CONFERENCE
L’ÎLE  DE  LA  RÉUNION – QUESTION  MONÉTAIRE

PAR M. IMHAUS

Trésorier général
Délégué du Ministre des Finances et du Ministre de la Marine et des Colonies

M. Imhaus, délégué par le Ministre des finances et le Ministre de la marine et des colonies, pour prêter au Gouvernement local son concours dans l’application à la Colonie du système monétaire de la Métropole, a exposé dans les termes que nous allons rapporter plus bas l’objet de sa mission et les mesures prises par l’autorité pour l’exécution du décret du 3 avril 1879.

Le Délégué des ministres, jaloux d’éclairer le commerce sur les vues du Gouvernement et de repousser d’injustes attaques, a cru ne pouvoir mieux faire que de provoquer une réunion privée, tenue chez l’un de ses amis, M. Drouhet, président du Conseil général.  C’était, pour lui, la seule façon de s’expliquer digne de son mandat et la meilleure manière de faire la lumière autour d’une question qu’on se plaît à obscurcir.

L’assemblée était nombreuse et composée en grande partie de patentés commerçants.  M. Drouhet qui présidait la réunion, a ouvert la conférence par ces paroles :

«Messieurs, mon honorable ami, M. Imhaus, chargé d’assister le Gouverneur dans la mission si délicate de l’établissement du régime monétaire français, a désiré s’entretenir directement avec vous, qui appartenez au commerce, qui avez cru devoir prêter à cette œuvre l’appui d’une manifestation adressée au Chef de la Colonie.  J’ai été heureux de lui offrir ma maison pour qu’il pût conférer avec vous et je n’ai qu’un regret, c’est qu’elle ne soit pas plus grande et n’ait pas pu donner accès à un public plus nombreux.  Car j’aurais désiré que tous ceux qu’inquiètent les mesures adoptées par la France vinssent ici entendre les explications franches et loyales qui vont vous être données par le Délégué des Ministres des finances et de la marine.  Nul plus que lui n’avait qualité pour vous les fournir directement; nul ne saurait avoir plus d’autorité pour vous faire comprendre combien la mesure si vivement critiquée par quelques-uns est aussi favorable aux intérêts publics de la Colonie et aux intérêts privés de chacun de nous qu’aux finances de la Métropole.

«Je n’ai pas besoin de vous rappeler quels liens attachent M. Imhaus à ce pays, qui est son pays d’adoption; vous savez tous que son dévouement à la Colonie s’est manifesté avec passion, le mot n’est que vrai, chaque fois qu’il s’est agi d’obtenir pour elle une réforme utile, de réaliser un progrès.  Il me suffira de vous rappeler deux circonstances mémorables : en 1870, c’est à sa patriotique initiative, à son intervention personnelle auprès du grand citoyen qui avait charge, à ce moment, des destinées de la patrie, c’est à lui que nous avons dû l’application à tous nos conseils électifs du suffrage universel.

«Quand il s’est agi de l’immigration, un des éléments essentiels de la production de notre colonie et de sa prospérité, c’est encore lui qui a conduit, avec autant de talent que de dévouement et d’abnégation, les délicates négociations qui ont abouti aux conventions de 1860 et 1861.  Et tout récemment, l’immigration indienne étant menacée, nous l’avons vu s’empresser de répondre à l’appel qui lui était fait et se rendre à Londres pour y défendre et consolider l’œuvre de 1861.  Et moi qui ai été témoin des difficultés de la mission dont M. Imhaus avait spontanément assumé la responsabilité, du zèle qu’il a déployé pour conjurer les dangers qui nous menaçaient, il m’est permis de louer ses services et de proclamer ici hautement qu’il a bien mérité du pays.

Si donc M. Imhaus, dont le patriotisme civile ne saurait être révoqué en doute par personne, a consenti, à son âge et dans sa position, à se séparer des êtres les plus chers à son cœur, à affronter les fatigues d’un long et pénible voyage pour venir ici coopérer à la réussite de la mesure décrétée par le Gouvernement, c’est qu’il y a vu le relèvement d’un pays qui s’affaisse sous le poids de ses charges; s’il n’avait eu confiance, une confiance absolue, dans l’efficacité du remède apporté à nos souffrances, s’il y avait vu, comme les adversaires de la réforme monétaire, l’achèvement de la ruine de la Colonie, il n’aurait jamais accepté de concourir à une œuvre pareille et aurait laissé à d’autres un soin qui ne lui incombait pas.  S’il est venu au milieu de nous, s’il a voulu contribuer à l’application du système monétaire français, c’est qu’il a l’intime conviction que l’intérêt colonial est, à cet égard, en parfait accord avec l’intérêt métropolitain; c’est qu’il a la passion du bien public et la noble ambition de servir, jusqu’au dernier jour, ce pays qu’il aime de toutes les forces de son âme.  (Applaudissements.)

La parole est donnée à M. Imhaus.

M. IMHAUS s’exprime en ces termes :

MESSIEURS,

Je suis vraiment confus des éloges qu’a bien voulu faire de mes services à la Colonie mon honorable ami, M. Drouhet, qui m’a permis de vous réunir sous son toit hospitalier; qu’il veuille bien recevoir l’expression de ma sincère et profonde reconnaissance.  Causons donc de la question qui agite les esprits en ce ’moment et qui a pris dans la presse une allure qui me constitue, pour ainsi dire, en cas de légitime défense.  Ami désormais du silence et désireux de l’oubli, j’eusse souhaité accomplir sans bruit, sans retentissement, la mission que je tiens de la confiance des deux ministres républicains de la Marine et des Finances.  Au terme de ma carrière, je me contentais de me rappeler que j’avais pu faire quelque bien en passant sur cette terre et j’étais satisfait.

Mais, si je n’appelle pas la lutte, je ne la redoute pas, et, s’il me plaisait de rester muet, je ne crains pas de parler.  Je parlerai donc, puisque j’y suis provoqué, et je vous remercie, vous tous qui avez répondu à mon appel, d’avoir pensé que je pouvais avoir quelque chose d’utile à vous dire.  Je voudrais faire passer dans vos esprits la conviction qui obsède ma pensée, je voudrais qu’au sortir de cette réunion, toutes vos bonnes volontés fussent acquises à la résolution virile de faire réussir, par la solidarité de vos intérêts bien entendus, la réforme de notre régime monétaire.  Le succès ne fait pas doute pour moi dans l’avenir; mais il s’agit de l’assurer immédiatement en profitant des enseignements que cette grande réforme économique, accomplie en 1855 aux Antilles, nous a légués.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, mais dès longtemps, ce n’est pas ici, mais partout, qu’on a constaté un phénomène qui se produit invariablement et qui est le résultat d’une loi économique inflexible.  L’usage des monnaies surhaussées a pour conséquence inévitable la surélévation du prix de toutes choses.  C’est ce qui a eu lieu ici : tout y est monté à un prix hors de proportion avec les prix pratiqués en France; tout, depuis le livre qui sert à l’éducation de nos enfants jusqu’aux vêtements les plus simples, jusqu’aux courses de voitures.  Pourquoi ? parce que le signe représentatif de la valeur n’est pas le même qu’en France, parce que la roupie que vous donnez ici pour 2 fr. 50 ne vaut que 2 fr.

Pour nous rendre bien compte, d’ailleurs, de la situation, je voudrais vous communiquer mes idées, vous dire tout ce que je pense des diverses phases économiques qu’a traversées la Colonie depuis l’émancipation et qui ont abouti à la crise actuelle.  Remontant donc à 1848, je vois que la Colonie faisait, du temps de l’esclavage, 22 à 23 millions de sucre : c’était le maximum possible de la production avec les bras dont on disposait alors.  L’émancipation est proclamée; la Colonie applaudit à ce grand acte humanitaire; grâce au respect qu’on avait eu pour les forêts, les pluies étaient périodiques et bienfaisantes, la petite propriété florissante et la Colonie heureuse.  Mais la fortune enivre : la nécessité, d’ailleurs, de combler les vides qui s’étaient produits sur les habitations, en même temps que l’ambition d’augmenter les produits pour diminuer les frais généraux, amenèrent une large introduction de travailleurs indiens.

Peu d’années après, 70,000 indiens produisaient 75 millions de kilogrammes de sucre; mais ce développement prodigieux avait été obtenu par de douloureux sacrifices, que l’on devait regretter amèrement.  Une fois les bois disparus, la petite propriété anéantie, les cours d’eau taris, le sol surexcité par l’usage immodéré du guano, les récoltes détruites par la maladie de la canne et les sécheresses, l’habitant endetté par suite d’entreprises mal calculées, une crise effroyable, châtiment providentiel, ne tarda pas à se produire.

On avait tué la poule aux œufs d’or, et, comme si la hache du bûcheron marchait trop lentement, on avait eu recours au feu, on avait incendié les forêts et promené la torche jusqu’aux remparts les plus inaccessibles.  C’est alors que, malgré les efforts les plus désespérés, la Colonie retomba au chiffre de sa production d’avant l’émancipation.  L’équilibre se trouva donc rompu, les importations dépassèrent les exportations.  Le change fut à 5 % de prime, puis à 6, 7, 8 et 9; il est monté, vous le savez, jusqu’à 17 ½ % !

