’a été découvert.

À mesure que les grandes mines s’épuisent, l’industrie, dans son ensemble, donne un moindre profit moyen pour le capital, et il devient de plus en plus difficile, même pour le prospector le plus habile, d’intéresser les capitalistes dans ses découvertes.  Tous ceux à qui l’exploitation des mines est familière savent combien les profits moyens sont maigres et les chances douteuses.  On peut compter sur les doigts de la main ceux qui ont fait de grandes fortunes dans cette industrie.  Presque tous ceux qui se sont enrichis dans les régions minières, les ont abandonnées pour se consacrer à une occupation de moindre risque, dans un autre endroit, où ils puissent jouir davantage, eux et leur famille, du confort et des agréments de la vie.

Ceux qui restent découvrent, par une dure expérience, qu’il est bien plus facile de perdre une fortune que d’en gagner une; ils apprennent, à des degrés divers, combien il est hasardeux de toucher à une entreprise minière, avant qu’elle ait été menée assez loin par les autres pour qu’il soit presque certain qu’elle rendra au moins le capital engagé.  Ils préfèrent payer davantage après que l’exploitation a pris un certain développement, que d’être constamment à la merci du hasard.  Ils ne comprennent que trop bien les risques de l’affaire.  S’il persistaient à entrer dans de nouvelles entreprises avec un peu de leur première insouciance, alors qu’ils ne risquaient que leur propre travail, la perte de tout leur bien ne serait qu’une question de temps.

L’homme que le courage et l’espérance ont conduit à la fortune, trouve que le courage et l’espérance, s’il n’y ajoute la prudence, éloigneront de lui la fortune.  Il y a tant d’exemples de ce fait dans les régions des mines, que les hommes qui possèdent encore quelque chose apprennent de plus en plus à hésiter avant de s’embarquer dans de nouvelles entreprises.  Le capital, sauf lorsqu’il se trouve dans des mains inexpérimentées – où il se loge rarement – n’est guère engagé dans une découverte, et c’est avec grande difficulté qu’on peut l’attirer dans une mine.  Entre une découverte et une exploitation, le chemin est long et dispendieux.  Cela laisse aux inventeurs la charge de trouver les mines, et d’en ouvrir l’exploitation – tâche ingrate, qui requiert beaucoup de peine et de temps – au moyen du travail individuel d’hommes dénués de capital.  Dans ces conditions, il doit être manifeste que l’œuvre d’ouvrir de nouvelles mines ne peut faire des progrès rapides.

Il est extrêmement rare que l’initiative d’entreprises minières parte de capitaux jusque-là étrangers à ce genre d’entreprises.  Il faut, pour une grande mine, en premier lieu qu’elle soit découverte, puis que des hommes entendus aient consacré à ses premiers développements une grande somme de travail, avant qu’ils se croient autorisés à faire appel au capital étranger ou qu’ils puissent réussir à l’obtenir.  Il y aura, par le fait de l’épuisement des gisements importants – et ils seront rapidement épuisés – de moins en moins de capital étranger qui se mettra dans ce genre d’affaires.  Il est plus facile d’obtenir une grande quantité de monnaie pour l’exploitation de ce qui paraît devoir être une grande mine, que d’obtenir une somme minime pour l’exploitation d’une mine peu importante.

N’est-il pas extraordinaire qu’eu égard aux profits considérables qui, d’après ceux qui ne connaissent rien à la question, sont réalisés par les propriétaires de mines aux États-Unis, le capital soit si hésitant à entrer dans ces bonnes affaires et à s’en disputer les actions ?  Toutes les autres entreprises, lorsqu’elles donnent des profits peu ordinaires, sont promptement et ardemment envahies à la fois par le capital et par le travail.  Notre pays, du Dakota au golfe du Mexique et d’un Océan à l’autre, a réalisé une bonne organisation des États et des Territoires : la loi et l’ordre y prévalent, et le capital y est aussi en sécurité que dans n’importe quelle autre partie du monde.  On peut s’y procurer les meilleurs experts en matière de mines, moyennant une rémunération raisonnable.  Et pourtant, nous ne trouvons pas de capitalistes pressés d’employer de tels hommes et de risquer leurs capitaux dans ce genre d’entreprises.

Il semblerait qu’une affaire qui, d’après les rapports publiés, offre tant d’appâts et si peu de désavantages, dût être entreprise avec ardeur et poursuivie avec satisfaction.  Les capitalistes paraissent cependant préférer s’engager dans la banque et dans des affaires similaires, qui, sans aucun doute, leur procurent des profits bien meilleurs et bien plus certains.

On est pleinement autorisé à dire qu’il n’y a pas une affaire de mines sur cent et peut-être même sur mille, qui rémunère les sommes qu’on y a consacrées.  Le fait est que plus on s’approche des régions minières, et plus on se convainc que le résultat financier auquel aboutissent les efforts et l’activité dépensés dans les mines est moindre, en moyenne, que celui de toutes les autres entreprises, alors que les risques sont infiniment plus considérables.  De là, le petit nombre de ceux qui s’y engagent tant comme capitalistes que comme ouvriers mineurs, et de là aussi la difficulté qui s’oppose à toute augmentation dans leur nombre.  Tout cela est bien connu et bien compris dans les parties du pays où sont situées les mines.  Il n’y a que les gens qui vivent à des milliers de milles du théâtre des opérations qui puissent voir tant de profit et tant d’avantages dans ces affaires.  Ceux-là ne réfléchissent pas à ce que la plus grande partie des dépenses occasionnées par une exploitation minière, le sont par la recherche même de la mine.  S’il en était autrement, le capital s’y engagerait sans doute d’une manière plus générale.  Si ceux qui font métier de découvrir des mines devaient être payés au taux exigé par les mineurs qui travaillent pour un salaire journalier, le prix de la mine pour les capitalistes serait, au total, infiniment plus considérable que le prix d’achat après qu’elle a été découverte.

Va-t-il se produire un déluge d’argent ?

On dit que si l’argent, remis en vigueur comme monnaie, reprenait sa parité avec l’or, il se produirait un accroissement énorme dans la production.

Peut-on supposer que, simplement parce que le prix de l’argent était peu élevé, une société minière quelconque eût continué à exploiter une mine pauvre si elle eût pu en obtenir une riche ?  Les frais généraux d’une mine restant les mêmes, que le prix du métal soit en hausse ou en baisse, puisque l’intelligence et l’organisation des mineurs maintiennent le taux des salaires, si bas que tombe le prix du métal, les propriétaires de mines se contenteraient-ils, en pareille circonstance, d’exploiter un gisement d’un rendement peu élevé, alors que, s’ils le désiraient, ils pourraient en exploiter un qui serait plus riche ?  S’il y avait, n’importe ou, une mine plus profitable qui leur fût accessible, continueraient-ils à se contenter de leur champ d’exploitation ?  Le bas prix du métal et leur instinct du gain ne seraient-ils pas des leviers puissants pour les déterminer à opérer dans la meilleure des mines dont ils auraient connaissance ?  Le fait est que plus le prix du métal tombe, plus considérable et plus impératif devient aussi le stimulant des propriétaires de mines à augmenter l’extraction pour qu’elle paye leurs frais et leur laisse un bénéfice.

Si cela est vrai, et cela me semble être évident par soi-même, il doit être manifeste qu’on extrait actuellement la plus grande quantité qu’il soit au pouvoir des hommes de produire avec le nombre de travailleurs engagés dans cette industrie.

Comme preuve à l’appui, je dirai qu’il y a très peu de filons qui rendent en argent moins de 15 onces de métal par tonne de minerai.  Généralement les filons ou bien produisent cette quantité, ou bien ont un rendement pratiquement nul.  Là où le rendement accuse une quantité de beaucoup inférieure, les travaux sont en queue, c’est-à-dire aux confins extrêmes de petites veines dont la quantité de minerai à extraire doit en tous cas être minime.

Si les prix venaient à monter, il y aurait peut-être quelques petites mines qui seraient mises en exploitation, mais pas de celles qui pourraient produire beaucoup d’argent.  Elles n’appartiennent pas à la classe des mines qui pourraient déterminer un déluge.  La nature met de longues distances entre ses grands dépôts d’argent.  Le Comstock est fort éloigné de Leadville, et le Potosi était encore plus distant de ces deux endroits.  Il est certain que lorsque le prix du métal est peu élevé et que le profit est minime, il ne peut y avoir de motifs à réduire l’extraction.  Lorsqu’on exploite des gisements de peu de rendement et qui, au prix courant du métal, payent tout justement les frais, l’exploitation ne pourrait pas continuer si l’on ne traitait pas une quantité considérable de minerai.  Si une mine pouvait être exploitée complètement en un jour, il est clair, pour autant qu’on ne considère que les propriétaires, que ceux-ci retireraient bien plus de bénéfices que quand l’exploitation se répartit sur nombre d’années.  Mais il est aussi de leur intérêt de faire travailler tout homme qui peut être employé avec avantage dans une mine.  Les propriétaires des mines extraient en tous temps chaque tonne de minerai que la conformation physique de la mine leur permet de retirer, et cela sans tenir compte du prix du métal.  Il est parfaitement vrai que des prix plus élevés donneraient des bénéfices plus considérables, et il peut paraître qu’en cela ils stimuleraient davantage ceux qui s’occupent de mines à en rechercher de nouvelles.  Il résulte néanmoins de mon expérience personnelle et de celle qu’ont acquise les gens qui connaissent le côté pratique de la question, qu’il n’en est rien.

Les nouvelles mines sont recherchées par ceux dont c’est le métier de les découvrir, de la manière que j’ai déjà exposée, et sans qu’ils tiennent le moindre compte du prix du métal.  Durant leurs longues et pénibles courses dans les montagnes, ils ne savent rien du prix du métal.  Ils ne sont occupés qu’à chercher une mine, et c’est un fait que la découverte d’une grande mine – ce que tout homme de cette profession souhaite, et à vrai dire s’attend à trouver – le payerait quel que soit le prix du métal.

On entend dire quelquefois par ceux qui ont recueilli leurs renseignements ailleurs que sur le théâtre des opérations, qu’on a découvert de nouvelles méthodes de production d’un caractère radical et révolutionnaires dans leurs résultats, grâce auxquelles on extraira des quantités innombrables d’argent de mines qui n’ont pas encore présenté jusqu’ici de perspectives suffisantes de bénéfices pour déterminer le capital et le travail, soit à en poursuivre, soit à en commencer l’exploitation.

À l’exception de quelques améliorations réalisées dans les fours destinés à traiter les minerais de plomb argentifère, les perfectionnements apportés à la métallurgie de l’argent n’ont pas été de nature à produire la moindre réduction matérielle dans les frais d’exploitation.  Ce sont des machines du genre de celles qui furent placées dans les mines et usines de Comstock en 1865, qui y sont encore employées aujourd’hui, sans qu’on y ait apporté le moindre perfectionnement matériel.  Elles sont absolument fictives, les fortunes qu’on prétend être réalisées par suite du traitement, par les nouvelles machines, des queues ou des résidus de minerai déjà traité.  Il n’y a personne qui fasse fortune en traitant les queues au moyen d’une machine quelconque.

Une considération de grande importance par rapport à la limitation de la production de l’argent aux États-Unis, est le nombre restreint de gens qui consentent à travailler dans les mines.  Peu de personnes quittent le confort et les agréments de la civilisation pour mener une vie qui par comparaison est une vie d’isolement et de désagréments.  Chez les anciens, les Argonautes n’étaient pas nombreux; chez les modernes, ils ne le sont pas davantage.

L’entreprise est de celles qui réclament des qualités particulières, des qualités qui ne sont pas très communes parmi les hommes.  Ceux qui s’y engagent doivent être ardents, prudents, intelligents et ambitieux, et être en même temps robustes, endurcis à la fatigue, résistants, pleins d’abnégation et de ressort, et disposés à mettre toutes ces qualités à l’épreuve.  Bien plus, ils doivent être possédés de la fièvre de l’espoir et savoir goûter par avance les joies futures, ils savent que l’affaire est une pure loterie, et qu’il y a mille chances d’insuccès contre une de réussite, mais chacun a confiance dans son étoile, et est décidé à affronter des fatigues indicibles avec la chance unique d’être celui qui gagnera le prix !  Pour cette catégorie d’hommes, la poursuite du but aura toujours suffisamment de charme et de stimulant pour leur inspirer de continuels efforts, tout aussi bien que l’incertitude, les désappointements et les pertes seront toujours efficaces à prévenir tout accroissement exagéré de leur nombre.

Malgré les rapports mirifiques sur les succès de cette industrie, la population minière des États-Unis ne s’est que peu ou point accrue depuis de longues années.  Bien des gens qu’un impérieux espoir anime, consentiraient pour leur part à affronter les privations, mais ne veulent pas soumettre ceux du bien-être et du bonheur de qui ils sont responsables, aux inconvénients et aux privations inséparables de la vie dans des régions éloignées et isolées.

On ne trouve jamais de mines d’argent que sur des montagnes désertes et désolées, impropres à la culture et à toute autre industrie que l’industrie minière.  De par la nature des choses, le campement doit être temporaire.  Chaque jour de travail diminue d’un jour la vie de la petite société.  Les gens savent que leur home ne peut être permanent.  La vigueur avec laquelle sont conduits les travaux d’exploitation rend certaine la prompte dispersion de la communauté.  Les mineurs ne peuvent, au plus, que passer quelques années ensemble.  Lorsque les familles commencent à être installées pour de bon avec des enfants grandissant autour d’elles, elles sont forcées de se choisir une nouvelle demeure.  Il n’est pas agréable, pour des parents, de savoir que tout ce qui environnait leur jeune famille, pendant qu’ils relevaient, sera certainement dispersé avant qu’elle ait atteint son plein développement.  Ce sont là des considérations d’un poids sans égal pour un peuple comme le nôtre, et qui, lorsqu’elles sont jointes à d’autres, rendent, selon moi, aussi certain qu’il peut l’être, que le nombre des mineurs n’atteindra jamais, par rapport à la population totale, une proportion plus considérable que la proportion actuelle.  Il n’a pas augmenté jadis, à l’époque où l’argent avait sa pleine parité avec l’or.  Au lieu que leur nombre augmente dans le cas où l’argent serait remis en vigueur comme monnaie, il est bien plus probable qu’il diminuera.  La prospérité dans toutes les branches de l’industrie et du commerce, qui résulterait du rétablissement de l’argent dans sa fonction immémoriale, aurait fort probablement pour effet de déterminer les gens actuellement engagés dans l’industrie minière à profiter de cet accroissement d’activité pour quitter les mines et s’engager dans quelqu’autre entreprise.

Il est bien connu des gens qui s’occupent d’affaires minières que la découverte et la mise en exploitation du gisement de Comstock avec ses nombreuses mines et son énorme production, n’a amené aucune augmentation dans le nombre des mineurs.  Si le métal atteignait de nouveau le prix de 1.29 dollar l’once, ce qu’il était lors de la découverte de Comstock, pourquoi nous attendrions-nous aujourd’hui à voir ce nombre augmenter d’une manière quelconque ?  Et sans une augmentation du nombre d’ouvriers, il est impossible qu’aucun déluge se produise, alors même qu’un gisement considérable nouveau viendrait à être découvert.

Des allégations se sont produites parfois sur ce qu’on supposait être les frais occasionnés par l’exploitation d’une mine d’argent.  En supputant ces frais, les statisticiens et les politiciens de l’étalon d’or ont eu soin de confiner leurs calculs dans les entreprises heureuses.  Ils passent sous silence le fait que des centaines de millions de dollars ont été dépensés dans la construction d’usines, dans l’établissement d’un matériel considérable, dans le creusement de puits, dans le percement de galeries, dans le montage de machines d’extraction, qui n’ont jamais rapporté aux entrepreneurs la valeur d’un dollar.  On ignore également le fait que l’exploitation d’une mine est une loterie, dans laquelle peu nombreux sont les prix et très nombreux sont les mécomptes, et où, comme dans toute loterie, en tenant compte des contributions de tous ceux qui y prennent part, le gros lot coûte beaucoup plus que sa valeur apparente.

Pour des raisons qui doivent leur paraître satisfaisantes à eux-mêmes, les gens qui prennent tant de soin de fournir ainsi des calculs minutieux, mais trompeurs, sur le coût de production de l’argent, ne semblent pas mettre autant de sollicitude à instruire le monde du coût de production de l’or.  Peut-être craignent-ils qu’une enquête dans cette direction ne démontre, comme elle le démontrerait certainement à mon avis, qu’en proportion de la valeur de frappe, le stock d’or existant, dont les neuf dixièmes proviennent du simple lavage des sables d’alluvion, a coûté proportionnellement beaucoup moins que l’argent.

D’après les statistiques de Soetbeer, la totalité des stocks d’or et d’argent actuellement existants a été produite, à l’exception d’une minime fraction, durant la période pendant laquelle les deux métaux étaient dans un rapport variant entre 1 : 15 et 1 : 15 ½.  S’il y avait eu un profit ou un avantage spécial à produire de l’argent plutôt que de l’or, n’en remarquerait-on pas le résultat dans les stocks actuellement existants des deux métaux ?  S’il eût coûté moins, en moyenne, de produire de l’argent au lieu d’or, d’après le rapport établi, n’y aurait-il pas, et beaucoup, plus d’or existant que d’argent ?

La vraie question qui se pose n’est cependant pas le prix de revient du métal, c’est la question, infiniment plus importante, de savoir si par le manque d’une offre monétaire suffisante, et uniquement dans l’intérêt de la classe peu nombreuse des gens qui prêtent du capital à intérêt, on permettra que le cancer dont l’industrie est atteinte, gangrène irrémédiablement la société et la civilisation.

Ce qui est vrai au point de vue du développement des exploitations minières aux États-Unis, l’est aussi, à un degré plus élevé même, pour celles du Mexique, de l’Amérique du Centre et du Sud.

Les conditions qui ont existé jusqu’en 1873, alors que l’argent était au pair avec l’or, n’ayant pas été suffisamment favorables pour amener le capital à s’engager dans les mines qui ne sont pas encore ouvertes actuellement dans ces pays, il est au plus haut point improbable que pareils placements se produisent à l’avenir.  Les mines d’argent ne peuvent être exploitées sans un matériel très dispendieux.  Des chemins de fer sont nécessaires pour le transport des machines.  Il faut de plus que les minerais soient conduits au four, ou qu’une installation soit faite près du gisement; et l’on ne peut établir à bas prix des voies ferrées sur le versant de montagnes presque perpendiculaires.

Les mines d’argent du Mexique ont été exploitées pendant des centaines d’années.  L’augmentation de production qui y est accusée pour ces dernières années, s’est faite près des frontières des États-Unis et près du chemin de fer qui traverse ces confins, là où nos compatriotes ont facilement accès.  Mais la surface est limitée; elle a été entièrement explorée, et elle ne donne pas la moindre raison d’espérer qu’elle livrera un jour au monde une mine de premier ordre.

Dans les contrées sud des États-Unis, les terrains de nature à receler des mines ne montrent plus d’affleurements.  Bien qu’un grand affleurement n’indique pas toujours une grande mine, peu de grandes mines ont été découvertes qui ne présentaient pas de grands affleurements.  C’est ce qui aide énormément au travail de celui dont c’est le métier de découvrir les mines.  Bien que les outcrops produisent souvent un désappointement, ils encouragent les efforts et soutiennent l’espoir.  Le gisement du Comstock fut découvert grâce à l’étendue de ses affleurements.  Alors même que le peuple des États-Unis n’eut pas eu à ce moment d’expérience en matière de mines d’argent, les indices à la surface étaient si apparents que les affleurements seuls produisirent des millions de dollars.

L’avantage d’un affleurement ne consiste donc pas seulement en ce qu’il sert à indiquer ce que peut être la mine, mais qu’il peut être exploité lui-même à peu de frais, puisqu’il n’est besoin ni de machines, ni d’engins spéciaux pour extraire le métal qu’il renferme.  Les minerais qui se trouvent près de la surface sont oxydés et, par conséquent, moins réfractaires et moins difficiles à traiter que ceux qui sont extraits à une profondeur considérable.

Celui dont c’est le métier de découvrir les mines n’ayant que peu de capital, si même il en a, fait, en général, dépendre du métal extrait de l’affleurement, la question de savoir s’il se trouve ou non en présence d’une mine.

Au Mexique et dans l’Amérique du Sud, on a, pendant les siècles qui ont suivi la découverte du continent, extrait toutes les choses de valeur qui se trouvaient à la surface.  Cela prive le mineur non seulement d’indications pour diriger ses efforts, mais encore du moyen de faire sur le sol, tel qu’il a été livré par la nature, des investigations superficielles; et cela lui enlève les meilleurs indices sur lesquels il puisse baser son opinion relativement aux chances qu’il a de rencontrer un filon important.

Les grandes productions d’argent proviennent des mines de Potosi, découvertes en 1545 – qui sont depuis longtemps épuisées – et des mines de Comstock dans le Névada, découvertes vers 1860 – qui sont, comme je l’ai dit, épuisées en fait.  Ce sont de telles découvertes qui produisent des déluges.  Il est aussi certain que quelque chose de futur peut l’être, que le monde aura longtemps à attendre avant de voir un développement minier semblable à l’un ou à l’autre de ceux-ci, en admettant toutefois qu’il doive jamais en revoir un.  Mais, comme je l’ai déjà fait remarquer, si même il devait se faire une découverte de ce genre, la production d’une année n’aurait qu’un rapport insignifiant avec les énormes stocks de métaux précieux qui existent actuellement, et ne pourrait affecter que dans une proportion minime les prix des marchandises.

