LA  CONFÉRENCE  MONÉTAIRE  DE  PARIS  (1881)

 

I.

 

L’opinion publique a été vivement impressionnée par les retraits d’or considérables effectués depuis près de deux ans de la Banque de France.  Ces retraits d’or coïncidaient avec plusieurs mauvaises récoltes chez nous, en Angleterre et en Allemagne, dont l’insuffisance a été comblée principalement par des envois de céréales d’Amérique.  Ce pays, qui venait à peine d’abolir le régime du papier à cours forcé, a demandé naturellement à être remboursé avec de l’or, dont il lui faut encore des sommes importantes pour les besoins de sa circulation, en dépit de la production annuelle considérable de ses mines d’or et d’argent du Colorado, du Nevada, etc.  De l’argent il ne saurait que faire.  Il en possède et produit même plus qu’il n’en peut employer pour sa circulation intérieure.  Nous en trouvons la preuve dans la loi (Bland-bill) qui limite à 2 mil lions de dollars par mois le monnayage d’argent aux États-Unis.  L’Amérique reconnaît donc l’impossibilité pour elle d’adopter l’argent comme base de son système monétaire, malgré la grande facilité avec laquelle elle pourrait le faire.  Elle n’accepte même pas l’argent pour sa circulation intérieure et pour la représentation partielle de l’encaisse de ses banques dans la proportion existant en France.  En provoquant la nouvelle conférence monétaire l’Amérique s’est donc préoccupée avant tout de trouver un déversoir sûr et avantageux pour son excédant de production d’argent afin de pouvoir l’échanger contre de l’or dont sa circulation est loin d’être saturée.  Ceci s’explique d’ailleurs facilement par l’immensité du territoire de l’Union et la dissémination des habitations dans la région du Far-Ouest.

Nous ne comprenons donc pas pourquoi on vient nous affirmer que si la valeur de l’argent avait été parifiée à celle de l’or, dans une proportion fixe et généralement acceptée, nous aurions pu payer nos importations de céréales de l’Amérique avec notre excédent d’argent (les 1.200 millions en pièces de 5 francs d’argent qui sont immobilisés à la Banque de France), puisque nous savons au contraire pertinemment que l’Amérique regorge déjà d’argent, qu’elle s’efforce de toutes façons à s’en défaire et qu’elle ne vend ses produits que contre de l’or.

Une autre circonstance encore, est venue inspirer à un certain nombre de personnes de vives craintes pour notre système monétaire et pour notre circulation métallique.  C’est la décision que vient de prendre l’Italie de retirer, elle aussi, comme l’Amérique l’a fait il y a trois ans, son papier à cours forcé et d’émettre en France un grand emprunt avec le produit duquel, payable en or, elle reprendrait les payements métalliques.

Ce sont donc directement et en première ligne ces deux circonstances, savoir :

1° La diminution de l’encaisse or de la Banque de France de 400 millions environ depuis deux ans, à la suite de nos importations de céréales de l’Amérique;

2° La perspective de l’emprunt italien de 600 millions, destiné à notre marché, qui ont provoqué et fait accueillir généralement avec faveur chez nous la convocation d’une nouvelle conférence monétaire.

La convention bimétallique projetée dirait en substance que les États contractants s’engagent à ouvrir leurs hôtels de monnaie au monnayage libre et illimité de l’or et de l’argent, avec adoption de la même proportion entre le poids de l’unité monétaire or et le poids de l’unité monétaire argent.  Le public s’attend à ce que cette convention internationale rende à l’argent sa pleine valeur, en sorte que les pièces de 5 francs d’argent qui se trouvent à la Banque de France et en circulation, pourraient être employées partout comme monnaie libératoire et être écoulées aussi en dehors des frontières de l’Union latine.  Nous nous débarrasserions ainsi d’un métal incommode, sujet à des fluctuations continuelles, notre stock d’or ne diminuerait plus – en un mot, la convention nouvelle deviendrait la panacée contre tous nos maux présents et futurs.

