L’ABOLITION  DU  COURS  FORCÉ  EN  ITALIE

 

Dans la seconde moitié de notre siècle, l’Italie aura été pour les économistes, tout autant que pour les hommes d’État, un champ d’observations et d’études du plus grand intérêt.  Aux hommes d’État, elle a offert le spectacle d’une renaissance vivace et durable, sur un territoire où se sont déjà développées plusieurs civilisations, dont les deux dernières, la civilisation romaine et la civilisation du moyen âge, ont eu une influence considérable sur tous les autres peuples; elle a, par suite, été la preuve que les civilisations peuvent se succéder, sans l’épuiser, sur un même sol.  En même temps, l’Italie a donné l’exemple d’une grande sagesse politique, d’une sérieuse possession d’elle-même, pour accomplir un but politique nettement défini, poursuivi à travers des obstacles de toute nature.  Ce but, c’était et c’est encore de constituer et de conserver une seule et même nationalité des Alpes au golfe de Tarente et au cap San-Euphemio.  À ce but, l’Italie a sacrifié ses traditions, ses idées, ses passions républicaines.  Elle a montré la même clairvoyance que les Hollandais au XVII° siècle, quand ils ont renoncé à la forme républicaine pour sauver la nationalité.

Les enseignements que l’Italie présente aux économistes contemporains n’ont pas moins d’importance.  1° L’Italie est un des États de l’Europe où la population augmente le plus rapidement.  De 1800 à 1880, cette augmentation a été de 14.000.000 d’âmes.  Par suite, il s’est créé en Italie un mouvement d’émigration considérable, puisqu’il s’est élevé à 136.000 âmes en 1881 et à 1.350.000 de 1870 à 1881.  Si ce courant continue, il changera complètement l’influence de l’Italie en Europe; il lui transférera la prépondérance dans le bassin méditerranéen; il lui permettra d’établir des colonies rivales de celles de la race anglo-saxonne ou de la race germanique; il est déjà un démenti complet de l’axiome de la décadence des races latines.  2° Cet accroissement extraordinaire de population ayant marché plus rapidement que la transformation économique de l’Italie, a été, en général, une cause de gêne et de souffrance pour l’Italie.  C’est à cette cause qu’il faut attribuer la contradiction qui existe entre les témoignages les plus autorisés sur la situation de l’Italie, par exemple, les lettres si intéressantes de M. Émile de Laveleye et les faits si curieux, affirmés par l’honorable M. Luzzatti devant le congrès international des institutions de prévoyance, en 1883.  En effet, l’augmentation de la population s’est surtout produite dans les campagnes et a eu pour conséquence de modifier l’organisation agricole de l’Italie, comme il résulte de la grande enquête agraire dressée en 1877.  Les vieilles coutumes agricoles, l’exploitation du domaine paternel en commun, la conservation de biens communaux, le maintien des enfants autour du chef principal, tout cela est devenu plus difficile, en même temps que le poids des taxes a rendu si lourde la tâche du petit propriétaire, du petit fermier, que, d’un côté, beaucoup de petits lopins de terre ont été abandonnés à l’État et que, d’un autre côté, les propriétaires ont dû revenir à l’exploitation à moitié fruits, en convertissant en métairies suffisantes plusieurs fermes trop modiques.  En sorte que c’est en Italie, cette antique terre de la petite culture, si éloquemment défendue, il y a soixante ans, par Sismondi, dans son meilleur ouvrage, que la petite culture souffre le plus et tend de nouveau à disparaître.  C’est qu’eu égard à la production, l’Italie n’a pas accompli assez tôt ni assez vite l’évolution qui s’impose à tous les peuples dont la vitalité se développe, la transformation de l’État agricole en État industriel, évolution achevée en Angleterre et qui s’opère, sous nos yeux, en France et en Allemagne.  L’infériorité actuelle, et certainement provisoire, de l’Italie, tient principalement à cette cause.  3° La renaissance politique a été accompagnée d’une renaissance économique; à cela, rien d’extraordinaire.  L’Italie est un des États où les sciences économiques avaient fait le plus de progrès aux XVII° et XVIII° siècles; ces progrès devaient, tôt ou tard, porter leurs fruits.  L’économie politique, soit comme science théorique, soit comme science d’application, convient, en outre, à l’esprit sagace et modéré des Italiens.  De là ce mouvement remarquable, attesté par tant de travaux, consolidé par des institutions durables, et que, d’après les indications de M. Luzzatti, M. Léon Say est allé récemment étudier sur place; ce mouvement a fait d’une notable partie de l’Italie, et même de toute l’Italie, puisque la Sicile s’y est sérieusement associée, un vaste champ d’expériences économiques et sociales d’un incontestable intérêt.  4° Enfin, il s’est manifesté en Italie, sous l’influence de ce mouvement en partie et probablement sous celle des causes plus profondes de ce mouvement même, entre les diverses classes de la société italienne, entre les différentes couches de la population, un rapprochement, une sorte d’entente; il s’est effectué un travail d’harmonie qui a confirmé les hautes vues de Bastiat, qui a fait le plus grand honneur à l’Italie et qui est un heureux symptôme pour les divers peuples de l’Europe, notamment pour les peuples de race latine, appartenant, plusieurs du moins, au même courant de civilisation.  Cette situation ne doit inspirer aux Français, auxquels elle est due pour une bonne part, qu’un regret, c’est que les Italiens aient conservé, sauf de très honorables exceptions, une gratitude si intermittente pour le service décisif que la France leur a rendu à ses dépens.  Sans doute, dans ce mouvement de renaissance, tout ne provient pas de la constitution de la nationalité italienne, conquise à Montebello, à Magenta, à Solferino, mais c’est la nationalité qui a concentré tous les efforts et qui garantit tout.  Or, pour faire et surtout pour parfaire la nationalité italienne, la France a laissé compromettre les fondements sur lesquels Henri II, Richelieu et Louis XIV avaient assis la nationalité française.

Néanmoins, les économistes français suivent, avec attention et intérêt, le développement politique et économique de l’Italie; après avoir été les témoins du concours que la France lui a prêté, ils constatent, sans regret, que ce concours a été efficace et que l’Italie a su le mettre à profit.  Ce n’est pas seulement aux soldats de la France que l’Italie doit quelque reconnaissance, c’est aussi à ses économistes, comme M. Luzzatti le déclarait lui-même.  «Ce sont vos économistes qui ont été nos maîtres, nous sommes restés fidèles à leurs doctrines.»  Peut-être se cachait-il, sous cet aveu, une certaine satisfaction malicieuse, car la France est loin d’avoir montré la même sagesse et accompli les mêmes progrès que l’Italie.  Grâce à des ressources exceptionnelles, elle a fait face, avec une promptitude surprenante, à des revers qui probablement auraient accablé l’Italie; mais elle est loin d’avoir actuellement la situation que ses ressources lui auraient rendue si elle avait eu la même clairvoyance qu’elle.