Ici je m’arrête et je me demande si cette progression est justifiée.  Eh bien, je déclare que non; le change à 17 ½ n’a pas de cause rationnelle, il est contredit par les faits économiques que je vais avoir l’honneur de vous citer.  Sans doute la Colonie est malheureuse, sans doute elle n’est pas libérée; mais, depuis quatre ans, l’équilibre entre les importations et les exportations a été rétabli en sa faveur.  Elle consomme moins qu’elle n’exporte, et je vais vous en faire la preuve en vous mettant sous les yeux des chiffres dont je certifie l’exactitude.  Je ne parle que de ce que je sais, mais ce que je sais suffit pour faire la démonstration de ce que j’ai avancé.  Je vous parlerai du Crédit foncier; j’ai l’honneur d’être un des administrateurs de cette société financière après en avoir été un des fondateurs.

Or, le Crédit foncier, qui n’exproprie que lorsqu’il a la douleur de n’avoir que cette ressource extrême contre ses débiteurs, le Crédit foncier, dis-je, possède seize habitations, dont huit exploitations sucrières.  Or, voulez-vous savoir ce que l’ensemble de ces propriétés a laissé de bénéfice net ?  250,000 fr. pour le dernier exercice et nous avons l’espoir d’obtenir 400,000 fr. cette année.  C’est peu sans doute, si l’on considère le capital engagé, mais ce résultat prouve au moins que les frais de faisance-valoir sont inférieurs aux revenus, c’est-à-dire que les établissements du Crédit foncier, soit environ le 10e de la Colonie, consomment moins qu’ils ne produisent.  Vous avez M. de Kervéguen, dont les vastes établissements représentent environ un dixième encore de la Colonie et qui retire de ses propriétés un profit considérable, grâce à une administration intelligente.  Vous avez aussi MM. A. Bellier, Chabrier du Gol, Blainville Choppy, etc., qui font des revenus nets.  Qu’ils me pardonnent d’avoir prononcé leurs noms, mais il importait de constater qu’à notre connaissance, près de la moitié de la production laisse un bénéfice certain.  Eh bien, groupez tous ces résultats connus de l’exploitation du sol et vous en conclurez avec moi que la Colonie, dans son ensemble, n’est pas au-dessous de ses affaires.  Sa situation s’améliorera encore sous ce rapport, puisque l’entreprise du port donnera lieu annuellement à une émission de traites de 4 millions au moins ou à une introduction de monnaie française d’égale somme.  Donc, si elle a encore une dette, elle l’atténue depuis plusieurs années au lieu de l’augmenter, et, si le commerce français lui fait crédit, c’est qu’elle le mérite.  Si haut que puisse être le taux de l’intérêt, on ne prête pas à qui se ruine, et même plus l’intérêt offert est élevé, moins il y a de confiance.  Donc, l’accroissement progressif du change ne se justifie pas à ce point de vue.  Pourquoi n’a-t-il pas diminué, puisque c’était une conséquence logique de la situation économique du pays ?

Ah ! c’est que le colon, qui avait montré une si grande ardeur à conquérir une fortune rapide sur le sol vierge des tropiques, a manqué de ressort pour lutter contre une adversité écrasante et inattendue.  Le créole est brave, énergique quand il s’agit d’affronter la mort et de répandre son sang sur un champ de bataille pour la défense de la patrie.  Rappelons-nous la glorieuse défense de 1810, la lutte sanglante de la Crimée et les courageux efforts de nos compatriotes en 1870.  Partout ils se sont montrés les dignes enfants de la France.  Mais, il faut le reconnaître, le créole oppose moins de résistance aux revers de la fortune.  Ainsi, dans les crises financières, au lieu de se raidir, de grouper les volontés éparses, il s’est soumis, il a perdu le sentiment du moi, de son individualité, oubliant que, si l’union fait la force, la résistance est un devoir dans certaines circonstances.  Il suffit alors de réunir en un faisceau ces volontés éparses pour conjurer une calamité qu’on représente comme naturelle, inévitable, voire même comme un bienfait.  J’ai nommé le change à 17 %.

Comment ! les traites sont à 17 % de prime et vous ne vous en inquiétez pas ! vous ne trouvez pas cela anormal !  Vous ne cherchez pas à vous rendre compte des causes qui produisent cette élévation excessive du change.  Vous laissez la roupie envahir votre marché monétaire.  Vous laissez la roupie faire les délices de quelques-uns, alors qu’elle cause tant de mal à votre pays.

Vous n’ignorez pourtant pas que l’élévation du change se justifie surtout par la différence de valeur des monnaies; il est à 25 % à Maurice, parce que l’étalon à Maurice est la roupie.  Or, si le taux écrasant du change pouvait s’expliquer chez nous, dans une certaine mesure, sous le règne de la roupie, il n’a plus de raison d’être du moment que la monnaie nationale a détrôné celle-ci.  Le change ne doit plus dépasser la somme que coûte le transport des monnaies en France.  C’est élémentaire.

Mais, dit-on, s’il coûte plus cher, on exportera le numéraire français.  Je réponds d’abord qu’on exportait tout aussi bien le numéraire étranger : témoin les quadruples de la Banque.

J’ajoute que, si vous vouliez associer vos efforts, vous auriez contre le danger de l’exportation du numéraire la force collective de résistance qui vous a fait défaut jusqu’ici, et vous ne verriez plus tel homme qui ne tremble pas devant la pointe d’une épée ou la bouche d’un pistolet, hésiter, même dans les questions qui l’intéressent le plus, à dire courageusement son opinion en public et à la faire triompher.

Et avant que je vous dise comment je comprends l’attitude que vous devez avoir aujourd’hui, permettez que je vous rappelle ce qui s’est passé dans la Métropole au sujet de la question monétaire, dont la solution est définitive.  Sans doute, la Chambre de commerce et la Chambre d’agriculture ont adressé au Département des mémoires contraires à la réforme monétaire, lesquels ont été lus avec toute l’attention qu’ils méritaient.  Mais, à côté de ces documents, vos députes, comme le Gouvernement, ont reçu des lettres particulières qui réclamaient avec la plus grande énergie contre le taux des traites sur France.  Qu’a fait alors le Gouvernement ?  Sur le rapport de l’éminent ministre des finances, M. Léon Say, il a constitué une commission chargée d’étudier le régime monétaire aux Colonies.

Je détache du rapport de M. Say le passage suivant :

«Dans quelques colonies, les monnaies étrangères sont reçues aux caisses publiques à un taux légal dont la fixation remonte parfois à une époque fort ancienne et qui n’est plus en rapport avec les faits actuels.

«On ne saurait prendre un parti en une matière aussi difficile, sans avoir égard à la situation des Banques coloniales, placées sous la surveillance et le contrôle du gouvernement métropolitain, à l’importance de leur circulation fiduciaire, au fonctionnement régulier qu’il importe de leur assurer.»

J’ai tenu à vous lire ce passage, parce qu’il témoigne de la sollicitude du ministre des finances pour les Banques coloniales, dont la prospérité lui paraît, avec raison, indissolublement liée à la prospérité même de la Colonie.

La commission fonctionna; elle appela dans son sein M. Girod, l’intelligent et habile directeur du Comptoir d’escompte, qui déclara que l’élévation du change, résultat de la surélévation des monnaies, était une des causes des graves embarras dans lesquels se débat la colonie de la Réunion.  On interrogea aussi le Directeur du mouvement des fonds au département des finances, qui jugea que l’état actuel était déplorable et appelait un prompt remède.  Un autre membre exprima cette opinion que les contribuables métropolitains ne devaient pas supporter plus longtemps les frais de l’amour que paraissait avoir la Réunion pour les roupies.

Et, en effet, l’encaisse du Trésor, qui ne doit pas dépasser réglementairement 1,800,000 fr., était montée à cette époque jusqu’à 8 à 9 millions, dont près de 4 millions en roupies; ce qui était, à la fonte, une perte certaine pour le Trésor, pouvant varier de 400 à 800 mille fr., suivant la baisse croissante de l’argent et le titre des roupies.  Il devenait donc urgent de mettre un terme à des sacrifices, que les nouvelles introductions de roupies ne faisaient qu’aggraver chaque jour.  De plus, à la perte d’intérêts que causait au Trésor une encaisse de 8 à 9 millions, il fallait ajouter les frais de remise en France.

M. Bocher, le directeur actuel de l’agence du Comptoir d’escompte à la Réunion, fut, lui aussi, entendu.  Il dit que, d’une malle à l’autre, le change s’était élevé de 5 % sans cause appréciable.  Il ajouta que cette progression était une calamité.

M. Calmon, président de la commission, s’émut de ces révélations et exprima l’avis qu’il n’y avait plus à ajourner la mesure de la démonétisation des pièces étrangères, que l’application du système monétaire français s’imposait comme une urgente nécessité dans l’intérêt des finances de l’État.  Et remarquez que la réforme, au fond, n’a d’autre but que de fermer l’accès des caisses publiques aux monnaies surfaites; l’État ne veut plus recevoir dans ses coffres pour 2 fr. 50 des roupies qui ne valent que 2 fr.; voilà tout.  Que si le commerce local dédaigne les avantages de cette réforme, que s’il veut continuer à faire ses délices des roupies, il en est parfaitement le maître.

Le principe donc admis, la question fut posée de savoir qui supporterait les frais de la démonétisation.  Un membre répondit : La colonie de la Réunion, comme autrefois la Guadeloupe et la Martinique.  C’est alors que je pris la parole pour déclarer que, dans mon opinion, ni la Colonie, ni les particuliers n’étaient en situation de supporter les frais de la démonétisation; que l’État seul pouvait la faire dans des conditions d’économie que je vais avoir l’honneur de vous exposer.  Ces conditions ayant été plus tard modifiées, je n’en parle ici que pour mémoire.