Nous ne partageons nullement cet avis et nous allons exposer les motifs qui nous guident dans notre manière de voir.

 

II.

 

Nous n’examinerons que tout à l’heure les motifs et les intérêts qui pourront influencer les nations étrangères dans leurs décisions.  Notre but principal est d’examiner la situation de la France vis-à-vis du projet en question, c’est-à-dire d’étudier les effets que le système suivi jusqu’à présent a produits chez nous, de voir à quels risques la continuation de ce régime pourra nous exposer dans l’avenir, et finalement quels effets aurait pour nous un changem ent du système monétaire dans le sens sus-indiqué.

Constatons tout d’abord que notre excédent d’argent ne dépasse dans aucun cas les 1.200 millions qui se trouvent à la Banque de France, puisque la circulation du surplus, qu’on estime à 1.000 millions environ, se maintient aisément dans le public et ne dépasse nullement les besoins de la population pour ses échanges quotidiens.  Tous les dangers dont on nous dit menacés se réduisent donc, à vrai dire, uniquement aux chances de diminution plus ou moins considérable de la valeur intrinsèque de cet excédent de 1.200 millions d’argent que la circulation intérieure de la France a rejeté.  Il convient d’ailleurs de remarquer que l’augmentation continuelle des échanges, de la richesse publique et de la population auront comme suite inévitable l’absorption toujours croissante de la monnaie divisionnaire – y compris la pièce de 5 francs d’argent – ce qui diminuera d’autant le stock argent de la Banque de France.

Personne ne contestera notre affirmation qu’il y aurait injustice de se plaindre de la situation des affaires telle qu’elle résulte du système monétaire suivi par nous jusqu’à ce jour.  Le commerce et l’industrie prospèrent plus que jamais.  Nous ne citerons, comme preuve, que le trafic et les recettes toujours croissantes de nos chemins de fer, les énormes plus-values budgétaires, en dépit des diminutions d’impôts, l’accroissement considérable de nos exportations, la hausse ininterrompue depuis près de dix ans de toutes les valeurs d’État et de bourse, l’escompte à bon marché pendant la même époque qui a facilité et encouragé une foule d’entreprises commerciales, industrielles et financières.  En un mot, cette situation ne nous paraît pas tellement décourageante pour nous faire partager les craintes qu’on nous fait entrevoir pour un avenir prochain comme conséquence inévitable de la continuation du régime monétaire actuel.  Au tableau que nous venons d’esquisser, il n’y a que la situation de l’agriculture qui fasse ombre.  Mais ici encore, et malgré notre meilleure volonté, nous ne saurions comprendre en quoi un changement de notre système monétaire pourrait relever cette branche de notre activité, et faire devenir bonnes des récoltes mauvaises.  Supposons que depuis trois ans déjà nous eussions changé de système monétaire, c’est-à-dire que le monnayage de l’argent eût été repris partout, et que, par exemple, un type généralement adopté de pièce de 5 francs d’argent aurait obtenu également cours en Amérique et en France.  Eh bien, cela aurait-il amélioré d’une façon quelconque nos mauvaises récoltes, ou diminué la production à bon marché du blé et de la viande en Amérique ?  Le fermier américain n’aurait pas moins continué à exiger le payement de ses produits en or, et non pas en argent, dût-il même payer une prime pour l’or à cause des multiples avantages et facilités dans la manipulation, le transport, etc., que présente l’or sur l’argent.  Il est donc parfaitement inexact de prétendre qu’en adoptant un autre système monétaire nous aurions pu payer nos importations d’Amérique avec notre excédent d’argent.  La situation aurait été absolument identique, et ne changera pas, tant que l’Amérique ne sera pas suffisamment saturée d’or, et nous demandera autre chose que de l’or en remboursement de ses produits.