Ainsi, l’abolition du cours forcé a été pour la France une opération qui a passé en quelque sorte inaperçue; il n’en est pas de même en Italie.  Cette différence provient de ce que l’Italie, malgré la richesse de son sol et l’accroissement de sa population, ne dispose pas des mêmes ressources que la France; en France, l’abondance des ressources naturelles a souvent conduit à l’imprévoyance.  La restriction de ressources a imposé à l’Italie la prévoyance.  Aussi, pour donner une idée du mouvement économique de l’Italie depuis vingt ans, de cette renaissance économique que je viens d’esquisser, l’étude de l’établissement du cours forcé en Italie, de ses résultats, de son abolition, présente-t-elle un ensemble de faits particulièrement appropriés.

 

§ 1 — L’Italie de 1859 à 1866 — L’unité italienne

 

Bien que le cours forcé n’ait été installé en Italie qu’en 1866, il faut remonter jusqu’en 1859, pour établir une comparaison effective entre l’Italie avant et après le cours forcé, car, en réalité, le cours forcé est résulté tout autant des événements de 1859 que de la guerre de 1866.  En 1859, à la veille des premiers actes de la révolution qui allait reconstituer, après tant de siècles de rupture, l’unité et la nationalité de l’Italie, la situation de l’Italie était celle-ci; bon état financier, le Piémont excepté; mauvaise condition économique, le Piémont excepté.  Le crédit des divers gouvernements de l’Italie était excellent.  Qui ne se rappelle la bonne renommée des fameux ducats de rente de Naples ?  Ils se négociaient comme valeur de premier ordre.  C’étaient des gouvernements autocratiques, absorbés par la question de leur durée, mais économes et paternels.  Ils géraient bien leurs finances; ils étaient en bonne odeur auprès des hautes banques; mais ils ne s’inquiétaient guère ni du mouvement des idées, ni des changements que le temps apporte toujours avec lui dans les choses et dans les hommes.  Sous leur administration, la population agricole de l’Italie prit un grand essor; mais rien ne fut fait pour préparer l’évolution industrielle qui changeait tout en Europe.  Ainsi, l’Italie ne comptait, en 1859, que 1.472 kilomètres de chemins de fer.  Le mouvement des importations et des exportations s’élevait cependant, grâce à la vente des soies, à 1.250 millions, sans comprendre la Lombardie.  Dans la production agricole, le principal facteur avec le commerce, de la richesse nationale, 10 millions d’hectares étaient consacrés uniquement à la culture des céréales de toute sorte et ne donnaient pas, en moyenne, plus de 60 millions d’hectolitres dont plus d’un quart en mais.  Le vignoble, déjà considérable, fournissait 28 millions d’hectolitres, de qualité inférieure et de peu de valeur; les soies, 2 millions de kilog.; les huiles, 2 millions d’hectol.  Les ressources des États agricoles sont toujours limitées.  Aussi, sauf le Piémont, qui, peuple et gouvernement, poursuivait la réalisation de vues lointaines, les gouvernements s’attachaient à équilibrer leurs budgets par des dépenses modérées.  Les budgets ordinaires du Piémont, de la Toscane, des duchés de Parme et de Modène, les États du Pape et du royaume des Deux-Siciles, ne dépassaient pas, en recettes, en 1857, 500 millions; l’ensemble de leurs dettes publiques s’élevait à 112 millions de rente.

Par contre, l’Italie était restée bien en arrière des autres nations pour les chemins de fer et toutes les voies de communication, routes, télégraphes, postes.  Depuis 1859, les produits des chemins de fer, des postes et des télégraphes, a au moins triplé.  Elle se trouvait à peu près dans les conditions économiques de la France avant 1848.

Les événements qui se prolongèrent de 1859 à 1866 bouleversèrent entièrement la situation politique et apportèrent des modifications profondes dans la situation économique.  D’abord, les révolutions consomment toujours de nombreux capitaux, non seulement dans les destructions qu’elles opèrent, mais aussi dans les modifications qu’elles entreprennent.  Le gouvernement nouveau, qui avait successivement remplacé tous les autres, eut à cœur de se faire bien venir dans un pays où la vie locale a toujours eu et conservera, par la force même des choses, les préférences des populations.  En outre, la révolution ne s’était pas accomplie uniquement pour favoriser une dynastie; au fond, la dynastie n’était qu’un moyen, qu’un instrument; il fallut donner satisfaction à des besoins, à des idées et politiques et économiques.  De là des dépenses énormes et des impôts accablants.  Les dépenses ne profitent que lentement, même quand elles sont bien entendues, à ceux qui les font; mais l’accroissement des impôts est d’autant plus ressenti par les populations que, si les révolutions remplissent leurs espérances quelquefois, elles vident toujours leurs bourses.  En 1859, l’ensemble des dettes des États italiens était de 112 millions de rente.  Dès 1866, il était porté à 245 millions de rente, et il est aujourd’hui de 433 millions de rente consolidée seulement, plus 90 millions d’autres intérêts ou rentes annuelles; quant aux budgets, ils passèrent de 500 à 700 millions de recettes ordinaires, ce qui représentait un accroissement de charges des deux cinquièmes; mais cet accroissement ne donne aucune idée de celui des dépenses.  De 1861 à 1865, le déficit s’éleva à 2.039 millions; en 1866, il atteignit 721 millions; il n’a cessé qu’en 1874.  Il a donc duré quinze ans.  Pendant ces quinze années, il a représenté un total de 3.900 millions.  Ainsi, le déficit de quinze années du régime nouveau a égalé le budget des recettes de huit années du budget ancien.  Le budget des recettes de 1883 est plus de trois fois celui de 1857; c’est pour faire face à ces charges que l’Italie a dû avoir recours, non seulement au cours forcé, mais au papier-monnaie.

 

§ 2 — L’Italie de 1866 à 1882 — Période du déficit et du cours forcé

 

En 1866, l’Italie n’a pas eu seulement recours au cours forcé des billets au porteur de ses banques, elle a également mis en circulation un papier d’État, un papier-monnaie ayant aussi cours forcé.  Ni les emprunts, qui, effectués sur les places étrangères et presque exclusivement à Paris, étaient nécessairement limités, ni le cours forcé des billets au porteur des six banques autorisées à en émettre, n’auraient pu suffire à procurer au gouvernement nouveau, les ressources nécessaires.  Aussi, dès le 31 décembre 1866, c’est-à-dire huit mois après l’établissement du cours forcé et du papier-monnaie, les billets émis par l’État représentaient-ils 496 millions, lorsque la circulation fiduciaire des banques n’atteignait pas tout à fait 246 millions; au 31 décembre 1879, l’État avait mis en circulation pour 940 millions de ses billets, mais la circulation fiduciaire des banques ne s’élevait qu’à 732 millions

La France a dû subir, en 1848 et en 1870, le régime du cours forcé de sa circulation fiduciaire; mais elle n’a pas eu recours au papier-monnaie, c’est-à-dire à l’émission de billets directs par l’État.  C’est certainement l’une des raisons principales pour lesquelles l’abolition du cours forcé a eu lieu sans embarras en 1850 et en 1878, en France, tandis qu’en Italie l’opération, a été compliquée et délicate.