Ceux qui ne connaissent rien à la question croient que les mines sont accidentellement découvertes.  Cela est vrai dans une certaine mesure.  Les placers de la Californie furent découverts par hasard, mais depuis le temps de la découverte, des prospectors ont fouillé le continent tout entier à la recherche de mines.  On ne peut pas dire que les gens dont je viens de parler, lorsqu’ils cherchent ainsi, guidés par leurs connaissances et par leur intelligence, font leurs découvertes accidentellement.

Le continent américain tout entier, du Mont Rainier aux Cordillères, a été ainsi fouillé pas à pas par des gens habiles, hardis et aventureux, qui possédaient non seulement de la finesse d’observation et des aptitudes pour le travail, mais une expérience pratique des mines et de la manière de les découvrir.

Tous ceux qui ont écouté les déclarations intelligentes de pareils hommes sont convaincus que s’il existe actuellement, sur le continent américain, une grande mine quelconque, elle doit être située dans quelque région jusqu’ici inexplorée et négligée par eux, et écartée des voies ferrées et des autres facilités d’exploitation.  Ses développements, si même elle était découverte, seraient nécessairement pénibles et prolongés, et il n’est pas probable que pareille découverte se produise dans un avenir rapproché.

À tous ces points de vue, il n’y a donc, ni dans la raison ni dans l’expérience, rien qui puisse faire croire, quelles que soient les circonstances, à un déluge d’argent.

Aucune plainte ne peut être formulée quant à l’attitude de la France au sein de cette Conférence.  Ce pays possède déjà un stock important de monnaie d’argent ayant force libératoire.  Avec une population stationnaire, un taux d’escompte absolument stable et un commerce peu considérable avec l’Orient, l’intérêt de la France, dans la question soumise à la Conférence, ne saurait être comparé à celui de la Grande-Bretagne.

Maintenant, Monsieur le Président et Messieurs, j’espère que je n’abuserai pas de votre patience, si je prends la liberté d’appeler l’attention spéciale des honorables Délégués de la Grande-Bretagne sur ce que je vais avoir l’honneur de dire.  D’après des déclarations qui ont reçu une large publicité, et qui n’ont pas été contredites, que je sache, la baisse des prix en Angleterre s’est produite dans des conditions telles que les fermes sont abandonnées pour la culture et que la propriété foncière passe entre les mains des compagnies hypothécaires.  Ces circonstances nous font ressouvenir des déclarations d’un éminent historien de la Grande-Bretagne, sir Archibald Alison.  Cet auteur établit que, par le fait d’une contraction sérieuse de la masse monétaire, à la suite de l’adoption par le Parlement de la loi qui rendit les payements en or obligatoires, les prix tombèrent rapidement – le colon s’affaissant, dans l’espace de trois mois, à la moitié de son niveau antérieur.  Dans les six mois, tous les prix baissèrent de moitié, et pendant trois ans il n’y eut aucun indice d’un soulagement.  En raison de cette contraction de la circulation monétaire, l’industrie de ce grand pays se congela, comme un ruisseau par l’âpreté d’un hiver arctique.  Les faillites augmentèrent en 1819 de plus de 50 % en comparaison du chiffre de l’année précédente.  Les propriétaires fonciers qui étaient, en 1819, au nombre de 160,000, furent, comme l’historien nous l’enseigne véridiquement, réduits en sept ans au nombre de 30,000; et une personne sur sept tomba à la charge de l’assistance publique.  Le désarroi de l’industrie et l’oisiveté forcée des ouvriers qui s’ensuivait, donnèrent lieu à de fréquents conflits entre le peuple et la force publique.  Ces mêmes causes amenèrent aussi des crises commerciales sérieuses.  Par l’adoption de l’étalon d’or et la démonétisation de l’argent, l’Angleterre devint le foyer des paniques, comme l’Égypte fut longtemps celui de la peste, et l’Inde celui du choléra.  Mais telle est l’admiration pour l’or, que non seulement la position manufacturière prééminente de la Grande-Bretagne est absurdement attribuée au soi-disant étalon – à une substance inerte – au lieu de l’être à l’habileté de ses artisans expérimentés et robustes, les producteurs de la plus grande partie de ses richesses; mais encore que les insuffisances manifestes de cet étalon – ces cyclones commerciaux qui, en se reproduisant périodiquement, déracinent les maisons de commerce le plus solidement établies de l’Angleterre – ont été expliquées par un économiste aussi excellent que le professeur Jevons, à l’aide d’une théorie selon laquelle ces paniques sont un effet des révolutions solaires.

Le peuple de l’Angleterre n’est pas seul intéressé dans cette question; celui de l’Irlande l’est également.  Ce n’est que tout récemment que beaucoup de personnes qui connaissent de longue date la question irlandaise, se sont aperçues que cette question a des relations intimes avec celle de l’étalon monétaire.  L’attention du monde civilisé a été forcément appelée, dans ces derniers temps, sur la question, par une note claironnante lancée par le prélat distingué qui occupe le siège archiépiscopal de Dublin, le Dr Walsh.  Cet ecclésiastique capable et éclairé dresse contre l’étalon d’or un acte d’accusation irréfutable.  Dans une interview publiée par le Freeman’s Journal, de Dublin, le 28 novembre dernier, il disait :

«En ce qui concerne les tenanciers irlandais, il faut rappeler de quelle façon ils sont intéressés dans la question.  Ils sont, pour la plupart, dans l’obligation de payer, année par année, une quantité fixe de monnaie – fixe en ce sens que le montant est exprimé en livres, shillings et pence.  Quelques-uns ont à payer cette somme fixe pour des termes plus ou moins longs, comme locataires, en vertu d’un bail.  D’autres ont à la payer pour quinze ans, comme tenanciers judiciaires, en vertu des arrangements du Land Act de 1881.  D’autres, comme tenanciers acquéreurs selon l’un ou l’autre des Land Purchase Acts, ont à la payer au Gouvernement pendant quarante-neuf ans.  Or, une telle obligation peut entraîner la ruine financière du tenancier infortuné qui l’a contractée, si les conditions d’exécution sont telles, qu’en dépit de la prétendue fixité de la somme à payer chaque année, le payement de ce montant fixe représente en fait un fardeau qui devient d’année en année plus lourd …  La chose capitale ici (en Irlande), est que le fermier se trouve dans l’obligation de payer comme loyer, ou autrement, une somme fixe en livres, shillings et pence.  Ce qui est arrivé dans la réalité, c’est que le loyer ou le payement qu’il a à effectuer, bien qu’ainsi spécifié, monte graduellement d’année en année.  Donc, pour préciser, il s’est produit que, d’année en année, le fermier a dû vendre plus de céréales, plus de foin, plus de bétail, pour faire face à ce payement annuel.  Et bien évidemment, plus long est le laps de temps pendant lequel il doit faire ce payement fixe, plus calamiteux pour lui en seront les résultats.»

Il me paraît que le cas ne pourrait pas être exposé plus clairement.

Les rapports de la Grande-Bretagne avec sa grande dépendance, l’Inde, au sujet de la question portée devant la Conférence, méritent plus qu’un mot en passant.

Par des témoignages devant plus d’une Commission royale, on nous assure que la roupie achète aujourd’hui, aux Indes, autant qu’elle le fit jamais au cours de l’histoire.  Quelle est la portée de cette déclaration ?  Elle implique clairement que l’agriculteur du Punjab reçoit aujourd’hui plus de roupies pour les 30 shillings que son blé réalise à Londres, qu’il n’en obtenait, il y a dix ans, alors que son blé se vendait 40 shillings.  Comment est-il possible que l’Europe et l’Amérique trouvent des débouchés pour leurs récoltes dans de telles conditions de concurrence ?  Si la roupie tombait à un shilling, valeur en or en Angleterre, tandis qu’elle maintiendrait son plein pouvoir d’achat aux Indes, les agriculteurs d’Angleterre verraient le blé se vendre à Londres pour 20 shillings le quarter.  Pendant que la prétendue baisse de l’argent stimule les exportations des Indes au détriment des fermiers d’Angleterre et des États-Unis, elle établit, en même temps, aux Indes, une concurrence ruineuse et sans merci dans la fabrication des cotons pour la Chine, au détriment des populations du Lancashire.  Pour montrer l’étendue de l’impulsion donnée aux industries de l’Inde par la politique actuelle de la Grande-Bretagne, et l’effet que cette politique exerce sur les industries du Lancashire, je lirai l’extrait suivant, bref mais suggestif, d’un discours prononcé par M. John A. Beith, à un meeting au Town Hall de Manchester, au mois d’octobre dernier.  M. Beith disait à ce sujet :

«En 1874, l’exportation totale, vers la Chine et le Japon, des fils provenant des manufactures de l’Inde, ne se montait qu’à 1 million de livres (poids anglais) seulement.  Ce ne fut qu’en 1878, lorsque le prix de l’once d’argent avait baissé de 3 deniers, que le chiffre de l’exportation de 1 million de livres, que les manufactures de l’Inde avaient mis près de dix ans à atteindre, monta tout à coup, comme par le coup de baguette d’un enchanteur, à 5 millions de livres-poids.  En 1880, il y eut de nouveau une baisse de 5 deniers par once, et, par conséquent, un nouvel avantage pour l’argent de l’Inde et de la Chine par rapport à l’Angleterre, qui n’acceptait que les payements en or; et grâce à cela, les 5 millions de l’exportation de l’Inde devinrent 25 millions.  En 1885, il se produisit une nouvelle baisse, et les 25 millions devinrent 75 millions.  En 1889, l’argent baissa encore de 3 deniers, et les 75 millions devinrent 127 millions.  En 1891, il y eut encore une baisse, et les 127 millions de fils exportés de l’Inde en Chine devinrent 165 millions.  C’est ainsi qu’en dix-sept ans, grâce surtout à la cause que nous venons de mentionner, l’exportation des fils, de 1 million annuellement, était montée à 165 millions par an.  Ce sont là des chiffres considérables, mais si on les considère de plus près, ils deviennent encore plus frappants.  Cent soixante-cinq millions de livres de fils envoyés de Bombay vers la Chine et le Japon indiquent que l’Inde expédie six fois autant que la Grande-Bretagne vers ces pays, deux fois autant que le Royaume-Uni n’expédie dans l’Inde, la Chine et le Japon réunis, et que son exportation se rapproche de très près de l’exportation totale des fils du Lancashire dans le monde entier.  Si l’exportation continue à augmenter dans la même proportion que par le passé, les envois de l’Inde dépasseront, d’ici à trois ou quatre ans, le chiffre total des envois du Royaume-Uni dans le monde entier, y compris l’Inde, la Chine et le Japon.  Il me semble que ces chiffres sont éloquents par eux-mêmes.»

Cette déclaration est si claire et elle est faite si à propos, qu’il serait superflu d’y ajouter quelque chose.

Regardez la position du Gouvernement indien.  Ce Gouvernement est obligé, par suite de ses dettes en or vis-à-vis de l’Angleterre, de vendre annuellement à Londres, pour obtenir de l’or, des quantités d’argent qui ne sont pas inférieures à 88 millions d’onces de ce métal, ce qui se fait sous la forme de Council bills.  En d’autres termes, le Gouvernement des Indes vend annuellement sur le marché de Londres 50 % de plus d’argent que le montant acheté chaque année par les États-Unis.  Si donc la Grande-Bretagne n’est point intéressée au prix de l’argent, il semblerait qu’elle dût s’intéresser au prix que reçoit le Gouvernement de sa grande dépendance pour l’argent qu’il vend.  L’intérêt de la dette énorme de l’Inde envers les classes créancières de l’Angleterre, qui doit être payé en or ou en son équivalent, lui coûte aujourd’hui, en produits de son travail, 50 % de plus qu’en 1873.  Réfléchissez-y ! – 50 % en plus de sueurs et d’efforts pour payer aujourd’hui une dette contractée en 1873 ou antérieurement – et l’augmentation va encore en progressant !

Les classes créancières, non seulement de la Grande-Bretagne, mais de tous les pays à étalon d’or, seraient affectées sans doute défavorablement, mais pas le moins du monde injustement, si cette iniquité prenait fin, si l’ancienne relation entre l’argent et l’or était rétablie.  Le gain qu’elles ont indûment réalisé n’étant pas une quantité constante, devient d’année en année plus onéreux.  L’essor grandissant de l’or prend un mouvement accéléré.  Mais ne perdurera-t-il pas trop longtemps ?  N’arrivera-t-il pas que soit aux Indes, en Égypte, aux Amériques, en Australie ou ailleurs, les créanciers en viendront à reconnaître, en un style familier, mais expressif, que, par ce procédé d’étranglement financier, ils tuent la poule aux œufs d’or ?

Deux choses sont nécessaires à la prospérité du monde des affaires : en premier lieu le maintien stable des changes entre l’Occident et l’Orient, et, en second lieu, l’arrêt de la hausse destructive dans la valeur de l’or.  La seconde est de loin la plus importante.

Toutes les propositions qui ont été soumises jusqu’ici à la Conférence, sont, selon ma conviction, absolument insuffisantes pour faire face aux plus importants de ces besoins.

L’honorable Délégué de la Grande-Bretagne, M. Alfred de Rothschild, a proposé un plan d’après lequel, s’il était adopté, les nations d’Europe consentiraient à acheter annuellement des lingots d’argent pour une valeur de 8 millions de livres sterling, à un prix qui ne serait pas supérieur à 43 pence l’once – ces achats devant cesser quand le prix en or de ce métal excéderait 43 pence – et les États-Unis continueraient leurs achats actuels à concurrence de 54 millions d’onces par an.

Ce plan pourrait, pendant quelque temps, être un palliatif pour un des inconvénients que j’ai signalés, en aidant à donner de la stabilité aux changes entre l’Occident et l’Orient.  Ce n’est pas cependant un palliatif qu’il faut, mais un remède.  Le remède proposé ne porterait aucun soulagement à l’inconvénient le plus sérieux, au mal universel – mal en comparaison duquel l’instabilité des changes, bien que nuisible, est un mal insignifiant – mal qui, dans tous les pays à étalon d’or, vicie les contrats, dérange la justice et détruit l’équité.  Ce mal, je le répète, c’est la hausse persistante de l’or.

Comme le plus petit est toujours compris dans le plus grand, le vrai remède pour la fluctuation des changes est d’arrêter la hausse de l’or, d’augmenter le volume de la monnaie ayant force libératoire, par le rétablissement du rapport qui a longtemps existé entre l’or et l’argent, et la répartition entre eux de l’office de monnaie que l’or seul, par suite de l’insuffisance de sa quantité, est absolument incapable de remplir.  Mais si les bimétallistes ne pouvaient accepter, même à titre d’essai, la proposition de l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne, ils accueillent avec une cordiale reconnaissance la constatation, par un organe si distingué et si autorisé, de la gravité de la situation actuelle.  Les déclarations d’une portée semblable, émanant de bimétallistes, ont été accueillies dans la presse et parmi les principaux publicistes appartenant à l’école de l’étalon d’or, non seulement par des dénégations, mais avec dérision.  C’est du moins une satisfaction de constater que bien que l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne ne soit pas d’accord avec quelques-uns d’entre nous, en ce qui concerne le remède à appliquer, il n’hésite pas à admettre qu’une situation de sérieuse importance, quant à la question monétaire, se présente devant les nations civilisées.  Quand on reconnaît qu’il existe un mal auquel il doit être porté remède, quelque chose est déjà accompli, qui aide à ce qu’il y soit remédié.  Mais celui qui poursuivrait une amélioration des difficultés actuelles, sans enrayer l’appréciation persistante de l’or, peut se comparer à un homme qui, en descendant dans un puits au moyen d’un ascenseur, croirait, malgré le mouvement descendant, atteindre le jour en gravissant une échelle placée dans la cage.

La Grande-Bretagne a fait la première erreur en isolant son système monétaire de celui du reste du monde, et elle devrait être la première à reconnaître sa méprise et à la rectifier.  Les États-Unis ont commis cette erreur en dernier lieu, mais ils ont été les premiers à chercher à la corriger, en provoquant des Conférences des Puissances pour examiner la situation.

Considérant l’intérêt qu’a la Grande-Bretagne à maintenir l’équité et la justice parmi son propre peuple en ce qui concerne les contrats à terme, et à maintenir un niveau de change stable avec sa principale colonie, on regretterait profondément que les hommes d’État de cette nation, à laquelle le monde doit l’essai du jury et du gouvernement parlementaire, hésitassent longtemps avant d’examiner à nouveau et de rapporter une décision prise il y a cent ans, alors que les conditions industrielles étaient entièrement différentes de celles d’aujourd’hui.

Si j’en juge par des expressions dont se sont accidentellement servis d’honorables Délégués dans cette enceinte, et par les déclarations qu’on trouve presque partout dans la presse, il me semble qu’on se fait en Europe une idée fausse de la position des États-Unis, et du but que son Gouvernement se proposait en invitant les principaux Gouvernements du monde à prendre part à la Conférence aujourd’hui réunie.

On a insinué, dans diverses publications, que les États-Unis, alarmés des prétendus maux dont ils souffrent par suite de leur propre politique financière, ont envoyé ici leurs délégués dans le but d’améliorer plutôt la situation des États-Unis que celle des Puissances qu’ils ont invité à participer à cette Conférence.

Les États-Unis ne sont pas ici dans le but de favoriser un intérêt quelconque, soit de personnes, soit d’industries; ils ne le sont pas davantage parce qu’ils ont la moindre crainte ou le moindre motif de crainte au sujet de leur propre politique fiscale ou financière.  Ils sont simplement ici pour essayer d’éveiller l’attention des nations civilisées et des Gouvernements du monde sur la grandeur des maux qui sévissent partout, et pour leur venir en aide, en suggérant un remède.

Les États-Unis désirent voir adopter par le monde un étalon monétaire qui se rapproche de l’étalon voulu par la justice.

Les États-Unis estiment que la prospérité d’un pays dépend de la proportion dans laquelle sa population peut être maintenue sans interruption au travail; qu’on ne peut arriver à ce résultat d’une importance transcendante si ce n’est au moyen de contrats à terme, comportant des payements différés, s’étendant sur une série d’années; que de tels contrats sont basés uniquement sur la valeur ou pouvoir d’achat de la monnaie à l’époque où le contrat a été conclu, et que tout accroissement de cette valeur, provoqué par une insuffisance dans l’offre de la monnaie, cause un tort à l’une des parties contractantes.  Ils estiment que l’injustice qui est ainsi causée par un accroissement furtif, subtil et clandestin dans la valeur de la monnaie, pèse avec une force écrasante sur les travailleurs dont les laborieux calculs sont déjoués; que dérouter ainsi les perspectives de toutes les affaires, mène à des pertes qui provoquent l’abandon des métiers et qui font s’éteindre les hauts fourneaux, et qu’il en résulte le plus grand malheur qui puisse atteindre la société : voir réduire à l’oisiveté de grandes masses d’ouvriers pleins de bon vouloir.

Le peuple des États-Unis est encore d’avis que, grâce à l’accroissement constant du pouvoir d’achat de la monnaie, tous ceux qui prêtent à intérêt, qui sont propriétaires d’obligations et d’hypothèques, et ceux qui tirent des revenus fixes de baux à long terme ou d’autres contrats, reçoivent un supplément injustifié et inattendu de monnaie – un supplément que les parties contractantes n’ont pas prévu lorsqu’elles ont conclu le prêt ou le bail.  Chaque fois que l’argent emprunté figure dans une proportion plus ou moins considérable parmi les éléments d’une affaire, ce supplément injustifié et inattendu, perçu par les préteurs, constitue une taxe s’augmentant sans cesse, prélevée sur les abeilles industrieuses de la société dans l’intérêt des bourdons, et tend, contrairement à l’esprit éclairé de l’époque, à établir et à perpétuer dans le monde occidental une nouvelle forme d’esclavage et de servage dont les classes productrices de la race blanche doivent être les victimes.

On a imprimé dans divers documents publics que, si tant est qu’une demande en faveur du rétablissement de l’argent comme monnaie se soit produite aux États-Unis, pareille demande émane uniquement des États où l’on exploite des mines d’argent.  À en juger par les articles qui paraissent même dans des journaux européens influents, on serait porté à croire que ces Silver States, comme on les appelle, sont non seulement nombreux, mais occupés par une population considérable, dont le vote a plus de force que celui de la population de tous les autres États.  Ce n’est pas tout : on y lit encore que l’influence au Congrès des personnes qui représentent ces États argentifères est si grande, qu’elle est capable d’altérer le jugement et de régir la volonté de la majorité des membres de l’assemblée législative.  Illusions vaines et creuses que tout cela !  Les habitants de ces Silver States ne constituent qu’une très petite fraction de la population du pays, et sur un total de 444 membres qui composent les deux Chambres du Congrès, le nombre de ceux qui représentent ces États dits argentifères n’excède pas 10.

En suivant la voie qu’il a suivie par rapport au métal blanc, le Gouvernement des États-Unis n’a pas été inspiré par le désir de se concilier les propriétaires de mines d’argent, ou par celui de faire monter le prix des lingots d’argent; mais par le désir d’avoir un stock monétaire suffisant pour permettre au peuple d’accomplir sa tâche.