Je raisonnais ainsi : En 1694, le gouvernement anglais, ayant besoin d’argent pour l’armement de sa flotte, proposa aux marchands de la Cité de leur accorder le privilège de créer une Banque à la condition que le capital, estimé 30 millions de francs, lui fût versé en espèces contre un bon de l’Échiquier.  La proposition fut acceptée et la Banque d’Angleterre fut fondée, prospéra et ce bon de l’Échiquier, considérablement augmenté, fait encore partie de son encaisse métallique.  La signature de la France valant celle de l’Angleterre, le Gouvernement français pouvait faire, à mon avis, un bon de quatre millions, montant de l’encaisse de la Banque de la Réunion, le déposer dans ses coffres contre son encaisse métallique, qui eût été envoyée en France.  Cette encaisse, composée de quadruples et de roupies, devait être convertie en pièces de 20 francs, avec lesquelles on eût acheté des bons du Trésor à 3 ou 4 ans d’échéance, portant intérêt à 4 % l’an.  Ces intérêts accumulés étaient destinés à couvrir la perte de la transformation monétaire des quadruples et des roupies en monnaie nationale.

Ainsi, il n’y avait de ce chef dommage ni pour la Colonie, ni pour la Banque, ni pour la Métropole.

Je ne me dissimulais pas les objections que pouvait rencontrer cette combinaison, qui avait pour moi le mérite de lever tous les scrupules de la Commission du budget et de désintéresser complètement la Colonie.  Je laisse, bien entendu, de côté l’encaisse du Trésor; là, le sacrifice était inévitable et le ministre le savait; je visais la somme de monnaies en circulation dans le public, dont le maximum était estimé à deux millions et dont la démonétisation devait causer un sacrifice nouveau que je voulais épargner à la Métropole.  Je n’ignorais pas que le cours forcé des billets de la Banque devait être temporairement la conséquence de la mesure : je n’en parle plus, puisque le Gouvernement y a renoncé.

La Banque ayant refusé son concours, cette opération n’a pu aboutir, malgré tout le talent et tout le dévouement avec lesquels M. l’inspecteur Hocdé s’est acquitté de sa mission.  Je tiens à lui rendre cet hommage.  Le premier décret, dont je viens de vous faire connaître l’économie a donc été retiré et M. Hocdé rappelé.  On s’est demandé alors ce qu’il y avait à faire et je dois vous le dire tout de suite : si vous aviez eu un ministre des finances avec une volonté moins persistante de faire cesser un état de choses aussi intolérable, vous feriez encore, pas tous, mais quelques-uns, vos délices des roupies indiennes et du change à 17 % (Applaudissements).

Le Gouvernement consulta vos Représentants, qui jouissent en France d’une autorité justement appréciée; il consulta M. le commissaire-général Cuinier, votre nouveau gouverneur, qui accepta, en parfaite connaissance de cause, le mandat de réformer votre régime monétaire.  Et puisque j’ai été amené à prononcer le nom du Chef de la Colonie, j’ajouterai que la Réunion peut dire aujourd’hui qu’elle a un gouverneur.  Je suis son hôte et je dois mettre à l’éloge qu’il mérite des bornes qui coûtent à mon cœur; mais vous avez en lui un administrateur éclairé, capable, ferme et surtout dévoué au pays.  S’il veut être gouverneur, dans toute l’acception du mot, il est jaloux aussi, et c’est son ambition la plus chère, d’être le père de ses administrés.  S’il a accepté de venir ici refermer votre système monétaire, c’est qu’en homme de cœur il est persuadé qu’il vous apporte un bienfait.

J’ai été consulté, moi aussi, et voici qu’elle a été l’opinion que j’ai exprimée : je me suis dit que la France comptait 80 millions d’habitants, soumis aux mêmes lois, au même code civil et pénal, au même régime monétaire, au même système décimal, qu’elle devait tenir à ce qu’il en fût de même partout où flotte son drapeau.  J’ai pensé qu’il était anormal qu’un petit coin de terre, qui renferme 200,000 habitants, qui s’honore d’être français et qui tient à sa nationalité, eût un régime monétaire différent de celui de sa Métropole, de telle sorte qu’on y vît circuler trente-deux espèces de monnaies étrangères à l’exclusion de la monnaie française, qui était pour vous un mythe, il y a quelques jours à peine !  Cette absence de toute monnaie nationale, laquelle peut seule servir à régler d’une façon rationnelle les échanges entre la Métropole et la Colonie, m’a paru constituer un danger, qui ne pouvait que s’aggraver, vu la dépréciation croissante de l’argent.  D’où, pour moi, l’urgente nécessité de rétablir l’harmonie économique en mettant la vérité à la place de l’erreur, c’est-à-dire la monnaie de bon aloi à la place de la monnaie surfaite.

La Métropole était gravement intéressée dans la question.  Par suite de la baisse croissante de l’argent, que je viens de vous signaler, amenée par la démonétisation de l’argent en Angleterre et en Allemagne, le Gouvernement avait vu ses coffres envahis par des millions de roupies et il savait que des spéculateurs menaçaient de nouvelles importations.

On a souvent parlé de créer une monnaie spéciale pour la Colonie.  Mais, à moins d’être notablement surhaussée, elle ne resterait pas plus que les quadruples et n’aurait aucune influence salutaire sur le change.  En outre, cette monnaie coloniale aurait pour effet de maintenir la cherté excessive de toutes choses.

Or, j’ai pensé et je pense encore que tous les intérêts en ce monde sont solidaires; que, si les finances publiques sont compromises, les fortunes privées ne peuvent pas ne pas l’être.  Quand une partie de l’ensemble qui constitue le corps social souffre, les autres parties souffrent de cette souffrance, qui se communique de proche en proche.  Aussi, moi qui suis partisan de la réforme monétaire, parce que je l’ai crue et la crois bonne, je vous dis : Il dépend de vous tous, de l’association de vos volontés, de la faire réussir immédiatement, en secondant les vues généreuses et bienveillantes de la Métropole.  Elle a envoyé du numéraire français; réservez-le précieusement pour vos besoins personnels, pour faire des remises le cas échéant, si l’on vous refuse des traites à un taux modéré; c’est légitime autant que logique.  Mais ne vendez pas votre numéraire, n’en favorisez pas l’accaparement, opposez-vous, chacun dans la sphère de votre action, à ce drainage dont vous ne profiteriez un peu que pour en souffrir plus tard beaucoup (Applaudissements).

Je vais vous raconter ce qui s’est passé aux Antilles; vous y puiserez d’utiles enseignements.  C’était en 1855, l’amiral de Guoydon venait d’être nommé gouverneur aux Antilles, où le change était à 14 %.  L’amiral, qui est un administrateur très éclairé, déclara au Ministre qu’il n’irait pas gouverner un pays où le change sur France était à ce taux excessif; qu’il lui fallait, pour accepter ces fonctions, le décret de démonétisation, dont il était question à ce moment.  Ce décret, préparé pour les trois colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion, ne fut appliqué qu’aux deux premières, une influence malheureuse ayant fait rayer le nom de cette dernière.  M. de Gueydon partit donc pour la Martinique avec le numéraire français qui devait remplacer les monnaies étrangères; le change, ainsi que je viens de le dire, était à 14 %.  L’équilibre entre l’importation et l’exportation était rompu.  Les mêmes résistances dont nous sommes ici témoins se produisirent, les mêmes faits qui menacent ici l’avenir de la circulation monétaire en furent la conséquence.  On exporta le numéraire pour amener une crise et provoquer au maintien du change.  M. de Gueydon ne se découragea pas; il y mit une fermeté digne du plus grand éloge, il n’hésita pas à prendre les mesures les plus rigoureuses contre le mauvais vouloir de ceux qui relevaient de son autorité.  La Banque tint bon et ses caisses furent alimentées par des envois d’or et d’argent que lui fit l’agent central; la Métropole envoya, de son côté, des espèces pour ses divers services, et, en fin de compte, un an après la promulgation du décret, le change était à 2 %, puis au pair, où il s’est maintenu.  Il dépendait des Antilles que ce fait économique se produisît un an plus tôt, et ce sont elles qui ont payé les frais de la guerre faite à la réforme monétaire, qui a amené un peu plus tard la baisse du change.

Et pourtant, M. de Gueydon avait eu à lutter contre un écrivain de valeur, qui n’hésitait pas à voir dans les faits immédiats, conséquence de la conduite imprudente des Antilles, la justification de la répugnance que lui avaient inspirée les récents décrets.  M. Le Pelletier de Saint-Rémy écrivait, en effet, peu de temps après la promulgation des dits décrets :

«Nous sommes en pleine paix, l’argent abonde sur toutes les places de l’Europe, la prospérité circule dans les veines de la France … et cependant nos colonies des Antilles se débattent dans une crise monétaire qui rappelle aux survivants de la dernière génération le temps où les frégates anglaises serraient leur île comme une place assiégée.

«Les traites sur l’Europe se paient jusqu’à 12 et 14 % de prime; le numéraire national ne se trouve pas à ce prix; le numéraire étranger a disparu; une monnaie de papier, dont la contre-valeur est déposée dans les caisses publiques, constitue le seul numéraire de la circulation, et les populations, qui n’ont point d’autre instrument pour les transactions journalières de la vie, se voient réduites à implorer comme une grâce l’extension de ce déplorable expédient; la Banque de circulation, qui fonctionne dans chacune des deux îles, ne peut, sous-peine de mort instantanée, rembourser son papier fiduciaire autrement qu’avec ce papier d’État, proclamé monnaie légale; l’importateur des marchandises d’Europe, qui ne peut régler ses comptes avec la Métropole qu’en subissant un change de 12 à 14%, les fait payer en conséquence au consommateur, en sorte que tout se maintient hors de prix au milieu d’une abondance d’importations si réelle que les esprits superficiels peuvent, avec une apparence de raison, y voir la cause du mal.

