LA  QUESTION  DE  L’UNIFICATION  MONÉTAIRE  EN  1870

HISTORIQUE — ESPAGNE — FRANCE — ANGLETERRE — ALLEMAGNE

 

«L’ensemble de l’humanité est la seule individualité parfaite»

(Goethe)

 

Il peut paraître oiseux, au moment ou deux puissantes nations, les plus éclairées et les plus actives peut-être du continent européen, sont presque encore séparées par une lutte opiniâtre et sanglante, de jeter un regard sur une question qui semblait concerner les moyens de tirer de la paix des gages de conciliation croissante au profit de l’humanité.

Mais les circonstances auxquelles nous faisons allusion sont peut-être un motif de regarder en face les perspectives d’un avenir meilleur, avec un sentiment de ferme espérance ou, si l’on veut, même de protestation contre les maux de la discorde qui ne paralyse que pour un temps le rapprochement des peuples.

On sait comment la pensée de l’unification des types monétaires a pris place dans l’énorme courant des relations économiques internationales.

En 1865, le gouvernement belge réclama du gouvernement français une conférence afin de régler, de concert avec la France, la Suisse et l’Italie, quelques points du système monétaire des quatre États entre lesquels existaient des divergences, quoique la base commune fût le franc dans les quatre pays.

Chargé de présider cette conférence plus à titre de publiciste et d’économiste peut-être qu’à titre exclusif de conseiller d’État, nous nous souvînmes que nous avions, depuis plusieurs années, proposé des innovations monétaires qui, rejetées en France, avaient été appliquées en Suisse et en Italie; et, dans la conférence de 1865, où siégeaient des représentants fort éclairés de ces États, tels que MM. Kern, Feer-Herzog, Fortamps, Artom, nous nous trouvâmes dans un milieu favorable au développement de ces idées.

La convention de 1865, résultat de délibérations sympathiques et cordiales, n’eut pas seulement son importance en elle-même : elle en eut peut-être plus encore par la manière dont elle était rédigée et par l’appel qu’elle renfermait à ces idées d’unification monétaire générale qui, en effet, dans peu de temps, conquirent des partisans dans la diplomatie et dans la presse de l’Europe.

Napoléon III, à qui tout venait aboutir, suivant la concentration gouvernementale du temps, montra de la bienveillance pour l’idée générale, sans en approfondir les conditions d’application.

Peut-être le sentiment que l’idée provoqua chez lui eût-il été plus fort si nous l’avions placé sous les auspices d’un précédent que nous avons retrouvé depuis, et qui consiste dans une lettre marquée du cachet du grand esprit de Napoléon Ier [1].

Les conditions d’application du principe posé comme desideratum en 1865 furent examinées à fond dans une conférence monétaire dans laquelle étaient réunis, en 1867, les représentants des États les plus civilisés de la France et de l’Amérique [2], et qui fut dirigée par le prince Napoléon, assisté de notre concours.

Certaines vues prévalurent presque à l’unanimité dans cette conférence.

Le système monétaire français devait être proposé à l’imitation des autres peuples, sauf deux amendements réclamés par les nations étrangères.

L’un de ces amendements était relatif à l’étalon d’argent, admis par notre loi de l’an XI, concurremment avec l’étalon d’or, de telle sorte que tout débiteur peut, chez nous, se libérer en pièces de 5 fr. d’argent aussi bien qu’en pièces d’or.

La conférence de 1867, prenant en considération les idées admises chez la plupart des nations européennes, et aussi la grande commodité de l’étalon d’or pour les relations ordinaires de la vie, désirait que l’étalon d’or unique devint la base d’un système monétaire général.

À côté de ce changement touchant aux principes de la législation monétaire, la conférence émettait accessoirement un vote pour le frappage de la pièce de 25 francs, type favorable pour rapprocher ensemble et attirer au système français des types voisins, tels que le souverain anglais de 25 fr. 20 c., l’isabelline de 26 fr. et quelques centimes, le demi-aigle américain de 25 fr. 85 c., etc.

Ces innovations, indiquées comme utiles pour faire adopter le système monétaire français par les autres nations européennes, ont été discutées dans divers pays à la suite de la publication des délibérations de la conférence de 1867.

 

II.