Quelle est cette tâche ?

Qu’il me soit permis de citer quelques chiffres pour montrer les progrès réalisés par les États-Unis, et qui serviront à donner quelque idée du pouvoir de la population de ce pays à absorber et à utiliser de la monnaie.

En 1880, il y avait 73 établissements pour la fabrication de l’acier.  En 1890, ce nombre avait été plus que doublé : il atteignait le chiffre de 158.  La production des lingots était, en 1880, de 1,145,711 tonnes; en 1890, cette production avait été quadruplée, le chiffre qui la représente étant de 4,466,926 tonnes.

La production de la fonte, en 1880, était de 3,781,021 tonnes; en 1890, cette quantité avait été presque triplée; la production s’élevait, pour cette année, à 10,307,028 tonnes.

Le progrès effectué en une année dans l’industrie du fer et dans celle de l’acier s’établit comme suit :

  1889 1890
Fonte
Fer laminé
Lingots d’acier Bessemer
Rails d’acier Bessemer
8,516,079
2,586,385
3,281,829
1,691,264
10,307,028
2,820,377
4,466,926
2,091,978

On constatera par ce qui suit les progrès réalisés en une année par l’agriculture :

En 1890, notre récolte de froment était de 400 millions de bushels; en 1891, elle s’élevait à 612 millions de bushels.  En 1890, notre récolte d’avoine était de 523 millions de bushels; en 1891, elle atteignait le chiffre de 736 millions de bushels.  En 1890, notre récolte de maïs était de un milliard et demi de bushels; en 1891, elle était de 2 milliards de bushels.

Le développement du réseau des chemins de fer des États-Unis n’est pas moins merveilleux que les progrès réalisés dans l’industrie.

En 1880, nous en possédions 84,393 milles, chiffre qui, en 1892, a été plus que doublé, puisqu’il s’élève aujourd’hui à 171,000 milles.  Les chemins de fer de l’Europe entière comptent 136,000 milles, de sorte qu’avec une population de soixante-cinq millions, notre pays a un réseau de chemins de fer de 25 % plus étendu que celui de tous les pays de l’Europe ensemble, avec leur population considérable de 360 millions d’habitants.

Les chemins de fer et les bateaux à vapeur ne sont pas moins essentiels à la circulation physique de la richesse, que la monnaie à sa répartition au point de vue de la propriété.

Il serait superflu pour moi d’insister sur le degré de progrès manifesté par les chiffres que j’ai indiqués.  Ils disent leur propre histoire.  Ils ne sembleront pas moins dignes de l’attention de la Conférence que la comparaison par laquelle la politique financière des États-Unis a été assimilée au travail de Sisyphe, dont la tâche sans espoir était de s’efforcer de rouler un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, alors que ce rocher, à chaque reprise, redescendait d’autant qu’on l’avait fait avancer.

Il me paraît évident qu’une politique financière qui permet un développement matériel aussi merveilleux que celui que j’ai décrit, devrait exciter l’admiration, plutôt que l’appréciation peu bienveillante des autres nations – et pourrait avec avantage être l’objet de leur émulation.  Il me vient tout naturellement à l’idée de demander si ce progrès, accompagné et aidé comme il l’a été par le plein pouvoir libératoire de la monnaie d’argent, soit dans la forme monétaire, soit dans des substituts de papier, ne constitue pas une leçon de choses qui devrait être examinée soigneusement plutôt que rejetée.  Si c’a été le travail de Sisyphe, je ne puis que constater qu’il amène rapidement le rocher au sommet de la montagne.  Si, d’autre part, nous considérons la politique financière des autres pays à étalon d’or, celle qui rejette la monnaie d’argent comme monnaie d’un plein pouvoir libératoire, ne trouvons-nous pas qu’il y a lieu de la comparer avec infiniment plus de raison au labeur de Sisyphe, dans l’effort sans espoir de la masse du peuple pour faire rouler le rocher de la dette, dont le poids va croissant toujours, jusqu’au sommet du mont où ils pourront goûter le repos mérité par leurs travaux.

Lorsque les débiteurs, cédant sous le faix, demandent qu’un arrêt ait lieu dans la marche progressive de la dette qui va s’accroissant toujours pour l’inique profit des créanciers, au détriment de l’industrie désorganisée et de la masse des travailleurs d’intention réduits à l’oisiveté, que répondent les créanciers ?  Qu’en ajoutant à la masse monétaire du monde, en remonétisant l’argent – en rétablissant les anciennes relations qui ont existé pendant des milliers d’années entre l’or et l’argent – on agirait dans l’intérêt de ceux qui exploitent les mines d’argent !  Or, la monnaie est un instrument qui répond à la fonction la plus bienfaisante qui puisse être remplie dans l’intérêt de la société par une chose matérielle quelle qu’elle soit.  Il est essentiel, absolument, que cette fonction soit remplie par une chose quelconque.

Il serait aussi raisonnable pour un sourd de refuser d’user d’un instrument qui lui permettrait d’entendre, parce que celui qui vend cet instrument réaliserait un profit en le vendant, qu’il l’est pour les hommes de refuser d’user de l’argent comme monnaie de plein payement, parce des mineurs pourraient tirer un avantage de la production du métal.  Il serait aussi raisonnable pour le monde de se refuser à l’usage des moteurs à vapeur, du frein Westinghouse, du télégraphe, du téléphone, de la lumière électrique, parce que cet usage entraîne un avantage pécuniaire pour les compagnies qui vendent ces services, que de se refuser à soi-même l’inestimable bienfait d’une quantité suffisante de monnaie, parce que les exploitants de mines tireraient un avantage de la production de l’argent.  En ce qui concerne les inventions auxquelles j’ai fait allusion, les compagnies qui en ont le monopole retirent un avantage évident de leur emploi par la société; mais la société n’en retire-t-elle pas un avantage infiniment plus grand ?  La marche du progrès doit-elle être arrêtée par le refus de la société d’adopter les inventions qui facilitent le progrès ?  Les hommes sont-ils autorisés à rejeter les bienfaits de la nature, plutôt que ceux de la science et de l’art ?

Lorsqu’il faut pourvoir à un besoin suprême de la société – il importe de le dire aux masses – parce que le règne de la justice causerait un avantage pécuniaire à une classe peu nombreuse de courageux ouvriers mineurs, ou à ceux qui courent les chances de l’exploitation minière, est-ce là une raison de ne pas porter remède aux maux dont souffre la société ?  Si l’on considère la monnaie comme l’instrument qui répond à un besoin capital de la société, n’est-elle pas un instrument, plus important que tout autre, de civilisation ?  Quel instrument, quelle machine, quelle invention peut lui être comparée, au point de vue de la puissance ou de l’utilité de la fonction ?  Est-il une invention due au génie de l’homme dont on ne pourrait pas se passer plus facilement que de la monnaie ?

Il n’est pas d’invention parmi toutes celles qui ont été une bénédiction pour l’humanité, qui ait été un bienfait aussi grand; mais pour que la fonction de la monnaie soit efficace, la monnaie doit exister en quantité suffisante pour répondre à la demande qui en est faite.

La politique des États-Unis a été poursuivie dans l’intérêt des masses productrices de tout le pays, et non dans l’intérêt exclusif d’une classe.  Aussi, malgré l’appréciation ruineuse de l’or, avons-nous été en état de prévenir une chute sérieuse et continue du prix des marchandises qui sont l’objet d’échanges internationaux; et avons-nous été en état, grâce à la monnaie d’argent, de maintenir à un niveau plus compatible avec la justice le prix des marchandises qui font l’objet de nos transactions nationales.  Les produits qui n’ont pas été exportés ont mieux maintenu leur position, et ont subi à un moindre degré les effets de la baisse que ceux qui appartiennent au commerce international, comme le blé et le coton.  De récentes investigations, entreprises par le Gouvernement des États-Unis au sujet des prix des marchandises, démontrent indubitablement que la baisse n’a pas encore pris fin, ce qui prouve péremptoirement que, malgré l’accroissement annuel de la quantité de monnaie en circulation, qu’elle soit représentée en argent ou en papier, il n’y a pas eu d’accroissement immodéré de la circulation dans notre pays.  Toute la monnaie émise a été nécessaire pour satisfaire aux besoins auxquels la monnaie doit répondre dans une société qui se développe rapidement.

On a dit que les États-Unis n’ont pas réussi à maintenir la valeur de l’argent.  Le fait est que la valeur de l’argent a été maintenue, et cela grâce aux États-Unis.  Dans tous les pays où l’argent est monnaie de plein payement – et ce sont là les pays qui établissent sa valeur – il a aujourd’hui la même valeur qu’il avait lorsque l’accès des Monnaies lui était ouvert sans limites.  Je l’ai démontré, son pouvoir d’achat, son rapport aux marchandises, n’a pas décliné.  Si nous n’avons pas maintenu l’argent au pair de l’or, nous avons fait davantage, nous l’avons maintenu au pair des autres productions de l’industrie, et des principes de justice et d’une honnête répartition.  Il est plus important pour un peuple que sa monnaie, quelle qu’elle soit, maintienne une relation stable avec sa nourriture et son vêtement, qu’avec l’or ou avec toute autre chose.

S’il y a une distance entre l’or et l’argent, il y a la même distance entre l’or et la justice, entre l’or et les produits du travail de l’homme; quelle que soit cette distance, c’est l’or, non l’argent, qui en est responsable.

Le merveilleux développement matériel que j’ai noté n’aurait pu être accompli sans un volume croissant de monnaie; et sous le système automatique, le volume ne pouvait s’accroître sans le concours de l’argent.  Si les États-Unis s’étaient engagés dans une lutte pour l’or avec les autres pays à étalon d’or, la baisse des prix de toutes les marchandises aurait été plus grande, plus ruineuse et plus déplorable qu’à présent.  Le peuple des États-Unis, pouvant se servir de monnaie d’argent, n’avait aucune raison de s’engager dans une lutte qui ne pouvait réellement profiter à personne, et de laquelle – quelque degré de succès qui pût être atteint – le soi-disant vainqueur sortirait plus épuisé que le vaincu.  Au lieu d’accroître la demande pour l’or, les États-Unis ont graduellement ajouté à leur circulation monétaire une quantité considérable d’argent, qui a empêché l’or de hausser dans une proportion plus ruineuse que celle que nous constatons actuellement.

C’est le plus vif désir des États-Unis de mettre l’argent en usage et de lui confier, en partage avec l’or, la charge de maintenir les prix à un niveau vraiment invariable, afin que l’équité et la justice ne puissent être outragées pour satisfaire l’avidité des créanciers.

Quelle que puisse être jamais la politique financière des autres pays, le peuple des États-Unis a la confiance qu’il sera capable de défendre amplement ses propres intérêts.  Il comprend pleinement qu’un système monétaire équitable – une circulation croissant en proportion de la population et de la demande – est le plus puissant agent pour la production de la richesse et la juste distribution, et qu’au contraire un système vicieux – un système avec lequel le volume de monnaie diminue ou reste stationnaire tandis que la population et la demande augmentent – est l’instrument le plus efficace pour la diminution et la concentration de la richesse, et pour la création et la distribution de la pauvreté.

Une étude attentive de l’histoire de tous les pays démontrera que, lorsque la production des métaux précieux et leur utilisation comme monnaie ont diminué, il en est résulté une stagnation de l’industrie; les forces de la société se sont affaissées à un degré proportionnel, et le paupérisme, le vice et le crime se sont développés, en même temps qu’augmentait le nombre des détenus, des hospices, des asiles d’enfants trouvés et des maisons d’aliénés.  Quand, au contraire, il s’est produit une augmentation dans la production de ces métaux, en même temps qu’un accroissement correspondant dans le volume de la monnaie du monde, la société a fait d’extraordinaires progrès industriels, sociaux, moraux et intellectuels.

L’historien clairvoyant de l’avenir qui donnera l’importance voulue à chacune des nombreuses forces qui dirigent les destinées des nations, constatera de quelle importance considérable dans le progrès et l’avancement d’un peuple, est la possession d’une offre de monnaie proportionnée à la demande.  Donnez-lui seulement une histoire de la monnaie, claire, complète et impartiale, spécialement une relation des variations, de temps à autre, de sa quantité – le régulateur de sa valeur – et il décrira d’une main assurée les changements de la vie nationale, l’origine, les progrès et la décadence des Royaumes, des Empires et des États.  Une étude de l’histoire des métaux monétaires procurera une connaissance plus approfondie des causes qui décident de la destinée des peuples, que toutes les théories subtiles des intrigues politiques, évoquées par les penseurs et les écrivains superficiels.  La liberté politique elle-même est sans effets, si la société est financièrement réduite à l’esclavage.  Quand un peuple souffre la faim et le froid, à quoi sert le suffrage universel ?

Ce n’est pas seulement à un progrès matériel que contribue un heureux ajustement du volume de la monnaie aux demandes croissantes de la population.  De même que le langage est un distributeur d’idées – le produit de la pensée – la monnaie est un distributeur de propriété – le produit du travail.  Le langage dépend, pour son développement, du principe de l’association parmi les hommes; il ne pourrait se développer dans l’isolement.  La monnaie est le moyen qui, plus que tous autres, facilite l’agrégation des hommes.  C’est le grand instrument d’association, sans lequel la civilisation, telle que nous la connaissons, ne pourrait exister.

De même que le développement du langage accroît le pouvoir de l’homme sur les idées et le rend, comme par le coup de baguette d’un magicien capable de tirer de l’impalpable monde des pensées des secrets que le langage, dont la finesse et l’efficacité vont toujours se développant, pourrait seul évoquer, ainsi la monnaie qui augmente en quantité avec les besoins et les développements d’un peuple, l’aidera, dans sa marche vers une civilisation plus avancée, à faire surgir du monde matériel des secrets de progrès et de perfectionnement qui ne sont révélés qu’à ceux qui ont l’intelligence, les aspirations et les moyens de les évoquer.  Dans l’œuvre d’asservissement de la nature – œuvre qu’il est dans la destinée humaine de poursuivre sans relâche et de perfectionner – il n’y a aucun agent qui soit aussi puissant qu’un stock monétaire croissant en proportion de la demande.

Avec la marche du temps, le progrès des inventions, le développement et l’expansion des arts, la division plus accentuée du travail et la marche conséquente de la civilisation, il deviendra de plus en plus difficile d’employer, sans interruption, de grandes masses d’ouvriers industriels, si ce n’est par le développement progressif des contrats à terme.

Il devient, par conséquent, de jour en jour plus important que la monnaie soit ce que M. Balfour, dans son récent discours de Manchester, a si justement dit qu’elle devait être, c’est-à-dire un honnête et permanent registre d’obligations s’étendant sur de longs espaces de temps.

Tous les arguments mis en avant pour soutenir l’étalon d’or, sont édifiés sur la prophétie; ceux en faveur du double étalon, sur l’expérience.  Les défenseurs de l’étalon d’or s’appuient sur ce qu’ils croient ou ce qu’ils supposent pouvoir arriver; ceux du double étalon se basent sur les données de l’histoire.

Je me bornerai à dire, en manière de conclusion, que je suis de ceux qui croient que l’injustice cause du tort non seulement à celui qui en est la victime, mais aussi à celui qui la commet; il y a dans l’univers un ordre moral avec lequel toutes choses sont, en dernière analyse, obligées de compter; peu importe que celui qui commet le mal soit armé de privilèges ou de puissance : il verra, le moment venu, le mal qu’il a fait se retourner contre lui.  L’homme ne peut avoir de règle de conduite plus sûre que de faire ce qu’il voudrait qu’on lui fît.  Il est de l’intérêt des classes des créanciers et des rentiers, aussi bien que des autres, de faire toujours régner une justice absolue dans leurs transactions.  L’histoire des nations est remplie d’exemples de crises financières qui ont conduit à des crises sociales, quelquefois à l’émeute, à la désolation, à la ruine.  Les épargnes d’une vie – de générations même – peuvent être balayées en un seul jour.  Ceux qui ont été victimes – les débiteurs et les classes productrices – ne demandent aucun redressement pour le passé.  Ils ont jusqu’ici toléré, sans aucune plainte, les exactions, parce qu’ils n’en percevaient pas distinctement la cause.  Ils connaissent maintenant l’étendue et la gravité de leurs maux et les causes dont ils dérivent.  Ce n’est pas une restitution qu’ils demandent, mais une réforme; c’est à cela qu’ils ont droit et que tôt ou tard ils aboutiront.  Le temps, le grand arbitre, rend tous ses arrêts en faveur de la justice.  Ce sont les Gouvernements seuls qui peuvent faire cesser les maux dont ils ont seuls été la cause.  Quel que puisse être le résultat de cette Conférence, nous pouvons être assurés qu’en dépit de l’habileté des hommes rusés et de l’astuce des méchants, les masses productrices du monde civilisé burineront dans la loi leur volonté souveraine !»

M. Alph. Allard, Délégué de la Belgique et Délégué de la Turquie, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

Après le remarquable discours que vous venez d’entendre, il reste peu de chose à dire.  Ce que vient de nous exposer M. Jones n’est pas un discours, c’est un traité de la matière; c’est non seulement un traité monétaire, c’est une étude d’économie sociale.

Lorsqu’à la quatrième séance, j’ai eu l’honneur de prendre la parole devant vous à propos du projet de M. de Rothschild, j’ai commis cette petite imprudence de mettre quelque peu les pieds dans les plates-bandes du bimétallisme qui n’était pas, comme aujourd’hui, à l’ordre du jour.  Vous m’avez pardonné, vous avez bien voulu m’écouter, je vous en remercie.

Après M. Jones, je me garderai de reprendre le débat; je voudrais simplement revenir sur un point que j’avais déjà eu l’honneur de signalera votre attention et qui me paraît se dégager d’une façon plus claire et plus lumineuse que jamais, depuis l’exposé de l’honorable Délégué des États-Unis : plus que jamais il me semble certain que la solution que nous cherchons doit nous venir d’Angleterre.

Le nœud n’est pas chez nous, il n’est pas à Washington, ni aux Indes : il me paraît être à Londres.

Je vous ai montré, Messieurs, les préoccupations de l’Angleterre grandissant chaque année, et d’année en année, vous l’avez vue s’inquiétant davantage de la situation des affaires.

Je vous ai montré – et M. Jones l’a rappelé – M. Goschen signalant à Londres, dès 1883, la baisse des prix et cette hausse de l’or qui opérait visiblement déjà.

En 1885, M. Goschen allait à Manchester exposer le même danger.

En 1886, ce n’est plus M. Goschen, c’est le Gouvernement anglais qui se préoccupe du ralentissement des affaires et qui nomme la fameuse Depression of Trade Commission.

L’année suivante, en 1887, c’est M. Goschen qui s’en retourne à Manchester; il va dire aux industriels : Faites attention, l’or augmente de valeur, les prix baissent; la crise est là !

En 1888, le Gouvernement anglais, de plus en plus préoccupé, nomme la Gold and Silver Commission.

En 1889, M. Goschen, devenu Chancelier de l’Échiquier, toujours de plus en plus inquiet de cette hausse de l’or, propose la création de billets d’une livre; la quantité de livres qui circule est insuffisante.

En 1890, le bimétallisme est présenté au Parlement anglais, et un tiers de ses membres le votent.

En 1891, les appréhensions s’aggravent : M. Goschen revient à la charge, il publie une brochure; il signale l’insuffisance de l’or comme un danger permanent pour l’Angleterre.

Ces préoccupations constantes démontrent à l’évidence, en Angleterre, l’existence d’une maladie profonde, dont la nature est définie et à laquelle il est grand temps de trouver un remède.

Je vous disais, lors de notre quatrième séance, que les agriculteurs anglais pourraient bien ne pas être de l’avis de M. de Rothschild et se montrer infiniment moins satisfaits que lui de la baisse des prix.  Au moment même où je parlais – je l’ai appris depuis – une imposante manifestation, sous l’impulsion de sir Henry Chaplin, ancien Ministre de l’Agriculture, avait lieu à Londres et réunissait tous les agriculteurs d’Angleterre.  Vous avez pu lire dans les journaux les signes alarmants qu’ils dénonçaient au Gouvernement, et vous avez pu constater avec quelle énergie ils accusent la question monétaire d’être, en grande partie, l’origine de leurs maux.

Mgr Walsh, l’archevêque de Dublin, préoccupé lui-même des graves et funestes inconvénients de la baisse des prix pour les Irlandais, vient de prendre la tête, en Angleterre, d’un mouvement dont l’importance ne saurait échapper à personne : il réclame du Gouvernement anglais une prompte amélioration de la situation monétaire.

Je vous ai montré encore, Messieurs, la Banque d’Angleterre menacée, recevant des secours de la Banque de France.

Je vous ai montré que le véritable mal procédait, non de la baisse de l’argent, mais de l’appréciation de l’or.  N’avons-nous pas entendu les Délégués du Mexique venir nous dire ici même que, dans leur pays, pays de production, dans ce pays où la circulation ne consiste qu’en argent, et où, si ce métal avait dû se déprécier, il l’aurait été au premier chef, cette dépréciation imaginaire n’avait jamais existé.  L’argent, nous ont-ils dit, achète encore au Mexique les mêmes quantités qu’autrefois.  Il me paraît donc bien évident que c’est l’action de l’appréciation de l’or qui nous fait croire à la dépréciation de l’argent.