«Telle est la situation : que les colons, que les négociants de nos ports, que tous ceux qui sont en relations d’affaires avec nos Antilles, se lèvent et jettent la pierre à cet écrit, s’il est chargé de trop sombres couleurs.

«Il y a synchronisme entre le développement du mal et la promulgation du décret.

«L’élaboration de cet acte avait été faite en vue de l’Île de la Réunion aussi bien qu’en vue des Antilles.  Mais l’application n’a eu lieu qu’à la Martinique et à la Guadeloupe.  Elle n’a jamais été faite et ne sera certainement jamais faite à notre colonie du l’Océan Indien.

«En présence du Prince chargé du gouvernement des Colonies, j’ai hautement imputé la détresse de nos Antilles au décret du 23 avril.  Le Prince a prouvé qu’il était placé au-dessus de tout parti-pris en pareilles matières : il a ordonné que la question monétaire fût immédiatement remise à l’étude.

«J’avais fait partie de la Commission d’élaboration du décret du 23 avril, et en le voyant prendre force de loi malgré mon énergique opposition, je lui avais prédit presque tout le mal qu’il a fait.

«Fort de ce passé et d’une expérience laborieusement acquise, je viens porter mon témoignage à l’enquête que le Prince ministre a ordonné d’ouvrir.»

Eh bien, Messieurs, malgré toutes ces sinistres prédictions, le mal a été de courte durée; les habitants des Antilles se sont aperçus bien vite qu’ils faisaient fausse route, que la résistance aux volontés de la Métropole tournait contre leurs intérêts; chacun s’est appliqué alors à se procurer de la monnaie et à la faire circuler au lieu de l’exporter.  La crise était conjurée avant que l’enquête, qui n’a jamais en lieu, fût commencée; le change, au bout d’un an, était tombé à 2 %, n’a jamais dépassé ce taux et a été souvent au pair.  Les Banques ont patriotiquement contribué à ce résultat en introduisant chaque année du numéraire français.

C’est à vous tous, habitants de ce pays, grands et petits, à vous unir pour empêcher l’émigration du numéraire et pour en faire venir au besoin, si vous êtes impuissants à l’empêcher de sortir.  Déjà, je dois le dire, j’ai l’assurance que la Compagnie du chemin de fer et du port se dispose à faire venir des fonds pour le paiement des salaires de ses ouvriers.  Que ceux qui la peuvent imitent cet exemple.  Vous avez la Banque coloniale qui peut beaucoup, qui est la clef de voûte de l’édifice financier du pays et que le Gouvernement a entourée et entourera toujours de toutes ses sollicitudes.  Pourquoi cet établissement, créé en 1848 avec une partie de l’indemnité accordée aux propriétaires d’esclaves et dont le privilège a été renouvelé en 1874 sur le rapport de M. Ducuing, a-t-il eu le droit de constituer son capital en rentes sur l’État ?  Ce n’est point pour faire monter ses actions et augmenter les dividendes de ses actionnaires, mais pour lui permettre de travailler à l’abaissement du change.  Et remarquez-le, lorsqu’il s’est agi dans les Chambres, en 1874, de renouveler le privilège des Banques coloniales, et que le rapporteur a énoncé que la Banque du Sénégal ne remboursait pas à vue ses billets, vos représentants redoutaient que l’attention ne fût appelée sur la Banque de la Réunion, dont le remboursement à vue n’a jamais été l’état normal.

Au lieu donc de chercher à nous diviser, unissons-nous tous, Messieurs, dans l’intérêt de ce pays si intelligent, si digne d’intérêt; dévouons-nous à l’œuvre commune, qui profitera à l’un aujourd’hui, pour profiter à l’autre demain : Hodie mihi, cras tibi.  Je désire ne pas prononcer ici de noms propres, je n’y suis pas d’ailleurs autorisé; mais je vous lirai une lettre d’un habitant de la Colonie, adressée à la date du 27 février dernier, à notre député M. de Mahy.  Vous y verrez un partisan convaincu et très judicieux de la réforme monétaire accuser très nettement le principe indispensable de la solidarité des intérêts; vous y verrez la nécessité de soutenir la Banque, qui d’ailleurs est administrée par des hommes d’une valeur réelle; vous y verrez que l’utilité du Crédit agricole, du Comptoir d’escompte y est reconnue, car ces trois établissements ont leur raison d’être et peuvent vivre à côté l’un de l’autre.  Vous verrez encore dans cette lettre la réfutation très spirituelle de cette thèse que l’agriculture vit de l’élévation du change.  Le sucre ne s’achète que ce qu’il vaut, et, si le commerce le paie plus cher à l’habitant à raison du change, c’est qu’à raison du change il lui a d’abord fait payer plus cher tous les objets nécessaires à la faisance-valoir.

Voici, du reste, cette lettre très instructive :

LETTRE D’UN HABITANT à M. de MAHY.

«Que la Métropole retire de la circulation toutes les monnaies étrangères actuellement dans le pays et les remplace par des pièces nationales de 0 fr. 50, de 1 franc et de 2 francs.  J’indique ces pièces divisionnaires, parce qu’elles ne peuvent être accaparées pour Madagascar, qui exige des pièces de cinq francs en argent.  Que l’encaisse métallique de la Banque soit faite au moyen des mêmes pièces et que toutes les monnaies étrangères soient prises au cours du moment, c’est-à-dire à leur valeur nominale sans préjudice pour personne, Nous voilà débarrassés des roupies, des kreutzers, des quadruples, etc., etc.  La monnaie nationale circule, tout se paie et s’achète avec des pièces françaises de 0 fr. 50, de 1 franc et de 2 francs, et des billets de la Banque de la Réunion, pour lesquels on ne doit pas décréter le cours forcé.

«Ainsi donc, nous sommes débarrassés de toutes les monnaies étrangères et toutes nos transactions intérieures ne se font plus qu’au moyen de pièces françaises et de billets de Banque.  Arrive le départ du courrier.  Un commerçant veut faire passer des fonds à son commissionnaire en France; il va trouver le directeur d’un de nos établissements de crédit et lui demande une traite sur France.  Oui, lui répond le financier, elle vous coûtera 12 % de change.  Je ne puis ni ne veux payer 12 % de change, répond le premier; j’aime mieux expédier des pièces françaises, elle ne me coûterons, rendues, à Paris, que 4 % de commission, d’assurances et de frais de transport.  Si vous le voulez, au même prix, je vous donnerai mon argent et prendrai votre papier.  — Le banquier refuse et le commerçant expédie des pièces françaises, et tous ceux qui ont de l’argent à envoyer en France en font autant devant le mauvais vouloir des banques.

«Bien, me direz-vous, cela durera un mois, deux mois, six mois même, je vous l’accorde; mais, après ce temps, comment ferez-vous ?

«Les banques et toutes les personnes intéressées à la baisse du change accapareront les pièces françaises, les retireront de la circulation et vous ne vous trouverez alors qu’en présence de vos billets de Banque qui n’ont pas cours en France.  Comment ferez-vous à ce moment ?  Comment ferai-je ?  J’irai tout simplement demander à la Banque le paiement de ses billets.  Or, comme la Banque doit me payer son papier en monnaie française, j’expédierai cette monnaie, qui a cours en France, et j’éviterai par ce moyen de passer sous les fourches caudines.

«Mais, ajouterez-vous, si chacun demande à la Banque le remboursement du papier dont il est porteur, la Banque sautera, puisque son encaisse métallique n’est que de trois millions et demi et que son émission fiduciaire est de neuf ou dix millions.  Oh ! non la Banque ne sautera pas, et vous pouvez être parfaitement tranquille sur ce point.  Ceux qui font la hausse du change sont tous de forts actionnaires de la Banque; ils tiennent à sa prospérité et ne veulent nullement la voir mise en faillite.  Maîtres du cours du change, ils sauront bien le ramener à un taux convenable, qui n’excédera pas 4 à 5 %, et, à ce prix, les commerçants préféreront prendre du papier sur France plutôt que d’y envoyer de l’argent — Nul ne viendra donc au remboursement et la Banque ne sautera pas.  Mais il faut, je vous le répète, que son conseil d’administration soit bien persuadé que jamais, quoi qu’il arrive, le gouvernement ne décrétera le cours forcé de ses billets.

«Il est encore un argument que les partisans de la hausse du change mettent en avant.  Ils prétendent que le change élevé profite à l’agriculture.  Oui, tout comme la corde profite au pendu qu’elle soutient en l’étranglant.  Il est certain que, si les producteurs voient leurs denrées se vendre à un prix un peu plus rémunérateur à cause de la hausse du change, ils sont aussi obligés de payer beaucoup plus cher leur approvisionnements renchéris par suite de cette même hausse, et j’ajouterai même que la balance n’est pas égale, car ils ne bénéficient pas du coût entier du change sur la vente de leurs sucres ou de leurs cafés, les acheteurs et les banques s’en réservant actuellement une partie, tandis que les producteurs sont obligés de subir le poids entier de la hausse sur les riz, grains et marchandises de toutes sortes dont ils ont besoin.

«Au moment de clore ma lettre, je pense à un dernier argument.  Des pièces françaises, vous dira-t-on, seront expédiées en France et ne reparaîtront pas dans le pays.  C’est là une erreur.  Les sucres, dans la colonie, s’achètent par l’intermédiaire des banques, c’est-à-dire qu’un négociant qui reçoit des ordres d’achat d’un de ses correspondants ne reçoit pas en même temps les fonds nécessaires à l’acquisition dont on le charge.  Il prend au Crédit agricole, au Comptoir d’escompte ou à la Banque l’argent dont il a besoin, et rembourse ces établissements au moyen de traites appuyées de connaissements, sur lesquelles toutes les banques tirent à leur tour.