Le cours forcé et le papier-monnaie ont rendu à l’Italie de grands services, mais les services qu’ils prêtent reviennent toujours cher.  Il en a été ainsi pour la guerre de l’indépendance et pour celle de la sécession aux États-Unis, malgré une liquidation d’une scrupuleuse fidélité.  En Angleterre, cette liquidation, après une application pendant vingt-deux ans du cours forcé, a longtemps pesé sur l’état économique du pays.  En France, le régime des assignats, malgré l’appoint d’un milliard fourni par les biens du clergé et des émigrés, a abouti à une banqueroute complète.  Quand le cours forcé n’est qu’un expédient provisoire de circulation, destiné principalement à parer à des embarras momentanés, à remplacer les métaux précieux qui se dérobent, à soulager les banques dans l’obligation immédiate de rembourser en espèces leurs billets, ce qui a été le cas en France en 1848 et en 1870, les traces qu’il laisse dans l’état économique sont peu durables, les services qu’il rend sont même supérieurs au prix qu’on y met.  Ainsi, l’agio de 2 à 3 % qu’ont dû subir, pendant une partie de la période du cours forcé, les billets de la Banque de France, a été une charge fort légère pour l’époque; mais quand le cours forcé des billets de banque coïncide avec l’établissement d’un papier-monnaie d’État, il s’agit de tout autre chose.  Ce n’est plus aux besoins réels de la circulation fiduciaire qu’on entend pourvoir; on entend se procurer des capitaux, des ressources, en augmentant cette circulation; c’est donc une anticipation sur l’avenir; c’est un véritable emprunt forcé déguisé.  Dès lors surgit la question de savoir si cet emprunt sera remboursé, quand et comment.  Les billets d’État en circulation font exactement fonction de créances qui ont un débiteur connu, mais qui n’ont pas de créancier définitif.  Le créancier demeure inconnu; il est ambulatoire, comme le billet lui-même.  L’incertitude sur le remboursement et l’incertitude sur le créancier créent un risque : c’est à ce risque que correspond l’agio, agio d’autant plus élevé que les billets mis en circulation sont plus nombreux et que les ressources pour y faire face sont plus incertaines; c’est pour cela que cet agio varie sans cesse : en effet, les besoins de l’État peuvent s’accroître plus vite que ses ressources, ce qui a été précisément le cas pour l’Italie qui, de 1866 à 1870, éleva de 250 millions à 445 les billets d’État, tandis que les banques élevaient elles-mêmes leur circulation de 247 à 497 millions.  L’agio varie pour une autre cause : c’est l’estimation que fait l’opinion publique de la situation de l’État, c’est-à-dire des chances du remboursement.  Il s’opère alors une véritable confusion entre la monnaie et les fonds publics.  La rente baisse-t-elle à la Bourse, l’agio monte : il baisse, au contraire, si la rente monte.  Ce sont deux baromètres constatant les mêmes oscillations en sens inverse.  Les conséquences de cet état de choses sont très graves.  D’une part, la monnaie métallique est littéralement proscrite du marché; d’autre part, les prix deviennent d’une incertitude désastreuse, par suite de la condition indéterminée de l’instrument monétaire au moyen duquel on les fixe.  En effet, les métaux précieux ont pour caractère fondamental de donner à la monnaie métallique une base fixe; elle n’est pas immuable, mais elle est d’une fixité suffisante; par suite ils fournissent un instrument excellent pour établir les prix : prix des denrées, prix des services.  Au contraire, lorsque l’instrument monétaire principal n’est que du papier estampillé par l’État ou par les banques, cette fixité devient insuffisante par suite des fluctuations de l’agio.  Les prix sont atteints dès lors d’une extrême mobilité, cause de pertes et de bénéfices aléatoires pour la production, dans le fonctionnement de laquelle le jeu occupe une trop grande place.  Sous la même influence, tous les métaux précieux disparaissent, par la raison que si deux monnaies d’inégale qualité sont en présence, c’est la moins bonne qui prévaudra; c’est la loi de tout échange.  Enfin, il y a un régulateur à cette situation; ce régulateur, c’est précisément l’étranger, qui est en possession d’une monnaie de meilleure qualité.  Il n’échangera sa monnaie que contre une monnaie de qualité égale, ou ses produits que contre sa propre monnaie.  C’est lui alors qui fixe réellement les conditions de l’agio, c’est-à-dire la différence entre la monnaie de bonne qualité et celle de qualité inférieure, entre la monnaie métallique et la monnaie fiduciaire.  L’Italie fit, sans retard, l’expérience de cette situation.  Après qu’elle eut établi le cours forcé et le papier-monnaie, elle dut prendre l’engagement de rembourser ses emprunts et d’en payer les arrérages en or.  De là des pertes considérables qui ont parfois dépassé 15 millions par an pour l’État.  La règle appliquée à l’État s’étendit à toutes les transactions particulières.  Les Italiens achetaient-ils des produits étrangers, ils avaient à les payer en or ou à subir l’agio, à supporter le change au cours du jour.  Étaient-ils vendeurs, on les payait avec leur propre monnaie.  Les personnes qui, de 1866 à 1881, voyageaient en Italie, avaient toujours la précaution de se munir d’or.  La prime qu’elles encaissaient couvrait une partie de leurs dépenses.  Elle était encore, en 1880, de 10 %.  Elle a eu son minimum en 1866, 1.25 %, et son maximum 20.5 %.  Au surplus, voici les diverses étapes qu’elle a suivies :

Agio de l’or en Italie
Années Moyenne Maximum Minimum
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1880
7,81
7,37
9,82
3,94
4,50
5,35
8,66
14,21
12,25
8,27
8,47
9,63
9,62
11,19
10,53
20,50
13,10
15,15
5,72
12,10
7,30
14,95
17,65
16,95
10,80
9,65
13,75
11,00
14,80
13,05
1,25
4,87
5,20
2,02
1,73
3,85
6,70
10,00
9,50
8,15
7,25
7,65
7,90
9,00
8,75

Ces chiffres confirment entièrement les réflexions qui précèdent :

1° l’extrême variabilité de l’agio, qui, en 1866, peut osciller entre 1,25 et 20,5, et en 1870, entre 1,72 et 12,10.  Ce sont les mêmes mouvements que ceux des fonds publics;

2° la tendance de l’agio à s’élever avec la quantité du papier-monnaie émis; cette tendance est nettement accusée, dans les années 1877 et 1880, malgré le relèvement économique de l’Italie auquel je vais arriver.

La variabilité dans l’instrument monétaire est un grand malheur pour les populations; elle équivaut pour elles à l’altération des monnaies métalliques.  Subir, sur une monnaie de papier, un agio variant de 1 à 20 % est plus dur que la plupart des altérations de Philippe le Bel ou de Jean le Bon.  Quant à la hausse régulière de l’agio, c’est une source de pertes plus graves encore, car la perte est constante, inévitable, universelle.  Il en résulte que c’est dans les dernières années que cet agio a été le plus terrible pour l’Italie.  En effet, en 1866, le mouvement des importations de l’Italie avait été de 870 millions au commerce spécial, la moyenne de l’agio n’a pas atteint à 8 %, mais, en 1879, cette moyenne s’est élevée à 11,19 % sur un ensemble de 1.262 millions.