Je vous ai montré l’Union latine, avec son bimétallisme boiteux, allant au secours de l’Angleterre monométalliste.

Je vous ai montré le monométallisme compromettant l’Angleterre, le bimétallisme protégeant encore, quoique boiteux, les États latins, c’étaient des faits, non des théories, et il me semblait qu’il n’y avait rien à répondre.  Je me trompais : Que disent mes contradicteurs ?  Disent-ils que les faits sont inexacts ?  Non, ils ne sauraient les nier.  Contestent-ils les déductions que nous en tirons ?  Elles vont d’elles-mêmes.

Mais que répondent-ils, me demanderez-vous ?  Rien, c’est plus aisé.  Vous l’avez entendu comme moi, Messieurs, ils se contentent de nous dire très simplement : Des crises ?  Point, il n’y a pas de crise.  Des embarras ?  Erreur, il n’y a pas d’embarras.

Vous avez entendu notre très aimable collègue, M. Currie, nous dire qu’il n’y a absolument aucun embarras; vous avez entendu mon excellent collègue et ami, M. Weber, se contenter de nous dire : le bimétallisme est mauvais, la situation de l’Union latine peu enviable, et quant à la reprise de l’argent, elle est impossible.

Pourquoi ?  demandons-nous.  Mais, nous répond-on, ne voyez-vous pas que cela ferait le profit des mines d’argent ?

Et après ?

Mais à ce compte-là, Messieurs, il faut donc que nous nous laissions geler l’hiver, afin de ne pas enrichir les propriétaires de mines de charbon !

Il ne me semble pas que ce soit une bonne raison, ni un solide argument à présenter à une aussi imposante assemblée.

Singulière obstination.  Lorsque nous discutons, nous avons toutes les peines du monde à obtenir de nos contradicteurs qu’ils nous servent des argument sérieux; il est vrai qu’ils n’en ont que bien peu.  Et puis le monométallisme s’est si récemment établi en Europe que, de crainte qu’on le déloge, il s’est cantonné à Londres, à Stockholm, à Berlin, à Bruxelles et ailleurs, et ses partisans se contentent de défendre la citadelle.  Nous, bimétallistes, nous sommes obligés de livrer l’assaut; aussi voyez le calme des monométallistes et l’ardeur juvénile qui anime les bimétallistes au point d’étonner M. Cramer-Frey.

Un jour que notre honorable collègue pour l’Angleterre, sir William Houldsworth, présentait à Manchester, à M. Goschen, une imposante délégation de filateurs qui venaient réclamer l’abolition du monométallisme, l’honorable Chancelier de l’Échiquier leur fit observer que c’était vraiment une chose bien singulière, que les monométallistes avaient toujours oublié de dire pourquoi ils sont monométallistes, et quel bénéfice ils peuvent bien en espérer.

Qu’avons-nous vu ici même, mardi passé ?  À peu près la même chose : sir Guilford Molesworth, MM. Boissevain, van den Berg, Jones se lancer tous ensemble dans le plus complet, le plus magnifique débat dont les Conférences monétaires pourront conserver la mémoire, et M. Hans Forssell, notre éminent collègue pour la Suède, se lever et prononcer un discours très savant, très dogmatique, très correct, à toute évidence, mais auquel je n’ai qu’un reproche à faire – je me suis permis de le dire déjà à l’honorable membre – c’est qu’il me paraît retarder d’un demi-siècle.

Il a reproduit, très exactement du reste, les arguments que Michel Chevalier faisait valoir en 1850, lorsqu’il demandait, il y a quarante-deux ans, qu’on démonétisât l’or; car, remarquez-le, démonétiser l’or ou l’argent, peu importe à la théorie : c’est blanc bonnet et bonnet blanc, et les arguments bons pour l’un sont aussi bons pour l’autre.  M. Forssell a même poussé la chose jusqu’à nous parler des probabilités de la baisse de l’argent, tout comme Michel Chevalier nous parlait jadis, en 1850, de la baisse de l’or.

Eh bien, je crois qu’il en est de la probabilité de la baisse de l’or, que prévoyait naguère Michel Chevalier, exactement comme de la probabilité de la baisse de l’argent dont nous menace aujourd’hui l’honorable M. Forssell.

En fait de baisse d’argent, il n’y a que celle que nous avons nous-mêmes créée en Europe où l’argent est évalué en or : nous avons vu que de baisse d’argent il n’y en a pas, hormis celle que nous provoquons nous-mêmes en le mesurant avec de l’or raréfié; c’est comme ces enfants qui forment une ombre sur le mur et s’en effrayent comme d’une réalité.  Je pense que si nous avions été plus raisonnables et si, au lieu de démonétiser l’argent en 1873, nous nous étions opposés à cette mesure comme nous l’avions fait pour l’or en 1850, cette ombre que nous avons créée n’aurait jamais existé, et que nous serions encore dans cette ère de prospérité que nous regrettons aujourd’hui.

M. Forssell a eu soin de ne pas vous dire pourquoi on s’était refusé à démonétiser l’or en 1850; il s’en est bien gardé, il aurait dû revenir sur le passé, il a préféré l’oublier.

Dans ce temps-là, la Californie donnait plus d’or que les mines d’argent ne donnent de métal blanc aujourd’hui.

Pourquoi n’a-t-on pas démonétisé ?  En voici les motifs.  Les prix moyens de toutes choses avaient baissé de 49 %; cette baisse avait provoqué des révolutions dans le monde entier.  On sortait de 1848; on en avait assez de la baisse des prix; il fallait trouver de l’or, il fallait plus de monnaie aux affaires croissantes du monde; on venait d’en trouver, on s’est sagement refusé à démonétiser l’or, et nous avons tous présente à la mémoire l’ère de prospérité qui s’en est suivie.

M. Forssell a oublié de nous parler de tout cela; c’eût été un excellent argument en notre faveur, argument dont, je le crains bien, il ne se dissimulait pas la force indiscutable.

Comment admettre que la démonétisation de l’argent ait été une bonne chose en 1873, s’il est prouvé qu’on aurait commis une grave erreur, en 1851, en démonétisant l’or ?

Comment partagerions-nous l’avis de M. Forssell, qu’il faut tenir l’argent pour définitivement décrié, alors que Michel Chevalier a échoué en 1851, et que l’expérience a prouvé que le bonheur de l’humanité a été dû à ce fait qu’on ne l’avait pas écouté.

Théories de Michel Chevalier, théories de M. Forssell, théories de tous les monométallistes procèdent de cette erreur, erreur qui consiste à considérer la monnaie comme une marchandise, à raisonner à son sujet comme au sujet d’une richesse.

Jamais la monnaie n’a été ni richesse, ni marchandise; la monnaie est le contraire d’une marchandise : elle sert à payer les marchandises; la quantité de monnaie que l’on donne en échange, c’est le prix et non une marchandise.

La monnaie n’est pas plus une richesse.  Si la société pouvait se passer de monnaie, ce serait très heureux.

La monnaie n’est qu’un courtier, sorte d’intermédiaire entre les désirs des hommes et les richesses de ce monde.

C’est le sang qui circule dans les veines de notre corps social et qui va lui porter la santé, la richesse et la vie.

Adam Smith disait que l’or et l’argent qui circulent dans un pays peuvent se comparer à un grand chemin qui, tout en servant à faire circuler et à conduire au marché, ne produit rien par lui-même.

Il disait vrai.  Il ne faut voir dans la monnaie que son utilité : peu importe sa nature.  Que le chemin soit de sable, qu’il soit de terre, qu’il soit jaune ou qu’il soit brun, peu nous importe, pourvu qu’il soit large et facilement accessible; que la monnaie soit blanche, qu’elle soit jaune, pourvu qu’elle soit abondante, le reste doit nous être indifférent.

La monnaie n’a aucun des caractères d’une marchandise.  Elle a cours forcé.  En discute-t-on le prix ?  L’achète-t-on ?  La vend-on ?  Qu’est-ce donc qu’une marchandise de cette sorte ?  Cela n’existe pas.  La monnaie n’est pas une marchandise.  C’est un outil, un instrument.

La monnaie n’est pas un objet de consommation.  Les marchandises que nous consommons pour satisfaire nos besoins et nos désirs sont les seules vraies richesses; elles empruntent leur origine à la terre.

Or, Messieurs, examinons maintenant le prix des marchandises.  Qu’est-ce que le prix ?  C’est la quantité de monnaie que l’on donne en échange.

Le prix moyen des marchandises de l’univers me paraît assez bien figuré par une de ces balances à deux plateaux que nous voyons chez tous les détaillants.  Sur l’un des plateaux viennent peser les marchandises, tout ce qui s’échange; plus on le charge, plus il s’affaisse et plus les prix baissent; sur l’autre plateau viennent s’amonceler l’or et l’argent que produisent les mines depuis les origines du monde.  À la suite des temps, l’équilibre s’était établi; il était marqué par une petite aiguille indiquant la valeur moyenne.

En 1873, on a eu cette idée originale d’aller au plateau qui contenait les métaux, et, chose qu’on n’avait jamais tentée, on en a enlevé l’argent sous prétexte qu’on n’en voulait plus.  Immédiatement le plateau s’est trouvé allégé de la moitié de sa charge, et il a monté.  Mais, de l’autre côté, le plateau qui contenait toutes les marchandises a baissé.  C’était normal, c’était élémentaire, c’était prévu, les prix devaient baisser.  Or, Messieurs, pour rétablir l’équilibre rompu, il n’y a que deux moyens : ou bien remettre l’argent sur le plateau monétaire d’où on l’a enlevé en 1873, ou bien alléger le plateau des marchandises, et l’équilibrer à la taille et à la quantité monétaire qui reste sur l’autre plateau; ce qui veut dire qu’il faut ou bien diminuer les échanges, diminuer le commerce, entraver l’agriculture et l’industrie, dans la proportion du métal que vous avez enlevé en 1873, ou bien rétablir l’argent dans son ancien office.

C’est ce remède si simple que réclament les bimétallistes; leurs contradicteurs préfèrent la baisse des prix et ses funestes conséquences.

Raréfier la monnaie ou la rendre abondante, c’est, dans un sens ou dans l’autre, faire varier tous les prix, soit en hausse, soit en baisse.  L’augmentation monétaire, comme en 1850, correspondra à la croissance, au progrès, à la vie de nos sociétés; la diminution monétaire amènera toujours l’anémie, la maladie et la crise.

Diminuez donc la quantité de sang dans le corps humain, cela ne provoquera-t-il pas l’anémie ?  Diminuez la monnaie dans le corps social, cette diminution amènera la crise.

Ce que nous demandons, nous, bimétallistes, c’est qu’on nous rende enfin le sang qu’on nous a enlevé, il y a vingt ans; l’histoire nous prouve que nous avons raison.  Quand on a découvert l’Amérique en 1500, tous les prix ont monté en Europe dans la mesure exacte de la quantité de monnaie qui est arrivée du nouveau monde.

Un chapon qui valait quatre sous en 1300 en valait quinze en 1600.  Quarante-huit ans après la découverte de l’Amérique, les fermages en Angleterre avaient monté de 400 %; les immenses découvertes avaient agi sur une société naissante avec une puissance que les mêmes découvertes n’exerceraient plus de nos jours; en 1548, l’évêque Latimer, à la Cour d’Édouard VI, prétendait que les propriétaires pressuraient leurs fermiers; c’était alors, comme aujourd’hui, l’action occulte de la monnaie qui faussait les relations sociales en Angleterre.  L’Europe a récemment diminué la quantité de la monnaie circulante; les prix ont diminué tout comme ils avaient augmenté naguère au XVIe siècle.

Qu’avons-nous vu encore de 1851 à 1873 ?  Ceci est de l’histoire moderne présente à la mémoire de tout le monde.  Les prix haussèrent de 15 % : vous pouvez vous en rendre compte dans mes tableaux graphiques; la Californie et l’Australie déversaient leurs flots d’or sur notre civilisation.

Il serait sans doute difficile d’évaluer les immenses profits qu’en retirèrent toutes les nations de l’univers, dont les principales sont ici représentées; mais je puis vous donner un point de comparaison.

En France, la terre qui valait en moyenne 1,292 francs l’hectare en 1851, avait monté à 2,000 francs en 1874; d’après les statistiques de M. Alfred Neymarck, le total du sol cultivé en France avait passé d’une valeur de 67 milliards à 120 milliards, soit une plus-value de 53 milliards acquise en 23 ans au seul sol français.  Je laisse à vos réflexions le soin de supputer le bénéfice qu’a dû enregistrer dans la même proportion l’univers.  D’après Mulhall, en 1880, il se faisait quatre fois autant d’affaires dans le monde qu’en 1850; c’était la gloire et l’apogée du monde commercial, industriel et agricole !

C’était trop beau !  Il fallait que cela cessât !  «Les peuples comme les individus aiment les périls, disait Joubert; quand ils en manquent, ils s’en créent.»

C’est ce qu’ils ont fait, en 1873 : ils ont démonétisé l’argent, le péril était né.

L’or devint rare, c’était prédit, c’était certain, c’était naturel : on lui assignait l’obligation de remplacer l’argent.

M. Currie et M. Weber, nos deux honorables collègues, ne veulent pas en convenir.  Nous avons du raisin rouge et du raisin blanc, tous deux servent à faire du vin.  N’est-il pas certain que si l’on supprimait le blanc, le raisin rouge augmenterait de valeur ?  Nous mangeons du bœuf et du mouton; pourrait-on admettre que, si l’on interdisait le bœuf, le prix du mouton ne monterait pas ?

C’est par les mêmes raisons que l’or fut plus apprécié, qu’il acheta de plus en plus de marchandises, que les prix par conséquent baissèrent; révolution grave, à laquelle nous assistons et qui sévit en Angleterre plus que partout ailleurs.

On ne travaille que pour vendre ce que l’on a produit plus cher qu’au prix de revient.

Quand la baisse des prix survient dans l’intervalle, l’intérêt personnel cesse d’agir, et ce que Bastiat appelait si bien le grand ressort de l’humanité cesse de fonctionner.

De là cette crise que subit l’industrie et ces chiffres si alarmants du Board of Trade, publiés tous les mois par M. Giffen, et constatant, depuis 1886, un ralentissement toujours croissant du mouvement commercial en Angleterre.

De là encore le ralentissement de l’industrie anglaise, la fermeture des ateliers, les crises ouvrières.

Mais pourquoi, se demande-t-on, a-t-on ainsi démonétisé l’argent ?  Cette histoire serait amusante, si elle n’avait d’aussi funestes conséquences; la voici pourtant.  Il y avait de l’or, il y avait de l’argent en circulation depuis plus de deux cents ans, dans une proportion légale, 15 ½ d’argent valant 1 d’or, et cette proportion légale avait donné lieu à un vrai scandale; il se produisait des variations de valeur entre les deux métaux.

Pendant ces deux cents ans, on avait constaté des variations de 15.92 au plus haut à 14.14 au plus bas, c’est-à-dire un écart allant jusqu’à 1 8/10.  C’était horrible !  Il fallait faire cesser au plus vite pareils abus.  Comment s’y prit-on ?  On enleva à l’argent le droit d’être converti en monnaie.

Les variations passèrent de 24 au plus haut à 15.92 au plus bas, c’est-à-dire un écart de 8 points, plus de quatre fois supérieur à celui dont on se plaignait jadis.  Le moyen employé rappelle, à s’y méprendre, le fameux Gribouille, qui se jetait à l’eau plutôt que d’être mouillé par la pluie.

Mais, nous dit-on, si les prix ont baissé, c’est par la surproduction.  M. Cramer-Frey vous l’a dit : les prix baissent, c’est bien simple, c’est parce qu’on produit trop !  L’honorable Délégué de la Suisse, M. Cramer-Frey, s’étonne qu’avec une ardeur juvénile je m’élève contre cette prétention.

Quand je viendrais gravement vous dire avec lui, que depuis vingt ans l’humanité entière s’obstine à toujours produire plus qu’elle ne peut consommer, que pendant vingt ans l’univers a produit des choses dont il n’avait aucun besoin, cela ne vous paraîtrait pas sérieux; vous auriez raison.  Tel est cependant le caractère paradoxal de cette singulière théorie de la surproduction : nos contradicteurs en arrivent à vouloir nous prouver que nos privations viennent d’un excès de production, et que le travail engendre la misère.

Je pense qu’il serait préférable de n’en plus parler, d’autant que les faits à notre portée opposent à cette prétention un démenti formel : partout les magasins sont vides, les affaires souffrent de tous les côtés et le monde commercial se sent envahi, de l’aveu de tous, par une influence anémique qui le menace de mort.

Les statistiques de M. Sauerbeck ne nous ont-elles pas prouvé à l’évidence que cette allégation de la surproduction amenant la baisse des prix est absolument fausse ?

De 1860 à 1873, la totalité de la production du monde avait augmenté, chaque année, de 2.8 %; c’était au temps de la Californie et du bimétallisme : les prix haussèrent de 40 %.

De 1873 à 1888, la production du monde n’augmenta plus chaque année que de 1 %, soit une diminution de près de la moitié; les prix auraient dû monter encore davantage; au contraire, ils ont baissé de 32 %.

C’est la preuve de l’erreur que commet M. Cramer-Frey, en continuant à croire à cette surproduction démentie depuis bien longtemps.

Là vérité, Messieurs, a été dite par M. Goschen, en Angleterre, en 1883 : «La baisse des prix provient bien de la hausse de l’or».  Il traduisait sa pensée par cette phrase typique : «Heureux donc ceux qui possèdent des livres sterling; malheureux, en revanche, ceux à qui des articles de consommation, des produits ou des biens restent pour compte.»

Quels sont ces heureux dont parlait M. Goschen ?

Ce sont les rentiers qui ont de l’or à recevoir, rentiers de l’État, des Départements, des Villes, les bailleurs à long terme.

Et quels sont les malheureux ?  Les producteurs, les travailleurs et, au premier rang, les agriculteurs.

Les rentes montent, les produits baissent, les rentiers s’enrichissent donc aux dépens du travail national.  Voilà la vérité, et de là, Messieurs, ces luttes qui naissent de toutes part en Angleterre comme ailleurs, ces luttes du capital contre le travail, ces luttes contre des injustices flagrantes que nous voyons s’élever entre tant de gens.  Il y a là une révolution grave, profonde, regrettable, mais surtout redoutable, dont chaque jour nous ressentons davantage les funestes effets.

Vous avez entendu M. de Rothschild nous faire, dans l’exposé des motifs de sa proposition, l’éloge de la baisse des prix dans laquelle il entrevoit le bonheur de la classe ouvrière.

L’histoire, aussi bien que ce qui se passe de nos jours, proteste, me paraît-il, contre cette appréciation.

De 1810 à 1840 – c’est de l’histoire – les mines de métaux précieux avaient aussi diminué leur production, la locomotive avait été créée, le métier à tisser à la vapeur avait transformé le monde, l’électricité était appliquée, la production était énorme, les prix avaient baissé de 49 % : la révolution éclata partout en 1848.

Si vous lisez les écrivains du temps, tels que Sismondi, vous croyez lire notre histoire.

Comment ont cessé la baisse des prix et les révolutions de 1848 ?  C’est M. Goschen qui l’apprenait à l’Angleterre, le 18 avril 1883 : «Un éminent économiste français, disait-il, a déclaré être certain que la France n’eût pas échappé à la banqueroute en 1848, sans l’énorme accroissement monétaire produit par la Californie et l’Australie.

Cet accroissement amena, en effet, une prospérité commerciale telle qu’elle permît à la France de sortir de l’embarras politique dans lequel elle se trouvait.»

Lamentations que tout cela, nous disait l’autre jour mon excellent ami et collègue, M. Weber, Jérémies modernes que tous ces bimétallistes !  Oui, Messieurs, nous pleurons, non pas précisément sur la chute de Jérusalem ou la captivité de Babylone, mais nous pleurons sur les malheurs modernes, sur la ruine de l’agriculture, sur les pertes commerciales qui s’amoncellent, sur les malheurs qui fondent sur notre société moderne.

Nous avons le droit de nous lamenter et de nous plaindre; ce droit, nous le puisons dans les prophéties que nous avons faites et que vous vous êtes obstinément refusés à écouter, alors que nous vous prédisions tout ce qui arrive aujourd’hui, bien avant que vous ayez démonétisé l’argent en 1873.

Voici quelques-uns de ces Jérémies modernes; ils vous sont bien connus et méritaient d’être écoutés :

Voici M. le Baron Alphonse de Rothschild, par exemple : «Comme conséquence, disait-il en 1869 (deux ans avant la démonétisation de l’argent), il faudrait donc arriver à démonétiser entièrement l’argent.  Ce serait détruire une portion énorme du capital du monde, ce serait une ruine.»

Voilà le premier Jérémie; passons au second.

C’est M. Wolowski, professeur au Collège de France.

Quel sera le résultat, disait-il ?  Il sera grave !  Un immense ébranlement secouera le marché universel !  Une baisse énorme dans tous les prix sera la conséquence nécessaire de la hausse du métal.

Et vous nous blâmeriez de nous lamenter et de pleurer sur cette baisse que nous avions prédite avec toutes les conséquences qu’elle entraînait pour l’humanité ?

Oui, nous sommes des Jérémies, mais, convenez-en, vous subissez ce que nous avons prophétisé.