«Ainsi, par exemple, M. B. reçoit de M. V. de Nantes l’ordre d’acheter pour son compte un million de kilogrammes de sucre.  M V. n’envoie pas à M. B. les cinq cent mille francs nécessaires à cet achat.  M. B. les prend au Crédit agricole, qui les lui donne à condition que M. B. lui négociera à un taux déterminé les traites qu’il tirera sur les sucres expédiés et que ces traites seront appuyées de connaissements garantissant leur payement à échéance.  En possession de ces traites garanties par connaissements, le Crédit agricole les adresse à son correspondant, le Crédit lyonnais qui les encaisse et qui paie avec leur produit les traites qu’à son tour le Crédit agricole tire sur lui à l’ordre du commerce.  Or, si le commerce ne prenait plus ses traites à raison de leur cherté, le Crédit agricole ne pourrait pas rentrer dans ses déboursés et verrait bientôt ses caisses vides à la Réunion.  Il serait obligé, pour les remplir, de faire revenir en toute hâte dans la colonie les fonds qu’il aurait improductifs au Crédit lyonnais et cette banque ne pourrait les lui expédier qu’en pièces françaises.

«Vous voyez donc que, d’une manière ou d’une autre, l’argent français, s’il quitte la Colonie, sera obligé d’y revenir.  Il n’y a donc pas de crainte à avoir de ce côté et puis, je vous le répète, la Banque, menacée d’un remboursement immédiat, servira de régulatrice au cours du change.

«Signé : X, habitant de l’Île de la Réunion.»

J’arrive à l’incident de la Banque.  Dans un journal de la localité, le Délégué des finances a été attaqué à propos de cet incident, que l’on a qualifié d’étrange histoire et sur lequel, loin de redouter la lumière, il l’appelle de tous ses vœux.  Un sentiment de haute convenance l’avait retenu jusqu’ici loin des débats engagés au sujet de sa mission; mais, provoqué à s’expliquer, il entre en lice à regret, mais sans hésitation.  Il ne dira pas toute la vérité, mais il ne dira que la vérité.

Ceci entendu, je lis dans le document en question ces mots :

«Il n’y avait plus alors à discuter, fit-on observer, il n’y avait qu’à se soumettre, à moins de précipiter dans une catastrophe la Banque et le pays tout entier.

«Cette effrayante responsabilité que tout autre qu’un administrateur était bien libre d’encourir pour son compte personnel, aucun membre du Conseil n’eût osé y exposer les actionnaires.»

Si, en parlant d’une catastrophe possible, on n’a entendu livrer au public que des craintes résultant d’impressions personnelles, nous n’avons point à contester; mais, si ces appréhensions sont présentées comme résultant de paroles prononcées par le Délégué du gouvernement métropolitain dans une séance du Conseil d’administration de la Banque, nous avons à notre tour un droit, celui de déclarer que jamais aucune menace à l’adresse de la Banque n’est sortie de notre bouche.

Les procès-verbaux des séances des 3, 4 et 5 mai, dont nous allons vous donner des extraits, fournis par l’administration de la Banque elle-même, en font foi, comme vous le verrez.

«PREMIÈRE  SÉANCE, 4 mai 1879, 2 heures (Page 2) — M. Imhaus, écartant de la part du Ministre toute idée de vouloir entraver dans le présent comme dans l’avenir la marche indépendante de la Banque, croit devoir, etc.

«(Page 3) — M. le Délégué se résume ainsi : Ce que je viens de dire ne doit porter aucune atteinte à la marche de la Banque, dont la prospérité, à nos yeux, est liée à celle du pays.

«(Page 3) — Le gouvernement métropolitain, malgré le mécontentement qu’il a ressenti et qu’il manifeste par l’organe de son Représentant, n’a cependant aucun sentiment hostile contre la Banque, qu’il ne cessera de protéger dans la limite de ses devoirs et d’entourer de sa sollicitude.  Il faut donc écarter ici toute idée de pression de sa part et ne voir dans ce qu’il a dit que ce qui y est réellement.  Il est de la dignité et du devoir de son Délégué de le proclamer hautement.

«(Page 3 verso) — Il est animé à l’égard de la Banque, sous l’inspiration du Ministre, des dispositions les plus bienveillantes, etc.

«DEUXIÈME  SÉANCE, 4 mai 1879, 8 heures du matin (Page 3) — Nous vous protégerons, nous ne sommes pas des adversaires.

«(Page 6) — Le Gouvernement ne demande que le bonheur du pays.  Comment y arriver, si ce n’est par une étroite solidarité et la communion des bons esprits, animés du bien public.

«TROISIÈME  SÉANCE, 5 mai 1879, 8 heures du matin (Page 1, recto) — Il faut que la Banque ne perde pas de vue, dans la décision qu’elle va prendre, les intentions bienveillantes dont le Gouvernement est animé à son égard.

«(Page 3) — M. le Délégué confirme les intentions bienveillante et protectrices du Gouvernement et de l’Administration locale dans l’intérêt de la Banque.»

Vous pouvez juger par là, Messieurs, si M. Imhaus a tenu à la Banque un langage comminatoire.

Le Conseil d’administration a siégé pendant cinq séances, qui ont duré chacune plusieurs heures; il serait impossible de reproduire ici les longues discussions qui les ont remplies.  Mais voici, en résumé, le langage qui a été tenu par le Délégué des finances :

«Depuis nombre d’années, la Banque ne rembourse plus ses billets à vue, grâce à une lettre sollicitée par elle du ministre de la marine et qui autorisait le chef de la Colonie à décréter le cours forcé dès que l’encaisse serait menacée.  C’est à celui-là même qui est aujourd’hui à la Réunion comme Délégué du Gouvernement que s’était adressé le Directeur.  L’exhibition de la lettre ministérielle suffirait, lui disait-il, pour mettre la Banque à l’abri de toute réclamation un peu considérable.

La Banque usait donc virtuellement du cours forcé, qui, bien que non promulgué, constituait son état normal.  Son encaisse était défendue par une protection ad hoc, qui, nous l’avouons, était bien plutôt destinée à servir le pays qu’à favoriser ceux qui pouvaient souhaiter des dividendes élevés ou une hausse des actions.  C’est en raison de cette protection toute spéciale que, suivant nous, la Banque n’avait pas le droit de modifier profondément son encaisse sans une entente préalable avec le Gouvernement.

En juin ou juillet 1878, fut nommée la Commission monétaire dont les travaux ne demeurèrent pas un secret pour la Banque, ce qui est constaté par ses délibérations de janvier et février derniers.

Que fit la Banque, avertie du projet de démonétisation qui se préparait ?

Son encaisse comprenait des quadruples pour une valeur de trois millions; elle en vendit, en deux fois, pour deux millions avec une prime de 7 ½ % et les remplaça : 2/3 par des roupies, 1/3 par ses propres billets.  Elle a ainsi volontairement augmenté les sacrifices du Trésor, qui, elle le savait, devait faire sur les roupies une perte plus forte que sur les quadruples.

On a essayé, il est vrai, de soutenir cette thèse qu’il était indifférent pour le Trésor que les roupies à démonétiser fussent, dans les coffres de la Banque ou dans les mains du public; mais cette thèse est évidemment erronée, car la Banque, en éloignant de ses caisses l’or qui lui était acheté pour l’exportation et en y attirant les roupies en circulation, faisait sur la place un vide qui demandait à être comblé et devait fatalement amener une nouvelle introduction de roupies.

De plus, la Commission de surveillance et le Gouvernement ont été frappés du fait suivant :

En paiement du dernier million de quadruples vendues, la Banque a reçu 617,000 fr. de ses propres billets; mais contre ces 617,000 fr. elle n’a payé, en raison de la prime de 7 1/2 %, que 570,000 fr. en quadruples; ce qui équivaut à dire qu’elle a remboursé son billet de 100 fr. à 92.50 et non au pair.  À l’arrivée du Délégué, 3 mai, la Banque n’avait pas encore remplacé les billets en question par des roupies.

Nous estimons que la Banque devait rembourser ses billets au pair et qu’en les remboursant seulement moyennant une prime, elle a discrédité elle-même son papier et fait trafic de la lettre ministérielle citée plus haut.  Refuser le remboursement à vue à qui ne lui donnait rien et l’accorder à qui lui apportait une prime, n’était-ce pas, en effet, trafiquer de cette lettre lui accordant virtuellement le cours forcé ?

De ces considérations résultait pour le Gouvernement le droit de se refuser à démonétiser une quantité de roupies représentant 2 millions de quadruples ou bien, en se chargeant de l’opération, d’imposer à la Banque le remboursement des frais que devait causer au trésor cette transformation monétaire.

Néanmoins, et malgré tant et de si légitimes motifs de plainte, le Délégué, ne voulant exercer sur les résolutions de la Banque aucune pression, lui tint, la veille de la signature du traité, le langage suivant :

«La Banque ne court aucun danger, elle n’est nullement menacée de liquidation; lors même que votre Conseil refuserait un arrangement, je remplacerais toute l’encaisse de la Banque par des monnaies nationales.

«Des roupies, pour une somme de 2 millions, seront seules exclues du remboursement qui vous est définitivement acquis.  Elles seront envoyées, à titre de garantie, au trésor, à Paris; la fonte aura lieu pour qui de droit.

«Le Conseil d’État, au besoin, jugera le conflit.  Il ne s’agit ici que de savoir si c’est le Gouvernement ou la Banque qui devra supporter les frais de la refonte de ces 2 millions.»

