NOUVEL  ÉTAT  DE  LA  QUESTION  MONÉTAIRE

SOMMAIRE. — Mesures restrictives de la fabrication de l’argent. — Objections produites aux Parlements belge et français. — Discours de M. Disraeli [1]

Les polémiques engagées pendant l’année 1873 sur la question monétaire, et auxquelles nous avons cru devoir apporter une part de renseignements et d’observations dans la presse quotidienne et mensuelle, n’ont pas été complètement infructueuses.

La demande que nous avions formulée dans le Journal des Économistes du 15 décembre 1872, pour le cours à donner aux pièces d’or autrichiennes dans notre pays, a reçu satisfaction dans le courant de 1873.

Sur un autre point plus important, la question de l’étalon, le système de la loi de l’an XI a reçu une grave atteinte.

Les 5 et 6 septembre derniers, des mesures émanées des ministres des finances de Belgique et de France, ont réduit à 150,000 francs à Bruxelles et à 250,000 pour les hôtels des monnaies de Paris et de Bordeaux la fabrication de l’argent à 900 ‰ de fin qui menaçait de nous envahir.  La mesure prise en Belgique a été annoncée au Moniteur Belge le 5 septembre et plus tard, à partir du 20 décembre, la fabrication de Bruxelles a tout à fait cessé.  La mesure qui a été prise en France le 6 septembre est notoire, quoique sans publicité officielle, et peut-être sans exécution rigoureuse aussi certaine [2].  Dans le courant de novembre un nouvel arrêté restreint à 150,000 fr. au lieu de 250,000 la fabrication quotidienne de Paris et de Bordeaux.

Si ces mesures avaient été qualifiées de provisoires, et si elles étaient présentées comme telles devant l’Assemblée nationale pour la France, nous y attacherions peu d’importance, mais rien n’annonce, au milieu de nos complications diverses, des intentions conformes à cette supposition; et il est dès lors nécessaire d’apprécier sans retard les mesures récemment adoptées et qui ne nous semblent dignes d’approbation que sous la condition d’être complétées et généralisées, en même temps que sanctionnées par le pouvoir législatif.

Il serait superflu de faire remarquer tout ce que les mesures en question ont de peu conforme aux principes et aux traditions monétaires de la France en particulier.

On s’est préoccupé à certaines époques, quoique à tort, suivant nous, de la rapidité avec laquelle l’or s’introduisait en France de 1850 à 1865; on a agité divers remèdes possibles, et il avait été question de prohiber la sortie de l’argent, idée qu’on abandonna bientôt devant des réclamations nombreuses.  Jamais l’expédient qui aurait consisté à fermer arbitrairement l’accès des ateliers monétaires aux lingots n’a même été indiqué sérieusement, et nous nous rappelons avoir entendu un ministre considérable du temps déclarer qu’elle serait au-dessus de ses pouvoirs.

Les principes monétaires, qui sont violés par une réglementation arbitraire de la quantité de monnaies à frapper pour les particuliers, sont liés à ceux sur lesquels repose la liberté de toutes les transactions économiques et celle de notre commerce extérieur en particulier.

L’acte d’un ministre qui limite la fabrication des monnaies courantes est à certains égards comparable à celui par lequel un ministre limiterait l’introduction en France d’une denrée étrangère quelconque.

Le caractère douteux de pareilles mesures, à moins de ratification législative, renferme le danger des compromissions auxquelles elles pourraient exposer l’administration la plus honnête, puisqu’elles impliquent la limitation ou l’extension arbitraire d’opérations entreprises pour le bénéfice des particuliers et qui comportent souvent des profits considérables.

En rendant justice au sentiment qui a réveillé la sollicitude de l’administration et qu’elle a exposé sans trop de contradiction dans la séance de l’Assemblée du 23 décembre dernier, on ne peut du reste comparer à l’irrégularité du moyen adopté par elle que son insuffisance relative.