Ici, il convient d’observer que notre agriculture ne doit pourtant pas désespérer de l’avenir.  D’abord, nos récoltes ne seront pas toujours mauvaises, et ensuite – pour beaucoup de raisons trop longues a développer ici – l’Amérique ne produira pas toujours à aussi bon marché qu’actuellement.  Lorsqu’elle possédera assez d’or pour les besoins de sa circulation, elle sera bien forcée de nous demander, en remboursement de ses envois, des produits de notre industrie on même des valeurs de bourse.  Quant à l’agriculture en France, la diminution de l’impôt foncier et des fermages lui facilitera la lutte.  Ainsi que l’a très bien dit M. Leroy-Beaulieu, la question agricole est surtout une question de fermage; tout se réduit à ce que le fermage de l’hectare de prairie baisse de 250 à 150 francs, et l’hectare de terre arable de 150 à 75 francs.  L’essentiel est qu’on ait le pain et la viande à bas prix, car plus la vie matérielle sera à bon marché, mieux nous pourrons lutter avec les autres nations sur le terrain industriel.  Certes, c’est un moment difficile à passer, non pas tant pour l’agriculteur, mais plutôt pour le grand propriétaire foncier.  Rappelons-nous pourtant que les propriétaires et actionnaires des industries minières et métallurgiques ont eu, eux aussi, une époque pleine de mécomptes et de déficits depuis 1874 jusqu’en 1877, de même qu’il y aura encore des époques pleines de difficultés pour le commerce et l’industrie, taudis que probablement en même temps l’agriculture marchera à pleines voiles.  Les différentes branches de l’activité humaine offriront toujours des dividendes très variables, inhérents à la nature même de cette grande usine, la terre, dans son état actuel.

Nous voyons donc qu’un changement de système monétaire ne ferait pas moins passer notre or en Amérique, et ne diminuera dans aucun cas notre gros stock d’argent, si difficile à écouler.  Au contraire, nous pouvons affirmer qu’à la suite de l’adoption de la nouvelle convention monétaire projetée, notre stock d’argent, au lieu de diminuer, augmenterait dans des proportions considérables, et voici l’explication.

D’après le système projeté, le monnayage de l’argent serait repris partout en même temps.  Or, l’Amérique, qui n’a trouvé à vendre jusqu’à présent ses lingots d’argent – le produit de ses mines du Colorado et du Nevada – qu’avec forte perte, soit en Angleterre, soit directement en Chine ou aux Indes, et qui souvent même a été forcée de prendre en échange des marchandises dont elle aurait préféré se passer, l’Amérique, disons-nous, s’empressera de nous vendre ses lingots d’argent, même avec un petit rabais, ou bien elle les fera convertir elle-même chez nous en pièces de 5 francs qu’elle échangera ensuite contre de l’or.  Si nous nous y refusons, l’or vaudrait aussitôt prime, ce qui équivaudrait au cours forcé de l’argent.  Et quand nous voudrons user de notre droit et envoyer nos pièces de 5 francs d’argent en Amérique pour les y échanger contre des pièces d’argent américaines, et celles-ci contre de l’or américain, cela ne nous avancera encore nullement.  Car l’Amérique, ne sachant que faire de l’argent, et ayant une circulation qui est encore loin d’être suffisamment saturée d’or, nous renverrait par le prochain steamer transatlantique nos mêmes pièces de 5 francs, et ainsi de suite, à l’infini.  Supposons néanmoins que l’Amérique trouve à absorber une certaine quantité de nos pièces de 5 francs – ce qui est pourtant bien improbable, puisqu’elle frappera ses pièces d’argent avec le produit direct de ses mines – cela ne changerait encore rien à l’état des choses, puisque nous serons pourtant tenus d’échanger, à l’échéance de la convention monétaire, nos pièces d’argent contre de l’argent américain, ou bien, à son défaut, contre de l’or.  Nous rentrerons donc ainsi toujours dans l’argent monnayé à l’effigie de la République, et au lieu de nous avoir défait de notre excédent d’argent, le nouveau système monétaire n’aura eu comme résultat que de l’augmenter, puisque le monnayage d’argent doit être repris par tous les États.  Nous voyons donc qu’en fin de compte le nouveau système monétaire ne profiterait qu’aux nations qui produisent de l’argent, comme l’Amérique, et en seconde ligne à l’Angleterre qui exploite l’Asie, pays essentiellement monométallique argent.