Autre Jérémie encore : Sir Guilford L. Molesworth vous en parlait hier, c’est M. Seyd, c’est un Jérémie anglais celui-ci, exerçant dans un pays monométalliste; il a eu, lui aussi, le mérite d’avoir prédit et prophétisé un mal que beaucoup de ses compatriotes s’obstinent encore à nier; il parlait en 1870 :

«C’est une grande erreur de croire que l’adoption de l’étalon d’or par d’autres pays que l’Angleterre sera avantageuse au monde … Le commerce de l’Angleterre et l’étalon d’argent de l’Inde souffriront plus que tous les autres …  Lorsque le temps de dépression sera venu, un fait caractéristique se produira … L’on tentera par tous les moyens de prouver que la crise du commerce est due à toutes espèces de causes incompatibles avec elle … Le grand danger de l’avenir est que – c’est à l’Angleterre qu’il s’adressait surtout – la suprématie de l’Angleterre en matière de commerce et d’industrie manufacturière ne recule au point qu’elle ne puisse se relever, lorsqu’on aura reconnu la vraie cause du mal et appliqué le véritable remède.»

Nous sommes des prophètes de malheur, soit; prophètes repoussés par les monométallistes, je vous l’accorde, mais nous sommes des prophètes dont toutes les prophéties se sont réalisées depuis vingt ans, vous devez le reconnaître, et ont bien des chances de se réaliser jusqu’au bout.

Ouvrez les yeux, Messieurs, car chaque jour ces Jérémies ont de plus en plus raison contre vous.

On s’obstine à parler de la baisse de l’argent et à nier la hausse de l’or.  Regardez au Mexique où l’on produit l’argent : ce métal n’y est pas déprécié, il achète autant de marchandises qu’auparavant.  N’importe, disent les monométallistes, l’argent est déprécié, c’est ce que nous voyons.  –  Mais, leur répondez-vous, il y a partout une crise.  –  Il n’y a pas de crise, répliquent-ils.  –  Mais l’or est de plus en plus apprécié.  –  Erreur, il n’y a pas d’appréciation de l’or, il y a surproduction.  –  Mais enfin, nous ne sommes pas des Danaïdes travaillant sans utilité.  Nous fabriquons à ce point moins qu’autrefois, que chacun s’en trouve appauvri et se sent ruiné.  –  Non, répètent les monométallistes, périssent les colonies plutôt qu’un principe, nous nions tout cela.

Toutes ces dénégations valent-elles la moindre preuve ?  Je demande, avec M. Goschen, que les monométallistes veuillent bien nous dire :

1°  Pourquoi ils tiennent à la théorie du monométallisme ?

2°  Quels bénéfices l’application de leur théorie nous a valus jusqu’à présent ?

C’est ce qu’on leur demande depuis vingt ans sans obtenir de réponse.  M. Goschen le faisait remarquer jadis aux industriels de Manchester.

Je constate qu’en bâtissant sur d’aussi fragiles fondations, en s’appuyant sur de simples dénégations, on en arrive à de bien singuliers systèmes; c’est ainsi que notre honorable contradicteur et collègue, M. Currie, nous a déclaré que, d’après lui, le système de l’avenir serait l’étalon d’or sans circulation d’or, idée qui se marie assez bien avec cette autre, que le cours forcé des billets de banque serait un de ces fléaux qu’on doit avoir le courage d’entrevoir avec calme, idée dont notre honorable collègue, M. Weber, ne paraît pas trop s’effrayer.

Plusieurs même voient dans la hausse des changes un avantage énorme, tels par exemple les industriels de Moscou, qui réclament l’augmentation du papier à cours forcé, afin de faire monter le prix de l’or qui leur sert de prime d’exportation.  C’était le principe défendu par M. Karkoff, de son vivant directeur de la Gazette de Moscou.  Je doute, Messieurs, que dans cette Conférence qui a pour but la monnaie métallique, son augmentation et la recherche d’un emploi plus étendu de l’argent, vous soyez disposés à accueillir de pareils raisonnements.

Nous sommes ici pour chercher un emploi meilleur et plus étendu de la monnaie d’argent, afin d’augmenter le stock monétaire du monde; mais aucun de nous ne cherche, je suppose, à supprimer l’or, comme le propose pour l’avenir M. Currie; ou ne songe au cours forcé des billets de banque où nous mèneraient infailliblement les monométallistes.

On nous objecte, et c’est ici une question qui semble des plus graves pour l’Angleterre :

«L’Angleterre est la créancière du monde, lequel est tenu de la payer en or.  Vous figurez-vous un seul instant l’Angleterre ayant la naïveté de dire à ses débiteurs : Payez-moi en argent et je serai satisfaite ?»

M. Currie, je le vois, applaudit à ce langage; je n’esquive pas l’argument.

Cela est très sérieux, l’observation est très juste, Messieurs, je le reconnais, mais il y a ici une petite question préalable dont il faut bien que l’Angleterre tienne compte.  C’est que, si les peuples ne peuvent pas la payer en or, ils arrivent très souvent à ne pas la payer du tout.  Entre ne pas être payé du tout et être payé en argent, je préfère encore la dernière alternative.

N’avons-nous pas l’exemple de peuples qui ont été tout récemment appauvris ?  Est-ce que l’Angleterre, créancière en or du Brésil, de l’Uruguay, de l’Argentine, du Portugal, de l’Espagne et de bien d’autres pays, a été payée en or par tous ces pays ?  Je ne le pense pas.  Les maisons Baring et Murrietta pourraient peut-être nous éclairer à ce sujet.

Vous me direz – car je prévois l’objection – que ce sont tous pays qui ont mal géré leurs affaires.  Mais ce n’est pas d’hier qu’il en est ainsi : ces pays, depuis longtemps et très souvent, ont mal géré leurs affaires, et vous m’accorderez bien, j’espère, que la rareté monétaire a dû empirer le mal.  Dans ces pays, comme chez nous, sévit une crise; il s’y est produit une rareté, une hausse de l’or, comme partout ailleurs, qui a dû singulièrement augmenter leur embarras.

Ou, Messieurs, qu’il s’agisse de peuples ou d’individus, quand un débiteur fait faillite, qui est-ce qui paye ?  Est-ce le débiteur ou le créancier ?  J’ai toujours vu que c’était le créancier.  Dans toute l’économie sociale, celui qui paye, c’est celui qui possède; et c’est le peuple riche qui payera toujours pour le peuple défaillant.  Je crois que si elle voulait bien examiner cet aspect peut-être un peu nouveau de la question, l’Angleterre découvrirait bien vite qu’il y a pour elle un grand intérêt à entrer en composition, et que, créancière du monde entier, elle se doit, par cette raison même, de venir en aide à ses débiteurs, pour n’en pas faire des débiteurs défaillants, de mauvais débiteurs insolvables.

Qu’avons-nous vu en Russie ?  En 1847, le rouble était à fr. 4.25; il est tombé récemment à 2 francs.  La Russie devait de l’or, il est vrai, mais comment se le procurait-elle ?  Comme elle n’en avait pas – son rouble-papier ne valait que 2 francs – et qu’elle avait de l’or à payer, elle envoyait ses grains à Londres, à Marseille ou ailleurs, elle les vendait à bas prix contre or; notre agriculture en pâtissait, nous étions obligés de consommer à bas prix les blés russes, et en notre qualité de bons créanciers, c’était nous qui payions.

L’Italie, où le change a été à un certain moment à 25 % de perte, où l’argent et le papier sur Paris faisaient prime, l’Italie n’est-elle pas devenue un pays industriel ?  Grâce à cette prime de 25 %, elle s’est attachée à produire davantage, elle nous a envoyé ses produits, ses marchandises ont reçu 25 % de prime; c’est ainsi qu’elle est devenue industrielle, et ce sont encore les peuples créanciers, auxquels elle s’était obligée de payer en or, qui en ont supporté les conséquences fâcheuses.

Qu’ont donc fait naguère les États-Unis qui s’adressent aujourd’hui à vous ?  Comment sont-ils devenus, eux aussi, industriels ?  C’est grâce au change, aux difficultés qu’ils avaient à payer leurs créanciers.  Et aujourd’hui l’Amérique nous envoie des montres de Genève et des fusils de Saint-Étienne.  C’est la monnaie, c’est-à-dire le change, qui a été là encore l’initiateur, le propulseur, le protecteur des industries, des peuples débiteurs contre les peuples créanciers, qui payent.  De là ce cri de tous nos industriels européens : Protégez-nous !

Voilà comment la question monétaire se transforme chaque jour en question douanière, et comment la protection va grandissant dans le monde, sans que l’on ait la parfaite conscience des causes du phénomène que de toute part on constate.

N’avons-nous pas vu en Angleterre même, le 19 mai 1892, à Hastings, Lord Salisbury faisant une profession de foi protectionniste ?  Ce sont là des révolutions graves, et qui doivent surtout appeler l’attention de l’Angleterre, ce berceau du libre-échange, ce pays qui, sous l’action de Cobden, était entré le premier dans la voie de la liberté du commerce.

Que l’Angleterre ne l’oublie pas, je viens de vous le prouver clairement, persister dans le monométallisme actuel, c’est provoquer le protectionnisme douanier.

Bimétallisme implique l’idée de libre-échange.

Cela dit, Messieurs, nous n’en restons pas moins devant cette crise qui est devenue si caractéristique, qui se manifeste chaque jour davantage par la baisse des prix aggravant la lutte entre le capital et le travail.  C’est là la véritable maladie que nous avons à guérir.  Le seul remède, c’est d’avoir de l’or, de l’or ou son suppléant.  Pour avoir de l’or, il faudrait la Californie : elle est épuisée.  Il ne reste donc plus à prendre que le suppléant de l’or, c’est-à-dire l’argent.

Je viens, Messieurs, de vous décrire le diagnostic de la maladie dont nous sommes atteints.  L’Angleterre doit s’en préoccuper plus que nous, je crois vous l’avoir démontré, car l’appréciation de l’or agit, chez elle, plus que partout ailleurs.  Le remède à cette maladie, ce serait le bimétallisme.  Mais nous avons entendu la déclaration formelle de la France : sans l’Angleterre, le bimétallisme est absolument impossible.

Ici, Messieurs, je me permettrai une petite rectification.  C’est à tort que M. Tirard, dans le discours qu’il a prononcé devant vous l’autre jour, m’a prêté cette idée que la France seule ou que l’Union latine, sans autre concours, pourrait ouvrir ses hôtels des monnaies an libre monnayage de l’argent.  Je me suis certainement mal expliqué ou j’ai été mal compris, mais jamais pareille idée n’est entrée dans mon esprit.

Lisez la proposition que j’ai eu l’honneur de soumettre à vos délibérations, Messieurs, et vous verrez que j’exclus la frappe de l’argent pour tous les peuples.  Il n’est donc pas question de reprendre la frappe sans le concours de l’Angleterre.  Ma proposition transactionnelle va plus loin, puisqu’elle exclut même le bimétallisme et qu’elle ne s’appuie absolument que sur le monométallisme-or.

Tenant compte des objections qui ont été présentées dans cette enceinte, j’ai déposé cette proposition transactionnelle; lorsqu’elle viendra à notre ordre du jour, j’espère arriver à vous prouver qu’elle renferme le moyen de s’entendre sur un terrain commun, sans porter atteinte aux idées des bimétallistes, et tout en respectant les exigences les plus rigoureuses des monométallistes.

Nous allons, dit-on, nous ajourner à une date ultérieure.  J’espère, Messieurs, que les Délégués anglais reviendront parmi nous avec le rameau d’olivier, signe précurseur du retour de tous à cette prospérité, à ce bonheur, à cette paix qui ont cessé depuis vingt ans et dont leur décision peut seule nous assurer le retour.

Sir Guilford L. Molesworth nous disait avant-hier que tout le monde, en Angleterre, était persuadé qu’une crise effroyable menaçait ce pays si riche, aussi bien que ses colonies.  Il nous a cité l’exemple de célèbres conversions, et surtout de celle de M. Gibbs, directeur de la Banque d’Angleterre, qui, en 1878, défendait le monométallisme avec plus d’ardeur encore que les honorables Délégués que nous avons parmi nous, et qui est devenu depuis le Président de la ligue bimétallique anglaise et le plus fervent défenseur de l’argent en Angleterre.  Il nous a cité encore M. Goschen, dont les opinions se sont bien modifiées.  Il s’est enfin cité lui-même comme un de ces exemples si nombreux de conversions remarquables.

Espérons que les Délégués actuels nous reviendront touchés de la même grâce et que, dans notre prochaine session, ils répondront un peu mieux aux efforts que nous faisons.

C’est dans l’Angleterre et dans l’Angleterre seule que l’univers et l’humanité peuvent placer leurs espérances de retour vers de meilleurs temps; telle me paraît être la véritable morale à tirer de cette première session, formant en quelque sorte le premier acte de notre Conférence; j’ai cru bien faire en attirant sur ce point l’attention sérieuse de nos honorables collègues de la Grande-Bretagne.»

M. de Osma, Délégué de l’Espagne, prononce le discours suivant :

«Messieurs,

J’hésite à prendre une part quelconque à cette discussion générale, si intéressante et si approfondie, du grand problème que nous étudions à nouveau.  Il y aurait vraiment mauvaise grâce de ma part à vouloir y apporter une opinion personnelle ou un argument nouveau, alors que tout a été si bien dit, de part et d’autre.  C’est vous dire combien je sens que les observations que j’aurais l’honneur de soumettre à la Conférence ne pourraient avoir de valeur qu’autant que mes paroles rencontreraient l’écho de vos propres pensées, et si je pouvais exprimer, si mal que ce fût, quelque chose que nous eussions tous ressenti.

Qu’il me soit permis, Messieurs, de faire ici un acte de contrition.  Au moment où s’ouvrait la discussion sur la théorie même et la possibilité actuelle du bimétallisme international, je prévoyais bien que nos débats rappelleraient, par leur éclat, les débats mémorables des Conférences qui ont précédé celle-ci; la compétence et les titres de tant de nos Collègues rendaient cette prévision aisée.  Mais je craignais, je l’avoue, que nos débats, se déroulant sur les mêmes grandes lignes d’arguments, ne dussent aboutir à un résultat qui, pour bien des esprits sceptiques, aurait pu se confondre avec la stérilité finale.  Or, si je ne me trompe complètement, cette discussion aboutit à une conclusion nouvelle et féconde.  Ce n’est pas, et je me hâte de le dire pour ne blesser la sincérité d’aucune conviction et ne commettre l’injustice d’interpréter aucun silence, ce n’est pas que les convictions sincères et fermes nous aient fait défaut; mais peut-être avons-nous senti que les idées abstraites ont seules le droit d’être intransigeantes, et qu’elles entraînent avec elles, en passant dans le domaine pratique, la responsabilité de leurs conséquences.

Peut-être est-ce la conscience d’un devoir réel, celui qui, nous détournant de la lutte jadis plus acharnée des principes, nous poussait à chercher, fût-ce à tâtons, une solution qui pût nous être commune et répondre à ce besoin nouveau ou nouvellement senti de nous entendre, qui n’est plus uniquement le désir de nous convaincre les uns les autres.  Toujours est-il que de nos discussions se dégage un caractère dominant, un fait désormais incontestable, appuyé qu’il est de l’autorité des attitudes, plus éloquentes encore que les paroles : le fait d’une bonne volonté générale, préoccupée de l’existence d’une crise généralement ressentie, sous des formes diversement cruelles.

Quelles que soient les sympathies dont nous entourions les personnes, combien peu d’entre nous, Messieurs, ont pu se rendre à cette opinion stoïque qui nie l’existence de cette crise, et en conclut, fort logiquement, qu’il n’est point besoin de chercher de remède !  Cette opinion contraste trop avec l’attitude d’autres de nos collègues, qui sont cependant, eux aussi, des monométallistes bien convaincus et très impénitents.  Elle se perd en présence des déclarations réitérées et récentes des hommes d’État, qui définissent le mal dont périt l’agriculture et dépérissent les industries de leur pays, avec une précision dont il est impossible de méconnaître la portée.

Ces déclarations rappellent chaque jour notre attention sur un des côtés les plus graves assurément des questions que nous étudions, et qui, dès le premier jour, nous fut signalé par notre honorable Président.  C’est la connexité qui s’établit, par suite de la contraction de la prospérité et de la chute progressive des prix, entre les questions monétaires et ces grands problèmes du travail et du salaire, ces problèmes qui étreignent l’attention de notre génération, et s’imposent à elle sous les aspects tour à tour les plus sacrés et les plus redoutables.

L’écueil le plus sérieux des travaux qui nous réunissent, est la diversité même des aspects que présente la question monétaire dans les différents pays, il y a là un intérêt commun, qui revêt des aspects complètement différents.  En est-il un plus grave que celui-là ?

Quoi qu’on en ait dit et quoi que nous en disions nous-mêmes, il ne s’agit point seulement des intérêts spéciaux de chaque nation, de l’intérêt pour certaines d’entre elles, de la production minière elle-même.  Ce sont là des intérêts grands et réels assurément, dont le patriotisme entreprend à bon droit la défense, mais dont le patriotisme jaloux d’autrui peut, à tort peut-être, s’alarmer à son tour.

Il ne s’agit pas non plus de la dépréciation des grands stocks monétaires accumulés; ce sont encore là des intérêts assurément légitimes; mais ils ne toucheront pas d’autres pays qui, à raison d’une situation spéciale, peuvent rester indifférents et se trouver momentanément, et de ce côté, à l’abri du mal.

Les perturbations, les inquiétudes, les crises du change entre pays se servant de différente monnaie, engagent de façon générale les grands intérêts du commerce, et touchent de très prés, mais à des degrés divers, aux intérêts directs de maints États.

La solidarité des richesses, cette solidarité qu’on concevait à peine il y a une génération, et qui nous est révélée par des phénomènes et des catastrophes devenus déjà familiers; cette solidarité, qui est née du développement extraordinaire des placements à l’étranger, de la mise en commun, pour ainsi dire, de l’épargne des peuples, cette solidarité nous comprend bien tous.  Il n’est pas de fortune publique si solidement assise qu’elle puisse se juger à l’abri des contre-coups des crises monétaires, répercutées par les crises industrielles de l’étranger; toutes peuvent être atteintes dans les fortunes privées, que moissonnent ces crises lointaines, si difficiles à prévoir et toujours inattendues.

Mais, par-dessus tout cela, nos esprits, notre conscience semblent être frappés de cet état de malaise général, si général que nul d’entre nous n’oserait dire que son pays l’ignore, si grand qu’il confine à la misère de millions de travailleurs, auxquels on ne peut évidemment demander de raisonner juste ni de bien comprendre le problème monétaire, mais qui apportent déjà, et avec une insistance de jour en jour plus vive, à la discussion des questions qui nous occupent, cet argument formidable : c’est qu’ils en souffrent, et le savent.

Si c’était là, Messieurs, le fond de cette préoccupation qu’il m’a semblé ressentir en même temps que beaucoup d’entre vous, si réellement cette préoccupation peut expliquer certaines des attitudes que nous avons observées, je dis que la Conférence de Bruxelles aurait le droit d’en être fière, car elle aurait ainsi prouvé qu’elle est bien de son temps.

Il ne serait plus nécessaire alors d’expliquer, ni surtout d’excuser, l’allure incertaine de nos débats, ces retours instinctifs, au milieu des discussions les plus abstraites, aux moyens termes, aux expédients, aux palliatifs, à tout ce qui peut permettre d’espérer, si faiblement que ce soit, une action immédiate.

Cette action, Messieurs, nous ne devons, je crois, nullement désespérer de pouvoir l’obtenir des Gouvernements que nous avons l’honneur de représenter ici.  Le sentiment général s’est manifesté à plusieurs reprises sous forme de regrets du retrait actuel d’une des propositions dont nous avons été saisis.  Ce n’est point seulement pour m’associer à ces regrets que je les rappelle; c’est aussi parce que je crois utile, en vue de la suite de nos travaux et de l’examen des projets qui nous seront ultérieurement soumis, de constater que le projet auquel je fais allusion réalisait tout au moins une condition essentielle, qui se retrouvera certainement dans le projet que nous pourrons un jour adopter.

Tel qu’il nous fut rapporté, amendé par son auteur, le projet de l’honorable Délégué de la Grande-Bretagne permettait à l’action concertée par les différents États de s’exercer sous des formes diverses, dans des milieux divers.  Il permettait de proclamer la communauté de l’intention, et de s’imposer l’équivalence des efforts, sans exiger l’identité des actions parallèles.  Ce caractère se retrouvera, je le pense, dans les projets qui pourront utilement traduire plus tard notre volonté commune.

Qu’il me soit permis, Messieurs, en terminant, de ne tirer en ce moment qu’une conséquence de cette quasi-unanimité de volonté et de la résumer sous forme d’une question que je voudrais adresser à nos honorables collègues, M. les Délégués des États-Unis.  Jugent-ils nécessaire de pousser jusqu’au point où nos divergences doctrinales deviendraient évidentes sous la forme du vote, la discussion de la thèse générale qu’ils ont exposée dans ces dernières séances, avec une netteté magistrale, et qu’ils ont défendue avec la vaillance des grandes convictions ?