En présence des spéculations pour l’exportation de l’or et pour l’introduction de l’argent, un chiffre de 7 millions et demi de francs par mois et même seulement de 4,500,000 d’après la restriction de novembre, accordé à la spéculation, est encore fort considérable, et fâcheux éventuellement pour l’intérêt public.

Qu’importe d’ailleurs de doser la fabrication de l’argent en France et en Belgique si elle est illimitée en Italie, puisque les quatre États fédérés en 1865, doivent recevoir leurs émissions de monnaies réciproquement ?  Un des côtés pour lequel la prolongation indéfinie et irrégulière de pareilles mesures serait le plus déplorable, serait celui de la considération morale et de l’influence du système monétaire français.

Les législatures de l’Allemagne, de la Hollande, des États Scandinaves ont étudié depuis deux ans la question monétaire sous ses aspects les plus complets, et elles ont abouti à des solutions de principe, conservant également les intérêts de la société et ceux de l’industrie particulière, dont elles ont reconnu les droits, sans autre limite que le droit supérieur de l’État d’employer les ateliers monétaires pour ses propres besoins.  Tandis que les puissances qui nous avoisinent au nord sont ainsi en voie de progrès, nous semblerions abandonner la voie du perfectionnement que nous avions préparée par des travaux sérieux, de 1867 à 1870; et nous paraîtrions désireux de montrer au monde, en cette matière, le culte de l’arbitraire administratif mêlé à une sorte de scepticisme systématique, au lieu des solutions scientifiques adoptées par d’autres États que nous avions précédés dans la voie du progrès, si la conférence projetée pour le mois de janvier entre les commissaires des quatre États réunis en 1865 ne nous apportait quelque remède.

Cependant la lice est ouverte, en dépit de l’inconscience elle-même, à la compétition des systèmes monétaires pour la prépondérance en Europe.

La conférence monétaire privée réunie à Vienne en septembre 1873, quoique ses efforts pour remplacer l’une des bases posées lors de la conférence officielle en 1867 à Paris, n’aient pas eu un succès marqué, manifeste le vœu persistant de l’opinion publique pour l’avènement d’une monnaie commune à tous les peuples, et il y a à ce sujet dans certains pays des ambitions inutiles à discuter dès à présent.  Le côté international de la question monétaire ne saurait s’effacer, alors que d’autres intérêts analogues, pour les dépêches télégraphiques, pour les signaux maritimes et pour le tonnage des navires, sont arrivés dans le domaine de la discussion internationale.  Dans une pareille situation, il faudrait quelque aveuglement, suivant nous, pour méconnaître l’intérêt de poser sur une base rationnelle et solide le système monétaire des quatre États réunis par la convention du 23 décembre 1865.  Ainsi constitué, ce système pourrait peser encore d’un poids considérable dans la balance vers laquelle les systèmes concurrents seront attirés par le jugement de l’avenir.  Avec une population relativement supérieure, l’égalité de mérite législatif et scientifique laisserait des chances d’influence au système des quatre États de l’union dite Latine dans l’Europe entière.

Mais en dehors de l’influence scientifique et sous le joug des caprices de l’arbitraire administratif, ce système monétaire informe et sans caractère ne pourrait exercer aucune influence extérieure et serait voué sous ce rapport à une stérilité qui servirait de piédestal aux progrès d’influences étrangères.

Autant peut-être l’administration financière de notre pays a, en 1869 et en 1870, un peu méconnu la gravitation (que nous annoncions alors, en vain) de diverses nations étrangères vers l’adoption de l’étalon d’or, autant elle nous semble ne pas devoir aujourd’hui méconnaître le poids des résolutions prises autour d’elle et la compétition latente bien que réelle de certains États vers l’hégémonie monétaire à laquelle nous semblions appelés en 1867.  Il serait fâcheux de laisser croire que nous y renonçons de plein gré, en préférant les conseils de la routine, corrigés par un peu d’arbitraire, aux moindres efforts pour la reprise des enseignements du progrès.