Avant de continuer, nous tenons à dire que beaucoup de personnes se méprennent en attribuant exclusivement aux envois de céréales que nous recevons d’Amérique la diminution de l’encaisse or de la Banque de France.  Il y a une autre considération qui entre ici enjeu : ce sont les grands mouvements de numéraire occasionnés par les opérations de bourse entre les différents pays.  Or, nous avons vu que la bourse de Paris se trouve depuis plusieurs années à la tête du grand mouvement de hausse de toutes les valeurs de bourse internationales.  La place de Paris a continué à acheter à celle de Londres des masses énormes de valeurs de toutes sortes, qui sont restées flottantes pendant quelque temps, mais qui ont fini par être absorbées par notre épargne si puissante.  Le payement de tous ces millions – nous devrions plutôt dire de ces centaines de millions – a dû se faire nécessairement en grande partie avec de l’or.  La statistique ne nous offre aucune aide pour vérifier ces sortes d’opérations.  Mais nous possédons une preuve irréfutable de la justesse de notre affirmation.  C’est, la hausse persistante du change du Londres à Paris, qui prouve que notre place avait constamment des remises à envoyer à Londres.  Il est tout naturel que l’Angleterre nous ait fait envoyer ainsi en partie pour son compte de l’or en Amérique en payement des céréales et du bétail qu’elle en recevait en quantité bien plus considérable encore que nous.  Il paraîtrait même étonnant, qu’en présence de ces faits réunis, l’encaisse or de la Banque de France n’ait pas diminué davantage; mais il est certain que les exportateurs d’or en ont retiré des quantités considérables directement de la circulation en offrant une prime plus ou moins importante.

 

III.

 

Examinons maintenant l’autre circonstance qui paraît avoir alarmé une certaine partie du public et qui certes, pas moins que notre situation vis-à-vis de l’Amérique, n’a contribué à accélérer la convocation de la nouvelle conférence monétaire.  C’est l’emprunt italien dont nous voulons parler et, nous pourrions ajouter, de tous les emprunts que les pays qui sont encore au régime du cours forcé – comme l’Autriche-Hongrie, la Russie – pourraient tenter d’émettre chez nous pour reprendre chez eux les payements métalliques.

Or, il est évident que le nouvel emprunt italien ne réussira à être placé chez nous qu’autant que l’excédent de nos économies nous permettra de l’absorber, peu importe le prix auquel on l’offrira, que ce soit à 90 ou à 50 %.  Si l’émission réussit, ce sera la preuve certaine que nous avons encore des économies, des créances sur l’étranger, de l’or enfin, disponible et dans ce cas nous ne voyons nullement en quoi cet emprunt renfermerait un danger pour la France économique.  Car nos économies résultent, en grande partie, des bénéfices que nous retirons de notre commerce avec l’étranger et des intérêts des fonds placés par nous à l’étranger.  Ces créances, nous pouvons en exiger le payement en or, quand nous voulons, et nous ne manquerons pas de le faire dès que l’or aurait tendance à se raréfier chez nous, c’est à-dire dès que l’escompte monterait au-delà de 4 ou 5 %.  Mais tant que ce ne sera pas le cas, il est évident que nous pouvons employer sans danger notre excédent de capitaux, d’économies, de créances, d’or enfin, à acquérir de nouveaux titres de rente italienne, autrichienne ou russe.  Il est bien entendu que, dès qu’il y aurait excès dans l’offre, c’est-à-dire dès que nous n’aurions plus assez d’or disponible chez nous, l’escompte de la Banque de France serait porté tout naturellement et immédiatement à 5, 6 ou 10 %, enfin à un taux qui rendra impossible l’émission en France d’un emprunt étranger quelconque.  Nous voyons donc que nous ne céderons notre or à l’Italie ou à tout autre pays qu’autant que nous pourrons nous en passer sans éprouver la moindre gêne.  Au moment même où l’on constaterait un resserrement, une pénurie d’or, l’escompte monterait et les emprunts étrangers ne trouveraient plus preneurs chez nous.  Qu’on se tranquillise donc au sujet de cet emprunt italien, car il est bien avéré qu’il ne produira aucune crise monétaire chez nous, puisque nous ne l’absorberons que jusqu’à concurrence de la somme où son payement en or ne nous occasionnera aucune gêne.