N’est-il pas vrai que si un très grand nombre d’entre nous partagent leurs idées, nous sommes tous convaincus cependant de cette vérité qu’exprimait, dès le premier jour, M. le sénateur Allison, que le moment n’est pas encore venu où cette discussion peut aboutir à un résultat utile, à une entente possible ?  Je fais appel au génie pratique de leur nation.  L’avenir peut être à eux : en tout cas, l’avenir ne se préjuge point par des paroles.  À l’heure actuelle, nos collègues se rendent bien compte de l’esprit de transaction et de la bonne volonté qui règnent parmi nous en ce qui touche au présent.  Ne voudront-ils point le prendre au mot, et nous apporter à une date prochaine un projet qui serait la preuve qu’à une volonté aussi générale que la nôtre, les moyens d’expression et d’action ne font jamais longtemps défaut ?

Ce n’est, en somme, que la traduction d’une vérité passée en proverbe dans leur grand pays : Where there is a will, there’s a way.»

M. le Dr Andrews, Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce les paroles suivantes :

«Messieurs,

Je me lève pour faire remarquer que quelques-uns des honorables Délégués qui ont le plus chaleureusement insisté pour que les discussions de cette Conférence ne s’occupassent ni de métaphysique ni de théorie pure, ont accusé le bimétallisme d’être l’allié nécessaire du système protecteur, et d’être en même temps opposé aux principes de la loi naturelle.

Comme je ne me sens pas le droit de disposer, en ce moment, d’une partie importante des instants précieux de la Conférence, je me réserve de saisir l’occasion, à une date ultérieure, si elle se présente, de montrer brièvement à la Conférence :

1°  Que quand on considère que tant des plus forts adversaires du bimétallisme sont protectionnistes, et que tant des plus forts avocats du bimétallisme favorisent le libre-échange, on a tort d’affirmer qu’il existe un lien de la manière prétendue entre ces deux systèmes;

2°  Que l’interdiction de la frappe libre de l’argent-métal chez tant de nations, en annihilant toute stabilité du pair du change entre le monde qui emploie l’or et celui qui emploie l’argent, en en transformant le commerce pratiqué dans ces conditions en un véritable jeu de hasard, fait en ce moment plus pour restreindre la liberté du commerce universel que tous les tarifs existants, sans en excepter ceux de mon pays qui ont été si sévèrement censurés;

3°  Que si l’on n’établit pas le bimétallisme, cet abîme entre les deux mondes des affaires, au lieu de diminuer ou de s’arrêter à un certain degré, comme le croient quelques-uns de nos honorables collègues et bien d’autres gens intelligents, ne fera que s’élargir, d’une manière irrégulière, il est vrai, mais de plus en plus, et sans limite;

4°  Que puisque, si l’on tient compte de toutes les qualités des deux métaux, l’argent a été et est encore aussi convenable à être employé comme monnaie que l’or, la démonétisation du métal blanc a été de beaucoup la rupture la plus flagrante et la plus malfaisante de la loi naturelle qui ait jamais été commise par l’action des États, sans en excepter aucune législation de l’histoire du mercantilisme;

5°  Que la théorie de la loi naturelle, qui conduit à accuser le bimétallisme d’être opposé à cette loi, appartient à un ordre d’idées que les philosophes et les économistes progressistes de tous les pays ont depuis longtemps abandonné.»

M. le Dr Andrews dépose sur le bureau une note relative à la production de l’or et de l’argent (Voir Annexe D).

M. Raffalovich, Délégué de la Russie, s’exprime en ces termes :

«Messieurs,

Après les déclarations si chaleureuses de M. de Osma, je ne voudrais pas jeter dans le débat une note discordante.  Je crois au contraire pouvoir exprimer à l’honorable Délégué de l’Espagne notre reconnaissance à tous, pour la façon si sympathique dont il a exposé le but auquel nous tendons.  Il a fait ressortir avec justesse que, si les théories qui sont ici en présence n’ont pas capitulé, tout au moins la bonne volonté et la sincérité de nos efforts devront être reconnues par tous ceux qui examineront les travaux de la Conférence de Bruxelles.

Je me joins également à lui pour adresser aux honorables Délégués des États-Unis la question qu’il a formulée : Entre-t-il dans les intentions de ces Délégués de pousser le débat jusqu’au bout, de demander qu’on formule une opinion sur la question principale qu’ils ont portée devant nous, ou ne croient-ils pas préférable de la laisser ouverte, de la laisser en l’état où elle se trouve aujourd’hui ?

J’ai pris à cœur l’indication si sage que nous a donnée l’honorable Délégué de l’Autriche-Hongrie, d’éviter la tournure académique, et je serai fort bref.  Je crois que l’heure est trop avancée pour répondre à M. Allard; le point de vue des hommes d’État et des économistes qui, tenant compte de la situation concrète, sont les partisans du statu quo, a été suffisamment établi pour que je n’aie pas besoin, après MM. Weber, Forssell, Cramer-Frey, d’y revenir.

Je tiens à objecter une seule chose à M. Allard : il oublie les conversions des rentes, la baisse du taux de l’intérêt.  La part du travail augmente, celle du capital diminue.  Quant à l’allusion aux inflationnistes russes, je répondrai à M. Allard que mes compatriotes atteints de cette maladie ont pour compagnons les bimétallistes agraires de l’Allemagne et les silvermen américains.

La situation de l’ouvrier, aujourd’hui, est infiniment meilleure que celle de l’ouvrier il y a cinquante ou soixante ans.  Il y a eu des crises de tout temps, et je crois que le facteur monétaire n’est qu’un des éléments à considérer; je suis convaincu que le remède indiqué doit être cherché ailleurs que là où nous le montre M. Allard.»

M. Allison, Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce, en langue anglaise, le discours dont voici la traduction :

«Messieurs,

La difficulté que j’éprouve à comprendre le français sera mon excuse si je n’ai parfaitement et exactement interprété les observations de mes amis, MM. de Osma et Raffalovich.  Si j’ai bien compris, ce qu’ils désirent, c’est que les Délégués des États-Unis n’insistent pas pour qu’on vote sur la question principale en discussion.  Je dirai pour moi, et je pense que je puis le dire au nom de mes collègues, qu’il n’est pas dans notre intention de demander, en ce moment, un vote sur cette question importante.  Nous apprécions la cordialité d’expression de tous les Délégués, au sujet des matières qui nous sont soumises.  Aussi je crois pouvoir dire actuellement, comme au commencement de nos travaux, que nous serions heureux d’examiner des propositions pratiques moins absolues que celle qui fait spécialement l’objet de la présente discussion.

Mais les difficultés que nous avons rencontrées au début, je regrette d’avoir à le dire, existent encore.  Les propositions présentées jusqu’ici, pour autant qu’elles aient été offertes à mon examen, sont toutes des propositions qui impliquent de larges concessions de la part du Gouvernement des États-Unis, et nous croyons que nous ne devons pas contracter d’engagements, à moins que les compensations soient telles, que notre Gouvernement, aussi bien que les autres, tirerait profit de leur application.

Je ne sais s’il ne convient pas de dire quelques mots de la situation monétaire et des efforts des États-Unis dans la question de l’argent, d’autant plus qu’on a formulé certaines critiques à l’égard de notre politique en cette matière.

L’emploi monétaire de l’argent n’est pas, aux États-Unis, une question nouvelle.  Il y a un siècle déjà, au berceau de notre nationalité, cette question fut soigneusement et pleinement examinée par ses fondateurs.  La Constitution qui, à cet égard, n’a subi aucune modification jusqu’à ce jour, donne au Congrès plein pouvoir de battre de la monnaie et d’en régler la valeur.  Immédiatement après la mise en vigueur de la Constitution, on a fait une étude attentive des avantages et des inconvénients de l’emploi des deux métaux.  Alexandre Hamilton et Thomas Jefferson, deux des hommes les plus éminents de leur temps, y prirent une part prépondérante.  Il fut alors décidé que, dans notre système monétaire, nous emploierions l’or et l’argent, selon un juste rapport à déterminer.  On s’efforça de découvrir quel devait être le vrai rapport des métaux dans leur valeur monnayée.  Après cet examen, le Congrès, il y a de cela un siècle, fixa ce rapport équitable à 15 à 1, et établit la frappe des deux métaux selon ce rapport, avec pleine force libératoire.  En même temps il fut établi par la loi – et cette loi a été renouvelée à plusieurs reprises – que les pièces d’or et d’argent d’autres pays auraient pleine force libératoire, qu’il s’agit de dettes publiques ou privées, de façon à permettre l’emploi, non seulement des pièces provenant de notre Monnaie, mais aussi des pièces fabriquées dans les Monnaies d’Europe.  On croit que le rapport légal ainsi fixé de 15 à 1 était plus proche du rapport vrai dans la circulation du monde, que tout autre.

Vers la même époque, la France établit, provisoirement d’abord, puis définitivement, le rapport de 15 ½ à 1 comme le rapport vrai, et ouvrit sa Monnaie à la libre frappe des deux métaux, selon ce rapport.  Nous étions alors, par notre position géographique, très loin de l’Europe, et pendant des années encore notre commerce avec l’extérieur demeura restreint, en raison de la lenteur des communications et de notre population éparse.

La France, au cœur de l’Europe, exerçait alors une grande influence sur le commerce et les échanges de l’Europe, et elle maintint continuellement son rapport légal au milieu de tous les changements et de toutes les perturbations qui se produisirent pendant soixante-dix ans.  Notre argent était évalué au delà de sa valeur; le résultat fut que l’or disparut graduellement et prit le chemin des Monnaies de France, bien que nous eussions adopté le double étalon, et ce parce qu’en raison du rapport adopté nous perdions notre or, ou du moins la plus grande partie de celui-ci.  Cela n’était nullement satisfaisant, et provoqua une agitation en faveur d’un changement de rapport, de façon à retenir l’or aussi bien que l’argent.

En 1830 furent découvertes des mines d’or qui donnaient la promesse d’une production considérable, et, par suite de cette découverte, l’agitation pour la réforme du rapport se renouvela.  Dans cette discussion, Albert Gallatin et d’autres, à qui le sujet était familier, préconisèrent le rapport français de 15 ½ à 1.  Mais la prévision d’une forte production d’or porta beaucoup de gens à croire qu’un rapport plus favorable à l’or stimulerait le développement des mines.  Après discussion, on se décida, en 1834, en faveur d’un rapport de 16 à 1 environ.  L’or ainsi surévalué, notre monnaie d’argent disparut graduellement et l’or devint l’unique monnaie métallique en usage.

La différence de 3 ½ % eut pour effet que l’argent disparut pour reparaître à la Monnaie des autres pays.  Pour retenir quelque peu l’argent en circulation, il nous fallut plus tard, en 1853, frapper des pièces divisionnaires selon un rapport inférieur de 7 % au rapport français.  Si nous avions adopté, en 1834, le rapport français, je suis convaincu que cette Conférence n’aurait jamais été convoquée; nous aurions maintenu les deux métaux en pleine circulation, nous les y aurions maintenus jusqu’à présent, la dépréciation de l’argent ou l’appréciation de l’or n’aurait pas eu lieu et ces deux métaux auraient été unis l’un à l’autre d’une façon permanente.

Telle était la situation du monnayage aux États-Unis, lorsque éclata notre malheureuse guerre civile en 1861.  Bientôt des dépenses énormes pour la conduite de la guerre furent nécessaires, et furent suivies de la suspension des payements en espèces, de l’émission de papier-monnaie, sans la moindre perspective de remboursement pendant la durée de la guerre.  Une loi exigea le payement en or des droits de douane, ainsi que des intérêts de la dette publique.  Notre or disparut graduellement, sauf une quantité suffisante pour les emplois sus-indiqués.  À la fin de la guerre, nous étions très éloignés des payements en espèces, et ce fut seulement dix ans après que le Congrès put voter une loi qui les rétablissait au bout de quatre ans, c’est-à-dire le 1er janvier 1879.  Quand cette loi fut votée en 1875, le plein effet sur l’argent de l’action de l’Allemagne et des pays de l’Union latine ne s’était pas complètement révélé, et nous n’avions pas vu réalisée l’œuvre de dépréciation qu’accomplit la proscription de l’argent par ces États, et encore la législation des États-Unis.

Quelle était alors la situation ?  En 1873 il commença à se produire un écart dans la valeur des métaux, et cet écart est devenu plus sensible d’année en année; il est plus grand aujourd’hui qu’il n’a jamais été auparavant.  Les causes maîtresses de cette différence sont bien connues et ne font pas l’objet de divergences sérieuses.  Presque tout le monde est d’accord que ces causes résident dans la législation de l’Empire allemand, des États de l’Union latine et des États-Unis.  À cette époque il ne s’était pas produit une augmentation sérieuse de la production de l’argent, et il n’entrait pas dans l’esprit du public qu’il y eût trop d’argent, ce métal étant aussi demandé que l’or lorsqu’on engagea dans la voie de cette législation.

Qui peut croire que, si ces mesures législatives prises par les Gouvernements que j’ai nommés n’étaient pas entrées en vigueur, le phénomène d’une production plus forte, tantôt de l’argent, tantôt de l’or, eût pu détruire la valeur relative des deux métaux comme monnaie de circulation internationale ?

On croyait, en 1878, qu’il serait sage de notre part d’user de l’argent pour suppléer à l’or, et de rendre le métal blanc plus apte à réaliser les payements en espèces le 1er janvier 1879, et de maintenir ensuite les payements de cette nature; et bien que nous eussions adopté l’étalon d’or en 1873, alors que nous n’avions ni argent ni or dans la circulation, le peuple était très favorable à l’usage de l’argent comme monnaie d’un plein pouvoir libératoire, et beaucoup de personnes préconisaient sa complète réhabilitation.  Tout en fermant leurs Monnaies, les États de l’Union latine gardèrent en circulation toute la masse métallique monnayée avec plein pouvoir libératoire.  Cette somme, dans son ensemble, était considérable, mais, employée seulement dans la circulation intérieure, elle s’y maintenait au pair avec l’or.  On pensait que nous pourrions utiliser de la même manière une grande masse d’argent monnayé dans notre circulation intérieure, et économiser ainsi, comme ils l’avaient fait, l’emploi de l’or, en retirant moins d’or d’Europe qu’il n’aurait été sinon nécessaire.  À cette fin, on prit, en 1878, le parti d’acheter chaque année une quantité limitée d’argent et de la convertir en monnaie ayant plein pouvoir libératoire.  En même temps on songea à requérir du Président la convocation des nations européennes à une Conférence ayant la question monétaire pour objet, dans le but de rendre l’argent à l’emploi international avec une pleine efficacité monétaire.  Je puis ajouter que l’on espérait, grâce à une semblable réunion, amener l’Allemagne et les États de l’Union latine à revenir sur leurs pas; on espérait que la Grande-Bretagne elle-même, avec son commerce s’étendant sur toutes les mers et à toutes les nations, suivrait l’exemple ou même le donnerait en procédant à la frappe en vue de la réhabilitation de l’argent,

Cette législation de 1878 aida à établir et à maintenir aisément les payements en or, et actuellement toute notre monnaie qu’elle soit de papier ou d’argent, est au pair avec l’or, et un statut déclare que c’est notre politique bien arrêtée de maintenir la parité de valeur de l’or, de l’argent et du papier.  Nous n’avons ni dans les caves du Trésor, ni dans la circulation autant d’argent ayant plein cours légal, par tête d’habitant, que la France, grâce à l’accroissement de notre population qui est de deux millions par an, et qui requiert une augmentation constante de la masse monétaire.  Il m’a été fort agréable d’entendre dire, par une autorité aussi éminente que M. Tirard, que la circulation en argent de la France lui crée bien peu d’embarras, et que la France est satisfaite de sa situation monétaire.  Que cette législation soit sage ou non, on se trouve encouragé à y persévérer par l’exemple des bons résultats de la législation française, et ceux qui la critiquent doivent étendre leur appréciation à la France et à l’Union latine.

Notre législation et notre propre expérience nous permettent de croire que, par l’établissement d’une union monétaire englobant des États importants, la parité de valeur perdue pourrait être rétablie.  La différence de valeur entre les deux métaux est à présent si grande, que ce rétablissement pourrait n’être pas réalisé immédiatement par une action commune.  Il se peut que l’équité requière que ce retour à l’ancien état de choses se fasse petit à petit, mais le peuple et le Gouvernement des États-Unis pensent que cette tentative attirerait l’attention et serait de certaine efficacité.  N’était-ce ce but, nos efforts ici seraient de peu d’utilité.  Si les nations ici représentées étaient d’avis que l’or seul convient comme étalon monétaire aux nations commerçantes, il n’est point besoin d’union monétaire pour faciliter l’exécution de ce dessein.  Une grande partie de la législation des États de l’Europe, en ces dernières années, a été dirigée dans cette voie, et celle des États-Unis a eu un caractère temporaire de nature à leur permettre de choisir la direction qui conviendra le mieux à leurs intérêts, tout en les mettant en état d’aider à rendre à l’argent l’intégrité de son rôle monétaire, d’accord avec d’autres nations en nombre suffisant pour le faire efficacement.

Cette lutte entre ceux qui veulent faire de l’or seul la monnaie internationale, et ceux qui désirent donner ce rôle à la fois à l’or et à l’argent, s’est poursuivie jusqu’à présent, depuis les dix ou quinze dernières années.  D’année en année, avec quelques exceptions ça et là, la séparation a été en s’accentuant, et la différence de valeur entre les métaux est devenue de plus en plus grande, qu’elle soit mesurée relativement à l’or ou relativement à l’argent.  La valeur de l’argent sera accrue – si elle l’est – par l’extension de son usage monétaire, et amoindrie par le rétrécissement de son emploi monétaire, de sorte que tout effort pour l’accroissement du plein usage monétaire de l’argent se résoudra en un accroissement de valeur de ce métal ou en un raffermissement de cette valeur.  Le simple achat d’argent sans le destiner à un tel usage, pour une période donnée courte ou longue, ne peut faire hausser le prix que temporairement : la dépréciation suivra à l’expiration de la période d’achat, à moins que l’argent ainsi acheté ne devienne, d’une manière permanente, une portion de la monnaie du monde.

Cet exposé montre l’esprit dans lequel notre législation monétaire est conçue.  Si l’on jugeait déraisonnable, de la part des États-Unis, de monnayer l’argent dans une mesure limitée pour sa circulation intérieure, la même logique demanderait qu’on fît fondre les pièces de cinq francs.  L’action législative des États-Unis en ce qui concerne l’argent, au cours des années 1878 et 1890, bien que souvent mal comprise, a sûrement relevé la situation dans une large mesure, si l’on tient compte de ce qu’elle aurait été si les achats prévus n’avaient pas été faits.  C’est une erreur de supposer que les achats effectués par le Gouvernement des États-Unis ont, à un degré quelconque, eu l’effet d’y accroître la production de l’argent.  Cette législation des États-Unis, si sévèrement critiquée, n’a pas seulement profité aux États-Unis eux-mêmes, mais a été un bienfait pour les nations commerçantes de l’Europe.  Cela pourra être mis en évidence plus tard, lorsqu’on examinera l’effet de la cessation immédiate par les États-Unis de leurs achats, concurremment avec l’adoption d’un étalon d’or dans l’Inde et avec la fermeture des Monnaies de l’Inde à l’argent.

Si ces lois n’ont pas exercé d’action favorable sur les systèmes monétaires des États européens dans ces dernières années, il est donc indifférent à ces États que nous maintenions notre législation soit un an, soit cinq ans, ou bien que nous l’abrogions dès à présent en laissant l’argent produit s’absorber par la frappe du billon ou par son emploi industriel.  Nous avions espéré que les États européens seraient prêts à refaire en arrière le chemin déjà parcouru dans la voie de la démonétisation, d’accord avec les États-Unis.  Grâce à cette attitude, les Monnaies auraient été ouvertes à nouveau à la frappe selon un juste rapport.  Mais les États de l’Europe ne semblent pas prêts à suivre cette voie, comme le montrent les déclarations faites ici.  C’est dans ces conditions que M. de Osma me demande si les États-Unis ne veulent pas présenter actuellement ou prochainement à la Conférence, un plan définitif pour la réhabilitation de l’argent, mais qui sera impuissant à la réaliser.  Je ne puis que répondre à présent ce que nous avons déclaré dès l’abord : que nous sommes disposés à accepter un plan à cet effet; mais voyant que nous tenons pour un parti, et les États importants de l’Europe pour un autre, il nous est difficile de formuler un plan qui leur soit agréable.

La plupart des plans proposés jusqu’ici demandent aux États-Unis de continuer leur présente politique d’achats, et de maintenir le montant des achats actuels.  Si nous y consentons, une compensation adéquate doit nous être donnée, car nous ne pouvons accepter une politique qui pourrait nous mettre en situation d’user d’un étalon d’argent, l’Europe s’en tenant à l’étalon d’or.  Mais, pour ma part, je suis disposé à faire tout ce qui peut raisonnablement être fait, dans ces limites prudentes, pour l’extension de l’usage de l’argent, d’accord avec les nations ici représentées.  Je n’en doute pas, les États-Unis le voudraient comme moi.  Je comprends que l’on propose l’ajournement de la Conférence.  Je ne puis qu’espérer que les études, commencées ici, soient soumises dans l’intervalle à l’examen très attentif de tous les Gouvernements, et qu’à la suite de cet examen, un plan soit dressé qui puisse recevoir l’assentiment de tous les Gouvernements, rendant justice à tous, ne causant de préjudice à personne.  Telle est ma réponse a là question de M. de Osma; elle n’est définitive que si tel est le désir de la Conférence, mais, en ce moment, j’ai répondu le mieux que j’ai pu.