À Madrid, une décision du 20 octobre, 1868, sans attendre la solution des questions de principes relatifs à l’étalon, a rattaché l’Espagne, sous le rapport monétaire, et sauf des différences peu importantes, à la législation commune des États réunis par la convention de 1865.  Seulement, comme le franc s’appelle lira en Italie, il a dû s’appeler peseta au-delà des Pyrénées.  Cette mesure utile n’a pas été appliquée avec toute la promptitude désirable par le gouvernement espagnol, ainsi que nous l’avons expliqué dans une lettre livrée à la publicité, l’an dernier, en Espagne et dans quelques feuilles du Midi de la France, à la suite d’un voyage que nous avions fait en vue d’études économiques au-delà des Pyrénées, lettre dont le contenu retrace la véritable situation des choses en Espagne sous le rapport qui nous occupe [3].

Nos observations ont trouvé en Espagne, quelques adhésions.  Le journal la Epoca, après les avoir contestées, a émis des vœux pour leur réussite.

Le terme du 1er janvier 1871 pour l’adoption, en Espagne, de la monnaie assimilée à notre monnaie française, a cependant été reporté au 1er janvier 1872, à raison des retards de l’hôtel des monnaies de Barcelone à livrer les pièces de bronze qui doivent y être fabriquées pour les petits appoints de la circulation.

L’administration espagnole paraît devoir attaquer prochainement le vif de la réforme en fabriquant des pièces d’or suivant le système nouveau.  Elle a, dans l’hôtel des monnaies de Madrid, des ateliers fort bien organisés et qui sont dignes de la vieille réputation de son système monétaire.  Il paraît que les pièces d’or nouvelles porteront d’un coin l’effigie du nouveau roi et de l’autre les armes de la maison de Savoie.

Un décret du 21 mars dernier ordonne enfin d’émettre des pièces de 25 pesetas, suivant un type depuis assez longtemps annoncé et toujours ajourné en France.

Si l’on rapproche de l’adhésion du gouvernement espagnol aux principes de la législation monétaire française, adhésion déjà manifestée par l’émission de monnaies d’argent pour environ 10 millions de pesetas à l’hôtel de Madrid, la démarche du gouvernement hellénique qui a déclaré, d’autre part, accéder à la convention de 1865, on voit que le Midi de l’Europe a une tendance marquée à se rattacher à l’institution monétaire qui nous régit depuis l’an XI.

Toutefois, nous avons fait observer que la conférence internationale de 1867 avait proposé des amendements à notre législation nationale.

En France, cette situation a fait naître la double question suivante :

1° Les innovations indiquées par la conférence de 1867 sont-elles acceptables à condition de réciprocité par les autres États ?

2° N’ont-elles pas même un mérite suffisant pour être rédigées en France de manière à donner l’exemple aux autres nations ?

Une commission administrative nombreuse, formée en 1868 et qui a terminé ses travaux en 1869, a donné un avis favorable aux modifications demandées par la conférence de 1867 en les recommandant au gouvernement français et en lui proposant d’en prendre l’initiative.

Le ministre des finances d’alors, M. Magne, insuffisamment convaincu par les tenues du rapport de la commission, fit renvoyer par l’empereur au Conseil supérieur du commerce un nouvel examen de la question, en chargeant le conseil supérieur de s’éclairer par une enquête.  Sur ces entrefaites, le Sénat, saisi de pétitons relatives à cette matière, et dont l’une émanait de divers habitants de Clermont-Ferrand, se livra, au commencement de 1870, à une discussion approfondie sur l’ensemble de la question et, après avoir entendu un grand nombre d’orateurs, parmi lesquels MM. Leverrier, Dumas, de Laplace, Chevalier, de Parieu, etc., renvoya le chef des pétitions concernant la pièce de 25 fr. à l’attention du gouvernement, en passant à l’ordre du jour sur la partie des pétitions qui regardait l’adoption de l’étalon d’or unique.

 

III.

L’enquête devant le conseil supérieur du commerce, commencée sur ces entrefaites, a occupé les premiers mois de l’année 1870.  Elle a été habituellement dirigée par M. Louvet, ministre de l’agriculture et du commerce.