Aussi, à peine le gouvernement italien eut-il établi le cours forcé et le papier-monnaie, qu’il voulut s’en débarrasser; des enquêtes furent ouvertes; des projets furent étudiés; mais il fallut bientôt avouer que la situation était plus forte que les volontés.  Cette situation est très clairement indiquée par la comparaison des budgets de 1866 à 1883.

Années Recettes Dépenses Déficit Excédent Circulation
1866
1867
1868
1869
1870
1871
1872
1873
1874
1875
1876
1877
1878
1879
1881
1882
1884
617.431
714.458
768.757
871.693
865.980
966.936
1.014.039
1.047.240
1.077.115
1.096.319
1.123.328
1.180.840
1.191.625
1.228.112
1.293.130
1.360.342
1.548.952
1.338.578
928.660
1.014.354
1.019.567
1.080.747
1.040.948
1.097.618
1.136.248
1.090.499
1.082.449
1.102.882
1.157.917
1.177.079
1.185.818
1.271.844
1.321.495
1.541.977
721.447
214.146
245.796
148.874
214.776
74.012
83.579
39.008
13.583
















13.870
20.446
22.922
14.546
42.294
21.286
38.847
7.793
737
495
841
848
942
1.206
1.363
1.454
1.513
1.563
1.586
1.568
1.612
1.672


1.503

Comment, en effet, rembourser le papier-monnaie avec une série de dix années en déficit ?  Il y a mieux; le papier-monnaie facilite les opérations quotidiennes des caisses de l’État qui ont toujours besoin d’avances et qui n’en ont jamais assez dans les époques de déficit.  De là ces émissions de billets dont on peut suivre le développement périodique d’après le tableau ci-dessus.  On dut donc renoncer à tout projet de supprimer le papier-monnaie; on dut attendre que, soit les progrès de la condition économique de l’Italie, soit l’amélioration des finances de l’État le permissent.  L’Italie a dû conserver le cours forcé, le papier-monnaie et l’agio jusqu’au 12 avril 1883, c’est-à-dire pendant 17 ans.  Si l’on accepte le taux de 10 % comme moyenne de l’agio, on peut admettre que l’agio a coûté bien près de 200 millions à l’État et au moins 3 milliards à l’Italie, car son mouvement commercial (importation) de 1866 à 1883 est supérieur à 20 milliards, sans compter les pertes autres que celles qui peuvent être constatées par les livres de douanes, pertes très importantes.  Il est vrai qu’on a mis en avant, pour atténuer ces pertes, que le papier-monnaie avait pour effet de hausser le prix des marchandises et des salaires.  Cela est exact dans une certaine période, surtout dans la première période; le papier-monnaie produit alors à peu près le même effet qu’un afflux de métaux précieux.  Mais cette hausse n’eut pas de durée, surtout eu égard aux échanges internationaux.  Il y a toujours eu une certaine tendance au nivellement des prix; ce nivellement a été singulièrement augmenté par les chemins de fer, les télégraphes, la navigation à vapeur.  Il en résulte que tous les produits subissent la loi de ce nivellement.  En outre, d’autres faits économiques, les moyens de transport, la concurrence des produits similaires peuvent contrebalancer cette hausse factice.  Et c’est ce qui est précisément arrivé, sauf pour les vins.  La concurrence des États-Unis et de l’Inde a plus exercé d’influence en baisse sur le prix des blés que le papier-monnaie en hausse; de même la concurrence de la Chine et du Japon sur le prix des soies.  Par contre, le phylloxéra, en sens opposé, a été bien autrement utile à la hausse des vins que le papier-monnaie; ce qui confirme ces réflexions, c’est l’état de pénurie que d’excellents observateurs ont relevé dans certaines régions de l’Italie, malgré des progrès incontestables.  Cette pénurie provient certainement, en partie, des pertes causées par le papier-monnaie, par cet agio qui est un cancer redoutable, puisqu’il a représenté pour la production, en Italie, un prélèvement annuel, net et liquide, de 130 millions au moins, pendant 17 ans, c’est-à-dire peut-être le huitième, sinon le septième du revenu national, évalué de 900 millions à un milliard.

Telle est la situation de l’Autriche et de la Russie; telle a été pendant et après la guerre de la sécession, celle des États-Unis.  En Autriche, l’agio est moins considérable qu’il n’a été, en moyenne, en Italie, grâce surtout au fait que l’argent est l’unique étalon monétaire de l’Autriche.  Néanmoins, cet agio est une cause de pertes considérables.  Ainsi, on trouve dans le compte rendu de l’administration des chemins de fer lombards qu’en 1880 l’agio a représente pour la Compagnie 7.331.131 francs, ce qui a rendu impossible la distribution d’aucun dividende.  En 1882, un dividende de 5 francs a pu être alloué, soit 3.730.715 francs, mais l’agio avait absorbé plus du double, 7.141.000 francs.  Sans agio, le dividende aurait pu être de 15 francs.  En 1882, la Fondiaria, Compagnie d’assurances italienne, a déclare dans ses comptes rendus que la baisse de l’agio a produit.  en Italie un bénéfice de 600.000 fr., qui seul a permis de donner un dividende.  En Russie, la perte sur le rouble-papier varie entré 30 et 40 %, puisque le rouble est tombé de 4 francs au-dessous de 2,40 et se tient péniblement à 2,50.  Bien que par son étendue et l’extrême diversité des parties du globe où se font ses échanges, la Russie ait une situation toute différente de celle de l’Italie, et même de l’Autriche, les pertes que lui impose l’agio sont pour elle une cause grave sinon d’appauvrissement, du moins de retard dans le développement de ses immenses ressources.  C’est ce qui explique la précipitation avec laquelle les États-Unis ont voulu réparer les blessures faites à leur situation économique par la guerre de la sécession et le papier-monnaie.  Il y eut un moment, en 1864, où l’agio s’éleva pour 100 d. à 85.  En 1867, après la paix, il atteignit encore 46 ⅜; ayant touché le pair en 1870, il remonta à 10,50 en 1873 et ne disparut qu’à la fin de 1878.  À cette époque, les États-Unis avaient retiré tout le papier-monnaie portant intérêt et remboursé 4 milliards sur 14 de la dette consolidée.  Ainsi, il leur a fallu, à partir de 1865, plus de 12 ans pour faire disparaître l’agio, malgré l’importance de leurs ressources et l’énergie de leur gouvernement.  Aucun sacrifice ne leur a coûté, parce qu’ils ont eu la parfaite clairvoyance des immenses pertes qui résultaient pour eux de l’agio.  Pour une autre cause, de nature différente mais d’ordre identique, l’agio est, en partie, la cause secrète de la misère de l’Inde.  L’agio, dans l’Inde, ne provient pas du papier-monnaie, mais d’une circulation d’argent qui l’expose à un agio désastreux dans ses rapports avec les peuples à circulation d’or.  Si la cause est différente, les effets sont les mêmes; c’est un prélèvement ruineux, écrasant sur la production; c’est exactement une rente, un impôt perpétuel, car il faut régler les créances anglaises ou européennes en or, et les créances de l’Inde se règlent, au contraire, avec la monnaie du pays.