De ce côté nous ne voyons donc non plus à quels prétendus dangers nous exposerait notre régime monétaire actuel.  Les défenseurs de la nouvelle convention prétendent pourtant qu’elle nous permettrait de tirer de nombreux avantages de l’Italie; car au lieu de nous appauvrir en sa faveur de notre or, nous pourrions lui envoyer en payement de ses titres de rentes notre excédent de pièces de 5 francs d’argent qui auront cours légal dans toute la nouvelle Union élargie.  Cette affirmation n’est pourtant qu’un leurre, car l’Italie, tout comme l’Amérique, au moment d’abolir le cours forcé aura besoin à tout prix de grandes quantités d’or, et pour sa circulation et pour ses banques.  Elle nous demandera donc, même en payant une prime, de l’or au lieu des pièces de 5 francs d’argent, malgré que celles-ci soient décrétées représenter 5 francs en or.  En Italie, pas plus qu’en Amérique, l’argent ne pourra jamais remplir que le rôle de monnaie divisionnaire et il sera refusé comme monnaie de circulation.  Quand un pays abolit le cours forcé, il lui faut à tout prix de l’or jusqu’au moment où sa circulation en est suffisamment saturée.  Tout comme l’Amérique, l’Italie ne saura que faire de l’argent qu’on tenterait de lui envoyer et elle ne pourra en employer que des sommes relativement très peu considérables pour les besoins de ses échanges journaliers.

De ce côté nous voyons donc également s’évanouir le rêve de certains économistes qui prétendent qu’un changement de système monétaire nous permettrait d’écouler une partie notable de notre excédent d’argent vers les pays qui aboliront le cours forcé du papier-monnaie.

 

IV.

 

L’affirmation qu’à l’avenir la même pièce d’argent pourra circuler indifféremment partout est juste en principe, mais fausse en pratique.  Car tous les pays étant déjà plus que saturés d’argent et les pièces frappées à leur effigie à ce jour suffisant largement et même au-delà des besoins de leur circulation, ils se renverraient réciproquement leur argent ou plutôt on ne fera même pas la tentative de l’écouler en dehors de ses frontières.  Nous conserverions donc ainsi, comme par le passé, tout notre excédent d’argent monnayé.

Certes, notre situation monétaire actuelle n’est pas brillante.  Mais, à tout bien considérer, il n’y a nullement lieu d’avoir des craintes pour l’avenir, puisqu’enfin de compte notre excédent de 1.200 millions en écus de 5 francs, même avili, est bien peu de chose comparativement à l’énorme fortune nationale de la France et de nos économies annuelles qu’on estime à 5 milliards.

Dans tous les cas notre perte maximum est limitée et au pis-aller nous laisserions ce stock d’argent monnayé qui excède nos besoins, immobilisé jusqu’à l’époque où nous réussirions à le placer de force à l’étranger par l’effet de notre commerce et de notre industrie victorieuse – qui sait si ce ne sera pas auprès des peuplades de l’intérieur de l’Afrique, dont le commerce pourra être exclusivement exploité par nous au moyen des chemins de fer africains en train de construction – ou que nous trouverions à l’absorber dans notre circulation intérieure.