Le lendemain, 5 mai, le Conseil d’administration proposa au Délégué de lui abandonner, à titre de transaction, tout le bénéfice fait sur la vente des 2 millions de quadruples, soit la somme de 157,400 fr., puisque ces opérations avaient été l’objet d’un blâme sévère.  Et ici, faisons observer que le Conseil de surveillance a loué, dans plus d’une circonstance, la sagesse des opérations de la Banque de la Réunion, et que c’est précisément parce qu’il a eu le courage de la louer qu’il a acquis le droit de la blâmer, quand le blâme lui a paru mérité.

Bien que les frais de la démonétisation dussent dépasser le chiffre offert, le Délégué répondit qu’il n’avait point à se préoccuper du bénéfice qu’avait pu faire la Banque, qu’il s’agissait pour lui d’exonérer le Trésor des frais de démonétisation de 3 millions de roupies, qui avaient remplacé dans ses coffres les quadruples; que pourtant, dans un esprit de conciliation, il consentait à fixer à 157,400 fr. la part contributive de la Banque dans la démonétisation de son encaisse, sauf approbation du Gouverneur.

Remarquez que le Délégué des finances, s’inspirant de l’intérêt général du pays, a facilité à la Banque de la Réunion sa libération envers la Banque de France, en se chargeant de faire verser à Paris la somme de 402,475 fr., moitié de la dette de l’établissement colonial.

Voici le traité intervenu à la date du 5 mai :

TRAITÉ  AVEC  LA  BANQUE  COLONIALE

LES  SOUSSIGNÉS,

Monsieur IMHAUS, Trésorier général des Finances, délégué de Messieurs les Ministres des Finances et de la Marine et des Colonies,

D’une part,

Et Monsieur H. BRIDET, directeur de la Banque de la Réunion, agissant en vertu de la délibération du Conseil d’Administration, en date de ce jour,

D’autre part,

Considérant que les quadruples qui se trouvaient dans l’encaisse de la Banque ont été en partie remplacées par des roupies, ce qui aggrave les frais de la démonétisation pour le Trésor,

Sont convenus de ce qui suit :

ARTICLE 1er

La Banque s’engage à contribuer à la perte résultant de la transformation, en monnaies nationales, des roupies qui font partie de son encaisse métallique pour une somme de cent cinquante-sept mille quatre cents francs.

ARTICLE 2

De son côté, Monsieur Imhaus, en sa qualité susdite, promet que les espèces à démonétiser qui composaient l’encaisse de la Banque à la date du 30 avril, s’élevant à trois millions quatre cent cinquante-sept mille huit francs dix-huit centimes seront reçues et remboursées par le Trésor en monnaies nationales au cours pour lequel ces espèces ont été admises jusqu’ici dans les caisses publiques.

ARTICLE 3

La somme de cent cinquante-sept mille quatre cents francs, à laquelle est fixée la part contributive de la Banque dans les frais de la transformation monétaire, sera versée au Trésor en monnaie légale au moment de l’échange des espèces démonétisées.

ARTICLE 4

De plus, Monsieur Imhaus consent à faire délivrer à la Banque, d’ici au 30 juin prochain, contre versement de pareille somme en monnaie légale, un mandat de quatre cent deux mille quatre cent soixante-quinze francs vingt-trois centimes sur le Trésor public, au profit de la Banque de France, pour éteindre la moitié de la dette contractée envers cet établissement par la Banque de la Réunion, dette montant, suivant compte arrêté ce jour, à huit cent quarante mille neuf cent cinquante francs quarante-six centimes.

Fait double, à Saint-Denis, le cinq mai mil huit cent soixante-dix-neuf.  Approuvé l’écriture:

Signé: G. IMHAUS.  Approuvé l’écriture :

Signé: H. BRIDET.  Approuvé :

Le Gouverneur,

Signé: CUINIER.

Notons que ce traité a été approuvé à l’unanimité par tous les membres du Conseil d’administration

Si l’Assemblée générale des actionnaires de la Banque tient, comme le dit le correspondant du Moniteur, a connaître tous les détails de cette étrange histoire, j’ai cru de mon devoir de les leur faire connaître dès ici, me trouvant dans l’impossibilité de prolonger mon séjour dans la Colonie au-delà du 24 juin.  On parle d’étrange histoire; mais n’est-il pas plutôt étrange, Messieurs, qu’un des membres du Conseil d’administration, lequel Conseil a autorisé, à l’unanimité, le Directeur de la Banque à signer le traité que nous venons de relater, fasse aujourd’hui (Moniteur du 28 mai) appel aux actionnaires et les excite à protester contre ce même traité, qu’il était libre d’accepter ou de refuser ?  N’est-ce pas protester contre sa propre signature ?

Le ministre des finances n’est pas mieux traité que son Délégué.  Ainsi nous lisons :

«M. Say n’est pas d’ailleurs la République, il faut en convenir; s’il est ministre aujourd’hui, il ne le sera peut-être plus demain.  On peut donc être indifférent à son mécontentement, sans manquer au respect dû aux lois et même à sa personne.»

J’avoue que cette manière de parler de l’homme éminent qui est à la tête du ministère des finances a lieu de surprendre.

Économiste et publiciste distingué, orateur toujours écouté, homme d’État de premier ordre, digne héritier d’un nom européen, M. Léon Say peut, d’ailleurs, se passer de l’admiration qu’on lui refuse ici, bien qu’il n’ignore pas que «l’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.» (Applaudissements).

Et pourtant, si, nous traitant plus favorablement que les Antilles en 1855, la France prend à sa charge les frais de notre coûteuse démonétisation, c’est que l’éminent ministre «qui n’est pas la République», mais qui en est un serviteur dévoué, ému de notre situation, n’a pas hésité à engager sa responsabilité devant les Chambres auxquelles il devra demander un crédit pour couvrir ces frais.

Il nous avait donné déjà, d’ailleurs, des preuves non équivoques de sa sollicitude pour la Colonie en demandant et en obtenant pour notre port et notre chemin de fer la garantie de l’État.  En ce moment, j’ai le pressentiment du nouveau service qu’il nous rendra en inscrivant à son budget extraordinaire la subvention que demandera certainement le Ministre de la marine pour réparer les désastres du dernier cyclone.  Que de motifs pour nous, Messieurs, de ne pas oublier que les peuples comme les individus s’honorent lorsqu’ils se montrent reconnaissants (Applaudissements).

Oui, M. Léon Say s’est montré bienveillant pour nous dans la question monétaire, comme il l’a été et le sera toujours; mais il ne pouvait pas, il ne devait pas oublier les contribuables métropolitains, dont les intérêts lui faisaient un devoir de dire à la Banque.

Par vos agissements, en favorisant des spéculations dont vous n’avez même pas eu le mérite de conserver pour votre établissement privilégié de crédit tout le bénéfice, vous avez aggravé sciemment, pour le Trésor, les frais de la démonétisation; il est juste que vous supportiez votre part de ces frais.  Voilà la sanction du blâme infligé à l’erreur que vous avez commise.  — Cependant nous le reconnaissons : Errare humanum est !

L’honorabilité des membres du Conseil d’administration n’est pas évidemment en cause, je tiens à le dire.  Nous avons la conviction que ce qu’ils ont fait, ils ont cru avoir le droit de le faire; mais le Ministre et la Commission de surveillance n’en ont pas jugé ainsi, et c’est pour cela que j’ai été chargé de réclamer au nom de l’État la réparation du dommage qui lui a été causé.

S’il est vrai, en principe, qu’une banque peut disposer de son encaisse, a le droit de faire commerce d’or, d’argent et de numéraire, ce droit se trouvait limité dans la situation où était placée la Banque, ainsi que nous l’avons expliqué, par le cours forcé, sinon promulgué, du moins virtuellement établi; en présence surtout d’un projet de démonétisation, sa position était réglée par une sorte de contrat synallagmatique avec l’État.

Nous plaçant à un point de vue plus général, nous dirons : La Banque ne peut pas évidemment se comparer à un établissement comme le Crédit agricole ou le Comptoir d’escompte.  Car le droit exclusif d’émettre du papier-monnaie ayant pouvoir libératoire l’a placée sous la surveillance et le contrôle du Gouvernement.  Son directeur est nommé et révoqué par le Président de la République.  Il peut être suspendu par le Gouverneur.  Son Conseil d’administration a un administrateur de droit et un censeur légal.  De plus, une Commission de surveillance instituée par la loi, examine tous ses actes et les juge.

De toutes ces considérations quel enseignement tirer ?  Il ne faut pas, dirai-je, que notre éloignement nous fasse oublier que nous appartenons à un ensemble dont toutes les parties doivent être harmonieusement associées.  Colonie, il faut prendre notre place et notre rang dans le concert métropolitain, il ne faut pas répondre sans cesse aux projets de réformes : Non possumus.  Ce n’est pas une bonne tactique, vous pouvez m’en croire; moi qui aime ce pays, berceau de mes enfants, où j’ai de grands intérêts, je ne vous donne que des conseils inspirés par mon dévouement.

On veut vous appliquer la loi militaire, le régime monétaire français, on organise pour vous l’immigration, à tout vous répondez : Non possumus.  Cette attitude est en contradiction flagrante avec l’attitude de votre Conseil général, organe légitime des vœux du pays, qui ne manque jamais une occasion de réclamer l’assimilation à la Métropole.  De ces tendances de résistance aux volontés de la France, on en vient bien vite à un empiétement d’attributions.  Celui qui tient ici à ses droits doit commencer par respecter les droits de la Métropole et de son Représentant.  J’aime certainement l’indépendance, la fierté de votre caractère, j’apprécie la vivacité de vos sentiments républicains; mais, souffrez que je vous dise, indépendance n’est pas opposition systématique, République n’est pas anarchie (Applaudissements).