Les hommes d’État, les économistes de l’Italie, se sont très nettement rendu compte de cette situation.  Ils ont tout fait, dans la limité du possible, pour préparer l’Italie à échapper au plus tôt à l’influence du papier-monnaie et de l’agio.  Ils se sont interdit résolument les aventures militaires, les expéditions lointaines, les colonies inutiles, les travaux publics exagérés et surtout les emprunts.  Ils n’ont songé qu’à équilibrer le budget, sachant fort bien que cet équilibre était la première condition de disparition de l’agio et à alléger les impôts qui accablaient les populations et la production, notamment le terrible impôt sur le pain, sur le premier élément de l’alimentation, cette taxe de la mouture dont le fisc était arrivé à obtenir 83 millions en 1877, au lieu de 17 ½ millions de francs en 1869.  Chaque livre de pain enlevait une obole à la famille.  L’opinion publique, à quelques écarts près, s’est associée à leurs efforts.  Il a été donné à l’Italie de pouvoir remettre la direction de ses plus grands intérêts à une série d’hommes d’État, d’origine diverse, mais tous dignes de sa confiance et de les seconder tous dans leur œuvre commune : MM. Sella, Scialoja, Minghetti, Luzzatti, Magliani, pour ne citer que les noms de ceux qui se sont plus particulièrement occupés des questions économiques.  Mais ni les conseils des économistes, ni l’aptitude des hommes d’État n’auraient été suffisamment efficaces sans un grand effort de la part du pays; cet effort, l’Italie l’a fait, comme l’attestent les progrès accomplis, de 1866 à 1883, dans les diverses branches de la production.  Ce sont ces progrès qui ont fourni les moyens de reconstituer la condition économique de l’Italie; et lorsque cette reconstitution a été solidement faite, l’agio a disparu de lui-même, parce que l’état économique était la garantie que l’Italie n’avait plus besoin d’avoir recours à des expédients, qu’elle pourrait se dispenser d’anticiper sur l’avenir au moyen d’une circulation qui n’était qu’une lettre de change tirée sur les générations futures, et qu’elle se trouvait à même d’acquitter en 1883 celle qui avait été tirée en 1866 et depuis.  Ainsi, quant à l’agriculture, la production des céréales avait été portée à 104 millions d’hectolitres, dont 52 millions de blé; celle des huiles à 3.400.000 hectolitres; celle du vin à 30 millions d’hectolitres; celle des soies à 2.300.000 kilogrammes.  La production des légumes et des fruits avait fait assez de progrès pour établir une concurrence efficace à l’agriculture française.  De 1860 à 1865, l’importation des vins en Italie compensait l’exportation; en 1879, l’exportation a dépassé 2 millions d’hectolitres.  En 1867, la France achetait à l’Italie pour 700.000 fr. de vins et pour 7,2 millions en 1881.  L’industrie avait accompli des progrès notables, notamment celle de la soie, la filature de coton, les diverses branches de la laine, les savons, la parfumerie, la faïencerie, la verrerie; des mines de houille, de zinc, de cuivre, de plomb avaient été ouvertes.  Par suite, le mouvement commercial de l’Italie tendait à changer de caractère.  En 1866, au commerce spécial, les importations avaient été de 870 millions contre 617 millions d’exportations; en 1879, les importations s’élevaient à 1.262 millions contre 1.100 millions d’exportations; en 1878, les exportations avaient contrebalancé les importations, c’est que les produits de l’industrie italienne commençaient à se vendre au dehors.  En 1883, pour les onze premiers mois : importations, 1,311 millions; exportations, 1.141 millions.

Voici, pour les deux années 1866 et 1867, des chiffres d’une différence assez sensible :

EXPORTATION
Quintaux 1866 1877
Peaux vernies
Tissus de lin
Fils de bourre de soie
Papiers à livres
Minerai de fer
Zinc
Plomb
Marbres
Soufre

3.182
125.450
114
25.800
51.000

97.580
203.600
1.455.000

6.260
244.975
16.095
66.100
2.366.700
795.000
273.300
544.800
2.100.000

L’industrie du coton, à peine naissante en Italie en 1859, comptait 1 million de broches, avec 70.000 tisserands à la main et 15.000 métiers mécaniques; celle de la laine 300.000, avec plusieurs milliers de métiers; celle du lin 60.000.  Mais l’industrie maîtresse était celle de la soie, autrefois si considérable en Italie : soie et soieries.  Il y a longtemps que la culture de la soie est en grande prospérité en Italie.  En 1862, l’exportation des soies grèges, cocons, bourres et résidus, s’élevait à 38.000 quintaux et 91.000 en 1877.  Deux millions de broches étaient en activité.  La France avait porté ses importations de soies d’Italie de 94 millions en 1865 à 145 millions en 1881, après 188 millions en 1876.  Mêmes progrès dans l’industrie des tissus.  La France, qui en importait pour 200.000 francs en 1865, en a importé pour 3.300.000 francs en 1881.  On estime que, de 1870 à 1880, l’Italie a doublé ses métiers (30.000 au lieu de 14.000) et porté sa production de soieries à 45 millions.  Elle en exporte en France, en Autriche, en Orient.  Elle reconstitue ses anciens ateliers.  Ses puissantes caisses d’épargne, notamment celle de Milan, avancent des capitaux au commerce des soies et sont parvenues à faire de Milan un des centres de ce commerce.  La population industrielle de l’Italie, évaluée à 3 millions d’âmes en 1860, paraît être actuellement de 4.500.000.  Les salaires de cette population ont augmenté, en général, dans la proportion de 107 à 124 et dans celle de 107,37 à 136,85 pour l’industrie des textiles.

Le réseau ferré a été porté de 1.472 kilomètres en 1859 à 4.967 en 1869, à 8.419 en 1879 et à 9.000 en 1883.  L’Italie n’a pas commis la faute d’engloutir des capitaux improductifs dans des chemins de fer électoraux.  Le mouvement maritime, si important pour elle, a naturellement participé à ces progrès.  Dans son ensemble, il avait grandi, de 1866 à 1878, de 16 à 25 millions de tonnes; en 1882, y compris le cabotage, il a dépassé 35 millions de tonnes.  En 1866, le tonnage de la marine marchande italienne était évalué à 717.600 tonnes, dont 76.686 à vapeur; il s’élevait en 1880 à 1.151.300 tonnes, dont 218.000 à vapeur.

Les résultats de ces progrès étaient accusés par d’autres faits d’un ordre plus général.  La rente italienne qui, en 1866, était tombée à 41,36 et à 44 en 1870, qui, remontée à 71 en 1872, était retombée à 59 en 1874, touchait à 89 fin 1880.  L’Italie pouvait, sans trop fléchir, quoique fortement éprouvée, supporter un surcroît ou produire un surplus d’impôts, de 1863 à 1882, de 700 millions, savoir : impôt foncier, 191 millions au lieu de 110; impôt sur le revenu, 185,3 au lieu de 13,8; successions, enregistrement et timbre, 130 au lieu de 44; douanes, 156,7 au lieu de 57,2; sels, 81,9 au lieu de 35,3; octrois, 81,3 au lieu de 23,6; tabacs, 104,9 au lieu de 64,4; enfin, la loterie donnait 72,8 au lieu de 35,2.