Nous accomplissons donc un devoir en suivant la question monétaire dans la phase nouvelle où elle vient d’entrer, avec la même liberté d’esprit qu’auparavant.

Il n’entre dans nos vues aucune intention d’opposition et aucune recherche de critique.  Nous réclamons la mise à l’ordre du jour des conclusions émises il y a trois ans par des commissions compétentes, et ce qui est demandé par l’opinion d’une partie des États avec lesquels nous sommes monétairement fédérés, une délibération commune des quatre États intéressés dans la convention de 1865.  Nous sommes persuadé que la discussion aboutira à une conclusion favorable aux intérêts des quatre pays, et qu’elle est le seul moyen de prévenir quelque chose de plus fâcheux, comme l’ébranlement de la convention de 1865.

Si nous réclamons donc contre le système de l’inertie et du silence, c’est dans l’intérêt de la circulation intérieure de notre pays, d’accord avec plusieurs des hommes éclairés de la Belgique, de la Suisse et de l’Italie, qui ont concouru avec nous à l’œuvre de 1865.

Sans doute les préoccupations du ministre des finances sont exceptionnelles et immenses; mais quand le rapport de l’or à l’argent est 1 à 16.29, et que l’argent est ainsi introduit chez nous avec une dépréciation de plus de 4 %, la limitation à environ 225,000 francs par mois de la perte subie par l’introduction de 4,300,000 d’argent dans la circulation du pays mérite d’être continuellement signalée comme un palliatif insuffisant, pierre d’attente d’une mesure plus radicale, que nous persistons à signaler avec une persévérance qui n’a pas toujours été dépourvue dans le passé de quelque succès.  Nous ne saurions douter d’une prompte solution, dont le gouvernement belge, en présentant, dans la séance du 12 novembre, un projet de loi nouveau sur la matière qu’il a promulgué en décembre dernier, vient de nous donner à la fois le motif et l’exemple.

Toutefois, à mesure que cette question monétaire mûrit, et qu’à sa première phase de discussion parlementaire à Bruxelles en juillet dernier ont succédé une longue période de polémique dans la presse, surtout dans la presse belge [3].  Et enfin, depuis la fin de novembre, une nouvelle discussion parlementaire en Belgique et une escarmouche parlementaire à Versailles le 23 décembre, les objections se rallient pour un dernier effort, et il convient de n’en laisser, autant que possible, aucune sans réponse.  Nous sommes dans un pays si porté au statu quo (en tout autre sujet que dans l’ordre politique), que la moindre obscurité produit pour certains esprits en face d’une réforme quelconque, un effroi qui glace tous les courages.

Il a été depuis peu question de l’Amérique du Nord, et, pour arrêter l’influence légitime que produit l’intensité du mouvement qui, depuis 1867, a rallié à l’étalon d’or tant d’États importants et renommés dans la pratique du commerce, on a cherché à faire admettre que l’Amérique du Nord revenait à l’étalon double, après avoir, au printemps dernier, adopté l’étalon d’or unique.

Le double étalon était et pourrait encore sur ses bases préexistantes être un peu moins incommode à l’Amérique qu’à nous-mêmes.  Avec le rapport de 1 à 16, qui existait dans l’Amérique du Nord entre la valeur de l’or et celle de l’argent, ce pays pourrait encore conserver au moins actuellement à l’or, en dehors du cours forcé du papier, une part dans sa circulation.  Le double étalon n’y serait pas comme chez nous l’équivalent prochain de l’étalon d’argent unique.

Mais si les paroles assez récentes du général Grant, dans une lettre où il est question de frapper 200 millions de dollars d’argent, ont pu induire dans la suspension du doute quelques économistes, tels que M. Leroy Beaulieu dans l’Économiste français, rien ne permet de croire que les États-Unis aient modifié, au bout de quelques mois, leur décision législative antérieure.

On paraît généralement admettre que le général Grant a fait une erreur de chiffre, et qu’en imaginant la frappe éventuelle de 200 ou 300 millions de dollars de monnaie divisionnaire, il a prouvé l’absence de son ministre des finances à ses côtés, lorsqu’il a écrit cette lettre tant citée.