Si l’on doit constater l’impossibilité ou l’impraticabilité de former une union monétaire en vue de la réhabilitation de l’argent, et si chacun des États européens, ou des groupes d’États, doit persévérer dans sa politique actuelle, alors les États-Unis, qui ont tant fait jusqu’ici pour maintenir l’argent (et en grande partie avec l’espoir que d’importants États de l’Europe travailleraient également à le réhabiliter), adapteront aussi, sans nul doute, leur politique à leur intérêt propre; dans la lutte pour l’or – s’il doit y avoir lutte – avec une population qui s’accroît chaque année de deux millions, avec une production et une richesse qui croissent beaucoup plus rapidement encore, ils trouveront d’amples ressources pour soutenir leur politique, quelle qu’elle puisse être.»

M. le Président constate que personne ne demande qu’il soit procédé à un vote sur la proposition principale des États-Unis; il déclare, avec l’assentiment de l’assemblée, la discussion sur le bimétallisme close.

La Conférence fixe sa prochaine séance au samedi 17 décembre, à 10 heures.

La séance est levée à 6 heures.

 


NEUVIÈME  SÉANCE : ANNEXES


 

Annexe A : Deuxième rapport de la Commission d’examen

La Commission d’examen a été saisie :

1°  D’une proposition de M. Tietgen;

2°  D’une proposition de sir William Houldsworth;

3°  D’une proposition de M. Allard;

Le texte de ces trois propositions est connu des Membres de la Conférence.

4°  D’un amendement à ces deux dernières propositions ou contre-projet présenté au cours de la discussion par M. de Foville;

5°  D’un sous-amendement présenté par M. Forssell, et

6°  D’une proposition émanant de MM. Montefiore Levi et Sainctelette.

Cet examen en commission s’est poursuivi dans les intervalles des séances où l’assemblée plénière discutait le bimétallisme, tel que le préconise la Délégation des États-Unis.

Les travaux de la Commission ont pris fin avant que la Conférence ait été appelée à se prononcer sur la proposition bimétalliste.

Il a fallu tenir compte de cette situation : la Commission n’a pas abordé l’examen des détails et de la mise en exécution pratique des projets qui lui avaient été renvoyés; elle a cru devoir se borner à les examiner au point de vue des principes généraux.

Dans cet ordre d’idées, la Commission a eu à considérer trois projets ayant pour but ou pour effet de créer :

1°  Une monnaie d’argent à caractère international et avec plein pouvoir libératoire dans un ou plusieurs pays;

2°  Une monnaie d’argent ayant un caractère international et fondée sur un rapport fixe et constant entre les deux métaux;

3°  Des certificats de dépôts d’argent ou signes monétaires n’ayant pas force libératoire et représentant des quantités d’argent variant avec le cours marchand du métal;

Enfin, en 4e lieu, à côté de ces projets d’un ordre purement monétaire, la Commission a examiné des combinaisons présentant un caractère exclusivement commercial, et tendantes à faciliter la circulation des métaux précieux en dehors du monnayage.

I.  Projet de M. Tietgen

Dans sa forme primitive, le projet Tietgen avait pour but de créer une monnaie d’argent internationale, basée sur la valeur variable et marchande du métal-argent, et ayant pleine force libératoire, sans limite, dans les pays qui l’ont frappée.

L’auteur avait en vue de mobiliser en quelque sorte le métal qui a perdu ses débouchés internationaux; il a établi son projet sur une base commerciale, puisqu’il tient compte des prix du marché; enfin, il a voulu néanmoins ouvrir, dans une certaine limite, à cette monnaie l’accès dans l’encaisse des banques centrales d’émission, grâce à la stipulation qui garantit le remboursement en or.

C’est cette dernière notion toute nouvelle qui a paru le plus frapper la Commission.  On y a vu le moyen de créer, dans les Banques d’émission, une sorte de portefeuille métallique sur l’étranger, dont la présence en temps de crise pourrait, jusqu’à un certain point, servir de sauvegarde à l’encaisse-or.

Parmi les objections qu’on a fait valoir, il en est deux sur lesquelles nous croyons devoir attirer l’attention :

1°  L’inconvénient résultant de la difficulté de former une union ayant pour objet d’autoriser la frappe de monnaies d’argent remboursables en or, union composée d’États ne présentant peut-être pas tous, à tous les moments d’existence de cette union, des garanties identiques de solvabilité en or.  L’union ainsi composée serait, par la force des choses, très limitée en nombre, et si on voulait l’étendre, on arriverait à devoir réglementer la faculté de frappe par les États, réglementation très délicate à formuler, et qui affaiblirait l’importance du débouché offert à l’argent.

2°  L’inconvénient pratique qui découlerait de la circulation simultanée de pièces d’un poids différent, sous la même dénomination, et la nécessité de procéder à des opérations de remonnayage, qui pourraient se renouveler si l’adoption du système n’arrivait pas à établir un rapport de fait suffisamment fixe entre l’or et l’argent.  Ce serait porter atteinte au caractère de simplicité, de fixité, d’égalité, qui est essentiel à toute bonne monnaie pour qu’elle puisse circuler parmi les masses profondes des nations.

Devant la force de ce dernier argument, l’honorable M. Tietgen a consenti à retirer de son projet les stipulations relatives à la refonte des monnaies d’argent, en ne conservant que celles qui ont trait au principe d’une monnaie d’argent internationale, établie dans un rapport variable, conforme au prix marchand du métal-argent exprimé en or, avec remboursement garanti par chacun des États contractants en ce qui touche les pièces qu’il a frappées.

La Commission, en l’absence de l’auteur, n’a pas abordé l’examen du projet sous cette forme nouvelle.

II.  Projet de sir William Houldsworth

Le projet présenté par sir William Houldsworth et placé par lui sous le patronage d’Huskisson, tend à la création, sous forme de certificats, d’une monnaie d’argent internationale, ayant pleine force libératoire dans les pays qui l’ont émise, mais non remboursable en or.  L’introduction de ces certificats dans la circulation monétaire générale, aurait l’avantage de parer à l’objection qu’on tire contre le bimétallisme des inconvénients d’une refonte des monnaies dans le cas de variations du cours de l’argent exprimé en or.

La mise à exécution du projet, dans l’esprit de l’auteur, exigerait comme condition préalable la formation d’une union bimétallique, ou tout au moins l’existence de la frappe libre dans un État suffisamment puissant, afin que le rapport de valeur soit maintenu avec un minimum de fluctuations.

Il y aurait donc, suivant l’ordre d’idées où se place sir William Houldsworth, un ou plusieurs États dans lesquels les Hôtels des Monnaies seraient ouverts à la frappe libre de l’argent, et un autre groupe d’États admettant une monnaie d’argent ou plutôt des certificats d’argent ayant pleine force libératoire.  Les pays de ce dernier groupe n’encourraient, comme États, aucune responsabilité vis-à-vis des porteurs de ces certificats; la perte éventuelle résultant d’une dépréciation ultérieure de l’argent au moment de l’échange des certificats contre de l’or, incomberait uniquement aux derniers porteurs.

Les pays de ce second groupe, sans avoir toutes les responsabilités découlant de la frappe illimitée, seraient pourtant entraînés dans la voie du bimétallisme par le seul fait que ces certificats d’argent auraient pleine force libératoire dans les transactions entre particuliers et pour l’acquittement des impôts.  Ils ne seraient pas engagés sans limite, mais ils le seraient dans une certaine mesure.

On a fait observer que ce caractère de legal tender empêcherait l’adhésion des pays qui, sans aller jusqu’à la réouverture de leurs Hôtels des Monnaies, ne voudraient cependant pas introduire dans leur circulation des signes monétaires susceptibles de se trouver un jour dépréciés par la rupture de l’Union bimétallique plus ou moins étendue, dont la coexistence est jugée indispensable au fonctionnement utile du système proposé.

Sir William Houldsworth a déclaré néanmoins, à plusieurs reprises, tenir essentiellement à ce caractère de legal tender, bien que dans le texte primitif d’Huskisson, en 1826, ce terme ne figure pas expressément et qu’il s’agisse d’une monnaie servant surtout aux transactions commerciales.  On s’est demandé si une telle monnaie, sans force libératoire, ne pourrait pas trouver un emploi utile auprès des banques pour la liquidation des engagements du grand commerce; elle fonctionnerait comme le papier de banque, qui circule jusqu’à l’échéance, à l’égal des monnaies legal tender, par la seule vertu de la solvabilité des signatures, et sert à compenser les délies entre compatriotes et entre nations.

Devant la volonté nettement exprimée par sir William Houldsworth, la Commission n’a pas étudié les avantages qui résulteraient de l’acclimatation, sous cette forme, de certificats représentant une couverture métallique complète en argent.

III.  Projet de M. Allard

M. Allard n’a pas présenté de projet complet avec tous ses détails d’exécution; il s’est inspiré du projet de M. Windom en y ajoutant un caractère international.

M. Allard s’est volontairement contenté de mettre en avant l’idée de la création d’un billet international, ayant force libératoire, remboursable au porteur par un poids d’argent variable suivant les fluctuations du métal sur le marché, et représentant toujours sa valeur nominale en or.

Les États émetteurs formeraient un groupe et supporteraient en commun, dans une proportion à déterminer, les pertes éventuelles résultant de ces remboursements dans le cas où l’argent se déprécierait.  Le projet de M. Allard diffère donc de celui de sir William Houldsworth en ce qu’il met la perte éventuelle à la charge de l’État, et non pas à la charge du porteur.  La circulation de ces certificats deviendrait, par le fait même, plus active et plus étendue.

On a objecté que, suivant les vues de l’auteur, seuls les États qui consentiraient à procéder à des achats d’argent participeraient au bénéfice résultant d’un relèvement des cours, la quantité d’argent nécessaire au remboursement diminuant au fur et à mesure de la hausse du métal, tandis que tous les associés, qu’ils aient ou non procédé à des achats, devraient prendre leur part des pertes dans l’hypothèse de la baisse ultérieure du métal.

Cela étant, il est à craindre que, dans les circonstances actuelles du moins, les adhésions soient peu nombreuses et circonscrites à ceux des États qui entreraient entièrement dans la voie des achats d’argent.  L’efficacité du remède comme extension de l’emploi du métal blanc est donc contestable, en dépit du mérite réel qu’offre le projet en ce qu’il limite la perte et la répartit entre une communauté d’États, tout en créant un certificat apte à circuler internationalement.

IV.

Malgré tout l’intérêt qu’il y a à déterminer la formule d’un bon certificat d’argent, comme sérieux auxiliaire à la monnaie proprement dite, la Commission s’est trouvée hors d’état de poursuivre ses travaux dans cette voie à l’aide des seuls projets dont elle était saisie.  Elle a cru préférable de laisser la question ouverte et d’attendre les indications que pourraient lui apporter les discussions plénières de la Conférence sur le rôle et les conditions de convertibilité de ce succédané de la monnaie.

Cependant M. de Foville a exprimé l’avis qu’on rendrait déjà un service appréciable au métal blanc, si l’on favorisait, par une législation internationale, la pratique des dépôts de lingots d’argent dans les Hôtels des Monnaies et dans les Banques d’émission avec certificats de dépôts ou warrants purement commerciaux, négociables sans cours légal et sans garantie de valeur de la part des Gouvernements.  On mobiliserait ainsi un métal que son poids et son volume rendent à faire délaisser.  Faisant un pas de plus dans cette voie, M. Raffalovich a suggéré l’idée de donner à ces certificats un caractère international, par l’établissement d’un système de virements permettant au porteur de retirer, contre remise du récépissé, une égale quantité d’argent dans toutes les institutions qui auraient adhéré et qui auraient un stock dont elles pourraient disposer.  M. Raffalovich s’est aussi demandé s’il n’y aurait pas lieu d’appliquer le système à l’or aussi bien qu’à l’argent, de façon à en augmenter le pouvoir circulant.

De son côté, M. Forssell, voulant préciser le bien qu’on peut attendre d’un accord international, en vue d’améliorer les conditions de circulation de l’or en rendant moins fréquents des envois réitérés d’or entre les banques, a préconisé une formule pratique qui a fait ses preuves : celle de la convention en vigueur entre les Banques nationales de Suède, de Danemark et de Norvège.  Cette très intéressante convention est annexée au présent rapport.

Les représentants des pays producteurs ont fait valoir que l’on s’écartait du programme même de la Conférence, qui a surtout pour mission d’étudier les moyens d’étendre l’emploi monétaire du métal.  Ils ont objecté en outre que l’exemple des États-Unis est là pour montrer les inconvénients possibles de ces warrants d’argent : par suite de leur introduction à la Bourse de New-York, on a fourni matière à des opérations à terme, et alimenté une spéculation fiévreuse, dont les soubresauts ont accompagné la discussion du Purchase Act de 1890.  Ils ont représenté que ce serait aller à l’encontre des intentions mêmes qui ont présidé à la convocation de la Conférence que de constituer des stocks flottants de métal, sans débouché monétaire, stocks qui viendraient, en se superposant, s’ajouter à la production annuelle.

On a répondu que la spéculation se porte sur tous les grands produits internationaux; que les facilités fournies à un marché ont l’avantage de lui donner de l’ampleur, d’assurer, par le jeu plus large de l’offre et de la demande, un certain équilibre des cours, et qu’il y a là une compensation à des spéculations qu’il est impossible d’éviter entièrement.  Ces récépissés de métal, s’ils sont l’objet de spéculations fâcheuses, pourront servir aussi d’instruments de liquidation dans les transactions internationales, et avoir ainsi un emploi utile comme agents de payement, tout en ne revêtant pas la forme monétaire.

C’est à ce moment de la discussion qu’a été introduite la dernière proposition dont la Commission d’examen ait eu à s’occuper : création de récépissés de dépôts d’or et d’argent dans des conditions telles qu’une quantité d’or fût toujours accompagnée d’une quantité d’argent; une Commission internationale déterminerait périodiquement la proportion dans laquelle ces dépôts jumelés devraient être effectués pour pouvoir être représentés par des certificats.  Pour fixer cette proportion, il serait tenu compte du prix du métal blanc sur le marché.  On pourrait donner à ces certificats le caractère international dont il est question plus haut, et la Commission chargée de fixer le rapport pourrait servir de point de départ à la création d’une sorte de bureau d’émission, permettant la création de récépissés sous une forme unique et facilitant ainsi la circulation dans tous pays de ces auxiliaires de la monnaie.

Les arguments par lesquels on a appuyé et combattu le projet de M. de Foville s’appliquent également ici.

On s’est aussi demandé si ce mariage des deux métaux n’aurait pas quelque chose d’artificiel et si ce système conventionnel répondrait aux exigences du commerce qui recherche avant tout les solutions simples.

On a, d’autre part, mis en relief une conséquence indirecte de la création de certificats d’or et d’argent accouplés.  Les producteurs d’argent ne pouvant trouver de débouchés qu’en alliant au métal blanc qu’ils ont à écouler une quantité d’or équivalente, seront amenés à restreindre leur production et à la proportionner plus exactement à la quantité d’or et d’argent assimilable par la circulation générale.  On a fait observer enfin que les variations du cours des métaux précieux seraient atténuées, sinon annulées, par la coexistence des deux métaux dans les dépôts représentés par les certificats.  Il en résulterait une fixité relative de la valeur de ces dépôts jumelés.

En terminant ce rapport sommaire, nous devons constater que la Commission n’a pas cru qu’il rentrât dans ses attributions, telles qu’elles avaient été tracées par la Conférence, de chercher à formuler les compromis entre les deux doctrines monétaires en présence.

Les propositions qui ont fait l’objet de son examen se rattachaient d’une façon trop étroite au débat général engagé devant la Conférence pour que la Commission pût se prononcer sur l’opportunité de leur discussion en séance plénière.

Le présent rapport, qu’on a cherché à rendre absolument impartial, se borne à un simple exposé destiné à servir de base aux études ultérieures des Délégués et des Gouvernements.

 

Annexe B  : Proposition de M. Tietgen

Il sera formé une Union internationale entre les États qui déclareront vouloir s’y associer.

Des Délégués de l’Union internationale fixeront pour la première fois la proportion de fait entre l’or et l’argent, sur la base du prix moyen de l’argent à Londres pendant les douze mois qui auront précédé la constitution de l’Union.

Les États appartenant à l’Union pourront frapper, sans limite, des pièces d’argent de la valeur approximative des anciens écus, soit 5 francs – 1 dollar – 4 mark – 4 couronnes.  Ces pièces auront droit de legal tender et force libératoire sans limite dans les pays où elles sont frappées.

Le titre sera la proportion fixée ci-dessus, en ajoutant 10 % de seigneuriage.

Une Commission de délégués de trois ou cinq États surveillera le cours du marché de l’argent.  Si le prix de l’argent baissait de 5 % au-dessous de la proportion fixée antérieurement selon le prix moyen à Londres des trois ou six derniers mois, la Commission pourrait réunir une conférence pour décider si un remonnayage doit avoir lieu.

Toute banque d’émission aura le droit d’avoir une partie de son encaisse métallique en pièces d’argent de l’Union, sans distinction d’origine.

Les Banques d’émission auront le droit de demander le remboursement en or au pays qui les a frappées, des pièces qu’elles auront réunies dans leurs caisses, et ce moyennant un préavis de six ou douze mois.

 

Annexe C : Convention entre les Banques Nationales de Suède, de Danemark et de Norvège

 

1°   Chacune de ces trois banques ouvre un compte courant avec chacune des autres, sur lequel compte elles pourront émettre des chèques payables à vue, même à découvert; toutes sommes peuvent être versées à leur crédit respectif.

2°   Aucun intérêt ne sera compté sur les soldes créanciers ou débiteurs, ni aucune commission sur les transferts.

3°   Les chèques peuvent être également tirés sur l’établissement principal des trois banques ou sur les succursales de la Banque de Norvège, à Christiania ou à Bergen.

4°   Aucune des banques n’est autorisée à tirer sur les autres dans le but de réaliser un bénéfice.

5°   Aucun chèque ne pourra être émis pour un import moindre de kr. 10,000,

6°   Aucune commission n’est comptée pour l’émission ou l’encaissement d’un chèque.

7°   L’émission de chèques doit être avisée chaque fois.

8°   Le règlement du solde de compte débiteur doit être effectué à la demande de la banque créancière.

9°   Lorsque le solde de compte sera retiré en monnaies, le créancier assume les risques et les frais d’envoi.

10°  Si la banque, dont la dette est réclamée, a un boni avec la troisième banque, elle pourra se libérer par la remise d’un chèque sur celle-ci.

11°  Tous les payements prévus ci-dessus seront effectués en pièces d’or de 20 ou 10 couronnes.

12°  Les comptes seront remis à chaque trimestre.

13°  La convention peut être dénoncée et prendre fin après avis donné trois mois d’avance.

 

Annexe D : Note présentée par M. le Dr Andrews, Délégué des États-Unis d’Amérique

Résumé d’opinions émises par des géologues et des métallurgistes éminents des États-Unis d’Amérique, et qui sont formulées dans les United States Consular Reports, n° 87, de décembre 1887.

M. N. S. Shaler pense que l’extraction de l’or et de l’argent va diminuer graduellement, et qu’un renchérissement est bien plus probable pour l’or que pour tout autre métal, dans le demi-siècle à venir, et cela bien que nous soyons exposés à plusieurs accroissements subits dans la production.

M. J. D. Hague est d’avis que, tandis que la production annuelle de l’or pourrait légèrement augmenter, celle de l’argent pourrait bien suivre la voie contraire.

M. R. H. Richards arrive à des conclusions presque identiques à celles de M. Shaler.

M. J. S. Newberry exprime, comme étant le résultat d’une longue expérience, la conviction que notre production tant de l’or que de l’argent a déjà franchi son maximum, et que nous ne pouvons pas nous attendre pour l’avenir à une production supérieure à la moitié peut-être de la plus grande production annuelle de l’or.  Ce n’est pas seulement le stock d’or de l’Amérique qui se réduira graduellement par suite de la diminution dans la production, de l’accroissement de la consommation industrielle, du frai de la monnaie, etc., mais c’est encore celui du monde entier.  Les prévisions lui paraissent être les mêmes pour l’argent.

M. G. F. Becker exprime l’avis, qui corrobore d’une façon intéressante ceux précédemment indiqués, que la proportion entre la production de l’or et celle de l’argent, calculées au poids, ne différera probablement pas beaucoup dans l’avenir de ce qu’elle a été de 1493 à 1878 (29.1 d’argent contre 1 d’or).  C’est dire que les probabilités sont les mêmes pour une nouvelle abondance, soit d’or, soit d’argent.

M. R. Pumpelly est le seul qui prévoie une augmentation considérable des métaux précieux, plus de l’or que de l’argent.

Aucune des autorités qui se sont exprimées dans le Report ne témoigne la crainte de voir quelque chose de semblable à un déluge d’argent, bien que M. R. W. Raymond émette l’avis que la production de l’argent ait une tendance à s’accroître.

Je voudrais également attirer l’attention sur l’opinion émise par M. R. H. Inglis Palgrave – dans son mémorandum formant l’Annexe B au rapport final (1886) de la British Commission on the Depression of Trade and Industry – que, même actuellement, l’emploi de l’argent comme monnaie ne semble pas devoir excéder la production nette de ce métal, malgré les nombreuses démonétisations dont il a été l’objet.