Or, ces chances, quoique incertaines, valent toujours mieux que l’inconnu absolu, auquel nous nous exposerions par l’adoption du nouveau système monétaire projeté; car, d’après nos prévisions, nous nous exposerions à sa suite à devenir le déversoir universel de tout le métal argent produit en excédent des besoins de la circulation, tandis que notre or nous serait enlevé par les pays qui doivent s’en procurer à tout prix pour les besoins impérieux de leur circulation.  Aussi nous voyons l’Angleterre, malgré son intérêt autrement considérable que le nôtre à voir se rétablir la valeur de l’argent, peu disposée à changer son régime monétaire, et ceci en dépit de la perte énorme qu’elle subit actuellement sur ses revenus des Indes (tirage de 17 millions de livres sterling par an en traites du gouvernement), sur son commerce avec ce pays et sur les emprunts et valeurs de chemins de fer indiens – environ 5 milliards – tous placés en Angleterre.  Nous estimons le revenu annuel de ces trois chapitres seuls à au moins 900 millions de francs qui bénéficieraient du relèvement du prix de l’argent, et néanmoins l’Angleterre ne paraît pas vouloir consentir à adopter pour elle le régime bimétallique suivant la convention projetée.  L’Angleterre espère – nous pensons à tort – que la nouvelle convention monétaire .soit conclue sans qu’elle ait besoin de s’y associer.  Aussi ses déclarations «qu’elle fera tout son possible pour faciliter les déterminations à prendre par la conférence» ne sauraient être prises au sérieux, tant qu’elle n’acceptera pas franchement pour elle aussi le régime bimétallique.

L’Allemagne possède encore tout l’excédent d’argent qu’elle n’a pas réussi à vendre lors de sa conversion au monométallisme or.  Elle se trouve placée par conséquent dans une situation quelque peu analogue à la nôtre, car elle aussi sera censée profiter de la plus-value de l’argent.

Mais il convient toujours de répéter que cette plus-value est absolument imaginaire et factice (on pourrait tout aussi bien s’accorder à élever la valeur du platine et du nickel, en les adoptant généralement à la place de l’argent), puisque personne ne lui échangera – pas plus qu’à nous – son argent contre de l’or.  Elle restera donc encombrée comme par le passé de tout son excédent d’argent, et au lieu de réussir à l’écouler à l’étranger, on lui enverra des lingots d’argent en lui demandant par contre de l’or.  Encore faut-il observer que l’Allemagne, qui vivait jusqu’en 1873 sous le régime exclusif de l’étalon d’argent, ne possédait que très peu d’or jusqu’à cette époque.  Elle n’en est pas saturée comme notre pays et l’or qu’elle a réussi à amasser et à conserver à grand’peine pendant les dernières années, serait dispersé dans bien peu de temps.  D’ailleurs son commerce et son industrie sont loin d’être à la hauteur des nôtres, et surtout ses placements d’argent à l’étranger n’atteignent pas, à beaucoup près, l’importance de ceux de la France.  Quant à l’Italie, à l’Autriche, à la Russie, leur adhésion à la convention projetée s’explique tout naturellement : ces pays accepteront avec empressement tout arrangement qui leur facilitera de se procurer à l’étranger les moyens, c’est-à-dire l’or nécessaire pour reprendre chez eux les payements effectifs, puisqu’il est bien constaté qu’avec de l’argent seul un pays ne saurait abolir le cours forcé de son papier-monnaie.