Un excellent article du Schweizer Grenzpost [4] de Bâle entre à ce sujet dans des considérations d’une grande vraisemblance.

Et rien n’indique la nécessité d’exclure l’exemple des États-Unis de la série des précédents qui pèsent sur tous les esprits sérieux attachés à l’étude de ces matières, bien que, nous l’avouerons, les faits européens soient pour nous les plus dignes de considération pour nos législateurs.

L’argument tiré par un sénateur belge de cette lettre du général Grant nous paraît donc possible à négliger absolument.  Et tel est aussi le sentiment de l’Economist anglais, qui a dit, avec raison, que l’usage en Amérique de l’argent comme circulation fractionnelle ne conduirait jamais à en faire un étalon monétaire [5].

La nouvelle discussion à la Chambre des Représentants de Belgique au sujet du projet de loi relatif à l’autorisation pour le gouvernement belge de suspendre ou diminuer à son gré la fabrication de l’argent à 900 ‰ de fin, a fait naître encore certaines autres objections.  Mais j’avoue que ces objections contre l’adoption de l’étalon d’or unique me semblent de la réponse la plus facile pour ceux qui suivent cette matière avec un peu de précision dans l’esprit, et un peu d’attention sur les faits et les renseignements.

Voici tout d’abord l’honorable M. Malou qui dans l’exposé des motifs du projet de la loi s’est efforcé de faire considérer la situation naturelle comme n’ayant rien d’urgent ni d’exceptionnel au sujet des rapports de valeur entre l’or et l’argent.

Suivant lui, ces rapports ne présenteraient guère qu’un incident analogue à celui qui a déjà donné en 1845 et 1846, certaine baisse de l’argent par rapport à l’or.  Mais l’impartialité des publications de M. Malou est un remède contre les entraînements et le défaut des recherches suffisantes du cabinet où le ministre porte le poids du jour, et où, malgré des affaires nombreuses, il reçoit, même avec amabilité les voyageurs qui viennent l’entretenir, comme j’en ai fait un jour l’expérience.

Les tableaux publiés par l’honorable ministre constatent que la baisse de l’argent n’a jamais atteint 59 pence l’once sur le marché de Londres et s’est arrêtée entre 59 et 60 à l’époque de 1845 et 1846.  Il est vrai seulement d’ajouter que dans un seul mois de 1848 (avril), le prix de l’argent est descendu à 58,2.

Or, nous sommes depuis plusieurs mois autour de 58 pence, et même de 57 ⅞.  Il est inutile d’insister sur ce fait et sur la différence entre la baisse des deux époques.

À côté du fait, il y a les raisons d’être du fait même.  Depuis que la Conférence de 1867 a adopté l’étalon d’or unique, plusieurs peuples ont appliqué ce principe, et là même où l’étalon d’argent subsiste encore, il est à demi condamné, puisque M. Malou lui-même, comme l’honorable M. Magne, s’est empressé de demander l’autorisation de lui fermer la porte, ce qui n’a pas été fait en 1845 et 1846.  C’est justice que, malgré le plaisir qu’on paraît goûter à vivre au milieu des accidents, on soit obligé de reconnaître ici un mouvement qui ressemble à une loi.

L’idée de nationaliser absolument la question, de la spécialiser pour chaque État, n’est pas plus heureuse, et M. Hendrik a dit avec raison dans l’Economist du 15 novembre qu’en définitive il y a plus d’uniformité qu’on ne croit dans les principes applicables économiquement à tous les peuples.