Un grand nombre de témoins représentant la science, les affaires, le commerce, ont été entendus.  On a distingué parmi eux les représentants de la Banque de France, MM. Rouland et de Rothschild, MM. Levasseur et Wolowski, de l’Institut, M. Barthélemy Saint-Hilaire, député, M. Joseph Garnier, secrétaire de la Société des Économistes de Paris [4], M. Charles Le Touzé et M. Biaise (des Vosges), publicistes, M. Lestiboudois, conseiller d’État, etc., etc.  Plusieurs étrangers ont aussi été entendus, tels que M. Hendriks, venu d’Angleterre, M. Feer-Herzog, membre du conseil national suisse, M. Broch, ministre norvégien, M. Wallenberg, directeur de la Banque de Stockholm, et M. Surra y Rull, employé supérieur du ministère des finances d’Espagne.

Aux lumières de ces savants témoins, se sont jointes celles des membres du Conseil supérieur du commerce, qui comptait dans son sein MM. Dumas, Michel Chevalier, etc., et auquel étaient adjoints à titre de commissaires des hommes spéciaux, tels que MM. Audibert, Bordet, Darimon, etc.

Les membres du Conseil supérieur du commerce ont délibère à la suite de l’enquête, et la majorité s’est prononcée fortement pour le système de l’étalon d’or unique [5], tandis que les opinions ont été assez divisées au sujet de la pièce de 5 francs.

Cette enquête, dont les procès-verbaux rempliront deux volumes in-folio, allait être résumée dans un travail étendu de M. Ozenne, travail soumis déjà une première fois en épreuve aux observations du conseil, lorsque, la guerre entre la France et l’Allemagne a interrompu les travaux du Conseil supérieur du commerce, ou du moins la publication de l’enquête achevée.  Ainsi a été au moins provisoirement interrompue la conclusion d’une mesure d’instruction importante couronnant de longues discussions et propre à éclairer définitivement sur le parti à prendre dans la question monétaire, et le gouvernement de la France et ceux de Belgique, de Suisse et d’Italie, désireux de recevoir nos conseils et quelquefois notre impulsion sur les questions économiques d’intérêt commun, etc.  Espérons que le gouvernement nouveau livrera bientôt à la publicité cette enquête imprimée en deux volumes in-folio, déjà préparés à l’imprimerie nationale.

Un effet de ces discussions a paru être d’inspirer à M. Magne, redevenu ministre des finances le 10 août 1870, l’idée d’émettre des billets de banque de 25 francs, auxquels ont été toutefois substitués depuis lors, sans motif sérieux indiqué, et on peut le craindre, sous l’influence un peu systématiquement conservatrice de la Banque dans ce genre de questions, des coupures de 20 francs [6].

L’Angleterre a confié, l’an dernier, à M. Freemantle, directeur de la Monnaie de Londres, le soin d’étudier les ateliers monétaires de douze capitales européennes.  Mais cette enquête, dont le journal anglais de la Société des Arts a entretenu ses lecteurs dans son numéro du 9 décembre 1870, paraît avoir porté surtout sur le côté technique de l’art monétaire.  Toutefois M. Freemantle vient de publier aussi un rapport très intéressant sur l’histoire de la législation monétaire, spécialement en Angleterre.

On peut donc dire de l’année 1870 qu’après avoir commencé sous les auspices les plus favorables au progrès vers la solution de la question monétaire, elle s’est vue changée en année stérile par la grande lutte militaire qui a bouleversé en France tant d’intérêts.

 

IV.

Quelles peuvent être les conséquences de cette guerre relativement au projet d’unification monétaire entre les nations ?

C’est sur quoi nous nous croyons permis d’émettre, en terminant, quelques conjectures, malgré tout ce qu’on peut y voir de téméraire.

Commençons par une réflexion qui peut paraître raffinée, mais qui est de notre part sincère, et qui montre tout l’intérêt qu’il y a à rapprocher le système monétaire des divers peuples, à cause du rapport singulier qu’il paraît avoir avec l’individualité des nations.

La vivacité de la lutte entre la race allemande et la race française semble avoir été en raison même de la diversité des systèmes monétaires des deux peuples.  Si l’on apprécie la distance qui sépare le système monétaire des nations latines du système monétaire de la Grande-Bretagne et de celui de l’Allemagne, on dirait que les monnaies, les langues et les institutions sont presque réciproquement à égale distance.

Trois faits cependant sont la suite probable des grands événements militaires de 1870.