On voit que ces opinions coïncident d’une façon remarquable avec celle de Suess dans ses ouvrages bien connus Die Zukunft des Goldes et Die Zukunft des Silbers.

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DIXIÈME  SÉANCE : SAMEDI  17  DÉCEMBRE  1892  




Présidence de M. Montefiori Levi

Étaient présents :

–  pour l’Allemagne :

S. Exc. M. le Comte d’Alvensleben, M. le Docteur von Glasenapp, M. Hartung

–  pour l’Autriche-Hongrie :

S. Exc. M. le Comte Khevenhüller Metsch

–  pour la Belgique :

M. Montefiore Levi, M. Devolder, M. Weber, M. A. Allard, M. Sainctelette

–  pour le Danemark :

M. Frédéric G. Schack de Brockdorff

–  pour l’Espagne :

M. J. Sanchez de Toca, M. G. J. de Osma

–  pour les États-Unis d’Amérique :

S. Exc. M. Edwin H. Terrell, M. William B. Allison, M. John P. Jones, M. James B. McCreary, M. Henry W. Cannon, M. E. Benjamin Andrews

–  pour la France :

M. de Liron d’Airoles, M. de Foville

–  pour la Grande-Bretagne :

The Honble Sir Charles Fremantle, K.C.B., Sir C. Rivers Wilson, K.C.M.G., Sir William Houldsworth, B.A., M. Alfred de Rothschild, M. Bertram Currie

–  pour les Indes Britanniques :

M. le Lieutenant Général Strachey, Sir Guilford L. Molesworth, R.C.I.E.

–  pour la Grèce :

M. P. Mulle

–  pour l’Italie :

S. Exc. M. le Baron de Renzis, M. Simonelli, M. Zeppa

–  pour le Mexique :

Don Antonio de Mier y Celis, le Général Don Francisco Z. Mena

–  pour la Norvège :

M. Hagbard Berner

–  pour les Pays-Bas :

M. van den Berg, M. Boissevain

–  pour le Portugal :

S. Exc. M. d’Antas

–  pour la Roumanie :

S. Exc. M. Bengesco

–  pour la Russie :

S. Exc. M. le Prince Ouroussoff, M. A. Raffalovich

–  pour la Suède :

M. Hans Forssell

–  pour la Suisse :

S. Exc. M. Charles Lardy, M. Alphonse Rivier, M. Conrad Cramer-Frey

–  pour la Turquie :

S. Exc. Carathéodory Effendi, M. A. Allard.

La séance est ouverte à 10 heures.

M. le Président prononce le discours suivant :

«Messieurs,

La discussion ayant été close sur la grave question du bimétallisme, exposée par MM. les Membres de la Délégation des États-Unis, permettez à votre Président de vous témoigner toute sa reconnaissance pour le soin que vous avez pris de lui faciliter la tâche de diriger vos débats.  En acceptant les hautes fonctions présidentielles que vous avez bien voulu me confier, et que je considère comme le plus grand honneur qui pouvait m’échoir, j’avais escompté votre bienveillance; l’expérience poursuivie pendant quatre semaines de session est venue prouver que ce n’était pas en vain.  Je tiens à vous en remercier de tout cœur, au moment où, suivant le désir exprimé par un grand nombre de Délégués, la Conférence va probablement suspendre ses travaux pour les reprendre à une date dès aujourd’hui fixée.

Une motion dans ce sens sera présentée par S. Exc. M. le Baron de Renzis, Délégué de l’Italie, et j’ose exprimer l’espoir qu’elle recevra l’entière approbation de la Conférence.

Qu’il me soit permis, Messieurs, d’appeler votre attention sur le caractère de cette Conférence et sur le résultat dès maintenant acquis.

Dans plus d’un des éloquents discours que nous avons entendus, les adeptes des deux grandes théories monétaires en présence n’ont certes pas failli à ce qu’ils considéraient comme un devoir : la défense des principes économiques qu’ils professent.  Mais, pour la première fois dans une conférence internationale, on a vu accorder une attention soutenue à l’étude de moyens subsidiaires propres à augmenter l’usage du métal blanc dans les systèmes monétaires, et tendants à donner de la stabilité au cours de l’argent, qui va sans cesse en se dépréciant.

Il est apparu aux yeux de tous que, en ce moment, un accord était impossible entre les représentants du simple et du double étalon; mais l’examen consciencieux de la situation actuelle, le rappel des faits qui se sont passés depuis la date de la dernière Conférence internationale en 1881, la crainte de voir empirer, peut-être dans un avenir peu éloigné, une position monétaire déjà troublée, ont invinciblement poussé à l’étude de ces projets d’ordre subsidiaire auxquels je viens de faire allusion.

Les solutions radicales ont été reléguées au second plan, et c’est d’un accord unanime que, dans la séance de jeudi dernier, la Conférence a renoncé à clore par un vote le débat sur la proposition bimétalliste, formulée par la Délégation du Gouvernement des États-Unis.

Je ne vous parlerai pas, Messieurs, des divers projets subsidiaires qui ont déjà été mis en avant, mais il importe de dire que les discours prononcés, les chiffres et les documents versés dans la discussion générale, sont une source précieuse, à laquelle on pourra largement puiser pour l’étude ultérieure et nécessaire de ces projets de conciliation et d’entente réduite entre les nations.  Un de ces projets mérite cependant une mention spéciale, par suite de la discussion approfondie qui a surgi dans la Commission d’études, et bien qu’elle n’ait été qu’effleurée en séance plénière, sans qu’il fût jugé opportun d’arriver à un vote sur cette proposition, pouvant se rattacher à presque toute autre solution adoptée.  Il s’agit du projet qui aboutit à la suppression des pièces d’or, d’une part, des coupures de papier-monnaie, d’autre part, d’une valeur nominale inférieure à 20 francs.

Il résulte bien clairement que, dans l’esprit d’un très grand nombre d’entre nous, sinon de tous, si l’on pouvait faire abstraction de toute préoccupation individuelle à certains pays, il résulte, dis-je, bien clairement que la mise à exécution de cette mesure aurait le résultat recherché, d’étendre l’emploi du métal blanc dans la circulation monétaire des divers pays.

Permettez-moi, Messieurs, de citer un extrait de l’éloquent discours d’un collègue que les nécessités de la vie politique ont enlevé à nos travaux.  M. Tirard, actuellement Ministre des Finances de France, nous disait, dans la séance du 10 décembre :

«Je ne sais pas encore ce qui sortira de cette Conférence, et à quel résultat pratique elle pourra aboutir; mais ce qu’il y a de certain, c’est que nos travaux ne resteront en aucun cas stériles.

Ce sera déjà un grand résultat que d’avoir entamé cette étude pratique, qui se prolongera peut-être avant d’aboutir, car les progrès sont lents à réaliser; des idées qui sont restées dans le domaine de l’abstraction, n’arrivent pas tout d’un coup à passer dans le domaine des faits …  Pour les réaliser, il faut beaucoup de travail, beaucoup de bonne volonté, beaucoup d’efforts.»

Le travail, l’effort, la bonne volonté ne nous coûteront pas.  Nous sommes arrivés à la période de recueillement, et, si je puis m’exprimer ainsi, du travail de cabinet, permettant aux Délégués de coordonner les éléments du problème monétaire pratique dont tous nous désirons la solution.

Les divers Gouvernements que nous avons l’honneur de représenter, pourraient, de leur côté, examiner et apprécier les idées émises, et la situation générale dont nos discussions semblent refléter bien fidèlement les conditions.  Au moment de suspendre nos travaux, nous emportons tous, il est malheureusement vrai, l’impression très générale d’un malaise qui appelle un remède; mais nous nourrissons également l’espoir que des palliatifs, et peut-être un ensemble de palliatifs, ne sont point impossibles à trouver pour conjurer le mal à l’aide d’un accord ou d’une entente internationale.  Nous avons enfin, j’ose le proclamer, le vif et sincère désir de nous retrouver, avec la conviction que nous serons mieux armés pour aboutir à un résultat heureux, que nous ne l’étions en inaugurant nos travaux.

La résolution que S. Exc. M. le Baron de Renzis aura l’honneur de vous soumettre, propose de fixer à six mois environ la reprise de nos travaux.

Ce délai pouvant paraître assez reculé, je crois bon, afin d’aller au-devant de toute interprétation erronée, d’expliquer en peu de mots les raisons pour lesquelles il serait presque impossible de nous réunir utilement plus tôt.

D’abord, les fêtes de Noël et du Jour de l’An nous font un devoir de convenance, vis-à-vis de nos collègues éloignés de leurs foyers, de leur permettre de passer chez eux ces jours de réunions familiales.

D’autre part, il est indispensable que les Gouvernements représentés puissent prendre amplement connaissance des travaux de la Conférence, des propositions mises en avant, afin de pouvoir examiner avec maturité l’altitude à prendre.

Enfin, ce qui par-dessus tout justifie le délai proposé, c’est l’intervention des États-Unis d’Amérique, à l’invitation desquels s’est réunie la Conférence.  Vous n’ignorez pas, Messieurs, que, par suite du jeu naturel des institutions politiques américaines, le Gouvernement actuel cédera, dans quelques mois, la place à un autre Gouvernement.  Ce n’est que le 4 mars prochain que s’accomplira ce changement, et il faudra quelque temps pour que le nouveau Président ait reconstitué l’organisme gouvernemental.

Les nouveaux titulaires auront à prendre connaissance de ce qui s’est fait par leurs prédécesseurs, avant d’arrêter à leur tour les instructions à donner aux Délégués qui les représentent parmi nous.

Le délai proposé se justifie donc amplement.

Je suis autorisé, Messieurs, à déclarer, au nom du Gouvernement de Sa Majesté, que, de même qu’il a été heureux d’accepter l’invitation de M. le Président des États-Unis d’Amérique et de vous offrir l’hospitalité pendant cette première période de vos travaux, il sera non moins heureux de voir la Conférence se réunir de nouveau à Bruxelles, au cours de l’année prochaine.

En accueillant cette offre, vous aurez fait, Messieurs, à la Belgique une position spéciale, dont elle se montrera certes reconnaissante.

Ainsi que vous le disait M. le Ministre des Finances en inaugurant nos travaux, nous ne sommes que vos hôtes, mais nous sommes fiers de l’être.

Notre Pays sera doublement heureux si ce rôle, que les circonstances lui ont attribué, lui permet de dire quelque jour qu’il a contribué, pour sa modeste part, à la réalisation d’un nouveau progrès dans la voie de l’entente internationale pour le bien de tous.»

M. le Baron de Renzis, Délégué de l’Italie, prononce le discours suivant :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Comme vous venez de l’entendre, j’ai eu l’honneur de déposer sur le bureau une proposition d’ajournement de la Conférence.  Il m’a semblé que dans l’état actuel de nos discussions et en présence des conclusions de la Commission d’études que nous avons nommée, il n’y a pas lieu d’espérer un accord immédiat sur une proposition fixe quelconque.

Le public, peut-être même quelques-uns d’entre nous, en commentant notre œuvre, et voyant le peu de chemin que nous avons fait, pourraient croire que cette Conférence ne peut aboutir qu’à un insuccès, comme toutes les Conférences monétaires qui l’ont précédée.

Permettez-moi de vous dire franchement que tel n’est pas mon avis.  Nos séances ont été nombreuses; les études faites ont été longues et sérieuses, et si aucune solution n’est venue couronner notre œuvre, ce n’est pas une raison pour qu’il soit permis de douter du résultat final.  Il plane sur cette assemblée un désir sincère d’aboutir à un résultat tangible.

Tout d’abord, cette Conférence ne ressemble pas aux autres par le nombre des Puissances qui y sont représentées; ce n’est pas par simple courtoisie que les pays qui sont pour ainsi dire désintéressés dans la question ont envoyé des Délégués dont la science économique est reconnue.

Il y a eu des réserves nombreuses, mais il y a eu également des déclarations qui doivent avoir beaucoup de prix à nos yeux.  Je ne parlerai pas des discours prononcés par les représentants des pays bimétallistes dont l’approbation nous était naturellement acquise, mais quand j’entends, par exemple, S. Exc. le Délégué de l’Autriche-Hongrie faire des déclarations bienveillantes; quand je vois les Délégués de la Russie, pays qui par sa position géographique, par les conditions de sa circulation, par le stock énorme de 2 milliards 418 millions d’or qu’il possède, peut regarder d’un œil indiffèrent toute perturbation dans la valeur commerciale de l’argent, quand je vois, dis-je, les Délégués de la Russie nous apporter l’aide de leur talent et de leur zèle efficace, je dis franchement qu’il ne faut pas désespérer de la cause qui nous occupe.

Toute entente, tout accord sont-ils impossibles ?  Et pourquoi ?  Dois-je vous rappeler les déclarations très intéressantes faites par MM. les Délégués anglais ?

Sir Charles Fremantle et Sir Rivers Wilson nous ont dit : «Le Gouvernement de Sa Majesté ne pourrait voir avec indifférence les inconvénients résultant de la baisse de l’argent»; et «l’Angleterre a accepté l’invitation pour examiner les mesures qui pourraient être adoptées en vue d’augmenter l’emploi de l’argent …  Il y a un danger en vue, sinon notre présence ici n’aurait pas de raison d’être.»

Ils nous ont dit que nous devions étudier avec le plus grand soin tous les plans qui seraient proposés dans le but d’assurer une extension de la circulation de l’argent, et ils nous ont donné l’assurance que s’il y a un nombre sérieux d’États décidés à prendre une résolution, ils feront de leur mieux pour présenter cette résolution au Gouvernement de la Reine.

Dans la bouche d’hommes aussi considérables que les Délégués de l’Angleterre, ces déclarations ont une valeur qu’il faut apprécier.  Ce ne sont pas de vaines paroles de courtoisie, ce ne sont pas des déclarations d’amour platonique, et parlant stérile.  Non; ils ont eu soin de dire que si nous ne touchions pas à leur loi monétaire, aux principes fondamentaux de leur circulation, ils seraient bien aises de nous aider et de concourir à la solution.

Faut-il revenir sur ce qui a été dit par la Délégation française, dont notre honorable Président a déjà rappelé les déclarations devant cette assemblée ?

Dans le discours de M. Tirard, il y avait un regret, celui de constater que la proposition de M. de Rothschild n’avait vécu que l’espace d’un matin.  On peut croire que si cette proposition avait été amendée et rendue plus équitable, nous aurions pu compter sur le concours et sur la bonne volonté de la France.

Or, Messieurs, pourquoi n’avons-nous pas abouti jusqu’à présent ?  Parce que, franchement, aucune proposition n’était mûre; elles ont été improvisées, pour ainsi dire, pour les besoins de notre discussion.  Que pouvions-nous faire sans préparation, sans instructions précises de nos Gouvernements ?

Dans ces conditions, un ajournement s’impose.  Laissons d’abord aux Gouvernements le temps de prendre connaissance des discussions qui se sont produites ici et des discours des Délégués si compétents de tous les pays du monde.  Dans six mois, il est possible qu’en revenant ici, nous nous trouverons devant des propositions plus mûries et plus pratiques.

Nous avons déposé un germe fécond, laissons-lui le temps de se développer et de croître.  Nous savons déjà que dans une nouvelle réunion il ne sera plus question de discuter des principes.  Nos ancêtres latins disaient en pareille circonstance : Roma locuta est.  Maintenant tout est dit, nous savons à quoi nous en tenir; chacun veut rester dans ses retranchements, il ne faut pas espérer que les monométallistes cèdent le pas, pas plus que les bimétallistes.  Mais nous connaissons aussi leurs tendances respectives, et c’est beaucoup.  Nous voyons clair devant nous.

Nous savons que les résolutions à prendre ne doivent pas porter atteinte aux principes.  Nous devons nous borner à une proposition transactionnelle.

Cette proposition sera donc pratique ou elle ne sera pas; elle peut être expérimentale, elle peut être transitoire.  Ce sera un accord entre les Gouvernements, ce sera une entente parallèle, laissant à chacun son indépendance, mais tout le monde voit maintenant que nous pouvons arriver à la solution désirée si un effort se fait d’un côté et de l’autre.

Ni droite, ni gauche n’auront raison, ni les uns, ni les autres; mais rappelez-vous que Macaulay a dit que la vérité se trouve justement entre les deux extrêmes absolus.

Un petit sacrifice fait par chacun de nous amènera un résultat plus important que nous ne pouvons croire.

L’Union latine en est un exemple.  Qu’est-ce que l’Union latine ?  Au fond, c’est le résultat de petites concessions faites par cinq États qui se sont mis d’accord en vue d’un but commun.  Les intérêts des uns sont quelquefois en opposition avec les intérêts des autres, mais tous les États reconnaissent que la somme des bénéfices qu’ils en retirent est supérieure aux sacrifices imposés à chacun d’eux.

Je parlerai seulement d’un pays que je connais un peu mieux que les autres, l’Italie.  Tandis que dans cette Union latine la France possède, par exemple, 50 francs en pièces de 5 francs par tête d’habitant, que la Belgique en possède 70, l’Italie n’en possède que 12.  Naturellement, vu les conditions de notre circulation, vu l’augmentation progressive de notre population, notre intérêt eût été peut-être d’avoir une certaine liberté de frappe limitée.  Eh bien, non, l’Italie n’a eu garde de s’éloigner de ses alliés monétaires; les avantages d’un bon accord avec ses voisins lui sont une compensation des sacrifices qu’elle s’impose.

En ouvrant notre Conférence, l’illustre Ministre des Finances de la Belgique a émis le vœu que l’Union latine pût être un jour un point de départ et un exemple pour les autres nations.

Franchement, je n’ai pas l’espoir de voir ce jour rêvé; mais je crois que l’exemple de l’Union latine peut être utile, qu’il déterminera peut-être d’autres Gouvernements à examiner s’il n’y aurait pas un terrain d’entente avec ce noyau déjà constitué.

Avant de finir, permettez-moi de constater un fait assez significatif : de tous côtés, dans cette assemblée – cela résulte de tous les discours qui ont été prononcés, soit qu’on l’ait dit clairement, soit qu’on se soit borné à des allusions – les yeux sont tournés vers l’Angleterre.  On s’aperçoit et on reconnaît que l’Angleterre a dans cette question un rôle prépondérant à remplir.  Tout le monde attend que ce grand pays donne ce bon exemple que nous espérons.

Les discours de bien des Délégués avaient l’air de rééditer un mot historique.  Dans cette lutte pour la réhabilitation de l’argent, tout le monde, en effet, a semblé dire : «Messieurs les Anglais, tirez les premiers».

L’Angleterre étant le premier marché du monde, c’est de l’Angleterre qu’il faut que parte la première lueur d’espérance.  Et si ce vieux roi du monde qui s’appelle l’argent, doit être exilé comme un vieux roi incommode et démodé, laissez-moi exprimer le vœu que, eu égard aux services qu’il a rendus à l’humanité, on fasse en sorte que sa chute soit au moins paisible, sans secousses et sans catastrophes.

J’ai en conséquence l’honneur, Messieurs, de proposer à la Conférence de s’ajourner jusqu’à la fin du mois de mai.»

M. le Président donne lecture du texte de la résolution déposée sur le bureau par M. le Baron de Renzis.  Cette résolution est ainsi conçue :

«La Conférence monétaire internationale,

Reconnaissant la haute valeur des arguments qui ont été développés dans les rapports présentés et dans les discussions en séance plénière,

Réservant son jugement ultérieur sur les matières proposées à son examen,

Exprime sa reconnaissance au Gouvernement des États-Unis de lui avoir fourni l’occasion d’une nouvelle étude sur les conditions actuelles du métal blanc.

La Conférence suspend ses travaux, et décide, sous réserve de l’approbation des Gouvernements, de se réunir le 30 mai 1893.

Elle émet le vœu que, pendant cet intervalle, l’étude approfondie des documents soumis à la Conférence aura permis de reconnaître une base équitable pour une entente ne portant aucune atteinte aux principes fondamentaux de la politique monétaire des divers pays.»

M. Allison, Délégué des États-Unis d’Amérique, prononce, en langue anglaise, le discours dont la traduction suit :

«Monsieur le Président, Messieurs,

Je suis heureux d’avoir entendu constater dans le discours de S. Exc. le Ministre d’Italie, et par d’autres appréciations encore, que la Conférence a marqué un grand progrès dans la voie d’une solution partielle, sinon définitive, des difficultés qui entourent notre circulation métallique.

Un fait m’a frappé, c’est qu’au cours de nos débats ici, personne n’a été d’avis que l’un des métaux devait être définitivement écarté, tous admettant que d’une certaine manière les deux métaux peuvent être utiles dans les échanges et comme moyen de mesurer la valeur.  S’il en est ainsi, je pense que nous pouvons parfaitement écarter, pour le moment, ce qu’on pourrait appeler les principes sur lesquels nous sommes divisés.  En suivant la ligne de conduite tracée par S. Exc. le Ministre d’Italie ainsi que les indications données par notre éminent Président, nous aurions le temps de coordonner plusieurs des suggestions qui ont été formulées ici : par exemple, quelles nations sont disposées à adopter la proposition faite au début par M. de Rothschild en ce qui concerne la quantité d’argent en lingots qu’elles veulent acheter, et l’usage qu’elles en feront après l’avoir acquis.  Les États-Unis vous ont donné, à ce sujet, un exemple que vous pouvez ne pas désirer imiter, mais qui peut mérit