La tendance à ne voir partout que des accidents ferme les yeux sur les faits les plus saillants, dès qu’ils ne sont pas entièrement accomplis et nous n’avons pu oublier que si M. Malou n’a vu l’étalon d’or en Allemagne que depuis la loi de 1873, nous l’avons signalé sans hésiter, ainsi que M. Eugène Nothomb, dès 1872 et même dès la fin de 1871.  En effet, suivant le mouvement des esprits en Allemagne sur cette question, nous voyions dans le vote du Congrès de Lubeck la préparation de la loi de 1871 et dans certaines dispositions de cette loi, comme l’annonce du retrait des espèces d’argent, les indices certains du dessein gouvernemental allemand absolument consacré en 1873 au sujet de l’étalon [6].

L’honorable ministre des finances de Belgique et peut-être aussi notre honorable ministre M. Magne, si nous ne consultons que son discours du 13 décembre, ferment trop les yeux sur les actes dans lesquels se décompose un acte comme l’adoption de l’étalon d’or unique, de sorte qu’ils ne voient pas l’adoption plus ou moins implicite de cet étalon, lorsque cependant les divers actes constitutifs de cette mesure sont en partie accomplis.

Arrêter la fabrication de l’argent, en limiter le cours, en préparer le retrait, c’est en réalité constituer la cessation du double étalon.

De ces trois opérations, deux, la première et la troisième, étaient déjà dans la loi allemande de 1871.

De même encore, les deux premiers de ces termes sont dans les conclusions de l’enquête de 1870 en France; et l’honorable M. Malou a commis une méprise lorsqu’il a dit dans une séance du 23 novembre, que le Conseil supérieur du commerce et de l’industrie n’avait eu en France en 1870 que l’idée de maintenir les pièces de 5 francs en argent dans les conditions où elles fonctionnent aujourd’hui dans la circulation des pays qui forment l’Union latine.

L’honorable ministre a été induit à ce sujet en erreur, car le Conseil supérieur a été d’avis de restreindre à 100 francs le cours obligatoire de l’argent, ce qui devait amener une grave modification des conditions de circulation d’alors et même encore d’aujourd’hui.

Telle avait été aussi la conclusion d’une commission constituée en 1868, et qui a fait son rapport en 1869, sous la signature de M. Bordet comme secrétaire, et la mienne comme président, après les discussions les plus longues et les plus approfondies, conclusions dont M. Malou aurait bien fait de signaler l’existence, comme celle aussi de l’enquête de 1868 qu’il a paru parfois ignorer.

Tout cela fournit un éclatant démenti à cette assertion renfermée dans le même discours du 25 novembre, d’après laquelle le gouvernement français n’aurait donné aucune suite aux vœux de la Conférence de 1867.  On aurait pu dire seulement : aucune suite législative.

Dans ces votes de plusieurs commissions françaises que M. Malou oublie ou n’a peut-être pu étudier, il eût trouvé la réponse à son objection contre les dépenses imminentes de la démonétisation de l’argent.  Ces dépenses peuvent et doivent être ajournées évidemment pour certains des États de l’Union latine, comme peut-être pour l’Allemagne elle-même; mais le principe de l’étalon d’or n’en est pas moins saisi du présent et de l’avenir, dès que la fabrication de l’argent est interdite et son cours en même temps légalement limité.  Il n’y a plus de double étalon quand l’un des deux est légalement paralysé, comme l’a bien compris et indiqué un peu mélancoliquement l’honorable M. Wolowski dans la discussion écourtée qui a eu lieu à Versailles le 23 décembre dernier.

À la Société d’économie politique de Paris du 5 décembre dernier, on s’est demandé si la production de l’or suffirait aux besoins d’une circulation métallique dans des États nouveaux.

Si l’on songe que l’Allemagne seule a encore de l’or à frapper et que la France en possède beaucoup d’anciennement frappé, on est porté à penser que la production annuelle de 679 millions, dont au moins pour le monnayage 550 millions, peut, après les déductions pour l’entretien des circulations d’or officiellement établies déjà, suffire pour la Belgique et la France, l’Italie étant encore bien loin de la reprise des payements en espèces.

Mais la cessation du cours forcé des billets en France et en Italie ne serait-elle pas retardée par l’adoption de l’étalon d’or unique ?

Ici, sans aucun doute, une grande réflexion est nécessaire.