Le premier est le resserrement du lien entre l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du Sud.  Si on avait pu garder quelque espoir d’action indépendante sur la Bavière, le Wurtemberg et le grand-duché de Bade pour les rattacher monétairement à la Suisse et aux pays réunis par la convention de 1865, la solidarité de l’Allemagne du Sud avec l’Allemagne du Nord sous tous les rapports semble confirmée aujourd’hui.

Le second fait est l’introduction des monnaies allemandes dans nos départements occupés par l’invasion, moyennant un tarif inséré dans divers journaux, et que nous trouvons notamment dans la Convention française, journal publié à Toulouse (n° du 29 décembre 1870).

Ce tarif est imperceptiblement un peu favorable aux monnaies allemandes, puisque le thaler de 3 fr. 70 c. de valeur y est mis en circulation obligatoire pour la valeur de 3 fr. 75.  Il est difficile de rien voir là qui menace le système du franc au profit de celui du thaler qui a une division incommode en 30 silbergros, chacun subdivisé en 12 deniers.

D’ailleurs, nous ne pouvons négliger un dernier fait qui contrebalance certainement le précédent, et qui résulte d’un regrettable accroissement du transport de nos monnaies d’or dans des mains allemandes.

Presque entièrement privée de monnaies d’or indigènes, l’Allemagne approvisionne depuis plusieurs années certaine quantité d’or français qu’elle trouve commode pour ses usages et que certains de ses financiers ont proposé d’imiter sous une empreinte germanique.

Graecia capta ferum victorem cepit, a dit un écrivain ancien.  Nous ne croyons pas cette citation applicable à une nationalité aussi énergique, aussi vivace que la nôtre, et qui subit une atteinte réparable à plus d’un égard, nous l’espérons.  Mais pourquoi l’Allemagne ne serait-elle pas poussée dans la voie d’imiter notre monnaie d’or par la plus grande connaissance qu’elle a pu faire de notre circulation métallique si supérieure à la sienne ?

La nécessité de faciliter les relations économiques entre les peuples a dicté récemment à la Suisse une mesure utile.  Nous voulons parler de la tarification des souverains anglais au taux de 25 fr. 40 c., mesure qui soustrait cette monnaie abondante en Europe aux caprices et aux exigences des changeurs [7].

La tarification officielle des monnaies n’est pas l’unification monétaire; mais elle peut la réparer en habituant les citoyens à se désintéresser de l’empreinte nationale que portent les monnaies pour ne s’attacher qu’à leur valeur.

La tarification des souverains anglais en Suisse a lieu, d’ailleurs, dans des termes propres à exciter le gouvernement anglais à suivre M. Lowe, chancelier de l’Échiquier, qui a laissé voir quelque disposition à favoriser le projet de ramener à 25 fr. le type principal de cette monnaie, qui est la première monnaie d’or ayant circulé avec puissance sur le globe, et qui aujourd’hui s’est fort éclipsée devant la circulation franco-belge-italienne.

En somme, si l’année 1870 n’a pas donné à l’unification monétaire ce que l’on pouvait en attendre, elle n’a rien compromis définitivement, et l’on pourra profiter à un jour peut-être prochain de cette soif de rapprochements et de paix qui devrait être la conséquence nécessaire des douleurs de la guerre prolongée au-delà des prévisions de tous les hommes d’État et des vœux des citoyens de divers pays.

Deux hypothèses permettent de lui assigner des chances d’utilité différente, que l’année 1871 pourra caractériser.

Si les bases adoptées par la conférence de 1867 continuent à être vues avec faveur dans le Midi de l’Europe, elles peuvent y donner lieu à une agrégation des peuples latins, peut-être ceux-ci attirant bientôt aussi à eux l’Autriche et la Grèce, ces derniers États ayant déjà fait quelques pas dans le sens d’un rapprochement vers le système français, cela constituerait une association de presque tout le midi de l’Europe.

Si l’idée se propage plus fortement et si les résistances qui ont paru naître du côté de l’Allemagne viennent à s’effacer, il y aura quelques chances d’une base uniforme s’imposant aux États principaux du monde, et alors, au lieu d’une alliance monétaire simplement favorable aux groupements des États méridionaux déjà liés par certaines sympathies de race et certaine conformité d’institutions, un grand résultat cosmopolite, serait produit au grand avantage du commerce, des voyages et de la statistique comparative des faits internationaux [8].