Nous voyons donc que tout le monde tirera à boulets rouges sur nous, c’est-à-dire sur notre grand trésor d’or, ce métal dont tous les États ont des besoins toujours croissants depuis la diminution de sa production et l’abolition du cours forcé dans plusieurs grands pays.  Nous prévoyons, comme effet direct pour nous de la convention monétaire projetée, des retraits d’or plus considérables que jamais de notre pays, les uns nous donnant en échange des lingots d’argent, les autres des titres d’emprunts, tandis que notre excédent d’argent ne diminuera nullement.  Le seul bénéfice que nous retirerions de la convention serait une hausse factice de la valeur de notre métal argent, mais nous disons bien «factice», puisque personne ne viendra nous l’acheter, au contraire, nous le verrons affluer chez nous plus que jamais.  Réfléchissons donc bien avant de prendre des engagements irrévocables qui pourraient nous mener plus loin que nous ne croyons et miner sérieusement notre prospérité.  N’aliénons pas notre liberté d’action pour un bénéfice – le rétablissement du prix de l’argent – qui n’est qu’un mirage, car nous le payerions par la perte graduelle de tout notre trésor d’or.  Suivons surtout attentivement les décisions de l’Angleterre, le seul pays dont la richesse, la prospérité et l’abondance d’or puissent être comparées au nôtre.  N’oublions pas finalement que la production d’argent ne dépassera pas toujours autant que dans les dernières années celle de l’or : nous avons déjà vu plusieurs fois monter et baisser cette échelle de production des deux métaux précieux, et mal nous en aurait pris si, lors de chaque changement dans leur production, nous avions changé d’étalon.  Nous nous trouvons dans une bonne situation moyenne : très abondamment pourvus d’or, et possédant de l’argent en plus grande quantité même que les besoins de notre circulation requièrent – sans que pourtant cet excédent produise un état de gène, une calamité pour le pays – nous pouvons tranquillement voir venir les événements et attendre de quel côté se penchera, dans les années prochaines, la balance de la production de l’or et de l’argent.

Ne nous faisons pourtant pas d’illusions.  Le bimétallisme, tel qu’il existe actuellement en France, équivaut en pratique absolument au monométallisme or de l’Angleterre.  Car, en effet, la Banque de France continue à échanger libéralement ses billets contre de l’or et l’on trouve facilement dans la circulation les quantités d’or nécessaires pour les remboursements à envoyer à l’étranger.  Mais dès que la Banque de France cesserait ces tempéraments, dès qu’elle ferait usage de son strict droit d’échanger ses billets contre des écus de 5 francs, l’or chez nous vaudrait aussitôt une prime équivalente à la perte que subit actuellement l’argent à Londres, c’est-à-dire d’environ 16 %.

Il est vrai qu’avec notre circulation d’or qu’on estime de 2 milliards et demi à 3 milliards, avec un commerce et une industrie florissants et nos créances énormes sur l’étranger par suite de nos placements de fonds en dehors de nos frontières, nous pouvons continuer sans crainte cette application tempérée du bimétallisme – d’autant plus que la Banque a toujours en main la grande soupape de sûreté, c’est-à-dire le droit d’élever le taux de l’escompte.

 

V.

 

Avant de terminer, nous voulons examiner une des affirmations les plus répandues dans les derniers temps par les partisans d’une nouvelle convention monétaire internationale.  «L’or seul, disent-ils, ne suffit plus comme médium de circulation international.  Il n’en existe pas assez dans le monde pour les échanges si immensément multipliés de notre époque et on n’en produit pas en quantité suffisante pour diminuer cet état de gêne.  Cet état si précaire déjà, on ne fait que l’aggraver en continuant à proscrire l’argent comme médium d’échange international, en interdisant sa circulation et son monnayage libre, tandis que ce métal, quelque déprécié, variable et incommode qu’il soit, vaut encore toujours mieux que le papier-monnaie à cours forcé dont de nombreux et grands États, comme l’Italie, la Russie, l’Autriche, ont dû se servir, faute de mieux.»

Ce raisonnement, qui paraît logique, pêche par la base et ne saurait résister à un examen quoique peu approfondi.  Nous croyons l’avoir déjà battu en brèche dans les pages qui précèdent; mais nous voulons ajouter encore quelques paroles.