Observons toutefois d’abord que la vraie recomposition du stock monétaire d’un pays doit se faire par l’excédant des exportations sur les importations ou des rentrées de toute nature sur les sorties de numéraire.

Or, si le pays exige de l’or par sa législation, l’or lui sera fourni par l’étranger presque aussi bien que l’or ou l’argent.

Reste, il est vrai, la chance d’une introduction d’argent par la spéculation pour l’échanger contre de l’or ou contre des billets gagés en partie en or.  C’est celle qui a lieu en France aujourd’hui.  Cette introduction expulse une certaine quantité d’or et en immobilise une autre, thésaurisée à mesure que l’agio sur l’or s’élève.  Elle a donc autant d’inconvénients que d’avantages, et vicie gravement l’avenir de la circulation du pays.

Au nombre des avantages qui s’attachent à l’adoption de l’étalon d’or figure toujours encore à certain degré suivant nous la possibilité de créer dans cet étalon, et dans celui-là seul, l’uniformité progressive de la législation monétaire.

Cette uniformité est reconnue utile, et si elle ne peut guère être obtenue par des moyens directs aujourd’hui, nous y marchons, toutefois, par la réduction du nombre des variétés de système monétaire.

Dans les six ans écoulés depuis 1867, les trois systèmes monétaires de l’Espagne, de la Grèce et de la Roumanie se sont annexés au principe, sinon dans une réalité achevée, au système de l’Union sud-occidentale et latine.

Les sept systèmes monétaires de l’Allemagne, d’une autre part, ont été fondus en un seul, et il en a été de même des trois lois monétaires scandinaves, fusionnées par un procédé évidemment dérivé de l’Union de 1865.

En résumé, dans six ans, onze variétés de systèmes monétaires ont disparu sous le principe commun de la décimalité dans l’alliage et dans les subdivisions de l’unité, et la plupart aussi sous le principe commun de l’étalon d’or.  Comment se fait-il donc que l’honorable M. Malou supprime, surtout dans la discussion devant la Chambre des Représentants belges [7], cet élément de la discussion et ne voie plus rien de sérieux dans un plan dont il reconnaît la grandeur ?

Si nous marchons à l’uniformité monétaire par des voies obliques et un peu différentes des aspirations de 1867, un homme d’État de l’Angleterre, M. Disraeli, s’effraie de certains résultats du goût général pour l’or, et il impute à la Conférence monétaire de 1867 certains troubles dans les transactions européennes.  Ainsi s’est-il exprimé à Glasgow tout récemment.

L’action de responsabilité morale, qu’exerce contre la Conférence de 1867 M. Disraeli, nous est légère.

D’abord, l’éminent orateur ne connaît pas bien les travaux de la Commission à laquelle il s’adresse rétrospectivement.  Cette Conférence, dit-il, n’a pas défini avec précision les moyens d’arriver à l’uniformité monétaire, mais elle a persuadé aux nations de l’Europe qu’il fallait adopter, sans retard, l’étalon d’or pour y arriver.

J’en demande pardon à M. Disraeli, la Commission monétaire a assez bien défini les moyens d’arriver à l’unité, et si elle y a compris l’adoption de l’étalon d’or, ça a été sans exercer une action spéciale à ce sujet; car elle a signalé sagement le double étalon comme un état transitoire possible pour arriver à l’étalon d’or, et elle s’est gardée de ne rien précipiter à ce sujet.

Mais il est vrai que le sentiment de la commodité de la circulation y aidant, le système de l’étalon d’or s’est beaucoup répandu dans le continent européen.  C’est même le résultat d’une sorte d’émulation qui ôtera à l’Angleterre son privilège.

M. Disraeli s’en inquiète dans un discours que le Times juge plus digne d’admiration que d’adhésion (28 novembre).  L’étalon d’or paraît bon au Leader des Tories, mais il avertit bien les nations du Continent que cet étalon est plutôt la conséquence de la richesse britannique que la cause de cette richesse.