Tandis qu’en 1862 le rendement des impôts directs, foncier et richesse mobilière, correspondait à 5,87 lires par tête d’habitant, le rendement de 1881 fait ressortir cette moyenne à 13,93 lires.  Les taxes sur les affaires donnaient, en 1862, en moyenne 2,51 lires par tête et 6,31 en 1881.  Les impôts sur la consommation ont monté de 8,38 à 18,07 lires, malgré la réduction de la mouture; enfin, le rendement des services publics (postes et télégraphes, etc.), qui était de 1,84 en moyenne par tête d’habitant en 1862, atteint 3,84 lires en 1881.

Les recettes de toute sorte des provinces passaient, de 1863-à 1879, de 30 millions à 77, et celles des communes, de 279 millions à 829.

Malgré ces accroissements des charges publiques, les épargnes augmentaient avec une grande rapidité.

 

(1.000) 1866 1879 1883
Dépôts des banques d’émission
Lettres de change et avances
Dépôts de tous les établissements de prévoyance
Prêts fonciers
Caisse des dépôts et prêts

216.260
224.710
4.000
511
246.679
494.540
839.840
223.280
81.194
218.447
546.228
1.118.122

En 1862, on comptait en Italie 443 sociétés de secours mutuels avec 121.598 membres, et en 1878, 2.091 sociétés avec 331.549 membres.

Mais, de tous les symptômes, le plus satisfaisant c’était et c’est encore, d’une part, la bonne harmonie entre toutes les classes de la société italienne, harmonie dont M. Léon Say a pu constater lui-même les effets et la portée, et, d’autre part, la direction scientifique imprimée par un grand nombre d’hommes, aussi intelligents que dévoués, à tout ce mouvement.  Rien n’est abandonné au hasard; tout le mécanisme politique et social est étudié dans ses lacunes comme dans ses bons côtés; toutes les expériences faites à l’étranger sont suivies avec soin; la méthode expérimentale qui a renouvelé les sciences physiques et naturelles, il y a trois siècles, est largement appliquée pour apporter dans les fondements et l’édifice tout entier de la société moderne, non pas des bouleversements ou des métamorphoses de caprice, sans lendemain, mais de profondes et durables modifications, d’après une connaissance attentive des idées et des besoins de l’époque actuelle, de ses ressources et de ses liens avec le passé.

 

§ 3 — Abolition du cours forcé

 

La meilleure preuve de cette haute direction scientifique du mouvement économique de l’Italie est donnée par l’habileté, la prudence, la connaissance consommée des faits financiers avec lesquelles l’opération a été conçue, préparée et conduite.  Elle a été précédée de diverses enquêtes, instruites avec soin, et d’un rapport complet de M. Magliani, ministre des finances (15 novembre 1880).  En elle-même, l’opération était en apparence assez simple.  Il s’agissait de procurer au Trésor italien les espèces nécessaires pour rembourser successivement les billets d’État.  Un emprunt en rente italienne qui, fin octobre 1880, avait atteint le cours de 88,90, suffisait pour fournir ces espèces.  Mais à côté de la partie mécanique de l’opération se présentaient d’autres questions plus compliquées, plus délicates.  Quelle portion de la circulation fiduciaire de l’État fallait-il rembourser ?  Conserverait-on le caractère de cours forcé à la portion des billets d’État non remboursés encore et aux billets des banques en circulation ?  Leur attribuerait-on sinon le caractère de cours forcé, du moins celui de cours légal ?  L’équilibre du budget ne serait-il pas rompu par le service des rentes à créer pour réaliser l’emprunt ?  Serait-il facile de trouver sur le marché des métaux précieux une quantité d’or assez considérable ?  Cette quantité obtenue, cet or mis en circulation au lieu et place des billets, serait-il possible à l’Italie de le conserver ?  Débitrice par la balance commerciale, débitrice pour une partie de sa rente, l’Italie ne devrait-elle pas réexporter l’or à elle remis ?  En possession déjà d’une monnaie d’argent, dépréciée, cette monnaie ne chasserait-elle pas l’or, comme la monnaie de papier avait chassé l’or et l’argent ?  Quel système adopterait-on pour la circulation fiduciaire des banques ?  Quelles limites, quelles garanties imposerait-on ?  Toutes ces questions étaient soulevées dans les discussions de la presse, aussi bien en Italie qu’à l’étranger.  Toutefois, deux opinions prévalurent sur-le-champ.  Les uns, la minorité, condamnèrent l’opération en elle-même, comme supérieure aux forces de l’Italie; les autres déclarèrent que les progrès accomplis par l’Italie répondaient du succès, quelles que fussent les difficultés.  Bien que ces difficultés ne soient pas toutes résolues, l’événement a donné raison aux optimistes.

Le gouvernement a pris pour règle, dans toute l’opération dont il a toujours parfaitement compris la complexité, de ne trancher les difficultés que les unes après les autres.  Il s’en est rapporté à la sagesse de l’opinion publique et aux ressources du pays.  La totalité de la circulation fiduciaire s’élevait à environ 1.665 millions.  Le gouvernement a pensé que le remboursement de 665 millions par l’État pourrait suffire; que l’État conserverait pour 340 millions de billets au porteur, ayant cours légal, mais remboursables à vue, et que la circulation des banques serait, sans inconvénient, fixée à 660 millions.  Ces suppositions n’avaient rien d’exagéré; elles reposaient sur la présomption que le Trésor pourrait avoir toujours une encaisse de 100 millions et les banques de 200 millions.

La loi proposée le 15 novembre 1880 ayant été promulguée le 8 avril 1881, le gouvernement s’occupa sur-le-champ de réaliser l’emprunt qui devait fournir les espèces indispensables.  Cet emprunt présentait une incertitude qui a été exagérée avant comme après.  On mettait en doute la possibilité de procurer facilement à l’Italie 600 millions en or.  Eh bien, telle n’a pas été la difficulté.  Les banquiers ont très bien su trouver les moyens de prélever 600 millions d’or sur le stock d’or du globe; ce prélèvement a eu lieu sans embarrasser les relations internationales; chaque État a fourni sa quote-part : Italie, 82 millions; États-Unis, 72; Allemagne, 68; France, 65; Angleterre, 50; Autriche, 37; Russie, 25.  Ce fait est un argument puissant en faveur du monométallisme.  Tous les calculs faits à cette occasion par les cambistes ont été démentis par l’événement.  La difficulté est venue de la crise financière de 1882.  L’Italie avait placé facilement, en juillet 1881, la première partie de l’emprunt à 88,25, avec une commission de 1 %, à un syndicat anglo-français-italien.  En février 1882, la rente italienne tomba un moment à 83,50.  Aussi, la deuxième partie, offerte au public, au mois de mai, ne fut-elle souscrite que pour un cinquième.  Deux mois après éclatait la crise égyptienne.  L’italien retombait à 83,50.  Malgré ces péripéties, le syndicat a honorablement rempli ses engagements.