Sans doute, dans le moment actuel, l’Allemagne doit être influencée par l’idée de la force et de la supériorité de ses institutions, sans bénéfice d’inventaire peut-être suffisant.  Mais ces entraînements de la bureaucratie cesseront : les vœux du commerce allemand se feront entendre.  Ils sont dictés par ses délibérations passées, et la réflexion convaincra les Germanistes les plus fanatiques que le thaler avec ses divisions incommodes mérite l’observation que la Revue d’Edimbourg lui appliquait en octobre 1866 en tant que monnaie internationale.  Il nous semble que c’est plutôt une monnaie digne de la Macédoine que de la Grèce [9].

 

E. de Parieu (de l’Institut).

Paris, 30 mars 1871.



[1]  AU  ROI  DE  NAPLES

Finkenstein, 6 mai 1807.

Mon Frère,

si vous faites frapper de la monnaie, je désire que vous adoptiez les mêmes divisions de valeur que dans les monnaies de France, et que vos pièces portent d’un côté votre effigie, et de l’autre les armes de votre royaume.  J’ai déjà fait la même chose pour mon royaume d’Italie.  Les princes confédérés font la même chose.  De cette manière il y aura dans toute l’Europe uniformité de monnaie, ce qui sera d’un grand avantage pour le commerce.  Il n’y aurait pas d’inconvénient à faire mettre en légende la valeur de la monnaie, comme, par exemple, napoleon de 20 francs, etc.

Napoleon.

Même lettre au roi de Hollande.

[2]  Les États-Unis d’Amérique étaient représentés, dans cette conférence, par M. Ruggles, qui a manifesté un grand zèle pour la propagation d’une législation monétaire, non seulement européenne, mais commune aux Deux Mondes.

[3]  Voici le texte de notre lettre à M. Laureano Figuerola, ministre des finances d’Espagne :

Madrid, 16 novembre 1870

Monsieur le Ministre,

permettez-moi de vous transmettre par écrit quelques réflexions sur un sujet à l’égard duquel vous avez bien voulu me témoigner votre intérêt.

Le gouvernement espagnol a pris, en 1868, sur votre initiative, une mesure importante dans l’ordre monétaire : il a adopté en principe le système de la circulation métallique de la convention de 1865, entre la France, la Suisse, la Belgique et l’Italie, et doit le mettre en vigueur au commencement de 1871.

Depuis lors, il s’est occupé de faire frapper certaine quantité de monnaie d’argent aux divers types consacrés par cette convention, et notamment certaine quantité de monnaies d’appoint au-dessous de 5 pesetas de valeur.

L’habitant d’un des quatre États dont l’Espagne a adopté en principe le système monétaire est satisfait, s’il vient en Espagne, de rencontrer des pièces analogues, pour la forme et pour la composition, à celles de son propre pays; mais il éprouve avec quelque surprise une déception pratique en constatant que les pièces identiques dont il serait détenteur et qu’il aurait apportées de son pays d’origine, ne peuvent lui rendre service qu’en subissant une dépréciation considérable, lors même que la contre-valeur qui lui est remise est en monnaie analogue à celle de son propre pays.

Par exemple, une pièce d’or de 20 francs changée en monnaie d’argent, n’est admise que pour 19 pesetas, lors même qu’elle a pour équivalent réel, métalliquement et nominativement, 20 pesetas de nouvelle monnaie espagnole.

Cette situation qui rend, comme non avenu, pour les habitants des pays réunis par la convention de 1865, le bénéfice de la grande mesure que vous avez fait adopter, provient de ce qu’aucune démonétisation des anciennes monnaies espagnoles n’a été ordonnée, et que les anciennes monnaies sont censées faire la base du change entre l’Espagne et les pays de la convention de 1865, lors même qu’en fait les nouvelles monnaies espagnoles prennent le dessus dans la circulation de certaines localités, et servent, malgré leur dépréciation relativement aux anciennes, à libérer les Espagnols de leurs engagements mutuels aussi bien que celles-ci.

J’ose appeler, Monsieur le Ministre, votre attention sur cette situation fâcheuse pour les Français et leurs alliés monétaires; et il est facile à Votre Excellence de voir la possibilité d’y remédier, tandis qu’en continuant les errements actuels, l’inconvénient n’aura pas de terme.