Je vais maintenant m’expliquer au sujet de l’opération de traites faite avec la Banque.  J’appris que le haut commerce devait répondre à la démonétisation en ne délivrant pas de traites sur France par le courrier qui allait s’expédier; j’appris aussi que les besoins de remises étaient considérables.  Alors, je proposai à M le Gouverneur de vendre à la Banque pour un million de quadruples retirées de la circulation et devenues la propriété de l’État, quadruples devant servir de provision pour ses tirages sur la Banque de France.  Comme il y avait une perte à supporter sur la refonte des quadruples, on l’estima approximativement à 8 1/2; avec la commission de la Banque, on tomba d’accord pour fixer à 10 % la prime du change.  Le Trésor, en vendant les quadruples au pair, économisait les frais de la transformation de cet or étranger en monnaie française; il est vrai qu’on augmentait, dans la Colonie, l’encaisse du Trésor, incertain de savoir quand le retour dans la Métropole serait possible; mais, en ce qui touche la Colonie, la délivrance de traites retenait le numéraire dans la circulation.  Le pays y avait intérêt.

Cette mesure a-t-elle été légale ? on lui a contesté ce caractère.  Examinons.  Le Gouvernement démonétise les pièces étrangères, à la place il vous donné de la monnaie nationale; il a donc alors de l’argent et de l’or à vendre.  Pouvez-vous lui refuser le droit de le placer comme il l’entend ?  La Banque, de son côté, a le droit, d’après ses statuts, de faire des opérations sur les monnaies.  C’est ce qui a eu lieu.  L’État a vendu à la Banque ses quadruples, a fixé la prime des traites et s’est réservé le droit d’en contrôler la répartition.  Cette opération, Messieurs, n’a rien d’insolite; dans toutes les colonies, le Gouvernement cède à la Banque ses traites en fixant la prime et la limite du bénéfice qu’elle peut faire.  Elle n’a porté, vous le voyez, aucune atteinte à la liberté du commerce, qui a pu, lui, délivrer ses traites au taux qu’il a voulu.

La Banque a donc publié dans les journaux un avis faisant savoir au public qu’elle avait des traites à placer; des demandes se sont produites et la liste m’en a été fournie par le Directeur.  On comptait 140 demandes montant à 2 millions environ, et nous n’avions qu’un million à distribuer.  Parmi les demandeurs figurait M. Soubre pour 230,000 fr.; or, j avais été informé que cet honorable négociant devait expédier par la malle à ses correspondants en France 100,000 fr. de monnaie française.  Je le priai de venir conférer avec moi au sujet de sa demande, et, tout en reconnaissant le droit qu’il avait de faire cette expédition, je lui exprimai le regret de le voir entrer dans cette voie.  Vous avez parfaitement le droit, lui dit le Délégué des finances, d’exporter du numéraire; la preuve que nous entendons la chose comme vous, c’est que nous ne faisons rien pour entraver l’exercice de votre droit, ni par un impôt à l’exportation, ni par une défense d’exporter.  Mais je tiens à donner des traites aux commerçants qui, en ayant besoin, n’ont pas d’autre moyen de remise.  Du moment que vous exportez 100,000 fr. de numéraire, vous êtes en possession de la somme pour laquelle je comptais vous admettre à la répartition.

Néanmoins, ajoutai-je, comme vous vous êtes fait inscrire pour 235,000 fr., je vous donnerai des traites pour 150,000 fr., à la condition que vous laisserez dans le pays, qui s’en trouvera bien, les 100,000 fr. espèces que vous vous proposez d’exporter.  M. Soubre refusa et fut rayé.

La Chambre de commerce a vivement critiqué cette manière de faire et elle a protesté.  Sans doute la Chambre de commerce est une corporation très respectable et très respectée par l’Autorité, mais elle doit se maintenir dans ses attributions, qui sont purement consultatives.  Elle ne doit pas oublier qu’elle relève exclusivement de l’Autorité locale, qui lui a donné la vie, qu’elle est placée près d’elle pour l’éclairer, non pour la censurer.  Ici n’a-t-elle pas évidemment excédé ses pouvoirs en faisant bon marché de l’autorité du Gouverneur pour en appeler au Ministre d’un acte qu’il a accompli dans la plénitude de ses droits ?

La protestation de la Chambre a donc un double tort, elle pèche par la forme comme par le fond.

Ici M. Imhaus, pour montrer avec quelle impartialité il a procédé dans la distribution du papier de la Banque, donne la liste des bénéficiaires des traites accordées et montre qu’il a fait droit à 103 demandes, petites et grosses, en tenant compte des besoins de chacun, et sans se souvenir des noms des personnes notoirement hostiles à la réforme monétaire.  Il se félicite de pouvoir citer MM. Souvielle et Lalaune, qui, sur sa prière, ont renoncé à expédier du numéraire français (Applaudissements).

Est-ce réellement, Messieurs, un abus d’autorité, l’acte si légitime et si bien justifié aujourd’hui aux yeux de tous, et la Chambre, en censurant jusqu’à l’Autorité métropolitaine, n’oublie-t-elle pas la parabole de l’évangile, de la poutre et de la paille ?

J’arrive à l’affaire dite des Kervéguens, qui est l’affaire palpitante du moment.  Je vais vous dire avec la plus grande sincérité tout ce qui s’est passé à ce sujet.  Vous savez qu’en 1859, M. de Kervéguen sollicita et obtint de l’Administration l’autorisation d’introduire dans la Colonie, pour le paiement de ses engagés, une somme de 227,000 pièces de 20 kreutzers, ayant cours conventionnel de 1 franc la pièce.  Ces pièces étaient remboursables par groupe de 25 et 100 francs, au cours qu’elles auraient à l’époque du remboursement.  L’honorabilité, comme la solvabilité de M. de Kervéguen, ne faisant doute pour personne, l’Administration n’exigea pas le dépôt d’un cautionnement, d’un titre de rente, par exemple, pour garantir le remboursement.  Elle se contenta de la parole de M. de Kervéguen, ce qui fut une faute grave, car les fortunes les mieux assises ne sont pas à l’abri d’un revers.  L’Angleterre a vu s’écrouler des positions bien autrement puissantes et solides que celle de M. de Kervéguen à l’époque.

Quoi qu’il en soit, l’autorisation fut accordée; l’Administration chercha bien à réparer sa faute en déclarant qu’elle ne garantissait pas la valeur du Kervéguen, qu’elle ne lui donnait ni cours légal ni accès dans les caisses publiques; mais en fait, la pièce, dite Kervéguen, passa couramment pour un franc.  Quelques années s’étaient à peine écoulées que les 227,000 pièces introduites s’étaient multipliées, le chiffre en montait à 500,000, 800,000; on ne pouvait le fixer, mais on savait, à n’en pas douter, que la circulation excédait de beaucoup le chiffre primitif.

Nul ne s’en inquiéta; et, si nous consultons une brochure du fils de M. de Kervéguen, imprimée à Paris en février dernier, nous voyons qu’il apprécie que son père a rendu un immense service à la Colonie en introduisant dans la circulation cette monnaie surhaussée de valeur, sans laquelle elle n’aurait pu marcher, dit-il.  La vérité, c’est que, une fois le marché monétaire du pays ouvert aux kreutzers, grâce à une autorisation limitée, le marché en fut approvisionné indéfiniment, sans que le Gouvernement, le Conseil privé, le Conseil général, la Douane, personne, enfin, s’en inquiétât le moins du monde.  Quant à M. de Kervéguen, on est en droit de se demander pourquoi les introductions qu’il a faites après la mort de son père ont été faites sans déclaration et sans autorisation préalables.

Telle était la situation, lorsque la question monétaire se posa devant le Gouvernement métropolitain, qui résolut de démonétiser.  C’est au dernier moment que le Ministre des finances apprit qu’il y avait dans la circulation des pièces de 20 kreutzers, dites Kervéguens, lesquelles avaient été tolérées par l’Administration, mais n’avaient jamais eu cours légal.

Le ministre estima que le Trésor métropolitain devait se dégager absolument de toute immixtion dans l’opération des Kreutzers et déclara formellement que jamais l’État ne prendrait à sa charge la démonétisation d’une monnaie qu’un particulier avait fait venir pour le paiement de ses engagés, qui n’avait pas de cours légal, qui n’était pas reçue dans les caisses publiques.  Il était du devoir d’un gouvernement honnête comme le gouvernement de la République, d’en faire la déclaration, de dire nettement sa pensée et de ne laisser planer aucun doute sur ses intentions.

Je vis alors M. de Kervéguen, pour lequel je professe la plus grande estime et ai la plus profonde affection.  C’est moi qui ai parlé sur la tombe de son père, c’est vous dire que mes sentiments à son égard ne sauraient être suspects.  J’eus donc avec lui une conférence.  Je pars, lui dis-je, pour la Réunion avec le décret de démonétisation des pièces étrangères.  — Est-ce que le Gouvernement, me dit-il aussitôt, se mettra en mon lieu et place aux conditions que j’ai indiquées dans ma brochure ?  — Non, lui répondis-je, et je lui fis connaître les instructions formelles du Ministre des finances.

Dans la conversation, M. de Kervéguen me déclara spontanément qu’après son père il avait introduit 500,000 kreutzers et il ajouta : Je les retirerai comme les autres, car je ne veux pas que le nom de mon père reçoive la moindre atteinte.