Muni de l’approvisionnement d’or, le gouvernement italien, par un décret royal du 5 mars 1883, fixa au 12 avril le jour de la cessation du cours forcé.  Toutefois, il faut bien s’entendre à cet égard.  Le décret porte : 1° que les billets de 50 centimes, de 1 franc et de 2 francs seront remboursés en monnaie divisionnaire d’argent; 2° que les billets de 5 francs et au-dessus seront remboursés en monnaie légale d’or et d’argent dans quinze villes désignées, à concurrence d’abord de 105.400.180 francs et ensuite des ressources du Trésor; 3° que tous les billets de 5 francs et de 10 francs seront remboursés dans le délai de cinq ans; 4° que les billets restant en circulation représenteront 340 millions, savoir : 240 millions en coupures de 10 francs et 100 millions en coupures de 5 francs, et seront convertibles en monnaie métallique dans les villes autorisés; 5° qu’une caisse spéciale sera chargée de l’émission des billets d’État en circulation.  En limitant les villes où les billets peuvent s’échanger, le décret a pris une précaution de prudence, mais inutile.

Quant à la circulation des banques, elle n’a pas encore été réglée par une loi; mais le gouvernement a déposé un projet de statut dont les principales dispositions sont connues : 1° les banques pourront augmenter leur circulation au fur et à mesure que l’État diminuera la sienne; 2° toutefois, cette circulation est provisoirement fixée à 1 milliard, sous la condition que le capital versé des banques devra représenter le tiers de la circulation.  Ce chiffre pourra être dépassé à proportion des réserves métalliques des banques, dont deux tiers doivent toujours être en or; le privilège des banques actuelles, sans préjudice des banques nouvelles, sera prorogé de trente ans à partir de 1889; les banques pourront céder leur privilège; tous leurs billets seront respectivement échangeables; toutefois, le Trésor ne sera tenu à prendre les billets de chacune d’elles que dans la province où elle est établie.  En attendant l’adoption de ce projet, le cours légal des billets de banque d’émission a été prorogé jusqu’au 31 décembre 1884 [1].

 

§ 4 — Résultats de l’abolition du cours forcé

 

Dès que la loi sur l’abolition fut votée, les cours du change italien s’améliorèrent; au fur et à mesure des versements de l’emprunt, ils eurent une tendance à fléchir et l’agio était tombé à 3 % avant l’apparition du décret du 5 mars dernier.  Il ne s’est pas relevé depuis; mais il n’a pas disparu; il oscille entre 1 et 1 ½ %, selon les circonstances, la légère prime dont l’or profite sur tous les marchés à double étalon monétaire et les bilans mensuels soit du Trésor, soit des banques.  Comme la plus grande partie des billets d’État est demeurée en circulation, comme la totalité ne sera remboursée que dans cinq ans, il est tout naturel qu’un certain agio persiste.  Il y a mieux, cet agio persistera tant que, d’un côté, la condition des banques ne sera pas complètement régularisée, puisque c’est à elles, en définitive, que sera confiée la gestion de la circulation fiduciaire de l’Italie, et que, d’un autre côté, la situation monétaire de l’Italie ne sera pas nettement établie pour une période suffisamment longue.

Les diverses dispositions du projet de loi sur les banques paraissent répondre aux nécessités présentes : pas de monopole – unité de circulation par l’échange des billets – pas de solidarité générale pour les opérations autres que la circulation – la circulation effective gagée par le capital versé dans une proportion de trois contre un et par une encaisse d’au moins deux cinquièmes – les deux tiers de l’encaisse en or – le maximum de la circulation fixé par la loi pour chaque banque, savoir : banque nationale, 600 millions; banque de Toscane, 90 millions, autres banques, 310 millions; sans doute on pourrait désirer mieux; les garanties des banques d’émission en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne sont plus complètes; notamment on pourrait stipuler la garantie formelle de la circulation par les actionnaires en sus du montant versé de leurs actions.  Voici quelle était, au 31 octobre 1883, la situation des banques d’émission :

Banques (1.000) Caisse Circulation + réserve Dépôts Circulation Portefeuille + avances Titres acquis
Nationale
Naples
Toscane
Romana
Sicile
Crédit de Toscane
262.633
106.908
22.043
18.059
26.902
9.800
233.880
53.959
38.633
17.633
14.572
10.360
92.462
88.782
2.005
6.047
28.557
594
412.312
135.980
49.891
48.603
36.019
14.276
312.136
94.898
52.344
33.852
85.694
13.295
159.092
21.376
13.047
4.808
4.113
510
Total 442.544 363.437 218.447 769.281 546.228 192.846

Ainsi, la circulation et les dépôts formaient un ensemble de 987.728 millions, couverts à concurrence de 635.390 par l’encaisse et les titres, c’est-à-dire gagés à concurrence des deux tiers; le portefeuille et les avances peuvent être considérés comme un gage suffisant du surplus.

D’après le bilan de la Banque de France au 27 décembre dernier, elle avait une circulation de 2.946 millions; elle devait en comptes-courants 605 millions, ensemble 3.551 millions; son encaisse s’élevait à 1.963 millions, rentes et réserves 224 millions, ensemble 2.187 millions; il y avait donc une somme de 1.364 millions qui n’était gagée que par le portefeuille et les avances, s’élevant : portefeuille 1.081 millions, avances sur titres en lingots, 237 millions, à l’État, 248 millions.

Si l’on compare ces deux bilans, on reconnaîtra tout de suite que la circulation des banques d’Italie est tout aussi bien gagée, si ce n’est mieux, parce qu’elle est moins excessive que celle de la Banque de France.

Quant à la situation monétaire de l’Italie, il n’est pas facile de la connaître complètement après un si long règne du papier-monnaie, l’effet du papier-monnaie étant fatalement de désorganiser complètement la circulation monétaire.  On évalue, d’une manière générale, le stock métallique de l’Italie à 800 millions d’or et 400 millions d’argent.  On estime qu’avec une circulation fiduciaire de 1.200 millions, les besoins généraux de la circulation pourraient être suffisamment satisfaits, pendant quelques années du moins, eu égard surtout à la belle organisation des caisses de compensation, des caisses d’épargne, des banques populaires et des divers établissements de crédit qui peuvent venir en aide au mouvement des affaires, comme cela a lieu en Angleterre.  Il est certain qu’une circulation totale de 2.400 millions paraît insuffisante pour un État dont l’activité économique se développe aussi rapidement que l’Italie.  Aussi prête-t-on à l’Italie, qui fait partie de l’Union latine, l’intention de demander la prorogation de l’Union et l’augmentation de la quantité d’argent qu’elle est autorisée à frapper.  Bien que l’argent ne soit pas en hausse et que sa valeur métallique soit plus compromise qu’elle ne l’a jamais été, par suite de la production des mines d’or et de la probabilité de nouvelles découvertes de gisements aurifères, la demande de l’Italie sera probablement accueillie, mais elle ne tirera qu’une très médiocre ressource de ce côté; ce qu’elle aurait, semble-t-il, de mieux à faire, serait d’autoriser ses grandes banques d’émission à augmenter leur circulation en la gageant au moyen d’un accroissement de capital employé en rentes sur l’État, comme aux États-Unis, et de l’obligation de garantie imposée aux actionnaires.  L’idée de faire garantir la circulation des banques par les actionnaires, qui profitent des bénéfices de la circulation, est appelée à faire son chemin; au contraire, la condition, unique au monde, des actionnaires de la Banque de France, qui, sans courir d’autre risque que celui de mille francs, versés une seule fois pour une action valant actuellement cinq fois plus, recueillent tous les bénéfices d’une circulation excessive, est appelée à disparaître.  C’est bien le moins que l’actionnaire garantisse au public la valeur de l’instrument qu’il exploite si bien.