Le gouvernement espagnol, en procédant par voie de démonétisation de ses anciennes monnaies courantes (or et pièces de 20 reaux d’argent), établirait immédiatement la parité des cours entre la France et les pays de la convention de 1865.  Ce qui se passait entre la France et le Piémont avant 1865 en donne l’assurance.  Le gouvernement espagnol réaliserait ainsi le progrès de la civilisation internationale qu’il a eu en vue en 1868, ou du moins la plus grande partie de ce progrès, et il y a lieu de penser que l’émission des nouvelles monnaies de 5 pesetas et au-dessus s’accomplirait sans perte, vu l’excès de poids des monnaies retirées par suite de la démonétisation.

Quant aux anciennes pièces d’appoint en argent, le gouvernement espagnol pourrait, sans trop grand inconvénient, différer, selon moi, leur remplacement, parce que les pièces à cours limité ne servent jamais de base aux échanges internationaux; c’est seulement, au contraire, quand l’union monétaire latine sera réalisée dans sa plénitude, relativement aux monnaies courantes, qu’on pourra espérer, sous telle ou telle condition, d’en faire adopter les bases par le reste du monde.

Jaloux, Monsieur le Ministre, de vous voir accomplir, au bénéfice de nos pays respectifs, une réforme heureusement inaugurée par vous, je serai, je pense, excusé par cela même de mon initiative, et j’ose saisir cette occasion nouvelle de vous exprimer mes sentiments de haute considération.

E. de Parieu

[4]  L’opinion de M. Joseph Garnier a été reproduite dans le numéro de décembre 1870, tome xx, p. 321.

[5]  Il est intéressant d’observer qu’on a mis en présence du système de l’étalon unique, non seulement celui des deux étalons liés par un rapport fixe, mais encore celui des étalons parallèles.  On supprime dans ce système qu’une nation pourrait avoir à la fois son unité monétaire d’or et son unité monétaire d’argent, sans permutation obligatoire de l’une de ces deux unités contre un certain nombre des autres.  Ce système est en dehors de la simplicité qui fait la base et le mérite du système monétaire.  Il suppose des citoyens sans cesse occupés de choisir entre les contrats sur la base de l’or et les contrats sur la base de l’argent.  Il est en contradiction avec les nécessités de grandes stipulations, comme celles de l’impôt ou de la rétribution des services publics, qui ne pourraient être faites que sur l’une des bases, et qui donneraient un caractère prépondérant à celle qui serait choisie à un point de vue général des finances du pays.  Qui dit monnaie dit langue des valeurs (nomos, nomen, nummus, nomema, expressions rapprochées par Vico).  Or, il est difficile d’imaginer l’avantage de créer deux langues des valeurs lorsqu’une seule paraît suffire si elle est bien choisie.  Ce système des étalons parallèles a cependant trouvé encore récemment un appui dans un article de M. David au Journal de Genève du 3 décembre 1870.

[6]  Journal de Genève du 31 décembre 1870.

[7]  La mesure a été spécialement préparée et élucidée dans un rapport de M. Feer-Herzog, au Conseil national Suisse.

[8]  Ce qui pourrait encourager quelques espérances au-delà de la zone du Midi de l’Europe, c’est la sympathie que les efforts pour l’unification monétaire ont trouvée dans l’Amérique du Nord, où les procès-verbaux de la conférence de 1867 ont été traduits et imprimés par milliers d’exemplaires.  Le secrétaire d’État, Fish, a même adressé une circulaire à ce sujet aux diverses légations des États-Unis en Europe, proposant provisoirement de rapporter le poids des diverses monnaies au décagramme d’or fin.  M. Bancroft, ministre à Berlin, aurait répondu que la tendance était de prendre pour unité la pièce de 25 francs divisée décimalement. Times du 10 janvier 1871).

«Minister Bancroft, after presenting the subject to the Government of Prussia and of North Germany, informed Secretary Fish the tendency was towards the adoption of the 25 fr. piece, with decimal divisions, but nothing was decided.»

[9]  Nous n’avons rien dit, dans le présent article, des relations entre les deux métaux portés aux ateliers monétaires ni de la question d’étalon qui s’y rattache, parce que, dans le second semestre de 1870, comme à l’heure actuelle, la valeur de l’or est surhaussée par une situation exceptionnelle qui en élève temporairement le prix.

 

 

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