Je l’admets en certaine mesure quant à l’explication de la priorité anglaise en cette matière.  Mais certains nations de l’Europe ne sont-elles pas aussi riches que l’Angleterre de 1816 quand elle a adopté l’étalon d’or ?

Que l’éminent orateur se rassure à cet égard.  La France et ses alliés monétaires sont assez riches pour adopter l’étalon d’or et en avoir aussi les bénéfices.  Car cet étalon est à la fois la conséquence et la confirmation de la richesse moderne.  La preuve que ces nations peuvent le supporter, c’est qu’elles l’ont eu en fait de 1860 à 1866 presque exclusivement, et il s’agit plus pour elles de ne pas le laisser disparaître que de le conquérir tout à fait à nouveau.

L’honorable M. Disraeli s’effraie de la baisse possible de l’argent.  Pour qui ?  Ce n’est pas pour l’Angleterre, c’est pour nous-mêmes.  Discutons donc avec reconnaissance.

L’orateur de Glasgow nous attribue 90 millions sterling d’argent, et j’espère qu’il exagère.  Cependant je trouve que nous en avons trop, et je regrette de savoir qu’il a pu entrer chez nous ou nos alliés une certaine quantité de ce métal en voie de dépréciation depuis l’année 1873 commencée, contre des exportations d’or bien constatées en Belgique et en Suisse.  Je regrette aussi que nous n’en ayons pas versé aussi un peu plus à l’Allemagne, malgré mes respectueuses instances dans ce sens, auprès de nos divers ministres des Finances depuis 1871.

Que l’orateur tory veuille bien descendre des hauteurs du discours de Glasgow et savoir qu’il n’a pas été proposé, chez nous, de démonétiser brusquement cette masse d’argent, mais que deux commissions très autorisées ont organisé les moyens de le conserver provisoirement, en se bornant par commencer à en interdire l’augmentation.

M. Disraeli fait un calcul analogue, mais non peut-être plus juste, pour l’Allemagne, à laquelle il attribue aussi pour 90 millions sterling d’argent.  M. Malou, cinq à six jours plus tard, n’en attribuait à l’Allemagne que moitié.  Passons, du reste, sur la question de chiffre à ce sujet.  En tout cas, M. Disraeli suppose, si nous le comprenons bien, une dépréciation de l’argent telle que l’Allemagne perdrait la valeur de ses 50 millions sterling d’or sur l’exportation de ses 90 millions d’argent.

Ce sont là de vaines chimères.  La baisse de l’argent est certaine et peut même s’accroître; mais tous les statisticiens éclairés savent qu’elle aura ses limites.

Un excellent travail, inséré naguère dans le journal germanique qui reçoit ordinairement les communications du savant Dr Soetbeer, donne à ce sujet des comparaisons très rassurantes pour le présent.

Un jour viendra où l’Asie passera à l’étalon d’or suivant l’exemple du Japon, et M. Feer-Herzog a bien fait ressortir récemment la diminution des exportations d’argent vers l’Orient dans la dernière période 1860–1871 par rapport à la précédente.  Mais le jour est encore loin où le débouché oriental se fermera pour l’argent, et, d’autre part, les exportations de marchandises de l’Asie se relèvent et lui permettent de recevoir une assez grande quantité de métal que sa circulation réclame encore.

L’article auquel nous faisons allusion et qu’on peut lire dans le premier supplément de la Börsenhalle de Hambourg, établit que, pendant dix ans, de 1862 à 1873, les exportations de marchandises de l’Inde ont dépassé les importations de 139,300,000 thalers, tandis que la plus-value des importations de métaux précieux, par rapport aux exportations, a été de 97,500,000 thalers.  L’Inde est devenue ainsi un immense réservoir d’argent.  On y a frappé, de 1831 à 1866, la somme énorme de 1,244,714,440 roupies d’argent.  Les besoins de thésaurisation n’y sont point saturés, et l’importation de l’argent provenant de Southampton et des ports méditerranéens, qui atteignait, en 1870, 2,281,000 livres sterling, et, en 1871, 3,892,000, a atteint, en 1872, la somme de 6,581,000 livres sterling.