Il n’est nullement exact de prétendre que les moyens de circulation nous font défaut, ni en Europe ni en Amérique.  Il existe de l’or et de l’argent en quantité largement suffisante pour les besoins de la circulation et pour former les appoints des grandes transactions internationales; car il ne faut pas perdre de vue qu’à peine une fraction infinitésimale des transactions universelles est soldée véritablement en numéraire.  La majeure partie se règle au moyen de notre merveilleux système de crédit si perfectionné, et généralisé plus que jamais par l’emploi universel de la lettre de change, du billet de banque, du chèque, et enfin des milliards de valeurs d’État, industrielles, de banque et autres, que nous avons créés.  S’il y avait un état de gêne permanent et croissant dans les moyens de circulation, comme on veut bien le prétendre, le taux d’escompte, dans les principaux centres des deux hémisphères, ne serait pas aussi bas qu’il l’est effectivement depuis une série d’années.  Ceci n’exclut d’ailleurs nullement de brusques changements, à la suite de perturbations passagères dans les productions agricoles et industrielles, ou bien de crises commerciales ou financières.  Ceux qui possèdent les moyens, c’est-à-dire un excédent de production, un commerce et une industrie florissants, des créances sur l’étranger, pourront toujours se procurer dans ce grand réservoir du monde autant d’or et d’argent qu’ils voudront.  Mais personne n’a intérêt à faire un pareil accaparement, puisque la possession seule de l’or et de l’argent n’enrichit pas, au contraire.  Il suffit qu’un pays possède assez d’or et d’argent pour les besoins de sa circulation intérieure.

S’il y a encore un certain nombre d’États soumis au régime du cours forcé, c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens de se procurer ni de l’or ni de l’argent, quelque abondants qu’ils puissent être.  La preuve évidente en est qu’ils pouvaient se procurer de l’argent pendant longtemps avec 25 % de perte, et aujourd’hui encore avec un boni de 16 %.  Ou bien ces États ne trouvaient pas à placer des emprunts à l’étranger, ou bien leurs finances ne sont pas assez solidement établies pour leur permettre d’accroître leur dette publique des intérêts considérables de nouveaux emprunts, puisque leur papier-monnaie ne leur coûte que les frais de confection.  D’ailleurs, en présence des grandes fluctuations du prix de l’argent, il valait peut-être autant pour ces États de conserver le régime du cours forcé, puisque la valeur de leur papier-monnaie, comparativement à l’or, était encore moins instable que celle de l’argent.

La nouvelle convention bimétallique internationale à laquelle on voudrait nous associer constituerait un véritable marché de dupes pour nous.  Nous avons déjà assez souffert de la situation désastreuse qui a été faite à la France après 1871, quand le commerce de l’Orient ne pouvant plus absorber la production toujours croissante d’argent, ni les ventes d’argent du gouvernement allemand, on est venu littéralement nous inonder de ce métal, à tel point que notre Monnaie était engagée pour plusieurs années à l’avance pour le monnayage des lingots et de l’argent monnayé qu’on nous envoyait de toute part, en nous retirant par contre notre or.  Cet état de choses si fâcheux a été arrêté – un peu tard peut-être; mais les 1.200 millions en pièces de 5 francs d’argent qui reposent à la Banque de France devraient constituer pour nous un mémento mori et suffire pour nous mettre en garde contre toute nouvelle tentative semblable de l’étranger, quelque alléchante que soit la forme sous laquelle il nous propose des conventions.  Nous ne saurions entrer sérieusement en pourparlers pour une convention monétaire, tant qu’elle ne sera pas universelle, et qu’elle n’aura pas été précédée par un rétablissement approximatif de l’équilibre dans la possession ou production de l’or et de l’argent entre les différents pays.

 

 

O. de Chanier

Paris, mars 1881

 

 

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