En fait, le publie italien a parfaitement secondé les vues du gouvernement.  Les demandes de remboursement ont été peu nombreuses.  Comme tout avait été prévu pour y répondre, le public n’a pas montré d’empressement.  Dans les premiers jours, il n’y a eu des demandes sérieuses qu’en Sicile.  Depuis le 15 avril on a retiré des caisses du Trésor environ pour 200 millions d’espèces, dont partie en monnaie divisionnaire d’argent.  Cette monnaie est devenue abondante [2].  C’est un bienfait véritable, car autant le billet de 20 francs est commode, autant celui de cinquante centimes est insupportable.  Une partie de ces 200 millions a passé dans les réserves métalliques des banques.  En tout cas le Trésor est assuré de répondre à toutes les demandes.  On avait craint un grand mouvement d’exportation d’or, au 31 juillet dernier : il était entré en Italie pour 73.280.000 d’espèces, dont 27.700.000 francs or; il en était sorti pour 9.356.000 francs, dont 4.100.000 or; le mouvement a eu lieu en sens opposé aux prédictions.

C’est que, dans toute cette opération, le fond même de la question a toujours été négligé; on n’a pensé qu’au mécanisme.  Le fond, c’est l’amélioration considérable de la situation économique de l’Italie, c’est le développement de ses affaires, c’est son immense émigration, c’est le progrès de ses institutions de crédit, c’est la connaissance plus répandue et la pratique intelligente des méthodes scientifiques les plus perfectionnées.  Le reste n’est que de l’accessoire; il arrive toujours par surcroît.  Pendant que le gouvernement italien entreprenait cette grande opération de l’abolition du cours forcé, ou plutôt de la suppression du papier-monnaie, il achevait une autre grande réforme, la suppression de l’impôt sur la mouture.  Voilà des réformes efficaces, voilà des actes qui honorent les gouvernements !  Dans le budget de 1883, la suppression de l’impôt sur la mouture laissait une trouée de 47 millions; eh bien, cette trouée a été comblée et le budget de 1884 a pu être préparé avec un excédent de 7 millions.  Pendant les onze premiers mois de l’exercice 1883, la taxe mobilière a produit 145 millions au lieu de 136, les douanes 390 millions au lieu de 365; au 30 septembre dernier, les importations présentaient une augmentation de 106.790.000 francs et les exportations de 76.878.000 sur 1882.

Malgré ces résultats, en partie acquis dès juillet dernier, mais plus nettement accusés depuis, l’honorable M. Luzzatti, tout en les constatant ou les prévoyant, n’hésitait pas, dans une communication faite par lui à la fin de juillet, à la Société de statistique de Paris, à se demander s’ils seraient durables, si la victoire contre le papier-monnaie, contre l’agio, était irrévocable en Italie.  Il faisait remarquer que l’Autriche, que la Russie, bien plus proches de l’Italie que de la France, étaient soumises au papier-monnaie et que, jusqu’à présent ces deux États ne paraissaient pas disposés à s’en priver; que la baisse de l’argent était une autre cause de préoccupation, et que, pour les États dont les finances étaient assujetties à un contrôle sérieux, la circulation à base d’argent unique ne valait guère mieux que le papier monnaie, sévèrement surveillé; il indiquait, comme l’un des desiderata de l’Italie, que l’Autriche se décidât à renoncer au papier-monnaie qui, en réalité, lui coûte si cher; mais il n’osait pas affirmer que le stock d’or des États européens et de l’Amérique, la production de l’or fussent tels qu’il fût possible soit de garantir à l’Autriche le succès d’une opération semblable à celle de l’Italie, soit à l’Italie le complet succès de la sienne.

Ces réflexions, qui sont loin d’être sans fondement, indiquent combien il est difficile de sortir du régime du papier-monnaie quand on s’y est habitué et quand on entend remplir ses engagements.  L’opération entreprise par l’Italie n’est pas, en effet, encore à bon port, mais il n’y a aucune témérité à dire qu’elle y arrivera, si elle a la sagesse de conserver la paix et de ne plus émettre de rentes.  Rente ou papier-monnaie ont quelque chose de fraternel; seulement la rente, si elle est servie, comble les trouées que le papier-monnaie ne couvre qu’avec l’agio.  De là l’idée américaine du papier-monnaie portant intérêt, car la grande république américaine a pratiqué pendant la guerre de la sécession toutes les expérimentations possibles et la plus belle qu’elle ait faite, grâce à un territoire illimité et fécond, à une race laborieuse, et à une immigration extraordinaire, c’est d’avoir donné l’exemple du respect des engagements internationaux.  Aussi, son crédit est-il établi sur le roc et possède-t-elle le système des banques le plus complet qui ait encore existé.

L’Italie est sur la même voie; elle suit les mêmes errements; elle acquitte ses dettes et elle donne chez elle un développement extraordinaire à toutes les formes de l’épargne et du crédit.  Elle se crée aussi deux instruments de puissance dans l’avenir.  Si on ajoute à ces instruments la force d’expansion de sa population et la pratique, en matière économique et financière, des méthodes scientifiques les plus progressives, on ne peut mettre en doute que l’Italie ne devienne, sur les marchés internationaux, un concurrent redoutable pour les nations qui, bien que disposant de plus de ressources naturelles, auront montré moins de prudence ou se seront plus lentement armées pour les luttes économiques, désormais aussi sérieuses que les autres.

 

 

E. Fournier de Flaix



[1]   Au 31 juillet dernier, la circulation de l’État se décomposait ainsi :

Billets de 50
1
2
5
10
20
100
250
1000

Total
centimes
lire
lires
lires
lires
lires
lires
lires
lires

3.841.777
33.289.126
54.558.686
176.857.395
234.763.710
43.151.420
52.535.600
65.893.250
126.771.000

791.664.964

lires






[2]   D’après un état officiel, il a été présenté à l’échange, en Italie, jusque fin septembre, les sommes suivantes : en billets de 50 centimes, 7.862.963,50 lires; 11.851.119 lires en billets de 1 lire; 25.495.772 lires en billets de 2 lires; 2.840.940 lires en billets de 5 lires; 9.709.240 lires en billets de 20 lires; 11.800.100 lires en billets de 100 lires; 27.304.250 lires en billets de 250 lires, et 65.326.000 lires en billets de 1.000 lires.

Au 12 avril dernier, la réserve métallique du Trésor était de 727.676.992 lires; elle avait été réduite, au 31 octobre, à 498.157.432 lires.

 

 

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