Je ne faisais plus dès lors doute, après cette déclaration d’un galant homme, renouvelée d’ailleurs à M. le Gouverneur, à M. le Directeur de l’intérieur et à M Chabrier du Gol, que M. de Kervéguen donnerait des ordres pour le remboursement de tous les kreutzers introduits par lui et par son père.  Or, arrivé ici, nous constatons qu’il n’y a pas eu d’instructions de données.  À la réflexion, nous nous sommes expliqué la chose : à distance, M. de Kervéguen s’est probablement fait illusion sur la gravité de la question, il a cru qu’il pouvait introduire une instance devant le Ministre et avoir le temps de prendre un parti.  Au fond, je n’ai pas l’ombre d’une inquiétude sur les intentions de M. de Kervéguen et je suis persuadé qu’il s’exécutera loyalement.

À peine les décrets régissant le régime monétaire français et devant amener le retrait de l’autorisation donnée à M. de Kervéguen en 1859 étaient-ils promulgués que nous étions interrogés au sujet des Kervéguens.  Le gouvernement pouvait-il ne pas dire la vérité tout entière ?  Non, son honnêteté lui faisait un devoir de déclarer que jamais l’État n’interviendrait dans la démonétisation des Kervéguens.  Sur ces entrefaites, apprenant que le mandataire de M. de Kervéguen se trouvait à Saint-Denis, je me rendis auprès de lui et lui demandai s’il était prêt à retirer tous les kreutzers introduits par la famille Kervéguen.  — Mes instructions, me répondit-il, ne sont pas très précises, je les relirai et vous fixerai demain.

Je revis M. Tiphaine le lendemain à l’hôtel du Gouvernement; il me confirma ce qu’il m’avait dit la veille, à savoir qu’après avoir consulté ses instructions, il ne se croyait pas autorisé à retirer plus de 227,000 Kervéguens.  Je fis part à M. Tiphaine de tous les détails de mon entrevue avec son mandant à Paris et j’insistai beaucoup pour, qu’il évitât tout retard dans le remboursement, afin que la considération de son mandant n’eût pas à en souffrir.

M. Tiphaine me parut ébranlé et je lui offris alors de le présenter à M. le Gouverneur, qui lui tint le même langage que moi.  Le Gouverneur lui représenta qu’il y avait urgence à rembourser les kreutzers surtout dans les centres populeux, là où il y a de nombreux travailleurs, et ce, non par groupe de 25 fr., mais bien par unité, ce que la présence de la monnaie nationale rendrait facile.  M. Thiphaine se rendit aux judicieuses observations de M. le Gouverneur et promit de s’y conformer, surtout en ce qui touchait le remboursement par unité dans les centres populeux.  C’est alors que le Délégué des finances lui demanda de quelle somme divisionnaire il pouvait avoir besoin.  Il en fixa lui-même l’importance à 25 ou 30,000 francs.  Cette somme fut mise immédiatement à sa disposition et M. Tiphaine annonça qu’il la ferait prendre le lendemain.

Depuis, je ne l’ai pas revu.  Il est reparti pour Saint-Pierre.  Deux jours après, M. le Directeur de l’intérieur l’invita officiellement à rembourser tous les Kreutzers, l’autorisation de 1859 étant retirée; il répondit à M. le Directeur de l’intérieur une lettre qui n’est pas très explicite, d’où il semble ressortir que, pour continuer des remboursements en sus des 227,000 kreutzers déjà remboursés, il avait besoin de nouvelles instructions de son mandant.

Postérieurement, ayant conçu des craintes peu justifiées à notre avis, il mettait les propriétés de M. de Kervéguen et sa personne sous la protection de l’Autorité.  L’Autorité s’empressa d’aviser.

Cependant il fallait bien prendre un parti.  Du moment que l’Etat ne devait pas le remboursement des kreutzers, ce remboursement ne pouvait être qu’à la charge de M. de Kervéguen.  On procéda; M. Tiphaine, mandataire des héritiers Kervéguen, fut sommé par voie d’huissier d’avoir à retirer les Kervéguens de la circulation; devant son refus de s’exécuter, une assignation à bref délai lui fut signifiée.

Mais, en attendant que l’affaire eût son cours, qu’allait-il se passer ?  Les détenteurs de Kervéguens allaient-ils attendre patiemment la solution et cette monnaie continuerait-elle à circuler ?  L’Administration fut informée qu’une vive émotion se produisait dans le public, que les marchands refusaient les Kervéguens et que les boutiques se fermaient.  On songea alors à un emprunt fait sur la valeur courante du Kervéguen; l’émotion ne s’apaisa pas et alla croissant.  C’est alors qu’en présence des complications qui surgissaient et qui pouvaient, dans une certaine mesure, compromettre l’ordre public, M. le Gouverneur autorisa les caisses publiques à recevoir les Kervéguens en paiement des taxes locales.  Et c’est ici que vous devez rendre hommage à la profonde honnêteté politique du chef de la Colonie.  Sollicité d’aller plus loin et de déclarer que la Colonie paierait à défaut de M. de Kervéguen, que la décision du Conseil général n’était pas douteuse à cet égard, il s’y est refusé; il a répondu qu’il avait promis de respecter les prérogatives de la Représentation locale, qu’il les respecterait et n’empiéterait pas sur le droit qu’a seul le Conseil général d’engager les finances de la Colonie.  Le Conseil général a donc été convoqué à bref délai.

Ainsi, pour me résumer, il ne fait pas doute pour moi que M. de Kervéguen retirera 727,000 kreutzers.  Maintenant y en a-t-il davantage ?  La question s’agitera de savoir qui remboursera le surplus, au cas où M. de Kervéguen se refuserait à le rembourser.  Où est la responsabilité encourue ? qui doit la porter ? M. de Kervéguen ou la Colonie, victime de l’imprévoyance du passé ?  En tout cas, le débat, si débat il y a, portera sur une somme relativement peu importante, car, d’après les calculs les plus pessimistes, il n’y aurait pas plus de un million de Kervéguens dans la circulation.  Je crois donc, Messieurs, que les détenteurs de kreutzers peuvent être assurés.  J’ai la confiance qu’ils ne perdront pas un centime.  Ceux-là seuls sont à plaindre qui, manquant de confiance ou poussés par le besoin, ont livré leurs kreutzers pour 80 et 75 centimes (Vive approbation).

Je veux terminer cette conférence en vous lisant une lettre de M. de Mahy, qui accepte et revendique, pour M. Laserve et pour lui, la responsabilité des mesures prises par le Gouvernement pour la démonétisation à la Réunion.  C’est une parole autorisée que vous allez entendre, la parole de vos Représentants au Parlement, qui, placés aussi haut dans votre cœur que dans l’estime du Gouvernement métropolitain, ont de larges vues sur les intérêts coloniaux et ne sont jamais au-dessous du titre de Représentants de la nation française que, grâce au principe d’assimilation, vous avez pu leur conférer, à l’unanimité presque de vos suffrages (Applaudissements).

Lettre de M. de MAHY à M. IMHAUS

«Je vous souhaite bon voyage et bonne réussite dans la patriotique mission que vous avez acceptée de seconder notre digne gouverneur pour l’application des mesures ordonnées par le Gouvernement métropolitain en vue de réformer le régime monétaire si défectueux de notre Colonie.

«Vous partez, d’accord sur ce point avec M. Laserve et avec moi.  Nous partageons donc la responsabilité des mesures que le Gouvernement a prescrites avec notre assentiment et dont le principal mérite vous appartient, car c’est vous qui en avez eu l’idée première devant la commission chargée de cette étude par les deux départements de la Marine et des Finances.  La nécessité de cette réforme, parfaitement comprise et désirée par la grande majorité des habitants de la Colonie, ainsi que le témoignent nos correspondances arrivées par la malle, sera, je n’en doute pas, acceptée par tous, quand vous aurez expliqué à ceux qui s’y sont d’abord opposés le mécanisme et les bons effets qu’on en peut attendre.

«Si vous pouvez éclairer également l’opinion sur la question du service militaire très peu lourd, mais indispensable, que la Métropole songe à instituer dans la colonie, ce sera un titre de plus que vous aurez à notre reconnaissance.

«M. Laserve, que je viens de voir au Sénat, me charge de vous dire que, s’il ne peut pas vous écrire, il ne partage pas moins toutes les idées contenues dans cette lettre.  Il l’approuve entièrement et a développé les mêmes idées dans sa dernière conversation avec M. Cuinier et avec M. Manès.

«Tâchez de persuader à nos amis de Saint-Pierre de réaliser une idée archi-vielle, mais archi-excellente, qui est de féconder la zone moyenne en portant le canal Saint-Étienne dans les hauts et de laisser reposer les terres des bas aujourd’hui bien malades.  Persuadez à tous de ne faire de la canne que là où elle pousse bien et là où elle donne des revenus et non pas de la perte.  Persuadez de reboiser.  Persuadez de revenir au café, aux vivres, au tabac, aux animaux.  Persuadez d’employer, là où elle est possible, la charrue, les machines, moins coûteuses que les bras de l’homme.

«Persuadez à tous de ramener au travail, par des concessions réciproques, les éléments existant dans le pays.  En continuant tout cela, avec une immigration modérée; on relèverait le pays.

«Signé : de MAHY.»

Je vous remercie, en terminant, de l’attention que vous avez bien voulu me prêter, en écoutant avec autant de bienveillance cet exposé dont vous voudrez bien excuser la longueur, et, si j’ai eu le bonheur de vous intéresser quelques instants, je vous demanderai la permission de vous adresser un nouvel appel pour vous entretenir de l’immigration (Applaudissements prolongés).

M. Drouhet se lève alors et remercie M. Imhaus au nom de l’assemblée des explications qu’il a bien voulu fournir au sujet de sa mission (Vifs applaudissements).

 

 

 

 

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