Ce serait folie, pour les nations européennes, qui doivent passer à l’étalon d’or, de ne pas saisir le moment où la baisse de l’argent, tout en étant sensible, n’a rien de démesuré, et leur permet, au moment choisi suivant les convenances de chacune d’elles, d’opérer ces transitions dont l’Angleterre nous aura donné l’exemple, mais ne doit pas nous envier, même dans ses banquets universitaires, les avantages.

La question commence à être comprise du public, sous le rapport de l’incommodité de l’argent [8], de son infériorité humiliante pour les nations qui n’auront pas d’autre circulation, et de son incompatibilité avec le rapprochement international des types monétaires.  Il est donc vivement à désirer que les quatre États fédérés monétairement en 1865 s’entendent pour marcher ensemble dans cette voie.  Quelques noms des commissaires annoncés nous semblent un motif sérieux de bonne espérance.  Il n’y aura pas trop à se préoccuper des réserves contre la théorie; tout esprit élevé, et tant soit peu académique, sait que comme toute théorie renferme une pratique, toute pratique conséquente et raisonnable suppose aussi une théorie, plus ou moins consciente d’elle-même.

 

 

E.  de  Parieu

Paris, 1er janvier 1874



[1] Voir dans le n° de décembre 1873 et plus loin, dans le présent numéro, la discussion qui a eu lieu au sein de la Société d’économie politique de Paris.

[2] Si nous sommes bien informé, il aurait été fabriqué, à Paris, pour 13 millions en pièces de 5 francs d’argent en septembre, ce qui est supérieur à la proportion des 200,000 par jour.  En octobre la fabrication a été encore de 11 millions.  Elle n’a faibli que depuis novembre.

[3] Il suffira pour donner un échantillon de cette polémique de dire que dans l’Écho du parlement belge d’octobre et de novembre, il a paru dix articles consécutifs sur la question monétaire, attribués à la plume acérée de M. Frère-Orban et réunis en un beau volume.

[4] Numéros du 20 et 21 novembre 1873.

[5] Economist du 1er novembre, p. 1366.

[6] Voir notre petite brochure intitulée La politique monétaire en France et en Allemagne, 2e édition, Paris, 1872, Sauton, 41, rue du Bac.

[7] Répondant, entre autres, à l’excellent discours de M. Fortamps, dans la discussion du Sénat, l’honorable ministre s’est un peu réconcilié avec l’avenir de l’étalon d’or, et il a, en outre, jugé notre situation, en 1867, dans des termes qui justifient mes doléances, ou, si l’on veut même, mes persécutions un peu pressantes contre nos ministres d’alors : «Si alors, a-t-il dit, la France eût cru pouvoir adopter l’étalon unique d’or, il est possible, et même probable à un certain degré, que le système monétaire français fût devenu le point de départ de la monnaie universelle.»  On sait, en effet, que nous avions signé avec l’Autriche, en 1867, une convention dont il sera possible de reprendre un jour au moins la triste histoire.

[8]  Dans le mois de novembre 1873 un article du Salut public de Lyon, reproduit par le Constitutionnel, a attesté ce désagrément produit à Lyon par l’affluence des monnaies d’argent italiennes, et peu de jours après le Gaulois, grand partisan de l’argent, ce qui est peut-être un droit pour son vieux nom, affirmait que les écus d’argent faisaient regretter les billets de 5 fr.  Il semblait en accuser l’inconstance populaire et ne voyait pas que le papier moins commode que les pièces d’or de 5 et de 10 fr. l’est beaucoup plus que l’argent représentant les mêmes sommes, ce dont est provenu le fait, jusqu’à présent sans exemple, de l’agio en faveur du papier inconvertible sur les espèces métalliques décréditées et démodées.

 

 

Fermer Sluiten Close
 

©  KBGN-SRNB, 2008-2021